Comment une idéologie mécaniste, elle-même conséquence d’une étroitesse monothéiste, engendre la crise désastreuse du monde actuel
Ilia Delio est une sœur franciscaine, théologienne américaine spécialisée dans le domaine de la science et de la religion, s’intéressant à l’évolution, à la physique, aux neurosciences et à leur importance pour la théologie. Elle se réfère tout particulièrement à la pensée de Pierre Teilhard de Chardin. Ilia Delio a écrit de nombreux livres et elle dirige le ‘Center for Christogenesis’, le Center for Christogenesis est un centre de recherche et de formation orienté vers le futur. Nous cherchons à intégrer la religion, la science et la technologie en vue d’orienter l’évolution humaine vers une plus grande unité à travers renouveau et convergence au plan religieux. Ensemble, nous pouvons éveiller un esprit de la terre, nouveau et responsable ». Sur le site correspondant ‘Christogenesis’, Ilia Delio publie régulièrement des essais.
À plusieurs reprises, nous avons présenté des textes d’Ilia Delio sur ‘Vivre et espérer’ (1). Aujourd’hui, nous rapporterons un essai récent (19 février 2026), ‘The Unraveling. How monotheism severe humanity from its cosmic roots’ (2). Comme ce texte aborde une histoire complexe, ce titre a besoin d’être explicité. Quel est le mouvement de ce texte ? Au départ, Ilia Delio s’étonne du contraste entre la compréhension nouvelle de l’univers, en y montrant toutes les interrelations et, en regard, les conflits violents et ravageurs de notre époque. C’est alors qu’elle s’interroge sur les conséquences d’un modèle de séparation induit par un monothéisme étroit et ayant débouché, au cours des derniers siècles sur une idéologie mécaniste à laquelle elle impute de grandes catastrophes humaines. « Nous sommes appelé à choisir entre persister dans une théologie de la séparation – que ce soit dans sa forme religieuse ou technologique – ou embrasser nos racines cosmiques et construire notre civilisation en conséquence. Aujourd’hui, la science nous apporte de nouvelles connaissances et de nouvelles perspectives. Que nous puissions avoir la sagesse et le courage de nous en inspirer est une question déterminante pour notre temps ».
Comment pouvons-nous éprouver une telle crise alors que certaines conditions sont pourtant favorables ?
Ilia Delio se demande pourquoi nous éprouvons une telle crise ? « Comment est ce que nous – une société avec un accès sans précédent à l’éducation, à l’information et à la connaissance scientifique – nous nous trouvons entrainés à vivre dans les conditions d’une barbarie croissante ? Nous pouvons séquencer les génomes, fragmenter les atomes et photographier des galaxies lointaines et cependant nous ne pouvons pas empêcher la montée des démagogues, la propagation de mensonges honteux, et la descente dans un tribalisme politique qui traite ses opposants en ennemis à détruire plutôt qu’en citoyens à persuader ». Il y a un écart terrible entre le potentiel ouvert par nos connaissances et des réalités désastreuses.
Que s’est-il passé ? A quoi cela tient-il ? « Où avons-nous manqué le coche ? Ce n’est pas simplement une question d’échec de politiques ou d’une éducation inadéquate, ou de l’influence corruptrice de l’argent en politique, bien que tout cela compte. J’avance que notre crise est bien plus profonde, aux fondements mêmes de comment notre civilisation occidentale a compris la relation entre les humains, le cosmos et le sacré. Nous récoltons les conséquences des semences conceptuelles plantées il y a des siècles, des assomptions philosophiques et théologiques si profondément intériorisées que nous ne les percevons plus comme des choix mais comme des fatalités ».
