par jean | Fév 1, 2023 | ARTICLES, Vision et sens |
A certains moments, dans certaines circonstances, nous ressentons une irruption de beauté, un passage où nous sommes subjugués par un sentiment d’admiration et d’émerveillement, la manifestation d’une réalité qui nous dépasse. Dans la langue anglaise, il y a un terme qui désigne cette situation et l’émotion qui l’accompagne : « awe ». Certes, ce terme vient de loin et il véhicule des connotations différentes, mais, dans cette histoire, il s’est dégagé des ombres qui l’accompagnaient. Et aujourd’hui, cette « awe » attire l’attention des chercheurs en psychologie soucieux de contribuer au « Greater good », au meilleur bien. Il évoque aussi un ressenti de transcendance qui s’inscrit dans une histoire religieuse et qui, aujourd’hui, se manifeste dans un champ plus vaste jusqu’à une reconnaissance possible dans la quotidienneté. Dans ce contexte, vient de paraître un livre écrit par Dacher Keltner, professeur de psychologie à l’université de Berkeley (Californie), également directeur au « Greater Good Centre » (1) ; cet ouvrage nous rapporte une avancée de la recherche en ce domaine : « Awe. The new science of everyday wonder and how it can transform your life » (L’admiration. La nouvelle science du merveilleux au quotidien et comment elle peut transformer votre vie ») (2).
« Awe » : des significations en évolution
« Awe » est un terme apparu en vieil anglais au Moyen Age. A l’époque, il traduit un sentiment de crainte et même de peur, voire de terreur par rapport à une manifestation de puissance et d’étrangeté. On peut imaginer de telles réactions dans un contexte marqué par un climat de violence et un manque de savoir. A titre d’exemple, la foudre n’est plus perçue aujourd’hui comme hier. Comme l’a écrit le chercheur Rudolf Otto, l’expression du sacré peut être redoutée. Cependant, l’emploi du terme « awe » dans le vocabulaire chrétien a porté une signification différente, celle d’une admiration respectueuse vis à vis de la grandeur de Dieu, parfois décrite comme « une crainte révérencielle, manifestation de transcendance, un ressenti d’un dépassement ». Aussi, la traduction de « awe » en français manifeste toute une gamme de sens : admiration, émerveillement, ébahissement, extase, crainte révérencielle… Le phénomène varie en intensité. Il peut se manifester d’une manière bouleversante comme dans les « peak experiences » (les expériences de sommet ) décrites dès les années 1960 par Abraham Maslow, ou bien selon une autre terminologie par « un sentiment océanique ». Mais si ces expériences sont toujours remarquables, elles peuvent se manifester sur un mode beaucoup plus courant et familier comme le livre de Dacher Keltner vient nous le montrer abondamment.
L’évolution de la recherche en psychologie
Si la recherche concernant les expériences religieuses et spirituelles est marquée aux Etats-Unis par la personnalité du philosophe et psychologue américain Williams James au début du XXe siècle, et si elle a été poursuivie par des personnalités comme Alister Hardy (3) en Angleterre dans les années 1970, la recherche concernant le phénomène de la « awe » est beaucoup plus tardive et s’inscrit dans un autre contexte. Dacher Keltner nous en présente le développement.
Dans les années 1980, la psychologie était dominée par la « révolution cognitive ». Dans ce contexte, chaque expérience humaine, du jugement moral à la manifestation des préjugés, était abordée dans une manière où notre pensée, comme un programme d’ordinateur, traitait les unités d’information dans un processus dépourvu d’émotions. Les émotions n’étaient pas prises en compte dans la compréhension de la nature humaine. Longtemps, les émotions ont été perçues comme inférieures et venant troubler notre raison, la part élevée de notre nature, considérée comme la plus haute manifestation de notre humanité. Les émotions fugaces et subjectives ne pouvaient être observées en laboratoire. C’est alors qu’un article de l’anthropologue Paul Eckman a renversé la vapeur en mettant en évidence l’importance des émotions et la nécessité ainsi que la possibilité de les étudier. Il avait auparavant parcouru la planète et démontré qu’il existait des émotions universelles, six au total : la colère, la peur, le dégoût, la joie, la tristesse, la surprise. Elles sont reconnaissables par des mimiques caractéristiques. De jeunes chercheurs s’engagèrent sur cette piste et ils élargirent le champ des émotions étudiées, y ajoutant l’amusement, la gratitude, l’amour et l’orgueil. Dans son laboratoire, Dacher Keltner a lui-même travaillé sur le rire, la gratitude, l’amour, le désir et la sympathie. En réaction par rapport à la révolution cognitive, une révolution de l’émotion était en cours. On a ainsi mis en avant l’étude d’une intelligence émotionnelle.
Ici Dacher Keltner s’interroge. Pourquoi l’étude de la « awe » ne s’est-elle pas inscrite dans ce grand mouvement de recherche alors que l’« awe » est une émotion qui est à la source de tant de choses humaines : « musique, art, religion, science, politique et intuitions transformatrices au sujet de la vie ». Les raisons de cette omission sont pour une part méthodologiques. La « awe » ne se prête pas à la mesure. Comment l’étudier dan un laboratoire ? Il y avait aussi une barrière théorique. Quand la science des émotions s’est développée, c’était dans le contexte de l’esprit du temps qui envisageait les émotions comme tournées vers la protection de soi, réduisant les dangers et accroissant les gains compétitifs pour les individus. En contraste, la « awe » semble nous orienter vers un dévouement porté au delà de soi, vers un service et un sacrifice. C’est le sentiment que les frontières entre nos mois individuels et les autres peuvent se dissoudre facilement, que notre vraie nature est collective. Ces qualités ne correspondaient pas à la conception de la nature humaine hyper individualiste, matérialiste, qui dominait à l’époque. Et de plus, certains craignaient d’engager leur pratique scientifique dans un domaine où les expériences peuvent s’exprimer en termes religieux.
Développement de la recherche sur la « awe »
Lorsque la recherche sur les émotions a commencé à aborder le champ des émotions positives, en 2003, Dacher Keltner et un de ses collègues, Jonathan Haig ont commencé à travailler pour élaborer une définition de la « awe ». A l’époque, il y avait seulement quelques articles concernant ce sujet. Il manquait une définition. Dave Keltner rapporte comment ils ont étudié une vaste littérature, de mystiques à des anthropologues et à un sociologue comme Max Weber. Et il en est résulté la définition suivante : la « Awe » est le sentiment de la présence de quelque chose d’immense qui transcende votre compréhension habituelle du monde ». L’immensité (« vastness ») peut être perçue tant dans l’espace que dans le temps ou bien encore dans le monde des idées « lorsqu’une épiphanie intègre des croyances dispersées en une thèse cohérente ». L’immensité peut être déstabilisante. Elle entraine la recherche de nouvelles formes de compréhension. La « awe » porte sur les grands mystères de la vie. Il y a des variations innombrables. Comment change-t-elle d’une culture à une autre, ou d’une période de l’histoire à une autre, ou d’une personne à un autre ? Ou bien même d’un moment de votre vie à un autre ? Le sens change selon les contextes, et ces contextes sont extrêmement divers.
Lorsqu’au début du XXe siècle, le grand psychologue américain William James s’engagea dans une recherche pour comprendre la « awe » mystique, il ne procéda pas à des expérimentations ou à des mesures. Il rassembla des récits : des récits personnels, à la première personne, de rencontres avec le divin, des récits de conversions religieuses, d’épiphanies spirituelles… Et en découvrant des configurations dans ces récits, il mit en lumière « le cœur de la religion dans son rapport avec la « awe » mystique, une expérience émotionnelle ineffable d’être en relation avec ce que nous considérons divin ».
Dacher Keltner s’est donc engagé avec le professeur Yang Bai dans une grande enquête internationale à l’échelle mondiale en vue de rassembler des récits de personnes décrivant une expérience de « awe » selon la définition choisie : « Etre en présence de quelque chose de vaste et de mystérieux qui transcende votre compréhension habituelle du monde ». Les participant venaient de toutes les religions ou de sans-religions. Ils appartenaient à des cultures différentes avec une grande diversité de conditions sociales et de conditions d’éducation. 2600 récits ont été traduits à partir de vingt langues.
(Ce chapitre et le précédent sont écrits à partir des pages du livre 4 à 12).
Les huit merveilles de la vie
Qu’est-ce qui allait ressortir de cette moisson ? Dacher Keltner a été heureusement surpris de pouvoir classer ces récits en huit groupes aboutissant à une taxonomie en huit merveilles. De fait, le champ des expériences de « awe » est très vaste et ne se réduit pas à des situations privilégiées comme l’admiration de la nature. Qu’est ce qui amène le plus communément les gens à ressentir de l’admiration ? C’est la beauté morale qui s’exprime dans des actions où se marquent une pureté et une bonté de l’intention. Une attention particulière est accordée au courage.
Une seconde merveille de la vie est l’effervescence collective, un terme introduit par le sociologue français Emile Durkheim dans son analyse du cœur de la religion. Il y aurait une force de vie qui porterait les gens dans une conscience collective, un sens océanique du « nous ». Les récits portent sur des évènements familiaux, religieux, sportifs, politiques…
La troisième merveille de la vie, c’est la nature. Les phénomènes naturels impressionnent. « Les expériences dans les montagnes, la vue des canyons, la marche parmi des arbres majestueux, une course à travers des dunes de sable, une première rencontre avec l’océan suscitent de la « awe ». Ces expériences s’accompagnent fréquemment du sentiment que les plantes et les animaux sont conscients, une idée répandue dans les traditions indigènes.
La musique apparaît comme la quatrième merveille de la vie, car elle transporte les gens dans de nouvelles dimensions de signification symbolique à travers l’expérience de concerts, de l’écoute tranquille d’un morceau de musique, du chant dans des temps religieux ou tout simplement avec d’autres. On connait l’importance de la musique dans la culture actuelle.
Les réalisations visuelles (« visual design ») apparaissent comme la cinquième merveille de la vie. L’auteur cite des constructions, de grands barrages, de belles peintures.
Des récits de « awe » spirituelle et religieuse manifestent la sixième merveille de la vie. On y trouve bien sûr des récits de conversion.
L’auteur mentionne des récits de vie et de mort en y voyant une septième merveille de la vie. Le passage de la mort est évidemment un moment particulièrement crucial.
La huitième merveille de la vie se manifeste en terme d’épiphanies, c’est à dire de moments où nous comprenons soudainement des vérités essentielles sur la vie. A travers le monde, des gens ont été remplis d’« awe » par des intuitions philosophiques, des découvertes scientifiques, des idées métaphysiques, des équations mathématiques… Dans chaque cas, l’épiphanie unit des faits, des croyances, des intuitions et des images en un nouveau système de compréhension.
Toutes ces expériences de « awe » « interviennent dans un royaume différent du monde banal du matérialisme, de l’argent, de la cupidité, et de la recherche de statut, un royaume au delà du profane que beaucoup appellent le sacré » (p 19) (p 10-19).
La spécificité de l’émotion de « awe »
Dacher Keltner revient sur le parcours du terme : « awe » et nous montre que la signification correspondante est désormais tout à fait distincte des significations qui lui ont été associées au départ. En effet, le terme « awe » remonte à un mot anglais apparu il y a 800 ans et qui renvoyait à la peur, la crainte, la terreur. Le contexte de l’époque était menaçant. Depuis la signification a évolué, mais qu’en est-il d’un héritage de peur ? La recherche sur les émotions permet de répondre aujourd’hui à cette question. Parmi les autres émotions, l’émotion de « awe » est spécifique. Dacher Keltner peut s’appuyer sur une analyse mathématique d’une nouvelle approche quantitative d’un ensemble d’expériences émotionnelles. Dans cette étude, son auteur, Alan Cowen, a pris en compte 27 espèces d’émotion. Ici, l’émotion de « awe » apparaît comme très éloignée de la peur et de l’anxiété. Au contraire, elle est proche de l’admiration, de l’intérêt, de l’appréciation esthétique ou du sentiment de beauté. « L’émotion de « awe » paraît intrinsèquement bonne ». Cette émotion se distingue d’un sentiment classique de beauté qui ne comporte pas une impression d’immensité et de mystère. L’émotion de « awe » s’accompagne de réactions du corps spécifiques, par exemple de l’expression faciale. « Notre expérience de la « awe » prend place dans un espace spécifique très loin de la peur et distincte du sentiment plaisant et familier de la beauté » (p 23) (p 19-23).
L’émotion de « awe » au quotidien
A partir de ces constats, Dacher Keltner s’est interrogé sur la fréquence des émotions de « awe ». L’enquête internationale avait collecté des récits témoignant d’une grande intensité de « awe ». L’expérience de « awe » est-elle beaucoup plus répandue ? Apparaît-elle dans nos vies quotidiennes ? Des recherches nouvelles, à partir de l’analyse de journaux personnels tenus au quotidien, apportent une réponse positive. « Dans nos vies quotidiennes, nous ressentons fréquemment des émotions de « awe » dans nos rencontres avec la beauté morale, et en second, la nature, et dans des expériences avec la musique, l’art et le cinéma « (p 25). La culture influence ces ressentis. Ainsi, aux Etats-Unis, ils sont beaucoup plus fréquents dans des contextes individualistes. Certains éprouvent, quelque part chaque semaine, un ressenti de « awe », en « reconnaissant l’extraordinaire dans l’ordinaire », une générosité, la senteur d’une fleur, la lumière dans un arbre, un chant. « De grands penseurs de Walt Whitman à Rachel Carson… nous appellent à prendre conscience combien une bonne part de notre vie peut apporter une émotion de « awe » (p 26).
Les contours de la « awe » ?
