Selon Olivier Hamant

On peut discerner dans la culture occidentale un impératif du toujours plus et du toujours mieux. C’est aussi un désir du toujours plus vite si bien qu’un sociologue Harmut Rosa a pu voir dans l’accélération une caractéristique majeure de notre société (1). Il y a là un emballement dangereux. Dans la même veine, on constate une recherche effrénée de l’efficacité. C’est une polarisation qui entraine un déséquilibre. Comme biologiste, bien au fait des équilibres naturels, Olivier Hamant dénonce les méfaits d’une culture de la performance aujourd’hui en porte-à-faux par rapport aux limites des ressources naturelles et aux fluctuations des temps à venir et promeut en antidote, la robustesse qui se trouve dans le vivant. C’est ainsi qu’Olivier Hamant présente ses conclusions en faveur de la performance dans un opuscule de la collection : Tracts : « Antidote au culte de la performance : la robustesse du vivant » (2). Son texte commence ainsi :

« Le dérèglement socio-écologique n’est plus une prédiction, C’est désormais notre quotidien rythmé par des crises. En réaction, nous produisons du développement durable, une injonction de sobriété et surtout beaucoup d’éco-anxiété. Et si nous faisions fausse route ?  Les rapports scientifiques convergent pour qualifier le XXIè siècle. : il sera fluctuant. Notre seule certitude, c’est le maintien et l’amplification de l’incertitude.  Face à ces turbulences, le contrôle, l’optimisation ou la performance nous enferment dans une voie étroite très fragile. La robustesse – c’est-à-dire maintenir le système stable malgré les fluctuation – est la réponse opérationnelles aux turbulences. Contrairement à la performance, elle ouvre le champ des possibles et nous relie au vivant, robuste « par nature ». Mieux, les progrès récents de la biologie nous donnent aussi une clé importante :  la robustesse se construit d’abord sur l’hétérogénéité, la redondance, les aléas, le gâchis, la lenteur, l’incohérence… bref, contre la performance. Le basculement vers la robustesse inverse tous les paradigmes de notre temps et nous aide à quitter le monde du burn-out. Sans regret. Tout un contre-programme » ( p 3). Dans une écriture dense, de petits chapitres vont successivement décrire les conséquences malheureuses de l’engouement pour la performance et, à contrario les bénéfices de la robustesse. Il   y a un avenir dans le paradigme de la robustesse.

Dans une interview en vidéo, Olivier Hamant, répond à la question : « Comment sortir du culte de la performance? » (3).  Il décrit la situation actuelle et le processus pour en changer en des termes accessibles et pédagogiques et nous allons donc présenter ses propositions.

 

Comment sortir du culte de la performance?

D’entrée de jeu, il nous montre la dimension de l’enjeu : « Ce qu’on vit, c’est une révolution culturelle. Ce n’est pas une crise sociale, une crise géopolitique, ce n’est pas une crise écologique au premier rang. C’est d’abord une crise culturelle. Il va falloir dérailler du culte de la performance ». Olivier Hamant est chercheur biologiste. Il anime l’Institut Michel Serres qui est un think tank qui a été fondé par Michel Serres en 2012. Michel Serres a écrit un livre qui s’appelle « Le Contrat naturel ». Le contrat naturel dit que la loi de l’offre et de la demande n’a aucun sens. La nature n’est pas un décor. La vraie loi est : besoins et ressources ». La nature est un partenaire. Olivier Hamant critique le culte de la performance. « Nous les êtres humains , on fait beaucoup de performance, tout le temps. Les êtres vivants font le contraire. Ils font d’abord de la robustesse ».

 

Qu’est-ce que la performance ?                                     

« La performance, c’est la somme de l’efficacité et de l’efficience. L’efficacité atteint son objectif ; L’efficience, c’est l’usage du moins de moyens possibles. Quand on est performant, on se canalise. On va très très loin, très très vite, mais on oublie qu’il y a d’autres chemins. Dans notre monde actuel, c’est ça qu’on veut faire. Par exemple, l’intelligence artificielle, c’est d’arriver encore plus vite à produire des services etc sans se poser la question : est-ce qu’il y aurait d’autres chemins pour faire la même chose. Quand on est dans la culture de la performance, on est dans une culture de la compétition. Dans une compétition, ceux qui gagnent, ce sont toujours les plus violents. La culture de la performance, c’est une culture de la violence. C’est pour cela qu’elle pose problème ; on a été tellement loin dans l’ultra performance qu’on est en train de générer un burn out des humains et des écosystèmes . On est exactement dans ce moment un peu difficile ».

 

Mais alors qu’est-ce que c’est le modèle opposé : la robustesse ?

