Vivre et espérer : Une opportunité de dialogue

Un ami, Sylvain, apprécie Vivre et espérer.
Ainsi a-t-il écrit quelques commentaires sur certaines livraisons de Vivre et espérer.
En voici un concernant la livraison de février 2012(1) C’est un dialogue qui s’ouvre ainsi à travers le temps.
Merci Sylvain !

Cet article qui a abordé la peinture comme un mode de communication (parler de Dieu, parler à Dieu) me plait beaucoup, car comme tu le sais j’apprends la peinture, mais aussi les corrélations avec des états qui rapproche l’artiste, dans son exécution, d’états modifiés, de transe, plus connu sous le nom de flow.
La peinture comme moyen de se lier à la vie, à la spiritualité, est une nouvelle perspective pour moi, qui m’enchante.
Je trouve que c’est une belle démarche qui pourra apporter de la profondeur à mes œuvres.
Un moyen de me dépasser, de communiquer aux hommes et pourquoi pas avec Dieu ?

Quel présence Dieu a-t-il dans ma vie ? Je ne le dis pas encore clairement.

Odile était très claire avec cela, tout comme toi. Pas d’hésitation, de demie mesure. Une confiance totale, le dévouement, l’amour. La foi, une force qui permet de voir la vie autrement et d’en donner un véritable sens.
D’accepter, ou plutôt de comprendre que la vie est telle qu’elle est, et qu’il ne faut pas se focaliser sur les résultats sans prendre de recul, mais belle et, bien sûr, ce que les expériences positives ou négatives peuvent réellement nous apporter.
Cela parle du bien qu’il y a en toute chose a partir du moment où l’on se donne les moyens de le voir.

Pour apprécier la vie, il faut l’aimer.

La chanson de Jacques Brel est un hymne à la vie, au partage.
Cette article parle aussi de cette valeur incommensurable qu’est le don de soi.
Lorsque l’on arrive à casser toutes ses barrières mentales et que l’on se donne pleinement sans se soucier de ce que pensent les autres, mais plutôt de ce que l’on peut offrir à l’autre, alors le message que l’on peut véhiculer devient intemporel, et touche tout le monde.
Pourquoi ? Tout simplement parce qu’on devient pur amour.
Et dans les situations plus compliquées de l’existence quand on a que l’amour devient alors cette force qui nous raccroche à la vie, qui nous lie a ce qu’il y a de plus beau en nous grâce au regard de l’autre, et qui nous fait comprendre que notre existence a un sens,

Il est difficile de penser que malgré qu’il y ait une existence après la mort, qu’un fossé nous sépare de ce que nous sommes actuellement.
De savoir qu’il y a un lien entre la vie et la mort, beaucoup plus simple a appréhender que tout ce qui est proposé, me parait plus apaisant.
Il suffit de penser en toute simplicité à l’autre pour se connecter. Cela veut dire que l’autre peut aussi se connecter à nous. Ce qui veut dire que quoi qu’il advienne, nous ne sommes jamais seul.

Toutes ces manières de penser et d’appréhender l’existence sont tellement riches et variées. Cela peut donner le tournis et peut parfois prendre des allures compliquées. C’est avec les personnes qui ont une pensée claire que l’on trouve le plus de simplicité. Et c’est dans la simplicité que l’on touche à la compréhension de l’autre, que l’on retrouve des vérités, justes, belles, réconfortantes et apaisantes.

Il faut évoluer avec son temps et profiter de toutes ces ressources que l’on a la chance d’avoir autour de soi pour apprendre et mieux comprendre ce qu’est la vie, afin de pouvoir mieux communiquer avec son prochain et le soutenir.
Rester rigide dans des idées, dans des principes, n’a aucun sens car la vie montre que c’est dans la capacité l’adaptation que survit le plus sage.
Un esprit dicté par des principes figés évoluera dans la contrainte, alors que l’esprit ouvert, saura s’adapter, rester fidèle à lui-même et donner le meilleur à tout ce qui l’entoure.

Sylvain

  1. Livraison 2012 Peindre, c’est aussi parler,  Horizon de vie,  Quand on a que l’amour,  Sur la Terre comme au Ciel,  Une vie qui ne disparaît pas , Vivre et espérer février 2012 : https://vivreetesperer.com/2012/02/

 

 

Un monde qui craque : De la performance à la robustesse

Un monde qui craque : De la performance à la robustesse

Un monde qui craque. Passer de la performance à la robustesse

Chercheur à l’Institut pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, et directeur de l’Institut Michel Serres, Olivier Hamant a écrit plusieurs livres où il fait ressortir les concepts de performance et de robustesse. Nous avons déjà rendu compte de sa recherche sur ce site (1). Performance et robustesse, deux comportements, deux manières de faire différentes et finalement deux manières d’être.

Selon Olivier Hamant, la performance peut se déployer en période d’abondance, mais aujourd’hui, en temps de pénurie, nous sommes partout appelés à chercher la robustesse. Dans son livre ‘Chroniques d’un monde qui craque’ (2), à travers de nombreux écrits parus dans la presse et rassemblés dans ce recueil, Olivier Hamant « nous expose les symptômes d’un monde suroptimisé, détraqué par l’obsession du tout contrôle. Avec méthode et non sans humour, il chronique ce monde au bord du burnout où se reproduit, partout et en tout temps, le même modèle : le culte de la performance qui crée fragilités et ruptures » (couverture). Mais il ne s’arrête pas là. Il montre comment un nouveau monde est en train d’émerger à travers de nouvelles pratiques. « Comment en sortir ? ‘Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse’. Et s’il fallait d’abord mettre en lumière les initiatives robustes déjà présentes dans nos territoires ? Et si le monde qui craque nous invitait à explorer une nouvelle culture dans laquelle la doctrine sécuritaire, si contre-productive, laisse la place à la sérénité systémique. En miroir du monde qui craque, ces chroniques présentent des pistes concrètes pour contribuer à l’émergence d’un monde robuste » (couverture).

 

En un moment critique, choisir l’approche de la robustesse

Dans un chapitre introductif, Olivier Hamant présente « une grille de lecture théorique qui permet en quelques mots d’exposer les principaux éléments de notre décor et du scénario imposé (le culte de la performance) pour mieux comprendre la pertinence de s’embarquer dans la robustesse. Cette grille de lecture vise à ouvrir une petite lucarne dans ce réel absurde qui ne demande qu’à être brocardé pour entamer l’ouverture culturelle » (p 17).

 

Pertinence et robustesse

Olivier Hamant commence par définir ces concepts de base, performance et robustesse. « Dans cet essai, la performance est définie comme le summum de l’efficacité (atteindre son objectif) et de l’efficience (avec le moins de moyens possible).

Issue du contrôle de gestion, cette définition est la plus répandue aujourd’hui. On notera que la juxtaposition de ‘contrôle’ et de ‘gestion’ est un radotage pour mieux enfoncer le clou bien usé : l’obsession de la maitrise… On notera que la performance, à l’origine, signifiait plutôt un art de bien faire. Désormais, le bien, c’est le bien réglé » (p 17).

En contraste, « la robustesse, dans sa définition dynamique, désigne le maintien de la stabilité (à court terme) et de la viabilité (à long terme). De ‘Quercus robur’, le chêne, la robustesse s’applique à des systèmes qui résistent à des fluctuations quotidiennes (par exemple le vent pour le chêne) avec un espace de viabilité plus ou moins grand sur le long terme (par exemple le gel hivernal ou la sécheresse estivale pour le chêne). Sans robustesse, pas de viabilité dans les turbulences » (p 18).

Performance et robustesse s’articulent. En période d’abondance, la performance prospère. Mais en période de pénurie, seule la robustesse permet de résister aux écarts et aux fluctuations. « Dans les fluctuations, on privilégie les marges de manœuvre à l’optimisation ». Peut-on mieux comprendre la cause de ce monde qui craque ? « Cette cause n’est pas extérieure à nous. C’est la conséquence de nos suroptimisations tous azimuts. Finalement, pour bien comprendre ce qui nous arrive, le compromis performance-robustesse ne suffit pas. Il faut aussi articuler les notions de sécurité et de contrôle » (p 20).

 

Sécurité et contrôle

« Une crise ou une rupture déclenche naturellement le besoin de sécurité. Il s’agit ici d’un besoin primaire, aussi essentiel que le besoin de se nourrir par exemple. Toutefois, trop souvent, nous transformons ce besoin de sécurité en besoin de contrôle. Or sécurité et contrôle ne sont pas interchangeables, loin de là. Un système politique autoritaire sera certainement fanatique du contrôle, mais serez-vous en sécurité pour autant ? » (p 20).

