Une question interpellante

Selon le philosophe britannique, Philip Goff

Dans le mouvement actuel de la recherche scientifique, notre compréhension de l’univers évolue rapidement.

On s’interrogeait sur les origines de l’univers et sur le moteur de son apparition. Se demander si l’univers a un but ; est une question qui n’entre pas dans les schémas de la pensée scientifique classique. Qui peut s’aventurer à poser une telle question ? Qui a pu écrire récemment écrire à ce sujet un livre : « Why ? The purpose of the universe ? » (Pourquoi ? Le but de l’univers) (1). C’est un philosophe britannique Philip Goff, professeur à l’Université de Durham, dont la recherche porte sur la philosophie de l’esprit et de la conscience et qui s’inscrit dans l’approche du panpsychisme. Il est l’auteur de plusieurs livres et de nombreuses publications, présentant le tout sur son site :

« Philip Goff. Philosopher. Consciousness researcher » (2) On sait le rôle joué par la fondation Templeton à travers l’attribution d’un prix annuel à des personnalités scientifiques, humanitaires ou religieuses, de Freeman Dyson à Jane Goodhall, ayant apporté une contribution majeure à la vie spirituelle. Tout récemment, ce prix a été attribué à un paléontologue britannique : Simon Conway Morris (3) La Fondation soutient la recherche interdisciplinaire et rassemble des conversations qui inspirent l’admiration et l’émerveillement (awe and wonder).  Une rubrique : « Templeton ideas » présente des textes de synthèse accessible sur des thèmes significatifs. Thomas Burnett y interview Philip Goff sur le thème de son dernier livre : « Why ? The purpose of the universe » (4) Nous faisons part ici de cet éclairage.

 

Interview de Philip Goff conduit par Thomas Burnett

Pourquoi présenter que l’univers puisse avoir un but est-il presque ressenti comme une transgression ?

Goff : Je pense que c’est un peu comme au XVIè siècle quand nous commencions à obtenir des preuves que nous n’étions pas au centre de l’univers et ls gens peinaient à l’accepter parce que cela ne correspondait pas à l’image de la réalité à laquelle ils avaient été habitués…. Je pense que les gens acceptent la vision de l’univers correspondante à ce qu’ils ne peuvent voir au-delà et je pense que c’est ce qui arrive maintenant avec l’ajustement fin (fine tuning) en physique. Pendant ces quelques centaines d’années, il n’y avait pas de preuve pour l’existence d’un but cosmique et nous sommes entrés dans l’état d’esprit que la science excluait n’importe quoi en ce sens.

 

Si un scientifique rigoureux et sceptique désirait examiner les preuves pointant ver une finalité cosmique, par où devrait-il commencer ses recherches ?

En matière de sciences empiriques, je me centre sur le réglage fin de la physique de la vie, la surprenante découverte des récentes décennies selon laquelle pour que la vie soit possible, certains paramètres devaient être, à l’instar de l’expression de Boucle d’or face à son porridge, juste ce qu’il faut. Par exemple, si l’énergie sombre – la force à l’origine de l’expansion de l’univers – avait été un tout petit peu plus forte, pas deux particules n’auraient pu se rencontrer, et donc, pas d’étoiles, ni de planètes, ni aucune forme de complexité structurelle. Mais si elle avait été significativement plus faible, l’univers se serait effondré sur lui-même dès la première seconde du Big Bang. C’est seulement un exemple parmi beaucoup d’autres.

Finalement, nous sommes face à un choix. Soit le fait que les nombres de notre physique correspondent à la vie est un incroyable hasard. Soit les nombres de notre physique sont comme ils sont, parce qu’ils sont juste les nombres qui permettent l’existence de la vie. En d’autres mots, il existe une sorte de direction vers un but, une sorte de finalité » au niveau fondamental de la réalité. C’est bizarre et ce n’est pas ainsi que nous aurions attendu que la science évolue. Mais nous devrions mettre de coté nos préjugés, – à la fois religieux et laîques –  et suivre les preuves là où elles nous mènent.

 

Dans votre livre, vous présentez trois scénarios différents dans lesquels un univers pourrait manifester une finalité. Quelles sont ces options ?

Quelques-uns utilisent cette découverte du réglage fin pour argumenter en faveur de la conception de Dieu des religions occidentales traditionnelles. Mais je pense que cette théorie peine à expliquer la terrible souffrance que nous trouvons dans le monde. Mon livre a pour projet de trouver une perspective qui permette d’intégrer à la fois le réglage fin et la souffrance.

