par jean | Sep 11, 2012 | ARTICLES, Expérience de vie et relation, Société et culture en mouvement |
Vers une société participative
« Petite Poucette » de Michel Serres.
Puisqu’à travers internet, le savoir est en voie de devenir accessible à tous, les conditions de l’enseignement s’en trouvent changées. Jusqu’ici, « un enseignant, dans sa classe ou son amphi, délivrait un savoir qui, en partie, gisait déjà dans les livres. Il oralisait de l’écrit… Sa chaire faisait entendre ce porte-voix. Pour cette émission orale, il demandait du silence. Il ne l’obtient plus… » (p 35). Et, ici, Michel Serres, lui même professeur dans l’enseignement supérieur, parle d’expérience. Aujourd’hui, « le bavardage vient d’atteindre le supérieur où les amphis débordés par lui, se remplissent, pour la première fois de l’histoire d’un brouhaha permanent… » ( p 35). Petite Poucette ne lit, ni ne désire ouir l’écrit dit. Celui qu’une ancienne publicité dessinait comme un chien n’entend plus la voix de son maître. Réduite au silence depuis trois millénaires, Petite Poucette, ses sœurs et ses frères, produisent en chœur désormais un bruit de fond qui assourdit le porte-voix de l’écriture… Pourquoi bavarde-t-elle ? Parce que, ce savoir annoncé, tout le monde l’a déjà… En entier. A disposition. Sous la main.. Nul n’a plus besoin des porte-voix d’antan, sauf si l’un, original et rare, invente » (p 36).
Et de fait, il y ainsi un changement majeur dans le rapport entre l’offre et la demande.
« Jadis et naguère, enseigner consistait en une offre. Exclusive, celle-ci n’eut jamais le souci d’écouter l’avis ou les choix de la demande… Fini. Par sa vague, le bavardage refuse cette offre pour annoncer, pour inventer, pour présenter une nouvelle demande, sans doute d’un autre savoir… L’offre sans demande est morte ce matin. L’offre énorme qui la suit et la remplace reflue devant la demande. Vrai de l’école, je vais dire que cela le devient de la politique. « (p 37).
Michel Serres nous invite à entendre une voix qui monte, la voix d’une multitude qui est en train de s’émanciper des formatages et des conduites imposées et cherche à s’exprimer. Dans le passé, « Tout le monde semblait croire que tout coule du haut vers le bas, de la chaire vers les bancs, des élus vers les électeurs, qu’en amont, l’offre se présente et que la demande, en aval, avalera tout… Peut-être, cette ère a-t-elle eu lieu. Elle se termine sous nos yeux, au travail, à l’hôpital, en route, en groupe, sur la place publique, partout… Libérée des relations asymétriques, une circulation nouvelle fait entendre les notes, quasi musicales, de sa voix » (p 52)
Michel Serres met en évidence les faits précurseurs. Il nous montre les faits significatifs. Il nous invite à voir au delà des pesanteurs qui nous affectent encore. Effectivement, l’expression est en train de se développer à toute allure. « Tout le monde veut parler. Tout le monde communique avec tout le monde en réseaux innombrables. Ce tissu de voix s’accorde à celui de la Toile, les deux bruissent en phase. (p 59).
Il y a quelque part dans l’approche de Michel Serres, une démarche prophétique. Il nous montre les voies d’une émergence et il sait s’indigner face aux cynismes qui se réfèrent à un passé mortifère. « Petite Poucette apostrophe ses pères : Me reprochez-vous mon égoïsme, mais qui me l’enseigna ? Vous-même avez-vous su faire équipe ?… Vous vous moquez de nos réseaux sociaux et de notre emploi nouveau du mot « ami »… Mais n’y a-t-il pas de la prudence à se rapprocher des autres de manière virtuelle pour moins les blesser d’abord ? » (p 60). Et de rappeler les appartenances sanguinaires qui ont prévalu dans le passé : « Sanguinaires, ces appartenances exigeaient que chacun fit sacrifice de sa vie.. A ces appartenances nommées par des virtualités abstraites : armée, nation, église, peuple, classe, prolétariat, famille, marché, dont les livres d’histoire chantent la gloire sanglante, je préfère notre virtuel immanent qui ne demande la mort de personnes » (p 61-62).
