En lutte pour l’autonomie alimentaire dans une ville africaine : Bangui

https://oubanguimedias.com/wp-content/uploads/2021/05/184146193_1969286729889465_5214458422780581924_n-912x640.jpgInterview de Rodolphe Gozegba

Docteur en théologie après la soutenance d’une thèse sur Jürgen Moltmann, un pionnier de la théologie écologique, Rodolphe Gozegba est rentré dans son pays, la Centrafrique, en décembre 2020. Avec une association déjà à l’œuvre : A9, il a immédiatement commencé à entreprendre une action de sensibilisation pour la  réalisation d’une autonomie alimentaire dans la ville de Bangui. Rodolphe répond ici à quelques questions.

A quels besoins, le développement de l’autonomie alimentaire à Bangui répond-il ?

Tout d’abord je voudrais vous remercier pour l’intérêt que vous portez à mon pays la Centrafrique, qui est en souffrance depuis de nombreuses années. Mais au début de l’année 2021, celle-ci s’est encore exacerbée. Par la coupure en raison de conflits politiques de la route d’approvisionnement venant du Cameroun et du Tchad, le pays et surtout la capitale Bangui ont frôlé la famine. La capitale ne recevait plus de denrées même essentielles. Sa dépendance alimentaire vis-à-vis de l’extérieur devenait flagrante.

L’association A9 dont l’objectif est d’améliorer la vie quotidienne des Centrafricains par la réalisation de 9 actions à plus ou moins long terme a décidé de commencer par cette première action d’urgence : permettre à la capitale puis au pays tout entier d’acquérir son autonomie alimentaire. Cette première opération est intitulée «  Nourris ta ville en 90 jours ».

Quel accueil cette action a-t-elle rencontré et rencontre-t-elle aujourd’hui?

L’association A9 a été lancée officiellement dans la capitale de Bangui le 23 avril 2021, sous le parrainage de la Mairie de Bangui. Je profite d’ailleurs de la présente pour adresser encore mes plus vifs remerciements à monsieur le Maire et à tout le Conseil municipal pour l’accueil chaleureux et efficient qu’ils nous ont réservé.

Durant cette journée, nous avons présenté les objectifs de l’association et avons explicité devant nombre de journalistes et de personnes à haute responsabilité des domaines publics ou privés l’opération « Nourris ta ville en 90 jours ».

Le projet a fait l’objet d’un très bon accueil, d’autant plus qu’il coïncide avec les préoccupations actuelles de la mairie de Bangui et du gouvernement.

Après un premier travail de sensibilisation, dans quelle étape expérimentale, cette action entre-t-elle aujourd’hui?

Comme vous l’avez compris, les autorités locales, à travers la Marie de Bangui, approuvent le projet et appuient l’initiative d’A9.

Il nous appartient maintenant d’engager concrètement cette action en nous tournant vers les habitants de la capitale. Il est essentiel que ceux-ci se sentent concernés et s’investissent dans la réalisation effective de cette opération.

Pour ce faire, A9 va organiser arrondissement par arrondissement (Bangui compte au total 8 arrondissements) la sensibilisation des Banguissois pour les inciter à mettre en culture les lopins de terre à côté de leur maison qui sont actuellement pour l’essentiel d’entre eux laissés inexploités.

Le travail de A9 va s’étaler sur plusieurs mois où elle devra être disponible pour former, répondre aux questions, encourager, motiver de nouveaux adhérents, organiser des évènements valorisant le travail accompli (concours du plus beau jardin, du plus beau légume, concours de dessin, création d’un marché permettant la vente du surplus de récolte…).

A9 souhaite aussi distribuer des graines aux adhérents à titre d’encouragement et même des outils, tels une bêche ou une houe, à ceux qui sont trop pauvres pour l’acquérir par leurs propres moyens.

A cet effet, A9 a déjà lancé récemment par radio un appel au don d’outil et est en attente des résultats.

Dans quel esprit, cette campagne se déroule-t-elle?

Cette opération doit être perçue comme essentielle. Elle va permettre aux Banguissois d’acquérir leur autonomie alimentaire et de ne plus être dépendants de l’extérieur pour se nourrir. Elle va aussi jouer un grand rôle économique dans la mesure où cette agriculture urbaine – pour lui donner le nom qu’elle mérite – peut non seulement nourrir une population qui parfois n’a les moyens que de manger une fois par jour, mais aussi créer des emplois ou en tous cas donner un complément de revenus.

Nous espérons beaucoup pouvoir toucher les jeunes personnes (jeunes femmes et jeunes hommes) souvent sans travail, faute d’en trouver, et de leur permettre ainsi de se créer une source de revenus dont ils pourront être fiers.

Dans ces débuts, une phase évidemment difficile, comment envisager un soutien de cette action à l’échelle internationale?

Vous le savez, la réalité est toujours là ! Tout projet aussi magnifique soit-il, aussi primordial surtout soit-il, nécessite de l’argent. A9 a investi jusqu’à présent ses fonds propres, ceux qui lui ont été confiés par ses membres de la première heure. Mais le projet est tellement vaste que toute aide sera la bienvenue : plus nous serons nombreux à croire en ce projet, et à y travailler, plus vite il pourra avancer et donner de fruits rapidement.

Interview de Rodolphe Gozegba
par Jean Hassenforder

 

Voir aussi sur Vivre et espérer

En route pour l’autonomie alimentaire
https://vivreetesperer.com/en-route-pour-lautonomie-alimentaire/
Et un article de Rodolphe Gozegba dans : Oubangui medias : https://oubanguimedias.com/2021/05/14/centrafrique-dr-rodolphe-gozegba-lautonomie-alimentaire-peut-etre-acquise-en-90-jours/?fbclid=IwAR0OfusKC5Ctnd1E8Xq57TSbwGDsARj4rXiTDQ4dThMWtuZpuTsYCn0sJ5k

 

 

 

Et si nous éduquions nos enfants à la joie ? Pour un printemps de l’éducation !

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 Le témoignage d’Antonella Verdiani

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En ce temps de crise, un monde se défait et un autre commence à naître. Nous percevons et nous ressentons les menaces et les pertes, mais nous avons besoin de voir ce qui est en train de germer, la promesse du renouveau. Car c’est ainsi que nous pourrons quitter l’ordre ancien et reconnaître l’avenir auquel nous sommes appelés.

A cet égard, l’éducation est un champ privilégié.

Pour notre part, au long des années, ayant participé à un courant de pensée et d’action militant pour des formes nouvelles d’éducation permettant aux enfants et aux jeunes de grandir dans le respect de leur personnalité et le développement de leur créativité (1), nous pouvons constater les pesanteurs qui font obstacles à la transformation des pratiques éducatives (2). Et pourtant, aujourd’hui, celles-ci sont appelées à changer en fonction de la poussée d’internet (3) et de nouvelles conceptions pédagogiques (4). Une pression accrue s’exerce en faveur du changement en se manifestant dans des aspirations nouvelles.