L’auteur envisage le contrôle comme la forme performante de la sécurité. Ainsi, pendant un moment les pompiers peuvent utiliser les grands moyens pour rétablir la sécurité. Mais cela suppose que par derrière, il y ait les ressources nécessaires. Dans l’approche de la robustesse, il s’agit de se placer « dans les conditions dans lesquelles le contrôle n’est pas nécessaire pour être en sécurité ». Pour cela, « il faut préserver et stimuler de grandes marges de manœuvre… Le besoin de sécurité ne doit plus se traduire par l’augmentation du contrôle, mais au contraire par du jeu dans les rouages à même d’absorber les chocs, comme un amortisseur, pour créer un plus grand espace de viabilité » (p 21).

 

Un moment critique

Aujourd’hui, nous ressentons la crise du monde actuel, ‘un monde qui craque’, Olivier Hamant nous en explique les mécanismes sous-jacents. Tout s’enchaine.

« Nourri par l’abondance des ressources, notamment fossiles, le monde est tombé dans le piège de la performance (‘résultats’, ‘efficacité’, ‘efficience’, ‘pilotage’, ‘objectifs’, ‘compétitivité’, ‘productivité’). Partout, cette trajectoire épuise les écosystèmes et génère des fluctuations de plus en plus violentes sur le plan écologique… et sur le plan social.

Face aux turbulences, nous réagissons pour résoudre les problèmes comme s’ils étaient ponctuels sans comprendre qu’il s’agit d’une crise systémique : une permacrise nourrie par le culte de la performance.

La multiplication des crises couplée à la répétition des approches réactives nous rend à la fois hypersensibles aux fluctuations (à court terme avec l’anxiété associée) et sourds aux défauts d’inadaptation (de long terme). Le piège de la performance est donc nourri par un double catalyseur : l’épuisement du monde (humain et non humain) et nos réactions court-termistes.

À cela s’ajoute la question des jeux de pouvoir. Une question machiavélique. En rationalisant les politiques sociales depuis des années et en freinant sur la culture, l’écologie ou la participation citoyenne, le pouvoir – le gouvernement français, mais aussi des exécutifs supranationaux, des grandes multinationales et des ultrariches – a réduit la robustesse des territoires. Ce culte de la performance pousse à l’addiction (le monolien) contre l’adaptabilité (multilien). La fragilité suit, et le besoin de sécurité se trouve ainsi renforcé. Pour les fanatiques du contrôle, une société de plus en plus violente appelle une doctrine sécuritaire musclée » (28-29). Olivier Hamant montre les dangers d’une politique sécuritaire tous azimuts : « Dans un monde en pleine turbulence, la doctrine du tout sécuritaire alimente d’abord la dépendance à un dictateur bienveillant et protecteur ».

Nous arrivons aujourd’hui à un moment critique. Au sens physique du terme de ‘point critique’ qui correspond à un large degré de liberté. D’un côté, la culture de la performance et de la réactivité nous a enfermés dans une voie très étroite, sans avenir. Un futur obsolète donc. Mais face à l’impasse qui se dessine, jamais le jeu n’a été aussi ouvert pour en sortir. Nous sommes à un moment qui requiert le discernement, donc l’intelligence. À nous de faire vivre dans une autre culture, celle de la sérénité » (p 29-30).

Olivier Hamant nous explique alors pourquoi et comment il a écrit ce livre. « Pour que cette grille de lecture théorique résonne avec la réalité de nos expériences de vie, rien de plus pertinent que l’incarnation dans des récits. Depuis quelques années, je commente l’actualité dans des tribunes et des commentaires sur les réseaux sociaux. En retour, les réponses des lecteurs alimentent la réflexion… ». Olivier Hamant rappelle le dicton ‘Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse’. Les textes sont répartis en deux parties : ce qui se dégrade, ce qui apparait et croit.

 

Les craquements

D’une part, « les arbres qui tombent. Les thèmes sont récurrents : hypercentralisation, monoculture, pieuvre financière, maladaptation, pouvoir démesuré, hypercontrôle, hygiènisme, autoritarisme etc. Autant de signaux d’un monde suroptimisé, donc fragile. Ce monde qui craque de toute part est aussi un environnement pavé de bonnes intentions et de ‘greenwashing’ qui nous invite à une pensée critique : une satire d’un système en roue libre, mais aussi en fin de course » (p 33). Une quarantaine de textes sont ainsi présentés aux lecteurs. Nous en présenterons quelques-uns.

 

Le premier mandat de l’ère pénurique

Olivier Hamant examine l’activité du premier mandat gouvernemental après la réélection du président Macron, lequel reconnait ‘la fin de l’abondance’. « À écouter notre ministre des transitions, l’enjeu du mandat sera de ‘sortir la France des énergies fossiles’. Ce type de discours est très consensuel, mais aussi très étroit. En particulier, les frontières planétaires qui définissent l’espace de viabilité de l’humanité sur terre, indiquent plutôt que la biodiversité et les cycles de l’azote et du phosphore sont les sujets à mettre en priorité sur la table. Ce sont les frontières que nous avons le plus dépassées et de très loin… Ce qui pose question ici, c’est plutôt le décalage abyssal entre un gouvernement qui voit la pénurie comme un problème circonscrit et résorbable, alors même que le monde économique et le monde écologique se rejoignent enfin sur le constat d’une pénurie globale et durable de toutes les ressources : pénurie de ressources non renouvelables (granulats, acier, terres rares, etc) et renouvelables (bois, blé, huiles, terres arables, eau, etc). À cela, s’ajoute une pénurie de ressources humaines sans précédent. Il va donc falloir changer de logiciel en profondeur… ». En réponse, on commence à observer des initiatives de coopération. « Cette réaction de bon sens est caractéristique du monde vivant en situation de pénurie. Souhaitons que les politiques regardent en face l’inversion économique en cours pour mieux en saisir la profondeur. Le vivant, qui contient une librairie de solutions face aux pénuries, pourrait également donner des éclairages pertinents… Confrontés à la pénurie, les êtres vivants ne deviennent pas plus efficients ; au contraire, ils se diversifient (génétiquement) ». Olivier Hamant ouvre une perspective : « Alors que faire ? Plutôt que de miser sur des structures très verticales et donc très fragiles, une solution beaucoup mieux calibrée en pénurie est de rendre aux territoires leur autonomie, c’est-à-dire comme pour le vivant, d’adopter un organisation nettement plus ‘modulaire’. Le mandat qui vient devrait être celui d’une décentralisation puissante, seule à même de répondre aux défis pluriels de pénurie. Ce mouvement est déjà là, par exemple avec le déploiement actuel des régies municipales de l’eau et des régies municipales agricoles. Ces structures ont par contre besoin d’un état qui reconnaisse leurs efforts, notamment sur le plan réglementaire. Chaque nouvelle initiative locale peut être la preuve du principe du monde robuste qui vient, à laquelle la loi devrait donner sa place… » (p 42-44).

 

La banane, le rire jaune

« Savez-vous qu’il existe plus d’un millier de variétés de banane dans le monde et que nous n’en consommons qu’une seule (dénommée ‘cavendish’) ?… De la performance aboutissant à une canalisation extrême et donc à une fragilité extrême. Aujourd’hui, ces bananes – en Asie, en Australie, en Afrique, en Amérique latine – sont massivement attaquées par la maladie de Panama (aussi appelée ‘fusariose du bananier’). Le manque de diversité génétique de ces cultures les condamne : une absurdité totale.

Plus généralement, quand on considère l’ensemble des espèces végétales, la FAO estime que nous avons perdu 75% de cultivées en cent ans, et aujourd’hui, plus de 200 espèces domestiquées ont rejoint la liste rouge des espèces menacées de disparition. Ce modèle n’a aucun sens écologique et donc, aucun sens économique, à terme.

La performance ne nourrit pas les humains, elle alimente surtout une vision extraterrestre de l’agriculture. C’est l’occasion de rappeler que la monoculture n’est pas une méthode. C’est une idéologie totalitaire.

Heureusement, les pratiques en agroécologie pour la culture de la banane sont en plein essor actuellement. Dans le cadre de circuits courts locaux, on peut avoir aussi accès à une plus grande diversité de variétés de bananes, qui sont souvent moins faciles (et donc plus chères) à transporter ». Olivier Hamant nous présente là un cas concret des dysfonctionnements générés par une performance mondialisée. « Le cas de la banane illustre en quoi la mondialisation économique est un facteur déterminant de la sélection génétique » (p 60-61).

