Trouver le mot juste pour exprimer un besoin primordial dans un monde qui nous parait se déliter, un besoin primordial qui engendre une exigence : l’habitabilité est bien ce mot, nous disent Jean-Baptiste Morizot, chercheur sur les relations entre l’humain et le monde vivant et Laurent Neyret, juriste dans le champ écologique. « Sur une terre inhabitable, aucune vie digne n’est possible. » Ainsi viennent-ils d’écrire ensemble un ‘Tracts Gallimard’, un opuscule intitulé : ‘Liberté, dignité, habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque’ (1).

« Ce livre part d’une énigme simple, presque embarrassante : pourquoi le droit à l’environnement, immense et sophistiqué, plafonne-t-il au moment où les enjeux deviennent existentiels ? La réponse est un vertige. Ce n’est pas un manque de règles. C’est un trou dans la fondation. Il manque une valeur cardinale.

À Nuremberg, face à des crimes qui dépassaient l’entendement, le droit s’est haussé à la hauteur de l’époque. Nous sommes appelés au même geste. Avant la consécration de la dignité, la déshumanisation était légale. Aujourd’hui, la destruction du monde vivant, qui rend la terre habitable, s’accomplit avec des permis d’exploitation. Le droit protège ce qu’il nomme : égalité, liberté, dignité, sécurité ; il n’a jamais nommé leur condition première – l’habitabilité. Le XXe siècle a consacré la dignité. Le XXIe siècle doit consacrer l’habitabilité… » (page de couverture).

 

Une valeur à reconnaitre et à protéger

Longtemps, pendant dix ans, les auteurs se sont interrogés sur l’impuissance qu’ils percevaient dans le droit environnemental. Finalement ils se sont rendus compte que la faiblesse du droit de l’environnement « ne vient pas d’abord de ce qu’il contient, mais de ce qui lui manque. Et ce manque était sous nos yeux et invisible… C’est là qu’il faut nommer une notion discrète est décisive en théorie du droit, ‘la valeur protégée’. On en connait d’évidentes : la liberté, l’égalité, la dignité. Le droit au fond ne se contente pas d’empiler des règles : il protège des valeurs. La valeur protégée, c’est la mère-norme qui permet de lire tout le système, la référence supérieure qui donne une cohérence, une résistance, une intelligibilité… » (p 5).

Les auteurs donnent des exemples de ces valeurs inspirantes : « La liberté n’est pas une abstraction décorative : elle est une force d’organisation. Elle devient le critère qui rend illégitime l’arbitraire, qui irrigue le droit public, le droit pénal, les libertés d’expression, d’aller et venir, d’association. L’égalité, n’est pas un slogan moral ; c’est une règle de structure qui interdit la hiérarchie de naissance, oblige à justifier les inégalités de traitement, fonde des pans entiers du droit social… » (p 5).

Ainsi, après des années, les auteurs ont pris conscience que le droit de l’environnement s’était constitué par sédimentation, mais qu’il lui manquait une valeur cardinale clairement identifiée, située au plus haut de la hiérarchie des normes, capable de dire en une phrase ce qui mérite protection fondamentale… Si le problème est un manque de valeur protégée, alors la question devient : quelle valeur aujourd’hui peut jouer ce rôle au niveau le plus fondamental du droit ? (p 6-7)

 

Le principe habitabilité.

Quelle valeur peut inspirer, fonder le droit environnemental ? Les auteurs proposent de la nommer le principe ‘habitabilité’. « Le mot habitabilité désigne une réalité que tout le monde pressent, mais que le droit n’a pas encore su nommer ». Lorsque le droit restreint une liberté, il faut pouvoir justifier cette contrainte par l’intervention d’une valeur supérieure. « Le droit restreint une liberté – celle d’exploiter son terrain comme on l’entend – au nom de quoi exactement ? « La réponse officielle –   la protection de l’environnement – reste réglementaire, technique, administrative. Elle ne porte pas de poids symbolique qui permettrait de justifier une restriction de la liberté ». « La formule est simple : On ne peut porter atteinte à une valeur qu’au nom d’une autre valeur. C’est précisément ce qui manque » (p 8). En regard, « le Principe habitabilité viendrait combler ce vide : il donnerait au droit de l’environnement ce que la dignité a donné au droit des personnes – une fondation, une boussole, un nom pour ce qui mérite d’être protégé » (p 8).