A cet égard, l’appel d’Antonella Verdiani (5) en faveur d’un « printemps de l’éducation » et le mouvement qui se développe en ce sens, nous paraît un signe prometteur. Mais cet appel prend aussi la forme d’un témoignage émouvant. Antonella Verdiani nous raconte une expérience vécue dans son enfance où elle s’est sentie rejetée par la contrainte des normes culturelles et elle nous rapporte sa recherche sur le sens de l’éducation. « Et si nous éduquions nos enfants à la joie ! ». Voici une interpellation qui nous touche et nous mobilise. Cette interview (6) a été réalisée dans le cadre d’une conférence locale de « Ted » (7).

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Antonella Verdiani nous présente un épisode qui a marqué sa vie d’enfant. « J’ai dix ans. C’est le jour de l’examen pour entrer à l’école de la Scala de Milan ». Elle nous décrit les lieux : un grand escalier, puis une énorme salle où deux dames, « au sourire assez figé », accueillent une vingtaine de fillettes. Le piano démarre une musique de Chopin. « Vous pouvez danser à votre façon », leur dit-on. Antonella s’élance dans la danse. Elle se sent portée par la musique.  Elle s’exprime avec la passion qui lui est coutumière et dont son professeur de danse l’avait félicité. « Toi, tu as la passion ! ». Et puis, il faut passer une inspection devant les deux dames. L’une d’entre elle regarde ses pieds avec insistance. Elle appelle sa collègue. « Mes pieds sont vraiment bizarres… Je dois être vraiment quelqu’un de bizarre » se dit la petite fille. On passe ensuite dans une salle de classe. Les enfants sont appelées un à un à s’asseoir à gauche ou à droite. Et puis vient la décision. « A droite, les élèves que nous avons sélectionnées. A gauche, celles que nous n’avons pas retenues ». « J’étais à gauche », raconte Antonella qui éclate en sanglots. « Maman, on m’a refusé ! », dit-elle à sa mère. « Le monde magnifique d’une petite fille vouée à la danse s’écroule ». Pendant des années après cet épisode, elle a vécu comme si elle avait perdu le droit d’être heureuse.

Et pourtant, sa joie de vivre n’a pu être brisée. « Un jour, je me suis senti libre du sortilège de l’échec ». « Il n’est pas question d’étaler ma vie », nous dit Antonella. Un incident comme celui là, cela arrive. « C’est normal. C’est banal ». C’est arrivé à moi. Cela peut arriver à vous ou peut-être à vos enfants. Et bien, non, ce n’est pas normal ! « Cet épisode est la manifestation d’une cruauté ordinaire que notre monde, notre système éducatif continue d’infliger aux enfants en tuant leur capacité de rêver. Et moi, je ne veux pas être complice de cela ».

Antonella  a repris des cours de danse, puis elle est entrée à l’université où elle a soutenu une thèse en sciences de l’éducation : « Eduquer à la joie ». Et, dans cette interview, elle nous rapporte sa découverte. En étymologie, le mot joie dérive d’un mot sanscrit : yuj qui signifie : lien, connexion, reliance. Les enfants, quand ils sont en train d’apprendre librement et passionnément, sont dans cet état d’âme. Ils apprennent sans fatigue. Etre reliée, Antonella en a l’expérience. « Pour moi, cette reliance me ramène à ce que j’ai vécu lorsque j’ai dansé sans fatigue. C’était être en contact avec le monde, avec le ciel et la terre, avec les animaux, avec les fleurs, avec les gens, avec vous… ». Et si on commençait à éduquer à partir des dons de chacun ! En « permaculture, une pratique écologique, on cultive à partir de ce que est déjà fertile. « Si on pouvait apprendre à partir de notre richesse, de notre trésor, ce serait révolutionner l’éducation, changer la face du monde ».

Antonella Verdiani nous parle des pionniers qui ont lutté pour changer l’éducation : Maria Montessori, Steiner, Freinet… Leur influence s’est heurtée à bien des obstacles. « La bonne nouvelle, c’est qu’aujourd’hui de plus en plus d’enseignants, d’éducateurs et de parents inventent de nouvelles pratiques éducatives fondées sur la liberté, le respect des rythmes de l’enfant, la capacité de rêver ». « Ma joie, c’est de connecter… Aussi, avec un groupe de personnes qui savent encore rêver, j’ai fondé une alliance pour le renouveau éducatif. Parce que tout est déjà là… Il faut simplement relier. C’est éduquer à la joie ». C’est le « printemps de l’éducation ». Ce mouvement prend de l’essor à travers un site internet et connecte de nombreuses initiatives (8). Cet appel s’achève sur une ouverture : une parole de Maria Montessori : « La joie d’apprendre est autant indispensable à l’intelligence que la respiration au coureur… » « et au danseur ! », ajoute Antonella.

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Ce témoignage émouvant nous invite à espérer et à agir. Une nouvelle vague de renouveau éducatif apparaît aujourd’hui. Et elle s’inscrit dans une dynamique de connexion. Lien, connexion, reliance, ce sont là des termes que nous avons déjà rencontrés dans la recherche de Rebecca Nye sur la spiritualité des enfants : « Dans l’enfance, la spiritualité porte particulièrement sur le fait d’être en relation, de répondre à un appel, de se relier à plus que moi seul, c’est à dire aux autres, à Dieu, à la création ou à un profond sens de l’être intérieur (inner sense of self) » (9). Dans ce contexte, ce mouvement pour une éducation nouvelle nous apparaît comme un signe d’une évolution profonde dans les esprits en cours actuellement. Et oui, nous pouvons recevoir l’appel : « Et si nous éduquions nos enfants à la joie ? » comme une ouverture vers l’avenir et comme une promesse.

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J H

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(1)            Une revue en perspective. Education et développement ? Textes présentés par Louis Raillon et Jean Hassenforder. L’Harmattan, 1998. Inspiration de l’éducation nouvelle et nouvelles approches  pédagogiques.

(2)            Comment le système scolaire français engendre un manque de confiance : Une analyse dans le livre : Algan (Yann), Cahuc (René), Zylbergerg (André). La fabrique de la défiance. Grasset, 2012. Sur ce blog : « Promouvoir la confiance dans une société de défiance. Transformer les mentalités et les institutions. Réformer le système scolaire. Les pistes ouvertes par Yann Algan » : https://vivreetesperer.com/?p=1306

(3)            Sur ce blog : « Une nouvelle manière d’être et de connaître. « Petite poucette » » de Michel Serres » : https://vivreetesperer.com/?p=820

« Une révolution en éducation. L’impact d’internet pour un nouveau paradigme en éducation » : https://vivreetesperer.com/?p=1565

(4)            « Laissez-les lire ! Une dynamique relationnelle et éducative » (Présentation du livre de Geneviève Patte : « Laissez-les lire ») : https://vivreetesperer.com/?p=523 « Une nouvelle manière d’enseigner : Participer ensemble à une recherche de sens : L’approche pédagogique de Britt Mari Barth » : https://vivreetesperer.com/?p=1169

