par jean | Avr 15, 2026 | Expérience de vie et relation |
Entretien avec Hélène, professeure de piano
Comment as-tu pris goût à la musique ?
Depuis toute petite, j’ai entendu mes parents chanter. Ils connaissaient beaucoup de chants issus du scoutisme et issus aussi de leur pratique chrétienne. Mes parents recevaient également régulièrement des 33 tours de musique classique. Le week-end, papa mettait facilement des disques de musique classique et moi, j’aimais vraiment les écouter.
J’étais sensible à toute musique que je pouvais entendre dans n’importe quel contexte : indicatifs d’émission de télé tout autant qu’une symphonie de Mozart. Tout l’univers de la musique me mettait en joie.
A l’âge de 10-12 ans, j’ai eu un harmonica et une flûte à bec. Je jouais des mélodies que je connaissais d’oreille. Quand je suis entrée au collège, j’ai appris le solfège. Durant les cours de musique, il y avait, d’une part, la partie théorique, des bases assez simples que j’ai tout de suite intégrées, ce qui m’a ouvert un univers de compréhension de la musique. Dès que j’entendais une mélodie qui me plaisait, je transcrivais les premières notes sur une portée. Il y avait d’autre part l’histoire de la musique et des compositeurs, accompagnée de l’écoute de diverse œuvres musicales. J’aimais beaucoup ces cours de musique d’autant que je ressentais les autres matières comme une contrainte.
Certains élèves se mettaient parfois au piano, alors, la salle de musique retentissait de leurs belles mélodies, à ma grande joie ! Voilà qui renforçait mon ardent désir de jouer du piano !
Vers l’âge de 14/15 ans, j’ai commencé à prendre des cours chez une professeure de mon quartier, et, par la suite, mes parents m’ont offert un piano ! Grâce à eux, je commençais une belle aventure !
Comment t’es-tu engagée dans la voie de professeure de piano ?
Après mon mariage et la naissance de mes trois enfants, j’ai repris l’étude du piano de manière très assidue pendant plusieurs années.
Mes filles ont appris le piano au conservatoire et je les ai aidées régulièrement dans la pratique de l’instrument et du solfège.
A cette période, une famille que je connaissais m’a sollicitée pour que je donne des cours à leurs enfants. Ces gentils enfants ont été mes premiers élèves. Puis, le bouche à oreille aidant, j’ai reçu d’autres demandes et mon emploi du temps s’est vite rempli.
En quoi ta pratique pédagogique a-t-elle évolué ?
Je considère que tous les élèves sont différents et j’adapte ma pratique à chacun. Au fil du temps, j’ai pu observer chez les uns et les autres un certain nombre de réactions par rapport aux conseils que je leur donnais. A partir de ces réactions, j’ai été amenée à modifier certains aspects de mon approche pédagogique. Ainsi, ma pédagogie s’affine au contact de mes élèves et en fonction de leurs besoins.
Quels sont les différents profils d’évolution de tes élèves ?
Les goûts des élèves sont différents quant aux styles et aux compositeurs. Par exemple, j’ai connu un élève qui n’était attiré que par des morceaux très rythmés : boogie, ragtime… D’autres élèves avaient des goûts variés, certains plus attirés vers les romantiques : Chopin, Schubert, Brahms … , vers les classiques : Mozart, Beethoven, Haydn ou vers les baroques : Haendel, Bach et Scarlatti. La plupart appréciaient beaucoup aussi la musique contemporaine liée à des films, des dessins animés, des jeux vidéo, des chansons… Certains élèves utilisaient ce qu’ils avaient appris pour créer leurs propres mélodies. Un de mes élèves aimait beaucoup chanter en s’accompagnant au piano et plus tard il a écrit ses chansons et composé son propre accompagnement. J’ai constaté que les préférences de mes élèves évoluaient au fil du temps dans le sens d’un enrichissement culturel, particulièrement au moment de l’adolescence.
Pour ceux qui ont cessé de suivre tes cours, pour ce que tu en sais, quel usage font-ils de la musique ?
En enseignant à mes élèves, il s’établit nécessairement une relation faite d’écoute, d’échange et de partage. C’est donc une relation assez riche qui se poursuit parfois après l’arrêt des cours. Un de mes élèves a repris contact avec moi, vingt-cinq ans après. Il compose des morceaux au piano et me demande régulièrement mon avis. Un autre élève, désormais chanteur, auteur, compositeur et interprète, poursuit assidument la pratique de la musique.
Je me souviens combien il me semblait doué dans sa manière de jouer du piano.
Une autre élève, avec qui j’avais une belle complicité musicale, a fait des études supérieures et me disait sa joie de continuer à jouer du piano.
D’après ton expérience, comment envisages-tu les bienfaits de la musique ?
La musique contribue à notre équilibre émotionnel. En effet, lorsqu’on joue de la musique, on exprime des émotions profondes qui ne pourraient peut-être pas être dites autrement. De la même manière, écouter de la musique nous relie à nos émotions, à nos souvenirs, à notre âme. Et c’est une source de bienfaits.
A titre d’exemple, l’Hallelujah de Haendel me met en joie, même si, au départ, je me sentais d’humeur maussade. Le concerto pour deux mandolines de Vivaldi me fait le même effet. La musique se pratique le plus souvent à plusieurs : quatre mains au piano, musique de chambre, orchestre, chorales… Jouer de la musique ensemble, chanter en chorale est une vraie fabrique de joie profondément ressentie comme bienfaisante. Les musiciens qui jouent ensemble vivent une expérience d’une joyeuse complicité jusqu’à une communion profonde. En enseignant la musique à mes élèves, je vis également une complicité avec eux, car enseigner le piano, c’est aussi faire de la musique avec ses élèves, les écouter jouer, jouer pour eux et jouer avec eux. D’une manière générale, j’ai remarqué que l’apprentissage du piano apportait à la plupart de mes élèves davantage de confiance en eux. En effet, le travail et l’investissement personnel liés au piano demande de grands efforts de concentration et de persévérance. Mes élèves qui pratiquent cette discipline constatent eux-mêmes leur progression dans le temps. Ils sont parfois agréablement surpris des résultats qu’ils obtiennent dans leur expression musicale. Ainsi, leur confiance en eux se trouve renforcée.
D’après ton expérience, comment envisages-tu la dimension spirituelle de ton enseignement du piano ?
Dans l’enseignement du piano, la relation est au centre. Je suis chrétienne et je considère les élèves comme des personnes aimées de Dieu. Il m’arrive de prier intérieurement pour l’un ou l’autre quand je les sens en difficulté pendant les cours. De la même manière, en ce qui concerne les enfants et les jeunes, je me plais à les accueillir avec bienveillance, même lorsqu’ils leur arrivent d’être d’humeur maussade ou peu investis dans leur travail de piano. L’expérience m’a appris que les jeunes traversent des hauts et des bas. Lorsqu’ils arrivent au cours de piano, j’ai envie de les accueillir comme ils sont. Et le plus souvent, je les vois se détendre et abandonner leur attitude première. La musique a le pouvoir d’apaiser et d’élever l’esprit. La musique touche l’âme au plus profond, là où l’Esprit de Dieu habite.
Questions JH
par jean | Avr 15, 2026 | Expérience de vie et relation |
Identifier et dépasser les mécanismes autobloquants
Selon Thomas d’Ansembourg
« Te changer toi peut tout changer » (1), c’est le titre d’un récent livre de Thomas d’Ansembourg, psychothérapeute et formateur, qui, à partir de sa propre évolution, en est venu à apporter des éclairages pertinents vis-à-vis des représentations qui entravent beaucoup de gens, si bien que nous avons fréquemment présenter ses diagnostics et ses approches sur ce site (2). Ecoutons comment l’auteur présente son message (3) : « J’ai la joie, depuis plus de trente ans, d’enseigner un processus de connaissance de soi permettant de mettre le meilleur de soi au service de la vie communautaire. Je constate énormément de difficultés à trouver du rythme et du sens qui nous conviennent. Beaucoup de personnes vivent à un rythme qui ne les arrange pas du tout, qui sont piégés dans une accélération, une impression de passer de choses à faire en choses à faire, à faire sans un mouvement de discernement et de recul, et cela amène beaucoup de brutalité dans nos rapports, mais également de dépendance, d’addiction, de mécanisme de compensation. Nous avons donc besoin d’apprendre à mieux nous connaitre pour éviter ces pièges-là ». C’est pourquoi Thomas d’Ansembourg a écrit ce livre : « Je souhaite par cet ouvrage contribuer à certaines prises de conscience. J’observe depuis plus de trente ans beaucoup de mécanismes dans lesquels nous sommes pris, piégés sans même le savoir. Cela fait partie d’une culture ambiante, donc on ne le voit pas. On ne peut pas sortir d’un piège lorsqu’on ne sait pas qu’on est pris dedans. Et donc, j’identifie dans ce livre cinq mécanismes que j’ai appelés autobloquants parce que quand on est piégé dedans, nous sommes comme autobloqués dans notre processus d’évolution personnelle, mais aussi collective alors que quand on connait le piège, quand on le comprend, on peut petit-à-petit travailler à le démanteler. J’invite à prendre conscience de ces pièges liés à la culture, comme je l’évoque, et ainsi nous donner l’occasion de nous en sortir, de pouvoir retrouver une vie qui ait avantage de sens, qui soit plus solidaire et surtout beaucoup plus joyeuse ». Alors, ce livre correspond à un besoin : « Nous pouvons le lire si nous sentons que notre vie est plate, qu’elle manque de sens, qu’elle tourne en rond, qu’elle se répète et que peut-être nous avons pris le pli de nous y résigner alors qu’au fond, nous aimerions une vie qui soit davantage savoureuse, qui ait du goût et du sens, du sens personnel et vivant, qui nous donne du goût pour nous lever le matin pour ce projet qu’on appelle la vie et d’y trouver notre place. Donc c’est une invitation à ne pas se résigner à une attitude un peu mortifère et à retrouver la joie d’être en vie et de collaborer au projet de la vie commune ».
