Un monde qui craque. Passer de la performance à la robustesse

Chercheur à l’Institut pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, et directeur de l’Institut Michel Serres, Olivier Hamant a écrit plusieurs livres où il fait ressortir les concepts de performance et de robustesse. Nous avons déjà rendu compte de sa recherche sur ce site (1). Performance et robustesse, deux comportements, deux manières de faire différentes et finalement deux manières d’être.

Selon Olivier Hamant, la performance peut se déployer en période d’abondance, mais aujourd’hui, en temps de pénurie, nous sommes partout appelés à chercher la robustesse. Dans son livre ‘Chroniques d’un monde qui craque’ (2), à travers de nombreux écrits parus dans la presse et rassemblés dans ce recueil, Olivier Hamant « nous expose les symptômes d’un monde suroptimisé, détraqué par l’obsession du tout contrôle. Avec méthode et non sans humour, il chronique ce monde au bord du burnout où se reproduit, partout et en tout temps, le même modèle : le culte de la performance qui crée fragilités et ruptures » (couverture). Mais il ne s’arrête pas là. Il montre comment un nouveau monde est en train d’émerger à travers de nouvelles pratiques. « Comment en sortir ? ‘Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse’. Et s’il fallait d’abord mettre en lumière les initiatives robustes déjà présentes dans nos territoires ? Et si le monde qui craque nous invitait à explorer une nouvelle culture dans laquelle la doctrine sécuritaire, si contre-productive, laisse la place à la sérénité systémique. En miroir du monde qui craque, ces chroniques présentent des pistes concrètes pour contribuer à l’émergence d’un monde robuste » (couverture).

 

En un moment critique, choisir l’approche de la robustesse

Dans un chapitre introductif, Olivier Hamant présente « une grille de lecture théorique qui permet en quelques mots d’exposer les principaux éléments de notre décor et du scénario imposé (le culte de la performance) pour mieux comprendre la pertinence de s’embarquer dans la robustesse. Cette grille de lecture vise à ouvrir une petite lucarne dans ce réel absurde qui ne demande qu’à être brocardé pour entamer l’ouverture culturelle » (p 17).

 

Pertinence et robustesse

Olivier Hamant commence par définir ces concepts de base, performance et robustesse. « Dans cet essai, la performance est définie comme le summum de l’efficacité (atteindre son objectif) et de l’efficience (avec le moins de moyens possible).

Issue du contrôle de gestion, cette définition est la plus répandue aujourd’hui. On notera que la juxtaposition de ‘contrôle’ et de ‘gestion’ est un radotage pour mieux enfoncer le clou bien usé : l’obsession de la maitrise… On notera que la performance, à l’origine, signifiait plutôt un art de bien faire. Désormais, le bien, c’est le bien réglé » (p 17).

En contraste, « la robustesse, dans sa définition dynamique, désigne le maintien de la stabilité (à court terme) et de la viabilité (à long terme). De ‘Quercus robur’, le chêne, la robustesse s’applique à des systèmes qui résistent à des fluctuations quotidiennes (par exemple le vent pour le chêne) avec un espace de viabilité plus ou moins grand sur le long terme (par exemple le gel hivernal ou la sécheresse estivale pour le chêne). Sans robustesse, pas de viabilité dans les turbulences » (p 18).

Performance et robustesse s’articulent. En période d’abondance, la performance prospère. Mais en période de pénurie, seule la robustesse permet de résister aux écarts et aux fluctuations. « Dans les fluctuations, on privilégie les marges de manœuvre à l’optimisation ». Peut-on mieux comprendre la cause de ce monde qui craque ? « Cette cause n’est pas extérieure à nous. C’est la conséquence de nos suroptimisations tous azimuts. Finalement, pour bien comprendre ce qui nous arrive, le compromis performance-robustesse ne suffit pas. Il faut aussi articuler les notions de sécurité et de contrôle » (p 20).