On doit également mettre l’accent sur une découverte récente : En proposant un ordinateur à des enfants de bidonville, le chercheur indien, Sugata Mitra, a montré comment ces enfants étaient capables d’apprendre des savoirs très complexes en s’entraidant sans assistance extérieure. C’est dire le potentiel d’apprentissage qui réside en chaque enfant. C’est un paradigme révolutionnaire en matière d’éducation. Voir sur Wikipedia : http://en.wikipedia.org/wiki/Sugata_Mitra et http://fr.wikipedia.org/wiki/Sugata_Mitra Expérimentations et recherches récentes sont présentées sur Ted par Sugata Mitra : « Construire une école dans le Cloud » : https://www.ted.com/talks/sugata_mitra_build_a_school_in_the_cloud?language=fr

(5)            Docteur en Sciences de l’Education, Antonella Verdiani a travaillé plus de 18 ans à l’Unesco où elle était responsable de questions d’éducation. En 2014, elle a publié un livre : « Ces écoles qui rendent les enfants heureux. Expériences et méthodes pour éduquer à la joie » (Actes Sud). Actuellement consultante et formatrice, elle est la fondatrice du collectif : « Le printemps de l’éducation », constitué de représentants de la société civile en France et à l’étranger et qui a pour objectif l’organisation de rencontres entre les acteurs du changement en matière d’éducation. Un article d’Antonella Verdiani sur le site du Huffingtonpost : « Si on éduquait à la joie ? » : http://www.huffingtonpost.fr/antonella-verdiani/eduquer-enfants-joie_b_3643196.html Parcours et vision d’Antonella Verdiani dans une interview sur Moodstep : https://www.youtube.com/watch?v=dAvYhjQSkPI

(6)            Témoignage d’Antonella Verdiani : « Et si nous éduquions nos enfants à la joie ? »

Sur le site : Printemps de l’éducation : http://www.printemps-   education.org/slide/et-si-nous-eduquions-nos-enfants-a-la-joie/

(7)            TED x Vaugirard Road : organisation et contenu des rencontres locales patronnées par TED Vidéos de témoignages  et d’exposés souvent éclairants http://www.tedxvaugirardroad.com/

(8)            Le printemps de l’éducation. Un mouvement pour le renouveau de l’éducation : vision, participants, gouvernance et activités… http://www.printemps-education.org/

Pendant longtemps, en regard des adultes, le statut de l’enfant a été négligeable. Les paroles de Jésus dans les évangiles sur la valeur primordiale des enfants ont été largement méconnues. Au XXè siècle, Maria Montessori joue un rôle de pionnière en mettant en évidence le potentiel du petit enfant. Elle parle de celui-ci en terme d’« embryon spirituel ». Aujourd’hui où le concept de spiritualité est désormais reconnu, la recherche réalisée par Rébecca Nye et David Hay auprès d’enfants britanniques de 6 à 10 ans met en évidence leurs aptitudes spirituelles en terme de « conscience relationnelle » : Voir : Rebecca Nye. Children’s spirituality. What it is and why it matters. Church House Publishing, 2009. Voir sur ce blog : « L’enfant, un être spirituel » : https://vivreetesperer.com/?p=340 Nous percevons un lien entre renouveau de l’éducation et approche spirituelle si bien que nous pouvons en parler en terme de : « signe des temps ».

Reconnaître le miracle dans nos vies

Rodolphe Gozegba, pasteur dans une paroisse alsacienne, avait été invité à participer à une réunion organisée par une paroissienne qui avait invité des amis chez elle. Il y avait donc onze personnes dans ce petit groupe. Elles n’appartenaient pas toutes à la paroisse. Elles avaient été invitées pour qu’elles puissent faire connaissance avec le nouveau pasteur de la paroisse. C’était donc une rencontre conviviale et amicale.

Au début de la réunion, chacun s’est présenté. Après cette présentation, chacun s’est retrouvé autour d’une table avec gâteaux et café. Pendant qu’on mangeait ensemble, les gens parlaient seulement à leurs voisins. Pour permettre une conversation en commun, Rodolphe a eu une idée : poser une question qui permettrait à chacun de s’exprimer en mobilisant l’attention de tous sur un thème commun. Et, il a donc suggéré la question suivante : « Je sais que Dieu a fait des miracles dans nos vies et que nous sommes sans doute marqués par un de ces miracles. Est-ce que nous pourrions témoigner de ce miracle en peu de mots ? ». Tout le monde a trouvé que c’était une excellente idée. Et donc, chacun s’est exprimé à tour de rôle.

La voisine de Rodolphe, une femme d’origine syrienne, accompagnée par sa sœur, a témoigné pour elles deux. Elles ont connu une guerre terrible en Syrie et aussi des persécutions envers les chrétiens. Pour elles, le miracle a été la persévérance des chrétiens malgré la persécution. Aucun n’a abandonné la foi. Dieu merci, elles sont aujourd’hui vivantes en France.

La deuxième personne qui s’est exprimée nous a dit : « Mon miracle, c’est que je viens d’être guérie de mon cancer ».

Une veuve nous a ensuite parlé de la vie qu’elle a eue avec son mari. Au départ, elle avait hésité à l’épouser. Et puis, elle a trouvé ensuite en lui un homme admirable. C’est « l’homme de sa vie ».

Une autre personne, un homme, a témoigné qu’après le décès de sa première femme, il a rencontré, il y a vingt-cinq ans, une femme d’origine américaine, avec laquelle il s’est marié et se trouve heureux aujourd’hui. Cette femme était là avec lui et elle a aussi témoigné. Ayant quitté les Etats-Unis, elle était allé en Allemagne et ensuite, elle est arrivée en Alsace où elle a rencontré son mari avec lequel elle est très heureuse aujourd’hui. Ainsi nous a-t-elle dit : « J’ai fait tout un périple pour finalement trouver l’homme de ma vie ». Cet amour est pour elle le grand miracle de Dieu.

Nous avons entendu ensuite le témoignage du mari de la femme qui a été guéri du cancer. Cet homme a beaucoup parlé. Un jour, nous a-t-il dit, il a entendu un pasteur déclarer dans sa prédication qu’il ne croyait pas à la résurrection de Jésus. Il a été profondément choqué et particulièrement scandalisé. Il a quitté l’église. « La foi chrétienne, vidée de la résurrection, n’est plus la foi chrétienne ». Dieu est au coeur de sa vie et sa raison d’être. « Sans Lui, je ne suis rien ».

La paroissienne qui nous a accueilli, a raconté que, lorsqu’elle était plus jeune, elle voyageait beaucoup. Et, comme elle n’avait pas beaucoup d’argent, elle prenait des avions avec plusieurs escales. Un jour, en allant au Japon, son mari et elle, ont fait une escale en Irak. Elle était enceinte d’un garçon et a fait une fausse couche. Par la suite, en Alsace, elle a enseigné le français à un jeune immigré irakien. Une relation forte s’est créée et celui-ci s’est mis à la considérer comme sa mère. Ce couple a une grande fille, mais il n’avait pas de garçon. Ils ont adopté le jeune irakien. Elle, qui avait perdu un garçon, en a retrouvé un. Ils ont désormais une grande fille et ce fils adopté. C’est le miracle de leur vie.