Cependant Ilia Delio s’appuie sur la nouvelle vision issue de l’actuelle révolution scientifique pour rejeter la déconnection actuelle. « Le chaos de notre âge – le dysfonctionnement politique, l’épidémie de mensonge et de tromperie, la violence, la réduction des humains à de simples données jetables au service des systèmes – reflète une déconnection fondamentale malgré tout ce que la science nous apprend. En dépit de tout ce que la science nous dit au sujet et notre profonde interconnexion entre les uns et les autres et avec le cosmos, nous agissons comme si nous étions isolés, coupés de nos racines dans l’histoire évolutive et cosmique. Nous savons que nous sommes des poussières d’étoile et nous nous traitons les uns les autres comme de la boue. Nous comprenons l’intrication quantique et nous vivons cependant comme si la séparation était la vérité la plus profonde. Nous retraçons notre lignée jusqu’à 14 milliards d’années et cependant, nous ne pouvons pas nous faire confiance les uns aux autres, ni à la terre qui nous a vus naitre ».
Ilia Delio met l’accent sur la manière dont les sciences parlent à l’unisson de la nature fondamentale de l’existence : l’interconnexion des particules dan l’intrication quantique, l’interpénétration entre l’esprit et la matière, la vie comme un processus en émergence… Comme Teilhard de Chardin l’a observé, alors même que l’entropie augmente conformément à la loi thermodynamique, la complexité augmente – et avec elle, la conscience. Quelque chose au sein de la réalité échappe à l’entropie. Il propose une énergie du cœur qu’il identifie à l’amour, qui résiste à la désintégration et pousse l’émergence de formes toujours plus intriquées de conscience et de connexion ».
Alors Ilia Delio peut s’interroger. Si tel est le sens de la réalité, pourquoi tant de violence et de malheur ? « Si c’est cela le caractère fondamental de la réalité – relationnel, dynamique, interconnectée – pourquoi la civilisation humaine se défait ? Pourquoi nos systèmes sociaux et politiques paraissent opérer en contradiction directe avec ce que nous savons de la nature de l’existence ? ».
La révolution monothéiste et la puissance de la séparation
Ilia Delio impute la crise actuelle aux effets induits par le monothéisme : « La réponse selon moi, réside substantiellement dans l’architecture conceptuelle instaurée par le monothéisme, et particulièrement dans la forme spécifique que le christianisme a revêtu dans la civilisation occidentale ». L’auteure poursuit dans une approche radicale à propos de laquelle nous reviendons. « La révolution monothéiste a représenté un changement profond dans la conscience humaine – le passage des cosmologies polythéistes dans lesquelles le divin imprégnait la nature à un paradigme dans lequel un Dieu se tenait à part de la création. Ce n’était pas simplement une réduction du nombre de Dieux, ce fut une restructuration fondamentale de la relation entre le sacré et le monde ».
Ilia Delio en vient ensuite à examiner la responsabilité du christianisme dans ce mouvement de séparation où une certaine théologie a joué un rôle important. « Le christianisme a intensifié cette séparation à travers plusieurs développements théologiques. L’émergence de Jésus en sauveur personnel a établi un nouveau paradigme : un Dieu, un médiateur, un chemin pour le salut. Dieu se définit de plus en plus comme un pouvoir transcendant – éternel, immuable, existant en dehors de l’espace et du temps. Bien que présenté comme agissant dans l’histoire, ce Dieu restait profondément non affecté par les évènements terrestres, en perfection statique observant et jugeant une création déchue depuis l’au-delà de ses limites ».
L’auteure met en évidence les effets de cette théologie : « Cette architecture théologique a eu de profondes implications. Si Dieu existe en dehors du Cosmos, alors le cosmos lui-même est privé de son imminente dignité. La nature devient simple création, non créatrice, matière, passive. Une hiérarchie se cristallise : l’esprit sur la matière, l’éternel sur le temporel, le transcendant sur l’immanent, le surnaturel sur le naturel. L’humanisation est positionnée entre ces deux royaumes – ni pleinement divine, ni simplement matérielle, mais déchue, corrompue, en besoin d’aide de l’extérieur ».
Quelle conception de Dieu ?
En 1967, l’historien Lynn White écrit dans la revue ‘Science’, un article devenu célèbre dans lequel il interpelle la tradition des églises chrétiennes en matière d’écologie. Si Ilia Delio s’interroge sur les incidences du monothéisme, en fait, c’est la représentation de Dieu qui est en question.
