Créativité et sagesse

https://ref.lamartinieregroupe.com/media/9782021474848/grande/147484_couverture_Hres_0.jpgLe parcours d’Angélique Kidjo du Bénin à une vie internationale

 Un petit livre vient de paraître dans une nouvelle collection : « Je chemine avec Angélique Kidjo » (1). Ainsi, à travers des entretiens avec Sophie Lhullier, nous découvrons le parcours et le témoignage d’une chanteuse réputée internationalement. La collection elle-même mérite attention. Elle est destinée aux jeunes. « Comment trouve-t-on sa voie ? Quand nous demande-t-on ce qui nous anime, ce qui nous donnerait envie de nous lever le matin ? D’ou l’idée de partager l’exemple de possibles, de récits de vie de personnalités très différentes, mais toutes libres et passionnées ». En fait, le public s’étend bien au delà des jeunes, à tous ceux qui se veulent à l’écoute, en mouvement.
Nous avons découvert la personnalité d’Angélique Kidjo à travers le message d’une amie sur facebook . Effectivement, ce livre nous présente un récit de vie particulièrement instructif à double titre : il nous présente un témoignage où nous voyons un fil conducteur ; sagesse et éthique, et, en même temps, il nous permet de mieux comprendre comment un nouveau monde est en train de se construire, un  monde en transformation où chacun d’entre nous compte et est appelé à jouer un rôle constructif. Il y a là une lecture, tonique, encourageante, à partager.

Un parcours international

Le parcours d’Angélique Kidjo nous est présenté dans une introduction (p 8-9) : Elle nait au Bénin en 1960, deux semaines avant l’indépendance. « Elle y vit une enfance entourée de parents ouverts et d’une fratrie de musiciens ». Toute petite fille, elle commence à chanter. Dans une ambiance favorable, elle apparaît très vite sur scène. Et « elle devient une star au Bénin à 19 ans ». « En 1983, ne pouvant plus s’exprimer en tant qu’artiste en raison de la dictature, Angélique Kidjo décide de fuir en France pour continuer à chanter librement. Elle repart à zéro, s’inscrit dans une école de jazz où elle rencontre son futur mari, Jean Hebrail. Depuis, ils n’ont cessé de travailler ensemble. En 1991, elle sort son premier album français : « Logozo » dont le succès est immédiat et international. ». En 1998, Angélique et son mari s’installent aux Etats-Unis où ils vivent depuis lors. La créativité musicale d’Angélique Kidjo s’y déploie brillamment. Elle réalise de nombreux albums « intimement liés à l’histoire de l’Afrique et aux droits humains ». « Elle associe, avec brio, la beauté des musiques traditionnelles d’Afrique à l’énergie et à la vivacité des musiques contemporaines. Par le chant, elle cherche à rassembler les peuples et les cultures, à pacifier les relations… ». Angélique Kidjo est également engagée socialement. « Elle est ambassadrice de bonne volonté de l’Unicef depuis 2002. Pour elle, tant que l’éducation ne sera pas devenus la priorité de tous les adultes, le justice et la paix ne pourront pas régner dans le monde. C’est pourquoi, elle a créé en 2006 sa fondation Batonga qui oeuvre en faveur de l’éducation secondaire des jeunes filles africaines.

Une source inspirante.

L’éducation d’Angélique dans une famille pionnière.

 Au cours de cet entretien, on découvre combien la famille d’Angélique joué un rôle majeur dans sa formation et son orientation.

Non seulement cette famille l’a encouragé dans le développement de ses dons et ses talents, mais elle a participé à l’adoption de valeurs fondatrices. Il y a là un fait original, car cette famille était particulièrement ouverte. Ainsi a-t-elle reçu une éducation « atypique », orientée vers la bienveillance, l’accueil et le respect de la femme. Son père croyait hautement à l’importance de l’éducation scolaire, envoyant à l’école ses nombreux enfants, les filles comme les garçons. Il appelait sa fille à réfléchir par elle-même, mais aussi à tenir compte des autres et à savoir se remettre en cause. « J’ai été éduquée dans cette logique d’associer la tête et le cœur à toute réflexion » (p 12). Et aussi, son père manifestait une attitude de bienveillance et de compréhension.   Un jour qu’Angélique s’était violemment emportée en découvrant la réalité de l’apartheid, son père lui a dit :  Tu as le droit d’être en colère et de ne pas comprendre pourquoi il y a l’apartheid en Afrique du sud, mais jamais je ne te laisserai aller vers la haine et la violence… Que veux-tu ? Comment vois-tu la vie ?  Tu veux un monde de guerre perpétuelle ou tu veux que l’on arrive un jour à comprendre que nos différences sont nos forces et pas nos faiblesses… » (p 31). Angélique a réfléchi et a réécrit la chanson qui faisait problème.  Son père respectait la vocation de sa femme à la tête d’une compagnie de théâtre. Angélique a intégré celle-ci à l’âge de six ans. « La personne que je suis a commencé à se construire là » (p 13). Son père et sa mère étaient féministes. « Sa mère a élevé ses garçons de la même manière que les filles (p 12).

Angélique s’est interrogée sur la personnalité « atypique » de ses deux parents.  Elle y voit l’influence des ses deux grands-mères, veuves très jeunes et qui sont devenues des « femmes fortes » engagées dans une activité marchande.

Un autre élément est intervenu dans la formation d’Angélique : la présence d’une nombreuse fratrie. Ses frères jouaient tous d’un instrument  et ils étaient très engagés dans la musique. Angélique a  chanté depuis la petite enfance et elle a grandi en écoutant beaucoup de musique depuis la musique traditionnelle jusqu’à pratiquement toutes les musiques du monde » (p 13). Ainsi, ce livre nous éclaire sur le contexte dans laquelle la personnalité d’Angélique s’est forgée. Et, de plus, dans la sympathie éveillée par cette lecture, nous apprenons beaucoup  sur la civilisation africaine et sur son évolution.