Ce tour de table s’est terminé par le témoignage de Rodolphe. Pour lui, le miracle, c’est que Dieu a fait de lui son serviteur, pasteur dans l’Eglise.

 

Comment Rodolphe a-t-il ressenti ce partage ?

Les participants étaient des chrétiens avec des sensibilités différentes. Par exemple, les deux syriennes étaient orthodoxes. Le couple franco-américain était mennonite… Nous étions en communion.

C’est la première fois que Rodolphe posait cette question : quel est le miracle qui a marqué votre vie ? Or, nous dit-il, « On envisage généralement le miracle comme une intervention extraordinaire de Dieu. Moi-même, je m’attendais à des témoignages de ce genre . Mais, dans ce groupe là, j’ai découvert que chaque personne a sa conception du miracle. Le miracle n’est pas forcément une manifestation soudaine et extraordinaire de Dieu. Le miracle, ce peut être aussi une merveilleuse rencontre. Ce peut-être une bonne amitié qui débouche sur une belle relation. Ce peut être la conscience affirmée d’une relation avec Dieu. Ici, dans ce groupe, le miracle était reconnu dans une manifestation de Dieu au quotidien. Nous avons appris à la reconnaître. C’est un sujet de joie et de reconnaissance ».

Récit et témoignage de Rodolphe Gozegba rapporté par Jean Hassenforder

 

Voir aussi sur ce blog :  « Le miracle de l’existence. Un éclairage de Bertrand Vergely » : https://vivreetesperer.com/?p=2890

 

 

Le péril IA : Devenir des machines ou rester vivant

Le péril IA : Devenir des machines ou rester vivant

Selon Gilles Babinet

Nous sommes confrontés aujourd’hui à une irruption de l’intelligence artificielle dans les activités humaines, jusqu’à une possibilité de substitution de l’intelligence artificielle dans l’exercice de fonctions intellectuelles. Dans un grand nombre de tâches, l’activité de l’homme pourrait être remplacée par l’intelligence artificielle. Si les facultés de l’homme étaient laissées en friche, elles seraient en passe de dépérir. L’intelligence artificielle affecte non seulement les conditions de travail et la répartition des richesses, mais aussi notre genre de vie. Si l’intelligence artificielle ouvre des opportunités, elle soulève également de vives inquiétudes. En conséquence, elle suscite une intense recherche et de nombreux écrits. Le sujet est au cœur de la récente encyclique du pape Léon XIV ‘Magnifica Humanitas’ (1), elle-même abondamment commentée.

À Témoins, nous avons toujours prêté une grande attention aux incidences des transformations technologiques et tout particulièrement du numérique. C’est ainsi que nous avons présenté, à plusieurs reprises des livres de Gilles Babinet. Entrepreneur talentueux, soucieux de bien public, Gilles Babinet fut élu premier président du Conseil National du Numérique en 2011. Ainsi, nous avons présenté son livre ‘L’ère numérique. Un nouvel âge de l’humanité’ (2). Comme le suggère son titre, cet ouvrage paru en 2014 nous annonce les grandes mutations à venir dans un esprit très positif. Une dizaine d’années plus tard, en 2023. Gille Babinet publie une remarquable histoire d’internet, ‘Comment les hippies, Dieu et la science ont inventé internet’, que nous avons présenté sous le titre ‘l’épopée d’internet’ (3). Cependant, si la dynamique de cette histoire prend sa source dans la culture californienne à l’ère des communautés hippies, l’auteur en montre la dérive qui apparait dans les années 1980 et va ensuite s’aggraver jusqu’aux travers actuels. Au départ, « l’objectif était de disposer d’un pouvoir décentralisé, créatif et autonomisant… Puis survint la révolution conservatrice avec l’élection de Reagan, de Thatcher et les crises pétrolières. Les rêves de communauté se dissoudront peu à peu dans le projet conservateur pour lequel l’entreprenariat et la réussite sont des valeurs cardinales. C’est l’ère des marchands, des start-up, de la bourse, des fonds d’investissement et de la montée en puissance du Web. Son apogée, ce sera le ‘Cloud’ dont l’une des caractéristiques sera de concentrer d’immenses quantités de richesses tout en dévoyant la promesse de décentralisation. Au XXIe siècle, la révolution numérique semble avoir été accaparée par quelques méta-entreprises aux valorisations se comparant à la richesse produite par de grandes nations ».

C’est dans le contexte de cette même dérive que Gilles Babinet publie en 2026 un nouveau livre sur le péril de l’intelligence artificielle, ‘le péril IA’ (4) et y décrit précisément l’idéologie actuellement dominante des milieux ‘techno-réactionnaires’. À travers ce livre, Gilles Babinet nous permet de faire le point sur l’état actuel de l’intelligence artificielle, sa croissance accélérée, ses promoteurs, ses conséquences humaines et sociales actuelles et potentielles, les chemins pour faire face aux enjeux majeurs et choisir ‘entre assimilation et divergence’. « L’intelligence artificielle a connu ces dernières années des avancées fulgurantes transformant radicalement nos usages quotidiens, nos manières de travailler, de nous informer, d’entrer en relation avec les autres et surtout notre rapport à la vérité et au vivant. Cette accélération n’est pas un simple progrès numérique ; elle marque l’émergence d’une infrastructure invisible qui façonne nos comportements… Nous sommes confrontés à un choix décisif : poursuivre dans une redoutable trajectoire d’assimilation à la machine ou renouer d’urgence avec la part symbolique qui a porté l’humanité durant des siècles pour en faire le socle d’un nouvel humanisme » (couverture). Comme cet ouvrage est étendu dans son champ et particulièrement dense, on n’en rendra pas compte ici dans tous ses aspects, mais nous mettrons l’accent sur quelques points significatifs.

 

La ‘Silicon Valley’ motrice de l’IA

On comprendra mieux l’intelligence artificielle en la situant dans l’histoire d’internet déjà retracée par Gilles Babinet (3). Son berceau, aujourd’hui, le lieu de sa puissance, est la ‘Silicon Valley’ en Californie.

« Pour un observateur de longue date de la Silicon Valley, dont je pense faire partie, son évolution sociologique et désormais politique a quelque chose de particulièrement vertigineux. C’est un point important car scruter cette dynamique sur une longue période permet de percevoir ce qui la sous-tend et ainsi les directions que pourraient prendre les entreprises d’IA à long terme » (p 87).