Oui, une société nouvelle est en train de naître. Face à de grandes machines publiques ou privées qui imposent leur puissance géante au nom d’une prétendue compétence, les « Petits Poucets », les gens d’aujourd’hui ont désormais accès à une information qui leur permet d’en savoir plus ou autant que les puissants. « Le partage symétrise l’enseignement, les soins, le travail…Le « collectif » laisse la place au « connectif »… (p 65). Mais en même temps, Michel Serres dénonce les forces qui s’opposent à cette évolution, et notamment, les travers de la société du spectacle. N’y a-t-il pas là une forme d’intoxication collective qui distrait et endort les esprits à travers un étalage de superficiel, de clinquant, de spectaculaire, et parfois aussi une excitation des pulsions les plus négatives.
« Débute une nouvelle ère qui verra la victoire de la multitude anonyme sur les élites dirigeants bien identifiées, du savoir discuté sur les doctrines enseignées, d’une société immatérielle, librement connectée sur la société du spectacle à sens unique » (couverture)
J.H
Suite de la précédente contribution : La grande mutation dans la transmission du savoir. Suite dans deux prochaine contributions : Vers un nouvel usage et un nouveau visage du savoir. Regard nouveau pour un monde nouveau.
par jean | Sep 11, 2012 | ARTICLES |
« Petite Poucette » de Michel Serres
Désormais, à travers la Toile, nous avons accès à un savoir objectivé et organisé . Et, en même temps, l’usage de ce savoir développe les compétences des usagers. Certes, on entend bien qu’un accompagnement pédagogique est nécessaire. Michel Serres évoque l’invention de la pédagogie par les grecs au moment où est intervenue l’invention de l’écriture. Mais il affirme aussi sa confiance dans l’évolution naturelle des usages : « Ne dites surtout pas que l’élève manque des fonctions cognitives qui permettent d’assimiler le savoir distribué notamment à travers internet puisque justement ces fonctions se transforment avec le support et par lui. Par l’écriture et par l’imprimerie, la mémoire, par exemple, muta au point que « Montaigne voulut une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine » (p 20).
Le nouveau mode d’accès à la connaissance n’est-il pas accompagné par une transformation dans notre maniement de celle-ci et aussi dans notre fonctionnement mental ? Michel Serres nous ouvre à la compréhension des transformations en cours. Cette découverte est impressionnante. Puisque les nouveaux modes d’accès nous aident à assumer des fonctions que jusqu’ici nous avions assumées seuls et à coût élevé, Ils nous déchargent de certaines obligations et ouvrent la voie au développement de facultés nouvelles qui, jusque là, étaient latentes. « Entre nos mains, la boite ordinateur contient et fait fonctionner ce que nous appelions jadis nos « facultés » : une mémoire plus puissante mille fois que la notre, une imagination garnie d’icônes par millions, une raison aussi puisque autant de logiciels peuvent résoudre cent problèmes que nous n’aurions pas résolus seuls… Que reste-t-il ? L’intuition novatrice et vivace. Tombé dans la boite, l’apprentissage nous laisse la joie d’inventer » (p 28). Petite Poucette médite : « Ma pensée se distingue du savoir, des processus de connaissance maintenant externalisés dans l’ordinateur… Mieux, je pense, j’invente si je me distance ainsi de ce savoir et de cette connaissance… » (p 34). Dans l’espace ainsi ouvert par une décharge des tâches anciennes, un potentiel nouveau se révèle ». N’ayant pas à travailler dur pour apprendre le savoir puisque le voici jeté là… objectif, collecté, collectif, connecté, accessible à loisir », la voie est ouverte pour « une intelligence inventive, une authentique subjectivité cognitive ».
Et, par ailleurs, cette mutation de la communication n’entraîne pas seulement une révolution mentale, elle induit des transformations profondes dans l’organisation des savoirs eux-mêmes, par exemple leur mode de présentation, et même la manière dont ils mettent en œuvre les processus de la pensée.