 

Toute créativité

Un parcours musical exceptionnel

A 23 ans, Angélique arrive en France. Elle réussit une adaptation difficile en s’engageant dans une formation musicale et c’est dans une école de jazz qu’elle rencontre Jean Hebrail, bassiste, compositeur qui devient son mari.  De rencontre en rencontre, elle trouve une reconnaissance et une aide pour s’exprimer. Angélique nous décrit cet univers et rend hommage à ceux qui ont choisi de travailler avec elle. Ses albums rencontrent de grand succès. Ce fut le cas de «  Logozo » en 1991. Des concerts en résultent jusqu’en Australie. Dea tournées s’organisent autour de ces succès comme « Agolo » (terre nourricière). En 1998, Angélique et son mari s’installent aux Etats-Unis où ils vont résider jusqu’à aujourd’hui. Elle y réalise une trilogie musicale sur l’esclavage (p 66). Aujourd’hui, la réputation d’Angélique Kidjo est internationale. Ainsi, on lui a demandé de chanter devant un parterre de chefs d’état lors du centenaire de l’armistice du 11 novembre 2018 (2).

Cette carrière musicale témoigne d’un dynamisme considérable. En effet, il n’y a pas seulement une grande créativité artistique, mais il y a aussi une intense activité relationnelle. Celle-ci se manifeste notamment dans le travail quotidien avec de nombreux collaborateurs. « Choisir le bon manager et le bon producteur, c’est capital dans la profession ». Et pour ses albums, il y a chaque fois un choix de partenaires, de musiciens. « On ne se fait pas tout seul, jamais. Beaucoup de soutiens m’ont ouvert les voies. J’essaie de ne jamais l’oublier. C’est pour cela que je fais le maximum pour aider autour de moi » (p 65). Sur la scène, il y a également une relation intense avec le public. « On n’est jamais artiste seul. Sans public, il n’y a pas d’artiste. Tu crées à partir de ce qui est au fond de toi, de ce que tu as vécu, mais aussi ce que d’autres ont vécu et de ce que tu as vécu à travers eux » (p 102).

Au total, il y a un fil conducteur, c’est l’inspiration. «  Quand on écrit, comme dit Philip Glass, c’est du domaine de l’inconnu. Ce n’est pas toi qui décide du moment où les mots ou la musique doivent sortir.  Et quand ça vient, il faut essayer de préserver tel quel ce qui arrive » (p 102).

 

L’Afrique au cœur

 Angélique vient d’une famille africaine avancée dans l’affirmation du respect des autres, du respect des femmes. Son témoignage nous fait part de l’exemple donné par son père et par sa mère dans l’héritage d’une lignée de grand-mères, « femmes puissantes ». C’est un rappel de l’influence de choix personnels bien au delà du présent immédiat, car Angélique a porté ensuite ces valeurs de respect, ce refus de la haine et de la violence. Et de même, la vocation musicale d’Angélique s’enracine dans sa famille. Elle s’inscrit également dans le contexte de la culture africaine.  C’est au Bénin qu’elle a appris la musique. Et, dans sa réussite de chanteuse, elle a repris l’héritage des rythmes africains et elle a écrit ses chansons dans des langues africaines. Elle nous dit parler quatre langues du Bénin : le fon, le yoruba, le goun et le mina (p 83). L’œuvre d’Angélique Kodjo a porté haut la culture musicale africaine qu’elle retrouve également dans la diaspora et, particulièrement, dans la descendance de l’esclavage présente en Amérique des Etats-Unis au Brésil en passant par les Antilles. Dans ce mouvement, Angélique Kodjo a réalisé une trilogie musicale sur l’esclavage.

Dans cet entretien, elle nous rappelle maintes fois cette histoire douloureuse dont nous méconnaissons trop souvent la charge et l’importance. « la violence de nos sociétés est un héritage de l’esclavage… On commence seulement à se poser la question de savoir pourquoi l’Afrique, un continent riche (en matières premières, en forces  vitales), compte le plus de pauvreté. L’exploitation des richesses de l’Afrique par les pays occidentaux perpétue ce système inégalitaire auquel il faut mettre fin. Et si on commence à examiner l’histoire économique mondiale, on se rend compte que c’est le travail des esclaves qui a financé la richesse des pays occidentaux et a fondé un capitalisme inhumain. Aux Etats-Unis, les esclaves ont travaillé quatre cent ans sans être payés… Tant que cette réalité historique ne sera pas reconnue, nous ne pourrons pas progresser parce que le poison de l’humiliation et de la déshumanisation des africains restera au cœur des sociétés » (p 127-128). « Il faut également se souvenir que jusqu’à la Renaissance, on trouvait en Afrique, des sociétés, des royaumes, de l’architecture d’un niveau comparable à l’Europe. Tout un pan africain de l’histoire de l’humanité a été occulté pendant longtemps (p 128-129).

Angélique Kidjo porte l’Afrique dans son cœur. Déjà décrite, c’est la présence de l’Afrique dans ses chants et sa musique. Ainsi, dans un album comme « Djin Djin », elle a voulu partager sa culture béninoise avec des musiciens béninois actuels. (p 76). Et puis, elle est également engagée socialement au service de l’Afrique à l’Unicef et dans la fondation Batonga qui œuvre pour l’éducation  secondaire des jeunes filles en Afrique.

Une sagesse. Une éthique

Des valeurs vécues au quotidien

Au tout début de l’interview, Angélique Kidjo proclame une vision universaliste de l’être humain : « Avant d’être femme, avant d’être noire, je suis un être humain » (p 12). Et elle rappelle ensuite son vécu familial où elle a appris le respect des autre qui est aussi le respect de la femme et qui se manifeste par une hospitalité ouverte. Elle y a appris également à rejeter la haine et à refuser la violence.

Le respect des autre, c’est aussi le respect de soi-même, et par là même, une hygiène de vie. Cette hygiène de vie lui paraît  indispensable dans son métier de chanteuse. « Les cordes vocales sont comme les muscles » (p 95). Il y a  donc des règles de vie importantes : bien dormir, avoir une alimentation saine, ne pas fumer ou boire de l’alcool. Depuis une dizaine d’années, Angélique pratique la méditation. « Tous les voyages que j’ai fait, m’auraient tué sans la méditation » (p 97).

La sagesse, c’est aussi ne pas s’enorgueuillir : « Savoir rester humble….Tu es au service de ton inspiration. Laisse ta chanson se faire. Cette vulnérabilité te permet de saisir clairement ce dont tu as envie…. Quand l’inspiration se présente, le moment est tellement fugace que si tu n’adoptes pas une posture d’humilité, tu risques de passer à côté » (p 103-104).

Angélique Kidjo trouve des joies intenses dans son métier de chanteuse.  C’est le plaisir de chanter, le bonheur d’être en scène (p 104), mais c’est aussi le travail d’équipe. Angélique est très sensible à l’accueil du public. Il y a des personnes qui se mettent en mouvement parce qu’elles trouvent une énergie, une espérance dans les chansons d’Angélique.