« La robustesse, c’est maintenir le système stable malgré les fluctuations. Un exemple, c’est le roseau dans le vent. Le roseau est stable malgré les fluctuations, et, à plus long terme, c’est maintenir le système viable malgré les fluctuations..  La robustesse répond à une pulsion profonde, celle de durer et de transmettre. Les êtres vivants sont robustes avant d’être performants ».

 

Où est-ce qu’on trouve de la robustesse ? 

Dans le vivant, mais aussi dans les systèmes. Le vivant n’est qu’une incarnation de la robustesse. On la retrouve aussi dans des systèmes ; par exemple, un avion de ligne : il fonctionne à 50£% de sa capacité. Et dedans, il y a trois systèmes autopilote automatiques différents. Pourquoi tant de redondances : parce qu’il va lui falloir la capacité d’affronter des turbulences..Il faut qu’il soit un peu robuste. On peut décliner la robustesse dans les langages. Toutes les langues sont robustes avant d’être performantes. Une langue performante, c’est une langue robotique. Chaque mot a seulement un sens. Pas de polysémie Quand on a un langage robotique parfait, il n’y a pas de communication ». Ce sont les imperfections de la langue qui suscitent des questions, un dialogue en confiance.

 

Est-ce qu’il y a des secteurs qui basculent de la performance à la robustesse ?

« il y a des domaines qui sont plus ou moins en avance dans la bascule de la performance à la robustesse. Je pense à l’agriculture. En Amérique du sud, en 1980, un nouveau modèle a décollé. C’est l’agroécologie qui ensuite a décollé un peu partout. L’agroécologie, c’est l’exemple-type d’un système qui est robuste parce qu’il est moins performant. Quand on fait de l’agroécologie, on ne vise pas le résultat maximal, on vise le rendement stable. Par la diversité, on préserve les sols.  Cela rend les parcelles agricoles robustes. Un autre exemple, c’est l’autoréparabilité. Aujourd’hui, il n’y a plus d’entreprises qui ne se pose la question de la réparabilité de ses produits. Cela, c’est plutôt de la robustesse. Quand on fait des objets réparables ; ils sont plus gros…. mais par contre, ils vont durer et on va pouvoir les transmettre ».

 

Existe-t-il un lien entre robustesse et justice sociale ?

« Il y a un lien entre la justice sociale et la robustesse. La santé des milieux naturels nourrit la santé sociale. La santé sociale nourrit la santé des humainsEt dans la santé sociale, la justice sociale est clé. Quand on fait de la justice sociale, on va se poser des questions d’équité. L’équité, cela veut dire qu’on accepte des inégalités. Cela veut dire par exemple que dans un collectif, on accepte qu’il y ait des personnes qui sont moins performantes, qui font d’autres choses, qui ont d’autre talents   qui sont donc moins pertinente, mais qui peuvent être utiles.  On a parfois de contre-performances individuelles au service de la robustesse du groupe. Ça, c’est la justice sociale ».

 

Quel rôle peuvent jouer les instances publiques ?

Aujourd’hui, on est dans un mouvement de bascule d’un monde qui état drogué à la performance pendant des décennies et même des siècles et là on va quitter ce monde-là parce que notre environnement va devenir très fluctuant. On rentre dans un monde de ruptures : des méga-feux, des méga-inondations, mais aussi des remous sociaux, des crises géopolitiques. Dans ce monde-là, on va faire de plus en plus de robustesse. Les fluctuations vont faire qu’on va passer du mode performant au mode robuste. Le problème, c’est que si on laisse faire, il y aura beaucoup de casse. Le rôle du politique, c’est d’accompagner ce basculement en devançant l’appel, en étant devant la loi ». Olivier Halant évoque ici « les premières régies municipales agricoles où on produit ses propres fruits et légumes et où on les donne aux écoles sans passer par des cadres sanitaires. Ça a très bien marché » et c’est devenu un modèle. Olivier Hamant évoque aussi un grand mouvement de masse partout dans le monde, en Amérique du sud, en Inde, en Chie, en Afrique, Tous ces mouvements, ce sont des mouvements qui mettent d’abord en avant le lien, des interractions humaines au service de la robustesse du groupe. La population est en train de développer de nouveaux modes d’interaction au service de la robustesse. On est dans un moment de basculement ».

 

Alors, quelles sont les initiatives qui peuvent être mises en place aujourdhui ?

« Ce qu’on vit, c’est une révolution culturelle, ce n’est pas une crise sociale, une crise géopolitique, une crise écologique en premier, c’est d’abord une crise culturelle. Il va falloir dérailler du culte de la performance. On est tous addicts à la performance. Et là, on peut s’inspirer des techniques de déprive sectaire. Donc, pour les gens qu’on veut faire sortir des sectes, il y a plusieurs méthodes, mais une méthode qui est hyper importante, ce sont des moments d’arrêt et créer des espaces d’arrêt où on fait face à toutes ces dissonances, à toutes ces contradictions internes. Les ultra performances n’ont que des projets de mort.  Aller sur Mars, c’est mourir sur Mars. Faire des mines sur les astéroïdes, c’est délirant.  Faire de bunkers… à Hawaï, c’est un tombeau. Un monde robuste, c’est un projet de vie. On vit avec les fluctuations sur la terre. On ne va pas sur Mars. On reste à la surface ».