Sur ces questions qui vont si loin, Michel Serres émet des réflexions profondes et brillantes. Ces quelques pages modifient notre entendement et nous interrogent. Et, de plus, les formules imagées de Michel Serres induisent des prises de conscience. Il nous montre que notre rapport au savoir change . Autrefois, le savoir rare, monopolisé par une élite, était en même temps sacralisé. Tout a changé. « Nous obéissions au savoir auquel les maîtres eux-mêmes se soumettaient. Eux et nous, le considérions comme souverain et magistral.. En hautes majuscules, la philosophie parlait même parfois du Savoir absolu. Il exigeait donc du dos une inclination soumise comme celle de nos ancêtres, courbés devant le pouvoir absolu des rois de droit divin… « (p 38)
Michel Serres nous décrit une transformation des attitudes . Il y a une « libération des corps ». On a quitté l’époque où « la focalisation de tous vers l’estrade…reproduit dans la pédagogie celle du prétoire vers le juge, du théâtre vers la scène, de la cour royale vers le trône, de l’église vers l’autel, de l’habitation vers le foyer…de la multiplicité vers l’un. Sièges serrés, en travées pour les corps immobilisés de ces institutions cavernes » (p 39). Mais aujourd’hui, dans l’aise de l’accès au savoir, « les corps se mobilisent, circulent, gesticulent, appellent, s’interpellent… » (p 40). C’est une réalité nouvelle que Michel Serres nous décrit dans une brillante et étonnante formule : « Jadis prisonniers, les Petits Poucets se libèrent des chaînes de la caverne multimillénaire qui les attachaient, immobiles et silencieux, à leur place, bouche cousue, cul posé » (p 41).
En profondeur, ce sont les attitudes mentales qui se transforment.Les modes de connaissance changent, et avec eux, l’organisation même du savoir. Ainsi, l’ordre qui quadrillait le savoir est en train de s’effacer. C’est un changement à la fois social et intellectuel que Michel Serres observe en mettant en cause les cloisonnements universitaires (p 41-42). « Pratique et rapide, l’ordre peut emprisonner pourtant. Il favorise le mouvement, mais à terme, il gèle… Le disparate a des vertus que la raison ne connaît pas. L’air pénètre dans le désordre comme dans un appareil qui a du jeu. Or ce jeu provoque l’invention…. Il faut changer de raison. Le seul acte intellectuel authentique, c’est l’invention » (p 44- 45). Il critique les excès de l’abstraction. « L’idée abstraite revient à une économie grandiose de la pensée… ». Elle maîtrise la complexité du réel, mais au prix d’un appauvrissement de notre prise en compte de celui-ci . « L’objet de la cognition vient de changer. Nous n’avons pas un besoin obligatoire de concept. Parfois, pas toujours. Nous pouvons nous attarder aussi longtemps que nécessaire devant les récits, les exemples et la singularité, les choses elles-mêmes… Du coup, le savoir offre sa dignité aux modalités du possible, du contingent, des singularités. Encore une fois, certaine hiérarchie s’effondre… L’ordre des raisons encore utile, certes, mais parfois obsolète, laisse place à une nouvelle raison, accueillante au concret singulier…au récit » (p 46-47).
J.H
Suite des deux précédentes livraisons sur ce ce blog : La grande mutation dans la transmission des savoirs. Vers une société participative. Prochaine livraison : un regard nouveau pour un monde nouveau.
par jean | Sep 11, 2012 | ARTICLES, Expérience de vie et relation, Société et culture en mouvement |
Un regard nouveau pour un monde nouveau
« Petite Poucette » de Michel Serres.
On mesure, à la lecture de ce compte-rendu l’importance que nous accordons à ce livre. En effet, en présence d’une réalité qui change, il nous aide à changer notre regard. Mais il ne s’agit pas d’un changement limité. De fait, nous sommes engagé dans une mutation qui induit et requiert une révolution mentale. Michel Serres est un bon guide, car il n’est pas seulement un bon observateur, mais aussi un épistémologue, connaisseur des méthodes et des résultats de la science. Ce livre est aussi le fruit d’une aptitude à la sympathie. Il sait voir avec le cœur. Et c’est pourquoi, en communion avec Petite Poucette, il est capable de regarder vers l’avenir et donc d’en percevoir la venue. Certes, on peut s’interroger sur telle ou telle proposition, mais il y a dans ce livre une dimension épique qui suscite l’émerveillement. Aussi, cette pensée interpelle les acteurs dans différents champs d’activité.