 

Sécurité et contrôle

« Une crise ou une rupture déclenche naturellement le besoin de sécurité. Il s’agit ici d’un besoin primaire, aussi essentiel que le besoin de se nourrir par exemple. Toutefois, trop souvent, nous transformons ce besoin de sécurité en besoin de contrôle. Or sécurité et contrôle ne sont pas interchangeables, loin de là. Un système politique autoritaire sera certainement fanatique du contrôle, mais serez-vous en sécurité pour autant ? » (p 20).

L’auteur envisage le contrôle comme la forme performante de la sécurité. Ainsi, pendant un moment les pompiers peuvent utiliser les grands moyens pour rétablir la sécurité. Mais cela suppose que par derrière, il y ait les ressources nécessaires. Dans l’approche de la robustesse, il s’agit de se placer « dans les conditions dans lesquelles le contrôle n’est pas nécessaire pour être en sécurité ». Pour cela, « il faut préserver et stimuler de grandes marges de manœuvre… Le besoin de sécurité ne doit plus se traduire par l’augmentation du contrôle, mais au contraire par du jeu dans les rouages à même d’absorber les chocs, comme un amortisseur, pour créer un plus grand espace de viabilité » (p 21).

 

Un moment critique

Aujourd’hui, nous ressentons la crise du monde actuel, ‘un monde qui craque’, Olivier Hamant nous en explique les mécanismes sous-jacents. Tout s’enchaine.

« Nourri par l’abondance des ressources, notamment fossiles, le monde est tombé dans le piège de la performance (‘résultats’, ‘efficacité’, ‘efficience’, ‘pilotage’, ‘objectifs’, ‘compétitivité’, ‘productivité’). Partout, cette trajectoire épuise les écosystèmes et génère des fluctuations de plus en plus violentes sur le plan écologique… et sur le plan social.

Face aux turbulences, nous réagissons pour résoudre les problèmes comme s’ils étaient ponctuels sans comprendre qu’il s’agit d’une crise systémique : une permacrise nourrie par le culte de la performance.

La multiplication des crises couplée à la répétition des approches réactives nous rend à la fois hypersensibles aux fluctuations (à court terme avec l’anxiété associée) et sourds aux défauts d’inadaptation (de long terme). Le piège de la performance est donc nourri par un double catalyseur : l’épuisement du monde (humain et non humain) et nos réactions court-termistes.

À cela s’ajoute la question des jeux de pouvoir. Une question machiavélique. En rationalisant les politiques sociales depuis des années et en freinant sur la culture, l’écologie ou la participation citoyenne, le pouvoir – le gouvernement français, mais aussi des exécutifs supranationaux, des grandes multinationales et des ultrariches – a réduit la robustesse des territoires. Ce culte de la performance pousse à l’addiction (le monolien) contre l’adaptabilité (multilien). La fragilité suit, et le besoin de sécurité se trouve ainsi renforcé. Pour les fanatiques du contrôle, une société de plus en plus violente appelle une doctrine sécuritaire musclée » (28-29). Olivier Hamant montre les dangers d’une politique sécuritaire tous azimuts : « Dans un monde en pleine turbulence, la doctrine du tout sécuritaire alimente d’abord la dépendance à un dictateur bienveillant et protecteur ».

Nous arrivons aujourd’hui à un moment critique. Au sens physique du terme de ‘point critique’ qui correspond à un large degré de liberté. D’un côté, la culture de la performance et de la réactivité nous a enfermés dans une voie très étroite, sans avenir. Un futur obsolète donc. Mais face à l’impasse qui se dessine, jamais le jeu n’a été aussi ouvert pour en sortir. Nous sommes à un moment qui requiert le discernement, donc l’intelligence. À nous de faire vivre dans une autre culture, celle de la sérénité » (p 29-30).

Olivier Hamant nous explique alors pourquoi et comment il a écrit ce livre. « Pour que cette grille de lecture théorique résonne avec la réalité de nos expériences de vie, rien de plus pertinent que l’incarnation dans des récits. Depuis quelques années, je commente l’actualité dans des tribunes et des commentaires sur les réseaux sociaux. En retour, les réponses des lecteurs alimentent la réflexion… ». Olivier Hamant rappelle le dicton ‘Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse’. Les textes sont répartis en deux parties : ce qui se dégrade, ce qui apparait et croit.