Après ces différentes approches de recherche, une enquête internationale, une cartographie des émotions et l’expression des gens sur leur expérience quotidienne, Dave Keltner peut nous répondre à la question : « Qu’est-ce que la « awe » ? « La « awe » commence avec les huit merveilles de la vie. Cette expérience se déroule dans un espace spécifique et diffère des sentiments de peur et de beauté. Notre expérience quotidienne nous en offre de multiples occasions ».
L’auteur nous parle des émotions « qui nous transportent hors d’un état focalisé sur nous-même, centré sur la menace et soucieux du statu quo, vers un royaume où nous sommes connectés à quelque chose de plus grand que nous-même » (p 28). Parmi les émotions qui nous décentrent de nous-même, l’auteur cite la joie, l’extase (où nous nous sentons nous dissoudre complètement alors que dans la « awe » nous restons conscients de notre moi, bien que faiblement), l’amusement…
Cette « awe » nous tourne vers « quelque chose de plus grand que le soi » (« Something larger than the self » (p 31). Dacher Keltner relit le cours de l’histoire. Pendant des centaines d’années, la « awe » a inspiré la manière d’écrire sur la rencontre avec le divin. Avec Emerson et Thoreau, elle était au cœur d’une écriture sur la rencontre émerveillée de la nature. Elle a amené des chercheurs comme Herschel à la recherche astronomique. Albert Einstein a ainsi écrit : « la plus belle expérience que nous pouvions faire est celle du mystérieux. C’est l’émotion fondamentale qui se tient au berceau de l’art et de la science » (p 29). C’est aussi une émotion qui inspire la communion humaine. « Dans les moments de « awe », nous nous éloignons de l’impression que nous sommes seuls en charge de notre propre destin pour parvenir au sentiment de faire partie d’une communauté interdépendante et collaborante. Cette « awe » élargit ce que le philosophe Pete Singer appelle le cercle du soin (circle of care)… William James appelle les actions qui donnent naissance au cercle du soin ‘les saintes tendances de la « awe » mystique’… Cette « awe » éveille les meilleurs anges de notre nature » (p 40-41).
Comment la « awe » peut rendre la vie meilleure
Dave Keltner nous a montré que l’émotion de « awe » n’est pas un phénomène exceptionnel, mais que cette émotion peut apparaître à certains moments de la vie quotidienne avec des effets bénéfiques. Si il y a toujours un risque d’instrumentalisation, on peut donc imaginer des évènements et des processus favorisant cette émotion. C’est dans ce sens que travaille le centre du « Greater Good » à Berkeley. Le site correspondant publie de nombreux articles sur le thème de la « awe » et notamment cet article : « Huit raisons pour laquelle la « awe » rend la vie plus heureuse, en meilleure santé, plus humble et plus connectée aux gens autour de vous » (4).
« Un ensemble croissant de recherches suggère que faire l’expérience de la « awe » peut engendrer une vaste gamme de bienfaits, même davantage de générosité, d’humilité et d’esprit critique… Nous pouvons sous-estimer cette opportunité ». Une simple prescription peut avoir des effets transformateurs. Envisagez davantage d’expériences journalières de « awe », déclare Dacher Keltner.
Cet article énumère les bienfaits d’une expérience de « awe » en accompagnant d’exemples et de données chaque proposition :
° La « awe » peut améliorer votre humeur et vous rendre plus satisfait de votre vie.
° La « awe » peut être bonne pour votre santé.
° La « awe » peut vous aider à penser d’une manière plus critique.
° la « awe » peut réduire le matérialisme.
° La « awe » peut vous rendre plus petit et plus humble.
° La « awe » peut vous donner l’impression que vous avez plus de temps.
° La « awe » peut vous rendre plus généreux et plus coopératif.
° La « awe » peut vous rendre plus connecté aux autres gens et à l’humanité.
Cependant, précise cet article publié en 2018, la recherche sur ce thème n’est en fait qu’à son début et beaucoup de points restent à préciser ou à étudier. Paru en 2022, le livre de Dacher Keltner est un grand pas en avant.
Une vision nouvelle
A l’échelle internationale, des personnes ont donc été appelées à décrire une expérience de « awe » selon la définition : « Etre en présence de quelque chose de vaste et de mystérieux qui transcende notre compréhension habituelle du monde ». De fait, pour Dacher Keltner, la « awe » nous tourne vers quelque chose de plus grand que nous (something larger than the self). Et il relit ainsi le cours de l’histoire : « Pendant des centaines d’années, la « awe » a inspiré la manière d’écrire sur la rencontre avec le divin. Avec Emerson et Thoreau, elle était au cœur d’une écriture sur la rencontre émerveillée avec la nature ». Il reprend une citation d’Einstein : « La plus belle expérience que vous puissiez faire est celle du mystérieux. C’est l’émotion fondamentale qui se tient au berceau de l’art et de la science ».
Si il y a un lien entre « awe » et transcendance, il est significatif que le retard dans la recherche psychologique sur la « awe » puisse être attribuée pour une part à une conception de la nature humaine hyper individualiste et matérialiste qui dominait encore à la fin du XXe siècle et également à une crainte de compromission avec la religion. On notera que la psychologue américaine Lise Miller a dû également s’imposer dans sa recherche sur l’activité du cerveau et la spiritualité (5) comme dans celle sur la spiritualité de l’enfant (6). La reconnaissance nouvelle de ces recherches marque un tournant dans l’état d’esprit du milieu de la recherche. C’est un tournant significatif.
Le terme anglais : « awe » est polysémique et sa traduction en français est donc difficile. Dans notre texte, nous avons gardé le mot original. Une des significations correspondantes en français est l’émerveillement. Philosophe et théologien, Bertrand Vergely a montré en quoi l’émerveillement joue un rôle majeur dans notre vision du monde (7). « Qui s’émerveille n’est pas indifférent. Il est ouvert au monde, à l’humanité, à l’existence. Il rend possible un lien à ceux-ci ». Ce constat nous rappelle la manière dont la « awe » est perçue comme décentrement de soi pour une ouverture au monde et notamment aux autres humains. « Dans les moments de « awe », nous nous éloignons de l’impression que nous sommes seuls en charge de notre propre destin pour parvenir au sentiment de faire partie d’une communauté interdépendante et collaborante ».
Les résultats de l’enquête internationale manifestent, à travers leur diversité, des tendances communes, des expressions d’une spiritualité universelle. Cette universalité se constate également dans un tout autre domaine, celui des expériences de mort imminente (8). Quoiqu’il en soit, en regard, nous exposons ici des tendances universalisantes dans le monde chrétien. Ainsi, l’historienne et théologienne américaine, Diana Butler Bass, dans son livre : « Grounded. Finding God in the world. A spiritual revolution » (9), écrit : « Ce qui apparaît comme un déclin de la religion indique en réalité une transformation majeure dans la manière où les gens se représentent Dieu et en font l’expérience. Du Dieu distant de la religion conventionnelle, on passe à un sens plus intime du sacré qui emplit le monde. Ce mouvement, d’un Dieu vertical à un Dieu qui s’inscrit dans la nature et dans la communauté humaine, est au cœur de la révolution spirituelle qui nous environne… ». Si le glissement de sens dans le terme « awe » est plus ancien, il s’inscrit aussi dans ce contexte. Dans son livre : « Grounded », Diana Butler Bass nous révèle la manière dont les gens trouvent un nouvel environnement spirituel dans un Dieu qui réside avec nous dans le monde : dans le sol, l’eau, le ciel, dans nos maisons et nos voisinages et dans nos espaces communs.
Pour interpréter l’évolution en cours et esquisser une réponse chrétienne, nous trouvons un éclairage théologique dans la pensée de Jürgen Molmann (10). « Dieu, le créateur du ciel et de la terre est présent par son Esprit cosmique dans chacune de ses créature et dans leur communauté créée… Grâce aux forces et aux possibilités de l’Esprit, le créateur demeure auprès de ses créatures, les vivifie et les mène vers son royaume futur… Dieu est à la fois transcendant et immanent ». Dieu est communion.
Comme Jürgen Moltmann, Richard Rohr partage cette vision (11) « La révolution trinitaire, en cours, révèle Dieu avec nous dans toute notre vie… Elle redit la grâce inhérente à la création, et non comme un additif additionnel que quelques personnes méritent… Dieu est celui que nous avons nommé Trinité, le flux (flow) qui passe à travers toute chose… Toute chose est sainte pour ceux qui ont appris à la voir ainsi… Toute impulsion vitale, toute force orientée vers le futur, toute poussée d’amour, tout élan vers la beauté, tout ce qui tend vers la vérité, tout émerveillement devant une expression de bonté, tout bond d’élan vital… tout bout d’ambition pour l’humanité et la terre, est éternellement un flux de vie du Dieu trinitaire… ».
« Cet élan vers la beauté, cet émerveillement devant une expression de bonté » ne sont-ils pas souvent propices à une émotion de « awe » ? Et si la « awe » est « le sentiment de la présence de quelque chose d’immense qui transcende notre compréhension habituelle du monde », si ce sentiment peut se manifester et se manifeste dans des vécus extérieurs à toute empreinte religieuse, il peut également être éclairé par l’approche théologique que nous venons de proposer. Et cette approche éclaire notre regard chrétien sur ces réalités.
Dans la tourmente qui se manifeste aujourd’hui dans le déchainement d’une violence patriarcale, il serait bon que nous ne perdions pas de vue les signes d’évolution positive qui sont apparus dans les toutes dernières décennies. Et, parmi ce signes, la mise en valeur de la gratitude (12) et de la « awe » dans le champ psychologique. Cette mise en évidence apparaît à la fois comme un progrès dans la civilisation humaine et comme un fait spirituel.
J H
- Greater Good Center : https://greatergood.berkeley.edu
- Dacher Keltner. Awe. The new Science of everyday wonder and how it can transform your life. Penguin Press, 2023
- L’œuvre d’Alister Hardy, dans : Participation des expériences spirituelles à la conscience écologique : https://vivreetesperer.com/la-participation-des-experiences-spirituelles-a-la-conscience-ecologique/
- Eight reasons why awe makes your life better : https://greatergood.berkeley.edu/article/item/eight_reasons_why_awe_makes_your_life_better?fbclid=IwAR3PMEJYCYR4hNPBOxfJhd1aMLDE-gtAUVQ_dquAsu25VZxS8GeT4GCB-70
- Lisa Miller. The awakaned brain : https://vivreetesperer.com/the-awakened-brain/
- Lisa Miller. L’enfant spirituel : https://vivreetesperer.com/lenfant-un-etre-spirituel/
- Bertrand Vergely. Avant toute chose, la vie est bonne : https://vivreetesperer.com/avant-toute-chose-la-vie-est-bonne/
- Lytta Basset. Une révolution spirituelle. Une nouvelle approche d l’Au-delà : https://vivreetesperer.com/une-revolution-spirituelle-une-approche-nouvelle-de-lau-dela/
- Diana Butler Bass. Une nouvelle manière de croire : https://vivreetesperer.com/une-nouvelle-maniere-de-croire/
- Deux approches convergentes : Diana Butler Bass et Jürgen Moltmann : https://vivreetesperer.com/dieu-vivant-dieu-present-dieu-avec-nous-dans-un-univers-interrelationnel-holistique-anime/
- Richard Rohr. La danse divine : https://vivreetesperer.com/la-danse-divine-the-divine-dance-par-richard-rohr/
- La gratitude. Un mouvement de vie : https://vivreetesperer.com/la-gratitude-un-mouvement-de-vie/
par jean | Déc 5, 2024 | Vision et sens |
«Wonderstruck » par Helen De Cruz
Si le ressenti d’admiration et d’émerveillement exprimé par le terme anglais ‘awe’ est une réalité immémoriale, la recherche construite à son sujet est toute récente. Elle apparait au début du XXIe siècle et elle est relatée dans toute sa dimension par Dacher Keltner dans un livre publié en 2023 et dont nous avons rendu compte : ‘Awe. The new science of everyday wonder and how it can transform your life’ (1). Lorsque la recherche sur les émotions a commencé à aborder le champ des émotions positives, Dacher Keltner et un de ses collègue ont commencé à travailler pour élaborer une définition de la ‘awe’. Ils ont étudié une vaste littérature, de mystiques à des anthropologues et à un sociologue comme Max Weber. Il en résulte la définition suivante : « la ‘awe’ est le sentiment de la présence de quelque chose d’immense qui transcende notre compréhension habituelle du monde ». Une recherche internationale a été entreprise pour apprendre en quoi cette expérience se vivait aujourd’hui et comment elle était répandue, à partir de cette définition. Or, la moisson a été abondante. Cette expérience est répandue à travers le monde et s’exerce dans des situations variées. Dacher Keltner écrit : « La ‘awe’ commence avec les huit merveilles de la vie. Cette expérience se déroule dans un espace spécifique… Notre expérience quotidienne nous en offre de multiples occasions ». « Cette ‘awe’ nous tourne vers quelque chose plus grand que le soi ». Dacher Keltner relit le cours de l’histoire. Pendant des centaines d’années, la ‘awe’ a inspiré la manière d’écrire sur la rencontre avec le divin. Avec Emerson, Thoreau, elle était au cœur d’une écriture sur la rencontre émerveillée de la nature. Elle a amené des chercheurs comme Herschel à la recherche astronomique. Albert Einstein a ainsi écrit : « Les plus belles expériences que nous puissions faire est celle du mystérieux. C’est l’émotion fondamentale qui se tient au berceau de l’art et de la science ».