« En ce sens, le principe habitabilité n’est pas qu’une proposition pour les juristes – c’est une condition pour que la transformation écologique de la société et les renoncements qu’elle exige puisse être considérés comme justes… Imaginons que notre société ait collectivement reconnu que les conditions de la vie sur Terre constituent une valeur d’importance égale à la dignité humaine. Imaginons que nous ayons nommé cette valeur : le principe Habitabilité… De même qu’on accepte de ne pas pouvoir faire n’importe quoi à un être humain parce que sa dignité est sacrée, on accepterait de ne pas pouvoir faire n’importe quoi aux milieux qui produisent les conditions de vie parce que l’habitabilité est sacrée… La reconnaissance du principe Habitabilité ne supprimerait pas les tensions – elle les rendrait intelligibles et gouvernables » (p 9).

 

Comment de grandes prises de conscience influent sur le cours du droit ?

Quels sont les exemples en ce sens ? Les auteurs nous en proposent un particulièrement significatif. « Au soir de la seconde guerre mondiale, face à des atrocités qui dépassaient l’entendement moral et juridique, l’époque a accompli un geste décisif : elle a consacré collectivement, dans le marbre du droit, une valeur jusque-là implicite : la dignité humaine… Le 8 août 1945, la charte instituant le tribunal de Nuremberg consacre une nouvelle catégorie de crimes : les crimes contre l’humanité. Et, avec cette invention, quelque chose devient dicible qui ne l’était pas jusqu’alors… » (p 10).

« La consécration morale et juridique de la dignité n’a pas arrêté tous les génocides. Ce que la dignité a fait après 1945, c’est rendre certaines justifications impossibles. Avant Nuremberg, il était conceptuellement possible de soutenir qu’un groupe humain ou un humain n’avaient pas de droits. Après la consécration de la dignité, cet argument est devenu juridiquement impensable… » (p 11).

Voilà une prise de conscience exemplaire. Ne faudrait-il pas la répéter dans le domaine de l’environnement en la spécifiant comme le respect de l’habitabilité ? « Imaginons un instant une société qui, après la seconde guerre mondiale, n’aurait pas consacré la dignité. Elle serait moralement aveugle, incapable de distinguer l’humain de l’inhumain. La dignité nous a rendu la vue. Rejouons le moment Nuremberg pour l’habitabilité. Aujourd’hui, nous vivons dans une cécité analogue. Ce qui dépasse l’entendement moral n’est pas seulement l’atrocité infligée à des êtres humains, c’est aussi l’atteinte portée aux conditions mêmes de la vie – l’empoisonnement généralisé des milieux, la sixième extinction avec des millions d’espèces vouées à disparaître sous notre botte, autant de formes de vie qui contribuent par leur activité interdépendante à façonner l’habitabilité pour la vie, donc pour nous. Nous sommes en train de commettre des atteintes au monde qui dépassent l’entendement moral et juridique ». Ainsi, dans l’esprit des auteurs, « l’habitabilité vise à nous faire collectivement recouvrer la vue sur l’inhumanité fondamentale de fragiliser l’habitabilité pour la vie. Elle vise à créer ainsi l’architecture normative indispensable à toute action efficace » (p 12).

 

Dépasser les insuffisances de la terminologie actuelle

« Environnement, c’est le mot qui a porté le droit écologique depuis cinquante ans. Mais regardez ce qu’il dit… L’environnement, c’est ce qui entoure. C’est le dehors. L’environnement est le décor autour du sujet central – une ressource à ménager, un périmètre à administrer, un poste de bilan. Ce vocabulaire dit spontanément la gestion et l’arbitrage – comme si la vie sur terre était un paramètre parmi d’autres dans l’économie générale des intérêts. Or une valeur protégée n’est pas un paramètre. C’est ce à quoi une société tient en dehors de tout calcul. La liberté n’est pas un paramètre. La dignité non plus. Les interdépendances qui fondent la vie possible ne peuvent pas l’être » (p 19).

Le mot biodiversité désigne la variété du vivant… Mais personne ne ressent dans son corps la ‘biodiversité’. Le mot ne peut pas devenir le nom de ce que nous tenons à protéger parce qu’il ne désigne pas ce à quoi nous tenons » (p 19).

« Le mot ‘nature’ veut tout dire et dit trop : la nature comme le non-humain, la nature comme l’ordre cosmique,, la nature comme l’essence des choses, la nature comme le sauvage non touché par l’homme… Mais la ‘nature’ exclut implicitement l’humain – nous observons la nature, nous retournons à la nature, nous détruisons la nature. Ce vocabulaire reconduit exactement la séparation que la crise écologique nous demande de défaire. Une valeur qui nous extériorise à nous-même ne peut pas fonder le droit dont nous avons besoin » (p 20).