Dans bien des domaines, nous sommes confrontés aux blocages et aux résistances des mentalités. Combien le monde de l’école est encore loin aujourd’hui de l’horizon qui s découvre à travers le livre de Michel Serres. En politique, il y a bien quelques figures pionnières qui évoquent la démocratie participative et l’intelligence collective. On pense, par exemple, à Ségolène Royal. Il y a un long chemin à parcourir.
Et, dans le domaine religieux, combien les institutions sont encore, pour la plupart, modelées par l’héritage du passé : hiérarchie descendante de haut en bas, sacralisation des formulations, communication asymétrique. La mentalité patriarcale est encore prégnante. Alors, là aussi des voix s’élèvent pour libérer le message de vie porté par l’Evangile, de la gangue religieuse dans lequel il est trop souvent enfermé. On entend bien Michel Serres lorsqu’il évoque : « l’intuition novatrice et efficace » (p 25) par delà l’encombrement des connaissances. Les formulations rigides, répétitives, impératives, sans lien avec la vie et enfermées sur elles-mêmes sont de plus en plus contestées. Un nouvel entendement apparaît et se répand. Ainsi, aux Etats-Unis, Diane Butler Bass vient de publier un livre sur « Le christianisme après la religion » (1). Elle met en évidence les effets pervers des dogmatismes et elle met en évidence le développement d’une « foi expérientielle » Cette valorisation de l’expérience ne rejoint elle pas celle de l’intuition ? On peut évoquer ici la démarche pionnière du théologien Jürgen Moltmann. Dès les années 1970, il a écrit un livre intitulé « Le Seigneur de la danse » (2). Ce livre nous parle de jeu et de liberté. Il évoque la Sagesse de Dieu qui déclare : « Je faisais ses délices, jour après jour et je jouais sans cesse devant lui » (Proverbes 8.30) . Moltmann mentionne le philosophe grec Héraclite : « La cours du monde est un enfant qui joue et qui place les pions ça et là. C’est un royaume de l’enfant ». Cet éloge du jeu rappelle une des intuitions de Michel Serres qui est rejoint par Moltmann dans sa critique des excès de la pensée analytique.
Théologien de l’espérance, Jürgen Moltmann nous permet de regarder vers l’avenir en voyant l’oeuvre de Dieu qui vient vers nous et nous invite à aller de l’avant (3). Dans son livre, « Petite Poucette », Michel Serres nous décrit l’émergence d’une « nouvelle manière d’être et de connaître » . C’est un phénomène nouveau et de grande ampleur. « Libérée des relations asymétriques, une circulation nouvelle fait entendre les notes, quasi musicales, de sa voix (p 52). Tout le monde communique avec tout le monde en réseaux innombrables. Ce tissu de voix s’accorde à celui de la Toile, les deux bruissent en phase » (p 59). La pensée de Jürgen Moltmann nous apporte en écho un éclairage théologique. « L’essence de la création dans l’Esprit est par conséquent la « collaboration » et les structures manifestent la présence de l’Esprit dans la mesure où elle font connaître « l’accord général »… Etre vivant, signifie exister en relation avec les autres. Vivre, c’est la communication dans la communion ». (4)
Bien sûr, il y a aujourd’hui des menaces, des tensions, des peurs. D’ailleurs, Michel Serres a écrit également un livre sur « Le Temps des crises » (5) : « Mais que révèle le séisme financier et boursier qui nous secoue aujourd’hui ? Si nous vivons une crise, aucun retour en arrière n’est possible. Il faut donc inventer de nouveau » (6). « Petite Poucette » nous montre un vieux monde en train de dépérir et un nouveau monde en train de naître. Comme les institutions censées nous apporter du sens sont elles-mêmes engoncées dans l’héritage du passé, c’est le message initial qui se rappelle à nous en écho à la révolution mentale en cours aujourd’hui. Et quel est ce message ? C’est la figure de la Pentecôte. « Ils furent tous remplis de l’Esprit et se mirent à parler dans différentes langues selon que l’Esprit leur donnait de s’exprimer » (Livre des Actes 2.4). Et leurs paroles furent entendues et comprises par des gens du monde entier. Pour nous, il y a une analogie entre cette expérience initiale de l’Esprit et l’effervescence qui se manifeste aujourd’hui et que Michel Serres décrit en ces termes : « Pour la première fois de l’histoire, on peut entendre la voix de tous. La parole humaine bruit dans l’espace et le temps » (p 58).