En quoi et comment la ‘awe’, l’admiration et l’émerveillement ont-ils contribué à l’origine et au développement de la culture dans ses différents aspects ? C’est la question à laquelle s’attache Helen de Cruz dans son livre ‘Wonderstruck. How wonder and awe shape the way we think ?’ (2024) (2). Ce livre se présente ainsi : « Une philosophe explore le rôle transformateur de l’émerveillement et de la ‘awe’, dans un monde incertain. L’émerveillement et la ‘awe’ se tiennent au cœur des plus profondes questions de la vie. ‘Wonderstruck’ montre comment ces émotions répondent à notre besoin fondamental de faire sens à notre sujet et à chaque chose autour de nous et comment elles nous permettent de nous engager avec le monde comme si nous faisions cette expérience pour la première fois. En s’appuyant sur les dernières découvertes concernant les émotions, Helen de Cruz avance que l’émerveillement et la ‘awe’ sont des conduites émotionnelles qui nous incitent à chercher et à découvrir des choses nouvelles et que l’humanité a délibérément nourri ces émotions dans des domaines culturels comme la religion, les sciences et la magie. Montrant comment l’émerveillement et la ‘awe’ unifient la philosophie, les humanités et les sciences, Helen de Cruz apporte des perspectives nouvelles sur des personnalités telles que Platon, Aristote, Adam Smith, William James, Rachel Carson, Maurice Merleau-Ponty, Jean-Paul Sartre et Abraham Heschel. En chemin, elle nous explique comment ces émotions singulières nous entrainent à avoir un esprit ouvert, à faire l’expérience de la joie et de l’espérance et à être résilient face aux troubles personnels et aux défis globaux » (page de couverture).
Le livre de Dacher Keltner sur la ‘awe’ met en évidence un phénomène à portée de chaque être humaine et porteur d’une dimension transcendante. Le livre d’Helen De Cruz nous apporte un éclairage complémentaire en nous présentant la ‘awe’ comme une caractéristique fondamentale de l’humanité, comme une force motrice et une composante majeure de la culture : la philosophie, la religion, la science.
Les huit chapitres du livre se développent en ce sens. Après avoir présenté la problématique du livre, Helen de Cruz, aborde la philosophie – « La soudaine surprise de l’âme. Comment l’émerveillement fonde la philosophie » – « Les mystères de l’esprit (mind). La psychologie de la ‘awe’ et de l’émerveillement (wonder) » – « L’émerveillement et les origines de la magie » – « Voir avec la fraicheur de la première fois (Seing with firstness). La religion comme une méthode pour développer la ‘awe’ et l’émerveillement » (religion as ‘awe’ and wonder technology) – « Le cabinet des merveilles. Comment la ‘awe’ et l’émerveillement régissent la science » – « Transformer le monde par la ‘awe’ et l’émerveillement ». Le titre du chapitre de conclusion s’impose : « Reclaiming our sense of wonder ». Aujourd’hui, il s’agit bien de récupérer notre sens de l’émerveillement ; de fait, la prise de conscience d’une réalité majeure, déjà là, mais jusqu’ici peu identifiée et peu reconnue.
Une entrée dans la compréhension de l’émerveillement et de la ‘awe’.
Helen de Cruz commence par nous rapporter l’excitation qui avait saisi sa famille et ses voisins dans l’attente du phénomène de la lune rouge, cette nuit-là. Et elle poursuit en rappelant l’attention prêtée à la lune dans de vénérables civilisations : « La lune a provoqué l’émerveillement chez les gens à travers le monde » (p 2). De même, si les étoiles sont moins visibles aujourd’hui dans les villes en raison de la pollution du ciel, le spectacle de la voie lactée suscite toujours l’émerveillement, et la ‘awe’ dans un sens de la transcendance. « Dans un état d’esprit paisible et réflexif qui vous donnera souplesse et champ pour prendre du recul, vous aurez probablement des moments d’expérience d’émerveillement et de ‘awe’. Vous n’avez même pas besoin du ciel, la nuit. Quelque chose de petit et de commun comme un insecte grimpant sur un brin d’herbe ou une feuille d’automne à moitié submergée dans une flaque gelée est suffisant. L’expérience de l’émerveillement nous appartient à tous, pas seulement aux enfants, aux philosophes et aux scientifiques. Descartes appelait l’émerveillement la première des passions, la passion qui précède le jugement » (p 3-4).
Dacher Keltner, dans son livre sur la ‘awe’ a dû étudier l’évolution de la signification attachée à ce terme et les proximités sémantiques : émerveillement et admiration. Le passage de l’anglais au français ne nous parait pas évident. Si ‘wonder’ est traduit par émerveillement, la traduction de ‘awe’ par admiration nous parait en affaiblir la dynamique et le mot ; ‘émerveillement’ conviendrait à la puissante impression de la ‘awe’. Helen de Cruz a, elle aussi, cherché à définir les deux termes : ‘wonder’ and ‘awe’ associées par elle en fonction de leur grande proximité.
« Dans ce livre, je considérerai ‘awe’ et ‘wonder’ comme distinctes, mais comme des émotions apparentées psychologiquement ». Elle définit ainsi la ‘awe’. « La ‘awe’ est une émotion que nous ressentons quand nous percevons ou conceptualisons l’immensité, reliée à un besoin d’accommodement cognitif. L’accommodement cognitif signifie que nous désirons faire de la place pour cette immensité dans nos esprits. L’immensité peut être physique (la dimension) ou conceptuelle (la complexité). Des exemples de situations où nous pouvons être en ‘awe’ inclut le ciel dans la nuit, un grand monument tel qu’un temple ou une pyramide, une grande théorie englobante, des actions d’éclat par des êtres vivants ou un résultat mathématique étonnant. ‘Wonder’ est l’émotion qui s’élève du terrain inconnu qui se tient juste au-delà des marges de notre compréhension courante. Comme la ‘awe’, elle suscite un besoin d’accommodement cognitif. Mais elle ne requiert pas une dimension d’immensité (par exemple : un fossile inhabituel ou un cristal à la forme étrange) » (p 4). Helen de Cruz associe ‘wonder’ and ‘awe’ parce qu’ils sont étroitement connectés dans la pensée occidentale. Des mots comme le grec ancien ‘thauma’ ou le terme médiéval ‘admiratio’ recouvrent à la fois ‘awe’ et ‘wonder’. Les psychologues contemporains les traitent également ensemble.
Quelles sont leurs caractéristiques communes ? L’auteure en distingue deux. Ce sont des émotions épistémiques, c’est-à-dire des émotions qui nous motivent et nous incitent à explorer notre environnement et apprendre davantage à son sujet. Ce sont également des émotions self-transcendantes ; elles nous aident à « nous mouvoir au-delà de la centration sur nous-mêmes et de nos propres préoccupations ».
Helen de Cruz met en valeur un apport conjugué : « Les aspects épistémiques et self-transcendants de la ‘awe’ et de la ‘wonder’, de l’émerveillement et de l’admiration, œuvrent ensemble pour nous permettre d’apprendre davantage sur le monde et sur nous-même. Nous avons besoin de nous déshabituer. Nous avons besoin de penser en dehors des schémas existants » (p 6).
L’auteure envisage l’émerveillement et l’admiration dans leur contexte culturel. « Comme les autres émotions, elles font partie de notre environnement culturel » (p 6). Aussi, nous exprime-t-elle la manière dont elle envisage la culture. Et elle commence par nous raconter son itinéraire de vie. Elle a grandi dans une famille modeste en Belgique. Son père était un immigrant avec le métier de maçon et sa mère était ménagère. C’est dire que les difficultés financières ne manquaient pas. Cependant, son père faisait de la photo et sa mère, une collection de timbres. Sa sœur avait une passion pour les sciences et elle-même avait un grand nombre de livres et elle aimait visiter les musées. Sa famille, nous dit-elle, « se plaisait dans les quêtes les plus profondes de la vie humaine telles que la littérature, la musique, et la nature ». Elle nous dit « s’être trouvée fascinée, dès son plus jeune âge, par les arts, les sciences, les mathématiques et la théologie ». Helen de Cruz a passé une bonne partie de sa carrière académique à essayer de comprendre pourquoi les êtres humains s’engageaient dans la philosophie, la réflexion religieuse, les mathématiques, les arts et la science » (p 7). Pourquoi un tel investissement de force et d’énergie dans une recherche qui va bien au-delà du nécessaire pour survivre et se reproduire ? L’auteure remarque le dédain de certains politiques vis-à-vis des humanités parce qu’ils les considèrent non rentables. Et pourtant, l’attrait pour cette recherche demeure. « L’art, la philosophie et la religion réclament d’être sérieusement reconnus comme des universaux humains ». Nous les trouvons dans des sociétés très différentes. Helen de Cruz explique cette dynamique par le fait que la culture répond aux besoins humains qui relèvent tant du corps que de l’esprit. Et nos besoins ne sont pas uniquement matériels. L’auteure se réfère entre autres à la pensée du philosophe et psychologue américain, William James, qui souligne l’importance d’une « vaste gamme de besoins spirituels et cognitifs en vue de l’épanouissement humain » (p 11). « La thèse centrale d’Helen De Cruz à travers ce livre est que l’admiration et l’émerveillement sont des émotions qui nous équipent au moyen de pratiques culturelles, que nous nourrissons délibérément et qui font partie d’une boucle positive. Parce que nous ressentons admiration et émerveillement, nous faisons advenir des idées et des inventions dans les sciences, les arts, et d’autres domaines de la culture humaine. Ces idées à leur tour deviennent des objets d’admiration et d’émerveillement et nous amènent à de nouvelles hauteurs. Je considère l’admiration et l’émerveillement comme nous permettant de contribuer à notre engagement global dans le monde. Ils nous aident à apprendre davantage, ils entretiennent notre soif de connaissance et ils nous poussent à chercher cette connaissance en dehors de nos modes de pensée préexistants » (p 12). Nous ne pouvons rendre compte en détail d‘un livre aussi érudit et aussi dense et nous n’en rapporterons qu’un chapitre à titre d’exemple
La soudaine surprise de l’âme
Comment l’émerveillement nourrit la philosophie ?
Helen de Cruz est philosophe. Le chapitre du livre consacré à la philosophie est donc un de ceux dans lequel la réflexion de l’auteure peut le mieux se déployer Et comme elle reconnait que les philosophes aiment se considérer comme retenus et critiques, n’est-ce pas là un domaine où l’évidence d’une fécondité de l’émerveillement sera la plus probante.
Or, nous découvrons, avec Helen de Cruz, que « la philosophie est née dans l’émerveillement ». « Il y a une connexion intime entre l’émerveillement et la philosophie. Je développe l’idée que l’émerveillement est la passion motrice qui nous pousse à faire de la philosophie à la fois au sens ancien et au sens moderne » (p 21).
« Platon et Aristote ont tous deux fait une connexion entre émerveillement et philosophie. Les mots qui traduisent aussi bien l’émerveillement que l’admiration sont ‘thauma’ et ‘thaumazôn’, un concept connexe.
Dans l’ancienne littérature épique grecque, thauma signifie une surprise débordante et joyeuse… La valence de thauma est positive. C’est la surprise, la joie et l’admiration que nous pouvons ressentir quand nous sommes confrontés avec tel objet ou telle personne » (p 22). Platon met en œuvre le caractère épistémique de l’émerveillement. Aristote, étudiant de Platon, voit aussi l’émerveillement comme un fondement de la philosophie. « Aristote connecte l’émerveillement avec un désir d’apprendre et ultimement d’aboutir à la sagesse, un des thèmes centraux de son traité de métaphysique ». « Dans la perspective d’Aristote, l’émerveillement est non seulement à la base de la science et de la philosophie, mais également du mythe. Dans la Grèce ancienne, il y a une connexion entre l’émerveillement et ce que nous appellerions aujourd’hui la religion. L’amoureux du mythe est aussi celui de la sagesse. Aristote connecte ainsi religion, science, art et philosophie à notre désir de connaître, né de l’émerveillement… Celui qui s’émerveille réalise son ignorance et, de cette ignorance, nait le désir de connaitre. Le désir de connaitre engendre les idées philosophiques, les concepts scientifiques, les constructions religieuses et les contes » (p 34). Au Moyen Age, la mise en valeur de l’émerveillement comme moteur du savoir se poursuit.
Au début de la modernité l’émerveillement est également reconnu. Il anime les premiers scientifiques qui sont confrontés à des problèmes nouveaux : les contrés lointaines, les systèmes solaires, le monde étrange qui apparait au microscope. En effet, c’est l’époque où se révèlent des « merveilles microscopiques et macroscopiques ».
« En 1665, le Royal Society of London publie un livre stupéfiant : ‘Micrographia’. Ce livre présentait plus d’une trentaine de gravures d’une vaste gamme d’objets vus à travers un microscope donnant ainsi un aperçu du monde des petites choses » (p 25). L’auteur, Robert Hooke, a construit et conçu à la fois des télescopes et des microscopes. « Micrographia ouvrit à son public un monde émotionnel, un monde suscitant l’émerveillement (a world of wonder and awe). A la même époque, l’introduction des télescopes eut un effet comparable. « Elle étendit la vision des gens à une meilleure représentation du système solaire, et, au-delà, à beaucoup d’autres mondes potentiellement habités par une vie étrangère ». « Le vulgarisateur scientifique français et un penseur précoce des Lumières, Bernard Le Bovier de Fontenelle (1657- 1757) explora les implications des télescopes dans son livre : ‘entretiens sur la pluralité des mondes’ (1686) (p 27). Le livre est écrit dans le style d’un roman et la forme de conversations successives. Le point de départ de ces conversations est une spéculation que « chaque étoile pourrait être un monde ». C’est dans ce contexte de la découverte astronomique que l’on peut entendre la réflexion philosophique de Blaise Pascal dans ses ‘Pensées’ (1670). « Pascal met en relief le vertige suscité par les télescopes et les microscopes ». Ainsi écrit-il : « Qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un rien comparé à l’infini, un quelque chose comparé au rien, un point milieu entre le rien et quelque chose, infiniment éloigné de comprendre les extrêmes » (p 32).