La manière de faire la plus directe est de modifier la nature de Dieu. Peut-être le créateur de notre univers est-il mauvais ou amoral ou bien a-t-il des capacités limitées ? Ou peut-être vivons-nous dans une simulation d’informatique crée par un quelconque ingénieur logiciel dans un univers parallèle.

Mais il n’est pas évident qu’une conscience soit nécessaire pour sous-tendre une finalité cosmique. Peut-être la finalité cosmique se fonde dans es lois spéciales de la nature : des lois téléologiques porteuses de finalités intrinsèques. Ce pourrait être simplement une tendance impersonnelle dans la nature qui dirige l’univers vers une émergence de la vie, une tendance qui interagit avec des lois physiques plus connues d’une manière que nous ne comprenons pas encore pleinement

Finalement, je développe une forme de cosmopsychisme, la théorie selon laquelle l’univers lui-même est une conscience dotée de ses propres buts et desseins. Cela parait extravagant, mais je soutiens que le cosmopsychisme se révèle être une conception étonnamment parcimonieuse.

 

Quels genres de finalités un univers comme le nôtre pourrait-il contenir ?

Je ne me concentre pas seulement sur le réglage ajusté, mais aussi sur le grand défi de prendre en compte l’émergence de la conscience. Fondé à la fois sur ces deux considérations, je pense que nous avons la preuve que l’univers est dirigé vers l’émergence de la vie, la vie intelligente et des créatures avec une compréhension consciente du monde autour d’elles. Il est possible que ce soit tout….  Mais si vous croyez dans une finalité cosmique, est-il probable qu’il arrive que nous vivions au sommet final ? Je crois davantage probable que le dessein de l’univers est encore en train de se déployer selon des modalités que nous ne comprenons pas pleinement

 

Si un dessein cosmique existe, quels obstacles devons-nous surmonter en vue de le découvrir ?

Tandis que je pense que nous avons de fortes preuves d’une forme de dessein cosmique, toute affirmation définitive à ce sujet à ce sujet me parait inévitablement spéculative et incertaine. Mais je suis d’accord avec le grand philosophe et psychologue William James qu’il peut être rationnel, dans certaines limites, d’espérer au-delà des preuves. Comme croyants dans un dessein cosmique – ou finalistes cosmiques – nous pouvons espérer rendre le monde meilleur – lutter pour la justice à l’échelle mondiale ou nous améliorer spirituellement – contribuent modestement à l’avancée des desseins de l’univers. J’explore les liens possibles entre le dessein cosmique, la pratique spirituelle, les communautés spirituelles et la lutte politique.

 

Est-ce que la finalité cosmique peut pratiquement avoir un rapport avec nos vies au jour le jour ?

Je ne veux pas être dogmatique quant à « une vraie voie » de vivre une vie qui a du sens. Et certainement beaucoup de gens vivent une vie qui a du sens sans aucunement considérer la finalité cosmique. Mais je puis dire que, dans mon cas, j’ai trouvé que la finalité cosmique générait une manière de vivre ayant un sens profond, de voir que le modeste bien que je fais, peut contribuer, petit à petit, à un dessein plus grand. Cela m’empêche de me focaliser étroitement sur mon intérêt personnel et de garder mon ego sous contrôle. J’aimerai que les lecteurs de mon livre considèrent que cette option n’est ni la religion traditionnelle, ni l’athéisme laïque.

 

Nouveaux regards sur l’univers

D’inspiration chrétienne, notre commentaire de l’œuvre majeure de Philip Goff

La démarche de Philip Goff est philosophique. Dans ce cadre, il développe son argumentation à partir des  données scientifiques  qui apparaissent aujourd’hui. Et effectivement de nouveaux regards et de nouvelles approches surgissent actuellement dans le domaine scientifique au point qu’on entend évoquer l’émergence d’un nouveau paradigme.

Le livre de Patrice Van Eersel qui se donne pour objet d’élucider le mystère de la conscience (5) après un long parcours d’enquête auprès de chercheurs très nombreux et très divers témoigne du remue-ménage actuel.