 

Les craquements

D’une part, « les arbres qui tombent. Les thèmes sont récurrents : hypercentralisation, monoculture, pieuvre financière, maladaptation, pouvoir démesuré, hypercontrôle, hygiènisme, autoritarisme etc. Autant de signaux d’un monde suroptimisé, donc fragile. Ce monde qui craque de toute part est aussi un environnement pavé de bonnes intentions et de ‘greenwashing’ qui nous invite à une pensée critique : une satire d’un système en roue libre, mais aussi en fin de course » (p 33). Une quarantaine de textes sont ainsi présentés aux lecteurs. Nous en présenterons quelques-uns.

 

Le premier mandat de l’ère pénurique

Olivier Hamant examine l’activité du premier mandat gouvernemental après la réélection du président Macron, lequel reconnait ‘la fin de l’abondance’. « À écouter notre ministre des transitions, l’enjeu du mandat sera de ‘sortir la France des énergies fossiles’. Ce type de discours est très consensuel, mais aussi très étroit. En particulier, les frontières planétaires qui définissent l’espace de viabilité de l’humanité sur terre, indiquent plutôt que la biodiversité et les cycles de l’azote et du phosphore sont les sujets à mettre en priorité sur la table. Ce sont les frontières que nous avons le plus dépassées et de très loin… Ce qui pose question ici, c’est plutôt le décalage abyssal entre un gouvernement qui voit la pénurie comme un problème circonscrit et résorbable, alors même que le monde économique et le monde écologique se rejoignent enfin sur le constat d’une pénurie globale et durable de toutes les ressources : pénurie de ressources non renouvelables (granulats, acier, terres rares, etc) et renouvelables (bois, blé, huiles, terres arables, eau, etc). À cela, s’ajoute une pénurie de ressources humaines sans précédent. Il va donc falloir changer de logiciel en profondeur… ». En réponse, on commence à observer des initiatives de coopération. « Cette réaction de bon sens est caractéristique du monde vivant en situation de pénurie. Souhaitons que les politiques regardent en face l’inversion économique en cours pour mieux en saisir la profondeur. Le vivant, qui contient une librairie de solutions face aux pénuries, pourrait également donner des éclairages pertinents… Confrontés à la pénurie, les êtres vivants ne deviennent pas plus efficients ; au contraire, ils se diversifient (génétiquement) ». Olivier Hamant ouvre une perspective : « Alors que faire ? Plutôt que de miser sur des structures très verticales et donc très fragiles, une solution beaucoup mieux calibrée en pénurie est de rendre aux territoires leur autonomie, c’est-à-dire comme pour le vivant, d’adopter un organisation nettement plus ‘modulaire’. Le mandat qui vient devrait être celui d’une décentralisation puissante, seule à même de répondre aux défis pluriels de pénurie. Ce mouvement est déjà là, par exemple avec le déploiement actuel des régies municipales de l’eau et des régies municipales agricoles. Ces structures ont par contre besoin d’un état qui reconnaisse leurs efforts, notamment sur le plan réglementaire. Chaque nouvelle initiative locale peut être la preuve du principe du monde robuste qui vient, à laquelle la loi devrait donner sa place… » (p 42-44).

 

La banane, le rire jaune

« Savez-vous qu’il existe plus d’un millier de variétés de banane dans le monde et que nous n’en consommons qu’une seule (dénommée ‘cavendish’) ?… De la performance aboutissant à une canalisation extrême et donc à une fragilité extrême. Aujourd’hui, ces bananes – en Asie, en Australie, en Afrique, en Amérique latine – sont massivement attaquées par la maladie de Panama (aussi appelée ‘fusariose du bananier’). Le manque de diversité génétique de ces cultures les condamne : une absurdité totale.