J H
(1) Christianity after religion. The end of the church and the birth of a new spiritual awakening. Harper One, 2012. Mise en perspective sur le site de Témoins : « La montée d’une nouvelle conscience spirituelle ». .http://www.temoins.com/etudes/la-montee-d-une-nouvelle-conscience-spirituelle.-d-apres-le-livre-de-diana-butler-bass-christianity-after-religion.html
(2) Moltmann (Jürgen). Le Seigneur de la danse. Essai sur la joie d’être libre. Le Cerf, 1972 (Foi Vivante). Réédité .
(3) Vie et œuvre de Jürgen Moltmann d’après son autobiographie : « A broad place » : « Une théologie pour notre temps » sur le site : « L’Esprit qui donne la vie » http://www.lespritquidonnelavie.com/?p=695
(4) Jürgen Moltmann est l’auteur de plusieurs livres en rapport avec le thème de cet article : « L’Esprit qui donne la vie » et « Dieu dans la création » (Editions du Cerf). Les citations sont empruntées au livre : Dieu dans la création (p 25 et p 15)
(5) Serres (Michel). Le temps des crises. Le Pommier, 2009. (Manifestes)
(6) Cette recherche de nouveauté est en cours selon les compétences des uns et des autres . Ainsi l’économiste, Daniel Cohen vient de publier un livre : « Homo economicus… », où il met l’accent sur les dégradations et les menaces, et notamment sur les incidences néfastes de la montée des inégalités au cours des dernières décennies. Son appréciation d’internet est mitigée (p 157-161). A raison, Daniel Cohen montre les conséquences fâcheuses de la prédominance du modèle de « l’homo economicus » : « Dans l’équilibre entre compétition et coopération, il faut redonner vie à la seconde en réenchantant le travail, en remettant à plat les frontières du gratuit et du payant, en repensant la coopération internationale, à commencer par celle de l’Europe » (p 206): Cohen (Daniel). Homo economicus, prophète (égaré) des temps nouveaux. Albin Michel, 2012. Nous renvoyons également ici à la vision prospective et dynamique de Jérémie Rifkin dans son livre : « La Troisième Révolution industrielle » . Sur ce blog : https://vivreetesperer.com/?p=354 Michel Serres, bien au fait de la conjoncture actuelle, ne méconnaît pas les menaces actuelles, mais, dans la prise en compte à la fois d’une histoire de longue durée et de la mutation technologique et culturelle actuelle, il choisit de proposer une vision positive, prospective et mobilisatrice.
Suite et fin des trois contributions précédentes : La grande mutation dans la transmission des savoirs. Vers une société participative . Vers un nouvel usage et un nouveau visage du savoir.
par jean | Août 30, 2012 | ARTICLES, Expérience de vie et relation, Société et culture en mouvement |
Témoignage d’une enseignante auprès d’étudiants de sections électronique, informatique.
Hélène Delahaye est professeur de culture générale dans un IUT électronique, informatique. Elle a pour mission, d’une part de développer la culture générale des étudiants, et, d’autre part, de les préparer aux grandes demandes de communication de la vie professionnelle, par exemple préparer une synthèse de documents, rédiger une lettre de motivation pour une embauche, préparer une soutenance de stage…etc
Hélène a une formation de professeur de lettres, et, après de nombreuses années dans l’enseignement secondaire, en lycée, elle a accédé à ce poste dans l’enseignement supérieur. Au départ, Hélène a effectué des études de lettres, car elle aime beaucoup la littérature. Elle apprécie tout particulièrement la littérature du XIXè etXXè siècles, notamment le roman qui témoigne de l’évolution sociale depuis deux siècles. « C’est, par exemple, Balzac qui rapporte le passage de l’Empire à la Restauration, la révolution industrielle, l’installation des banques, la construction du monde de l’argent. Au XXè siècle, une femme écrivain, Annie Ernaux, nous parle de la condition des femmes, et, dans un livre récent : « Les années », elle retrace, à travers une sorte d’autobiographie, l’extraordinaire changement de ces trente dernières années ».