Patrice van Eersel fait apparaitre des convergences, l’émergence d’un paysage nouveau. « C’est une révolution à double sens. « D’une part, descendant des sommets de la théorie, les découvertes de la physique quantique démontrent que la réalité intime de la matière présente des similarités troublantes avec ce que nous appelons conscience. D’autre part, remontant de la base, d’innombrables observations et expériences empiriques nous mettent en relation de résonance intelligente et sensible avec les animaux, mais aussi avec les végétaux, voire les minéraux, et, peu à peu, avec l’univers entier visible et invisible ». « La conscience parait habiter l’univers entier » écrit Patrice van Eersel dans une perspective panpsychique qui nous rappelle celle de Philip Goff. Il est bon qu’il nous rappelle que nous sommes en train de sortir ainsi de l’emprise de la sombre dominante culturelle qui a régné durant l’achèvement de la période moderne : « D’universelle, la présence de la conscience était devenue le propre de nos cerveaux et nous étions supposé être seuls dans l’immensité indifférente de l’univers d’où nous avions émergé par hasard », comme le dit le credo matérialiste. Or ce monopole glacé craque de tous les côtés ». Des chercheurs se sont récemment réunis pour rompre avec le paradigme matérialiste et en exposer les raisons. Aujourd’hui, de plus en plus de découvertes viennent contredire les théories matérialistes. On peut envisager « une vague d’éveil pour une science et une société post-matérialiste » . Le livre publié en ce sens porte un titre significatif : « La nouvelle science de la conscience » (6). Philip Goff s’inscrit ainsi dans un vaste mouvement  lorsqu’il déclare : « Je pense que nous avons la preuve que l’univers est dirigé vers l’émergence de la vie, de la vie intelligente et des créatures avec une compréhension conscientes du monde autour d’elles »

La dynamique de recherche de Philip Goof débouche sur la reconnaissance d’une finalité                                       de l’univers. Ainsi l’existence humaine n’est pas livrée au hasard. Elle s’inscrit dans la finalité de l’univers. Appuyée sur une interprétation scientifique, cette reconnaissance de la finalité de l’univers bouscule des représentations négatives encore répandues. Cependant, elle a été précédée par une pensée pionnière, celle du paléontologue théologien et philosophe Pierre Teilhard De Chardin. Cheminant au XXè siècle, cette pensée originale a rencontré bien des oppositions tant au sein du milieu scientifique que de l’Eglise dont ce prêtre jésuite relevait. Aujourd’hui, conscient que notre humanité troublée est en quête de sens, Patrice van Eersel vient d’écrire un livre : « Noosphère » (7) en vue de montrer l’actualité de cette pensée où la finalité est au cœur de la dynamique de  l’évolution. La pensée de Teilhard de Chardin continue à être active chez une chercheuse américaine, scientifique, de spiritualité franciscaine, auteure de plusieurs livres, animant un blog : Center for Christogenesis. Très critique d’une conception de Dieu ayant prévalu longuement dans l’Eglise catholique, un Dieu en dehors du cosmos, Ilia Delio, dans un livre : « Reenchanting the Earth » (7), s’inspire de la pensée de Teilhard de Chardin : « Teilhard voit un monde  en divinisation ce qu’il exprime dans le terme de ‘christogenèse ‘ qui est le pouvoir du monde de devenir plus personnel à travers le pouvoir de l’amour ». Ilia Delio met l’accent sur « l’incarnation de Dieu dans un monde en transformation ».

Frédéric Goff accorde également une grande attention à la conscience : « Je développe également une forme de cosmopsychisme, la théorie selon laquelle l’univers est une conscience….Je ne me concentre pas seulement sur le réglage ajusté, mais aussi sur le grand défi de prendre en compte l’émergence de la conscience. Fondé à la fois sur ces deux considérations, je pense que nous avons la preuve que l’univers est dirigé vers l’émergence de la vie, la vie intelligente et des créatures avec une compréhension consciente du monde autour d’elles ». Nous avons déjà rapporté comment Patrice van Eersel nous montre une grande prise de conscience en cours, celle de l’omniprésence de la conscience : « La conscience parait habiter le monde entier ». C’est une perspective panpsychiste :« Le panpsychisme est une conception philosophique selon laquelle l’esprit est une propriété ou un aspect fondamental du monde qui s’y présente partout » (Wikipedia). De fait, sur la couverture du livre : « Why », Stephen Fry déclare que Philip Goff est « un des panpsychistes les plus convaincants ». Un monothéisme étroit longtemps privilégié dans une théologie dominante au sein du christianisme ne pouvait se prêter à la reconnaissance universelle de la présence divine. La conception d’un Dieu trinitaire s’ouvrant sur l’accent porté sur l’œuvre de l’Esprit change la donne. Aujourd’hui, le panpsychisme peut s‘inscrire dans une théologie chrétienne. C’est le thème d’un livre de Joanna Leidenhag : « Minding creation. Biological  panpsychism and the doctrine of creation » ( 8). Le panpsychisme offre un espace favorable à la théologie chrétienne. Ainsi, « Ce que le panpsychisme est le seul à offrir, c’est un espace ontologique pour la présence du Saint Esprit habitant les profondeurs subjectives des créatures et appelant toutes les créatures à s’épanouir » ( p 5) . Par ailleurs, le panpsychisme permet aux théologiens d’interpréter d’une façon réaliste des aspects négligés du témoignage biblique et de la liturgie de l’Eglise, telle que la création comme communauté sensible à même de louer le Dieu trinitaire » ( p 5). C’est ainsi que dans son livre : la « Divine dance » (9), Richard Rohr peut écrire à propos des animaux et des fleurs : « ils forment le cercle universel de la louange ». Joanna Leidenhag écrit aussi : « C’est en habitant à l’intérieur de sujets panpsychistes que l’Esprit s‘engage dans un partenariat avec les créatures et ainsi sanctifie leurs dispositions créatives et leurs pouvoirs intrinsèques pour les amener coopérativement dans le Royaume de Dieu ». Ainsi cite-t-elle un passage du livre de « Jürgen Moltmann : Dieu dans la  création (1985) : « A travers l’Esprit, Dieu est présent dans sa création » ( p 136). On peut y lire également : « Si l’Esprit Sant est répandu sur toute la création, il fait de la communauté de toutes les créatures avec Dieu et entre elles, cette communauté de la création dans laquelle toutes les créatures communiquent chacune à sa manière entre elles et avec Dieu… » .