Il y a une dynamique de vie dans ses chansons. Angélique déplore l’individualisme qui règne en France, une attitude très différente de celle qui prévaut en Afrique. « Quand je rencontre quelqu’un chez moi dans ma ville à Cotonou, on se dit bonjour, on se répond… Quand je suis arrivée en France, quand je rencontrais les voisins de l’immeuble dans les escaliers et que je leur disais bonjour, ils se collaient au mur comme si j’allais les agresser..  Ne rien voir, ne rien dire, ne rien entendre, c’est souvent ça pour moi, les pays riches » (p  108-109).

Angélique Kidjo a toujours eu un sens aigu de la justice, mais très jeune, elle a découvert le danger de la violence (p 25). Et elle a adopté le même refus de la haine que celui de ses parents. « Chanter est ma responsabilité. Il ne faut pas la prendre à la légère. Il ne faut pas chanter la haine » (p 117). « Que demande l’amour ? Déjà que l’on s’aime soi-même avec ses défauts et ses qualités, que l’on soit prêt à être vulnérable et rejeté dans cet amour, pour ensuite retrouver la force dans ce rejet. La haine ne demande rien. La haine se nourrit de la haine . La colère, même à toute petite dose, se transforme rapidement en un problème insurmontable. Puis tu commences à haïr et  le temps que tu alimente cette haine, tu ne sais même plus pourquoi elle  est apparue. Tu entres dans le vortex de la haine qui va te broyer parce qu’elle n’apporte que violence et destruction. La haine nait de la peur. De quoi avons nous peur ? (p 131-132).

Angélique et Jean ont une fille, Naima, grande maintenant. Naima a reçu une éducation internationale incluant ses origines béninoises. La manière dont Angélique parle de l’éducation de sa fille témoigne de ses valeurs. « Ce que j’espère lui avoir transmis, c’est cette valeur fondamentale : « Aime-toi, respecte-toi et respecte les autres. Et ne fais jamais subir à autrui ce que tu ne voudrais pas subir toi-même » (p 142).

« Je chemine avec Angélique Kidjo » : La conversation qui se déroule à travers l’interview est très agréable à suivre. Elle suscite de la sympathie et elle est aussi très instructive.

Certes nos goûts musicaux sont différents les uns des autres. On ne se reconnaît pas nécessairement dans telle musique. Mais n’y a-t-il pas là aussi à apprendre du nouveau ?

Voici un livre qui élargit notre vision.

Nous y apprenons la vitalité créative de l’Afrique, la richesse de la civilisation africaine.

Cette richesse s’exprime notamment dans la musique et nous en y voyons ici la dimension internationale.

Ce livre nous rappelle également l’ampleur des méfaits de l’esclavage. C’est une réalité que nous avons trop tendance  à oublier.

Voici également un message tonique. C’est l’importance des choix et des attitudes personnelles. Parce qu’un père et une mère ont choisi le respect des autres et, à une échelle plus vaste, le respect de la femme, un sain féminisme,  leur fille Angélique, a pu trouver là une inspiration et se déployer dans une vie ouverte et créative. Au delà de son pays d’origine, elle nous apporte un message de paix dans une convivialité internationale.

Si il y a aujourd’hui beaucoup d’ombre dans ce monde, il y a aussi de la lumière. Angélique Kidjo nous apporte une dynamique de vie qui vient nous éclairer. Oui, le titre du livre est bien choisi : « Je chemine avec Angélique Kidjo ». Angélique nous accompagne.

J H

  1. Angélique Kidjo. Je chemine avec Angélique Kidjo. Entretiens menés avec Sophie Lhuillier. Seuil, 2021
  2. Angélique Kidjo a écrit précédemment des mémoires : « La voix est le miroir de l’âme » (2017) Elle est interviewée à ce sujet : https://www.youtube.com/watch?v=DDKEr1FLfFs
  3. « Pour le 11 novembre, Angélique Kidjo a ému les spectateurs ave la chanson de « Blewu » : https://www.youtube.com/watch?v=j5jk4sr6Upg

En lutte pour l’autonomie alimentaire dans une ville africaine : Bangui

https://oubanguimedias.com/wp-content/uploads/2021/05/184146193_1969286729889465_5214458422780581924_n-912x640.jpgInterview de Rodolphe Gozegba

Docteur en théologie après la soutenance d’une thèse sur Jürgen Moltmann, un pionnier de la théologie écologique, Rodolphe Gozegba est rentré dans son pays, la Centrafrique, en décembre 2020. Avec une association déjà à l’œuvre : A9, il a immédiatement commencé à entreprendre une action de sensibilisation pour la  réalisation d’une autonomie alimentaire dans la ville de Bangui. Rodolphe répond ici à quelques questions.

A quels besoins, le développement de l’autonomie alimentaire à Bangui répond-il ?

Tout d’abord je voudrais vous remercier pour l’intérêt que vous portez à mon pays la Centrafrique, qui est en souffrance depuis de nombreuses années. Mais au début de l’année 2021, celle-ci s’est encore exacerbée. Par la coupure en raison de conflits politiques de la route d’approvisionnement venant du Cameroun et du Tchad, le pays et surtout la capitale Bangui ont frôlé la famine. La capitale ne recevait plus de denrées même essentielles. Sa dépendance alimentaire vis-à-vis de l’extérieur devenait flagrante.

L’association A9 dont l’objectif est d’améliorer la vie quotidienne des Centrafricains par la réalisation de 9 actions à plus ou moins long terme a décidé de commencer par cette première action d’urgence : permettre à la capitale puis au pays tout entier d’acquérir son autonomie alimentaire. Cette première opération est intitulée «  Nourris ta ville en 90 jours ».

Quel accueil cette action a-t-elle rencontré et rencontre-t-elle aujourd’hui?

L’association A9 a été lancée officiellement dans la capitale de Bangui le 23 avril 2021, sous le parrainage de la Mairie de Bangui. Je profite d’ailleurs de la présente pour adresser encore mes plus vifs remerciements à monsieur le Maire et à tout le Conseil municipal pour l’accueil chaleureux et efficient qu’ils nous ont réservé.

Durant cette journée, nous avons présenté les objectifs de l’association et avons explicité devant nombre de journalistes et de personnes à haute responsabilité des domaines publics ou privés l’opération « Nourris ta ville en 90 jours ».

Le projet a fait l’objet d’un très bon accueil, d’autant plus qu’il coïncide avec les préoccupations actuelles de la mairie de Bangui et du gouvernement.