Gilles Babinet, après avoir retracé à nouveau l’histoire d’internet en Californie, rappelle la déviance qui est intervenu avec la montée du courant conservateur aux Etats-Unis. « L’idéal de collaboration et de communauté qui avait été autrefois au cœur de la Silicon Valley devint rapidement obsolète, remplacé par la glorification de l’individu et de sa réussite personnelle » (p 92). « Son élite politique a en partie cessé de défendre le principe d’une liberté inclusive et émancipatrice pour l’ensemble de la société pour privilégier un projet exclusif où, si la liberté reste une valeur fondamentale, elle ne concerne plus qu’un petit nombre d’individus, prêts à renoncer aux valeurs démocratiques pour la préserver à leur profit » (p 94). L’auteur connait bien les grands acteurs de la Silicon Valley, aussi est-il au fait de leur évolution idéologique. « Au total, la question du maintien des privilèges devient centrale : privilège blanc pour les américains conservateurs, privilège économique et d’influence pour les acteurs de la technologie. Mais de quelle influence parle-t-on ? Il faut avoir à l’esprit que les outils génératifs vont prendre une place centrale dans nos quotidiens avec une influence croissante au fur et à mesure que la pertinence de ces systèmes s’améliorera. On peut évidemment concevoir que les abus que l’on continue de constater à l’égard de la régulation des plateformes ne pourront être qu’amplifiés par l’immission permanente de l’IA dans nos vies aussi bien sur le plan économique, social, qu’intime » (p 103).

Bertrand Babinet nous entretient ensuite de l’ ‘hypnocratie’, « quand les algorithmes gouvernent nos émotions et nos votes ». Il évoque la dégradation du lien social en fonction d’une exposition croissante aux écrans. « En 1980, chaque américain passe un peu plus de 2h30 devant le petit écran » (alors un petit nombre de chaines de télévision)… En 2025, les Etats-Uniens passent plus de 7 heures par jour devant un écran. Le sociologue Robert Putnam déplore la réduction du temps consacré à la vie sociale. Des analyses montrent que le sentiment de solitude a fortement augmenté aux Etats-Unis. Par ailleurs, l’auteur dénonce la manière dont, à travers leurs algorithmes, certains réseaux sociaux encouragent « le spectaculaire, l’outrancier, le révoltant ». « Les réseaux sociaux, avec leurs algorithmes de personnalisation, ne se contentent pas de filtrer nos conversations : ils nous enferment dans des bulles de filtre et des chambres d’écho, nous privant des désaccords nécessaires à une vie sociale saine » (p 108). Un sentiment de frustration élevé est également remarqué. « Si les technologies informationnelles sont une source indiscutable de nouvelles opportunités, elles induisent aussi un fort sentiment de perte de contrôle ». Une ‘opacité algorithmique’ s’introduit dans l’informatisation des services publics. Au total, le jugement de Gilles Babinet est sévère : « Nous avons toutes les raisons de craindre que l’avènement de l’IA n’accroisse radicalement l’isolement des personnes les plus fragiles, n’explose la vérité alternative à des niveaux de dissension inimaginables, qu’elle nous ôte une large part de notre libre arbitre sans que les plateformes ne fassent quoique ce soit pour l’éviter » (p 114).

Pour comprendre le phénomène de l’IA, Gilles Babinet s’intéresse à la mentalité des chercheurs de la Silicon Valley. « Ils se concentrent des jours durant sur la production de code informatique… Chercheur en psychologie cognitive, Baron-Cohen théorisa progressivement, au cours des années 1990, l’idée que le ‘cerveau automatisant extrême’ est la caractéristique la plus surreprésentée dans les milieux technologiques et en particulier dans la Silicon Valley, dont il considère qu’elle constitue ‘un véritable pôle d’attraction génétique et cognitive pour les personnes autistes’ ». Ce constat se répètera par la suite. On voit là « une froideur relationnelle, une obsession de l’optimisation, et un rapport instrumental au monde -autant de signes d’une rationalité exacerbée et déconnectée des affects ». En 2006, « The Complete Guide to Asperger’s syndrome, met en évidence, entre autres, une caractéristique commune aux dirigeants fondateurs des startups de la Silicon Valley : une mentalité associée à ce syndrome neuro-atypique » (p 115). En 2022, l’ouvrage ‘The legacy of autism and neurodiversity’ de Steve Silberman « mit non seulement en évidence la représentation disproportionnée de profils neuro-atypiques dans la Silicon Valley, mais en démontra aussi une forte influence sur la nature même des services qui y sont développés » (p 116).

À partir de ces constats, Gilles Babinet va dresser un portrait de l’intelligence artificielle. « L’intelligence artificielle dont l’épicentre de développement se situe en large partie dans la Silicon Valley, n’est pas seulement une technologie ; elle reflète une manière particulière d’appréhender le monde, centrée sur la formalisation, les probabilités et la modélisation. Là où d’autres y voient un outil, ces profils de personnalité y perçoivent une extension de leur propre mode cognitif, un prolongement naturel de leur rapport au langage, au calcul et à la systématisation. L’idée que l’humanité devienne l’auxiliaire de la machine y est en conséquence très présente… Ici, la différence cognitive cesse d’’être un handicap pour se transformer en moteur de rupture générant à la fois des innovations radicales et une certaine vision du futur » (p 117). « Ce tropisme cognitif, s’il a permis des avancées technologiques spectaculaires, n’est pas sans induire des biais profonds. En façonnant un écosystème valorisant la rationalité froide, l’hyper-compétence analytique et l’efficacité logique, la Silicon Valley tend à marginaliser d’autres formes d’intelligence : émotionnelle, relationnelle, intuitive, symbolique. Cette hiérarchisation implicite des individus favorise une sorte d’ ‘élitisme cognitif’ devenue peu-à-peu excluante pour ceux qui ne partagent pas ces normes mentales dominantes – les femmes, les neurotypiqus, les individus issus de parcours personnels qui valorisent moins les techniques etc. » (p 119).

Gilles Babinet ne méconnait pas les réussites de l’IA, mais il y perçoit un biais inquiétant si bien qu’il écrit : « Se joue ainsi peut-être une partie d’échecs cruciale pour le devenir de l’humanité : celle entre une dynamique versant décidément dans le monde analytique, et un autre monde, sans doute moins adapté à la maitrise des techniques, mais autrement plus compatible avec ce qui constitue notre essence profonde » (p 122).

 

Le péril de l’IA et l’évolution de la situation

Comment en est-on arrivé à redouter le développement de l’IA et à y voir un réel péril ? En fonction de sa compétence tout particulière, Gilles Babinet est bien placé pour nous apporter une réponse. Il consacre le premier chapitre du livre à ‘Un état de l’art de l’IA : risques et opportunités’, mais dès l’introduction, il met en évidence le péril et l’évolution de la situation.

« Nous sommes des êtres façonnés pendant des centaines de millénaires par une relation directe à la nature, et projeté depuis peu dans un monde de chiffres, d’analyses, de techniques et d’abstractions… Notre dialogue avec les techniques est ancien. Elles se sont peu-à-peu sophistiquées au point que, dès le début du XXe siècle, Max Weber observe que : « le sort de notre époque est caractérisé par la rationalisation et l’intellectualisation et, surtout, par le ‘désenchantement du monde’… Cette complexité de la technique distend notre rapport au monde en créant un filtre d’analyse qui limite notre capacité à ressentir le réel, avec notre corps et notre esprit » (p 8). Or, selon Gilles Babinet, « l’intelligence artificielle rend désormais un dilemme impossible à esquiver tant celle-ci mécanise à l’extrême notre relation au monde ». « Très bientôt, soit nous accepterons de nous fondre dans la logique de la machine – prédictive, calculatoire, optimisatrice – soit nous choisirons de renouer avec ce qui nous constitue profondément : l’être symbolique qui s’est formé au fil de millions d’années d’évolution » (p 8-9).