« Dans ‘les passions de l’âme’ (1649), le philosophe, mathématicien et un des premiers scientifiques français, René Descartes, argumente en faveur de la centralité de l’émerveillement dans la recherche du savoir ». Son livre porte une ‘théorie des passions’. « Comment l’âme et le corps interagissent l’un avec l’autre ? ». Selon Descartes, les passions sont une manière selon laquelle le corps matériel affecte l’âme immatérielle. Ce sont des phénomènes physiques dans nos corps qui informent l’âme d’un avantage ou d’un mal potentiel d’un objet ou d’un évènement. Cela leur donne un rôle crucial à la fois dans la cognition et dans la manière où nous menons nos vies… Descartes distinguent six passions de base. L’émerveillement est la première passion parce que nous en faisons l’expérience quand nous rencontrons en premier un objet ou un évènement avant que nous portions un jugement s’il est bon ou mauvais pour nous. Descartes définit ainsi l’émerveillement (wonder) : « L’émerveillement est une soudaine surprise de l’âme qui l’amène à considérer avec attention les objets qui lui semblent inhabituels ou extraordinaires… Quand nous nous émerveillons vis-à-vis de quelque chose, nous n’avons pas encore examiné son usage ». L’émerveillement s’arrête là. « C’est une passion provisoire » (p 34-35). Cette représentation de Descartes diffère profondément des plus récentes théories de l’émerveillement telles que celles d’Abraham Heschel, Rachel Carson et Michelle Shiota qui pensent que nous devrions maintenir un sens continu d’émerveillement, y compris à la fin de notre recherche » (p 37).
Le chapitre se clôt par une analyse de la pensée d’Adam Smith (1723-1790) au siècle suivant. Adam Smith était un philosophe et un économiste écossais et il est bien connu pour son livre : ‘Wealth of Nations’ (1776) où il traite des facteurs économiques qui entrainent la ‘richesse des nations’. Mais il a aussi écrit un livre : ‘The theory of moral sentiments’ (1750) dans lequel il met en évidence la manière dont les sentiments interviennent comme motivation de l’action et où il s’élève contre les conceptions égoïstes et intéressées des actions en accordant au contraire une place centrale à la sympathie. Cependant Helen de Cruz mentionne ici Adam Smith pour d’autres raisons ; celui-ci a également écrit un livre sur l’histoire de l’astronomie. En fait, ce livre porte plutôt sur ‘nos motivations émotionnelles’ de pratiquer l’astronomie (p 39). Il y décrit finement les différentes dispositions : surprise, émerveillement, admiration. « A. Smith examine comment le sens de l’émerveillement au regard des évènements astronomiques et météorologiques constitue la base de la philosophie et de la religion » (p 42). Et de même, « comme la philosophie, les sciences sont nées du sens de l’émerveillement ». N’est-ce pas l’époque où les naturalistes sont en pleine activité, à la découverte des fossiles, en dessinant une nouvelle histoire de la terre. En ce qui concerne l’astronomie, Adam Smith met l’accent sur le rôle de l’émerveillement, le rôle des émotions comme motivation. « Chez Smith, la philosophie et la science ne mettent pas fin à l’état d’émerveillement. Comme elles engendrent de l’ordre et nous aident à comprendre le monde, elles nous offrent de nouvelles possibilités de constater des anomalies… Pour remarquer les irrégularités, on a besoin d’un ordre au départ » (p 44). « Au contraire de Descartes, Adam Smith prédit qu’il n’y aura jamais un état où nous cesserons de nous émerveiller » (p 45).
Ce chapitre sur le rôle moteur de l’émerveillement en philosophie nous permet de constater la rigueur de pensée et l’érudition d’Helen de Cruz. C’est une invitation à poursuivre cette lecture en étudiant d‘autres chapitres où on découvrira des apports originaux. En épilogue, consciente des obstacles que l’émerveillement rencontre dans la société actuelle, Helen De Cruz plaide en sa faveur, dans le mouvement de sa magnifique démonstration : « Nous pouvons nous entrainer nous-même à devenir plus enclins à l’émerveillement et à cultiver une sensibilité éthique vis-à-vis des choses dont nous nous émerveillons… ‘Awe’ and ‘wonder’, l’émerveillement et l’admiration peuvent nous aider à réclamer ce qui rend la vie digne d’être vécue, ou comme William James l’a exprimé, rendre la notion de simple existence tolérable, (make the notion of mere existence tolérable) » (p 178-179).
Dans son livre sur la ‘awe’, Dacher Keltner nous apprend à reconnaitre la puissante émotion d’émerveillement qui, manifeste au long des siècles, peut aujourd’hui être ressentie dans le quotidien. L’apport d’Helen de Cruz peut être perçu comme complémentaire, car il se développe sur un autre registre en montrant comment ‘awe’ et ‘wonder’ s’exercent dans les grands domaines de la culture.
II y a dans le phénomène de la ‘awe’ un lien entre une capacité humaine de la ressentir et les grandes réalités qui la suscitent. N’y a-t-il pas également dans le monde des émetteurs et des récepteurs qui se relient à travers un flux. Dans une vision chrétienne, on peut percevoir la présence du divin dans un aller et retour entre Celui qui émerveille et l’émerveillé, entre le Créateur se manifestant par ses œuvres et le croyant exprimant son émerveillement et sa gratitude dans la louange. Cette réalité ne s’exprime-t-elle pas dans les psaumes où le merveilleux abonde et où l’émerveillement s’exprime. « La terre entière est remplie d’admiration devant tes merveilles. (The whole earth is filled with awe at your wonder)” (Psaume 65.8).
J H
- Comment la reconnaissance et la manifestation de l’admiration et de l’émerveillement exprimées par le terme : ‘awe’ peuvent transformer nos vies ? : https://vivreetesperer.com/comment-la-reconnaissance-et-la-manifestation-de-ladmiration-et-de-lemerveillement-exprimees-par-le-terme-awe-peut-transformer-nos-vies/
- Helen De Cruz. Wonderstruck. How Wonder and Awe shape the way we think? Princeton University Press, 2024
par jean | Jan 10, 2024 | Vision et sens |
« Awe and amazement »
Un autre regard
Sur son site : “Center for action and contemplation”, Richard Rohr nous entraine dans une séquence sur les bienfaits de l’admiration et de l’émerveillement dans la vie spirituelle. Cette séquence est intitulée : « awe and amazement » (1)
Le sens du terme de « awe » a évolué dans le temps à partir d’un vocabulaire religieux où la révérence était accompagnée par une forme de crainte. Aujourd’hui, ce terme évoque admiration et émerveillement. Depuis le début de ce siècle, le phénomène correspondant est l’objet d’une recherche. Aujourd’hui, la « awe » attire l’attention des chercheurs en psychologie. Le ressenti de transcendance, qui s’est inscrit dans une histoire religieuse, est reconnu aujourd’hui dans le champ plus vaste de la quotidienneté. Ainsi, Dacher Keltner, professeur de psychologie à l’Université de Berkeley, a écrit un livre : « Awe. The new science of everyday wonder and how it can transform your life” (L’admiration. La nouvelle science du merveilleux au quotidien et comment elle peut transformer votre vie » (2).
Vouloir être surpris
« Willing to be amazed »
Richard Rohr se réfère à Abraham Joshua Heschel et il affirme que la « awe », l’admiration, l’émerveillement, l’’éblouissement sont des expériences spirituelles fondatrices. « Je crois que l’intuition religieuse fondatrice, première, basique est un moment de « awe » », un moment d’admiration et d’émerveillement. Nous disons : « O Dieu, que c’est beau ! ». Pourquoi évoquons si souvent Dieu lorsque nous avons de tels moments ? Je pense que c’est reconnaitre que c’est un moment divin. D’une certaine manière, nous avons conscience que c’est trop bon, trop beau… quand cette « awe », l’admiration éblouie, sont absents de notre vie, nous bâtissons notre religion sur des lois ou des rituels, essayant de fabriquer des moments de « awe ». Cela marche parfois… ».
Richard Rohr met ensuite en valeur les bienfaits de l’admiration et de l’émerveillement. « Les gens dont la vie est ouverte à l’admiration et l’émerveillement ont une « plus grande chance de rencontrer le saint , le sacré (« holy ») que quelqu’un qui va seulement à l’église, mais ne vit pas d’une manière ouverte. Nous avons presque domestiqué le sacré en le rendant si banal ». Richard Rohr marque sa crainte que cela se produise dans la manière dont nous ritualisons le culte. « Jour après jour, je vois des gens venir à l’église sans aucune ouverture à quelque chose de nouveau et de différent. Et si quelque chose de nouveau et de différent arrive, ils se replient dans leur vieille boite. Leur attitude semble être : « je ne serai pas impressionné par l’admiration et l’émerveillement ». Je ne pense pas que nous allions très loin avec cette résistance au nouveau, au Réel, au surprenant. C’est probablement pourquoi Dieu permet que nos plus belles relations commencent par un engouement pour une autre personne – et je n’entends pas seulement un engouement sexuel, mais une profonde admiration et considération. Cela nous permet de prendre notre place comme apprenant et étudiant. Si nous ne faisons pas cela, il ne va rien arriver ».
Plus largement, Richard Rohr évoque la pensée de l’écrivain russe, Alexandre Soljhenitsyne. « Il écrivait que le système occidental, dans son état actuel d’épuisement spirituel, ne paraissait pas attractif. C’est un jugement significatif. L’esprit occidental refuse presque à être encore en émerveillement. Il est seulement conscient de ce qui est mauvais et semble incapable de rejoindre ce qui est encore bon, vrai et beau. Le seul moyen de sortie se trouve dans une imagination nouvelle et une nouvelle cosmologie, suscitée par une expérience de Dieu positive. Finalement, l’éducation, la résolution de problèmes et une idéologie rigide sont toutes, en elles-mêmes, inadéquates pour créer une espérance et un sens cosmique. Seule « une grande religion » peut faire cela et c’est probablement pourquoi Jésus a passé une si grande partie de son ministère à essayer de réformer la religion ».
Richard Rohr peut ensuite évoquer ce qu’apporte une religion saine. « Elle nous donne un sens fondamental de « awe », un émerveillement éveillant la transcendance… Elle réenchante un univers autrement vide. Elle éveille chez les gens une révérence universelle envers toutes choses. C’est seulement dans une telle révérence que nous pouvons trouver confiance et cohérence. C’est seulement alors que le monde devient une maison « home » sure. Alors nous pouvons voir la réflexion de l’image divine dans l’humain, dans l’animal, dans le monde naturel entier, qui est alors devenu intrinsèquement surnaturel ».
Nous sommes ce que nous voyons
« We are what we see”
Selon Richard Rohr, la contemplation approfondit notre capacité à nous étonner, à être surpris. « Les moments d’admiration et d’émerveillement (awe and wonder) sont les seuls fondements solides pour notre sentiment et notre voyage religieux ». Le récit de l’Exode noue en apporte un bon exemple : « Ce récit commence avec l’histoire d’un meurtrier (Moïse) qui s‘enfuit des représailles de la loi et rencontre « un buisson paradoxal qui brule sans être consumé ». Touché par une crainte révérentielle (awe), Moïse enlève ses chaussures et la terre en dessous de ses pieds devient une terre sacrée » (holy ground » (Exode 3.2-6). Parce qu’il a rencontré « Celui qui est » (Being itself) (Exode 3.14). Ce récit manifeste un modèle classique répété sous des formes différentes dans des vies différentes et dans le vocabulaire de tous les mystiques du monde ».
Certes, il y a des obstacles. « Je dois reconnaitre que nous sommes généralement bloqués vis-à-vis d’une grand impression de « awe » comme nous le sommes vis-à-vis d’un grand amour ou d’une grande souffrance. La première étape de la contemplation porte largement sur l’identification et le relâchement de ces blocages en reconnaissant le réservoir d’attentes, de présuppositions, et de croyances dans lesquelles nous sommes déjà immergés. Si nous ne voyons pas ce qu’il y a dans notre réservoir, nous entendrons toutes les choses nouvelles de la même manière ancienne et rien de nouveau n’adviendra »… La contemplation remplit notre réservoir d’une eau pure et claire qui nous permet de réaliser des expériences en étant libérés de nos anciens schémas ».
De fait, ajoute Richard Rohr, nous ne nous rendons pas compte qu’au moins partiellement, notre réaction enthousiaste ou colérique , peureuse n’est pas entrainée uniquement par la personne ou la situation en face de nous. « Si la vue d’un beau ballon dans le ciel nous rend heureux, c’est que nous sommes déjà prédisposés au bonheur. Le ballon à air chaud nous fournit juste une occasion. Et presque n’importe quoi d’autre aurait produit la même impression. Comment nous voyons déterminera largement ce que nous voyons et si cela provoque en nous de la joie ou, au contraire, une attitude de repli émotionnel. Sans nier qu’il y ait une réalité extérieur objective, ce que nous sommes capable de voir dans le monde extérieur, et prédisposé en ce sens, est une réflexion en miroir de notre monde intérieur et état de conscience sur le moment. La plupart du temps, nous ne voyons pas du tout et opérons sur le mode d’un contrôle de croisière.
Il semble que nous, humains, sommes des miroirs à deux faces reflétant à la fois le monde intérieur et le monde extérieur. Nous nous projetons nous-mêmes sur les choses extérieures et ces mêmes choses nous renvoient au déploiement de notre propre identité. La mise en miroir est la manière dont les contemplatifs voient de sujet à sujet plutôt que de sujet à objet ».