 

Abeilles nanodrones

« Depuis une vingtaine d’années, un phénomène appelé syndrome d’effondrement des colonies – ou dépopulation de ruches – touche l’Amérique du Nord, puis l’Europe… Depuis le premier cas signalé en Pennsylvanie en 2006, plusieurs causes ont été avancées pour expliquer ce phénomène : une contamination chimique ou par des pesticides des réserves alimentaires des abeilles, un déficit de diversité génétique au sein des colonies ou encore la présence d’un parasiteEn 2025, le taux de mortalité est passé à 60%… À ces niveaux-là, ce ne sont plus seulement les apiculteurs qui sont touchés, mais la plupart des agriculteurs, la pollinisation par les abeilles étant essentielles pour de nombreuses cultures comme les pommes, cerises, melons et citrouilles ». À quel genre de recherches pourrait-on s’attendre pour y parer ? Pas à celle de remplacer les abeilles par des robots, un véritable dérèglement. « Au lieu de questionner nos pratiques (notamment le maintien des néonicotinoïdes, une classe d’insecticides systémiques neurotoxiques, le monde en accélération nous offre plutôt ‘une solution’ : le nanodrone. L’idée de remplacer des êtres vivants par des robots n’est pas neuve (c’était déjà le projet délirant de Von Neumann). C’est aussi une obsession dans le monde de la science-fiction, y compris pour les abeilles. Mais le fait que ce type de projet appliqué aux abeilles trouve des fonds, des scientifiques (du MIT), un écho dans les médias (sous un chapeau ‘Good economics’) en dit long sur notre déconnexion à la vie sur Terre. Il n’y a pas de plan (a)B(eille) ! Outre les multiples services économiques dont nous dépendons et qui dépendent des abeilles domestiques, nous pourrions aussi questionner la place que nous laissons aux abeilles sauvages, dont la diversité et les rôles dans l’économie vont bien au-delà de la seule abeille domestique » (p 98-99).

 

L’État efficace

Olivier Hamant voit aussi les effets négatifs du culte de la performance dans les déclarations répétées sur ‘l’État efficace’ : « l’objectif est de ‘rendre l’organisation administrative plus lisible, plus simple et plus efficace’ en regroupant, fusionnant et si besoin, en supprimant ‘des structures qui font double emploi dans le même champ de politique publique’. Cette stratégie est un piège systémique : le risque de rupture appelle plus de performance ; les gains de performance épuisent les ressources, ce qui alimente la crise suivante. Les crises se rapprochent et s’intensifient ». La situation française est un exemple malheureux de cette suroptimisation :

« Disparition des services publics, absence de lits dans les hôpitaux, (l’autre désert médical), épidémie de burnout dans la fonction publique, etc. La glorification de l’État efficace reflète la méconnaissance revendiquée d’une partie de nos élites actuelles pour la pensée systémique (Edgar Morin), pour les effets rebond (William Stanley Jevons) ou pour la contre-productivité de la performance (Ivan Illich)…». À l’extrême, « L’injonction de l’efficacité s’autojustifie en temps de guerre… Quand l’efficacité devient une injonction totale et permanente, on bascule dans l’autoritarisme… Dans l’Histoire, on ne peut oublier l’obsession des nazis pour l’efficacité. Le culte de l’efficacité et la culture de la guerre qu’elle génère, est nihilisme par nature ». (p 118-119).

 

Reconstruction

Après nous avoir présenté un monde qui se défait dans le culte de la performance, dans une quarantaine de textes, Olivier Hamant nous décrit une multitude d’initiatives qui se caractérisent par leur robustesse en les classant selon trois formes de comportements : jouer, interagir, faire. Il reprend l’exemple de la forêt. « Après avoir vu quelques arbres tomber, nous allons maintenant commencer à écouter la forêt qui pousse comme autant d’actes révolutionnaires dans tous les secteurs où le primat à la robustesse est donné sur la performance. Comme la murmuration d’une nuée d’oiseaux, les pionniers sont à la marge, mais ils guident le groupe, car ce sont les premiers à être exposés aux fluctuations du monde » (p 125). Les quelques textes présentés ici ne peuvent pas rendre compte de la richesse de cet ensemble.

 

S’arrêter pour dénoncer le culte de la performance

Le sociologue Harmut Rosa met en évidence l’accélération (3) dans laquelle le monde moderne se trouve entrainé et les conséquences malheureuses de celle-ci. Olivier Hamant recommande de savoir s’arrêter. « Pour sortir du culte de la performance, il faut souvent désobéir… au culte de la performance. Cela implique de s’arrêter, c’est-à-dire de créer un espace de temps libre : l’ ‘otium’ qui s’oppose, et résiste au ‘negocium’ (le temps mis au profit du profit). Le moment d’arrêt est en effet indispensable pour développer une activité réflexive contre la captologie (l’art de retenir notre attention) et l’aliénation qu’elle alimente. L’arrêt est nécessaire pour dérailler. C’est notamment ce que pensent certains lanceurs d’alerte ».

Olivier Hamant prend en exemple la nécessité d’une prise de conscience de l’asservissement de certains enfants à une ultra performance sportive.

« Un exemple particulièrement pertinent est celui des enfants sportifs qui subissent des abus (traumatisme physiques et psychologiques) des fédérations sportives, des entraineurs, des parents et finalement d’un système dédié à l’ultraperformance et à une forme d’antifragilité dystopique. Pour réussir, il faudrait se détruire (no pain, no gain). Ils et elles sont toujours plus nombreux à avoir le courage de s’arrêter pour en parler. Un signal faible d’un monde qui bascule. Comme pour la nuée d’oiseaux, quelques lanceurs d’alerte à la périphérie du groupe suffisent à tout changer. Une minorité active donne du courage aux autres et tout s’emballe. Désormais ce sont les présidents de fédération et les entraineurs délirants qui commencent à passer devant les juges » (p 145).

 

Écouter la génération Z

Jeunesse et sabotage. Tout un programme. Des jeunes plus nombreux refusent les ‘challenges’, ne montent plus l’ascenseur social en conscience, déclinent des carrières confortables en ville, s’impliquent dans des métiers plus près des territoire… Bref, un ras-le-bol du culte de la performance se fait entendre. Les signaux faibles sur le sujet prolifèrent, entre élèves ingénieurs déserteurs sur youtube et multiples formations des patrons à la déroutante Gen Z. À noter qu’il ne s’agit plus d’un mouvement périphérique, mais bien d’un mouvement de fonds qui touche toutes les classes sociales…

Le mouvement est aussi mondial, comme l’ont montré les manifestations à Madagascar ou au Maroc en 2025. Citons en particulier un mouvement précurseur : le Tang Ping, ‘s’allonger à plat’, initié en 2021 par de jeunes chinois qui refusaient d’obéir à l’injonction de travailler six jours par semaine, de 9 heures à 22 heures.

Olivier Hamant voit là un signe d’espoir. « Ce déraillement général ouvre la voie à d’autres modèles. À nous d’accompagner ce mouvement en inventant et en construisant des activités robustes au service des territoires. S’épanouir dans un monde fluctuant où les enjeux extraordinaires du monde n’ont jamais tant donné de sens à nos interactions. Les voix des jeunes ouvriraient-elles enfin une troisième voie ? » (p 167).

 

Prendre soin des sols

Ici, Olivier Hamant aborde un élément fondamental de l’équilibre écologique. « La matrice de toute civilisation, c’est le sol. Pourtant, c’est dans l’atmosphère que nous avons trouvé le principal levier de notre expansion démographique au XXe siècle. Les livres d’histoire oublient souvent un des personnages à l’impact immense sur l‘humanité : Fritz Haber et son procédé qui permet de convertir l’azote de l’air en ammonium, puis en nitrate. Aujourd’hui, on estime que ces engrais azotés nourrissent au moins deux milliards d’humains sur terre… Une réelle performance avec de nombreuses externalités négatives : coût énergétique de la production, pollution des sols et des nappes phréatiques, effondrement de la biodiversité et aliénation des paysans à une technocratie distante.

Le contremodèle agroécologique en plein développement remet tout cela en cause. Les plantes légumineuses peuvent capter l’azote de l’air grâce à des symbioses de leurs racines… Cette stratégie est plus lente, plus complexe, plus hétérogène… mais ces symbioses ne coûtent presque rien en énergie, enrichissent la matière organique des sols, participent aux services écosystémiques (dont la purification de l’eau), entretiennent la biodiversité et rendent les paysans plus autonomes ».