Après un premier travail de sensibilisation, dans quelle étape expérimentale, cette action entre-t-elle aujourd’hui?

Comme vous l’avez compris, les autorités locales, à travers la Marie de Bangui, approuvent le projet et appuient l’initiative d’A9.

Il nous appartient maintenant d’engager concrètement cette action en nous tournant vers les habitants de la capitale. Il est essentiel que ceux-ci se sentent concernés et s’investissent dans la réalisation effective de cette opération.

Pour ce faire, A9 va organiser arrondissement par arrondissement (Bangui compte au total 8 arrondissements) la sensibilisation des Banguissois pour les inciter à mettre en culture les lopins de terre à côté de leur maison qui sont actuellement pour l’essentiel d’entre eux laissés inexploités.

Le travail de A9 va s’étaler sur plusieurs mois où elle devra être disponible pour former, répondre aux questions, encourager, motiver de nouveaux adhérents, organiser des évènements valorisant le travail accompli (concours du plus beau jardin, du plus beau légume, concours de dessin, création d’un marché permettant la vente du surplus de récolte…).

A9 souhaite aussi distribuer des graines aux adhérents à titre d’encouragement et même des outils, tels une bêche ou une houe, à ceux qui sont trop pauvres pour l’acquérir par leurs propres moyens.

A cet effet, A9 a déjà lancé récemment par radio un appel au don d’outil et est en attente des résultats.

Dans quel esprit, cette campagne se déroule-t-elle?

Cette opération doit être perçue comme essentielle. Elle va permettre aux Banguissois d’acquérir leur autonomie alimentaire et de ne plus être dépendants de l’extérieur pour se nourrir. Elle va aussi jouer un grand rôle économique dans la mesure où cette agriculture urbaine – pour lui donner le nom qu’elle mérite – peut non seulement nourrir une population qui parfois n’a les moyens que de manger une fois par jour, mais aussi créer des emplois ou en tous cas donner un complément de revenus.

Nous espérons beaucoup pouvoir toucher les jeunes personnes (jeunes femmes et jeunes hommes) souvent sans travail, faute d’en trouver, et de leur permettre ainsi de se créer une source de revenus dont ils pourront être fiers.

Dans ces débuts, une phase évidemment difficile, comment envisager un soutien de cette action à l’échelle internationale?

Vous le savez, la réalité est toujours là ! Tout projet aussi magnifique soit-il, aussi primordial surtout soit-il, nécessite de l’argent. A9 a investi jusqu’à présent ses fonds propres, ceux qui lui ont été confiés par ses membres de la première heure. Mais le projet est tellement vaste que toute aide sera la bienvenue : plus nous serons nombreux à croire en ce projet, et à y travailler, plus vite il pourra avancer et donner de fruits rapidement.

Interview de Rodolphe Gozegba
par Jean Hassenforder

 

Voir aussi sur Vivre et espérer

En route pour l’autonomie alimentaire
https://vivreetesperer.com/en-route-pour-lautonomie-alimentaire/
Et un article de Rodolphe Gozegba dans : Oubangui medias : https://oubanguimedias.com/2021/05/14/centrafrique-dr-rodolphe-gozegba-lautonomie-alimentaire-peut-etre-acquise-en-90-jours/?fbclid=IwAR0OfusKC5Ctnd1E8Xq57TSbwGDsARj4rXiTDQ4dThMWtuZpuTsYCn0sJ5k

 

 

 

Paul : sa vie et son œuvre, selon NT Wright

https://productimages.worldofbooks.com/0281078750.jpgUne nouvelle vision du monde, une nouvelle manière de croire à la suite de Jésus, mort et ressuscité

 Les grands penseurs du passé nous inspirent encore aujourd’hui. Paul, au départ Saul de Tarse, puis souvent appelé saint Paul ou l’apôtre Paul fait partie de ces penseurs, bien qu’il ait été aussi un homme d’action, pionnier des premières communautés chrétiennes dans le monde gréco-romain.

Mais pourquoi nous intéresser à Paul aujourd’hui ? Dans un contexte ou le christianisme institutionnel décline, non sans rapport avec un ordre patriarcal et hiérarchique, on regarde de plus en plus aujourd’hui vers la dynamique du christianisme dans les deux premiers siècles, la période de l’« invention du christianisme » selon le titre d’un ouvrage collectif consacré à ce thème (1). On y remarque que la référence à Jésus apparaît très tôt après son départ, dès le début des années 50 dans les épitres de Paul, bien avant la rédaction des évangiles. Paul ne crée pas seulement des églises dans le monde gréco-romain, il se fonde sur la mort et la résurrection de Jésus et l’interprète comme un événement déterminant dans l’histoire du monde. Quelle signification pour nous aujourd’hui ? Or, un grand exégète britannique et par ailleurs, auteur de nombreux livres, N T Wright vient d’écrire une biographie de Paul (2) qui répond à nos questions.

 

Un nouveau monde en gestation

Au départ N T Wright dissipe un malentendu. Dans le passé et jusque dans la jeunesse de l’auteur, beaucoup de chrétiens percevaient le christianisme dans une perspective de salut individuel : « aller au ciel au moment de la mort » ; être « sauvé » et être « glorifié », pour reprendre les termes de Paul, signifiait « aller au ciel ». C’était une attente en rapport avec des « questions médiévales ». « Le cadre de la terre et du ciel a été une construction du haut Moyen Age ». Or, « Les chrétiens du premier siècle n’attendaient pas que leurs âmes quittent le monde présent matériel ». Ce qui était premier pour Paul et les nouveaux chrétiens, c’était « la venue conjuguée du ciel et de la terre dans un grand acte de renouveau cosmique dans lequel les corps humains seraient renouvelés pour prendre leur place dans ce nouveau monde » (p 8). Paul a une vision nouvelle de l’histoire. Il parlait de l’histoire comme ce qui arrive dans le monde réel : le monde de l’espace, du temps et de la matière. Il était un juif qui croyait dans la bonté de la création originelle et à l’intention du Créateur de renouveler ce monde. Son évangile de salut portait sur le Messie d’Israël comme cela avait été promis dans les psaumes. Ce que Dieu avait fait en Jésus et à travers lui c’était un mouvement « ciel et terre » et non d’offrir un espace extra-terrestre.