Plus généralement, quand on considère l’ensemble des espèces végétales, la FAO estime que nous avons perdu 75% de cultivées en cent ans, et aujourd’hui, plus de 200 espèces domestiquées ont rejoint la liste rouge des espèces menacées de disparition. Ce modèle n’a aucun sens écologique et donc, aucun sens économique, à terme.

La performance ne nourrit pas les humains, elle alimente surtout une vision extraterrestre de l’agriculture. C’est l’occasion de rappeler que la monoculture n’est pas une méthode. C’est une idéologie totalitaire.

Heureusement, les pratiques en agroécologie pour la culture de la banane sont en plein essor actuellement. Dans le cadre de circuits courts locaux, on peut avoir aussi accès à une plus grande diversité de variétés de bananes, qui sont souvent moins faciles (et donc plus chères) à transporter ». Olivier Hamant nous présente là un cas concret des dysfonctionnements générés par une performance mondialisée. « Le cas de la banane illustre en quoi la mondialisation économique est un facteur déterminant de la sélection génétique » (p 60-61).

 

Abeilles nanodrones

« Depuis une vingtaine d’années, un phénomène appelé syndrome d’effondrement des colonies – ou dépopulation de ruches – touche l’Amérique du Nord, puis l’Europe… Depuis le premier cas signalé en Pennsylvanie en 2006, plusieurs causes ont été avancées pour expliquer ce phénomène : une contamination chimique ou par des pesticides des réserves alimentaires des abeilles, un déficit de diversité génétique au sein des colonies ou encore la présence d’un parasiteEn 2025, le taux de mortalité est passé à 60%… À ces niveaux-là, ce ne sont plus seulement les apiculteurs qui sont touchés, mais la plupart des agriculteurs, la pollinisation par les abeilles étant essentielles pour de nombreuses cultures comme les pommes, cerises, melons et citrouilles ». À quel genre de recherches pourrait-on s’attendre pour y parer ? Pas à celle de remplacer les abeilles par des robots, un véritable dérèglement. « Au lieu de questionner nos pratiques (notamment le maintien des néonicotinoïdes, une classe d’insecticides systémiques neurotoxiques, le monde en accélération nous offre plutôt ‘une solution’ : le nanodrone. L’idée de remplacer des êtres vivants par des robots n’est pas neuve (c’était déjà le projet délirant de Von Neumann). C’est aussi une obsession dans le monde de la science-fiction, y compris pour les abeilles. Mais le fait que ce type de projet appliqué aux abeilles trouve des fonds, des scientifiques (du MIT), un écho dans les médias (sous un chapeau ‘Good economics’) en dit long sur notre déconnexion à la vie sur Terre. Il n’y a pas de plan (a)B(eille) ! Outre les multiples services économiques dont nous dépendons et qui dépendent des abeilles domestiques, nous pourrions aussi questionner la place que nous laissons aux abeilles sauvages, dont la diversité et les rôles dans l’économie vont bien au-delà de la seule abeille domestique » (p 98-99).

 

L’État efficace

Olivier Hamant voit aussi les effets négatifs du culte de la performance dans les déclarations répétées sur ‘l’État efficace’ : « l’objectif est de ‘rendre l’organisation administrative plus lisible, plus simple et plus efficace’ en regroupant, fusionnant et si besoin, en supprimant ‘des structures qui font double emploi dans le même champ de politique publique’. Cette stratégie est un piège systémique : le risque de rupture appelle plus de performance ; les gains de performance épuisent les ressources, ce qui alimente la crise suivante. Les crises se rapprochent et s’intensifient ». La situation française est un exemple malheureux de cette suroptimisation :

« Disparition des services publics, absence de lits dans les hôpitaux, (l’autre désert médical), épidémie de burnout dans la fonction publique, etc. La glorification de l’État efficace reflète la méconnaissance revendiquée d’une partie de nos élites actuelles pour la pensée systémique (Edgar Morin), pour les effets rebond (William Stanley Jevons) ou pour la contre-productivité de la performance (Ivan Illich)…». À l’extrême, « L’injonction de l’efficacité s’autojustifie en temps de guerre… Quand l’efficacité devient une injonction totale et permanente, on bascule dans l’autoritarisme… Dans l’Histoire, on ne peut oublier l’obsession des nazis pour l’efficacité. Le culte de l’efficacité et la culture de la guerre qu’elle génère, est nihilisme par nature ». (p 118-119).