Cependant cette prise en compte du sol dépasse l’agriculture : « Le soin du sol ne se limite pas à l’agriculture. La désimperméabilisation des sols urbains ou la phytoremédiation (ou comment utiliser les plantes pour dépolluer les sols) sont autant de projets applicables sur n’importe quel sol. Dès lors, de nombreuses hybridations sont possibles. Par exemple, Terra Innova valorise les terres de chantiers excavées et non polluées pour recréer des sols fertiles chez les agriculteurs et réaménager les territoires… Rien de nouveau sous le soleil ! Si, le sol ! » (p 196-197).

 

Pratiquer la technodiversité et la réparation

Nous vivons aujourd’hui dans un monde technique en ressentant un besoin de fiabilité. Aussi apprécions-nous l’éclairage d’Olivier Hamant.

« Dans le cadre de la performance, les ingénieurs sont surtout au service de la performance. Dès lors, ils fabriquent des objets de plus en plus optimisés, donc de plus en plus fragiles (par exemple par la dépendance au numérique), plus compliqués, donc moins réparables, qui écrasent les technologies plus anciennes (par exemple le béton armé qui a fait disparaitre de nombreux savoir-faire). L’ingénieur de la performance nourrit l’obsolescence programmée et éloigne les citoyens de la technologie : qui peut réparer son smartphone ? »

Olivier Hamant rappelle les thèse pionnières d’Ivan Illich. « Comment sortir de l’aliénation quand nos outils sont impossibles à réparer, dépendent d’une technocratie distante ou nous enferment dans des comportements prévisibles ? Ivan Illich proposait la solution des ‘outils conviviaux’ selon la grammaire suivante : l’outil ne doit pas conduire à l’hyperspécialisation, mais doit au contraire ouvrir à une vision globale de l’activité ; L’outil doit être émancipateur, notamment en étant réparable, adaptable, évoluable localement ; l’outil ne doit pas réduire le champ d‘action personnelle, mais doit au contraire épanouir l’utilisateur ». C’est là la perspective d’une approche robuste : « Dans le monde robuste, les ingénieurs développent de tels outils conviviaux grâce à la réparabilité et à la technodiversité (différents plans, tous robustes) et ils visent l’autonomie technique des citoyens » À chaque fois, Olivier Hamant apporte des exemples.

« Un exemple : Buffalo Bycycle Utility S2 est un vélo avec une transmission à deux chaines plus faciles à réparer et qui évitent les fragilités du dérailleur. Ce système permet de se déplacer sur des routes de qualités différentes, notamment dans des pays où les infrastructures sont dégradées, pour des citoyens qui n’ont pas accès à des magasins spécialisés. Le reste du design prend en charge des marges de manœuvre importantes (pneus, porte-bagages, etc). Bref, il est à visée robuste ». Un autre exemple : « l’extraordinaire travail de l’atelier paysan qui accompagne le monde agricole dans l’auto-construction et la réparation des outils dans un réseau d’entraide et d’autonomie collective » (p 202-203)

 

L’État robuste

Dans ce livre, selon sa problématique, Olivier Hamant aborde une grande variété de sujets. En fin de course, il revient au thème de l’État déjà abordé dans son texte sur l’État efficace : qu’est-ce qui peut rendre un État robuste ? Il envisage la faillite d’un État comme le produit de l’égocentrisme du groupe dirigeant et sa fixation sur une idéologie inadaptée. « Le moteur de la faillite, c’est le MOI au service d’obstinations idéologiques… Un État failli, c’est un État ou le ‘je’ tue le ‘jeu’ (démocratique)… Un État robuste, c’est au contraire un État ou le ‘jeu’ crée du ‘nous’. Un État qui bascule de la posture de meneur (descendant) à la posture de facilitateur (émergent). Les solutions que l’État robuste produit sont en général moins coûteuses financièrement (grâce aux dépenses évitées par les politiques sociales, écologiques et économiques) »… « L’État robuste emprunte les chemins de la coopération, des liens humains et de l’intelligence collective. Mais cela implique qu’il existe d’ores et déjà le robuste dans les territoires ». Ici, Olivier Hamant donne deux exemples de villages pionniers :

-Langouet, un village reconnu pour son engagement pour l’écologie en Bretagne : logements sociaux, cantine 100% bio et locale, maisons potagers, jardins de formation en permaculture, café associatif, centrale solaire, pépinière d’activités centrée sur l’économie sociale et solidaire, voiture électrique partagée, interdiction des pesticides.

-Ungersheim, un autre laboratoire de la transition en Alsace : ramassage scolaire par calèche tirée par un cheval, qui participe aussi aux travaux d’arrosage et d’entretien des jardins maraichers où son crottin sert d’engrais, lancement de la première monnaie locale de la région (le radis), site de la plus grande centrale solaire d’Alsace, etc.

 

Ce livre est une ressource

Pour nous faire part de sa vision, comment dans un nouveau contexte de pénurie la performance est contre-productive et génère des effets néfastes, et comment, au contraire, la robustesse permet d’assurer une fiabilité dans un monde limité et fluctuant, Olivier Hamant a écrit plusieurs livres où il expose méthodiquement son approche ; il s’exprime par ailleurs dans des vidéos. Ce livre récent, ‘Chroniques d’un monde qui craque’, occupe une place à part dans cette production. C’est un recueil de textes qui suivent et commentent l’actualité dans un style engagé. Ces textes sont très nombreux, autour de 90, entre des rubriques : ouvrir, lire, observer, jouer, interagir, faire, explorer. Les situations abordées sont très variées comme le montre le tout petit échantillon que nous avons présenté. Ce livre montre ainsi combien l’approche d’Olivier Hamant se révèle pertinente dans un champ très vaste. C’est aussi un état d’esprit qui s’y manifeste et nous interpelle. Voici un livre à fréquenter.

J H

 

  1. De la culture de la performance à la culture de la robustesse : https://vivreetesperer.com/de-la-culture-de-la-performance-a-la-culture-de-la-robustesse/
  2. Olivier Hamant. Chroniques d’un monde qui craque. Odile Jacob, 2026
  3. Face à une accélération et à une chosification de la société : https://vivreetesperer.com/face-a-une-acceleration-et-a-une-chosification-de-la-societe/
La société jardinière

La société jardinière

La société jardinière

La société jardinière : c’est le titre du livre de Damien Deville, un géographe et anthropologue, qui y rapporte sa découverte des jardins potagers implantés dans la ville d’Ales, un exemple des jardins urbains qui, en France et dans le monde, répondent à un besoin de subsistance dans différents contextes. On peut situer cette activité jardinière dans une histoire qui débute à la fin du XIXe siècle dans l’œuvre de l’abbé Lemire pour le développement des jardins familiaux. Plus généralement, cette activité jardinière en milieu urbain a connu dans les dernières décennies une remarquable impulsion dans le mouvement qui s’est répandu en France sous le vocable : ‘Les Incroyables comestibles’ (1) Et aujourd’hui, à travers diverses initiatives, certaines villes sont à la recherche de la réalisation d’une autonomie alimentaire (2).

Certes, évoquer une société jardinière éveille en nous le rêve d’une société pacifiée, mais ce n’est pas une pure utopie puisqu’il y aujourd’hui des expériences concrètes d’activités jardinières en milieu urbain. Dans son livre : ‘La société jardinière’ (3), Damien Deville nous décrit l’une d’entre elle, dans une ville profondément perturbée par la désindustrialisation, Ales à la porte de Cévennes. « Là, pour les anciennes populations ouvrières, se vit une façon de retour à la terre. Là, chacun plante, bêche ; tout le monde échange outils, semences, et savoir-faire. Si bien qu’à la motivation économique, forcément première, viennent se mêler des préoccupations d’ordre social, écologique, ou paysager. Cernant les contours d’une écologie de la précarité, l’auteur souligne comment de simples lopins de terre deviennent d’authentiques lieux d’émancipation. Partant, il ébauche le modèle de ce que pourrait être la société si elle était jardinière » (page de couverture).

 

Parcours d’une innovation sociale

L’apparition de jardins familiaux en milieu urbain remonte à la fin du XIXe siècle.