 

Le message de Paul

N T Wright nous rapporte la vie de Paul dans un univers multiculturel. Mais le message de Paul n’est pas une synthèse philosophique. Il se fonde sur un événement, la mort et la résurrection de Jésus, et il s’enracine dans la culture juive, dans une histoire. Cette histoire est « l’histoire d’Israël comme enfants d’Abraham, Israël choisi par Dieu, choisi dans le monde, mais également Israël choisi pour le monde, Israël, le peuple de la Pâques sauvé de l’esclavage, le peuple avec lequel Dieu a fait alliance, le peuple à travers lequel toutes les nations seront bénies » (p 18). A l’époque, des signes donnent à penser que pour beaucoup de juifs, la Bible n’était pas d’abord un ensemble de règles et de prescriptions, mais un grand récit ancré dans la création et dans l’alliance et avançant dans l’ombre de l’inconnu (p 18). Et cette histoire n’était pas terminée. Elle était accompagnée de promesses et débouchait sur une espérance : un nouvel exode, une nouvelle restauration (p 19). Dans la révélation de Jésus, mort et ressuscité, Paul envisage cette histoire dans une perspective universaliste. Ainsi va-t-il appeler les juifs comme les non-juifs à entrer dans le mouvement de Jésus. Ainsi les épitres nous proposent un message à la dimension du monde entier. N T Wright évoque plusieurs textes de la Bible qui inspirent cette approche. Ainsi le psaume 2 : « Tu es mon fils. Aujourd’hui je t’ai engendré. Demande-moi et je te donne les nations en héritage, pour domaine, la terre toute entière ». Paul croit qu’à travers Jésus, sa mort et sa résurrection, le Dieu Un a vaincu toutes les puissances néfastes exerçant une emprise sur le monde. Et le pardon est accordé à tous. Cela signifie que tous les hommes, et pas seulement les juifs, sont libres pour adorer le Dieu Un. « Il n’y a plus de barrières entre juifs et non juifs » (p 79) ;

 

Des communautés nouvelles. Un nouveau genre de vie

 Les nouvelles communautés qui apparaissent rassemblent des juifs et des non-juifs dans un nouveau genre de vie. Elles dépassent et traversent les frontières de « la culture, du genre, de l’ethnie, du milieu social », elles sont contre-culturelles, une réalisation unique à l’époque. (p 91). Ce mouvement est « profondément dépendant de « la présence et de l’inspiration puissante du Saint Esprit », dans le déploiement d’une grande énergie (p 93). Le nouveau genre de vie, qui apparaît ici, sera, dans le long terme, le point de départ d’un changement des mentalités et d’une révolution sociale politique, telle que nous la décrit l’historien britannique, Tom Holland, dans son livre : « les chrétiens. Comment ils ont changé le monde » (4). « La vision de Paul était celle d’une société dans laquelle chacun travaille pour tous et tous pour chacun » (p 427).

 

Genèse d’une théologie

 Cependant l’apport principal de ce livre ne nous parait pas là. Ce livre n’étudie pas seulement la vie de Paul dans les différente étapes de sa vie, la fondation des communautés et la rédaction des lettres qu’il leur adresse : les épitres, mais il analyse l’inspiration de ces épitres dans leur apport retentissant. Ce qu’il nous dit, c’est que la pensée de Paul se fonde sur l’événement de la vie, de la mort et de la résurrection de Jésus, qu’elle s’appuie sur le récit biblique en proclamant l’accomplissement du plan divin à long terme (p 119). « Le Créateur du monde a réalisé en Jésus la chose qu’il avait promise, accomplissant le récit ancien qui remonte à Abraham et à David… Les échecs sont maintenant surmontés. La mort du Messie a vaincu les puissances qui asservissaient à la fois les juifs et les gentils et sa résurrection a lancé un nouvel ordre du monde « sur terre comme au ciel ». Il y a maintenant un seul peuple, le peuple du Messie (p 130).

Si ce message a été écrit dans un lointain passé, il nous paraît qu’il demeure actuel aujourd’hui. Il peut être entendu par ceux qui gardent une mémoire malheureuse d’une religion qui se détournerait du monde et trierait les personnes dans leur destinée. Il peut être entendu par nous tous en quête de boussole dans un monde incertain. A partir de la mort de la résurrection de Jésus, c’est une dynamique de vie qui s’exprime là. La théologie de l’espérance que nous apporte par ailleurs Jürgen Moltmann (4) s’appuie sur cette dynamique. Elle s’inscrit dans cette perspective « eschatologique ». Elle met en valeur la « nouvelle création » qui est en route en Christ. Et comme l’exprime Jürgen Moltmann, c’est une religion tournée vers l’avenir. On retrouve ici la vision de Paul : une dynamique de vie.

J H

  1. Sous la direction de Roselyne Dupont-Roc et Antoine Guggenheim. Après Jésus. L’invention du christianisme. Albin Michel, 2020
  2. N T Wright. Paul. A biography. Harper One, 2018
  3. Comment l’esprit de l’Evangile a imprégné les mentalités occidentales et quoiqu’on dise, reste actif aujourd’hui : https://vivreetesperer.com/comment-lesprit-de-levangile-a-impregne-les-mentalites-occidentales-et-quoiquon-dise-reste-actif-aujourdhui/
  4. Jürgen Moltmann est très présent sur ce blog. Un blog : Vivre par l’Esprit, est spécialement dédié à son œuvre théologique : https://lire-moltmann.com

Une émotion à surmonter : la peur

Une approche psycho-spirituelle de Thomas d’Ansembourg

Si on compte sept émotions de base parmi lesquelles la peur, la colère, la tristesse, la joie, la peur est l’une de celles qui est la plus difficile à gérer. Dans une série de courtes vidéos interview chez les « dominicains de Belgique », Thomas d’Ansembourg dont on sait sur ce blog combien son apport (1) est innovant et encourageant, parle de plusieurs émotions et ici de la peur (2). Son enseignement est précieux.

La peur, un indicateur à prendre en compte

 « La peur est une des émotions les plus récurrentes. Elle indique bien sûr un besoin de sécurité. Lorsque nous avons peur, c’est que nous ne nous sentons pas en sécurité. Le besoin de sécurité est fondamental pour tout être vivant et, bien sur, particulièrement pour nous, êtres humains qui sommes assez fragiles et donc, nous avons besoin de savoir comment prendre soin de notre besoin de sécurité qui peut se vivre sur différents plans. Ce peut-être un besoin de sécurité physique, un besoin de sécurité matérielle ou un besoin de sécurité affective et relationnelle ».