Une « awe », émerveillement ébloui, qui connecte
« An awe that connects »
Richard Rohr fait appel à Judy Cannato qui met l’accent sur la surprise, l’ébahissement comme point de départ de la contemplation. « Dans son livre : « Le pleur silencieux », la théologienne allemande Dorothee Sölle écrit : « Je pense que chaque découverte du monde nous plonge dans la jubilation ; une surprise radicale qui déchire le voile de la trivialité ». Quand le voile est déchiré et que notre vision est claire, alors émerge la reconnaissance que toute vie est connectée – une vérité qui n’est pas seulement révélée par la science moderne, mais qui résonne avec les mystiques anciens. Nous sommes tous un, connectés et rassemblés dans un Saint Mystère, au sujet duquel, dans toute son ineffabilité, nous ne pouvons demeurer indifférents »
Or, d’après Sölle, la surprise, l’ébahissement est un point de départ. « Elle maintient qu’une surprise radicale est le point de départ pour la contemplation. Souvent, nous pensons que la contemplation appartient au domaine du religieux, à un stade ésotérique de prière avancée que seuls les gens spirituellement doués possèdent. Ce n’est pas le cas. La nature de la contemplation telle que je la décris ici est qu’elle demeure à l’intérieur de chacun de nous.
Pour utiliser une parole familière, la contemplation consiste à avoir un long regard amoureux vis-à-vis du réel. La posture contemplative qui découle d‘une surprise radicale, d’un ébahissement, nous attrape dans l’amour – l’Amour qui est le Créateur de tout ce qui est, le Saint Mystère qui ne cesse de surprendre, qui ne cesse de prodiguer l’amour en nous, sur nous, autour de nous ».
Mais comment reconnaitre et nous approcher du « réel » ? Judy Cannnato nous répond en ce sens. « La contemplation est un long regard d’amour sur ce qui est réel. Combien de fois ne sommes-nous pas trompés par ce qui imite le réel ? Vraiment nous vivons dans une culture qui affiche le faux et prospère dans une fabrication scintillante. Nous sommes tellement bombardés par le superficiel et le trivial que nous pouvons perdre nos appuis et nous abandonner à un genre de vie qui nous vide de notre humanité… Quand nous nous engageons dans une pratique de surprise radicale (« radical amazement »), nous commençons à distinguer ce qui est authentique de ce qui est frelaté.
Saisis par la conscience contemplative et enracinés dans l’amour, nous commençons à nous libérer de nos conditionnements culturels et à embrasser la vérité qui demeure au cœur de toute réalité : nous sommes un ».
Ainsi la contemplation n’est pas réservée à une élite religieuse ou spirituelle, elle donne à voir à tous. « Ce qui devient plus apparent aujourd’hui, c’est que nous devons devenir des contemplatifs, pas seulement dans la manière où nous réfléchissons ou prions, mais dans la manière où nous vivons éveillés, alertes, engagés, prêts à répondre aux gémissements de la création ».
La dignité de toutes choses
« The dignity of all things”
Le rabbin Abraham Joshua Heschel est connu pour son action prophétique et pour son engagement en faveur d’une surprise radicale. Le théologien Bruce Epperly explique :
« Au cœur de la vision mystique d’Heschel, il y a l’expérience d’une surprise radicale. La merveille est essentielle à la fois pour la spiritualité et la théologie. La « awe », émerveillement ébloui, donne le sens de la transcendance. Elle nous permet de percevoir les signes du divin dans le monde. La merveille mène à la surprise radicale dans l’univers de Dieu. Créé à l’image de Dieu, chacun de nous est surprenant. La merveille mène à la spiritualité et à l’éthique. Comme Heshel le déclare : « Simplement être est une bénédiction. Simplement vivre est saint. Le moment est la merveille ».
Comment cette sensibilité affecte-t ’elle notre vision du monde ? Elle fonde la vision du monde d’Heshel. « Le monde se présente à moi de deux manières : comme une chose que je possède ; comme un mystère qui se présente à moi. Ce que je possède est une bagatelle ; ce qui se présente à moi est sublime. Je prends soin de ne pas gaspiller ce que possède ; je dois apprendre à ne pas manquer ce qui se présente à moi.
Nous traitons ce qui est accessible à la surface du monde ; Nous devons également nous tenir en révérence (« awe ») vis-à-vis du mystère du monde »
Reprenons donc notre approche de la « awe », de l’émerveillement ébloui.
« La « awe » est plus qu’une émotion. C’est une manière de comprendre, une entrée dans un sens plus grand que nous. Le commencement de la « awe », c’est reconnaitre la merveille, s’émerveiller ». Et « le commencement de la sagesse est la « awe », cet émerveillement ébloui et révérenciel. « La « awe » est une intuition de la dignité de toutes choses. C’est réaliser que les choses ne sont pas seulement ce qu’elles sont, mais qu’elles se tiennent là, quelqu’en soit l’éloignement, pour signifier quelque chose de suprême.
L’« awe » est un sens du mystère au-delà de toute chose. Elle nous permet de sentir dans les petites choses le début d’un sens infini, de sentir l’ultime dans le commun et le simple ; de sentir le calme de l’éternel dans la précipitation de ce qui passe. Nous ne pouvons pas comprendre cela par l’analyse ; Nous en devenons conscient par la « awe ». Voilà aussi un éclairage pour la foi : « la foi n’est pas une croyance, l’adhésion à une proposition. La foi est un attachement à la transcendance, au sens au-delà du mystère… La « awe » précède la foi. Elle est à la racine de la foi… »
C’est dire combien la « awe » est fondamentale. « Si notre capacité de révérence diminue, l’univers devient pour nous un marché. Un retour à la révérence est le premier prérequis pour un réveil de la sagesse, pour la découverte du monde comme une allusion à Dieu ».
La pratique spirituelle de la « awe ».
« The spiritual practice of awe”
Comment pouvons-nous vivre dans un état d’esprit d’émerveillement porteur d’une pratique spirituelle ? La question est posée à Cole Arthur Riley, écrivain et liturgiste. Il nous décrit « la « awe » comme une pratique spirituelle ». « Je pense que la « awe » est un exercice à la fois dans le faire et l’être. C’est un muscle spirituel de l’humanité que nous pouvons empêcher de s’atrophier si nous l’exerçons habituellement. Je m’assois dans la clairière derrière ma maison écoutant le chant des hirondelles rustiques se mêlant au bruit des voitures accélérant. J’observe le courant de lait dans mon thé et les petites feuilles danser librement hors de leur enclos… Quand je parle de merveille, j’entends la pratique de contempler le beau. Contempler le majestueux – le sommet enneigé des Himalayas, le soleil se couchant sur la mer – mais aussi les petits spectacles du quotidien… Plus que dans les grandes beautés de nos vies, la merveille réside dans notre présence d’attention à l’ordinaire. On peut dire que trouver la beauté dans l’ordinaire est un exercice plus profond que grimper dans les montagnes… Rencontrer le saint, le sacré dans l’ordinaire, c’est trouver Dieu dans le liminal, la marge d’où nous pourrions inconsciemment l’exclure… »
Arthur Riley décrit comment l’émerveillement développe la capacité de nous aimer, d’aimer notre prochain, d’aimer l’étranger. « L’émerveillement inclut la capacité d’être en « awe », en émerveillement vis-à-vis de nous-même » Arthur Riley nous incite à être attentif à la vie quotidienne. « Qu’à chaque seconde, nos organes et nos os nous soutiennent est un miracle. Quand nos os guérissent, quand nos blessures se cicatrisent, c’est un appel à nous émerveiller de nos corps – leur régénération, leur stabilité et leur fragilité. Cela fait grandir notre sentiment de dignité. Être capable de s’émerveiller du visage de notre prochain, avec la même « awe », le même émerveillement que nous avons pour le sommet des montagne ou la réflexion du soleil, c’est une manière de voir qui nous empêche de nous détruire les uns les autres ». L’émerveillement, ce n’est pas nous dissoudre, mais nous sentir vivement dans notre connexion avec chaque créature. « Dans un saint émerveillement, nous faisons partie de l’histoire ».
Le privilège de la vie elle-même
« The privilege of life itself”
Ici Richard Rohr s’est adressé à Brian McLaren pour lequel l’émerveillement, la « awe » sont essentiel pour rencontrer la création. « Les premières pages de la Bible et les meilleures réflexions des scientifiques actuels sont en plein accord. Au commencement, tout a commencé quand l’espace et le temps, l’énergie et la matière, la gravité et la lumière sont apparus dans une soudaine expansion. A la lumière du récit de la Genèse, nous dirions que la possibilité de l’univers s’est épanchée dans l’actualité comme Dieu, l’Esprit créateur, prononçait l’invitation première, originale : Qu’il en soit ainsi ! (« Let it be »). Et, en réponse, qu’est-ce-qui est arrivé ? La lumière, le temps , l’espace, la matière, le mouvement, la mer, la pierre, le poisson, le moineau, vous, moi, nous réjouissant de ce don inexprimable, ce privilège d’être ici, d’être en vie », Brian McLaren évoque la beauté qu’on peut entrevoir dans la diversité des dons et des talents. Comme les autres auteurs présents dans cette séquence, il exprime son admiration pour la création. « Est-ce que nous ne nous sentons pas comme des poètes qui essaient d’exprimer la beauté et la merveille de cette création ? Est-ce que nous ne partageons pas une commune stupeur en envisageant notre voisinage cosmique et en nous éveillant au fait que nous sommes réellement là, réellement vivant, juste maintenant ? ». Brin McLaren nous entraine dans l’admiration et l’émerveillement vis-à-vis des merveilles de la montagne et de la mer jusqu’à « regarder avec délice un simple oiseau, un arbre, une feuille ou un ami et à sentir qu’ils murmurent au sujet du créateur, de la source de tout ce que nous partageons ».
En exprimant cette admiration, cette « awe » vis-à-vis de toutes les merveilles qu’on peut entrevoir, Brian McLaren, théologien engagé, ne perd pas de vue les maux de nos sociétés et la nécessité de nous y confronter (3). Mais, dans sa vision enthousiaste, il s’appuie sur un fondement biblique. « La Genèse » signifie : commencements. Elle parle à travers une poésie profonde, à plusieurs couches, et des histoires anciennes et sauvages. La poésie et les récits de la Genèse révèlent des vérités profondes qui nous aident à être plus pleinement vivants aujourd’hui. Elles osent proclamer que l’univers est l’expression de Dieu lui-même. La parole de Dieu agit. Cela signifie que toute chose, partout, est toujours sainte, spirituelle, ayant de la valeur, signifiante. Toute matière importe. La Genèse décrit la grande bonté qui apparait à la suite d’un long processus de création. Cet ensemble harmonieux est si bon que le Créateur prend un jour de congé, juste pour s’en réjouir. Ce jour de repos en réjouissance nous dit que le but de l’existence n’est pas l’argent ou le pouvoir ou la renommée, ou la sécurité ou quoique ce soit moins que ceci : participer à la bonté, à la beauté et à la vitalité de la création.
Un autre regard
Les représentations du monde sont multiples en étant influencées par de nombreux facteurs et, tout particulièrement par ce que nous entendons des évènements. Cette séquence inspirée par Richard Rohr est intitulée : « awe and amazement » ; elle nous apprend à nous émerveiller, tout éblouis par les merveilles qui se présentent à nous, à ciel ouvert, mais aussi au départ dissimulées, cachées à nos yeux parce que nous n’y prêtons pas attention. Ce mouvement d’émerveillement exprimé par le terme « awe », dont le sens s’est déplacé à travers l’histoire de « crainte révérentielle » dans un contexte religieux à un émerveillement ébloui accompagné par un sentiment d’ouverture à la transcendance, doit être aujourd’hui pleinement reconnu. Par-delà des apparences souvent trompeuses ou l’assujettissement à de sombres situations, nous sommes appelés à reconnaitre dans la contemplation une Réalité spirituelle, une présence divine. Cet éclairage, et parfois cette illumination peuvent nous surprendre. Cependant, ce sentiment d’admiration, cette « awe », ne sont pas réservés à des moments privilégiés. On peut les éprouver dans le quotidien et même en regardant de belles photos comme l’écrit le rabbin Hara Person dans un texte final : « une part de beauté » (« A slice of beauty »). Bref, au total, nous sommes conviés à un autre regard.
Sans expertise professionnelle de la traduction, rapporté par J H
- Awe and amazement. Avec la présentation et la référence des six textes constituant la séquence : https://cac.org/daily-meditations/awe-and-amazement-weekly-summary/
- Comment la manifestation de l’admiration et de l’émerveillement exprimée par le terme « awe » peut transformer nos vies : https://vivreetesperer.com/comment-la-reconnaissance-et-la-manifestation-de-ladmiration-et-de-lemerveillement-exprimees-par-le-terme-awe-peut-transformer-nos-vies/
- Reconnaitre aujourd’hui un mouvement émergent pour la justice dans une inspiration de long cours : https://vivreetesperer.com/reconnaitre-aujourdhui-un-mouvement-emergent-pour-la-justice-dans-une-inspiration-de-long-cours/
On pourra lire aussi :
La participation des expériences spirituelles à la conscience écologique : https://vivreetesperer.com/la-participation-des-experiences-spirituelles-a-la-conscience-ecologique/
Avoir de la gratitude :
https://vivreetesperer.com/avoir-de-la-gratitude/
par jean | Oct 17, 2025 | Emergence écologique |
Au début des années 1960, un livre nous vint des Etats-Unis, en traduction sous le titre: « le printemps silencieux ». Dans cet après-guerre, le progrès technique battait son plein. La technique était en vogue et elle paraissait salutaire. Cependant, parce que l’auteure Rache Carson savait évoquer la beauté de la nature avec émerveillement, elle faisait s’autant mieux ressortir les conséquences ravageuses d’un polluant insecticide, le DDT. Biologiste marine, elle était compétente pour démontrer le péril et, malgrè la violente opposition des intérêts, elle fut entendue et le pesticide fut interdit.
