le Sénevé

le Sénevé

Comment, dans une période de mutation, une communauté chrétienne interconfessionnelle apparut et se développa dans la région parisienne : l’exemple d’un groupe de prière, ‘le Sénevé’.

Ne peut-on s’interroger aujourd’hui sur la manière dont la foi chrétienne peut se vivre et se manifester ? Si l’Église la plus installée en France, peut être perçue comme une institution pesante aux pratiques répétitives et contrôlantes, d’autres chemins sont-ils envisageables pour une vie de foi commune ? Et, peut-on imaginer que des initiatives en ce sens, surgissent à partir d’une expérience partagée ? Certes, les contextes sont différents selon les lieux et les époques, mais, en tenant compte des singularités, les différentes initiatives peuvent nous enseigner sur un possible. Nous allons donc revisiter ici l’expérience d’un groupe de prière qui se manifesta dans la région de Chatenay-Malabry au cours des années 1970 et 1980. C’est une époque où le déclin des paroisses catholiques s’accentue. Mais aussi, parce qu’un nouveau souffle est apparu et que l’emprise institutionnelle s’affaiblit ; une créativité nouvelle apparait et peut s’épanouir dans la liberté. C’est ainsi que ce groupe, le Sénevé, participe à l’élan du renouveau charismatique dans un choix œcuménique qui lui permettra d’éviter la rechute dans une emprise institutionnelle. C’est une voie expérientielle, empirique à la différence d’une autre où l’opposition au conservatisme se manifeste frontalement au risque de se heurter au mur d’une pratique ancestrale. Ainsi peut-on rechercher dans ces expériences passées non seulement une intelligence spirituelle, mais un questionnement politique. Le récit de l’expérience du Sénevé, de son émergence jusqu’à son parcours, s’appuie sur une mémoire des cheminements.

 

 

À la recherche d’une foi vivante

L’apparition du groupe de prière ‘le Sénevé’ peut être envisagé comme la résultante d’un certain nombre de cheminements qui, dans le souffle de l’Esprit, ont débouché et convergé. Nous ne pouvons évoquer ce processus que dans les limites de notre mémoire. Jean Hassenforder et Odile Lechevalier se sont mariés en 1961 dans une conviction de foi commune. La foi de Jean, documentaliste et militant associatif était grevée par un scrupule religieux. La rencontre avec Odile fut pour lui une libération, car Odile, assistante sociale, était animée par une foi vivante et éclairée, nourrie par la spiritualité de l’Évangile au quotidien de l’Action Catholique des milieux sanitaires et sociaux (ACMS). Très vite, Jean et Odile se sentirent déphasés par rapport à la pratique des paroisses catholiques perçue comme descendante, répétitive, peu fraternelle. D’un voyage en Angleterre, où ils avaient été happés par une assistante de paroisse, en regardant à l’intérieur d’une église anglicane, pour y être accueilli et y trouver une ambiance chaleureuse, ils avaient gardé un souvenir qui les amena à accueillir deux jeunes prêtres américains de passage dans une messe où personne ne s’était soucié de prendre contact avec eux. Jean et Odile se mirent à la recherche d’une paroisse accueillante et innovante. Pendant quelques années, ils se rendirent ainsi tous les dimanches dans une paroisse ouverte, à une demie heure de marche de leur domicile. Une prédication nourrissante apportée par le curé, Albert Peticolas était au centre de la messe et la vie paroissiale se réalisait dans de petits groupes de partage. Des personnes affluaient venant de loin à la messe dominicale. Au départ de ce prêtre, la quête reprit vers une autre paroisse. Cependant, Jean et Odile étaient en rapport avec quelques prêtres, des aumôniers alliant profondeur de foi et ouverture.

 

 

Prendre une initiative

Au début des années 1970, une idée se fit jour chez Jean et Odile : pourquoi ne pas se réunir entre amis un dimanche par mois pendant une journée dans un lieu proche de la nature pour lire les textes bibliques et prier ensemble. C’était déroger au système paroissial. Cette idée fut encouragée par un prêtre de leurs amis, lui aussi aumônier. Jean et Odile se mirent à la recherche d’un lieu d’accueil en IIe de France et trouvèrent cette hospitalité à Saint-Symphorien-le-Château, en Beauce, dans une maison occupée par un petit groupe de religieuses autour d’un bénédictin ayant acquis une certaine autonomie par rapport à son ordre et pratiquant une belle hospitalité, Georges Danset. Au début des années 1960, à l’occasion d’une rencontre professionnelle, Jean avait noué amitié avec Jean Lagarde, ancien responsable dans le scoutisme. Une relation intime s’était forgée entre Jean et Odile et Jean et Françoise Lagarde, un couple particulièrement chaleureux et accueillant avec leurs quatre filles et invité à être parrain de leur fils, Rémy. Jean et Françoise Lagarde participèrent activement au groupe de Saint-Symphorien avec d’autres amis, Serge et Suzanne Fagnoni. Ces derniers invitèrent à leur tour leurs amis, François et Nicole Péreygne qui manifestaient une ardeur de foi depuis leur conversion dans une église pentecôtiste, si bien qu’à partir de leur témoignage, un cours nouveau apparut.