 

On peut se demander : « Quels sont les freins au changement de paradigme », à l’abandon de la suprématie de la performance pour adopter une forme robuste ?

On les connait. Certains lobbys, le lobby pétrolier, le lobby financier, ceux qui sont encore dans le culte de la performance » ; Olivier Hamant voit là une forme de dérive sectaire … Ce sont des collectifs qui ne questionnent plus la performance. Toutes ces années, ils veulent augmenter la performance sans se poser la question qu’ils sont en train de détruire leurs écosystèmes, mais leurs vies aussi. Ce sont des gens qui en général finissent en burn out assez rapidement. Et aussi, il y a des freins éducatifs. C’est qu’en fait, si on a été formé pendant toute sa vie à la compétition, c’est très difficile de s’en détourner .Notamment, à propos du personnel politique souvent national ou supranational, Souvent ce sont des personnes qui ont été formées comme cela dans les années 80 , 90 et qui ont plus de mal à comprendre ce qui s’est passé. Les nouvelles générations ont bien compris que le monde était fluctuant. C’est bien ce que l’on voit chez les jeunes. Il y en a beaucoup plus de travail en équipe et de savoir faire sur le travail en équipe.  Car en fait coopérer , ce n’est pas simple. Ça veut dire qu’on est capable de parler avec des gens de différentes traditions, de différentes cultures. On est aussi exposé à des conflits, mais par contre, on sait résoudre les conflits. Donc, en fait, cette coopération (4), ces écoles de la coopération, ça va certainement nous aider aussi à basculer ».

 

Aujourd’hui, nous vivons dans un univers mondialisé. « Ce modèle est-!l applicable à l’international ? ».

« On a tous été confiné la même année. Maintenant,

nous vivons effectivement à l’ère des synchronies. On est dans un mouvement planétaire. Toute la planète bouge ensemble. Il y a un très bon documentaire qui illustre bien cela. C’est « Bigger than us » de Flora Vasseur. Elle a suivi des jeunes entre dix et vingt ans, donc vraiment des jeunes qui dans leur territoire, que ce soit en Indonésie, au Liban, en Amérique du sud   ont changé les lois de leurs pays. Ce ne sont que des bascules de la performance à la robustesse :  contre ls violences faites aux femmes, pour les écosystèmes , contre le plastique, tout ça. Ce sont des jeunes qui ont bien compris ce qu’ils portaient, qui se sont mobilisés et qui ont fait changer le système. Mais en fait, c’est dans la même année, dans la même période et c’est la même génération Donc, ce qui est extraordinaire, et c’est pour la génération qui vient là, c’est un moment historique. Ce n’est jamais arrivé dans toute l’histoire de l’humanité : Qu’il y ait une génération qui ait la légitimité et le pouvoir de tout changer. »

 

Mais nous-mêmes, « à notre échelle, que peut-on faire ? ».

 « La première chose que nous puissions faire individuellement, c’est de questionner les mots que l’on utilise. J’insiste beaucoup sur le fait que l’on vit une crise culturelle. Il y a beaucoup de mots que l’on utilise au quotidien et qui sont hérités du monde stable abondant en ressources, performant, extractiviste. Rentabilité, c’est un gros mot. Pendant longtemps, la rentabilité d’une entreprise était corrélée à sa performance. Ce n’est vrai que si le monde est stable. Dans un monde instable, la rentabilité d’une entreprise est corrélée à sa robustesse parce que les entreprises performantes seront les plus fragiles dans leur hyper canalisation. Si on évoque « le mode dégradé », en bricolant, le système D  etc, cela devient le monde robuste. Le mode performant où on a accès à tout, où on a une supertechnologie, où ça tourne super bien, en fait, c’est un monde fragile parce qu’il ne faut pas qu’il y ait un grain de sable dans la machine. Alors, tout est cassé. L’autre chose en fait, c’est de se réancrer dans le territoire. On entend beaucoup l’idée qu’on manque d temps, qu’il y a urgence ; Que ce soit pour la crise climatique ou pour d’autres questions, on manque de temps. Si on manque de temps, il faut juste regarder dans les écosystèmes, chez les êtres vivants. Quand il y a une crise dans un écosystème, les êtres vivants n’accélèrent pas. Ils multiplient leurs interactions avec leur territoire. Ce sont des symbioses par exemple chez les plantes Pour nous, les êtres humains, c’est pareil.  Si, en fait, on manque de temps, il faut se reconnecter à son territoire. Donc les interactions avec les associations locales, avec la ville locale, avec les entreprises locales, avec tout ce qu’on peut trouver autour. Quand on manque de temps, il faut se rendre compte qu’il nous reste l’espace ».

