Une rencontre franco-africaine entre Yacouba Sawadogo, paysan pionnier, et Damien Deville, géographe du lien.

En ce temps d’urgente prise de conscience écologique, voici un livre qui nous fait voir une initiative pionnière, celle d’un paysan burkinabé qui ne s’est pas résigné face à la menace de désertification, mais a planté une forêt. Le récit provient d’une rencontre, celle de Yacouba Sawadogo avec Damien Deville, un géographe de la nature, un géographe du lien déjà approché sur ce site à travers la présentation d’un de ses livres, ‘La société jardinière’ (1). Cependant, ce récit ne raconte pas seulement une initiative courageuse et originale ; il la situe dans son contexte et il sent bon l’Afrique, car il se trouve que son auteur est franco- burkinabé et, au fait de la complexité des cultures ouest-africaines, sait observer dans les rythmes quotidiens (p 11).

Damien Deville avait entendu parler de l’œuvre prestigieuse de Yacouba. « L’homme avait en effet, des années auparavant, défriché un chemin. Face à la colère des sables, il avait su fabriquer des remparts de verdure. À l’orée d’un désert violent, et suite à la grande sécheresse des années 1980, qui abima les corps et les cœurs, le village de Yacouba Sawadogo est devenu un véritable jardin. Une forêt y a repris ses droits, si bien qu’elle est dorénavant un phare pour l’humanité, une sentinelle face à l’érosion du vivant et une forteresse contre la désertification des territoires qui menace au-delà des frontières du continent africain » (p 9). Damien Deville a donc entrepris de rencontrer longuement Yacouba Sawadogo et c’est à partir de là qu’il a écrit le livre ‘L’homme qui arrêta le désert’ publié en 2022 (2).

Ayant connaissance des bouleversements politiques, intervenus récemment au Burkina Faso, nous avons voulu nous renseigner sur l’état actuel de l’expérience. À travers deux articles (3,4) nous avons appris qu’après le décès de Yacouba en 2023, son fils Lookman a pris en charge la poursuite de l’initiative. Il entretient le ‘Bang Raaga’, le nom du terrain fondé par son père, « un vaste espace s’étendant sur près de 40 hectares, comptant près de 20 000 arbres et abritant 60 espèces végétales source de savoir… ».

 

Un village dans la tourmente

Damien Deville sait nous décrire la vie d’un village africain traditionnel. C’est cette vie-là qui régnait à Gourga, « un petit village à l’ouest du Burkina Faso, proche de la frontière malienne, à l’exact carrefour où se rencontrent les grands peuples des savanes et les commerçants du désert » (p 18).

Or, dans les année 1980, « un jour néanmoins, le village tranquille s’est mis à trembler. Ce monde séculaire a subi des violences venues d’ailleurs. Les industries naissantes dans les grandes villes alentour ont provoqué une importante saignée. La moitié du village a tourné son regard vers ces fondations d’un monde en devenir… ». Ici, l’auteur commente les effets négatifs d’un exode rural débridé : « Ici, comme partout ailleurs, répondre à l’appel des métropoles est une réelle tentation. Pourtant, ces villes finissent souvent par gâter des vies. Sommées de produire et de consommer, commandées par les impératifs d’une course folle à la modernité, écrasées par les diktats d’une compétition effrénée, les grandes villes ouest-africaines sont des nœuds d’excitation, de tension, d’anonymisation » (p 27). Cependant, un autre phénomène plus redoutable encore pour la vie rurale est intervenu dans la même période. Ce fut un changement de climat. « Le climat s’est emballé. Les vents chauds soufflés du désert se sont faits plus opaques et de sinueuses bourrasques ont pris de court les habitants du territoire. Les volées de sable ont grignoté les végétaux et attaqué les animaux. Les arbres ont disparu, les cultures se sont asséchées… » (p 27). Le village a été lui aussi emporté par le choc climatique. « La grande sécheresse de 1980 a vidé le village de l’intégralité ou presque de sa population. Plusieurs années durant, les forges n’ont plus ronflé, les marchands n’ont plus négocié, les agriculteurs n’ont plus célébré les moissons, et les bruits si typiques des ambiances africaines se sont tus… Le village a été mis sous cloche comme si sa mélodie avait été subitement interrompue… » (p 28)