« C’est à Hazebrook, capitale de Flandre intérieure, que nait au milieu du XIXe siècle celui qui restera dans les mémoires comme le père fondateur des jardins familiaux : l’abbé Lemire ». L’auteur esquisse sa biographie. Jeune prêtre à Hazebrook, « touché par la misère de la commune, par les besoins des uns et les rêves des autres, l’abbé Lemire s’attacha rapidement aux besoins des habitants » En retour, il reçut un soutien populaire. Élu député en 1893, il mena une carrière politique indépendante par rapport à l’Église. Élu maire d’Hazebrook en 1914, il fit face aux périls de la guerre et mena une politique sociale très active si bien qu’il devint ‘un héros local’. « Attaché à la dignité des ouvriers, et persuadé que le lien à la terre est un besoin fondamental des humains, l’abbé cultiva une politique dont lui seul se faisait le gardien. Et c’est dans cette perspective que l’abbé fonda en 1896, le mouvement : La Ligue française du coin de terre et du foyer. Ce mouvement existe toujours. Il a survécu à l’abbé et continue de tracer une partie des territoires français. Il se nomme désormais Fédération nationale des jardins familiaux et collectifs » (p 29). L’auteur rapporte comment son influence s’est répandue au début du XXe siècle, atteignant la ville d’Ales. Là, se conjuguant à l’époque avec la société Sant-Vincent-de- Paul, la Ligue suscite, en 1916, de premiers jardins. « A destination d’abord des femmes et des excusés du front, les jardins devinrent rapidement un soutien, une épaule, un guide. Greniers à fruits et légumes, ils participèrent à la résilience alimentaire des familles s’implantant dans plusieurs quartiers ». Puis, « les ouvriers de la mine en devinrent les premiers bénéficiaires. Jusque dans les années 1950, la surface jardinée à Ales s’étendit, année après année, pour atteindre un point d’orbite avec plus de 400 jardins cultivés sur la commune » (p 34).

Cependant, la situation des jardins familiaux à Alès participe à une conjoncture nationale. « Les temps changèrent. Les Trente Glorieuses et le faste des projets urbains dont elles se firent l’étendard sonnèrent le glas de l’aventure jardinière. Les champs, les pâtures et les vergers furent recouverts de chapes de béton… Les jardins familiaux ont rapidement perdu force et espace dans un flot répété d’urbanisation qui dura jusque dans les années 2000 » (p 35). Cependant, à la fin du XXe siècle, toute la France a été impactée par la désindustrialisation et le choc a été particulièrement violent à Ales. « En 1986, après plusieurs années de licenciements massifs, le dernier puits de mine d’Alès cessa définitivement ses activités. La métallurgie, autre fleuron, connut le même déclin… » (p 37)

Comme pour d’autres villes françaises, Ales doit chercher une autre voie. « Ales dut se réinventer et, au tournant des années 1990, la ville décide de s’orienter vers de nouvelles filières, vers une économie de services diversifiés. Parallèlement, Ales cherche à s’enraciner de nouveau dans le paysage cévenol » (p 38). Elle cherche à ancrer de nouveau la ville dans le paysage. « Ces politiques d’embellissement ne sont pas sans effet sur l’histoire des jardins… Elles ont permis à de nouveaux potagers d’émerger dans des quartiers populaires : des fleurs et des choux ont poussé là où il n’y avait que du béton… » (p 39). L’auteur décrit les différentes logiques à l’œuvre dans la politique locale. La vie des jardins s’inscrit dans une histoire locale.

 

Jardins et jardiniers à Ales

Damien Deville a observé ces jardins et la manière dont ils témoignent d’une grande créativité. Il a parlé avec ces hommes et entendu leurs parcours dans la diversité des histoires de vie. Il met en lumière les nouvelles relations qui s’établissent ainsi.

Le jardinage à Ales se déroule en plusieurs lieux. « les jardins du Chemin des Sports » sont issus d’une autre histoire que les jardins de la fédération des jardins familiaux, portant une image de marque. Bricolés sur des terrains oubliés, épousant la forme de réseaux souterrains, s’échangeant de manière informelle d’un jardinier à l’autre par un bouche-à-oreille judicieusemant maintenu dans des cercles restreints, arpentés par des personnes venant, pour l’essentiel, des quartiers populaires de la ville, ils correspondent à ce qu’Ananya Roy désigne par « urbanisme subalterne ». Ce sont des espaces urbains oubliés des grandes annales de la géographie et des politiques de la commune où s’invente la vie quotidienne des dépossédés… » (p 49). A la différence d’autres jardins potagers, bien reconnus, « se donnant à voir et s’offrant à la reconnaissance des habitants, les jardins du chemin des Sports, relèvent plutôt de bastions enfouis dans la verdure… Ils s’effacent derrière une image austère et précaire » (p 50). Lorsqu’on entre dans ces jardins, on y découvre un paysage coloré et une végétation luxuriante abondamment décrite par l’auteur « Tomates bronzées au soleil, plants de haricots parcourant des fils noués à des tuteurs, des framboisiers le long des murs dansent de leurs ombres, tandis que des plantes aromatiques, tantôt cultivées en pot, tantôt laissées en pleine terre parsèment le jardin… » (52). « Ce qui saute aux yeux, c’est une quête centrale de productivité. L’espace consacré aux fruits et aux légumes est agencé de manière à produire le plus possible. Lorsque la parcelle se fait étroite, les jardiniers rivalisent d’ingéniosité pour gagner quelques centimètres et conquérir les hauteurs » (p 53). L’auteur décrit des dispositifs ingénieux comme « une immense pyramide entrelacée de fils et de barres de fer… au service des plantes : fèves, haricots, courges grimpantes… » (p 54). Ici, le peuple des jardiniers a une origine caractérisée. « La plupart sont retournés à la terre pour se doter d’une certaine autonomie alimentaire. Les jardiniers du chemin des Sports sont des marqués. Ce sont d’anciens serruriers et ouvriers des aciéries, des employés du public ou des retraités à petits revenus. Leurs trajectoires familiales ont été percutées par la fermeture des industries alésiennes, par la série d’emplois précaires qui s’en est suivie, puis, plus récemment par la fuite des offres d’emploi et de services vers les grandes métropoles » (p 55). Ainsi s’est développé un genre de vie à vocation utilitaire. « La débrouille est devenu un art de vivre… Toutes les personnes rencontrées au fil de notre enquête l’ont partagé sans s’en cacher : devenir jardinier fut une adaptation nécessaire à différentes formes de précarité… L’agencement spatial du chemin des Sports autant que le choix des matériaux s’entendent ainsi, en premier lieu, au regard de conditions matérielles d’existence » (p 57). Cependant, tout ne résume pas à une recherche de subsistance. Les jardins témoignent aussi d’une inventivité artistique. « Les planches de culture sont parées d’objets de toutes sortes : des pots richement décorés, des épouvantails faits main, des souvenirs s’intègrent aux cultures potagères… Les jardins répondent autant aux besoins quotidiens de qui les arpente et les façonne qu’à ses aspirations, son savoir-faire, sa créativité. Car, dans sa manière d’agencer l’espace, le jardinier cherche à le rendre agréable à regarder et à vivre… C’est que les ‘espaces subalternes’ ne sont pas seulement des zones de débrouillardise et d‘adaptation, ils sont encore des agencements populaires traversés par tout ce qui fait la créativité, les joies et les envies des âmes humaines » (p 60).

Ces jardins engendrent une vie sociale et ils en sont l’expression. Ainsi Damien Deville nous présente des portraits de jardiniers. Il fait aussi écho à une mémoire collective : « Le jardin de Max, au cœur de l’association des jardins familiaux, dans le quartier de la Prairie, est un bel exemple de cette mémoire collective. Du haut de ses 70 ans, Max est un ancien de la Fédération des jardins familiaux d’Ales. Ici tout le monde le connait. Son papa était un jardinier très actif dans la communauté. Max éprouve pour lui une grande admiration : « son travail, son parcours de vie, le pilier qu’il était dans les jardins familiaux d’Ales » le ramène à sa propre enfance autant qu’aux heures de gloire qu’a connues la ville ». L’auteur rappelle ces souvenirs. « Ils se lisent à même le jardin de Max, démontrant combien les jardins sont des outils de réappropriation de récits urbains… Son jardin est également un mémorial à la figure de son père, Henri… Féru de bons conseils, son père était le premier à organiser des barbecues collectifs, à donner des coups de main aux voisins, à diffuser de bonnes pratiques et à échanger quelques légumes. Tant et si bien que le nom du papa revient souvent, indélébile dans les mémoires collectives » (p 76-77).