« Ces trois mots, tout comme le mot ‘climat’ partagent un défaut commun : ils désignent un objet extérieur à protéger… Il nous faut un mot qui nomme une interdépendance plutôt qu’un décor… Une condition d’existence plutôt qu’un dehors à administrer… Un mot qui nomme la dépendance fondatrice, viscérale et intime de vivre sur Terre – mise en danger par l’économie de l’illimité. Ce mot existe, c’est ‘habitabilité’ ».

 

Interdépendance du vivant : la parabole de l’arche de Noé

Le récit biblique de l’arche de Noé peut être lu de manières différentes. Traditionnellement, on y voyait l’embarquement par Noé de représentants de différentes espèces. On prêtait moins attention au retour de la colombe lorsqu’il a signifié que la présence renouvelée du vivant permettait le retour possible.

« Au cent-cinquante-et-unième jour, lorsque les eaux se retirèrent, Noé comprit que nul habitant de l’arche – humain ou non humain – ne pourrait survivre dans le monde neuf s’ils n’en descendaient ensemble. Il vit que la colombe ne survivait pas sans les arbres… À l’aube de débarquer, Noé comprit que la vie n’était pas une collection d’espèces, mais un tissu d’interdépendances. Alors la parabole change de sens. Noé n’a pas sauvé la diversité du vivant pour la beauté de sa variété, mais parce que la diversité du vivant est ce qui sauve toute vie… Le récit n’enseigne pas la compassion pour chaque espèce séparée, mais la vérité plus profonde, que vivre, c’est toujours habiter dans le tissage des autres formes de vie » (p 26).

Les auteurs nous communiquent une leçon : « L’histoire nous revient aujourd’hui comme une vérité trop longtemps oubliée. Face à nos déluges climatiques, la seule arche possible est celle où la diversité de la vie embarque ensemble. C’est ici que la parabole devient philosophique. Elle décrit un monde où l’habitabilité est première, où l’humanité reçoit pour mission de ne pas porter atteinte aux conditions d’un monde habitable pour la vie, à chaque échelle » (p 27).

 

L’habitabilité humaine dépend d’une habitabilité plus vaste : celle qui est produite par la vie pour la vie

Les auteurs écartent une conception insuffisante de l’habitabilité. « La conception scientifique de l’habitabilité est une déclinaison tardive de la métaphysique de la production, de la désanimation du monde. Elle se limite à lister les conditions physico-chimiques nécessaires et suffisantes pour que la vie se développe : eau liquide, carbone, énergie, fenêtre thermique » (p 28).  Cette conception est réductrice, car elle omet de considérer notre dépendance au vivant dans sa complexité et son interdépendance.

Nous sommes invités à passer de la matière désanimée à la vie réanimée. « Dans la vision désanimée, perdre des espèces, c’est, au pire, perdre des ressources ou du patrimoine – dommageable, mais non catastrophique. Dans la vision réanimée, perdre des espèces, c’est perdre des producteurs d’habitabilité… La destruction de la biodiversité est catastrophique par structure : elle détruit la capacité même de la vie à produire les conditions de la vie » (p 28).

La prise de conscience de l’interdépendance du vivant est décisive. « Dans l’éthique environnementale originelle, la question était centrée sur la valeur intrinsèque des entités séparées – espèces, individus, écosystèmes – ce qui conduit à une mise en concurrence structurelle des humains et de la nature. Le droit à l’environnement a hérité de cette grammaire : listes d’espèces menacées, zones protégées, seuils de pollution. Or, les sciences de la biologie ont mis en évidence que l’habitabilité n’est pas produite par des entités isolées mais par leurs interactions. Ce n’est pas le ver de terre seul qui produit l’habitabilité du sol, c’est le réseau d’interactions entre lui, les bactéries, les champignons mycorhiziens, les racines des plantes, la faune décomposante – unités relationnelles dont chaque fil tient par les autres. L’habitabilité est toujours relationnelle… Protéger des espèces isolées sans protéger leurs relations, c’est conserver les instruments, mais détruire l’orchestre. Le droit doit donc protéger le vivant dans ses relations… Or, c’est précisément ce qu’une valeur cardinale fait… Ce n’est pas un hasard si la mère du droit de l’environnement – la Déclaration de Rio de 1992 – s’ouvre par ces mots : ‘La Terre, foyer de l’humanité forme un tout marqué par l’interdépendance’ » (p 29).