 

Reconstruction

Après nous avoir présenté un monde qui se défait dans le culte de la performance, dans une quarantaine de textes, Olivier Hamant nous décrit une multitude d’initiatives qui se caractérisent par leur robustesse en les classant selon trois formes de comportements : jouer, interagir, faire. Il reprend l’exemple de la forêt. « Après avoir vu quelques arbres tomber, nous allons maintenant commencer à écouter la forêt qui pousse comme autant d’actes révolutionnaires dans tous les secteurs où le primat à la robustesse est donné sur la performance. Comme la murmuration d’une nuée d’oiseaux, les pionniers sont à la marge, mais ils guident le groupe, car ce sont les premiers à être exposés aux fluctuations du monde » (p 125). Les quelques textes présentés ici ne peuvent pas rendre compte de la richesse de cet ensemble.

 

S’arrêter pour dénoncer le culte de la performance

Le sociologue Harmut Rosa met en évidence l’accélération (3) dans laquelle le monde moderne se trouve entrainé et les conséquences malheureuses de celle-ci. Olivier Hamant recommande de savoir s’arrêter. « Pour sortir du culte de la performance, il faut souvent désobéir… au culte de la performance. Cela implique de s’arrêter, c’est-à-dire de créer un espace de temps libre : l’ ‘otium’ qui s’oppose, et résiste au ‘negocium’ (le temps mis au profit du profit). Le moment d’arrêt est en effet indispensable pour développer une activité réflexive contre la captologie (l’art de retenir notre attention) et l’aliénation qu’elle alimente. L’arrêt est nécessaire pour dérailler. C’est notamment ce que pensent certains lanceurs d’alerte ».

Olivier Hamant prend en exemple la nécessité d’une prise de conscience de l’asservissement de certains enfants à une ultra performance sportive.

« Un exemple particulièrement pertinent est celui des enfants sportifs qui subissent des abus (traumatisme physiques et psychologiques) des fédérations sportives, des entraineurs, des parents et finalement d’un système dédié à l’ultraperformance et à une forme d’antifragilité dystopique. Pour réussir, il faudrait se détruire (no pain, no gain). Ils et elles sont toujours plus nombreux à avoir le courage de s’arrêter pour en parler. Un signal faible d’un monde qui bascule. Comme pour la nuée d’oiseaux, quelques lanceurs d’alerte à la périphérie du groupe suffisent à tout changer. Une minorité active donne du courage aux autres et tout s’emballe. Désormais ce sont les présidents de fédération et les entraineurs délirants qui commencent à passer devant les juges » (p 145).

 

Écouter la génération Z

Jeunesse et sabotage. Tout un programme. Des jeunes plus nombreux refusent les ‘challenges’, ne montent plus l’ascenseur social en conscience, déclinent des carrières confortables en ville, s’impliquent dans des métiers plus près des territoire… Bref, un ras-le-bol du culte de la performance se fait entendre. Les signaux faibles sur le sujet prolifèrent, entre élèves ingénieurs déserteurs sur youtube et multiples formations des patrons à la déroutante Gen Z. À noter qu’il ne s’agit plus d’un mouvement périphérique, mais bien d’un mouvement de fonds qui touche toutes les classes sociales…

Le mouvement est aussi mondial, comme l’ont montré les manifestations à Madagascar ou au Maroc en 2025. Citons en particulier un mouvement précurseur : le Tang Ping, ‘s’allonger à plat’, initié en 2021 par de jeunes chinois qui refusaient d’obéir à l’injonction de travailler six jours par semaine, de 9 heures à 22 heures.