Cependant, nous dit l’auteur, le processus est déjà bien engagé.et il décrit les différents aspects de l’induction de l’IA. Sont notamment évoqués « les risques existentiels contre lesquels les plus grands scientifiques nous ont mis en garde, car, si ces risques n’existent probablement que marginalement à court terme, ils n’en sont pas moins des hypothèses à considérer et à traiter avec une grande attention » (p 13). Il y a une question cruciale, c’est la vitesse à laquelle ces technologies se développent et vont se développer. L’humanité a besoin de temps pour s’adapter. « Il y a peu, au cours de la période allant de fin 2022 à mi 2025, l’IA fait des progrès de géant et la perspective de l’intelligence artificielle générale (artificial general intelligence ou AGI) a paru à portée de main. À partir de la sortie de GPR-5, en août 2025, le secteur a semblé moins confiant sur sa capacité à atteindre cet objectif, du moins dans un futur proche. En conséquence, un débat s’est installé entre les partisans de l’AGI et ceux qui promeuvent plutôt des IA spécialisées par fonction. Le fait que ces technologies semblent désormais se développer à une vitesse moins élevée qu’initialement envisagée nous ramène à une perspective de temps long. Un temps qui doit être investi – notamment par l’action politique – pour préparer le monde qui vient, probablement fort différent de celui que nous connaissons » (p 13).

On apprend combien l’intelligence artificielle porte une transformation radicale dans les aspects majeurs de notre vie sociale, ce qui touche à l’emploi, à la répartition des richesses, à la vie démocratique. L’auteur nous décrit ces changements et leurs conséquences. Et Gilles Babinet termine son introduction en insistant sur le choix décisif qui se présente à nos consciences, un choix de civilisation duquel dépend l’avenir de l’humanité. « Le moment du choix approche à grands pas. De fait, jamais notre espèce dans son ensemble n’aura été mise au défi par l’évènement d’un phénomène s’exprimant dans une période aussi brève. Mais ce défi n’est pas seulement d’ordre technique, économique ou politique : il engage la nature même de notre rapport au réel. Si l’intelligence artificielle incarne l’apothéose de la raison instrumentale, alors il revient à l’humain de retrouver ce qui, en lui, perçoit le monde dans son unité profonde – non comme un ensemble de forces en tension, mais comme une transe vivante et signifiante où chaque chose participe d’un même souffle. Retrouver cette compréhension symbolique du monde pourrait bien consister à renouer avec une intelligence spirituelle qui ne sépare plus, mais relie – une intelligence qui ne cherche pas à dominer la création mais à y reconnaitre le reflet du mystère dont elle procède » (p 17-18). Dans le dernier chapitre du livre, Gilles Babinet s’explique sur la manière dont il envisage la résistance à la suprématie de la machine. Cet ouvrage mérite d’être lu de bout en bout, comme cette présentation y invite.

Nous sommes aujourd’hui confrontés à un grand défi, ce que Gilles Babinet exprime radicalement dans le sous-titre de son livre, ‘devenir des machines ou rester vivant’. Dans la conjoncture actuelle, nous avions besoin de l’avis d’un expert. Nous avons eu recours à Gilles Babinet que nous avions déjà consulté dans le passé. Ce n’est pas quelqu’un qui méconnait les apports de la technique. Au contraire, au départ, il nous avait présenté tous les bienfaits pouvant résulter de ‘l’ère numérique’. Son apport n’était pas seulement un travail parfaitement documenté, c’était le fruit de l’expérience d’un acteur particulièrement actif et, à ce titre, reconnu par les instances de sa profession. Les années passant, Gilles Babinet pu écrire une histoire d’internet, nous permettant d’en connaitre à la fois l’invention et les dérives. Il était donc une des personnalités les mieux à même d’y voir plus clair dans le débat suscité par la rapide expansion de l’intelligence artificielle. Et sa réponse est sans détour. La question de l’intelligence artificielle n’est pas une question mineure. L’alarme n’est pas exagérée. C‘est l’avenir de l’humanité qui est en jeu. C’est donc un appel à une mobilisation tant pour le discernement que pour l’action. Théologiens et philosophes sont attendus. Déjà ‘Magnifica Humanitas’ est parue. On prendra connaissance des pistes tracées par Gilles Babinet dans son dernier chapitre. Rappelons ce qu’il a écrit plus haut : « renouer avec une intelligence spirituelle qui ne sépare plus, mais relie – une intelligence qui ne cherche pas à dominer la création, mais à y reconnaitre le mystère dont elle procède ».

Jean Hassenforder

 

  1. Magnifica Humanitas ; présentation détaillée dans Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Magnifica_humanitas
  2. Un guide pour entrer dans l’ère numérique : https://www.temoins.com/un-guide-pour-entrer-dans-lere-numerique/
  3. L’épopée d’internet : https://www.temoins.com/lepopee-dinternet/
  4. Gilles Babinet. Le péril IA. Devenir des machines ou rester humain. Le Passeur, 2026.

Génération Y : une nouvelle vague pour une nouvelle manière de vivre

 Au cours des dernières décennies, on a pu observer dans chaque génération, des styles différents se marquant dans les aspirations, les représentations, les comportements. S’il y a bien un mouvement dans la durée où se marque une orientation globale, il y a une dominante particulière dans chaque génération. Et certaines d’entre elles, comme la génération qui a participé aux évènements de la fin des années 1960, à travers le moment de 1968, est perçue comme une génération innovante par les sociologues et les historiens (1). Dans la perspective des mutations en cours dans nos sociétés (2), le mouvement se poursuit. Assurément, la mondialisation, la révolution numérique, la prise de conscience écologique ne peuvent pas se développer sans marquer les esprits. Et c’est ainsi qu’on parle aujourd’hui d’une génération Y qui rassemble les jeunes nés dans les années 1980 et 1990 (3). Les changements de mentalité sont rapides et on évoque déjà une prochaine génération Z. Cependant, notons d’emblée que si les enquêtes mettent bien en évidence des inflexions, la jeunesse n’est pas homogène dans ses conditions sociales et son rapport à la société, et donc dans ses comportements. Si cette réalité appelle la prudence dans les généralisations, il n’en est pas moins vrai qu’on peut constater des changements de mentalité sensibles dans certaines portions des jeunes générations, particulièrement dans le groupe le plus instruit.