Un philosophe et penseur politique grec, Christos Yannaras, s’est posé la même question qu’Ilia Delio : pourquoi, la modernité occidentale a-t-elle débouché sur une crise grave ? Et il répond à cette question en historien et en théologien orthodoxe dans un livre : « Orthodoxy and the West » (3). Comme Ilia Delio, il impute la crise actuelle à une dérive théologique qui a débouché sur une philosophie mécaniste. Le christianisme latin s’étant séparé du christianisme grec, la théologie occidentale s’est éloignée des Pères de l’Église des premiers siècles, et s’est ainsi écartée d’une approche expérientielle et participative, cette déviance se manifestant au départ dans la théologie d’Augustin d’Hippone, puis de Thomas d’Aquin. Christos Yannaras estime que cette déviance théologique a eu des conséquences plus générales en induisant un déséquilibre dans la civilisation occidentale. Dans son mouvement de séparation avec l’Église orthodoxe et le monde grec dans la seconde moitié du premier millénaire, l’Église occidentale adoptant la théologie d’Augustin d’Hippone s’est éloignée de sa veine évangélique. Le diagnostic rejoint les reproches d’Ilia Delio. « L’Ouest a rejeté (ou manqué de comprendre la priorité de la personnalité en retournant à la conception abstraite de Dieu comme suprême essence. Cette conception abstraite de Dieu entraine une approche purement individualiste qui, comme dans toutes les religions, est jugée selon les normes d’un assentiment à des formules dogmatiques et à des impératifs moraux concomitants. L’Église devient une médiatrice pour contrôler la soumission aux dogmes et à la morale, une médiatrice entre l’individu et une divine essence inaccessible par l’expérience ». Christos Yannaras met en évidence les conséquences sur l’évolution de la culture occidentale : « La priorité de l’essence entraina la primauté de la pensée conceptuelle et en conséquence la priorité de l’intellect individuel sur l’expérience… Dieu devint l’objet d’une compréhension intellectuelle comme être suprême abstrait et impersonnel sans rapport avec l’expérience et avec l’histoire ». Par ailleurs, chez Augustin, la conception de l’essence s’accompagne d’une non-reconnaissance de la matière comme existante. « Si la matière n’existe pas, elle est inévitablement dévaluée ; le matériel, corps et sens, est considérée avec mépris en vue du bien du spirituel et de l’immatériel ». « L’individualisme et l’intellectualisme qui sont les pivots de la culture européenne occidentale sont les produits d’une théologie qui refuse la priorité de la personne, de la participation dans les relations et de la connaissance expérientielle ». « Les vingt-cinq premiers chapitres de la ‘Somme théologique’ de Thomas d’Aquin décrivent un être intellectuel, sujet à la logique humaine, à la place du Dieu vivant. Ce qui manque, c’est le fondement expérientiel de l’Évangile chrétien, l’approche de vérité du Dieu personnel trinitaire, à travers la participation ecclésiale des personnes ».
Cette conception d’un Dieu dominant d’en haut a longtemps perduré puisqu’elle a encore été énoncée récemment par une historienne américaine, Diana Butler Bass, dans son livre : « Grounded. Findind God in the world. A spiritual révolution » (4). « Il n’y a pas longtemps, les croyants affirmaient que Dieu résidait au Ciel, un endroit lointain où les fidèles trouveraient une récompense éternelle ». Mais, on constate aujourd’hui « une transformation majeure dans la manière où les gens se représentent Dieu et en font l’expérience. Du Dieu distant de la religion conventionnelle, on passe à un sens plus intime du sacré qui remplit le monde. Ce mouvement, d’un Dieu vertical à un Dieu qui s’inscrit dans la nature et dans la communauté humaine est au cœur de la révolution spirituelle qui nous environne… ».
En réponse à la théologie qui inspire la conception du Dieu monothéiste telle que nous la présente Ilia Delio, les théologiens qui nous inspirent sur ce site présentent une toute autre conception de Dieu, un Dieu relationnel, un Dieu communion dans sa nature trinitaire, un Dieu, à travers l’Esprit, au cœur d’une création en mouvement.