Face à ce cataclysme, un homme a résisté. « Contre toute attente, un homme est néanmoins allé à contre-sens. Au lieu de suivre les familles en partance pour la ville, Yacouba Sawadogo a choisi une autre voie. Il s’est dirigé vers les champs brûlés. D’une persévérance sans faille, il a tout essayé, n’a pas abandonné… Il avait alors trente ans et il a réussi le prodige de tenir, de vivre seul et isolé » (p 28). Damien Deville nous montre comment il a trouvé la force nécessaire dans son éducation et un tissu de relations auprès desquelles il a pu trouver encouragement et conseil.

 

Comment le paysan Yacouba a inventé une nouvelle pratique de culture et fondé une forêt

Yacouba a donc choisi de rester. « Au lieu de partir lui aussi s’installer dans la capitale, il ferma sa boutique et utilisa ses économies pour financer du matériel agricole. Il retourna la terre, s’épuisa à la tâche pour tenter de donner aux plantes une dernière chance. Jour après jour, il commença de creuser sans se décourager… Il démarra classiquement par un champ de sorgho et quelques légumes. Très vite, cependant, il vit que ses efforts resteraient vains, qu’il ne récolterait que désillusions du temps passé aux champs ». (p 55).

Yacouba s’est alors décidé à demander conseil. Il a rendu « visite aux ainés, glanant dans leurs mots des sagesses ancestrales, des techniques qui avaient jadis fait leurs preuves… Il alla voir quelques paysans qui n’avaient pas encore tout abandonné… enfin, il se tourna vers les cheikhs pour recueillir leurs préceptes. Et c’est lors d’une conversation avec un cheikh qu’il trouva la solution et traça une nouvelle voie pour son village » (p 55).

En effet, celui-ci lui rappela un conte qui, en énonçant les vertus de la forêt, ouvrait une grande perspective désignant un chemin que Yacouba allait emprunter. « Le conte se transmet sur plusieurs générations dans les savanes du Burkina Faso. Faisant référence à des temps oubliés, il est porteur d’une éthique et d’une parole qui permettent à chacun de s’ouvrir au milieu qui l’entoure. La parole est ici toujours chargée de représentations et de poésie qu’il faut savoir décrypter pour comprendre les messages véhiculés ». Le cheikh relata longuement ce conte : « Dans des temps anciens, les arbres peuplaient des étendues infinies et savaient marcher sur la terre. De temps à autre, ils se retrouvaient en grande assemblée et ils parlaient le vieux langage. Une nouvelle arrivée sur la terre, avait motivé une assemblée exceptionnelle. Les premiers bébés humains naissaient et les arbres se proposaient de devenir leurs parrains et marraines » (p 56). Alors chaque arbre énonça les cadeaux qu’ils pouvaient apporter aux humains. « Cette histoire du cheikh berça Yacouba. Il sut l’entendre par-delà les simples mots. Il sut cueillir l’invitation dont elle était la messagère. Les arbres sont source de qualité et de résilience pour les sociétés humaines. Car, vivre sans relations, sans racines, conditionne souvent la mort de l’être et les ténèbres de l’âme… Face au mal qui rongeait le village, Yacouba a eu l’instinct de s’allier aux arbres pour combattre les calamités et ouvrir une nouvelle perspective commune » (p 59).

« Tout n’était pourtant pas gagné d’avance. Planter un arbre est une affaire complexe… Planter un arbre exige de creuser profondément, également beaucoup d’eau lors des premiers mois de croissance dans un milieu où elle est déjà si rare et si précieuse… Il faut une indéfectible patience, être convaincu que les arbres pousseront envers et contre tout… Pour faire face à tous ces enjeux, Yacouba dut revoir ses pratiques.

Ecoutant de nouveau la voix des ancêtres, il fit renaitre une technique depuis longtemps abandonnée, néanmoins connue des vieux paysans du Sahel : le zaÏ. Cette pratique consiste à creuser manuellement des trous pour y collecter de l’eau et des matières organiques. C’est une tâche méticuleuses grâce à laquelle le sol peut retrouver sa fertilité… ». L’auteur explique les opérations qui sont réalisées durant la saison sèche, un peu d’eau étant versée dans le trou avant les pluies. Cette eau fut l’objet de jalousies. « Il fut pris pour un fou. Planter au moment de la saison sèche allait à l’encontre des manières de faire… ».