Damien Deville décrit la géographie sociale de la région : « Les zones de relégation sont en centre-ville, tandis que les espaces de gentrification se situent dans les quartiers périphériques, caractérisés par des villas cosy ou dans les villages au charme d’antan. Face à cette campagne qui se ferme aux personnes les plus pauvres, les jardins sont ces lieux où se forge une nouvelle réciprocité. Et là encore, c’est un jardinier, d’origine maghrébine, qui m’a mis la puce à l’oreille ». L’auteur nous décrit le parcours de Moustapha. « Moustapha est arrivé sur le tard dans les jardins familiaux privés du quartier de la Prairie, sur le chemin des sports. Il a repris la parcelle d’un voisin devenu trop âgé pour s’en occuper. Les Cévennes, l’homme ne les a jamais connues auparavant. Il a mené l’intégralité de s vie professionnelle en Algérie avant de rejoindre ses enfants à Ales pour sa retraite. Resté pendant longtemps sans allocation, Moustapha a dû se débrouiller pour arrondir ses fins de mois que sa petite retraite affiliée au régime algérien ne lui permettait pas de combler. Le jardin est arrivé dans sa vie à point nommé » (p 85). C’est, avec lui, que l’auteur découvre une ouverture de ce milieu urbain vers les campagnes voisines. « C’est en échangeant avec les autres jardiniers que Moustapha s’est rendu compte que les montagnes qui l’entouraient regorgeaient de trésors : d’aiguilles de pin pour amender ses cultures, de champignons à vendre auprès de sa communauté, d’éleveurs où aller chercher le mouton pour l’Aïd à des prix réduits. Moustapha s’est mis, par lui-même, à découvrir les coins cachés des campagnes avoisinantes » (p 86). Cependant, la relation de Moustapha avec les Cévennes s’étend au-delà puisqu’en fin de semaine, il fréquente en famille « des lieux de baignade où ses petits-enfants jouent maintenant l’été ». « Son jardin a été une fenêtre sur le monde, un livre pour réapprendre le milieu dans lequel il évolue au quotidien, et en faire naitre des usages à des fins d’émancipation personnelle ou familiale » (p 86). Mais l’auteur perçoit ce même attrait pour les Cévennes chez d’autres jardiniers. « Le jardinier algérien n’est d’ailleurs pas un cas isolé. Tous, d’une manière ou d’une autre, pratiquent la campagne avoisinante. Pour certains, cela est lié à un héritage familial. Pour d’autres jardiniers récemment arrivés, c’est toujours le jardin qui nourrit les perspectives des montagnes et des villages alentour. Les usages qu’en font les jardiniers sont pluriels en fonction des envies et de la personnalité de chacun, mais ils participent dans tous les cas à une réappropriation spatiale et collective d’un territoire qui devient, enfin, de nouveau partagé » (p 86). Ainsi les jardiniers interviennent dans la vie collective. « Les Cévennes s’ouvrent à nouveau aux classes populaires. De cette réconciliation, dont la ville d’Ales a tellement besoin, les jardins en sont le premiers étendards… C’est une invitation à penser le territoire autrement » (p 87).

 

La société jardinière

La société jardinière : quelle expression évocatrice ! Il y a tant de formes de société que l’on déplore et que l’on redoute ! Une société jardinière, cela évoque pour le moins un respect et un amour de la nature et un état d’esprit constructif par le genre même de la tâche entreprise. Une société jardinière, c’est aussi une société nourricière et on peut imaginer qu’elle requiert et engendre la coopération.

Géographe, Damien Deville pense également en sociologue et en historien. Ainsi, si sa recherche a pour objet la ville d’Ales, il inscrit les jardins potagers en milieu urbain dans une histoire qui remonte à la fin du XIXe siècle. Mais, concentré sur son objet, il n’aborde pas la vague toute récente, celle des « incroyables comestibles » à travers laquelle la culture de fruits et de légumes s’est répandue à l’intérieur même d’un grand nombre d’agglomérations (1). Et aujourd’hui, des villes et des territoires s’engagent dans la recherche d’une autonomie alimentaire. Ainsi François Rouillay et Sabine Becker préconisent le développement de « paysages nourriciers », y incluant la « végétalisation des villes » (3) ;

A partir de l’étude des jardins potagers dans la ville d’Ales, Damien Deville nous montre, lui aussi, comment on peut « penser autrement la ville et l’urbain ». C’est bien de ‘vivre autrement’ (p 117-118) qu’il s’agit.

Déjà, dans un monde qui nous bouscule, la vie jardinière permet un enracinement. Ainsi, « les jardins alésiens sont cultivés par des personnes peu diplômées, laissées à l’arrière-plan des grands récits de l’histoire. La plupart ont quitté l’école tôt pour tenter leurs chances dans les grandes industries du territoire. Certaines ont été percutées par des évènements traumatisants. D’autres encore, arrivées sur le tard à Ales, parlent mal le français et s’intègrent avec peine. Pourtant, ce sont ces mêmes personnes qui ont su, face aux crises urbaines, s’adapter et construire des interfaces inédits ave la ville. Leurs jardins sont fleuris ; ils remettent des couleurs dans les rues. Ils sont poreux aux autres réseaux urbains, catalysant relations et occasions. Ils sont ces espaces où se réinventent une certaine idée de prestance et de présence à soi, des oasis dessinant un autre bien vivre » (p 119).

Dans les jardins se réalise également une rencontre entre le monde végétal et ceux qui en prennent soin. « Ces jardins sont avant tout des mondes végétaux ». L’auteur fait l’éloge du déploiement des plantes et de leur vitalité. Elles s’agencent comme en une danse. Or, « le jardinier accompagne cette danse. Ses choix sont primordiaux et conditionnent le développement des plantes. Finalement, c’est bien cette rencontre inédite entre les plantes d’un côté, et le caractère du jardinier de l’autre, qui traduit l’évolution des lieux et des récits qui s’y écrivent. L’humain devient ici un être hybride, inondé et inspiré par les plantes qu’il a vu naitre, ou qui sont revenues naturellement dans son jardin » (p 121-123).

Damien Deville voit là se développer une dynamique de relation. « A l’image de ce lien unique au végétal, les jardins participent à l’émancipation globale des jardiniers par leur capacité à catalyser sans cesse les relations qui composent les individus » (p 123). L’auteur voit dans cette activité jardinière un potentiel de relation. « Les jardins guident d’autres possibles urbains quand ils permettent à chaque ville de devenir une terre de relations » (p 123). L’auteur décrit les terres des Cévennes abandonnées. « La seule solution pour sauver le vivant, c’est de retourner y habiter et de faire de la relation une œuvre » (p 125). Dans le même esprit, Damien Deville sort des limites de l’hexagone et évoque un paysan du Burkina Fasso qui a résisté à la désertification et arrêté le désert en plantant des arbres, Yacouba Sawadogo, à l’histoire duquel il a consacré un livre (4).

« Si Yacuba était parti comme les autres, habitants dans les années 1980, le désert aurait cassé la porte et continué vers le village voisin. C’est parce qu’il est resté, tout en tissant autrement sa relation avec le territoire, qu’il a pu sauver le vivant… ».

Ainsi, « Ales et les Cévennes, autant que le Burkina Fasso, invitent à un nouveau front scientifique et politique. Trouver les égards que l’on doit au vivant, pour reprendre l’expression du philosophe Baptiste Morizot, demande, non pas de fuir certains territoires, pour se concentrer sur d’autres, mais bien de réfléchir aux manières de vivre dans chaque territoire pour en respecter les grands équilibres écosystémiques. L’humain a été une machine à détruire, mais les initiatives se multiplient… ». Damien Deville en évoque certaines dans la Drôme, dans les Cévennes, en Bretagne. « Tous ces exemples forgent au quotidien une nouvelle manière de faire lien, et reconstruisent des filières d’activité dans l’environnement local. Ils permettent aussi aux citoyens et citoyennes de se réapproprier le territoire et de participer aux décisions locales. En un mot, ils façonnent un droit pour toutes et tous à habiter le territoire et à le coconstruire au quotidien » (p 128).