Ainsi, dans son livre : La danse Divine » (5), Richard Rohr, initiateur du Centre pour l’action et la méditation, écrit : « De fait, la révélation chrétienne ne s’est traduite que très lentement dans les mentalités. Mais aujourd’hui, le contexte est plus favorable. La révolution trinitaire en cours, révèle Dieu comme toujours avec nous, dan toute notre vie et comme toujours impliqué… Aujourd’hui, on comprend mieux la théologie de Paul et celle des Pères orientaux à l’encontre des images punitives plus tardives de Dieu qui ont dominé l’Église occidentale… « Dieu est celui que nous avons nommé Trinité, le flux (flow) qui passe à travers toute chose sans exception et qui fait cela depuis le début. Ainsi toute chose est saine pour ceux qui ont appris à le voir ainsi… ».
Très tôt, (dès 1988 dans la traduction française), le grand théologien Jürgen Moltmann publie un livre pionnier : « Dieu dans la création » (6). Moltmann propose une vision du processus de la création en phase avec une approche holistique. « Dans mon titre : Dieu dans la création, j’ai en vue Dieu, l’Esprit Saint. Dieu est ‘celui qui aime la vie’ et son Esprit est dans toutes les créatures. Cette doctrine de la création qui part de l’Esprit, créateur divin, inhabitant, est aussi en mesure de fournir des points de départ pour un dialogue avec les philosophies anciennes et nouvelles, non mécanistes, mais intégrales ». Jürgen Moltmann met en évidence l’impasse où nous a entrainé le monothéisme lorsqu’il se fonde sur une vision du monde comme ouvrage et comme machine (7). « Au terme d‘une longue histoire de la culture et de l’esprit, la vision du monde comme ‘entente secrète’, la métaphysique des puissances vitales, de leurs accords et de leurs désaccords a été détruite et cela, d‘une part par le monothéisme, et, d’autre part par le mécanisme scientifico-technique ». « Le monothéisme du Dieu transcendant et la mécanisation du monde suppriment toutes les représentations d’une immanence divine. Avec ce développement a commencé le démembrement du divin du monde de l’homme ». Parallèlement, on a assisté à une montée de la domination patriarcale à laquelle Moltmann oppose une vision messianique.
De la théologie à la cosmologie : l’univers mécaniste
Ilia Delio poursuit son analyse historique : « La complète conséquence de la séparation devint apparente avec la montée de la modernité. Paradoxalement émergente de la matrice culturelle chrétienne, la révolution scientifique s’est développée à partir de la fondation théologique de la transcendance divine. Si Dieu est l’architecte et le législateur extérieur, alors la nature opère selon des lois imposées, des principes mécaniques établis du dehors. Descartes a formalisé le dualisme : l’esprit distinct de la matière, la conscience séparée de l’étendue physique. L’univers mécanique de Newton nécessitait un horloger, mais une fois remonté, le mécanisme pouvait marcher sans intervention divine.
Le paradigme mécaniste se révéla extrêmement puissant pour manipuler et prédire des phénomènes naturels. Mais il y avait un prix. L’univers devint de la matière morte en mouvement. Les êtres vivants devinrent des machines complexes. Finalement, le Dieu transcendant qui avait autorisé cette vision ne parut plus nécessaire à cette vision. Le démon Laplacien qui connaissait toutes les positions et toutes les vitesses n’avait plus besoin de ‘cette hypothèse’. Dieu été progressivement évincé du monde qu’il était censé avoir créé laissant derrière lui un univers purement matériel gouverné par des lois aveugles ».
Ilia Delio met ensuite en évidence les conséquences tragiques de la vision mécaniste du monde dans les guerres et les actions destructrices au XXe siècle. « La violence du XXe siècle a été l’expression la plus complète du paradigme mécaniste Lorsque la relation est rompue – quand les humains sont déconnectés du cosmos, de l’immanence divine, des uns avec les autres – ce qui reste est seulement de l’instrumentalisation. Les gens deviennent des moyens plus que des fins, des ressources plus que des relations, des problèmes à résoudre plutôt que des mystères sacrés à honorer. Auschwitz et Hiroshima n’ont pas été une contradiction de la modernité mécaniste. Ils en ont été le terrible accomplissement, la révélation de ce qui devient possible lorsque la séparation devient absolue et lorsque le pouvoir devient asymétrique au-delà de toute responsabilité. Le XXe siècle a révélé qu’une civilisation fondée sur la théologie de la séparation était à même de séparer toute chose – incluant séparer les humains de leur propre humanité ».