Dans son livre, Philip Goff se confronte à l’existence du mal. Les interrogations comme les esquisses de réponse à ce sujet sont nombreuses. L’auteur choisit une orientation qui se traduit ensuite dans sa vision du monde.  Cette réalité du mal lui parait incompatible avec ce qu’il appelle : Omni-God, un Dieu omnipotent et omniscient. Cependant, Philip Goof nous retrace également son itinéraire personnel dans le chapitre : « spiritual communities » ( p 143-147). D’une enfance révoltée vis-à-vis d’un catholicisme étroitement dogmatique, après toute une période d’éloignement, il retrouve un chemin de recherche spirituelle à travers l’accueil d’une Eglise anglicane acceptant un courant « libéral » et découvre « la tradition apophatique et la rhéologie négative selon laquelle la nature de Dieu est au-delà du langage » (p 146). Le récit chrétien exprime ce qui est appelé le caractère et la passion de Dieu. « En méditant sur ce récit dans lequel Dieu est identifié non comme un roi dans son château, mais comme un paysan exécuté – le gars qui était né dans une grange et qui a été pendu avec tous les proscrits de la société – nous recevons une vision profonde de que Dieu ou le Plus (the More)  est vraiment » (p 155). Au total, l’auteur recommande une démarche spirituelle et ce en quoi la religion, en l’occurrence, le christianisme , peut l’étayer.

En rapportant le parcours religieux de Philip Goff, nous faisons ainsi état de la diversité des chemins. Ces chemins influent sur les croyances et jusque sur les points de vue philosophiques. Dans nos réflexions, nous faisons appel à différentes sources. Dans notre commentaire du livre de Philip Goff, nous avons retenu le mouvement de l’apport de nouvelles données scientifiques et de leur interprétation à la mise en évidence d’une finalité de l’univers. Des universitaires ont manifesté leur appréciation pour ce livre, ainsi Donald Hoffman, professeur de science cognive à l’université de Californie : « Suis-je là par accident ? y a-t-il un but ? C’est un territoire contentieux de la science et de la philosophie. Goff dresse un état lucide et attirant d‘idées clé, de données et de théories. Puis, avec une rare audace, il ouvre de nouvelles pistes. C’est un terrain fascinant à explorer et Goff se révèle un expert et un guide génial ».

 

J H

 

  1. Philip Goff. WHY ? The purpose of the universe. Oxford university press, 2023
  2. Philip Goff  site : https://philipgoffphilosophy.com
  3. Simon Conway Morris. Prix Templeton : https://www.youtube.com/watch?v=vV6Qu0TFajU
  4. Interview de Philip Goff : https://www.templeton.org/news/why-the-purpose-of-the-universe Traduction personnelle avec l’aide de la traduction automatique
  5. Elucider le mystère de la conscience : https://vivreetesperer.com/elucider-le-mystere-de-la-conscience/
  6. La nouvelle science de la conscience : https://vivreetesperer.com/la-nouvelle-science-de-la-conscience/
  7. Une spiritualité se l’humanité en devenir : https://vivreetesperer.com/une-spiritualite-de-lhumanite-en-devenir/
  8. Joanna Leidenhag. Minding creation. Theological panpsychism and the doctrine of creation. t&tclark, 2021
  9. The divine dance : https://vivreetesperer.com/reconnaitre-et-vivre-la-presence-dun-dieu-relationnel/

 

Share This