Thomas d’Ansembourg envisage la peur comme un clignotant (un clignotant sur un tableau de bord), « un clignotant par rapport à un besoin qui n’est pas satisfait, le besoin de sécurité ». « Pour pouvoir dépasser la peur, cela nous demande de pouvoir l’écouter ». Thomas nous invite à visualiser cette attitude d’écoute par le geste de rapprocher une chaise, « pouvoir nous asseoir à coté de notre peur » et dialoguer avec elle. « Viens ici ma peur. Qu’est ce que tu as à me dire ? C’est quoi ton message ? ». « Et la plupart du temps, si j’écoute, je vais recevoir son message : j’aurais besoin de faire confiance dans la vie, de faire confiance dans les gens, de faire confiance à mon ‘enfant’, de faire confiance à moi ». Elargir notre champ de. discernement… « Assez souvent, la peur renseigne sur un besoin d’estime de soi. L’estime de soi, ce n’est pas un petit besoin. 90% de la population éprouve un besoin d’estime de soi. C’est un besoin que j’ai eu moi-même à travailler en entrant en thérapie : trouver une juste estime de moi. Pour ce qui est d’avoir peur de la pression sociale des jugements, des critiques et d’arriver à trouver sa façon, son autonomie, nous avons besoin d’apprendre ».

La peur peut être apprivoisée à travers des dialogues réguliers. « La peur est comme un chien de garde dans une maison. Elle nous avertit d’un danger. Peut-être que tu vas trop vite, peut-être trop lentement. Fais attention à ceci. Fais attention à cela. On va écouter le message du chien de garde. Cela, c’est le dialogue intérieur. Et ensuite, j’ai compris le message et alors je renvoie la peur parce que j’ai compris.

Ce qui est précieux, ce n’est pas de ne pas avoir peur. C’est ne pas avoir peur d’avoir peur. Nous pouvons acquérir une plus grande capacité de cohabiter avec cette émotion, à la dépasser. Le risque, c’est que le chien de garde prenne toute la place. Beaucoup de gens sont terrorisés par la peur. Ecouter le message, ajuster le comportement, reconnaître la peur pour sa fonction, cela ne tombe pas du ciel. Ce sont des apprentissages à faire petit à petit ».

 

Une confiance à développer

 Thomas d’Ansembourg nous propose une vision positive : « Dans mon expérience d’accompagnement des personnes… je réalise que l’enjeu est de taille : Nous avons à faire confiance dans la beauté et la bonté de la Vie. La maman qui a peur de tout, qui a peur que tout arrive, qui interdit aux enfants de sortir, est bien intentionnée, mais elle est tellement terrorisée qu’elle n’a pas confiance dans la vie. Elle pourrait étouffer ses enfants et casser leur confiance en soi. Elle a donc besoin, pour encourager leur confiance en soi, de retrouver elle-même la confiance en elle. J’ai besoin d’apprendre à faire confiance dans la Vie. La Vie ne veut pas du mal. La Vie veut du bien. Et donc, il y a une dimension spirituelle de la peur. Plus nous entrerons dans une connaissance profonde de nous-même, la dimension du souffle qui nous habite, la dimension d’appartenance à ce projet magnifique qui va bien au delà de nous et qu’on appelle la Vie, plus nous fréquenterons les régions qu’on appelle Dieu, mais qu’on peut appeler l’Infini ou le Tout,  plus nous sentirons que tout cela est soutenant, aimant et nous veut du bien. Inversement, en pensant à ma pratique, quand on n’a pas conscience de cela, quand nous nous sentons seuls, coupés, sans appartenance, alors nous commençons à avoir peur de tout. Il y a donc une dimension d’ouverture psycho-spirituelle qui nous permet… de tabler profondément de tout son être sur le fait que la vie nous veut du bien et d’entrer dans une voie d’expansion de nous-même ».

 

Des chemins différents

 L’interviewer pose alors une question à Thomas d’Ansembourg : « Certains d’entre nous ont plus peur que d’autres . Comment peut-on expliquer cela ? C’est notre histoire personnelle ? Ce sont nos blessures ? ». « Il y a tout un cocktail d’éléments dans ce genre de choses : notre histoire personnelle, la manière dont on a grandi. Il y a les modèles qu’ont donné les parents (plutôt inquiets ou plutôt confiants…). Cela est très impressionnant, cela fait impression ». Les parents peuvent se demander « quels modèles ils donnent à leurs enfants : modèles de peur ou modèles de confiance, d’expansion, d’ouverture »…

« Arrivons-nous complètement indemnes ?… Je trouve intéressant d’ouvrir cette possibilité. Peut-être que je peux observer cela pour le démanteler petit à petit. Nous avons un libre examen. Et si nous prenons conscience de nos peurs, nous pouvons les démanteler » . L’interviewer évoque la psychologie transgénérationnelle. « Effectivement, nous pouvons reproduire des scénarios qui ont été vécu par nos grands-parents, nos arrière grands-parents et même des grands oncles. Donc c’est intéressant de ne pas subir l’avenir, de ne pas dire : je suis comme cela, je ne changerai pas. Non, nous avons un pouvoir de transformation considérable si nous portons les choses à la conscience et c’est cela l’enjeu… »

 

Un message de confiance

« L’idée que je porte chèrement dans mon cœur, c’est que nous avons la capacité de traverser les défis qui nous gênent. J’en suis convaincu. L’image de l’oiseau sur la branche peut nous aider. L’oiseau sur la branche n’a pas tellement confiance dans la branche parce qu’elle pourrait casser à tout moment, car fragile, un peu pourrie… L’oiseau a surtout confiance dans sa capacité de reprendre son envol si jamais la branche tombe. C’est à cela que j’invite les personnes : prendre conscience dans notre capacité à reprendre notre envol, à rouvrir nos ailes à dépasser les risques, si jamais risque il y avait.

Là, il y a vraiment la capacité d’un citoyen beaucoup plus inspiré et donc inspirant, un citoyen beaucoup plus pacifié et donc pacifiant parce qu’il a acquis cette confiance en soi, qu’il n’est plus dans le stress, l’agitation qui génèrent tellement de confusion aujourd’hui. »

La peur s’exprime parfois collectivement. Ainsi l’interviewer évoque le racisme. N’est-ce pas la peur de l’altérité, de la différence ? « Oui, bien sur, c’est une forme de peur : racisme, intégrisme, radicalisme, retour à la lettre du texte, aux traditions du passé… Tout cela c’est la peur de l’ouverture, du cheminement, de l’éveil, de la transformation… C’est une difficulté à accepter la nouveauté, le changement, la vie telle qu’elle et non pas telle qu’on voudrait qu’elle soit, accepter le cours des choses, être joyeux de ce qui est plutôt que de ce qui n’est pas… Donc on voit bien qu’il y a un travail psycho-spirituel de connaissance de soi, d’élargissement du discernement, d’ancrage dans nos valeurs, d’ouverture à la vie spirituelle qui peut nous aider à dépasser la peur sans la nier, mais à la dépasser, pour mieux vivre, une vie plus valide, plus généreuse… ».