Les aspirations nouvelles interpellent les institutions. Elles font irruption dans la vie professionnelle où elles remettent en question les cadres dominants et les institutions établies. Ainsi la génération Y manifeste une recherche de sens et un désir d’accomplissement. La génération suivante poursuit le mouvement vers une recherche accrue d’autonomie et d’initiative.

Emmanuelle Duez n’est pas seulement observatrice. Elle est actrice sur ce terrain jusque dans la création et le développement d’une entreprise directement concernée. Dans une vidéo rapportant une intervention au « Positive Economy Forum » (Le Havre, 2015) (4), elle exprime ainsi une perspective militante. Le titre de la vidéo annonce la couleur : « Cette vidéo va changer votre manière de voir les jeunes (génération Y et Z) » (5). Si on ne lui demande pas comme à un sociologue de nuancer ses propos, son intervention ouvre tout grand un nouvel horizon et nous appelle à réfléchir. Vague après vague, une nouvelle manière de vivre apparaît dans un monde en pleine mutation. Elle n’est pas sans limite, mais à nous d’en voir les promesses et d’y participer.

 

Première génération d’un nouveau monde

La génération Y, issue des naissances durant les années 80 et 90, a grandi dans un monde en pleine mutation si bien que les mentalités correspondantes rompent avec des habitudes bien installées. Ainsi au départ, peut-elle éveiller une inquiétude chez les plus anciens. Cependant, la génération Y est bien la première d’un nouveau monde.  Emmanuelle Duez définit la génération Y comme « la génération première fois » :

° La première génération mondiale

° La prochaine grande génération (La moitié de la population mondiale a moins de trente ans)

° La première génération numérique (Michel Serres définit la révolution numérique comme la troisième révolution anthropologique de l’humanité (6)). C’est la raison pour laquelle on appelle la génération Y, la génération « Digital native ».

° La première génération postmoderne à l’aube d’une nouvelle ère. Tous les grands modèles qui ont sous tendu la conception de notre société actuelle sont à réinventer.

° La première génération omnisciente grâce à l’usage d’internet (résumé de l’intervention (7))

Ainsi cette génération répandue dans tous les continents, est en mesure d’exercer un rôle déterminant : « La génération Y est une génération  massive et globalisée qui arrive dans un monde à réinventer avec un pouvoir dans ses mains : le numérique.

Ces nouveaux comportements interpellent les différentes institutions politiques, scolaires, religieuses. Intervenant dans un forum d’économie positive, Emmanuelle Duez montre l’impact de ce changement de comportement dans la vie des entreprises.

« Le sujet Y ne comprend pas et ne reconnaît pas le système de management actuellement en vigueur dans les entreprises.

Le sujet Y préfère partir ou « débrancher la prise » (C’est à dire se désengager).

On assiste à un turn over en hausse parmi ces jeunes malgré une situation économique compliquée.

Ils croient qu’autre chose est possible et portent un regard différent sur l’entreprise.

Ils font plusieurs paris :

Faire passer le pourquoi avant le comment

Faire passer la flexibilité avant la nécessité

Faire passer l’exemplarité avant le statut

Avoir l’ambition de s’accomplir avant de réussir ».

Emmanuelle Duez esquisse ensuite un regard sur la génération suivante en train d’apparaître. C’est la génération Z. Très critique et consciente des changements à venir, les jeunes appartenant à cette génération manifestent une attitude d’autonomie et s’attachent à leurs parcours de formation. « Ainsi, la génération Z estime devoir apprendre ses métiers d’une manière révolutionnaire par rapport aux générations passées : demain, on apprendra de soi, de l’entreprise et de l’école (D’après une enquête, seulement 7% des sujets interrogés estiment que les compétences professionnelles seront apprises à l’école) ».

 

 

La mixité : une nouvelle manière de travailler ensemble

Emmanuelle Duez évoque la génération Y dans différentes instances et elle en aborde toutes les facettes. Dans une intervention au forum Café Solidays (8), elle met en évidence une autre caractéristique de cette génération : une familiarité avec la mixité. Au départ, elle cite Françoise l’Héritier : « La grande révolution qu’on est en train de vivre, ce n’est pas le numérique, c’est le fait que les femmes n’ont jamais été si puissantes ». « Evidemment, il y a de grandes différences selon les cultures. Evidemment, il y a encore énormément à faire. Mais il y a énormément qui a été fait. Aujourd’hui, il y a des générations entières d’hommes  qui pensent que la femme est l’égale de l’homme. Et cela, c’est révolutionnaire, car, jusqu’à présent, cela n’avait jamais encore été le cas. Ici aussi, la génération Y, c’est la génération « première fois ».

Nos mères ont été la première génération de femmes à travailler, et donc elles ont élevé leurs enfants, et notamment leurs garçons, avec l’idée qu’évidemment les femmes sont l’égale de l’homme, évidemment je dois pouvoir travailler en entreprise de manière équilibrée. Il y a donc une nouvelle génération d’hommes qui disent : En fait, je ne vois pas en quoi il y a une différence. Et si la pierre angulaire des combats féministes des dernières années a été la recherche d’un équilibre de vie, c’est quelque chose que je revendique pour moi-même. J’ai 25 ans. Je sors d’une grande école. Je sors d’une université  Je sors de nulle part. J’aspire à avoir une vie équilibrée. C’est un glissement très important. Car on adopte là une revendication « féminine » majeure. Cette revendication là n’est pas seulement française. Elle est mondiale »

 

Une action qui porte les valeurs de le génération Y : les innovations conduites par Emmanuelle Duez : WoMen up et le boson project

Consciente du changement actuel des mentalités, active pour les promouvoir, Emmanuelle Duez a engagé des initiatives innovantes.

Il y a cinq ans, c’est la naissance de « WoMen up », « la première association d’Europe qui travaille à la fois sur le genre et la génération. C’est une association qui repose sur une conviction très forte : aujourd’hui, lorsqu’on parle du travail dans les entreprises, le combat pour la mixité et celui pour un bon équilibre de vie se rejoignent. On s’appuie sur la génération nouvelle favorable à la mixité comme levier pour transformer l’entreprise et y promouvoir des valeurs « féminines » comme un travail différent et une vie plus équilibrée.

Comment fait-on ? On fait des appels de candidature. Et pendant un an, on accompagne des jeunes hommes et des jeunes femmes qui sont des jeunes actifs en dernière année d’étude à qui on donne des rôles modèles, c’est à dire des gens qui incarnent tout ce que je viens de raconter : oui, il n’y a pas de différence entre les genres. Oui, on a le droit d’assumer la volonté d’avoir un équilibre de vie. On a le droit de sortir des sentiers battus même lorsqu’on est un homme, car, paradoxalement, aujourd’hui, c’est plus difficile. On essaie de transformer ces jeunes en ambassadeurs. On essaie de faire en sorte qu’ils s’engagent sur le long terme afin que les hommes soient les libérateurs du potentiel féminin et que les femmes continuent sur leur lancée parce que les femmes sont en mouvement pour écrire leur propre histoire ».