Identifier et dépasser les mécanismes autobloquants
Nous n’avons pas toujours conscience des pressions sociales auxquelles nous sommes exposés et qui tendent à nous conduire à l’adoption de normes collectives qui ne sont pas nécessairement favorables. Nous adoptons une attitude conformiste. Mais cette attitude peut nous asservir. Thomas d’Ansembourg nous propose un exemple : « Le système scolaire conventionnel considère qu’être assis sans bouger durant toute la journée est normal ce qui est pourtant contre-nature et à contre-sens de l’élan de vie de tout être humain et particulièrement de l’enfant… il n’est pas étonnant qu’éduqués de la sorte à contresens, nous finissions par considérer que nous sentir bloqués chaque matin dans les mêmes embouteillages, puis assis devant des écrans à longueur d’année soit un mode de vie ‘normal’ »… L’habituel prend le pas sur le sensé, le « normal étouffe le vivant et l’ennui s’installe en mode de vie » (p 69). Il y a donc bien des « automatismes de pensée, croyances ou programmations », des habitudes qui peuvent compromettre la qualité de vie à laquelle nous aspirons, et ce non pas seulement au niveau personnel et interpersonnel, mais également sur le plan communautaire. Ces habitudes sont tellement intégrées dans nos cultures collectives… que la plupart du temps, nous ne le voyons pas. Elles sont invisibles, et nous ne doutons même pas qu’elles commandent nos pensées, engendrent nos humeurs, induisent nos comportements, orientent nos choix… Je les qualifie d’autobloquantes parce qu’elles s’activent inconsciemment d’une manière qui inhibe tant notre responsabilité que notre liberté de penser et d’agir, compromettant ainsi notre évolution individuelle et sociale » (p 70). Dans ce livre, Thomas d’Ansembourg nous aide à prendre conscience de ces habitudes, puis à les dépasser en nous proposant des alternatives. Il traite ainsi de cinq grandes empreintes culturelles :
- La culture du malheur, du goût du drame et de l’attachement à la souffrance
- La culture des rapports de force combatifs et de l’addiction à l’affrontement
- Le culte de la méfiance – fermeture – contraction par rapport à la nouveauté et au changement
- La culture de la séparation – division – binarité et du cloisonnement – rejet
- La culture de la lutte contre le temps et de la course à tout bien ‘faire’ qui en résulte au détriment souvent de la qualité d’ ‘être’ (p 70).
Chacun des chapitres correspondants allient observations, constats, recours aux diverses approches des sciences humaines et les grandes orientations de pensée de l’auteur s’y déploient avec constance.
Cette lecture est à la fois accessible et dense. Elle se veut libératrice. Pour y appeler le lecteur, nous présentons un des chapitres : « Quatrième mécanisme autobloquant. La culture de la séparation-division »
La culture de la séparation-division
La culture de séparation-division est issue d’une manière de penser. « La raison et l’esprit logique ont façonné l’habitude d’analyser, catégoriser, classer, synthétiser et ranger les choses dans des cases, ce qui a, bien sûr, permis des progrès considérables dans les sciences et les technologies, mais souvent au détriment d’une vision inclusive et systémique qui tiennent compte des interactions, effets retardés et effets rebonds » (p 205-206). De même, dans le sillage de la pensée cartésienne, « pendant deux siècles, la science dans une vision réductionniste est restée convaincue que « le tout correspond à la somme des parties et vice versa. Depuis la découverte de la complexité, au milieu du XXe siècle, la science s’ouvre au constat que ‘le tout est plus que les parties’ et qu’il y a donc des propriétés émergentes ou qualités nouvelles qui se font jour du fait des interactions et qui ne sont donc pas attribuables aux parties composantes » (p 206). L’auteur cite Edgar Morin, le promoteur de la pensée complexe. « La pensée complexe (du latin complexus qui signifie : tisser ensemble) a pour but de relier dans notre perception habituelle ce qui ne l’est pas » (p 207). L’auteur renvoie également à la vision de la mécanique quantique et à de nombreuses découvertes hors conventionnelles (p 208) (4).
L’auteur ajoute que l’approche de Descartes – selon laquelle l’esprit serait séparé et distinct de la matière -, qui a formaté pendant deux siècles nos systèmes de pensée, se révèle inexacte. Or cette vision a contribué à ce que l’homme maltraite et gaspille la matière, et particulièrement la nature, considérée comme « une chose sans âme livrée à son pouvoir et à sa merci » (p 208).
La pensée logique occidentale a également contribué à privilégier un mode de pensée binaire (soit-soit) par rapport à un mode de pensée complémentaire non dualiste, inclusif (et ceci…et cela). Est binaire le fait de penser en termes qui s’opposent, qui divisent et appauvrissent le discernement, avec les multiples variantes de la dichotomie. Tandis que la pensée complémentaire s’exprime par des termes qui cohabitent, des formulations qui fédèrent et concilient » (p 217). L’auteur cite à nouveau Edgar Morin qui évoque sa confrontation avec la pensée binaire : « L’erreur de la pensée binaire qui ne voit que l’alternative (ou/ou) et se révèle incapable de combiner la conjonction (et/et) » (p 210). Thomas d’Ansembourg perçoit les effets néfastes de la pensée binaire dans la vie des gens. « Elle constitue, à mes yeux, une des causes majeures des tensions subtiles dans lesquelles nous nous entretenons sans même en avoir conscience et la violence souvent feutrée qui en découle… Nos vies divisées peuvent se révéler infernales » (p 211). L’auteur estime en avoir souffert lui-même avant de s’engager dans la pratique de la communication non violente où il a appris à côtoyer régulièrement l’énergie qui se dégage petit à petit du fait de formuler nos pensées de façon inclusive et complémentaire » (p 212). Comme psychothérapeute, cette pratique l’a aidé à accompagner beaucoup de personnes ‘vers la formulation conjuguée de ce vers quoi elles tendent’. « Ainsi je vois tous les jours des personnes se libérer de leurs ‘enfer-mements’ dès qu’elles dépassent la pensée binaire et retrouvent leur unité. Une énergie profonde et joyeusement créative nait de la consonance des polarités par ce travail d’exploration et d’ouverture de conscience. Celui-ci peut requérir un investissement de temps et d’attention, dont le ‘retour sur investissement’ se révèle systématiquement inestimable. Je suis porté par le rêve que le bénéfice citoyen de ce type de pratique soit de plus en plus connu et promu » (p 214).
En regard des incitations à la séparation que l’auteur décèle dans certaines croyances religieuses (p 215) ou bien ressent dans certaines pratiques sociales comme la forme dominante de scolarisation (p 216), c’est une pensée holistique qui est mise en avant avec une citation de Charles Eisenstein : « Si l’essence de la guerre est le réductionnisme – réduire l’univers à un objet, réduire la vie à une chose, réduire autrui à un ennemi, (autrement dit, si simplifier la complexité pour avoir quelque chose à combattre) – alors pour élaborer un récit de paix, le premier pilier fondateur devrait être la pensée holistique. Cette pensée-là comprend que chaque chose est intimement reliée à toutes les autres Que tout fait partie du tout. Qu’exister, c’est être en relation… Nous sommes tous inter-existants… En utilisant un terme bouddhiste, le fondement d’un récit de paix est ‘l’inter-être’ : un moi connecté dans un monde vivant et interdépendant, par opposition à un individu séparé dans un monde autre » (p 220).
Thomas d’Ansembourg s‘interroge sur les vecteurs de la culture de séparation. Il incrimine en particulier le rôle d’une école classique. : « La scolarité nous coupe de pans entiers de notre être. Elle privilégie en effet le savoir intellectuel, la logique, l’intelligence logico-mathématique… la qualité du faire… soit uniquement des activités mentales et néglige en premier lieu le corps… Qu’en est-il de toutes les autres pratiques favorisant notre incarnation, ici et maintenant, et nos intelligences kinesthésiques comme le chant, la danse et le théâtre, le tai-chi et le yoga, l’impro, la prise de parole et l’art oratoire, l’escalade et le tir à l’arc » (p 216). Il dénonce ‘le monopole de l’intelligence logico-mathématique, au détriment de multiples autres canaux d’intelligence’. « Selon différents chercheurs, nous disposons de dix à douze canaux d’intelligence… Les systèmes scolaires n’en privilégient souvent que deux : l’intelligence logico-mathématique et l’intelligence verbo-linguistique… Peu ou pas de notions et de formations pratiques sont proposées pour prendre soin de l’intelligence émotionnelle, de l’intelligence relationnelle, de l’intelligence corporelle et kinesthésique, de l’intelligence musicale et rythmique, de l’intelligence collective, de l’intelligence spirituelle » (p 222-223).
Dans sa pratique de psychothérapeute, Thomas d’Ansembourg peut constater les dégâts engendrés par la culture de séparation-division. Les personnes « témoignent qu’elles sont coupées de leur corps, ne le sentent que quand il fait mal, qu’elles sont coupées de leurs émotions, ne les ressentent que quand elles sont douloureuses, qu’elles sont coupées de leurs talents et doutent qu’elles puissent en avoir, qu’elles sont coupées de leurs intuitions… alors qu’elles aient souvent accumulé les diplômes académiques… » (p 223). L’auteur s’élève contre ce gâchis et prône une nouvelle approche éducative.
Thomas constate également les méfaits de l’individualisme. « Aujourd’hui, on constate tant d’angoisse et d’anxiété, particulièrement chez les jeunes, nourries par l’illusion, de la séparation, de la division et de l’éloignement, et donc par l’absence vertigineuse de conscience, pour chacun, d’être relié à une dimension plus grande qu’eux–mêmes, d’être relié à tout le vivant. Ce n’est pas par leurs études, ni par leur emploi… encore moins par leur quête désespérante d’appréciation sur les réseaux qu’ils trouveront réponse à leurs questions. Mais par l’ouverture de conscience que permet un travail d’intériorité, ils peuvent se donner l’occasion de ressentir le tressaillement intime et la présence fidèle de la vie qui les traverse et les relie à tout » (p 231). Thomas d’Ansembourg constate le développement d’un égocentrisme : je-me-moi, le recul du : tu-te-toi, et il déplore le moindre appel au nous. « Je parle ici du nous tous, l’ensemble du vivant, humain et non humain, tous les passagers du vaisseau céleste. Je ne vise pas les nous autres qui opposent les uns aux autres, mécanisme de division tant répandu, perpétué par des tribus, des familles, les partis politiques, les idéologies et souvent les religions ». L’auteur nous présente au contraire un vrai nous. Ce ‘nous’ engendre un sentiment de profond bien-être intime, nourri de sécurité relationnelle, d’appartenance soutenante, de projet commun inspirant et donc de sens…Nos apprentissages successifs pourraient être orientés par le sens du nous, le nous qui nous relie à tout et au Tout, dans une conscience subtile et vaste de ce que signifie appartenir : ‘faire partie de, y avoir part’. Ainsi nous pourrions être aussi attentifs à notre développement moral qu’à notre développement intellectuel et professionnel » (p 228-229).