 

Alors y a-t-il un espoir ? Reste-t-il un espoir?

La question est posée à Olivier Hamant : « Quel est votre espoir si vous en avez un ? ». « J’ai beaucoup d’espoir pour ce qui vient parce que justement le monde va fluctuer. Il ne fuit pas être bisounours. Il va y avoir des fluctuations très fortes. Il y aura de turbulences ; il y aura des tempêtes. Il y en a déjà à vrai dire. Il y aura des remous sociaux. Il y aura des crises géopolitiques, etc… Donc, ça c’est la partie qui fait un peu peur. Mais, ces fluctuations condamnent le modèle socio-économique actuel qui est drogué à la performance et qui est très fragile dans les fluctuations. Ça va dégager un modèle économique qui n’a plus aucun sens et on va construire un modèle économique coopératif (5). Cela peut paraitre parfaitement utopique, mais ce qui est extraordinaire, c’est qu’en fait, on est déjà dans le monde d’après. Les modèles coopératifs s’accélèrent en ce moment. Il y en a de plus en plus. L’agroécologie, ça explose. C’est un peu l’image des nuées d’oiseux. Les nuages d‘oiseaux n’arrêtent pas de basculer de droite à gauche, et on peut se demander : comment font-ils pour basculer ? Mais en fait, c’est très simple. Ce sont toujours les oiseaux à la périphérie du groupa qui guident le groupe parce que ce sont eux qui sont exposés les premiers aux fluctuations du monde : le prédateur qui arrive, la bourrasque du vent. Et après, ils se synchronisent et ils contaminent le cœur du système. On en est exactement là en ce moment. Les marges vivent des fluctuations très fortes. Elles ont déjà inventé des modèles robustes : le tout réparable, l’agroécologie… et c’est en train de contaminer le cœur. On est dans un moment porteur d’espoir.

La vision d’Olivier Hamant s’appuie sur sa recherche relative au monde vivant. Son regard s’est développé à partir de cette recherche et il a construit une interprétation éclairante de la situation actuelle.  Il y a là une analyse en profondeur qu’Olivier Hamant décline en plusieurs livres et en de nombreuses vidéos.  Ici, notre présentation de son œuvre est limitée, mais son interview en donne les grandes orientations

La crise que nous vivons aujourd’hui peut être abordée sous différents angles. Comme l’approche d’Harmut Rosa, celle d’Olivier Hamant est socio-culturelle. L’un met en cause l’accélération, l’autre, la performance. Dans les deux cas, la dérive peut être envisagée comme la résultante d’une volonté de puissance, une forme de démesure. Sur ce registre, il y a bien un antidote spirituel, c’est l’esprit des Béatitudes (6).  La résistance à la culture qui mène l’humanité à sa perte, peut prendre différentes formes opérationnelles. En dénonçant une culture de la performance et en proposant une culture de la robustesse, il nous semble qu’Olivier Hamant ne se contente pas de nous proposer un diagnostic convaincant, il ouvre un horizon libérateur.  Si le pessimisme accompagne la crise actuelle, l’espoir affiché par Olivier Hamant  permet d’entrevoir une dynamique salutaire.

 

J H

 

  1. Face à une accélération et à une chosification de la société : https://vivreetesperer.com/face-a-une-acceleration-et-a-une-chosification-de-la-societe/
  2. Olivier Hamant. Antidote au culte de la performance ; La robustesse du vivant. Gallimard Tracts, 2023
  3. Comment sortir de la performance ? https://www.google.fr/search?hl=fr&as_q=olivier+Hamant++you+tube&as_epq=&as_oq=&as_eq=&as_nlo=&as_nhi=&lr=&cr=&as_qdr=all&as_sitesearch=&as_occt=any&as_filetype=&tbs=#fpstate=ive&vld=cid:7a767642,vid:TENa7UGWd1A,st:0
  4. Coopérer et se faire confiance : https://vivreetesperer.com/cooperer-et-se-faire-confiance/
  5. Face à la crise écologique, réaliser des transitions justes : https://vivreetesperer.com/face-a-la-crise-ecologique-realiser-des-transitions-justes/ Vers une économie symbiotique : https://vivreetesperer.com/vers-une-economie-symbiotique/
  6. Les béatitudes au quotidien : https://www.temoins.com/les-beatitudes-au-quotidien-la-contre-culture-heureuse-des-evangiles-dans-lordinaire-de-nos-vies/
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