Les auteurs poursuivent leur inventaire des étroitesses dans la manière d’envisager l’habitabilité. « Lorsqu’on évoque l’habitabilité, on tend spontanément à traduire mentalement habitabilité pour les humains. C’est là un préjugé inconscient qui révèle la manière dont les modernes tardifs ont conçu le monde : comme un décor de choses passives qui est un habitat de matière pour les humains, qu’ils doivent maintenant rendre habitable par leur propre action. Cette cosmologie implicite est erronée au regard de la vision du monde que confère l’écologie scientifique mature. Dans notre approche, ce qui est nommé et valorisé est l’habitabilité pour la vie – donc pour les humains qui sont une manifestation de la vie. Et elle est toujours produite par la vie » (p 30).

L’habitabilité est si précieuse qu’elle mérite qu’on soit ambitieux à son sujet. « Ainsi les auteurs nous disent « qu’un risque majeur serait de réduire l’habitabilité pour la vie au minimum nécessaire pour ne pas disparaître : à une logique de survie, de persistance, de non-mort… La conception que nous proposons pose une toute autre question : quelles sont les conditions pour qu’une forme de vie puisse non seulement persister, mais se déployer… C’est la différence entre vivre et survivre… ». Ici, les auteurs se réfèrent à la pensée du médecin et philosophe Georges Canguilhem : « Le vivant ne se contente pas de subir son milieu – Il l’institue… C’est ce qu’on pourrait appeler la puissance affirmative du vivant : sa faculté de ne jamais être complètement soumis à son milieu, d’en faire quelque chose… protéger l’habitabilité, c’est donc protéger cette puissance » (p 31).

Il nous est donné quelques exemples. « Si l’habitabilité concerne cette présence de régénération et non la simple survie, alors ce qui compte n’est plus seulement les grands cycles biogéochimiques – oxygène – carbone, eau – mais l’ensemble des effets de l’activité indépendante du vivant. Y compris les plus discrets, les plus collatéraux… » (p 31).

Un bon exemple en est donné lorsqu’on considère les pollinisateurs. « Sans pollinisateurs, tous les humains ne mourraient pas de faim. Le blé, le riz, le maïs – les calories de base sont pollinisées par le vent. Certains pourraient peut-être survivre. Mais 75% des cultures vivrières dépendent des pollinisateurs pour leur rendement ou leur qualité : les fruits, les légumes, le café, le cacao, les amendes. Sans eux, on perd la diversité des nutriments qui fait la santé, la robustesse immunitaire, mais aussi les saveurs, les textures, les couleurs. On perd les cuisines du monde… C’est l’appauvrissement d’une forme de vie ou manger n’est pas seulement se nourrir, mais se renforcer, se guérir, gouter, partager, célébrer » (p 32).

 

L’habitabilité : une définition et un concept

C’est à partir de cette analyse que les auteurs présentent une définition et un concept de l’habitabilité.

« Faire émerger une définition. On peut ressaisir les quatre basculements accomplis : La vie produit ses conditions et non l’inverse, les relations précèdent les entités, l’habitabilité pour les humains exige l’habitabilité pour la vie, qui est plus que la simple survie. Ils sont les fondements d’une définition philosophique à portée juridique.

D’un point de vue conceptuel, l’habitabilité est la propriété d’un milieu vivant, celui d’être habitable. Elle désigne ‘la propriété de tout milieu à toute échelle spatio- temporelle dans lequel les conditions d’existence et de développement de chacune des formes de vie sont produites par l’action interdépendante de la diversité de la vie’. Cette activité a lieu en couplage avec les processus physiques et chimiques du milieu (eau, énergie, cycles, climats, sols) qui en fournissent la matière et les contraintes » (p 34).

 

Habitabilité : du fait au principe

« Constater que l’habitabilité est produite par l’activité du vivant ne dit pas encore qu’il faut la protéger. Le passage de ‘ce qui est’ à ‘ce qui doit être’ exige une prémisse supplémentaire, qui ne vient pas de la science mais de la normativité morale elle-même. Cette prémisse est la suivante : toute vie tient à la possibilité de vivre et de prospérer. Or, dès que cette prémisse est admise, la conclusion s’impose avec la force d’une déduction : si l’habitabilité est la condition pour que la vie puisse prospérer et si nous reconnaissons que la possibilité de prospérer est une valeur cardinale, alors ce qui produit l’habitabilité doit être protégé comme une voie cardinale.