Thomas d’Ansembourg poursuit « en appelant nos sociétés déconnectées de la vie et nos esprits colonisés par la raison et la technologie à se réenraciner dans la terre, ses rythmes et ses saisons, ouvrir sa conscience au foisonnement des interactions et connexions qui permettent, maintiennent et font croitre la vie, se reconnecter ainsi au souffle (de la racine latine ‘spir’) et aux cycles qui font que la vie inspire, respire, expire , et retrouver la sensation jubilatoire primordiale qui l’accompagne de se savoir vivant dans un monde vivant » (p 233).
Dans sa vision de l’humanité, Thomas d’Ansembourg invite naturellement à éviter la violence en la transformant en conflits. « Ce que je sais, c’est que la violence est la pire façon de régler les différends puisqu’elle entraine systématiquement la violence en retour, explosive ou larvée… Le philosophe Patrick Viver et nous invite précisément à transformer la violence en conflit : conflit parlé, discuté, argumenté, conflit mûri et métamorphosé en étape ou clé de croissance. Et pour ce faire, nous avons à lâcher la croyance, déjà évoquée, que l’homme serait un loup pour l’homme et que la violence et la guerre lui seraient indissociables » (p 236).
L’auteur évoque la thèse selon laquelle « l’apparition de la violence entre humains remonterait à l’époque de la sédentarisation, soit il y a un peu prés dix mille ans. « C’est dans ce creuset millénaire que s’est forgé notre système de pensée. Ce n’est que si nous pouvons prendre conscience qu’il a été forgé, justement, que nous pouvons voir naitre une certaine confiance dans le fait que ce système de pensée n’est peut-être pas une fatalité » (p 237).
En fin de ce chapitre, Thomas d’Ansembourg ouvre un horizon en évoquant les expériences qui traduisent un nouveau mode de pensée et un nouveau mode de vivre. Il nous présente une méditation en terme de prise de conscience autour de notre respiration, une respiration qui ‘est le signe de la vie en moi’, qui manifeste ‘un échange qui est la base de la vie’, qui est une expérience que nous partageons avec les autres êtres vivants, une source de ‘gratitude pour la fidélité du Souffle en nous, dans tous les sens de ce mot’. Et, « pour clore ce moment, dans cette attention plus éveillée à la vie en vous et autour de vous, étant peut-être plus conscient du tissage et du métissage entre tous les règnes, et du cousinage entre toutes les choses, je vous invite é fréquenter cette question-ci, parmi mille autres : De quoi suis-je séparé ? » (p 246-249). Thomas d’Ansembourg nous fait part de l’orientation qui se dégage du vécu de cette méditation. « J’anime cette méditation de présence à la vie en nous et autour de nous au début de chaque séminaire. Je ne compte plus les réactions émues des participants, combien partagent qu’ils n’ont jamais pensé à écouter leur corps d’une manière générale, ni le souffle et encore moins à lui témoigner de la gratitude. Qu’ils n’ont jamais pensé à se relier tant à la vie en eux qu’à la vie autour d‘eux. Et qu’ils sont parfois bouleversés de prendre la mesure de cette interconnexion entre les règnes (végétal, animal, humain) et l’appartenance à ce vaste projet qui nous dépasse et qu’on appelle la vie. Et qu’enfin, la croyance qu’ils sont seuls et séparés se dissout par la conscience que : je ne suis séparé de rien, si ce n’est par la pensée divisante et cloisonnante » (p 240).
Une vision nouvelle
Thomas d’Ansembourg nous a rapporté comment à partir d’un ressenti critique de sa vie, il en était venu à chercher une autre manière d’envisager la vie, trouvant un nouveau mode de pensée et de comportement dans la communication non violente, puis élargissant son champ de vision à travers des lectures et des recherches et une vaste expérience de psychothérapeute. Ce livre, ‘Te changer toi pour tout changer’, nous introduit ainsi dans une vision qui s’écarte des habitudes de pensée traditionnelles en nous appelant à des prises de conscience des mécanismes autobloquants auxquels nous sommes soumis. Nous avons rapporté ici sa réflexion sur l’un d‘entre eux : la culture de la séparation-division.
À cet égard, Thomas d’Ansemboug en a vu des traces dans l’éducation catholique pratiquante qu’il a reçue. (p 215). Cette remarque n’est pas infondée. La conception du péché originel a engendré crispation et peur pendant des siècles et encore aujourd’hui dans certains milieux religieux comme le montre Lytta Basset (5). Cependant, cette culture de la séparation est rejetée aujourd’hui par des théologiens comme ceux auxquels nous nous référons sur ce blog. C’est le cas de Jûrgen Moltmann qui envisage Dieu en terme d’une Communion Trinitaire à laquelle participe l’Esprit qui donne la vie (6). C’est un Esprit sans frontières. À la Pentecôte, des privilèges immémoriaux sont abolis. La barrière entre l’humanité et la nature s’efface. « Dieu est ‘Celui qui aime la vie’ et son Esprit est dans toutes les créatures. Cette doctrine de la Création qui part de l’Esprit Divin, inhabitant, est aussi en mesure de fournir des points de départ pour un dialogue avec les philosophies anciennes et nouvelles de la nature, non mécanistes, mais intégrales… Si on comprend le créateur, sa création et son but de façon trinitaire, alors le créateur habite par son Esprit dans l’ensemble de la création et dans chacune de ses créatures et il les maintient ensemble et en vie par la force de son Esprit » (7). Dans son livre, ‘La Danse divine’ (8), Richard Rohr nous parle aussi de la révolution trinitaire : « La révolution trinitaire, en cours révèle Dieu comme toujours avec nous dans toute notre vie et comme toujours impliqué. Elle redit la grâce comme inhérente à la création et non comme additif additionnel à quelques personnes qui méritent. Cette révolution a toujours été active comme le levain dans la pâte, mais aujourd’hui, on comprend mieux la théologie de Paul et celle des Pères orientaux à l’encontre des images punitives plus tardives de Dieu qui ont dominé l’Église occidentale… Dieu est celui que nous avons appelé Trinité, le ‘Flux’ (flow) qui passe à travers toute chose sans exception et cela depuis le début. Ainsi toute chose est sainte pour ceux qui ont appris à la voir ainsi. Toute impulsion vitale, toute force orientée vers le futur, toute pulsion d’amour, tout ce qui tend vers la vérité, tout émerveillement devant une expression de bonté, tout bond d‘élan vital, tout bout d’ambition pour l’humanité et la terre, est éternellement un flux du Dieu trinitaire ». Cette vision d’un Dieu relationnel est à l’exact opposé d’une culture de la division-séparation.
J H
-
- Thomas d’Ansembourg. Te changer toi peut tout changer. Harper Collins, 2026 ; Interview de l’auteur sur Métamorphoses : https://www.youtube.com/watch?v=q_U-M8o4AgQ
- Vivant dans un monde vivant : https://vivreetesperer.com/vivant-dans-un-monde-vivant/Face à la violence, apprendre la paix : https://vivreetesperer.com/face-a-la-violence-apprendre-la-paix/ Un citoyen pacifié devient un citoyen pacifiant : https://vivreetesperer.com/thomas-dansembourg-un-citoyen-pacifie-devient-un-citoyen-pacifiant/ femmes et hommes ; monde nouveau ; alliance nouvelle : https://vivreetesperer.com/femmes-et-hommes-monde-nouveau-alliance-nouvelle/ La paix ça s’apprend : https://www.youtube.com/watch?v=2rwhx8XyyYw La joie : https://vivreetesperer.com/une-pratique-de-la-joie/ Une émotion à surmonter : la peur : https://vivreetesperer.com/une-emotion-a-surmonter-la-peur/
- Thomas d’Ansembourg présente son nouveau livre : https://www.facebook.com/HarperCollinsFrance/videos/934800215751184/
- Élucider le mystère de la conscience : https://vivreetesperer.com/elucider-le-mystere-de-la-conscience/
- Lytta Basset. Oser la bienveillance : https://vivreetesperer.com/bienveillance-humaine-bienveillance-divine-une-harmonie-qui-se-repand/
- Un Esprit sans frontières : https://vivreetesperer.com/un-esprit-sans-frontieres/
- Convergences écologiques : https://vivreetesperer.com/convergences-ecologiques-jean-bastaire-jurgen-moltmann-pape-francois-et-edgar-morin/
- La danse divine : https://vivreetesperer.com/la-danse-divine-the-divine-dance-par-richard-rohr/
par jean | Mar 16, 2026 | Vision et sens |
Une « awe » qui apparait à travers des yeux grands ouverts
Selon Annelise Jolley
La recherche qui fait apparaitre la réalité et l’importance de la spiritualité chez l’enfant est un fait relativement récent puisqu’elle date de ce début de siècle. C’est ainsi qu’une recherche réalisée par Rebecca Nye et David Hay, auprès d’enfants britanniques de 6 à 10 ans, a mis en évidence leurs aptitudes spirituelles en terme de ‘conscience relationnelle’ (1). « La spiritualité des enfants est une capacité initialement naturelle pour un conscience de ce qui est sacré dans les expériences de vie… Dans l’enfance, la spiritualité porte particulièrement sur le fait d’être en relation, de répondre à un appel, de se relier à plus que moi seul, c’est-à-dire aux autres, à Dieu, à la création ou à un profond sens de l’être intérieur. Cette rencontre avec la transcendance peut advenir dans des expériences ou des moments spécifiques aussi bien qu’à travers une activité imaginative ou réflexive ». Tout récemment, en 2015, c’est une chercheuse américaine en psychologie clinique, Lisa Miller qui publie un livre ‘The spiritual child. The new science on parenting for health and livelong striving’ (2). « Biologiquement, nous sommes câblés pour une connexion spirituelle. L’harmonisation spirituelle innée des jeunes enfants, à la différence d’autres lignes de développement comme le langage et la cognition, commence entière et est mise en forme par la nature pour préparer l’enfance en vue des décennies à venir… Dans la première décennie de sa vie, l’enfant avance à travers un processus d’intégration de ‘sa connaissance’ spirituelle avec ses autres capacités en développement cognitif, physique, social, émotionnel, tous ces développements étant modelés à travers des interactions avec les parents, la famille, les pairs et la communauté ». On peut avancer que ces recherches sur la spiritualité de l’enfant sont favorisées par le développement d’un nouvel état d’esprit plus ouvert à la dimension spirituelle.