En considérant l’activité jardinière, Damien Deville y perçoit un « monde ordinaire » dans une fécondité méconnue. Il met en valeur la manière dont les jardins génèrent des relations quotidiennes. « Les économistes Cécile Renouard et Gaël Giraud ont créé un indicateur qui pourrait bien inspirer les territoires d’ici et d’ailleurs, ‘l’indicateur de capacité relationnelle’. Ce dernier mesure la qualité des relations qu’entretiennent les personnes entre elles, et leur capacité de s’autonomiser à partir de ces mêmes relations… ». « Pensé dans le cadre ouest-africain, cet indicateur insiste sur la qualité du tissu social et sur les relations interpersonnelles comme autant de dimensions du développement humain ». Ainsi, des pauvres ‘financièrement’ peuvent être néanmoins tellement entourés qu’ils ne manquent de rien, et inversement. « La relation est finalement plus importante que le seul revenu. Penser en ces termes le développement permet d’accorder de nouveau de l’importance à ce qui est invisibilisé dans les grands récits de développement. Les jardins d’Ales changent le visage d’un quartier et les dynamiques sociales et écologiques d’une ville ». Dans son analyse, Damien Deville se réfère à Michel de Certeau. « Dans son livre maître : « L’invention du quotidien », l’historien et sociologue Michel de Certeau analysait déjà les actes ordinaires comme une production permanente de culture et de partage. Selon lui, les citadins ne se contentent pas de consommer : ils produisent et inventent le quotidien par d’innombrables mécanismes de créativité et par des politiques sociales originales. Pour emprunter l’expression de Claude Levi-Strauss, les citadins « bricolent » avec les espaces qu’ils fréquentent et les contraintes d’un modèle sociétal pour s’inventer un parcours de vie qui participe de leur émancipation. Ils créent de la relation » (p 131).

 

Un mouvement innovant

« Qu’elle favorise le retour des oiseaux et des hérissons, protège les villes des vagues caniculaires offrant de l’ombre et refroidissant l’air, l’agriculture urbaine a, en nos temps assombris de l’Anthropocène, le vent en poupe » (p 7). En s’inscrivant dans un courant de recherche en plein développement, Damien Deville analyse les fonctions et les configurations de l’agriculture urbaine.

« Laboratoires d’un monde possible, les jardins potagers des grandes métropoles européennes – qui produisent assez peu et se déploient sur des espaces restreints – s’offrent comme des lieux où s’expérimente une éducation renouvelée, plus douce, plus responsable, aux techniques de jardinage et aux arts de la table » (p 8). Cependant, la plupart des jardins répondent à une fonction plus élémentaire, celle de ressource alimentaire. « La Havane, Bobo-Dioulasso, Hanoï ou encore Rabat, autant de villes pour lesquelles les jardins potagers demeurent des greniers participant de l’autonomie alimentaire des familles » (p 8). « Dans les villes du sud de l’Europe, telles qu’Athènes ou Porto, frappées par la crise économique de 2008, des familles ayant subi des pertes économiques importantes ont mobilisé les jardins comme des espaces d’adaptation » (p 14). Récemment, sous l’impulsion de l’association A9 présidé par Rodolphe Gozegba de Bombembe, théologien, des lopins de terre autour des habitations sont mobilisés en jardin potager dans la ville de Bangui, en République Centre-Africaine (5). Dans son livre, Damien Deville étudie particulièrement le rôle des jardins potagers dans des villes moyennes appauvries par la désindustrialisation, en concentrant sa recherche sur l’exemple de la ville d’Alès. A cette occasion, il milite pour « une décentralisation guidée par la diversité des territoires et la qualité des relations que nouent les uns et les autres » (p 135). Si on ajoute le mouvement pour l’agriculture urbaine en vue d’une autonomie alimentaire dans une perspective écologique, on comprendra que le développement des jardins en ville n’est pas un phénomène mineur, mais qu’il s’inscrit dans une recomposition de grande ampleur.

Damien Deville a bien choisi le titre de son livre : la société jardinière, non seulement parce qu’il y étudie, sous toutes ses coutures, le développement des jardins en ville, mais parce que il présente, sous cette appellation, un phénomène de société en y percevant un potentiel d’exemplarité humaine. Oui, la société jardinière, n’est-ce pas une vision d’avenir ?

J H

 

  1. Comment les « Incroyables comestibles se sont développés en France ? : https://vivreetesperer.com/incroyable-mais-vrai-comment-les-incroyables-comestibles-se-sont-developpes-en-france/
  2. En route pour l’autonomie alimentaire : https://vivreetesperer.com/en-route-pour-lautonomie-alimentaire/
  3. Damien Deville. La société jardinière. Le Pommier, 2023
  4. Yacouba Sawadogo. Damien Deville. L’homme qui arrêta le désert. Tana éditions, 2022 (Le temps des imaginaires)
  5. Centre-Afrique : l’agriculture urbaine pour lutter contre la faim : https://www.temoins.com/centrafrique-lagriculture-urbaine-pour-lutter-contre-la-faim/

Le souci de l’autre et le soin au fondement de la vie humaine

…https://vivreetesperer.com/une-voix-differente/ Théïa Lab : https://theialab.fr La société canadienne d’anthropologie : https://www.cas-sca.ca/fr/a-propos-d-anthropologie/qu-est-ce-que-l-anthropologie De la vulnérabilité à la sollicitude et au soin : https://vivreetesperer.com/de-la-vulnerabilite-a-la-sollicitude-et-au-soin/ Les Lumières à l’âge du vivant : https://vivreetesperer.com/des-lumieres-a-lage-du-vivant/…

…En route pour l’autonomie alimentaire

Une nouvelle manière de vivre en harmonie avec le vivant

« En route pour l’autonomie alimentaire » (1), tel est le titre d’un livre récent de François Rouillay et de Sabine Becker. Prendre ce chemin,  c’est répondre au déséquilibre d’une existence humaine où le contact s’est rompu entre la terre nourricière et l’assiette de nos repas  et où la continuité de notre alimentation est soumise à la menace d’une rupture dans nos chaines d’approvisionnement éclatées dans la distance géographique et soumises aux aléas de la spéculation.

Cependant, ce livre nous dit bien plus. Car emprunter le chemin de l’autonomie alimentaire, c’est également s’engager dans un nouveau genre de vie , une vie en phase avec la nature nourricière. Et tout ceci implique une nouvelle éthique qui fonde une approche collaborative : « prendre soin de soi, de l’autre et de la terre ». (p 62)

Ainsi ce livre : « En route pour l’autonomie alimentaire » est ambitieux, mais il est aussi réaliste. Le sous-titre nous en informe : « Guide pratique à l’usage des familles, villes et territoires » .  En effet, nous n’avançons pas dans l’inconnu. Le chemin est déjà reconnu et balisé par de nombreuses initiatives collaboratives. Et ceux qui sont déjà impliqués dans ces initiatives où la présence du vivant engendre du bonheur  peuvent accéder à une joie que les auteurs mettent en lumière : « Lorsque nous sommes connectés par le partage, cette énergie, ce carburant, cette essence qui résident en nous nous permet d’avancer, d ‘évoluer, de faire tomber nos barrières, nos zones d’ombre. La joie est une immense force qui nous conduit vers l’amour libéré de nos peurs et autres pollutions psychiques, vers l’amour semblable à celui de l’enfant…. » (p 195).

Ce livre nous permet d’entrer dans une recherche où la vie se reconstruit différemment : un volet participatif, un volet éducatif, un volet coopératif  et un volet régénératif. A chaque fois, nous découvrons de belles expériences dans une grande variété d’approches du « permis de végétaliser la ville en paysage nourricier », aux « poulaillers participatifs », aux « ateliers de cuisine » et aux « zones d’activité nourricière ». C’est une collaboration inventive.

Les auteurs : une approche pionnière

Auteur du livre avec Sabine Becker , François Rouillay a été un pionnier de cette approche au cours de la dernière décennie. Il raconte comment, à un moment propice, où, consultant en politiques publiques, il s’interrogeait à leur sujet, il a découvert une approche innovante qui débute dans une petite ville anglaise. Effectivement, elle est née à Todmorden quand deux mères de famille, subissant le déclin économique et social du nord de l’Angleterre, ont décidé de réagir et de créer un mouvement pour planter légumes et fruits dans la ville en vue d’offrir une nourriture à partager . François Rouillay s’est engagé pour développer cette expérience en France en suscitant un mouvement : « Les incroyables comestibles » . « Il s’agissait de fabriquer des bacs de nourriture à partager sur un domaine privé ouvert au public ou visible depuis la rue qui enverrait un signal très fort d’offrande de nourriture que l’on aurait  soi-même mise en terre » (p 19). Pendant trois ans, François Rouillay a été l’animateur de ce mouvement , travaillant « dans la foi absolue que celui-ci aurait un effet transformateur dans les quartiers et dans les villes. Et ce fut le cas » (p 19). Le mouvement s’est alors répandu à vive allure. En trois ans, il s’est propagé en France et à l’international dans plus de 800 villes et 30 pays. A l’époque, nous avons rapporté sur Vivre et espérer une interview de François Rouillay en pleine action :

https://vivreetesperer.com/incroyable-mais-vrai-comment-les-incroyables-comestibles-se-sont-developpes-en-france/ Ce fut une véritable épopée. François Rouillay a ainsi « accompagné des centaines et  des centaines de groupes ». Malheureusement, cette activité s’est révélée épuisante et a porté atteinte à la vie privée de François.  En mars 2015, « il décide de passer la main après trois années de bénévolat ». Une nouvelle étape commence pour François Rouillay. Il rencontre Sabine Becker. La perspective s’élargit. En conjuguant la compétence de chacun, ils induisent le développement d’un mouvement pour l’autonomie alimentaire.