Le sauveur technologique
Ilia Delio débouche sur la conception du salut. Elle se demande si les hommes ne vont pas rechercher leur salut dans la technologie.
« Des cendres de cette violente technologie s’élève un nouveau candidat pour le salut : la machine. La question d’Alain Turing – est-ce qu’une machine peut penser ? – signifie davantage qu’une enquête technique. Elle porte un espoir profond : que la rationalité, le calcul et le traitement de l’information pourrait nous sauver de l’irrationalité, de l’émotion et de la culpabilité humaine. Si le Dieu traditionnel a échoué à empêcher la catastrophe, peut-être une nouvelle déité pourrai être construite – une déité faite de silicium plutôt que d’esprit – mais également transcendante par rapport à la faiblesse humaine.
L’intelligence artificielle a émergé comme l’accomplissement technologique de cette vision. L’ordinateur, né des nécessités cryptographiques du temps de guerre, devint le symbole d’un salut postmoderne. Là était la pure raison, non corrompue par la chair, un calcul non compromis par le désir, une prise de décision libérée des biais et des limitations. La technologie résoudrait le problème que la nature humaine – cette nature déchue, tachée par le péché originel – avait créé ». Ilia Delio estime que cette évolution s’appuie sur des structures mentales issues de la théologie classique. « Cependant, cela ne représentait pas une rupture avec la théologie chrétienne, mais sa continuation sécularisée. La structure restait identique : les humains sont défectueux et ont besoin d’un force salvatrice extérieure. Seulement, la source de salut s’était déplacée d’un Dieu transcendant à une technologie transcendante. L’aspiration à un sauvetage du dehors, la méfiance envers l’action humaine incarnée, un rêve de perfection au-delà du matériel – tout cela persistait, maintenant habillé dans le langage des algorithmes et l’intelligence artificielle générative ».
La persistance des pouvoirs asymétriques
Aux yeux d’Ilia Delio, il y a une continuité dans la manière dont le pouvoir est exercé. Comme le pouvoir religieux descend d’en haut, ainsi l’autorité sociale s’exerce de haut en bas. « Les anciens Dieux ont la vie dure. En dépit de la sécularisation apparente de la culture occidentale, les modèles structuraux mis en place par le christianisme monothéiste continuent à donner forme aux institutions et à la conscience ». Dans les religions monothéistes, l’auteure perçoit les caractéristiques suivantes : « Dieu reste envisagé comme une autorité extérieure, un pouvoir distinct de la création, une bienveillance masculine exigeant la soumission humaine ».
Ce modèle théologique s’est transmis directement dans les structures sociales et politiques. « Ce schéma d’agencement asymétrique – où le pouvoir est concentré entre les mains d’une autorité transcendante à laquelle les autorités doivent se soumettre – se reproduit à travers toute la civilisation. Il apparait dans la liturgie et dans la hiérarchie de l’Église… où les fidèles reçoivent la vérité d’en haut plutôt que de la découvrir par eux-mêmes. Il structure les systèmes politiques comme des relations entre les pouvoirs gouvernants et les populations gouvernées, entre élus détenteurs de l’autorité et les citoyens… Il organise l’éducation comme la transmission de professeurs ayant autorité à des étudiants passifs… »
Ilia Delio assure que ce schéma est maintenant en complet décalage avec la nouvelle vision scientifique. « Cette asymétrie du pouvoir se révèle fondamentalement incompatible avec ce que la science révèle de la réalité. Si la conscience émerge de la matière, si l’esprit et le monde ne sont pas des catégories séparées, mais des aspects d’un processus unifié, si, à travers l’univers, les particules restent intriquées en relation, alors l’autorité ne peut pas légitimement résider en dehors du tissu des connections… La concentration du pouvoir dans des centres transcendants… va à l’encontre du caractère relationnel de l’existence elle-même.