Le principe habitabilité articule un fait à une valeur que tout agent moral reconnait comme sienne dès lors qu’il se reconnait comme vivant. La science découvre le fait ; la normativité morale fournit le prémisse ; la raison opère la déduction. Le principe habitabilité est le nom de cette déduction. Il peut se formuler en transposant ce que Paul Ricœur dit de la dignité : ‘Quelque chose est dû à l’être humain du seul fait qu’il est humain’. Dans le contexte de la crise climatique et écologique qui est le nôtre, cette formule devient : ‘Quelque chose est dû à la vie du seul fait qu’elle est la vie’. Car, de ce seul fait, elle rend le monde habitable pour toutes les formes de vie, dont les humains…

Le principe Habitabilité désigne la valeur selon laquelle le respect de ce qui produit les conditions d’habitabilité pour la vie est d’une importance cardinale » (p37).

 

Ce que changerait la reconnaissance du principe

Les auteurs déclinent ensuite longuement les avantages considérables de la reconnaissance de ce principe.

« Si l’habitabilité était reconnue aux différents niveaux du droit, les procès climatiques changeraient de nature. Pour les États, l’inaction climatique ne serait pas une simple manquement administratif – ce serait une atteinte à une valeur cardinale… » (p 48).

On se représente une grande avancée par une expansion progressive. « Au XXe siècle, c’est par un processus d’ensemencement progressif, à travers la diversité des mondes juridiques et des cultures que la dignité est devenue ce qu’elle est aujourd’hui, une valeur cardinale qui irrigue le droit…

C’est cette même stratégie d’ensemencement pluriel que nous appelons pour le principe habitabilité… Semer les graines d’un mouvement de reconnaissance dans la diversité des traditions juridiques, des échelles de gouvernement, et des domaines du droit de telle sorte que les acteurs du droit – juriste, juges, législateurs, diplomates, avocats, enseignants, citoyens mobilisés – puissent s’en emparer ici et ailleurs, dans des formats que nous ne pouvons aujourd’hui qu’entrevoir… » (p 48).

En regard de la lenteur que nous percevons dans la réaction vis-vis du défi écologique, ce livre vient à point pour stimuler l’intervention juridique. C’est dans cette perspective qu’il veut promouvoir le principe habitabilité. Nous retenons tout particulièrement quelques points d’appui de cette démonstration. Tout d’abord, les auteurs nous rappellent comment la reconnaissance de la dignité est advenue à travers le procès de Nuremberg en réponse aux atrocités nazies. Ils nous montrent ainsi les effets d’une prise de conscience lorsqu’elle s’installe, puis se répand. C’est ainsi que la dignité en est venue à inspirer le droit avec tant d’effets bénéfiques. Deux auteurs aux compétences complémentaires se sont alliés pour promouvoir le concept d’habitabilité à l’égal de celui de dignité. Parmi eux, Jean-Baptiste Morizot est un chercheur reconnu pour ses recherches originales sur les relations entre l’humain et le monde vivant.

Cet opuscule nous instruit sur la dynamique de la vie et l’interdépendance du vivant. Les humains s’inscrivent dans ce mouvement. Cette vision débouche sur une reconnaissance des conditions pour permettre ce processus dans sa plénitude : « L’habitabilité humaine, c’est l’effet pour nous d’une habitabilité plus vaste, celle qui est produite pour la vie » (p 30). « Le principe habitabilité peut se formuler dans sa forme la plus lapidaire en transposant ce que dit Paul Ricœur de la dignité : ‘Quelque chose est dû à l’être humain du seul fait qu’il est humain’. Dans le contexte de la crise écologique et climatique qui est le nôtre, cette formule devient : ‘Quelque chose est dû à la vie du seul fait qu’elle est la vie’. Car, de ce fait, elle rend le monde habitable pour toutes les formes de vie dont les humains. Ce qui lui est dû de la part des humains, c’est donc la protection de sa capacité native et insubstituable à produire l’habitabilité » (p 37). Voici une avancée qui mérite d’être partagée.

J H

 

1 Baptiste Morizot. Laurent Neyret. Liberté, dignité, habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque. Tracts Gallimard, 2026

Voir aussi : Convergences écologiques : Jean Bastaire, Jürgen Moltmann, Pape François et Edgar Morin : https://vivreetesperer.com/convergences-ecologiques-jean-bastaire-jurgen-moltmann-pape-francois-et-edgar-morin/

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