Olivier Hamant voit là un signe d’espoir. « Ce déraillement général ouvre la voie à d’autres modèles. À nous d’accompagner ce mouvement en inventant et en construisant des activités robustes au service des territoires. S’épanouir dans un monde fluctuant où les enjeux extraordinaires du monde n’ont jamais tant donné de sens à nos interactions. Les voix des jeunes ouvriraient-elles enfin une troisième voie ? » (p 167).

 

Prendre soin des sols

Ici, Olivier Hamant aborde un élément fondamental de l’équilibre écologique. « La matrice de toute civilisation, c’est le sol. Pourtant, c’est dans l’atmosphère que nous avons trouvé le principal levier de notre expansion démographique au XXe siècle. Les livres d’histoire oublient souvent un des personnages à l’impact immense sur l‘humanité : Fritz Haber et son procédé qui permet de convertir l’azote de l’air en ammonium, puis en nitrate. Aujourd’hui, on estime que ces engrais azotés nourrissent au moins deux milliards d’humains sur terre… Une réelle performance avec de nombreuses externalités négatives : coût énergétique de la production, pollution des sols et des nappes phréatiques, effondrement de la biodiversité et aliénation des paysans à une technocratie distante.

Le contremodèle agroécologique en plein développement remet tout cela en cause. Les plantes légumineuses peuvent capter l’azote de l’air grâce à des symbioses de leurs racines… Cette stratégie est plus lente, plus complexe, plus hétérogène… mais ces symbioses ne coûtent presque rien en énergie, enrichissent la matière organique des sols, participent aux services écosystémiques (dont la purification de l’eau), entretiennent la biodiversité et rendent les paysans plus autonomes ».

Cependant cette prise en compte du sol dépasse l’agriculture : « Le soin du sol ne se limite pas à l’agriculture. La désimperméabilisation des sols urbains ou la phytoremédiation (ou comment utiliser les plantes pour dépolluer les sols) sont autant de projets applicables sur n’importe quel sol. Dès lors, de nombreuses hybridations sont possibles. Par exemple, Terra Innova valorise les terres de chantiers excavées et non polluées pour recréer des sols fertiles chez les agriculteurs et réaménager les territoires… Rien de nouveau sous le soleil ! Si, le sol ! » (p 196-197).

 

Pratiquer la technodiversité et la réparation

Nous vivons aujourd’hui dans un monde technique en ressentant un besoin de fiabilité. Aussi apprécions-nous l’éclairage d’Olivier Hamant.

« Dans le cadre de la performance, les ingénieurs sont surtout au service de la performance. Dès lors, ils fabriquent des objets de plus en plus optimisés, donc de plus en plus fragiles (par exemple par la dépendance au numérique), plus compliqués, donc moins réparables, qui écrasent les technologies plus anciennes (par exemple le béton armé qui a fait disparaitre de nombreux savoir-faire). L’ingénieur de la performance nourrit l’obsolescence programmée et éloigne les citoyens de la technologie : qui peut réparer son smartphone ? »

Olivier Hamant rappelle les thèse pionnières d’Ivan Illich. « Comment sortir de l’aliénation quand nos outils sont impossibles à réparer, dépendent d’une technocratie distante ou nous enferment dans des comportements prévisibles ? Ivan Illich proposait la solution des ‘outils conviviaux’ selon la grammaire suivante : l’outil ne doit pas conduire à l’hyperspécialisation, mais doit au contraire ouvrir à une vision globale de l’activité ; L’outil doit être émancipateur, notamment en étant réparable, adaptable, évoluable localement ; l’outil ne doit pas réduire le champ d‘action personnelle, mais doit au contraire épanouir l’utilisateur ». C’est là la perspective d’une approche robuste : « Dans le monde robuste, les ingénieurs développent de tels outils conviviaux grâce à la réparabilité et à la technodiversité (différents plans, tous robustes) et ils visent l’autonomie technique des citoyens » À chaque fois, Olivier Hamant apporte des exemples.