Il en va de même pour la recherche concernant la ‘awe’, terme anglais désignant un ensemble d’émotions comme l’émerveillement, l’admiration, la révérence. Cette recherche a pu se développer aux Etats-Unis, non seulement à partir du moment où la psychologie a pris en compte les émotions, mais également à partir du moment où on est sorti d’une conception dominante ‘hyper individualiste, matérialiste’. C’est alors qu’en 2003, un chercheur américain Dacher Keltner et un de ses collègues Jonathan Haig ont commencé à travailler sur le ‘awe’, en donnant la définition suivante : « le sentiment de la présence de quelque chose d’immense qui transcende la compréhension habituelle du monde ». Dacher Keltner s’est engagé avec le professeur Yang Bai dans une grande enquête internationale en vue de rassembler des récits de personnes décrivant une expérience de ‘awe’ selon la définition choisie : « Être en présence de quelque chose de vaste et de mystérieux qui transcende votre compréhension habituelle du monde ». 2600 récits en vingt langues ont été recueillis et analysés. Ces récits ont pu être classés en huit groupes correspondant à huit merveilles de la vie : la beauté morale, l’effervescence collective, la nature, la musique, les réalisations visuelles, des réalités spirituelles et religieuses, des récits de vie et de mort, des épiphanies, c’est-à-dire des moments où nous comprenons des vérités essentielles de la vie. En poursuivant ses recherches, Dacher Keltner a montré que l’émotion de ‘awe’ n’est pas un phénomène exceptionnel, mais que cette émotion peut apparaitre à certains moments de la vie quotidienne avec des effets bénéfiques. Dacher Keltnr rapporte ses découvertes dans un livre intitulé ‘Awe. The new science of everyday wonder and how it can transform your life’ (3). Les recherches sur la ‘awe’ entendue en français comme un ensemble d’émotions (émerveillement, admiration, révérence) se sont ensuite étendue. Ainsi, dans son livre ‘Wonderstruck’ (4), Helen de Cruz montre comment ‘awe’ et ‘Wonder’, émerveillement et admiration, induisent la culture et façonnent la manière dont nous pensons. Sur son site ‘Center for action and contemplation’, Richard Rohr nous fait comprendre les bienfaits de l’émerveillement et de l’admiration dans la vie spirituelle (5).
C’est dans ce nouvel univers où ‘awe’ et spiritualité se rejoignent et où la reconnaissance de la dimension spirituelle de l’enfant s’impose, que, sur le site de la ‘John Templeton Foundation’, organisme qui accompagne la délivrance des prix Templeton en hommage à des personnalités ayant accompli une œuvre qui fait sens au plan spirituel, vient de paraitre un article d’une essayiste journaliste, Annelise Jolley intitulé ‘Wide-eyed wonder. How awe shapes children’s spiritual growth’ (6). Elle nous fait entrer dans un chemin de questionnement et de découvertes : Comment la ‘awe’, émerveillement et admiration donnent forme au développement spirituel des enfants ?
Le développement spirituel est la voie à travers laquelle nous faisons de la place à l’intérieur de nous-même pour quelque chose au-delà de nous-même
Annelise Jolley commence par décrire le développement spirituel. « Les jeunes enfants paraissent avoir un penchant pour la ‘awe’ et être prédisposés à l’étonnement. Comme nous prenons de l’âge, nous grandissons dans notre capacité de conceptualiser notre place dans l’immensité. Nous commençons à découvrir notre connexion à tout ce qui nous environne ».
Annelise Jolley nous expose comment elle entend la spiritualité et le processus de son développement.
« Comme apprendre à distinguer le bien du mal, la spiritualité fait partie du développement de l’enfant. Le chercheur Eugène Roehlkepartain définit la spiritualité comme la connexion à nous-même, aux uns aux autres, au monde autour de nous, au Divin ou au Sacré. Le psychologue Peter Benson a défini le développement spirituel comme un processus pour développer sa capacité d’auto-transcendance (self-transcendance). Et voici une autre manière de le dire : le développement spirituel est la voie à travers laquelle nous faisons de la place à l’intérieur de nous-même pour quelque chose au-delà de nous-même.
Il y a des gens qui gagnent cette capacité en participant à une communauté religieuse. D’autres dans la nature ou dans les arts. Dans quelques cas, ce genre de croissance spirituelle vient à nous comme dans des évènements majeurs de la vie : la naissance et la mort. « C’est juste le moyen dans lequel nous trouvons une connexion, un sens, un but », écrit Maryam Abdullah, une psychologue du développement au Centre de la science du plus grand bien (Greater good science centre) »
Ce qu’apporte la ‘awe’
Annelise Jolley nous décrit la recherche de Maryam Abdullah « Elle a centré sa recherche sur le développement spirituel des enfants. Un des plus grands marqueurs de la spiritualité chez les enfants, déclare Abdullah, c’est le sens de la ‘awe’, le sens de l’émerveillement ». Il y a un rapport étroit entre l’enfance et la ‘awe’. C’est ainsi qu’Annelise Jolley évoque une expérience fondatrice du pionnier de la recherche sur la ‘awe’, Dacher Keltner. « Ecrivant à partir de la naissance de sa fille, Dacher Keltner écrit : « Cela m’a brusquement ouvert et toute ma vie a changé. A ce moment, j’ai pensé au sentiment que j’ai eu tôt comme enfant, qui a apporté une telle humanité dans ma vie et dans celle d’autres gens – ce sentiment que j’ai eu en rencontrant ma propre fille pour la première fois – je devais me mettre à l’étudier. Ainsi commence sa longue recherche, des décennies durant, sur la science de la ‘awe’. Keltner définit la ‘awe’ comme l’émotion que nous ressentons quand nous rencontrons de grands mystères que nous ne connaissons pas. Et Keltner a découvert que cette émotion est très bonne pour nous. La ‘awe’ active le nerf vague, génère la relaxation et abaisse l’anxiété. Elle engendre un sentiment de joie et de curiosité sur le monde autour de nous. Peut-être plus important encore, la ‘awe’ déplace notre concentration vers l’extérieur, accroissant notre capacité de prendre soin des gens et des problèmes au-delà de nous-mêmes. A la fois chez les enfants et chez les adultes, faire l’expérience de la ‘awe’, d’un grand émerveillement, nous aide à être des gens orientés vers les autres et le monde au-delà de nous.
Parce que la ‘awe’ nous aide à nous sentir connectés à quelque chose plus grand que nous-même, elle est étroitement liée au développement spirituel ».
Inviter les parents à favoriser la ‘awe’ chez leurs enfants
Pour les parents qui désirent nourrir la formation spirituelle de leurs enfants, se centrer sur la ‘awe’ est une bonne manière de commencer
Annelise Jolley a de bonnes raisons de recommander aux parents d’encourager des expressions de la ‘awe’ chez leurs enfants « Les enfants sont notoirement curieux au sujet du monde autour d’eux. Les parents peuvent encourager cette capacité simplement en accompagnant l’émerveillement de leurs enfants et en bâtissant là-dessus ». Elle cite Maryam Abdullah : « Je pense que les parents peuvent naturellement être touchés par ce que leurs enfants sont touchés ». « Noter ce à quoi les enfants s’émerveillent peut aider les parents à comprendre comment tel sujet est connecté à un récit plus large au-delà de leur intuition immédiate. Suivre le chemin de pollinisation d’une abeille dans un parc peut ouvrir une conversation sur l’écologie et la protection de la nature. Voir un ami offrir un câlin peut permettre une conversation sur le pardon et la compassion. Les enfants aiment demander pourquoi, nous dit Maryam Abdullah. Si nous suivons cette série de pourquoi, nous pouvons quelquefois aider nos enfants à voir comment ils sont connectés à quelque chose de bien plus grand que ce dont ils font actuellement l’expérience ».
Il n’y a pas à chercher bien loin pour reconnaitre ce potentiel spirituel. Il est présent dans le quotidien. « Comme elle passait en revue la recherche sur le développement spirituel des enfants, Maryam Abdullah a été surprise de découvrir combien ce phénomène était banal. Il n’y a pas à chercher bien loin pour accéder à la ‘awe’. Cette chercheuse met l’accent sur la fréquente dimension sociale de cette expérience. Une des manières les plus fréquentes selon laquelle les enfants font l’expérience de l’émerveillement réside dans les manières quotidiennes où les gens sont gentils et courageux en s’encourageant les uns aux autres. D’une façon unique, les enfants se sentent en harmonie avec ces gentillesses ordinaires et ne sont nullement intimidés à le faire remarquer. « Ils ne manifestent aucune retenue à faire valoir combien c’est merveilleux d’éprouver la gentillesse des autres » écrit la chercheuse. Elle incite les parents à favoriser les interconnexions interpersonnelles « comme un moyen ordinaire permettant aux parents d’aider les enfants à approfondir la ‘awe’ qui leur vient déjà naturellement ».
Grandir la main dans la main
« Au mieux, encourager le développement spirituel d’un enfant est une entreprise mutuelle, une collaboration entre le parent et l’enfant. Après tout, les enfants sont souvent ceux qui entrainent les adultes à entrer plus profondément dans la voie de l’émerveillement.
Maryam Abdullah dit qu’un apprentissage mutuel et l’humilité sont une clé dans le processus du développement spirituel. Les parents qui nourrissent le développement spirituel de leurs enfants sont ouverts à l’écoute de leurs points de vue et à apprendre à leurs côtés… Un parent observe pour voir quelle pierre son enfant choisit pour en faire la suivante sur le chemin. Alors ensemble, ils font un pas en avant… Un des points aveugles dans beaucoup de recherches scientifiques sur les valeurs et le développement moral est qu’elles sont centrées presque exclusivement sur la manière dont les parents ‘transmettent’ des valeurs aux enfants, écrit Eugène Roelkepartain. « En réalité (et comme une nouvelle recherche l’a montré), il est plus exact de penser en terme d’échanger des valeurs ou peut-être de donner et prendre en formant des valeurs ».
L’expérience des enfants est également souvent bénéfique pour les adultes particulièrement ceux qui sont constamment occupés par de multiples activités. « Mais en prêtant attention là où les enfants trouvent émerveillement, ils peuvent revenir à leur sens de la ‘awe’ et de la connexion ». « Quand nous sommes capables de faire une pause et de suivre les curiosités que les enfants ont, nous nous permettons de penser au-delà des pressions immédiates de la vie. En élevant nos enfants, nous nous élevons nous-mêmes ». Et nous préparons l’avenir. Car, « en soutenant le développement spirituel de nos enfants, nous les préparons à leur âge adulte. En encourageant les expériences de ‘awe’, et, en conséquence leur capacité pour l’auto-transcendance, nous aidons les enfants à développer des ressources intérieures pour naviguer dans le monde ».
Annelise Jolley conclut sur les bienfaits de la spiritualité qui nous protège de l’isolement et de la déconnexion. Ce faisant, elle nous permet d’affronter la souffrance des autres et invite à la compassion. « Elle nous donne la capacité d’être quelqu’un qui aide à soulager les épreuves ».