Dans l ‘enseignement secondaire, Hélène a beaucoup enseigné dans des sections technologiques. Et donc elle connaissait bien le public de garçons qu’on retrouve dans les IUT. Elle était déjà introduite dans l’université en donnant une formation pour permettre aux non bacheliers d’accéder à l’enseignement supérieur.
Les étudiants en électronique, informatique. Quelle culture ?
Hélène nous décrit le public étudiant dans les sections IUT où elle enseigne. « C’est un public composé majoritairement de garçons issus à la fois du Bac S et du Bac STI (Sciences et techniques industrielles). C’est un public qui est évidemment d’abord motivé par la technologie, et peu concerné par les disciplines littéraires. La culture de ce public est orientée avant tout vers les nouvelles technologies. Il est passionné par tout ce qui est informatique, le progrès technique en général et le sport. On peut y ajouter la musique contemporaine.Certains lisent la presse, mais surtout la presse spécialisée, technique ou sportive.
Ils sont très peu nombreux à lire des livres. Cependant, on trouve dans ce milieu de grands amateurs de science fiction, mais aussi de grands lecteurs de littérature fantastique (« Heroic Fantasy »), par exemple : J K Rowlings (Harry Potter), Tolkien… Ces lecteurs sont en même temps passionnés par l’informatique. Je me rappelle un étudiant assez original venant de STI, excellent en informatique, amateur de « Fantasy », toujours en train de lire entre deux cours et, en même temps, toujours premier dans les concours d’écriture poétique. Souvent ces lecteurs aiment également la philosophie et expriment une réflexion sur le monde et des interrogations sur l’existence. Cette minorité n’est pas négligeable, puisqu’ils représentent du cinquième au quart d’un groupe. J’essaie de m’appuyer sur leurs motivations pour entraîner le groupe, et, de toute façon, ils sont en général tous volontaires pour les exercices de communication et d’expression.
Par ailleurs, l’ensemble des étudiants est très ouvert à la langue anglaise et à la culture anglo-saxonne.. Par exemple, ils regardent beaucoup de films américains en vo et ils connaissent beaucoup de choses sur le cinéma. Et d’autre part, ils écoutent beaucoup de musique anglophone. Plus généralement, ils s’intéressent aussi à la vie politique et économique des Etats-Unis et des pays anglophones. Par exemple, l’année dernière, j’ai étudié avec eux un article sur Steve Jobs et je me suis aperçu qu’ils connaissaient très bien le fonctionnement de la société Apple.
D’autre part, en région parisienne et dans les grandes villes, la moitié des effectifs de ces sections est issue de l’immigration et quelques uns viennent directement de l’étranger (chinois, africains, marocains). Souvent, ils sont très motivés par le sport, notamment le football.
Propositions d’enseignement
Hélène nous dit comment elle oriente actuellement son enseignement.
« Il y a d’abord une réflexion sur le monde actuel et notamment sur leur domaine de spécialité .
Par ailleurs, je cherche à développer toutes les qualités d’expression écrite et orale pour leur donner une meilleure chance professionnelle. Bien sûr, il faut revoir tout ce qui est syntaxe, grammaire, orthographe parce que c’est souvent leurs points faibles .
Par ailleurs, ils sont très doués pour tout ce qui est exercice de créativité. Par exemple, si on fait des exercices de créativité théâtrale, ils sont toujours volontaires et productifs. De même, à l’écrit, quand il s’agit d’écrire de très courts écrits poétiques, ils sont très créatifs. Pourquoi cette créativité ? Peut-être parce que cela a un rapport avec leur interactivité dans la culture internet.
Je les aide également à rédiger des rapports. Un exercice important est la synthèse de documents.
Dans les salles de travaux pratiques, ce public étudiant est habitué à travailler en équipe par deux ou quatre. Et cette capacité de travailler en équipe peut également s’investir dans l’enseignement de l’expression et de la communication. Ils aiment bien travailler en groupes autonomes et rendre ensuite leurs travaux ».