« Un exemple : Buffalo Bycycle Utility S2 est un vélo avec une transmission à deux chaines plus faciles à réparer et qui évitent les fragilités du dérailleur. Ce système permet de se déplacer sur des routes de qualités différentes, notamment dans des pays où les infrastructures sont dégradées, pour des citoyens qui n’ont pas accès à des magasins spécialisés. Le reste du design prend en charge des marges de manœuvre importantes (pneus, porte-bagages, etc). Bref, il est à visée robuste ». Un autre exemple : « l’extraordinaire travail de l’atelier paysan qui accompagne le monde agricole dans l’auto-construction et la réparation des outils dans un réseau d’entraide et d’autonomie collective » (p 202-203)

 

L’État robuste

Dans ce livre, selon sa problématique, Olivier Hamant aborde une grande variété de sujets. En fin de course, il revient au thème de l’État déjà abordé dans son texte sur l’État efficace : qu’est-ce qui peut rendre un État robuste ? Il envisage la faillite d’un État comme le produit de l’égocentrisme du groupe dirigeant et sa fixation sur une idéologie inadaptée. « Le moteur de la faillite, c’est le MOI au service d’obstinations idéologiques… Un État failli, c’est un État ou le ‘je’ tue le ‘jeu’ (démocratique)… Un État robuste, c’est au contraire un État ou le ‘jeu’ crée du ‘nous’. Un État qui bascule de la posture de meneur (descendant) à la posture de facilitateur (émergent). Les solutions que l’État robuste produit sont en général moins coûteuses financièrement (grâce aux dépenses évitées par les politiques sociales, écologiques et économiques) »… « L’État robuste emprunte les chemins de la coopération, des liens humains et de l’intelligence collective. Mais cela implique qu’il existe d’ores et déjà le robuste dans les territoires ». Ici, Olivier Hamant donne deux exemples de villages pionniers :

-Langouet, un village reconnu pour son engagement pour l’écologie en Bretagne : logements sociaux, cantine 100% bio et locale, maisons potagers, jardins de formation en permaculture, café associatif, centrale solaire, pépinière d’activités centrée sur l’économie sociale et solidaire, voiture électrique partagée, interdiction des pesticides.

-Ungersheim, un autre laboratoire de la transition en Alsace : ramassage scolaire par calèche tirée par un cheval, qui participe aussi aux travaux d’arrosage et d’entretien des jardins maraichers où son crottin sert d’engrais, lancement de la première monnaie locale de la région (le radis), site de la plus grande centrale solaire d’Alsace, etc.

 

Ce livre est une ressource

Pour nous faire part de sa vision, comment dans un nouveau contexte de pénurie la performance est contre-productive et génère des effets néfastes, et comment, au contraire, la robustesse permet d’assurer une fiabilité dans un monde limité et fluctuant, Olivier Hamant a écrit plusieurs livres où il expose méthodiquement son approche ; il s’exprime par ailleurs dans des vidéos. Ce livre récent, ‘Chroniques d’un monde qui craque’, occupe une place à part dans cette production. C’est un recueil de textes qui suivent et commentent l’actualité dans un style engagé. Ces textes sont très nombreux, autour de 90, entre des rubriques : ouvrir, lire, observer, jouer, interagir, faire, explorer. Les situations abordées sont très variées comme le montre le tout petit échantillon que nous avons présenté. Ce livre montre ainsi combien l’approche d’Olivier Hamant se révèle pertinente dans un champ très vaste. C’est aussi un état d’esprit qui s’y manifeste et nous interpelle. Voici un livre à fréquenter.

J H

 

  1. De la culture de la performance à la culture de la robustesse : https://vivreetesperer.com/de-la-culture-de-la-performance-a-la-culture-de-la-robustesse/
  2. Olivier Hamant. Chroniques d’un monde qui craque. Odile Jacob, 2026
  3. Face à une accélération et à une chosification de la société : https://vivreetesperer.com/face-a-une-acceleration-et-a-une-chosification-de-la-societe/
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