La deuxième innovation, c’est une start up qui s’appelle le « boson project ». « The boson  project » est une start up composée d’entrepreneurs engagés à faire bouger les lignes dans les entreprises en mettant les collaborateurs au cœur des processus de transformation, notamment les plus jeunes. Cabinet de conseil d’un nouveau genre, nous abordons la problématique cruciale de la mutation des organisations, depuis des structures rigides-processées très hiérarchisées, lourdes, parfois inertes, parfois même contreproductives dans leurs modes de fonctionnement actuels, vers des structures fluides, transversales, transparentes, interconnectées, flat et nécessairement engagées par et pour le capital humain » (9).

« La génération Y entre dans un modèle qui n’a pas été bâti à notre époque. Elle rentre dans un modèle avec des hiérarchies, des strates, des silos. On a oublié que c’était le capital humain qui était au cœur de tout. Le vrai sujet, ce n’est pas une histoire de jeunesse et de génération. Ce qu’on essaye de faire là, c’est de transformer ces jeunes collaborateurs qui se cognent la tête à des logiques qu’ils ne comprennent pas en ambassadeurs d’une autre manière de voir les choses parce qu’on pense qu’ils sont intimement et inconsciemment porteurs d’un autre modèle d’entreprise.

On essaie de passer d’une société de contrôle à une société de confiance. Avec « WoMen up », on transforme les hommes et les femmes en ambassadeurs de la mixité. Avec le « boson project », on essaye de transformer des collaborateurs en « corporate hackers » : « Engagez-vous pour transformer les entreprises de l’intérieur » ».

 

 

Un appel à s’engager

Dans ses différentes interventions, Emmanuelle Duez appelle ses auditeurs à s’engager dans cette grande transformation. Ici, elle évoque la manière dont elle a rencontré des gens qui s’engageaient radicalement jusqu’au sacrifice : les forces spéciales de la Marine.

En regard, « l’engagement, c’est facile ». Elle s’adresse à la jeune génération : « On a une chance extraordinaire. On a moins de trente ans. On a le pouvoir entre nos mains. On a besoin de nous. Ce serait trop simple de dire : je regarde les choses se faire. Si on ne s’engage pas, on va regretter les choix que d’autres générations auront fait pour nous, car les trente prochaines années, ce sont les nôtres ».

 

Génération Y : changer les institutions !

Conscients de la grande mutation en cours, nous savions que la jeunesse y était sensible dans ses représentations, dans ses comportements et dans ses choix. Mais les interventions d’Emmanuelle Duez éclairent singulièrement la situation et les enjeux. Sa réflexion s’appuie sur celle des chercheurs. Elle s’appuie sur une expérience engagée tout-à-fait exceptionnelle. Si sa vivacité peut déranger certains, dans son enthousiasme, elle nous ouvre un nouvel horizon.

De fait la transformation en cours ne concerne pas seulement les entreprises, mais les institutions dans leur ensemble, politiques, scolaires, religieuses. Bien souvent, ces institutions redoutent le changement, et, d’une façon ou d’une autre, elles temporisent et cherchent à l’éviter. Mais parfois, des brèches s’ouvrent. Ainsi, récemment, on voit une jeune génération accéder à la députation dans le sillage de la République en marche. L’écart entre les aspirations de la génération Y et beaucoup d’institutions religieuses est également considérable. Des recherches anglophones montrent en quoi et pourquoi la génération Y se détourne de pratiques qui n’ont plus de pertinence pour elle, « irrelevant ». A entendre les attitudes et les valeurs de la génération Y, on imagine l’écart avec des églises hiérarchisées et patriarcales. En regard, des innovations apparaissent particulièrement dans le courant de l’Eglise émergente (10).

Nous sommes engagés aujourd’hui dans une grande mutation. Nous en percevons les processus. Nous en apprécions les dimensions. Emmanuelle Duez nous rappelle cette dynamique. C’est un espace de grande opportunité. Mais si celle-ci peut être saisie par ceux qui y sont le mieux préparés, cette situation est aussi source d’inquiétude et de crainte pour beaucoup (11). Ainsi il est bon d’entendre Emmanuelle Duez nous introduire dans la manière dont une nouvelle génération entre dans la scène du changement et les valeurs qu’elle entend promouvoir. Ces valeurs, ce sont aussi celles que beaucoup d’entre nous avons portées pendant des années et qui se traduisent aujourd’hui par l’avancée de La génération Y, issue des naissances durant les années 80 et 90, a grandi dans un monde en pleine mutation si bien que les mentalités correspondantes rompent avec des habitudes bien installées. Ainsi au départ, peut-elle éveiller une inquiétude chez les plus anciens. Cependant, la génération Y est bien la première d’un nouveau monde.  Emmanuelle Duez définit la génération Y comme « la génération première fois ». Ainsi, pouvons nous apprécier le projet de la génération Y dans ses aspects positifs. C’est une bonne nouvelle.

 

Jean Hassenforder

 

(1)            Sur le site Témoins : « La crise religieuse des années 1960. Quel processus pour quel horizon ? » : http://www.temoins.com/la-crise-religieuse-des-annees-1960-quel-processus-pour-quel-horizon/

(2)            Sur les mutations en cours : « Quel avenir pour le monde et pour la France ? » (Jean-Claude Guillebaud) : https://vivreetesperer.com/?p=945 « La fin d’un monde. L’aube d’une renaissance » (Frédéric Lenoir) : https://vivreetesperer.com/?p=1048 « Comprendre la mutation actuelle de notre société requiert une vision nouvelle du monde » : https://vivreetesperer.com/?p=2373

« Un monde en changement accéléré (Thomas Friedman) : https://vivreetesperer.com/?p=2560

(3)            La génération Y est l’objet de nombreuses études et recherches. Présentation générale sur Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Génération_Y

(4)            Premier forum sur l’économie positive au Havre en septembre 2012 : https://vivreetesperer.com/?p=880

(5)            Intervention d’Emmanuelle Duez sur la génération Y au forum d’économie positive au Havre (2015) : https://www.youtube.com/watch?v=gkdvEg1kwnY

(6)            « Une nouvelle manière d’être et de connaître » (« Petite Poucette » de Michel Serres : https://vivreetesperer.com/?p=836

(7)            Sur le site Adozen. fr, mise en ligne de la même vidéo : « Cette vidéo va changer votre manière de voir les jeunes » avec un résumé des propos d’Emmanuelle Duez que nous avons repris ici pour une part : http://adozen.fr/video-generations-y-et-z/

(8)            Intervention d’Emmanuelle Duez au Forum café Solidays : « Génération Y : l’opportunité de réinventer le monde » : https://www.youtube.com/watch?v=Y1wY6RiGrP4

(9)            « The boson project » : https://www.thebosonproject.com/le-boson

(10)      L’Eglise émergente : sur le site de Témoins : http://www.temoins.com

(11)      Dans une intervention à Ted X Marseille, Emmanuelle Duez décrit les inquiétudes et les craintes et, en regard, exprime une dynamique : « Du poids des maux à la responsabilité des idées : https://www.youtube.com/watch?v=1oKk4i6aOtU