La doctrine du péché originel en christianisme aggrave ce problème structurel. Si les humains sont essentiellement corrompus, déchus, incapables de bonté sans grâce extérieure, alors l’agencement humain devient lui-même suspect. On ne peut se fier à la pensée. Les désirs sont dangereux. Le corps est source de tentation et de péché. Le salut doit venir de l’extérieur… Cette anthropologie crée une population conditionnée à la dépendance, la méfiance envers ses propres capacités, à la recherche de légitimité et de vérité en dehors d’elle-même… ».
IIia Delio met en évidence les effets néfastes de cette mentalité. « Les communautés se fracturent parce que les gens n’ont pas appris à faire confiance à la sagesse émergente d’un dialogue authentique et d’un discernement collectif. Le chaos de notre époque – le mensonge, la violence, la réduction de personnes à des données – devient possible précisément parce qu’on a enseigné aux gens de ne pas faire confience à leur propre agentivité – la capacité d’un être à agir sur soi et sur le monde – et à celle des autres.
L’alternative : retourner aux racines cosmiques
Quelle alternative ? les sciences elles-mêmes montrent une direction.
« La physique quantique révèle un univers non pas d’objets isolés, mais de relations et de processus. La biologie évolutive montre que la vie est une créativité continue, chaque organisme étant l’expression unique de milliards d’années d’émergence. La cosmologie retrace notre héritage atomique jusqu’à la mort des étoiles faisant de nous littéralement des enfants du cosmos. Les neurosciences démontrent que la conscience émerge de l’interaction incarnée avec l’environnement et non d’une entité immatérielle au sein de la machine ».
Ilia Delio se réfère constamment à la pensée de Pierre Teilhard de Chardin. « L’intuition de Teilhard de Chardin demeure essentielle. L’entropie augmente, mais la complexité et la conscience aussi. Quelque chose à l’intérieur de l’univers résiste à l’effondrement et pousse vers une plus grande intrication et une plus grande conscience. Il appelle cette énergie l’amour – non pas une émotion sentimentale, mais la force fondamentale de l’attraction, de la relation et de l’union créatrice qui transforme les atomes en molécules, les molécules en cellules, les cellules en organismes, les organismes en communautés, les communautés en civilisations conscientes capables de penser à leurs origines cosmiques ».
Ilia Delio rappelle ensuite ses orientations théologiques. « Si nous voulons remédier aux défaillances systémiques de notre époque, nous devons abandonner la théologie de la séparation qui les a engendrées. Cela ne demande pas d’abandonner toute sensibilité religieuse, mais cela demande de la transformer. Au lieu d’une déité transcendante, nous devons reconnaitre la créativité divine au cœur du principe évolutif. Au lieu de considérer les humains comme des individus déchus ayant besoin d’un salut extérieur, nous pouvons nous comprendre nous-mêmes comme des expressions émergentes de la créativité cosmique intrinsèquement liée à toute existence. Au lieu de pouvoirs asymétriques, nous pouvons bâtir des institutions qui honorent l’agentivité qui se manifestent chez tous les êtres humains ». Ila Delio énumère quelques conséquences de ses orientations. « Cela signifie faire confiance aux communautés humaines pour découvrir la sagesse à travers un dialogue authentique plutôt que de la recevoir des autorités. Cela signifie reconnaitre que le pouvoir politique appartient légitimement à un tissu de relations et non à des centres transcendants. Cela signifie comprendre la technologie comme un outil pour renforcer le lien humain plutôt que pour se substituer aux insuffisances humaines. Cela signifie traiter chaque personne comme un maillon essentiel du réseau de l’existence et non comme une donnée jetable ».