« Parmi tous les obstacles qui lui barrait la route, la question de l’eau demeurait centrale… surpris par un violent orage alors qu’il travaillait dans la forêt, Yacouba se rendit compte que, lorsque des pluies diluviennes frappent le sol, l’eau suit des itinéraires escarpés et insoupçonnés… Le vieux paysan n’eut de cesse d’étudier cette course et de tenter de la domestiquer… Il apprit à en tirer profit. Il décida de creuser les poquets propres à la technique du zaÏ, à l’exact endroit où l’eau fraye son écoulement… Modifier les lieux de plantation fut couronné de succès. La grande majorité des arbres franchissent dorénavant le cap de leurs jeunes années… » (p 63).

Quelques mois plus tard, Yacouba découvrit au Mali une technique lui permettant d’assurer davantage encore la survie de ses arbres… « C’est chez les Dogons, ce peuple charismatique, que de nouvelles réponses lui sont apparues… Les paysans Dogons ont eu l’ingéniosité de fabriquer des cordons pierreux… Ils ont construit de petits murets qui forment des barrages contraignant l’eau à ralentir sa course ; une quantité modérée peut ainsi s’infiltrer dans le sol et contribuer à sa fertilité » (p 64). Ce fut un travail demandant beaucoup de patience et de minutie.

Cependant l’auteur ajoute encore une autre initiative : la reconnaissance par Yacouba de l’apport des termites. « Les voir s’installer dans une forêt naissante est un merveilleux présage. Les modèles agricoles post-industriels ont toujours prôné la simplification. Pourtant, c’est par la diversités des petits êtres qui habitent les sols que l’agriculture peut être pérennisée. Au Sahel, les termites sont la condition même de la régénération des sols (p 65).

Au vu de tous ces mouvements, Damien Deville peut faire l’éloge de l’écosystème qui est ainsi apparu. « La forêt de Yacouba forme à présent un système complexe où chaque acteur est le maillon essentiel d’une chaine vertueuse, pleine de vie et de poésie… Les arbres, au fil de leur croissance, stockent l’humidité… et s’élèvent contre les vents chauds en provenance du Sahara. Un microclimat qui agit comme un phare puisque les oiseaux et d’autres animaux sont revenus… » (p 66-67). De plus, l’attirance par la forêt profite aux cultures des terre voisines.

Les efforts de Yacouba ont donc payé. Sa persévérance et son dévouement ont offert un havre de nature et une oasis agricole au village de Gourga. Ce sont désormais 40 hectares feuillus qui se dressent là. Damien Deville voit en Yacouba un ‘paysan chercheur’. « Il n’a pas fait d’études, mais sa curiosité et son opiniâtreté l’ont rempli de connaissances et de mérite. Aujourd’hui il est devenu ce que sa société nomme un sage qui incarne une somme de labeur et une certaine philosophie. Son travail est reconnu au point qu’il dispense ses enseignements… » (p 67-68).

 

Soigner la terre et les cœurs

Les bienfaits de la forêt s’étendent au-delà de ce qui est communément reconnu. C’est ainsi que Damien Deville en a découvert l’aspect thérapeutique : « La forêt de Yacouba ne soigne pas que la terre, elle réussit également l’exploit de soigner les hommes et les femmes… Chaque plante distille des vertus susceptibles de soulager une crampe, un mal de tête, des brûlures d’estomac, une lésion de peau… ». Ces ressources sont d’autant plus précieuses dans les campagnes africaines que la médecine en est encore éloignée. Il y a là une carence fortement ressentie. « Yacouba, à son échelle, a souhaité colmater la brèche. Chaque semence qu’il a plantée, a été choisie pour sa capacité à soigner un corps, à réparer un cœur… Pour réunir les meilleurs remèdes, Yacouba est retourné sur les routes, et là encore, c’est auprès des détenteurs de savoirs ancestraux qu’il a trouvé la plus belle des bibliothèques. Le petit bois, les feuilles des grands arbres, les racines, délicatement coupées, sont bouillis dans de l’eau et préviennent ainsi les maux les plus anodins comme les maladies graves de la région. Ces connaissances, qui se transmettent autant dans les lignées familiales que lors des rassemblements villageois, font de nécessité vertu. Parsemée de plus de quatre-vingt-dix essences médicinales différentes, la forêt de Yacouba offre de puissantes défenses aux corps douloureux. Yacouba les connait toutes sur le bout des doigts et sait les recommander avec précision en fonction des affections de chacun. Grâce à ses compétences et à sa pertinence, il a même réussi à décrocher le certificat de ‘soigneur traditionnel’, un métier qui, pour nous, hisse celui qui l’exerce au rang de légende » (p 93).