Aujourd’hui, la campagne de Rachel Carson nous parait emblématique, car ce fut la première à mettre en cause, à grand bruit, les dangers de la pollution. Aussi, dans le péril actuel, tant le recul de la biodiversité que le dérèglement du climat, il n’est pas étonnant que son exemple inspirant soit retracé par plusieurs livres tel que : « Rachel Carson. Pour le beauté du monde » (1), par Thierry Paquot, lui-même philosophe social à partir d’une profession d’urbaniste. Cependant, notre intérêt a été particulièrement éveillé par l’attention portée à Rachel Carson dans un livre de Helen De Cruz que nous avons présenté sur ce blog : « Wonder Struck. How wonder and awe shape the way we think » (2). Cet ouvrage intervenait à la suite du livre qui, à la suite d’une démarche scientifique et d’une grande enquête, met en évidence le phénomène de la « awe », un émerveillement ébloui : « Awe. The New science of everyday wonder…. » (3). Dans « Wonder Struck », Helen de Cruz consacre une section à l’émerveillement et l’admiration (awe and wonder) chez Rachel Carson ( p 159-164).
Le parcours de Rachel Carson
Dans son livre : « Rachel Carson. Pour la beauté du monde », Thierry Paquot retrace les étapes du parcours de Rachel Carson : Du plein air au laboratoire ; Exploratrice de l’univers marin ; Ce pesticide qui a rendu muet le printemps ; Un impact retentissant avant un long silence.
Observer et admirer
Née en 1907, Rachel Carson grandit dans une ferme en Pennsylvanie, auprès d’une mère cultivée qui l’initie à une littérature mettant en valeur la nature. « Ainsi donne-t-elle à lire à sa fille le « Handbook of nature study » d’Anna Bostford Comstock. Cette entomologiste et illustratrice, fille d’un quaker, est une grande admiratrice de Ralph Waldo Emerson et d’Henri David Thoreau » (p 15). C’est une indication sur le contexte culturel d l’éducation de Rachel. L’auteur, Thierry Paquot, la décrit ainsi : « C’est une petite fille qui s’intéresse à tout, et qui ne craint pas la solitude, qu’elle recherche pour mieux faire corps avec la nature. Elle se promène dans la campagne et s’initie aux sciences naturelles, apprenant le nom des arbres, des plantes et des fleurs et aussi celui des oiseaux, souvent en compagnie de sa mère. Elle sait s’occuper en lisant, écrivant, rêvant et observant tout autour d’elle. Ce qui la ravit surtout est d’inventer des histoires qu’elle écrit ensuite » ( p 17). Certaines sont même publiées dans un mensuel pour enfants : St Nicholas Magazine. Rachel entreprendra des études universitaires, d’abord en littérature anglaise, puis en s’orientant vers la biologie. Rachel Carson optera ensuite pour une carrière scientifique en dépit de préjugés défavorables à l’égard des femmes. En 1936, « elle devient la deuxième femme assistante-biologiste marin engagée par le Bureau des pêches. Elle va y mêler recherche et vulgarisation, tout en écrivant pour des journaux… ».
Rachel Carson s’est particulièrement distinguée par la publication de plusieurs livres sur l’univers de la mer envisagée tant dans son aspect scientifique que dans un ressenti poétique. Ce furent : « Under the sea wind » en 1941, « The sea around us” en 1951 et “the edge of the sea”en 1955. Le livre : “The sea around us” (Cette mer qui nous entoure ) a rencontré un grand succès, « numéro 1 de la liste des meilleures ventes du New York Times durant quatre-vingt-six semaines » et a été rapidement traduit en de nombreuses langues. Elle nous raconte l’apparition de la mer et son expansion comme une épopée, la montée du vivant. « Cet ouvrage est un récit choral de tous les êtres vivants qui font, défont et refont l’univers marin, sachant que « cette mer qui nous entoure » est aussi entourée par les activités humaines qui viennent en perturber les fragiles équilibres … Rachel Carson assemble les informations les plus précises et actuelles pour décrire un monde qu’elle pense comme une totalité, dans laquelle tous les éléments constitutifs sont interdépendants entre eux. N’est-ce point la définition de l’écologie, par Ernst Haeckel en 1866 ? » ( p 38). L’auteur nous rapporte également la vision spirituelle de Rachel Carson : « Croyant, comme moi à l’évolution, je crois simplement que c’est la méthode par laquelle Dieu a créé et continue de créer la vie sur terre. Et c’est une méthode si merveilleusement conçue que l’étudier en détail, revient à augmenter – et certainement jamais à diminuer – à la fois sa révérence et sa crainte à la fois envers le Créateur et à l’égard du processus » ( p 38). Thierry Paquot commente également le dernier livre de Rachel Carson : « The edge of the sea » (Là ou finit la mer : le rivage et ses merveilles), un ouvrage qui « clôt sa trilogie marine » : « C’est son texte le plus littéraire et le plus personnel, celui que je préfère en raison de son écriture émotionnelle, qui ne dédaigne pas pour autant les détours scientifiques sans la platitude scolaire fréquente des énoncés pédagogiques ».
Dénoncer les méfaits du DDT et des pesticides : un engagement pour le vivant
La connaissance et l’amour de la nature chez Rachel Carson l’ont portée à s’engager. Consciente de la grandeur et de la beauté de la toile du vivant, elle a ressenti les menaces à son égard et elle s’est engagée de toutes ses forces contre les méfaits des pesticides, en l’occurence du DDT en grande vogue à l’époque.
Thierry Paquot nous montre comment elle a recueilli des concours et rassemblé les preuves de la dégradation du vivant par le DDT. Ses arguments résonnent en anticipation aux recherches actuelles établissant les méfaits des pesticides. « Pour son étude, elle rencontre de nombreux médecins et biologistes, dont les spécialistes des « cancers professionnels et environnementaux » … Elle rassemble une très riche documentation, son livre comporte quarante pages de références bibliographiques… Une partie de ses informations a été collectées par une ornithologue amateure du Massachusetts…Elle recueille une abondante documentation de Marjorie Spock, poète et écologiste, pédagogue de l’anthroposophie, maraichère en agriculture biodynamique lorsque le DDT est aspergé sur ses terres… » ( p 51-52)
Rachel Carson a eu à faire à de fortes parties tant est grand à l’époque le prestige du DDT et puissants les intérêts qui le soutiennent. « Le DDT massivement prescrit contre les insectes porteurs du paludisme, du typhus, de la peste bubonique au cours des premières années de la guerre, devient après-guerre le traitement de choc de l’organisation mondiale de la santé (OMS) » (p 56). Puis, il commence à se répandre dans l’agriculture et c’est là qu’apparaissent les dangers de son utilisation, dangers que Rachel Carson va identifier : « l’une des caractéristiques les plus fâcheuses du DDT et des produits imilaires est de passer d’un organisme dans un autre en suivant la chaine alimentaire. En voici un exemple : un champ de luzerne est traité au DDT ; cette luzerne est donnée en pâté aux poules ; les œufs pondus par les poules contiennent du DDT » ( p. 56). « L’équilibre propre à la nature » est bouleversé. « Le tir de barrage chimique… s’abat sur la trame de la vie, sur ce tissu si fragile et délicat en un sens, mais aussi d’une élasticité et d’une résistance admirable… ». Rachel Carson propose « un autre chemin pour une terre habitable demain ». Ainsi, courageusement, car par ailleurs, elle fait face à la maladie, Rachel Carson écrit un livre qu’elle dédie à Albert Schweitzer, grand médecin et homme de paix. Ce livre, « Le printemps silencieux » commence par un constat érigé en des termes émouvants : « Ce fut un printemps sans voix. A l’aube qui résonnait naguère du chant des grives, des colombes, des geais, des roitelets et de cent autres chanteurs, plus un son désormais ne se faisait entendre. Le silence régnait sur les champs, les bois et les marais… Qu’est ce qui a déjà réduit au silence les voix du printemps ans d’innombrables villes américaines ? Ce livre essaie de l’expliquer » ( p 63). « Le printemps silencieux » va rencontrer « un succès planétaire ». « On peut distinguer deux phases dans la réception de Rachel Carson. : d’abord un accueil très favorable à son livre un soutien et une caution des milieux scientifiques… puis une phase d’oubli, due certainement à une contre-offensive des lobbies. Il faudra alors attendre l’émergence des écologistes pour qu’elle devienne une de leurs références et qu’elle en vienne même à toucher un plus large public » ( p 70).
Comment Rachel Carson témoigne du pouvoir de transformation de l’émerveillement et d l’admiration : « awe and wonder ».
« awe » and « wonder » : l’émerveillement et l’admiration
La présentation de la mer par Rachel Carson témoigne de son admiration et de son émerveillement vis-à vis des merveilles de la nature. Cette réalité peut être éclairée aujourd’hui par la découverte récente de l’existence du phénomène de la « awe », un émerveillement ébloui qui apparait dans certaines situations. Aux Etats-Unis en effet, à la fin du dernier millénaire, la psychologie a commencé à porter son attention aux émotions. Et puis, lorsque cette recherche a commencé à aborder le champ des émotions positives, en 1903, Dacher Keltner et un de ses collègues, Jonathan Haig, ont commencé à travailler pour mettre en évidence et définir l’émotion de la « awe ». Puis Dacher Keltner s’est engagé avec le professeur Yang Bei dans une grande enquête internationale à l’échelle mondiale en vue de rassembler de récits de personnes décrivant une expérience de « awe » selon la définition choisie : « Etre en présence de quelque chose de vaste et de mystérieux qui transcende votre compréhension habituelle du monde » (4). Par la suite, dans son livre : « Wonderstruck », une philosophe, Helen De Cruz a poursuivi cette recherche sur un autre plan. « Wonder » and « awe » sont au cœur des questions les plus profondes de la vie. Helen De Cruz démontre que « wonder » et « awe » sont des émotions motrices et que l’humanité a délibérément entretenu ces émotions dans des champs culturels tels que la religion, la science et la culture » (page de couverture). Comment Helen De Cruz envisage-telle « wonder » et « awe » ? « Dans ce livre, je considérerai « awe » et « wonder » comme distinctes, mais comme des émotions apparentées psychologiquement. La « awe » est une émotion où nous ressentons ou conceptualisons l’immensité, reliée à un besoin d’accommodement cognitif. L’immensité peut être physique (la dimension) ou conceptuelle (la complexité)… « Wonder » est l’émotion qui s’élève du terrain inconnu qui se tient juste au-delà des marges de notre compréhension courante. Comme la « awe », elle suscite un besoin d’accommodement cognitif, mais elle ne requiert pas une dimension d’immensité… Helen De Cruz associe « wonder » et « awe » parce qu’elles sont étroitement connectées dans la pensée occidentale. Des mots comme le grec ancien « thauma » ou le terme médiéval « admiratio » recouvrent à la fois « awe » et « wonder ». Les psychologues contemporains les traitent également ensemble ». Quelles sont leurs caractéristiques communes ? L’auteure en distingue deux. Ce sont des émotions épistémiques, c’est-à-dire des émotions qui nous motivent et nous incitent à explorer notre environnement et à apprendre davantage à son sujet . Ce sont également des émotions self-transcendantes . « Elles nous aident à nous mouvoir au-delà de la centration sur nous-mêmes et de nos propres préoccupations ».
« awe » et « wonder », émerveillement et admiration chez Rachel Carson
Dans son livre, Helen De Cruz cherche comment l’émerveillement et l’admiration forgent la manière dont nous pensons : la philosophie, la psychologie, la science, la religion. Cependant, elle considère également que ces deux grandes dispositions contribuent également à la transformation du monde.
L’auteure évoque des articles de psychologie qui mette en évidence les bienfaits psychiques engendrés par la « awe », par l’émerveillement. Cependant, nous dit-elle, les problèmes qui nous affectent comme l’anxiété et le stress, ne viennent pas seulement de nous-mêmes. « Ils sont provoqués par des problèmes sociaux plus généraux. Considérons, par exemple le phénomène répandu de l’anxiété climatique ou plus largement de l’éco-anxiété ». Nous voulons préserver un monde vivable pour les générations futures. L’auteure cite une militante écologiste, Jacquelyn Gill, qui écrit : « Quand les choses son dures, je me tourne souvent vers le monde naturel pour y trouver inspiration, force et même joie. Partager le sens de l’émerveillement avec d’autres, me donne le sentiment d’être plus connectée et plus fondée, m’apporte mon sens de la vie. Cela me rappelle aussi pourquoi je lutte » ( p 158). D’autres chercheurs partagent cette attitude. L’auteure pose une question : « Comment l’admiration et l’émerveillement (awe and wonder ) peuvent être des sources d’espérance ? » Elle s’inspire des vues de Rachel Carson sur l’émerveillement et l’admiration (awe and wonder ), particulièrement comme elle les a exprimées dans son livre : « The sense of wonder » (1965). Elle veut montrer que Rachel Carson perçoit le sens de la merveille comme une vertu et une émotion transformante. « Je montrerai que l’émerveillement et l’admiration (awe and wonder) peuvent nous apporter deux visions majeures : que nous sommes connectés avec le reste du monde et que les choses pour lesquelles nous éprouvons de l’émerveillement et de l’admiration sont intrinsèquement valables » ( p 158).
Les trois livres de Rachel Carson , « une trilogie de la mer » et d’autre œuvres précoces sont remarquées pour leur qualité lyrique et le sens de la merveille qu’ils évoquent. L’écriture de Rachel Carson est fortement associée avec l’émerveillement pour la nature » ( p 159).