Et c’est ainsi qu’elle analyse la situation actuelle : « Le chaos de notre âge provient de ce que nous vivons selon une cosmologie à laquelle nous ne croyons plus et à une théologie qui contredit la compréhension scientifique de la réalité. Nous sommes intimement liés à toute existence et cependant nous agissons comme des individus isolés. Nous émergeons de la créativité évolutive et cependant nous nous considérons nous-même comme déchus et corrompus. Nous participons au devenir cosmique et cependant nous cherchons un salut à l’extérieur ».
Selon sa vision nouvelle de la réalité, Ilia Delio propose un changement d’orientation : Jusqu’à ce que nous alignions nos institutions, notre éthique et notre compréhension de nous-même avec le caractère relationnel, dynamique, interconnectée de la réalité, la dégradation continuera. Nous sommes en face d’un choix : soit persister dans la théologie de la séparation – que ce soit dans une forme religieuse ou technologique – soit embrasser nos racines cosmiques et développer notre civilisation en conséquence. Les sciences nous ont donné de nouvelles connaissances et de nouvelles perspectives. Savoir si nous aurons la sagesse et le courage d’agir en conséquence est une question majeure de notre temps ».
Dans son récent livre, « te changer toi, peut tout changer » (8), Thomas d’Ansembourg identifie plusieurs mécanismes autobloquants parmi lesquels une ‘culture de séparation-division’. En imputant le malaise contemporain à une culture de séparation, Ilia Delio fait un bon diagnostic. Elle y voit à l’origine une théologie de la séparation, influente directement ou indirectement dans le champ chrétien. Cette pensée théologique lui parait en porte-à-faux avec une nouvelle vision scientifique mettant en évidence une interconnexion généralisée. Elle poursuit une réflexion conjuguant théologie et compétence scientifique et s’inspirant de Pierre Teilhard De Chardin. On peut admettre que cette théologie de la séparation s’est installée dans le christianisme lorsque le monde patriarcal et le pouvoir impérial ont repris le dessus sur l’enseignement de Jésus. On peut également considérer l’influence néfaste exercée par cette théologie jusque dans sa forme sécularisée. Néanmoins si le mal contemporain est immense et s’il apparait dévastateur dans la civilisation occidentale, le phénomène de la domination meurtrière remonte beaucoup plus loin dans le temps et s’étend à l’ensemble des civilisations. L’empire romain lui-même était extrêmement brutal et, à cet égard, l’Évangile a introduit une influence civilisatrice à long terme (9). L’approche d’Ilia Delio a le mérite d’entrainer une prise de conscience, mais elle nous parait un peu réductrice. La nouvelle vision scientifique, pour éclairante qu’elle soit, ne nous parait pas suffisante pour fonder une nouvelle théologie. Cependant, la pensée théologique d’Ilia Delio ne se résume pas aux bribes évoquées dans cet article (10). Dans un autre article (11), Ilia Delio met en évidence le caractère irremplaçablement original de la sève chrétienne : « La mutation chrétienne a été une révolution théologique et une évolution de la personne humaine. La présence du Dieu monothéiste a été éveillée dans la personne humaine comme la puissance d’une vie nouvelle révélée en Jésus et énergétisée par l’Esprit. Le langage de la Trinité a été une sténographie de la puissance partagée de l’amour, étendue dans la création par la divinité. La transition du monothéisme au théisme binitarien, puis au théisme trinitarien est une évolution de la conscience religieuse qui a des implications radicales pour une présence nouvelle de Dieu dans le monde et d’un nouveau genre de personne dans la montée d’un nouvel ordre mondial ». Cette affirmation peut s’inscrire aujourd’hui dans la vision relationnelle de la nouvelle perspective scientifique.
J H
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- How monotheism severe humanity from its cosmic roots. essai (29 février 2026) sur le site d’Ilia Delio : Center for Christogenesis. Traduction non professionnelle : https://christogenesis.org/the-unraveling-how-monotheism-severed-humanity-from-its-cosmic-roots/
- Un regard neuf sur une dérive théologique aux lourdes conséquences : https://www.temoins.com/un-regard-neuf-sur-une-derive-theologique-aux-lourdes-consequences/
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- Thomas d’Ansembourg. Te changer toi peut tout changer. Harper Collins, 2026
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