Comment cet enseignement est-il perçu par les étudiants ? « Pour certains, c’est superflu. Pour certains autres, c’est une détente. Mais la majorité des étudiants a conscience que les entreprises demandent, au delà des compétences techniques, de bonnes capacités d’expression écrite et orale. Par ailleurs, les étudiants savent aussi qu’une bonne culture générale et un recul par rapport à la technique est valorisée en entreprise ».
Hélène apprécie son rôle d’enseignante. « Si ce public est parfois assez « remuant », il est aussi très attachant. Il est agréable de communiquer dans ce cadre. C’est un public qui a beaucoup d’humour, qui est souvent jovial, amical. Dans les réunions d’anciens élèves, il est agréable de les revoir et d’évoquer de bons souvenirs.
Contribution d’Hélène Delahaye.
par jean | Août 26, 2012 | ARTICLES, Beauté et émerveillement |
Visiter des expositions d’art

Geneviève aime visiter des expositions d’art.
« J’aime beaucoup me donner le plaisir de prendre le temps d’entrer dans l’univers sensible d’un artiste. Quand j’ai du temps, je vais voir les grandes expositions qui suscitent beaucoup d’entrées, mais aussi les petits musées intimes où il y a plus de silence et de possibilité de se concentrer. C’est une visite. C’est une rencontre, une concentration sur l’œuvre de quelqu’un, sur l’œuvre d’une personne particulièrement sensible qui a une manière à elle de regarder le monde.
Je suis intéressé par son regard. C’est très net dans les expositions de photos. Je suis émerveillé par le regard du photographe qui sait voir dans des choses humbles, la beauté des choses simples.
Récemment, j’ai été très impressionné par la visite d’une grande exposition de photos du photographe coréen, Ahae, qui avait pour titre : « De ma fenêtre », parce que ce sont des photos multiples de ce qu’il a vu du paysage qui l’environne sans jamais quitter sa propre fenêtre. Sa maison est entourée d’arbres, d’étangs, de chemins. On voit donc la nature de près et de loin, sous différentes lumières, sous la neige, au soleil, à travers les saisons. Et dans ce monde immobile, on voit les habitants de cet espace : des biches, des oiseaux, des papillons. Cette précision du regard nous invite, d’une certaine manière, à regarder notre environnement avec la même précision.
Je suis également stimulée par les expositions de peinture. Durant ces derniers mois, j’ai vu ainsi au Louvre l’exposition des visages de Jésus par Rembrandt. Je suis toujours saisi par le regard du Christ, et le regard du Christ qui est en face de nous. J’ai été frappée par ce que me disait une amie artiste. Ce n’est pas seulement nous qui regardons le visage. C’est le visage qui nous regarde . C’est un véritable échange. Mais il faut savoir rester longtemps devant une œuvre. C’est justement ce qui m’intéresse. C’est l’idée de prendre son temps. Contempler une œuvre, c’et se laisser habiter par cette œuvre. On ne peut pas seulement passer. L’artiste nous fait un formidable cadeau.
J’ai vu également au Louvre la peinture de Léonard de Vinci : Sainte Anne, qui m’a touché par son humanité. Pour moi, c’était comme lire une page d’évangile. J’ai visité aussi l’exposition Mondrian. C’est un artiste qui, dans un premier temps, peint des arbres. Petit à petit, par une sorte d’exigence intérieure, il arrive à un degré d’abstraction qui est, en même temps, une quête de perfection. Cela m’intéresse de voir l’évolution d’un peintre.
Lorsque je sors d’une exposition, je suis toujours étonnée de voir comme mon regard a été, en quelque sorte, purifié parce que j’ai reçu de l’artiste, l’expression de son regard sensible et je suis ainsi invitée à être plus attentive au monde qui m’entoure, à sa singularité. Cela m’aide à sortir d’une sorte de passivité et à me réjouir de la beauté du monde. C’est pour cela que j’aime tant voir des expositions, feuilleter des livres d’art, voir des films d’art aussi. C’est pour moi une sorte de démarche spirituelle. Je la vis quelquefois avec des ami(e)s parce que le regard de l’autre m’intéresse toujours.
Contribution de Geneviève Patte.