Cette interview de Thomas d’Ansembourg est une ressource qui vient nous aider à affronter nos ressentis de peur. Elle est accessible et ouverte à tous. Le message chrétien nous invite également à ne pas craindre et à faire confiance. « Ne crains pas » est un des appels les plus répandus dans la parole biblique. Il est très présent dans l’Évangile. Ainsi parle Jésus : « Ne crains pas. Crois seulement » (Marc 5.36)(3). Ici, le remède à la peur, c’est la confiance, cette dernière étant présente dans l’étymologie du mot croire (4). Sur ce blog, on trouvera un témoignage d’Odile Hassenforder qui raconte, combien, dans une épreuve de santé, elle a été encouragée par quelqu’un qui ne disait pas aux autres : « bon courage », mais « confiance », « Dame confiance »… (5). L’élan de vie dont parle Thomas d’Ansembourg rejoint cette inspiration. Cette interview sur la peur comme émotion nous entraine dans une démarche psycho-spirituelle.

J H

  1. Thomas d’Ansembourg, sur le blog : Vivre et espérer : « Face à la violence, apprendre la paix » (avec des liens aux autres interviews de Thomas d’Ansembourg sur ce blog) : https://vivreetesperer.com/face-a-la-violence-apprendre-la-paix/
  2. Interview de Thomas d’Ansembourg sur la peur  chez les dominicains de Belgique : https://www.youtube.com/watch?v=ujFSylfXkJA
  3. « Ne crains pas. Crois seulement » Un commentaire : https://passlemot.topchretien.com/ne-crains-pas-crois-seulement-mc-536-la-foi-nechou/
  4. A propos du verbe croire : https://www.rabbin-daniel-farhi.com/ambiguite-du-verbe-croire/1021
  5. « Dame confiance » sur : Vivre et espérer : https://vivreetesperer.com/dame-confiance/ Un écho à cet article : « Un message qui passe à travers les rencontres » : https://vivreetesperer.com/odile-hassenforder-sa-presence-dans-ma-vie-un-temoignage-vivant/

Une pratique de la joie

Selon Thomas d’Ansembourg

Thomas d’Ansembourg, que nous rencontrons fréquemment sur ce blog (1), nous parle des émotions dans plusieurs interviews vidéos chez « les dominicains de Belgique ». Parmi les émotions, il y a la peur (2), la tristesse, la colère, mais il y a aussi la joie (3). Nous pouvons bien rejoindre Thomas d’Ansembourg lorsqu’il déclare qu’il y a « une énergie magnifique dans la joie », mais alors comment la cultiver ?

La joie, est-ce possible ?

A partir de son expérience d’accompagnement de nombreuses personnes, Thomas d’Ansembourg peut estimer que « nous sommes joyeux par nature ». Les enfants ne sont-ils pas naturellement joyeux ? « Pourquoi les adultes ont-ils souvent déserté cette joie là ? ».

Il y a certes des explications en rapport avec la culture. « Les difficultés d’accès à la joie, à la joie durable que l’on peut reproduire et que l’on peut utiliser pour orienter sa vie, cette difficulté d’accès à la joie tient à ce que j’appelle la culture du malheur ». Nous avons grandi dans « une culture ambiante qui est plutôt basée sur les rapports de force » et qui hérite d’une mémoire collective rappelant des guerres, des épidémies, la mortalité infantile… « Tout cela s’est encodé dans notre inconscient ». Thomas d’Ansembourg en voit l’expression dans une inquiétude latente qui implique un repli : « On n’est pas là pour rigoler ». Cela joue comme un « vaccin anti-bonheur ». « On a envie d’être joyeux, mais on n’y accède pas ». Si on est joyeux, ce n’est pas pour longtemps. Car « on a peur d’un retour de manivelle ». « On espère le bonheur, mais on n’y accède pas. On ne s’y autorise pas ». Comme nous avons peur que la joie nous échappe, instinctivement, c’est nous-même qui nous la retirons. Comme cela, nous avons l’impression d’avoir du pouvoir sur notre propre vie. C’est ce qu’on appelle un mécanisme d’auto-sabotage. C’est peu connu. Seulement, si nous savions cela, nous pourrions observer un mécanisme de désamorçage et le réamorcer avant qu’il ne s’enclenche.

J’en parle en connaissance de cause m’étant moi-même retrouvé dans des mécanismes d’auto-sabotage que je n’imaginais pas du tout. Vous m’auriez demandé : « Qu’est-ce que vous cherchez à vivre », j’aurais répondu : j’ai envie d’être joyeux. J’ai envie d’être heureux. Mais je n’avais pas vu que c’était moi qui était en cause. J’attribuais mon problème aux autres, à mon travail, à ma compagne… J’avais du mal à identifier  tout ce qui m’empêchait d’être joyeux ».

 

Apprendre à vivre davantage dans la joie.

Comment apprendre à être dans un état de joie de plus en plus régulier, ce qui n’empêche pas la traversée des difficultés, car nous ne vivons pas dans un monde idéal et nous devons faire face aux contrariétés. « Cependant, je crois que notre intention, notre sentiment profond, c’est de goûter de la joie malgré ces passages difficiles, de conserver de la joue à l’intérieur de soi. Comment apprendre cela ? Thomas d’Ansembourg reprend ici un petit exercice de dialogue avec un sentiment symbolisé par un fauteuil à côté de lui. « Apprendre à côtoyer la joie, à lui faire de la place. Je la goûte, je la savoure, je conjure la culture du malheur… ».