Sabine Becker a exercé, pendant trente-deux ans, la profession d’ingénieure urbaniste dans différentes collectivités publiques. Au vu des obstacles rencontrés, elle  a pris conscience que son activité professionnelle « n’était pas juste » et « elle a cherché à comprendre pourquoi ». « Une grande quête s’en est suivie qui m’a conduite à étudier le fonctionnement de l’être humain dans les différentes dimensions qui le composent. Je me suis également formée à la connaissance des énergies dans le monde vivant des humains, mais aussi des règnes végétal, animal et minéral » (p 23). « Ma vision est devenue holistique et mon regard est appliqué au travail sur soi, au travail collectif et aux territoires » (p 24).

François Rouillay et Sabine Becker se sont ainsi rejoints, « lui dans le domaine de la participation citoyenne au service de l’autonomie alimentaire et donc de la restauration de la santé des personnes, des sols et de la biodiversité, et, elle, dans le domaine holistique du fonctionnement humain en matière comportemental sur les plans émotionnel et mental (p 24). Ensemble, à la suite des expériences passées, ils ont dégagé une vision du retour à l’autonomie alimentaire et élaboré des stratégies pour  sa mise en œuvre. « Il s’agissait pour nous de diffuser la connaissance à partir de méthodes pédagogiques accessibles au plus grand nombre, d’expérimenter des techniques de fabrication de sol nourricier en milieu urbain et périurbain  et d’animer des réseaux de personnes volontaires  engagées dans l’agriculture urbaine et la transition alimentaire sur les territoires » (p 24).

C’est dans ce but que François Rouillay et Sabine Becker ont créé « L’Université francophone de l’autonomie alimentaire » et le site francophone qui en est l’expression : http://www.autonomiealimentaire.info

Et c’est ainsi qu’ils en sont venus à publier ce livre : « En route vers l’autonomie alimentaire ». Cet ouvrage présente la feuille  de route de 21 actions résultant de nombreuses expériences et réflexions et permettant le retour à l’autonomie alimentaire de manière individuelle et collective.

 

Pour des paysages nourriciers

Développer l’autonomie alimentaire, c’est non seulement faire face à des déséquilibres insécurisant, c’est établir une relation bienfaisante avec la nature pourvoyeuse de nourriture . Comment envisager cette autonomie ? C’est « la capacité d’un territoire urbain à produire une nourriture saine permettant de répondre aux besoins quotidiens primordiaux des habitants …. Il s’agit d’obtenir, à travers une production locale constituée de  fruits, de légumes, de légumineuses, de noix, de diverses céréales, d’œufs et de viandes, si nous sommes loin de la mer, de poissons  d’élevage en eau douce,  ainsi que de produits laitiers et d’huiles végétales ; le tout étant récolté, voire transformé sur ce territoire, ou situé dans une proche périphérie (moins d’une heure de trajet), élevé et cultivé selon des méthodes respectueuse de la santé et de l’environnement » (p 37).

Or, une telle politique requiert un nouvel aménagement de l’espace. Et cet aménagement dépend lui-même de notre niveau de conscience. Les auteurs mettent en évidence les déviations qui sont intervenues au cours  des dernières décennies. «  Comment se fait-il qu’au cours des cinquante dernières années nous soyons passés des espaces nourriciers aux espaces verts d’ornement ? » . Et, par ailleurs, « les entrées de nos villes forment des espaces périurbains voués invariablement aux zones commerciales avec leurs parkings et leurs ronds points » (p 47). En regard, le développement de l’autonomie alimentaire requiert une conscience collective. « Et l’un des moyens pour y contribuer est tout simplement de rendre les paysages nourriciers….. ». « A plus grande échelle que celle des bacs de nourriture, cela permettrait de mettre en évidence le lien entre le sol et l’assiette et nous en redonnerait le goût » (p 68). Tout au long de ce livre, nous voyons comment des paysages nourriciers peuvent apparaître et se développer. Et, par exemple, une des premières actions recommandées, c’est d’obtenir l’autorisation de planter légumes et fruitiers dans la ville auprès des collectivités publiques. C’est « le permis de végétaliser la ville en  espace nourricier » (p 17). « Le  permis de végétaliser est une pratique récente que le mouvement international : « Incredible edible » (Incroyables comestibles ) a grandement contribué à généraliser. Il exprime avant tout une volonté politique d’ouvrir l’espace public à la participation citoyenne pour l’agriculture urbaine. Pour des questions de sécurité et de responsabilité, il a progressivement été accompagné de protocoles (conventions simplifiées entre des citoyens désireux de jardiner la ville et les services techniques de la collectivité) et d’une procédure administrative (p 67) . En France, de nombreuses villes ont maintenant officialisé leur permis de végétaliser .

 

Une dynamique associative

Ce livre nous indique un chemin : en route vers l’autonomie alimentaire. Mais le mouvement en ce sens est déjà  bien engagé. Et il manifeste une dynamique associative. Celle-ci s’est déjà révélée dans la rapide expansion du mouvement des « Incroyables comestibles » qui a gagné ville après ville. La même force anime les nombreuses et diverses initiatives qui apparaissent dans ce livre. C’est le commun dénominateur des volets « participatif, éducatif, coopératif, régénératif » de la feuille de route  (p 6-7). Et ainsi les maîtres-mots sont bien : collaboration, coopération, participation, partage. Ainsi parle-t-on de « vergers et de jardins partagés », de « pépinières citoyennes participatives » et même de « poulaillers participatifs ». Ainsi cette collaboration s’exerce en divers domaines et à des échelles différentes. François Rouillay nous rapporte le fonctionnement d’un poulailler participatif  au Québec. « Sept familles s’y impliquent en intervenant à tour de rôle pendant une semaine pour préparer la moulée, donner à manger, nettoyer et « cueillir » les œufs. Le service revient toutes les sept semaines » ( p 110).

Tout ce mouvement, si divers dans ses expressions, s’inscrit dans « une vision commune partagée » : «  Nous ne sommes absolument pas dans une démarche autarcique d’individualités en repli… La logique cosmique des choses nous indique que nous sommes interdépendants les uns des autres …. Nous avons besoin les uns des autres pour rendre possible l’expression d’une intelligence collective autour d’une vision commune partagée » (p 193).

Ce livre témoigne d’une vision. Elle s’exprime notamment dans l’épilogue : « Voir les choses dans leur ensemble ; les fondements : eau, sol, semences, arbres ; l’homme est le gardien des équilibres ; l’univers est un lieu de création et d’abondance » (p 197-199). Ce sont des pensées directrices qui orientent notre marche vers une société nouvelle, un nouveau genre de vie, une éthique.

En même temps, à travers ce livre, on reconnaît le levain dans la pâte d’aujourd’hui comme l’écrit le préfacier, Fabien Tournan : «  Le fil conducteur de ce guide porte sur l’émersion de ce qui existe déjà, qui est là partout dans le monde, expérimenté, enseigné, mais masqué par le vacarme du modèle marchand qui domine…. Il nous conduit à nous reconnecter à la terre, à celle qui nous nourrit, que nous devons préserver, entretenir, celle dont nous devons prendre soin. C’est un livre qui nous invite ainsi à rencontrer la paix » (p 10) . Avec François Rouillay et Sabine Becker, entrons dans ce beau voyage.

(1) François Rouillay et Sabine Becker . En route pour l’autonomie alimentaire. Guide pratique à l’usage des familles, villes et territoires  Terre vivante, 2020

Aujourd’hui, le 12 juin 2020, François Rouillay fait le point dans une vidéo : « Autonomie alimentaire. Comment s’impliquer ? » :

https://www.youtube.com/watch?v=nE9kU0d93YA&feature=youtu.be&fbclid=IwAR1Xx0IHD6Tu9QKn-RltCDF1F_XGdutACjK2qKiTE0jMPp3BUaKQu78NTTI

J H

 

Voir aussi :

« Vers une économie symbiotique » : https://vivreetesperer.com/vers-une-economie-symbiotique/