Annelise Jolley nous aide ici à prendre conscience de l’importance de la ‘awe’, ce terme anglais, dont le sens a évolué et qui se traduit au mieux en français en conjuguant les mots : émerveillement, admiration, révérence. Comme la ‘awe’ est très présente chez les enfants, elle nous montre l’importance de la reconnaitre et de l’encourager. Ce sera un partage bienfaisant entre enfants et parents. Ce sera pour les enfants une porte ouverte au développement spirituel.
J H
- L’enfant, un être spirituel : https://vivreetesperer.com/lenfant-un-etre-spirituel/
- Education et spiritualité : https://vivreetesperer.com/education-et-spiritualite/
- Comment la reconnaissance et la manifestation de l’émerveillement exprimées par le terme ‘awe’ peut transformer nos vies : https://vivreetesperer.com/comment-la-reconnaissance-et-la-manifestation-de-ladmiration-et-de-lemerveillement-exprimees-par-le-terme-awe-peut-transformer-nos-vies/
- « Wonderstruck » par Helen de Cruz : https://vivreetesperer.com/comment-ladmiration-et-lemerveillement-exprimees-par-le-terme-awe-induisent-la-culture-et-faconnent-la-maniere-dont-nous-pensons/
- Ebloui par l’émerveillement : https://vivreetesperer.com/ebloui-par-lemerveillement/
- Wide-eyed wonder. How awe shapes children’s spiritual growth? : https://www.templeton.org/news/wide-eyed-wonder-how-awe-shapes-childrens-spiritual-growth
par jean | Mar 16, 2026 | Vision et sens |
Comment, dans une période de mutation, une communauté chrétienne interconfessionnelle apparut et se développa dans la région parisienne : l’exemple d’un groupe de prière, ‘le Sénevé’.
Ne peut-on s’interroger aujourd’hui sur la manière dont la foi chrétienne peut se vivre et se manifester ? Si l’Église la plus installée en France, peut être perçue comme une institution pesante aux pratiques répétitives et contrôlantes, d’autres chemins sont-ils envisageables pour une vie de foi commune ? Et, peut-on imaginer que des initiatives en ce sens, surgissent à partir d’une expérience partagée ? Certes, les contextes sont différents selon les lieux et les époques, mais, en tenant compte des singularités, les différentes initiatives peuvent nous enseigner sur un possible. Nous allons donc revisiter ici l’expérience d’un groupe de prière qui se manifesta dans la région de Chatenay-Malabry au cours des années 1970 et 1980. C’est une époque où le déclin des paroisses catholiques s’accentue. Mais aussi, parce qu’un nouveau souffle est apparu et que l’emprise institutionnelle s’affaiblit ; une créativité nouvelle apparait et peut s’épanouir dans la liberté. C’est ainsi que ce groupe, le Sénevé, participe à l’élan du renouveau charismatique dans un choix œcuménique qui lui permettra d’éviter la rechute dans une emprise institutionnelle. C’est une voie expérientielle, empirique à la différence d’une autre où l’opposition au conservatisme se manifeste frontalement au risque de se heurter au mur d’une pratique ancestrale. Ainsi peut-on rechercher dans ces expériences passées non seulement une intelligence spirituelle, mais un questionnement politique. Le récit de l’expérience du Sénevé, de son émergence jusqu’à son parcours, s’appuie sur une mémoire des cheminements.
À la recherche d’une foi vivante
L’apparition du groupe de prière ‘le Sénevé’ peut être envisagé comme la résultante d’un certain nombre de cheminements qui, dans le souffle de l’Esprit, ont débouché et convergé. Nous ne pouvons évoquer ce processus que dans les limites de notre mémoire. Jean Hassenforder et Odile Lechevalier se sont mariés en 1961 dans une conviction de foi commune. La foi de Jean, documentaliste et militant associatif était grevée par un scrupule religieux. La rencontre avec Odile fut pour lui une libération, car Odile, assistante sociale, était animée par une foi vivante et éclairée, nourrie par la spiritualité de l’Évangile au quotidien de l’Action Catholique des milieux sanitaires et sociaux (ACMS). Très vite, Jean et Odile se sentirent déphasés par rapport à la pratique des paroisses catholiques perçue comme descendante, répétitive, peu fraternelle. D’un voyage en Angleterre, où ils avaient été happés par une assistante de paroisse, en regardant à l’intérieur d’une église anglicane, pour y être accueilli et y trouver une ambiance chaleureuse, ils avaient gardé un souvenir qui les amena à accueillir deux jeunes prêtres américains de passage dans une messe où personne ne s’était soucié de prendre contact avec eux. Jean et Odile se mirent à la recherche d’une paroisse accueillante et innovante. Pendant quelques années, ils se rendirent ainsi tous les dimanches dans une paroisse ouverte, à une demie heure de marche de leur domicile. Une prédication nourrissante apportée par le curé, Albert Peticolas était au centre de la messe et la vie paroissiale se réalisait dans de petits groupes de partage. Des personnes affluaient venant de loin à la messe dominicale. Au départ de ce prêtre, la quête reprit vers une autre paroisse. Cependant, Jean et Odile étaient en rapport avec quelques prêtres, des aumôniers alliant profondeur de foi et ouverture.
Prendre une initiative
Au début des années 1970, une idée se fit jour chez Jean et Odile : pourquoi ne pas se réunir entre amis un dimanche par mois pendant une journée dans un lieu proche de la nature pour lire les textes bibliques et prier ensemble. C’était déroger au système paroissial. Cette idée fut encouragée par un prêtre de leurs amis, lui aussi aumônier. Jean et Odile se mirent à la recherche d’un lieu d’accueil en IIe de France et trouvèrent cette hospitalité à Saint-Symphorien-le-Château, en Beauce, dans une maison occupée par un petit groupe de religieuses autour d’un bénédictin ayant acquis une certaine autonomie par rapport à son ordre et pratiquant une belle hospitalité, Georges Danset. Au début des années 1960, à l’occasion d’une rencontre professionnelle, Jean avait noué amitié avec Jean Lagarde, ancien responsable dans le scoutisme. Une relation intime s’était forgée entre Jean et Odile et Jean et Françoise Lagarde, un couple particulièrement chaleureux et accueillant avec leurs quatre filles et invité à être parrain de leur fils, Rémy. Jean et Françoise Lagarde participèrent activement au groupe de Saint-Symphorien avec d’autres amis, Serge et Suzanne Fagnoni. Ces derniers invitèrent à leur tour leurs amis, François et Nicole Péreygne qui manifestaient une ardeur de foi depuis leur conversion dans une église pentecôtiste, si bien qu’à partir de leur témoignage, un cours nouveau apparut.
Le souffle de l’Esprit
Le printemps 1972, Jean et Françoise Lagarde s’étaient rendus à une retraite à Avon où ils avaient découvert le renouveau charismatique. Tel qu’il s‘était développé aux Etats-Unis, le renouveau charismatique avait fait l’objet d’un livre qu’on pouvait acheter à la Procure. Son arrivée en France n’en paraissait pas moins révolutionnaire. Jean et Françoise Lagarde invitèrent Jean et Odile à se rendre avec eux à une assemblée de prière du Renouveau à Paris chez les religieuses de l’Assomption. L’assemblée avait lieu dans un gymnase. Ici pas de rituel rigide, mais une spontanéité créatrice, selon un déroulé collectif, les participants exprimant des paroles d’inspiration biblique et entonnant des cantiques. Un public jeune et un accueil fraternel. Ce fut une rencontre inspirée, une grande espérance. Hélas à l’automne, l’ambiance était devenue plus conventionnelle. On était passé du gymnase à la chapelle. L’ambiance était devenue plus ‘pieuse’, moins ‘joyeuse’. Lors des réunions organisées par le groupe Emmanuel, on entendait des jeunes manifester leur conformité aux sacrements en présence de prêtres venus de l’extérieur. Un pasteur pentecôtiste ami fut froidement accueilli. On y vit la récupération du renouveau par une forme traditionnelle de l’institution catholique.
Cependant, depuis quelque temps, Odile Hassenforder était en souffrance, affectée par des troubles de personnalité, en provenance de son passé. On trouvera le récit de ce passage dépressif et de sa guérison dans le livre : « Sa présence dans ma vie » (p 29-34) (1). Ce récit s’inscrit dans cette histoire parce que la guérison d’Odile intervint dans un contexte de prière et retentit auprès de ses ami(e)s, contribuant ainsi à la création du groupe de prière. Odile nous dit avoir vécu ‘une dissociation de sa personnalité’ au point où ‘elle avala un jour trop de somnifères’. Elle raconte qu’une semaine après, dans le petit groupe qui avait commencé à se réunir à Saint-Symphorien, elle appela au secours pendant la prière : « Jésus, si tu es la vie, donne-moi le goût de vivre », mais ne trouva pas une aide correspondante. Ce fut, plus tard au moment de vacances à Gap, que le secours arriva, dans des circonstances tout-à-fait improbables, sous la forme d’une rencontre avec un pasteur pentecôtiste, Samuel Guihot, précédemment aperçu lors d’une visite à son église suite à une recommandation des amis Peyreigne, arrivés récemment dans le groupe de Saint Symphorien. Elle entendit de ce pasteur une parole de foi et d’expérience : « Jésus guérit. Il peut vous guérir. Quand il sème du blé, un bon fils de paysan sait qu’il faut attendre qu’il pousse. Il ne se demande pas comment il va pousser. De même, quand je prie Jésus, je sais qu’il répond… ». Au retour de vacances, la situation d’Odile empira. Elle raconte comment elle alla alors voir le pasteur Samuel Guilhot, y retourna à plusieurs reprises, encouragé à chaque fois par les paroles de la Bible et ressentant après la prière « une énergie vitale qui me donnait force et consistance ». Finalement, un dernier jeudi d’octobre, « elle eut envie de s’associer à la prière d’un groupe catholique charismatique qu’elle connaissait par ailleurs ». Elle y « exprima tout haut une assurance intérieure de guérison » à laquelle répondit une prière collective. « Ce soir-là, à peine couchée, je sentis chaque partie de mon être se remettre en place en une fraction de seconde : l’unité se faisait en moi, j’entrais dans la réalité, j’étais bien ». « Le dimanche, au lieu d‘aller demander la prière comme prévu à l’assemblé pentecôtiste, j’y ai rendu grâce à Dieu ».
Ce fut, nous dit Odile, plus qu’une simple guérison. « J’avais demandé la vie. Je l’ai reçue en abondance, bien au-delà de ce que je pouvais imaginer : la vie éternelle. ‘La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ’ (Jean 17.3). Ce fut une révélation pour moi… Je me suis sentie aimée au point où cet amour débordait de moi sur ceux que je rencontrais… ».