Il y a là un phénomène novateur qui prend de l’extension. « Par la relation aux arbres qui soignent, c’est toute la société burkinabé qui se réinvente. Récemment, des médicaments à destination du monde entier ont été élaborés d’après les connaissances des tradipraticiens et des villages désormais rémunérés vivent dignement de leurs pratiques médicinales… » (p 96).

À une époque où nous sommes confrontés au dérèglement climatique, ce récit est précieux, car il nous montre le potentiel d’une action humaine lorsqu’elle s’exerce avec courage et intelligence. Cependant, il nous introduit également dans un contexte original. L’auteur, Damien Deville, connait intimement l’Afrique et, avec une grande sensibilité, en Yacouba Sawadogo, il nous dresse le portrait d’une personnalité exceptionnelle.

« Yacouba Sawadogo est le pionnier d’un monde qui advient. Toute sa vie, il a planté des arbres, renouvelant les techniques ancestrales de tout un pays. Il a ravivé la cohésion sociale là où l’environnement est instable et où les conséquences du réchauffement climatique violentent à l’avenant les corps et les esprits. Dans ce village aux portes du Sahara, planter un arbre n’est pas seulement un geste écologique, c’est un acte qui puise dans les héritages de plusieurs générations. Yacouba s’est souvenu des paroles des Sawadogo, les talentueux paysans de sa lignée familiale… Il s’est souvenu également des paroles de l’islam qui l’ont formé quand il était entant. Yacouba a enfin écouté la voix du sacré, celle qui, dans sa religion animiste considère chaque être vivant comme un supplément d’âme qui contribue à dessiner un chemin commun… D’une technique agricole réinventée, qui fera sa marque de fabrique, à une vision globale du continent, Yacouba a construit un pont entre les peuples, et, j’en suis maintenant persuadé, un pont entre les continents. Car, de ce petit bout de terre qu’il a fait sien, Yacouba a su mettre en acte un universel : les arbres savent soigner les humains, les arbres savent soigner les territoires » (p 11-12).

Ce texte, qui résonne comme un hymne, provient d’un géographe et anthropologue de la nature dont il nous est dit qu’il « cultive une pensée qui cherche à dynamiter l’individualisme et l’anthropocentrisme en repensant le lien à l’autre ». Effectivement, c’est bien, sur différents registres, la relation qui est mise en valeur dans ce livre. Et, à partir de l’exemple de Yacouba, Damien Deville nous invite à l’espérance.

J H

 

  1. La société jardinière : https://vivreetesperer.com/la-societe-jardiniere/
  2. Yacouba Sawadogo. Damien Deville. L’homme qui arrêta le désert. Tana éditions, 2022
  3. Il était l’homme qui arrêta le désert. À la mémoire de Yacouba Sawadogo : https://reporterre.net/Il-etait-l-homme-qui-arreta-le-desert-a-la-memoire-de-Yacouba-Sawadogo
  4. Au Burkina Faso, le fils de l’homme qui a arrêté le désert : https://www.courrierinternational.com/article/rencontre-au-burkina-faso-le-fils-de-l-homme-qui-a-arrete-le-desert-poursuit-son-uvre_234189_1

Lire aussi : Découvrir les merveilles de la forêt à travers un esprit de découverte : https://vivreetesperer.com/decouvrir-les-merveilles-de-la-foret-a-travers-un-esprit-de-decouverte/

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