Thomas nous invite à observer les moments de la journée ou nous ressentons de la joie. « Si je suis heureux parce qu’il y a du soleil le matin, parce que le temps est beau, cela veut dire que j’aime la beauté, j’aime la douceur, j’aime la chaleur. Ce ne sont pas là des valeurs négligeables : beauté, douceur, chaleur. Qu’est-ce que je vais faire dans la journée pour reproduire et restaurer cela ?…. »

« Si j’ai partagé un repas avec quelques amis, je vais observer ce qui m’a rendu joyeux : l’amitié, la fidélité, la connivence, la rencontre authentique, la vulnérabilité que chacun accueille chez l’un, chez l’autre… Et j’aime cela. C’est comme cela que je veux vivre. Et donc dans mes rapports, je vais instaurer ou réinstaurer authenticité, intériorité, acceptation de la vulnérabilité, franchise… Je recrée parce que la joie me dit que c’est par là que je veux aller. Je l’instaure. »

Et si, pendant le week-end, j’ai promené les enfants dans la forêt et que je me suis enchanté, je vais décoder ce que me dit ma joie : nature, beauté, silence, présence des enfants… J’ai besoin de garder cela même quand je prends les transports en commun. J’ai besoin de garder le goût de l’émerveillement : regarder les gens, m’intéresser à leur vie… J’ai besoin de goûter le vivant partout où je suis et pas seulement dans une belle forêt, mais aussi dans le métro. Goûter le fait que je suis dans une communauté humaine qui est en marche, qui est en route… ». Ainsi, il est bon de décoder les moments de joie parce qu’ils nous indiquent notre fil rouge, comme une courbe croissante de cette joie que nous voudrions vivre.

« Accompagnant des personnes depuis vingt cinq ans, c’est ma conviction que nous cherchons à vivre cet état de joie profonde que j’appelle toujours un état de paix intérieure, de plus en plus stable, de plus en plus transportable dans les péripéties de la vie, un état de paix intérieure qui se révèle contagieux, généreux. Je pense que c’est notre véritable humanité d’apprendre à trouver cet état de paix intérieure qui permet d’être rayonnant, d’être contagieux dans notre état d’être. Cela ne nie pas les difficultés. Cela ne nie pas les tensions, les moments de désarroi. Mais plus je sais bien traiter ma colère, ma tristesse, ma peur, des parties de moi, pas tout moi, plus je sais écouter ces parties de moi, moins elles m’encombrent. Et plus mon espace qui est la joie prend de la place, s’installe, s’instaure, se stabilise. Pour moi, notre vraie nature, c’est d’être dans un état de plus en plus fréquent de joie intérieure. Et j’observe, dans mes lectures, que la plupart des traditions disent la même chose : être joyeux dans un monde vivant et être contagieux de notre joie ». A ce stade, l’interviewer rappelle la parole de Jésus : « Je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance ».

 

Pourquoi un univers médiatique si peu propice à une expression de joie ?

Constatant une avalanche de mauvaises nouvelles dans les médias, une situation peu propice à une expression de joie, l’interviewer questionne Thomas d’Ansembourg sur cet état de chose. « On se plaint de cette offre de mauvaises nouvelles, mais je pense qu’il n’y aurait pas d’offre si il n’y avait pas de demande. Qu’est-ce qui fait qu’on demande cela ? Une des manières de l’expliquer, à partir de mon travail d’accompagnement, si la vie me paraît plate, ennuyeuse, si je ne fais pas les choses que j’aime, si je sens pas le tressaillement de la vie, si tout me paraît morose, quand je rentre le soir et que j’allume mon petit écran, il y a des catastrophes, il y a des éboulements, il y a des guerres, je me sens vivant parce que je ne suis pas mort. Il y a un effet de comparaison. Je ne me sens pas vivant par l’intérieur, mais par différence avec la mort, avec la tragédie. Nous avons besoin de nous rééduquer par rapport à ce phénomène d’être fasciné par l’horreur et d’attendre cela. Il y a ce phénomène de la culture du malheur. Nous savons ce qui ne va pas. Nous savons nous plaindre, nous lamenter, mais nous ne savons pas bien nous réjouir et nous réjouir durablement. C’est un système de pensée ». Thomas nous invite à imaginer des médias qui diffuseraient autant de bonnes nouvelles que de mauvaises, et cela, bien sûr, en rapport avec la réalité. Mais pour un avion qui s’écrase, des milliers et des milliers arrivent normalement à bon port… « Il y a des prodiges de technologie et de savoir faire humain et cela mériterait notre émerveillement, notre admiration » « Si les gens des médias réinstauraient un peu plus d’équité entre bonnes et mauvaises nouvelles, je pense que cela changerait significativement l’énergie du monde ». Et d’ailleurs, nous savons bien que lorsque nous entendons des bonnes nouvelles qui nous concernent, cela nous dynamise. Thomas rappelle les bienfaits de la gratitude (3). Il y a un rapport entre savoir vivre des moments de gratitude et une meilleure santé. « C’est citoyen que d’apprendre à se réjouir profondément pour pouvoir transformer les choses ».

Dans cet entretien, Thomas d’Ansembourg vient nous rejoindre dans les émotions qui abondent dans notre vie quotidienne. Et il y en a une, la joie qui est un tremplin pour une vie heureuse, tournée vers le bon et vers le beau. Cependant , dans le monde où nous vivons, les circonstances auxquelles nous devons faire face, la joie est souvent étouffée par d’autre émotions. Elle est également empêchée par une culture héritée d’un passé douloureux : une « culture du malheur » comme une culture du deuil et du sacrifice. Thomas d’Ansembourg vient nous aider à y voir clair, à lever les obstacles qui font opposition à la joie et à reconnaître celle-ci en désir d’émergence dans notre vie. Comme cet entretien fait référence à l’apport de traditions religieuses en faveur de la joie, rappelons l’appel de Jésus : « Je vous ai dit cela afin que ma joie soit en vous et votre joie soit complète » (Jean 15.11). Et, en 2013, le pape François publie un texte sur « la joie de l’Evangile » (4). Si l’on pense que l’être humain est fondamentalement un être en relation, avec lui même, avec les autres humains, avec la nature et avec Dieu, alors on imagine que la joie résulte de la qualité et de l’harmonie de ces relations. Dans les chemins où la joie se découvre, il y a cette levée des obstacles à laquelle nous invite Thomas d’Ansembourg.

 

  1. Face à la violence, apprendre la paix (avec des liens à d’autres articles rapportant sur ce blog la pensée de Thomas d’Ansembourg) : https://vivreetesperer.com/face-a-la-violence-apprendre-la-paix/
  2. Une émotion à surmonter : la peur
  3. Thomas d’Ansembourg : la joie : https://www.youtube.com/watch?v=B5vyHlEDU04
  4. Evangelii Gaudium : http://www.vatican.va/content/francesco/fr/apost_exhortations/documents/papa-francesco_esortazione-ap_20131124_evangelii-gaudium.html