Le témoignage d’Odile a touché ses ami(e)s. Le petit groupe de Saint Symphorien s’est transformé en un groupe de prière qui s’est réuni, une soirée chaque semaine, dans l’appartement de Jean et Françoise Lagarde à Chatenay-Malabry. Par ouï-dire entre ami(e)s, le nombre des participants s‘est rapidement étendu, atteignant quelque temps plus tard ,près d’une cinquantaine de personnes pour ensuite se subdiviser et se stabiliser à Chatenay autour d’une vingtaine de personnes. Pendant une dizaine d’années, les participants se retrouvèrent très fidèlement chaque mardi.
Une petite communauté : le Sénevé
Pendant des années, le groupe s’est réuni chaque mardi soir. Les arrivants étaient accueillis par les responsables du groupe, Jean et Françoise Lagarde. Ce fut d’abord dans leur appartement et puis le groupe s’élargissant, en d’autres lieux. On se demandait des nouvelles les uns des autres dans une effervescence amicale. La réunion se déroulait en toute simplicité et sans programme préétabli à travers une succession de cantiques entonnés par l’un ou l’autre, des évocations de textes bibliques, une parole inspirée, des expressions priantes, ainsi que des moments de louange, mais aussi des temps d’intercession, une grande attention étant portée aux besoins de chacun et notamment aux demandes de guérison.
Les parcours des participants se caractérisaient par leur diversité tant de profession que de pratique religieuse. Il y avait des mères de famille, des fonctionnaires de l’administration universitaire (Michel et Françoise Augris), des universitaires (Georges Lasserre et Jean Hassenforder), un artiste (Bernard Bouton). La foi chrétienne était le dénominateur commun. Les dénominations représentées étaient variées en évitant l’expression d’une marque distinctive comme le ‘Je vous salue Marie’. A coté de la participation au groupe, la plupart se rendaient à une célébration le dimanche. C’était la messe catholique pour la majorité. Mais cette assistance pouvait s‘accompagner de participations au-delà. II y a eu également quelques transferts comme le passage d’une pratique catholique à la participation à une église mennonite ou à une église pentecôtiste. Un couple réformé, Georges et Berthie Lasserre participaient au petit conseil du groupe. Un prêtre catholique à la retraite, Jean Vuarnay, venait régulièrement. On a compté aussi des chrétiens aux cheminements peu fréquents, quaker, adventiste… Les questions de doctrine importaient peu. La foi en un Christ sauveur et en un Dieu agissant était au cœur. De temps à autre, un ami du groupe était invité à apporter un message, tel le pasteur pentecôtiste Samuel Guilhot ou le pasteur mennonite, Robert Witmer. C’était une fraternité sans réserve.
Jean et Françoise Lagarde étaient responsables du groupe, reconnus par tous pour leur foi, leur bonté, leur accueil. Jean Lagarde avait été responsable dans le scoutisme. Au début du groupe, dans la période de croissance, il a dû faire face à des tensions et à des tiraillements. Dans un leadership chaleureux, il a maintenu la cohésion du groupe et, par la suite, il en a été un animateur sage et dynamique (2), le groupe cessant ses activités lors de son départ de Chatenay. Jean et Odile Hassenforder, Georges et Berthie Lasserre participaient avec les Lagarde à un petit conseil d’orientation. La vie du groupe a été accompagnée par la production d’outils comme un recueil de chants issus de différentes sources et un texte exprimant la foi commune. Le groupe a également pris des initiatives de journées d’enseignement et de prière telle que celle, mémorable, qui, en 1974, à Versailles, accueillit des enseignements et des témoignages d’intervenants extérieurs : Jean Dejour et Georges Rollet de la Porte ouverte, Samuel Guilhot, pasteur à Clamart et Jacky Parmentier de la communauté de la Sainte Croix, et attira de nombreux participants. D’autres journées suivirent comme celle qui accueillit Daniel Schaerer, un responsable de Jeunesse en mission.
Un parcours œcuménique
Une relation s’établit entre l’église mennonite de Chatenay et le Sénevè. Un jeune couple du groupe l’avait adoptée, y trouvant une convivialité fraternelle et une parole biblique partagée. Surtout, le pasteur, d’origine canadienne, Robert Witmer, avait fréquenté le Renouveau charismatique et reçu la guérison divine d’un mal très grave. C’était un homme bon et ouvert et une relation s’était naturellement engagée. Un projet de communauté s’esquissa même par la suite.
La guérison d’Odile Hassenforder était advenue par l’œuvre de l’Esprit où la parole de foi et la prière de Samuel Guihot avaient été déterminantes. Celui-ci était pasteur d’une petite et fervente assemblée de Dieu dans la même banlieue à Clamart. La profondeur de ses prédications était appréciée. Son expérience était reconnue et le groupe put compter sur ses conseils.
Cependant, le temps passant, les rencontres se réalisèrent aussi à travers la distance. Quelques-uns se rendirent ainsi à un week-end à la Porte ouverte, un centre évangélique à Lux, un village près de Chalons sur Saône. Ils furent reconnaissants pour l’attention qui leur fut accordée par deux responsables : Jean Dejour et Georges Rollet. Ce fut un dialogue fraternel avec un grand respect de leur part. Les chants à pleine voix de la grande assemblée, comme la participation d’une fanfare venue d’Alsace témoignaient d’une foi vibrante et communicative. C’est dans le même lieu, puis à Gagnières dans le Gard que se tinrent chaque année une Convention Charismatique Interconfesionnelle. Cet esprit d’unité, infusé au départ par un pasteur évangélique gallois, Thomas Roberts se manifestait là dans des messages d’intervenants aux parcours différents et les chants des assemblées de prière résonnaient dans une grande tente commune où ils se mêlaient au souffle du vent. Un temps de foi, de liberté, de fraternité, de respect. D’un bout à l’autre des rencontres que nous avons évoquées le respect fut présent, écartant toute tentative de manipulation et de récupération.
Du Sénevé à Témoins, Centre chrétien interconfessionnel
Dans la même banlieue où le Sénevé poursuivait son parcours, était apparu à l’initiative d’un lycéen, Pascal Colin, un groupe de jeunes chrétiens, le Comité d’action chrétienne. Dans l’époque bouillonnante de l’après-1968, en 1973, inspiré par la parole de l’Évangile, Pascal Colin avait suscité un groupe autonome, mais en bon terme avec l’aumônerie. L’âge passant, ce groupe avait grandi, était devenu interconfessionnel et avait pris en charge l’aumônerie de la Résidence Universitaire d’Antony. Il publiait un bulletin qui avait pris le nom de Témoins. Un membre du Sénevé, André Vinard, très engagé dans une église protestante réformée évangélique, était en excellente relation avec Pascal. Il invita des responsables du Sénevé, Jean et Françoise Lagarde, Jean et Odile Hassenforder à une rencontre avec les responsables du CAC, Pascal Colin et Yves Desbordes. Tout de suite, ils se trouvèrent sur la même longueur d’onde et s’entendirent pour assurer une collaboration des membres présents du Sénevé au bulletin du CAC : Témoins. Ce fut le premier pas d’une alliance qui aboutit à la création du Centre Chrétien interconfessionnel en 1986, l’idée d’un tel centre ayant déjà été évoquée dans le passé avec le pasteur Robert Witmer. Le centre s’est développé par la suite en adoptant le nom de Témoins, le bulletin du CAC devenu Magazine. Toute l’histoire du Sénevé et du CAC débouchant sur la création de Témoins est relatée sur le site Témoins sous le titre ‘La genèse de Témoins, communauté chrétienne interconfessionnelle : 1973-1986’ (3). Témoins, ce sera, durant les années 1990, un centre de rencontres et un centre social, et puis, de son point de départ jusqu’à aujourd’hui, un lieu de recherche se manifestant dans un magazine, puis depuis le début du siècle dans le site Témoins.com (4).
Une pensée des possibles
Aujourd’hui, une impression de crise prévaut dans de nombreux domaines. En regard, nous pouvons rejoindre la pensée du grand théologien, Jûrgen Moltmann : « La pensée espérante est la pensée des possibles » (5).
Dans le champ chrétien en France, une analyse de données fait ressortir la crise d’une de ses composantes, l’Eglise catholique. Face à cette situation on peut observer, dans le milieu catholique, toute une gamme d’attitudes. Certains s’agrippent à l’héritage du passé. D’autre s’adaptent. D’autres encore se mobilisent. Et, parmi ceux-là, la plupart se focalisent dans une action pour la réforme d’une institution qu’on peut juger, pour une part, dépassée et déphasée par rapport à la culture d’aujourd’hui. Cependant, le Concile Vatican II n’avait-t-il pas ouvert des portes qui paraissaient irrémédiablement fermées, le pontificat inattendu et innovant du pape François n’a-t-il pas renouvelé le mouvement ? N’y a- t-il pas aujourd‘hui des dispositions favorables dans l’approche synodale ? Pourtant, on peut considérer l’immensité de l’obstacle lorsqu’on y voit un système caractérisé par l’intrication de la sacralisation, de la hiérarchie et du patriarcat. C’est alors qu’on peut se dire qu’il y a une autre voie de changement, un contournement qui peut être complémentaire à une approche frontale : le développement de petites communautés chrétiennes manifestant l’inspiration de l’Esprit dans la fraternité, l’écoute de la Parole Biblique, la prière en écartant toute dépendance hiérarchique par une interconfessionnalité vécue dans le concert œcuménique et la collégialité d’un réseau. Est-ce réaliste, est-ce possible ?
L’expérience que nous venons de relater nous montre que c’est un chemin praticable à certaines conditions. Certes l’époque était différente. Si on peut estimer que la recherche de pertinence d’une vie chrétienne est analogue aujourd’hui, il y avait à l’époque un grand désir de changement. Et dans le champ chrétien, une puissante manifestation de l’Esprit était apparue. La présence divine s’exerçait dans les cœurs. Le vent soufflait dans les voiles.
Lorsqu’on relit le récit de l’apparition et du développement du Sénevé, comme du Comité d’action chrétienne et de Témoins, on constate à la fois des initiatives personnelles et le rôle d’une nouvelle pratique inspirée. Dans tous les cas, une initiative était nécessaire, mais il fallait également qu’elle soit nourrie. Les membres du petit groupe qui se réunit au départ à Saint Symphorien étaient pleins de bonne volonté, mais c’est à travers le renouveau charismatique qu’ils ont appris une prière dynamique et l’ampleur de l’inspiration biblique. De même, la présence de différentes traditions a apporté une précieuse complémentarité. Les groupes nouveaux ont besoin d’outils. Chaque contexte est particulier. Aujourd’hui, les ressources de la communication internet sont immenses.