L’auteure évoque aussi le livre « le printemps silencieux où la peur se manifeste. « le printemps silencieux » est moins lyrique que le reste de l’oeuvre de Rachel Carson . Mais il commence par une fable apocalyptique inoubliable : « Il y avait une fois une ville au cœur de l’Amérique où toute vie semblait en harmonie avec l’environnement » Tout paraissait bien jusqu’ à ce qu’un étrange fléau apparut dans le secteur et que tout commença à changer. Quelque charme maléfique s’était installé sur la communauté. Des maladies mystérieuses balayaient des troupeaux de poulets. Les vaches et les moutons tombaient malades et mouraient. Une ombre de mort régnait partout ». Et elle poursuit : « Il y avait un calme étrange. Les oiseaux, par exemple – où étaient-ils allés ? Beaucoup de gens en parlaient, intrigués et troublés… Les quelques oiseaux aperçus quelque part étaient moribonds. Ils tremblaient violemment et ne pouvaient plus voler. C’était un printemps sans voix… » ( p 160). Helen de Cruz commente ce texte en ces termes : « L’usage efficace de la rhétorique et du sublime scientifique est une caractéristique de l’œuvre de Rachel Carson. Dans ce cas, ce n’est pas une évocation, comme d’habitude de la majesté et de la force de la nature, mais de sa fragilité face aux interventions humaines inconsidérées…. Les premières œuvres de Carson sur la mer communiquaient un sens de la merveille, cherchant à aller au-delà d’un simple exposé de faits sur la nature et comment la contrôler, en vue plutôt de la réenchanter. De l’autre côté, le « Printemps silencieux » nous secoue hors de l’enchantement du techno-optimisme… » ( p 161). Rachel Carson pointe à un mauvais usage de la technologie. En contraste, elle propose une science éclairée, « une famille de disciplines sensibles aux intrications dans la toile de la vie, la relation qui tient tout dans une vie unique et en une communauté en évolution. Cette vision demande que nos actions soit animées par une éthique environnementale » ( p 161).
« L’entrelacement de l’émerveillement et l’admiration (awe and wonder), du sublime et de la préoccupation morale de Rachel Carspn pour l’environnement sont les traits notables de sa philosophie. » Pendant qu’elle concevait le Printemps silencieux, elle préparait déjà un livre sur la « wonder », un livre sur la merveille. Cependant, le « Printemps silencieux prit le pas comme projet d’écriture, parce que Rachel Carson y vit une nécessité face à une menace urgente. Elle allait vers la fin de sa vie. Elle souffrait d’un cancer du sein qui finira par la tuer. Au lieu d’un gros livre ambitieux sur la merveille, sur la wonder, elle nous laisse un mince volume intitulé : « the sense of wonder ». C’est une édition illustrée posthume d’un essai que Carson écrivit pour le magazine : « Women’s home companion ». Elle y décrit la joie dont elle a fait l’expérience : « Une soirée d’automne orageuse, alors que mon neveu Roger était âgé de 20 mois, je l’enveloppais dans une couverture et l’emmenait en bas sur la plage dans un lieu sombre et pluvieux ». Ils entendaient le bruit tumultueux des vagues. « Ensemble, nous riions de pure joie, – lui, un bébé rencontrant pour la première fois le tumulte sauvage de l’océan ; moi avec le sel de l’amour d’une moitié de vie pour la mer »… Rachel Carson croyait que l’émerveillement et l’admiration étaient des émotions que les enfants possèdent naturellement bien qu’elles puissent diminuer avec le temps si elles ne sont pas nourries et cultivées (p 162). Elle croyait également que l’émerveillement et l’admiration non seulement nous font sentir bons, mais que ces émotions sont aussi une source de force en temps de difficultés (4). L’auteure commente ainsi : » Ceux qui demeurent, parmi les beautés et les mystères de la terre, ne sont jamais seuls et las de la vie. Quelque soient les vexations et les soucis de leurs vies personnelles, leurs pensées peuvent trouver des chemins qui les mènent vers un contentement intérieur et une ardeur de vivre renouvelée. Ceux qui contemplent la beauté de la terre trouvent des réserves de force qui dureront aussi longtemps que leurs vies ».
Dans la vision de Rachel Carson, l’émerveillement et l’admiration (awe and wonder ) sont transformatrices. Ces émotions nous aident à voir le monde différemment et, en voyant le monde différemment, nous changeons aussi. S’émerveiller est un antidote à notre attitude destructrice de contrôler la nature pour notre propre intérêt. « Rachel Carson écrit : « Il semble raisonnable de croire – et je crois – que plus clairement nous pouvons centrer notre attention sur les merveilles de notre univers et moins de gout nous aurons pour la destruction de notre race. L’émerveillement et l’humilité sont des émotions saines et elles ne font pas bon ménage avec un appétit de destruction ». ( p 163).
Helen de Cruz voit en l’émerveillement le potentiel d’une vertu.
Pour une personne qui manifeste la vertu correspondante, un état de chose requiert des actions et des obligations. « La vertu vous harmonise avec l’environnement d’une manière particulière ». Dans ce chapitre consacré à la puissance de transformation intérieure de la « awe », de l’émerveillement, Helen de Cruz donne ainsi Rachel Carson en exemple.
Cette biographie, cette histoire de vie nous renvoie ainsi à la prise de conscience de la « awe » et de ses effets, une prise de conscience assez récente telle que nous l’avons découverte dans la recherche de Dacher Keltner, puis dans Helen De Cruz. Si, au moment de la parution du « Printemps silencieux », Rachel Carson nous apparait comme une militante héroïque de l’écologie, à travers sa vie et à travers son œuvre, elle manifeste la puissance de la awe, la puissance de l’émerveillement.
J H
- Thierry Pacot. Rachel Carson. Pour la beauté du monde. Calype éditions. 2023
- Wonderstruck : https://vivreetesperer.com/comment-ladmiration-et-lemerveillement-exprimees-par-le-terme-awe-induisent-la-culture-et-faconnent-la-maniere-dont-nous-pensons/
- The new science of everyday wonder: https://vivreetesperer.com/comment-la-reconnaissance-et-la-manifestation-de-ladmiration-et-de-lemerveillement-exprimees-par-le-terme-awe-peut-transformer-nos-vies/
- Voir aussi : L’enfant: un être spirituel : https://vivreetesperer.com/cooperer-et-se-faire-confiance/
par jean | Mai 13, 2025 | Vision et sens |
Reconnaitre les expériences de révélation en dehors de l’Eglise
Selon Robert K Johnston
En ce début du XXIè siècle, la recherche a commencé à mettre en évidence des expériences puissantes d’émerveillement en reprenant, pour les qualifier le terme de « awe », jadis employé pour exprimer une « crainte révérentielle » (1). Ces expériences sont vécues par des hommes et des femmes de toutes conditions, de pays différents, de convictions religieuses ou philosophiques variées. Ces expériences traduisent une reconnaissance de transcendance.
Elles pourraient et elles devraient être envisagées sous un angle théologique. A cet égard, la publication du livre de David Hay : « Something there » (2) ne faisait pas seulement apparaitre le phénomène à partir d’une collecte de données d’une grande ampleur, il en faisait ressortir la portée spirituelle. C’est un éclairage théologique sensible, documenté et argumenté que nous apporte à ce sujet le théologien Robert K Johnston dans un livre intitulé : « God’s wider présence. Reconsidering general revelation » avec un arrière-titre particulièrement significatif : « Finding God outside the church » ( Trouver Dieu en dehors de l’église ) (3). Il s’agit donc bien ici de ro-reconnaitre un phénomène souvent méconnu : la révélation divine dans de nombreuses expérience en dehors de tout cadre d’église. L’auteur : Robert K Johnston est professeur de théologie et de culture au Séminaire théologique Fuller, une faculté évangélique en Californie. Ces thèses innovantes reçoivent l’approbation d’un autre théologien évangélique enseignant dans la même faculté : Amos Yong :
« God’s wider presence » porte la dynamique de l’Esprit qui transfigure
les espaces et les temps à travers lesquelles toutes les créatures vivent, se déplacent, et ont leur existence. Un nouveau point de départ pour une réflexion théologique au XXIè siècle sur le domaine important concernant l‘expérience humaine et sa rencontre avec Dieu ». Voilà donc une importante avancée. Ce livre examine en profondeur tous les aspects de son objet .il met en évidence le phénomène, sa prise en compte ou sa méconnaissance par la théologie, la manière dont celle-ci interprète les textes bibliques à ce sujet, le renouvellement de la problématique par la théologie de l’Esprit (John V Taylor, Elizabeth Johnson, Jürgen Moltmann), la prise en compte de cette approche dans une théologie des religions. Nous nous bornerons ici à présenter la manière dont Robert K Johnston présente le phénomène et en dégage une interprétation théologique.
La plus grande révélation de Dieu
L’auteur met en évidence un travers de la théologie depuis l’époque des Lumières . Livre après livre, s’écrit comme un dialogue entre livres sur le même sujet. « Peu d’attention est prêtée à la source Originelle de leurs réflexions. Tout parait d’un second ordre…. Plutôt qu’envisager la théologie comme « connaissant Dieu », ce que quelques-uns appellent aujourd’hui « spiritualité », au cours des derniers siècles, nous avons, à la place, défini la théologie comme « une connaissance au sujet de Dieu ». Plutôt que de réfléchir sur notre expérience personnelle avec la Transcendance, nous nous sommes trop souvent dirigé vers une conviction intellectuelle fondée sur une argumentation philosophique » ( p 1-2) Cela a mené à une impasse dans le domaine de la théologie concernant la révélation générale. Aujourd’hui, le temps est venu de proposer une « théologie expérientielle, bibliquement fondée, concernant la plus grande présence de Dieu se révèlant » ( p 2).
Pour commencer, quelques histoires
« Comme la modernité touche à sa fin et que nous entrons toujours plus profondément dans la post-modernité, l’usage de témoignages de premier ordre devient de plus en plus important ». Il en va de même en théologie. Ainsi, si pour étudier la pensée théologique de Paul Tillich, beaucoup se réfèrent à sa méthode des corrélations comme une clé pour la comprendre, d’autres ont justement noté une expérience qu’il a eu étant jeune adulte et qui s’est révélée fondamentale pour sa théologie. Vivant dans l’horreur de la première guerre mondiale comme aumônier militaire sur le front, Tillich se vit accorder une permission. Retournant à Berlin, il entra pour une pause dans un musée d’art. Il vit là une peinture de Boticelli appelé : « Madone et enfant avec des anges qui chantent ».. Tillich compara l’évènement à un baptême. Il dit que l’expérience avait transformé son esprit. Il l’appela « presque une révélation ». l’ouvrant à une expérience humaine lui offrant « un analogique puissant » pour parler plus généralement de l’expérience religieuse. Il a dit que cela avait ouvert une percée. Tillich a appelé cette première expérience avec le tableau de Boticelli une « extase révélatrice » Il a écrit : « Un niveau de réalité « s’est ouvert à moi » (p 2). Robert K Johnston voit dans cette expérience primitive de la présence de Dieu par Paul Tillich une fondation pour ses réflexions théologiques ultérieures.
L’auteur nous apporte un autre exemple. On ne peut comprendre la théologie de CS Lewis sans lire son autobiographie : « Surprised by joy » (surpris par la joie). Dans ce livre, CS Lewis décrit une série d’expériences sporadiques qui sont advenues dans sa jeunesse » ( jeu, lecture, relation, écoute etc ). La lecture de « Phantasies » de George McDonald fut très importante pour lui. Ces expériences le surprirent de « joie ». Il évoque « une voix avec lui, dans ma chambre ou dans mon
corps ou derrière moi. Si elle m’avait échappé dans sa distance, elle m’échappait maintenant par sa proximité ». L’auteur commente : « Ce qui est à noter ici, c’est que ces rencontres avec le divin qui advinrent en dehors de l’Eglise et sans référence explicite à Jésus-Christ furent cruciales pour sa compréhension de la théologie » ( p 3).
Tiilich appela plus tard cette plus grande Présence de Dieu un « sentiment de préoccupation ultime »
(« feeling of ultimate concern ». Lewis parle de « joie ». L’auteur évoque également Friedrich Schleiermacher qui parle de « sentiment d’absolue dépendance « et Rudolf Otto qui décrit ses expériences comme « mysterium tremendum et fascinans » (un mytère qui est empli de crainte révérentielle et cependant attrayant »). Cependant Robert K Johnston montre que ces expériences fondatrices et transformantes ne concernent pas seulement des théologiens. Elles sont vécues aussi par des artistes.
Ces ressentis d’expériences de Révélation sont nombreux et importants
L’auteur cite de nouveaux exemples. Ainsi, « un des caractères du film d’ingmar Bergman : « Fanny and Alexander » (1982) parle des arts comme offrant des « frémissements surnaturels ». Einstein a dit à
un violoniste Yehudi Menuhim ; « Merci, monsieur Menuhim. Vous m’avez à nouveau prouvé qu’il y a un Dieu dans les cieux »…. A travers un sondage en 2000, on a trouvé que 20% des américains se tournaient vers les médias, les arts et la culture comme leur premier moyen d’expérience et d’expression spirituelles et le pourcentage a augmenté depuis » ( p 4). « Si la réalité des « médias, arts et culture » comme premier lieu de signification spirituelle dans la société occidentale est un stimulus pour reconsidérer notre théologie de le Présence révélatrice de Dieu en dehors de l’église et d’une référence directe à Jésus-Christ, nos rencontres de plus en plus fréquentes avec des adhérents d’autres religions en est un second. Qu’allons-nous faire des vues de foi et des expériences numineuses de ceux que nous rencontrons et qui ne sont pas chrétiens ? Le témoignage à une plus grande présence révélatrice de Dieu dans la vie est le témoignage de beaucoup, peut-être de la plupart des gens » ( p 4). C’est là que, pour appuyer son propos, Robert K Johnston puise dans la recherche de David Hay et Kate Hunt en Angleterre présentée depuis longtemps dans un article publié sur le site de Témoins (2). A partir d’un échantillon national en Angleterre, en 2000, tandis que seulement 10% des sondés allaient à l’église, 76% rapportaient avoir eu une expérience spirituelle de quelque manière et ces 76% rapportant une expérience spirituelle dépassait le nombre de ceux ayant une culture chrétienne. Hay et Hunt font observer que leurs résultats correspondent avec une évidence en religion comparative où on ne trouve, si il y en a, que très peu de limitations à la manière dont où et quand des moments d’éveil spirituel adviennent.
L’auteur confirme cette extrême diversité des modes d’expérience à partir de ses relations. Un tel s’est converti à Christ dans un temple bouddhiste. Tel autre a vécu une expérience de transcendance en regardant un film, tel autre en lisant Milton ( p 5)..
« Dans mon enseignement sur la théologie et les arts, c’était pour moi une expérience commune d’entendre des étudiants relater des expérience de transcendance qu’ils avaient eu regardant un film ou en lisant un livre » ( p 6).
Robert K Johnston récapitule ainsi : « Les expériences ne viennent pas seulement des arts, ni elles ne sont seulement une réponse à la rencontre de la nature, ou à la poursuite d’une bonne action. Ne pouvant être contraintes, elles viennent au hasard, mais, d’une façon persistante à travers la création, la conscience et la culture… Ce sont trois lieux de de la plus grande Présence de révélation divine » ( p 6). Q
Quelles questions à partir de ce phénomène,
Robert K Johnston, en théologien, énonce des questions soulevées par ce phénomène, auxquelles il répondra au long de son livre : « God’s wider presence ».
« Qu’allons-nous faire théologiquement des descriptions répétées de ces profondes expériences de vie qui sont comprises par les participants comme révélant Dieu ? Comment allons-nous comme chrétiens comprendre de tels moments divins qui semblent ne pas être premièrement destinés à notre salut… ( excepté, naturellement, dans le sens le plus large que toute activité de Dieu est ultimement interconnectée), mais plutôt centrés sur la grâce et la rencontre ? Comment allons-nous comprendre ces expériences théologiques de Dieu qui trouvent leurs racines trinitaires dans la pneumatologie (la théologie de l’Esprit) et non dans la christologie ? De telles expériences de révélation ne paraissent pas pouvoir être déduites par la raison humaine comme nous observons les empreintes (footprints) de Dieu dans la création bien qu’une telle déduction de trace, empreinte, vestige (que Luther appelait la connaissance naturelle) puisse avoir une validité très limitée. Non plus ces expériences sont-elles produites par un effort humain, bien qu’elles puissent être invitées et que certains aspects de la création, de la conscience et de la culture soient plus propices à leur réception ( un coucher de soleil plus qu’un parking en béton …). Non, les expériences que beaucoup considèrent comme une révélation sont plus que la réception d’un écho d’une activité passée de Dieu ou une projection humaine de ce qui est transcendanr à nous-même. Plutôt, ces rencontres avec la « awe », cette plus grande présence de la révélation divine sont toujours heureuses, quelque chose qui se tient au-delà d’un agenda ou d’une sagesse de l’homme, mais qui néanmoins a une valeur inhérente et, par moments, transformante pour ceux qui en font l’expérience » ( p 6)
Pourquoi méconnait-on la révélation de Dieu en dehors des églises ?
Autant il en a prouvé la réalité, Robert K Johnson nous montre la méconnaissance des expériences de la révélation divine. Reprenant l’expression selon laquelle « il y un pont entre le ciel et la terre, l’expérience humaine et le transcendant », Robert K Johnston écrit « Cependant les chrétiens ont largement ignoré ce pont quand il se manifestait en dehors de la communauté chrétienne et sans référence directe à Jésus-Christ. Ils ont trop souvent été méfiants vis-à-vis de la plus grande présence de la révélation divine » (7). L’auteur décrit quelques ressorts de cette attitude. Il dresse un bilan du petit nombre d’études publiées depuis cinquante ans au sujet de la « Révélation générale ».
Richard K Johnston va donc rechercher les raisons de silence : une définition trop étroite ; une compréhension biblique trop limitée ; une perception trop pessimiste de l’humanité.
« Plutôt que comprendre la Révélation générale comme toute rencontre avec le Transcendant qui advient en dehors de la communauté croyante et qui n’est pas directement en rapport avec la rédemption, beaucoup l’ont réduit à tort à un plus petit commun dénominateur, limitant la « Révélation générale » à ces vérités générales qui sont communiquées par Dieu à toutes les personnes, dans tous les temps et en tout lieu… C’est une révélation générée divinement, imposée à l’ensemble de l’humanité et impossible à éviter. Ainsi définie, la révélation général reste largement une abstraction – quelque chose que les déistes pourraient affirmer, mais qui est loin de la merveille qui est générée pour certains, par moments, à travers un coucher de soleil ou la réalité transformante d’une nouvelle naissance » ( p 9).
Une meilleure description de la révélation « générale » reconnaitrait que Dieu se révèle lui-même pas seulement à travers l’Ecriture et la communauté croyante, mais aussi à travers la création, la conscience et la culture. Voilà une meilleure manière de voir l’engagement gracieux et continu de Dieu dans et à travers l’Esprit…. Le contenu de cette révélation est bien plus qu’une simple connaissance. Plutôt que de communiquer une nouvelle information qui est ensuite ignorée, la révélation générale comprend une rencontre numineuse qui est souvent transformatrice » ( p 9).
Mieux reconnaitre l’amplitude de la présence de Dieu en dehors des cadres ecclésiaux requiert une compréhension de ka Bible plus large et plus ouverte. La lecture de ka Bible est souvent centrée exclusivement sur l’histoire du salut .
L’auteur se demande si nous ne négligeons pas certains éclairages et certains textes. « Qu’en est-il par exemple des textes de la Bible centrés sur la création ? « L’attention se porte sur certains textes, Romains 1 et 2 par exemple et moins sur d’autres comme Actes 17. « Que fait-on de certaines expériences rapportées dans les Ecritures, des expériences d’hommes et de femmes en dehors de la communauté de l’Alliance et qui ont cependant fait l’expérience de la Révélation de Dieu : Melchisedech ? Abimelech ? le roi Néco ? le roi Lémuel ? Balaam ?… Le biais de la théologie en faveur de la rédemption plus que de la création et plus vers la proposition que vers la narration est peut-être une seconde explication pour la relative pauvreté de la pensée théologique sur le révélation générale.
Une troisième cause de la méconnaissance de la révélation générale réside dans une vision pessimiste de l’humanité. « Le péché aurait tellement troubler et déformer la réceptivité humaine à la révélation divine que la révélation générale est de peu de valeur… Lorsque la révélation générale est reconnue, l’effet du péché est considéré si dévastateur jusqu’à exclure tout contribution positive de la présence continue de Dieu parmi nous…La grandeur et la gloire de Dieu ne serait plus observée par un humanité perdue… Mais est-ce que cela est vrai ? Qu’allons-nous faire du témoignage répété à la grandeur et à la gloire de Dieu que ceux en dehors de l’église rendent à Dieu, fondé sur leur expérience de la création, de la conscience et de la culture ? Comment comprendrons-nous le témoignage répété de l’humanité aux expériences de révélation d’un « mysterium » qui est simultanément « tremendum » et « fascinans » ? Comme chrétiens, comment allons-nous réconcilier notre théologie avec les expériences du numineux ou du sacré que chrétiens et non-chrétiens décrivent pareillement ?
En réponse, Robert K Johnston nous propose une approche herméneutique.
Une herméneutique théologique
Robert K Johnston rapporte « l’histoire de Galilée rapportée par Moltmann : Galilée désirait montrer les satellites de Jupiter à ses opposants. Mais ceux-ci refusèrent de les regarder à travers le télescope. Ils croyaien comme Berthold Brecht le met dans leurs bouches dans sa « vie de Galilée » qu’on ne peut pas trouver de vérité dans la nature – seulement dans la comparaison entre les textes. Et Moltmann écrit à cet égard : « Il n’y a pas de paroles de Dieu sans expérience humaine de l’Esprit de Dieu… ».
L’auteur explique que sa pensée rhéologique résulte d’un dialogue entre plusieurs sources. « Comme théologiens, nous lisons (1) le texte biblique faisant autorité, (2) de notre communauté croyante (3) à la lumière des siècles de la pensée et de la pratique chrétienne (4) comme quelqu’un nourri par une culture particulière (5) qui a un ensemble unique d’expériences. Un tel processus n’est pas linéaire comme la description peut le suggérer, mais en dialogue, avec de multiples perspectives et en continu » ( p 14). Et, récusant une herméneutique du soupçon, l’auteur appelle « une herméneutique qui inclut non seulement l’Ecriture et la tradition de l’église, mais aussi la réceptivité culturelle et nos expérience personnelles . Une conversation robuste, à double sens, est nécessaire ».
Et revenant sur le thème de sa réflexion, l’auteur précise : « C’est à travers la création, la conscience et la culture que nous pouvons observer comment Dieu agit et l’entendre parler Chaque domaine contient la possibilité d’être réellement le lieu d’une rencontre avec l’Esprit de Dieu . C’est, dans les mots de Jürgen Moltmann, une « Transcendance immanente ».
Robert K Johnston apporte un exemple de texte où deux perspectives coexistent. C’est le psaume 19. « Les cieux disent la gloire de Dieu.. » Il n’y a pas de parole, ni de mots… Cependant leur voix s’exprime à travers toute la terre Puis, à la louange de la gloire de Dieu dans la création succède la louange pour la révélation de Dieu dans la Parole, la loi ( Ps 19. 7-10) (Ps 19.1-6). Dans la première séquence, on se réfère à Elohim ; le nom générique pour le Dieu de l’univers. Dans la seconde séquence, on se réfère à Yahweh, le Dieu de la révélation à son peuple et de l’alliance avec lui. Dieu est loué à la fois comme Créateur et comme Rédempteur. ( p 16).
Une approche existentielle
Le psaume 19 s’appuie sur l’expérience. « C’est la même approche existentielle qui offre aujourd’hui le meilleur potentiel pour une théologie robuste de la Révélation générale ». Robert K Johnston va donc poursuivre sa démarche théologique dans les chapitres suivant de ce livre. Il y entendra notamment d’autres théologiens. Et c’est ainsi qu’au Chaotre 7, il consulte John V Taylor, Jürgen Moltmann et Elisabeth Johnson. « Ils l’aideront à explorer le rôle que l’Esprit joue dans la Révélation générale. C’est l’Esprit qui est la Présence révélatrice de Dieu dans le monde.. Ce n’est pas la Christologie, mais la pneumatologie ( la théologie de l’Esprit) qui inspire notre première démarche. Si nous sommes véritablement trinitarien dans notre théologie à l’égard de la révélation de Dieu au-delà des murs de l’église, sommes-nous ouvert aussi à nous mouvoir de l’Esprit à la Parole dans notre pèlerinage théologique, aussi bien que de la Parole à l’Esprit ? Et plus particulièrement, sommes-nous ouvert au témoignage de l’Esprit de Vie dans et à travers la création, la conscience et la culture aussi bien qu’à l’œuvre de l’Esprit du Christ dans la rédemption ? C’est le même Esprit » ( p 17).
C’est dans la même perspective théologique que Richard K Johnston pose la question : « Comment allons- nous comprendre la Présence révélatrice de Dieu ( God’s revelatory Presence) dans et à travers les traditions religieuses ? Ainsi esquisse-t-il, en fin de parcours, une approche de théologie des religions ( p 199-211)
Un nouvel horizon
En Grande-Bretagne, depuis plusieurs dizaines d’années, un Centre de recherche aborde les questions spirituelles à travers la recension et l’étude d’expériences spirituelles et religieuses spontanées, un soudain et passager ressenti d’unité et de reliance, d’amour et de lumière. C’est à partir de ces recherches que David Hay a pu écrite son livre pionner : « Something there » (2). Et encore récemment, un chercheur travaillant dans ce centre, Jack Hunter, a écrit un livre sur le rapport entre ces expériences et l’écologie (4). Nous sommes ici dans le champ de la création. D’autres auteurs abordent le champ de la culture. C’est le cas d’Alexandra Puppinck Bortoli dans son livre « Invitation à la spiritualité » (5) puisqu’elle s’y propose d’y aborder « les expériences sensibles que nous offrent. la poésie, la musique, la beauté, l’art, le sacré, le souffle, la lumière ». Si on voyait là l’œuvre de l ’Esprit, on pouvait s’interroger sur la manière dont ces phénomènes étaient interprétés par les théologiens. La découverte du livre de Richard K Johnston : « God’s wider presence » fut donc pour nous une belle ouverture. Il ne nous montre pas seulement la signification de ce phénomène, mais il nous apprend à y distinguer le mouvement de l’Esprit au grand large, au-delà des frontières des églises. Un de ses collègues à la Faculté Fuller, Richard Peace, résume bien l’apport du livre de Richard K Johnston : « Johnston a écrit là un livre pionnier (seminal book), un livre qui élargit grandement notre compréhension des multiples voies dans lesquelles Dieu est présent dans ce monde. « God’s Wider Presence » ouvre nos yeux nous menant aux espaces de la « awe » et nous aide à interpréter les rencontres porteuses de mystère. Il a le pouvoir de nous rendre conscient des voies jusque-là inaperçues dans lesquelles Dieu est présent dans nos propres vies » (page de couverture)
J H
- La reconnaissance de la « awe » : https://vivreetesperer.com/comment-la-reconnaissance-et-la-manifestation-de-ladmiration-et-de-lemerveillement-exprimees-par-le-terme-awe-peut-transformer-nos-vies/
- La vie spirituelle comme conscience relationnelle. La recherche de David Hay : https://www.temoins.com/la-vie-spirituelle-comme-une-l-conscience-relationnelle-r/
- Robert K Johnston. God’s wider presence. Reconsidering general revelation. Baker Academic. 2014 En présentant des extraits, notre traduction n’est pas professionnelle.
- La participation des expériences spirituelles à la conscience écologique : https://vivreetesperer.com/la-participation-des-experiences-spirituelles-a-la-conscience-ecologique/
- Invitation à la spiritualité : https://vivreetesperer.com/invitation-a-la-spiritualite/