On doit également reconnaitre la diversité des chemins. Dans le champ protestant, le surgissement en est une réalité constitutive. En milieu catholique, au XXe siècle, on peut mentionner la grande et riche histoire des communautés de base (6).
L’histoire d’un petit groupe croyant pendant une décennie du XXè siècle : le Sénevé, puis, avec le CAC, Témoins, s’inscrit, à l’échelle historique, dans une multiplicité d’essais. Cette approche mérite d’être rappelée aujourd’hui. Et pour ceux qui y ont participé de près ou de loin, c’est une source d’action de grâce.
J H
- Odile Hassenforder. Sa présence dans ma vie. Empreinte, 2011 Sa présence dans ma vie. Un témoignage vivant : https://vivreetesperer.com/odile-hassenforder-sa-presence-dans-ma-vie-un-temoignage-vivant/
- Jean Lagarde (2023-2006). Une démarche chrétienne interconfessionnelle : https://www.temoins.com/jean-lagarde-1923-2006une-demarche-chretienne-interconfessionnelle/
- La genèse de Témoins. Communauté chrétienne interconfessionnelle (1973-1986) : https://www.temoins.com/la-genese-de-temoins-communaute-chretienne-interconfessionnelle-1973-1986-redaction-en-1996/
- Site Témoins : https://www.temoins.com
- La pensée espérante est la pensée des possibles : https://vivreetesperer.com/la-pensee-esperante-est-la-pensee-des-possibles/
- Communauté ecclésiale de base. Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Communauté_ecclésiale de_base
par jean | Fév 17, 2026 | Société et culture en mouvement |
Au-delà des apparences selon Brice Teinturier
Nous sommes confrontés aujourd’hui à un ensemble de menaces : la dégradation de la nature et du climat, le risque d’une intelligence artificielle incontrôlable, la guerre à nos portes, la montée de l’agressivité sociale débouchant sur l’autoritarisme… La peur gagne. Aussi le pessimisme marque l’opinion française déjà de longue date prédisposée à la défiance (1). On peut se demander si, au total, les média ne contribuent pas à la panique (2).
La société française se transforme à vive allure comme nous le montre des enquêtes comme celle de de Jérôme Fourquet : « La France sous nos yeux » (3) ou les analyses sociologiques de Jean Viard (4). Sous la signature de Brice Teinturier et de ses confrères de l’Ipsos, vient de paraitre un nouveau livre sur l’état de la société française : « Au-delà des apparences. Des raisons d’être optimiste en France » (5). Comme on l’aperçoit dans le titre, ce livre prend le contrepied du pessimisme ambiant à partit d’un autre décryptage des sondages.
« Si on cessait de croire que tout va mal en France ? La petite musique du déclin est omniprésente, relayé en boucle par la plupart des médias et des politiques. Les Français seraient des champions nostalgiques d’un âge d’or révolu en colère contre un système qui les broie. Ce livre s’appuie sur des années d’études et d’enquêtes d‘opinion réalisées par Ipsos pour brosser un portrait plus nuancé de notre société. Loin des clichés, on découvre de citoyens attachés à la démocratie et aux valeurs républicaines, des salariés engagés dans leur travail, des consommateurs exigeants envers les marques, des utilisateurs curieux de nouvelles technologies … » (page de couverture). Ce livre rassemble des chapitres répartis en deux grandes parties : « Politique et société : où les français en sont-ils ? » et « Consommations et modes de vie : que veulent les français ? ». En général, ces chapitres abordent tel ou tel aspect de la société française, par exemple le travail, le désir d’enfant, le système de santé, la progression de l’intelligence artificielle ou bien des thèmes économiques comme les marques ou la voiture… Nous présenterons ici le chapitre de Brice Teinturier dans lequel celui-ci analyse le pessimisme ambiant en le situant dans l’évolution de l’opinion française depuis le début de ce siècle et, dans l’aujourd’hui en marquant ses limites : « Les français sont plus unis qu’ils le croient ».
Considérer les données et bien les interpréter.
« Ce qui est en cause », nous dit Brice Teinturier, « Ce n’est pas la donnée brute, mais son interprétation ». Cette interprétation doit prendre en compte l’évolution du rapport au monde des Français dans le temps. » La France et français se transforment « en continu » et ce qui disparait n’est pas en soi un problème si de nouvelles configurations sont à l’œuvre. Encore faut-il identifier les grandes plaques techtoniques qui font bouger la société française » ( p 23). Brice Teinturier va donc rappeler l’histoire récente, car cette démarche éclaire une donnée fondamentale : « le rapport que nous entretenons avec le monde » ( p 23).
La nouvelle société de l’après-guerre
« Jusqu’à la fin des année 1990, un long chemin, certes jamais linéaire, souvent chaotique, fait d’avancées et de reculs, de crises et d’émergences de nouveaux enjeux, mais au fond plutôt positif, s’est donc construit avec une promesse centrale et effective, celle de mieux vivre demain soi-même et ses enfants. C’est globalement ce qui s’est passé, dans la santé, le logement, la formation, l’alimentation, l’accès aux loisires et à la culture, etc. Le concept-clé qui caractérise cette période est donc simple : le progrès » ( p 24). Cependant, cette dynamique a commencé à s’effriter à partir des années 1990. « Le rapport des Français au monde a commencé à basculer… la chute du mur de Berlin en 1989 et l’espoir immense et un peu naïf qu’elle avait suscité étant la dernière « bonne nouvelle » d’une planète en transformation positive avant que ne survienne le 11 septembre 2001 » ( p 25).
Le choc de l’attentat du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis
« Les quatre attentats perpétrés en moins de deux heures par 19 terroristes d’Al-Qaïda à Manhattan, New-York, Arlington (Virginie) et Shankeville (Pennsylvanie) ont été un évènement particulièrement traumatique…parce qu’ils ont été le plus meurtrier de l’histoire : 2997 morts et plus de 6000 blessés… parce qu’ils ont été vécu presque en temps réel par des centaines de millions de spectateurs dans le monde…. Parce qu’au delà de leur imprégnation sur le vécu de la conscience collective, leur portée symbolique a été immense : tout le monde comprend plus ou moins confusément que ce jour-là, au-delà de l’effondrement matériel des tours, c’est l’effondrement d’un ordre mondial qui se produit » ( p 25). « La plus grande puissance mondiale est touchée sur son sol dans l’un de ses cœurs symboliques par seulement 19 personnes ». Les conséquences sur l’opinion ont été considérables. « il y a un avant et un après 11 septembre. C’est la définition du traumatisme. Si les Américains peuvent être attaqués, alors nul n’est à l’abri ». Brice Teinturier voit là un point de rupture. « Plus que jamais, le monde est donc dangereux et c’est le point de départ » ( p 26).
La crise religieuse et politique. Le manque de sens et de traducteurs
La situation s’est aggravée. « Dans un monde inquiétant et qui mute de plus en plus, vit sous l’effet de la technologie, du progrès scientifique et d’une diffusion accrue de l’information, le besoin de sens et de traducteurs se fait davantage sentir » ( p 26). Brice Teinturier relate le délitement de la religion, le progrès continu de l’individualisme, « La religion, sans disparaitre, cesse d’être en Occident un système explicatif majeur et l’un des principaux ciments de la société »… Cependant, « les philosophies globalisantes, également productrice de sens et d’espérance, vont, elles aussi, s’effondrer. « Pendant longtemps, ce fut une fonction éminente des responsables politiques que de dire ce qu’il se passait en France et dans le monde ». Mais on a constaté « une crise du résultat » et il s’y ajoute progressivement une « crise de représentation ». « Entre 70 et 80% des Français estiment que le système politique fonctionne mal et que leurs idées sont mal représentées ». Au total, les Français se sentent de plus en plus immergés dans un monde dangereux et sans traducteurs. Ils se vivent dans une forme de solitude – d’où la survalorisation de la famille – et s’éprouvent de plus en plus comme vulnérables. L’idée de déclin ne cesse de progresser « ( p 29).
La montée de la précarité compromet la perspective d’avenir
Brice teinturier rappelle le choc provoqué en 2011 par « la crise de l’euro et la dérive continue de la Grèce et de l’Espagne. » Pour la première fois, les Français constatent que c’est à leur porte que la pauvreté vient toucher de plein fouet des pans entiers de population. La pauvreté et non un quelconque déclassement à venir…» ( p 30).
Un autre choc intervient, très présent à l’époque : Aulnay et Alcatel. « La fermeture de l’usine PSA Peugeot Citroën à Aunay-sous-Bois, l’une des plus importante du groupe, est perçue comme l’équivalent d’une digue qui saute en France et en Europe. Elle résonne dans l’opinion comme la confirmation brutale de ce que les Français pressentaient : le Vieux Monde s’effondre…. Face à la rafale des plans sociaux de l’été 2012, le pays est en état de sidération » ( p 30). Et puis, de nombreux postes sont supprimés à Alcatel-Lucent. « Nul n’est à l’abri, même quand on est diplômé et qu’on travaille dans un groupe mondial français dans le secteur des télécoms et des technologies de pointe » ( p 31). « Une industrie qui n’en finit pas de mourir…. C’est le syndrome de la clochardisation qui touche encore, en 2024, 40% de nos concitoyens, qui estiment qu’ils peuvent dans les prochains mois basculer dans la précarité alors que le chômage de masse a pourtant considérablement baissé » ( p 31)). La campagne présidentielle de 2017 ouvrira une parenthèse. « Mais cela ne durera pas. Après les religions et les philosophies globalisante, la politique est atteinte en son coeur : sa capacité à dire le réel et à agir en profondeur sur lui « ( p 31).
Les polycrises : un monde hyper dangereux et complexe
« Le troisième grand mouvement qui affecte la société française est l’intériorisation que le monde n’est pas seulement dangereux et sans traducteur, mais qu’ii est hyper dangereux, socialement instable, et d’une complexité inouïe. Hyper dangereux, car contrairement aux années 1960 ou 1970, les français se sentent enfermés dans la simultanéité de plusieurs crises ou enjeux majeur
Brice Teinturier énonce alors une longue liste de ces problèmes comme : » d’être dissous dans la mondialisation… ; d’une guerre mondiale : 65 % estiment qu’elle peut parfaitement arriver… ; d’une réelle ou supposée submersion migratoire… du réchauffement climatique qui, même s’il ne fait plus partie des toutes premières préoccupation, est une réalité admise massivement ; d’une nouvelle crise sanitaire, encore inconnue, mais porteuse d’une menace de mort, comme lorsque la crise du covid 19 : d’une démographie défaillante.. ; d‘une violence ou d’un supposé ensauvagement de la société française, notamment de la jeunesse ( 92% des Français ont le sentiment de vivre dans une société violente et 89 % que cette violence augmente…) ; depuis peu d’une dette et d’un déficit abyssal…. » ( p 33). « Elles mettent toutes en scène l’idée de notre destruction. Ce sont ni plus ni moins, des angoisses de mort. 93% des Français estiment que nous vivons dans un monde dangereux … Ce monde hyper dangereux, complexe, sans traducteurs, génère comme émotion principale l’anxiété. Et la peur appelle une réponse massive : la demande de protection, extrêmement forte et puissante dans notre pays. » ( p 34-35). Cette peur est renforcée par certains médias qui attirent un vaste public.
Les ingénieurs de la peur
Brice Teinturier a trouvé une bonne expression : « les ingénieurs de la peur » pour décrire ces exploiteurs de l’anxiété. La psychologie explique un penchant répandu à la réceptivité des mauvaises nouvelles. « L’effroi nous accroche plus efficacement que toute autre nouvelle » ( p 35). « La concurrence des médias d’information en continu vient renforcer cette caractéristique et pousse à une mise en scène de faits divers les plus violents, à leur spectacularisation. Pour des raisons économiques, les médias vont également consacrer de très nombreuses heures à des commentaires ou débats entre éditorialistes experts ou supposés tels… En effet, autant une enquête ou un reportage coutent chers à la station, autant faire venir et débattre des personnes non rénumérées, mais satisfaites de la publicité qui leur est offerte répond au cahier des charges d’un modèle économique difficile… » ( p 36). « Les propagateurs de la peur peuvent être aussi des idéologues ou des responsables politiques en lien ou pas avec des médias ou des groupes de médias »…… Certains médias « créent un système d’échos, une petite musique de fond qui viennent alimenter l’idée de déclin, des menaces extérieures et intérieures… ». « La violence des échanges sur les réseaux sociaux est également une caisse de résonance accrue de la brutalité du monde.. » (p 36). L’expression systématique de la colère et de l’indignation par telle ou telle personnalité, peut contribuer également à ce climat d’anxiété.
Les conséquences de la prégnance de l’anxiété. Des stratégies de défiance.
Le sentiment de vulnérabilité qui a grandi depuis le début du siècle a généré un nouveau rapport au monde dont Brice Teinturier énumère les conséquences : le besoin d’ancrage et la redécouverte du local, l’accent sur le moment présent, l’autocélébration de l’individu, la désignation d’un ennemi intérieur ou extérieur et le conspirationnisme, le primat de l’expérience personnelle.
« La redécouverte du « local » offre une première réponse. On va d’ailleurs parler de plus en plus de territoires ». Mais la capacité de ces territoires elle-même varie. Certains menacent de s’effondrer. Se réfugier dans le passé est un autre mécanisme .de défense. Il en va de même pour l’hédonisme immédiat. L’autocélébration de l’individu par lui-même se manifeste par sa mise en scène. « Le narcissisme est la négation de l’autre… ». « Puisqu’il y a crise de légitimité des autorités et des grands systèmes explicatifs, inventons d’autres explications à ce qui nous arrive ». Puisque li y a défiance à l’égard des autorités, « de plus en plus, les Français, pour se forger une opinion, s’en remettent à leur expérience personnelle, à leurs proches et à leurs pairs et, de moins en moins, à ce que les médias et les émetteurs traditionnels énoncent ». La science a perdu beaucoup de son prestige. 51% des français estiment que « ce n’est pas parce qu’un scientifique spécialisé sur un sujet me démontre un fait que c’est vrai et que cela vaut plus que mon jugement personnel.
« Ce qui se profile derrière toutes ces stratégies de défiance….c’est la crispation identitaire… le danger est que cette pensée-là est inflationniste, qu’elle appelle à la surenchère, car on ne négocie pas avec son identité… » ( p 39-42).
Cependant, Brice Teinturier perçoit également en France une autre dynamique. La France est plus complexe qu’il n’y parait. Il distingue une « France du lien » et c’est ce qui lui a permis d’intituler son chapitre : « Les Français sont plus unis qu’ils le croient ».
La France du lien
« Il existe une autre France que celle qui se vit dans des angoisses de disparition. D‘abord, ce n’est pas parce que l’on éprouve une ou plusieurs grandes peurs évoquées que l’on bascule dans une telle angoisse ; ensuite, il existe aussi une France tout-à-fait différente. Elle est certes minoritaire, mais elle est bien là. Ne pas en tenir compte déforme la réalité au profit d’une analyse partielle et finalement partiale ». Brice Teinturier nous présente cette autre France : « Cette France, sociologiquement plus aisée et plus urbaine, se projette avec davantage d’optimisme dans l’avenir. Elle ne considère pas le déclin comme irréversible (53%). Si la satisfaction des français sur la vie qu’ils mènent apparait mitigée, 50% expriment malgré tout un jugement positif, en donnant une note comprise entre 7 et 10 sur une échelle de 1 à 10 ». ( p 43) . Dans son titre, ce chapitre avançait une hypothèse optimiste sur l’unité des Français : « Les Français sont plus unis qu’ils le croient ». On découvre ici que c’est bien le cas. Autant le lien social est jugé catastrophique au niveau national – 71% estimant qu’il est mauvais – autant c’est l’exact opposé là où le gens vivent, le lien social y étant perçu comme bon pour 67%. Or c’est sans doute là le plus important et ce qui correspond le plus à la réalité, non à une perception » ( p 44). L’auteur indique aussi que « les Français « continuent à penser que le pays dispose d’atouts importants ».
Il réfute ensuite une représentation pessimiste de la France comme en décivilisation et n’hésite pas à affirmer que « le lien social reste puissant ». Certes, « des chiffres présentant une société française de plus en plus violente servent souvent à justifier l’idée de décivilisation, la violence occupant une place centrale dans les débats sur la disparition du lien social et de toute règle… Mais il faut s’interroger sur la prégnance de l’idée que la violence augmente dans notre pays et notamment celle des jeunes. Au-delà d’une offre médiatique et politique qui « pousse » le sujet et une telle sémantique, prenons la comme un symptôme pour apporter un réponse différente de la doxa ambiante » ( p 45). On se reportera à l’analyse des données réalisée par l’auteur. Il en arrive à la conclusion « qu’il n’y a pas une « explosion » de la vlolence des jeunes ou un « ensauvagement de la société », mais bien une extrême violence d’un petit segment de la jeunesse française. Il est évidemment absolument nécessaire de lutter par tous les moyens contre un tel phénomène, mais on est loin d’une jeunesse qui sombrerait dans la violence et cette sémantique est trompeuse. Rappelons que l’extrême violence est d’abord… le fait des hommes et que les féminicides à eux seuls se montent à une centaine par an » ( p 46). Brice Teinturier évoque alors la recherche du sociologue Norbert Elias qui a montré « un processus de civilisation des sociétés européenne entre le Moyen Age et l’époque moderne. Cette dynamique pacificatrice s’est accompagnée d’un processus de régulation de la violence par l’Etat… » ( p 47). Si le pourcentage des français redoutant une montée de la violence est très élevé, « ce n’est pas le signe d’une décivilisation », mais au contraire « parce que le rejet de la violence a augmenté… la violence nous parait insupportable aujourd’hui… » ( p 48). De plus, quelque soient les motivations politiques pouvant y inciter, en 2025, il n’y avait que 17% des français prêts à justifie la violence… » ( p 49).
Et, d’autre part, le lien social reste puissant. « il existe de nombreux sujets sur lesquels les français, loin de s’affronter et de se fracturer, s’accordent». L’auteur énumère : « la liberté et la démocratie ; les services publics et un système de protection large et le plus égalitaire possible ; les missions de la Santé Publique et de l’Education nationale ; la famille, le lien intergénérationnel ; l’entreprise, majoritairement, voire massivement perçue comme un lieu d’intégration et de construction… » ( p 51) .
L’aspiration dominante à une vie paisible
« Les enquêtes sur la société idéale des français montrent un immense désir de tranquillité non dé révolution. Que le pays soit mécontent et pour partie en colère est une chose, mais l’aspiration à une vie paisible est dominante et consensuelle. En un mot, la société française n’est pas un lieu d‘affrontements de micro-populations en situation de face à face, dos à dos qui ne partagent plus rien. Ce constat permet à Brice Teinturier d’envisager une piste de résolution des problèmes. « Les problèmes sont immenses et complexes. Ils relèvent davantage de sujets économiques, sociaux et environnementaux que de problèmes identitaires, mais les zones de consensus et les solutions existent ».
Si, conscients de l’ampleur des problèmes, du piétinement du jeu politique pour les résoudre, de la montée d’une vague protestataire pouvant dériver vers des tentations autoritaires, on peut voir dans cette situation un piège dont il serait difficile de sortir. Si l’interprétation des enquêtes dépend pour une part du cadre d’analyse de leurs auteurs, il n’en demeure pas moins qu’elle apporte un éclairage précieux. Ici, l’apport de Brice Teinturier est d’autant plus pertinent qu’il situe l’analyse de l’opinion française dans une rétrospective historique. Il peut mettre ainsi en évidence les nuages qui se sont accumulés. Cette lucidité lui permet, a contrario, de montrer les limites des tensions en mettant en cause les emballements médiatiques. « Les français sont plus unis que l’on ne croit ». N’est-ce pas parce qu’il y a également en France des artisans de paix ? On peut évoquer ici l’ampleur du tissu associatif. Bref, tout n’est pas perdu. Un engagement constructif est possible.
J H
- Promouvoir la confiance dans une société de défiance : https://vivreetesperer.com/promouvoir-la-confiance-dans-une-societe-de-defiance/
- Avec Christian de Boisredon : pour un journalisme de solution : https://vivreetesperer.com/partager-les-solutions-propager-les-innovations-cest-changer-le-monde/
- D’un nouveau paysage français à un nouveau contexte culturel et religieux . « La France sous nos yeux » de Jérôme Fourqut : https://www.temoins.com/dun-nouveau-paysage-francais-a-un-nouveau-contexte-culturel-et-religieux/
- Une révolution culturelle, selon Jean Viard : https://vivreetesperer.com/une-revolution-culturelle-selon-jean-viard/
- Brice Teinturier Alexandre Guerin Arnaud Caré. Au-delà des apparences. Des raisons d’être optimiste en France. Le Cherche-Midi, 2025