 

 

Le souffle de l’Esprit

Le printemps 1972, Jean et Françoise Lagarde s’étaient rendus à une retraite à Avon où ils avaient découvert le renouveau charismatique. Tel qu’il s‘était développé aux Etats-Unis, le renouveau charismatique avait fait l’objet d’un livre qu’on pouvait acheter à la Procure. Son arrivée en France n’en paraissait pas moins révolutionnaire. Jean et Françoise Lagarde invitèrent Jean et Odile à se rendre avec eux à une assemblée de prière du Renouveau à Paris chez les religieuses de l’Assomption. L’assemblée avait lieu dans un gymnase. Ici pas de rituel rigide, mais une spontanéité créatrice, selon un déroulé collectif, les participants exprimant des paroles d’inspiration biblique et entonnant des cantiques. Un public jeune et un accueil fraternel. Ce fut une rencontre inspirée, une grande espérance. Hélas à l’automne, l’ambiance était devenue plus conventionnelle. On était passé du gymnase à la chapelle. L’ambiance était devenue plus ‘pieuse’, moins ‘joyeuse’. Lors des réunions organisées par le groupe Emmanuel, on entendait des jeunes manifester leur conformité aux sacrements en présence de prêtres venus de l’extérieur. Un pasteur pentecôtiste ami fut froidement accueilli. On y vit la récupération du renouveau par une forme traditionnelle de l’institution catholique.

Cependant, depuis quelque temps, Odile Hassenforder était en souffrance, affectée par des troubles de personnalité, en provenance de son passé. On trouvera le récit de ce passage dépressif et de sa guérison dans le livre : « Sa présence dans ma vie » (p 29-34) (1). Ce récit s’inscrit dans cette histoire parce que la guérison d’Odile intervint dans un contexte de prière et retentit auprès de ses ami(e)s, contribuant ainsi à la création du groupe de prière. Odile nous dit avoir vécu ‘une dissociation de sa personnalité’ au point où ‘elle avala un jour trop de somnifères’. Elle raconte qu’une semaine après, dans le petit groupe qui avait commencé à se réunir à Saint-Symphorien, elle appela au secours pendant la prière : « Jésus, si tu es la vie, donne-moi le goût de vivre », mais ne trouva pas une aide correspondante. Ce fut, plus tard au moment de vacances à Gap, que le secours arriva, dans des circonstances tout-à-fait improbables, sous la forme d’une rencontre avec un pasteur pentecôtiste, Samuel Guihot, précédemment aperçu lors d’une visite à son église suite à une recommandation des amis Peyreigne, arrivés récemment dans le groupe de Saint Symphorien. Elle entendit de ce pasteur une parole de foi et d’expérience : « Jésus guérit. Il peut vous guérir. Quand il sème du blé, un bon fils de paysan sait qu’il faut attendre qu’il pousse. Il ne se demande pas comment il va pousser. De même, quand je prie Jésus, je sais qu’il répond… ». Au retour de vacances, la situation d’Odile empira. Elle raconte comment elle alla alors voir le pasteur Samuel Guilhot, y retourna à plusieurs reprises, encouragé à chaque fois par les paroles de la Bible et ressentant après la prière « une énergie vitale qui me donnait force et consistance ». Finalement, un dernier jeudi d’octobre, « elle eut envie de s’associer à la prière d’un groupe catholique charismatique qu’elle connaissait par ailleurs ». Elle y « exprima tout haut une assurance intérieure de guérison » à laquelle répondit une prière collective. « Ce soir-là, à peine couchée, je sentis chaque partie de mon être se remettre en place en une fraction de seconde : l’unité se faisait en moi, j’entrais dans la réalité, j’étais bien ». « Le dimanche, au lieu d‘aller demander la prière comme prévu à l’assemblé pentecôtiste, j’y ai rendu grâce à Dieu ».

Ce fut, nous dit Odile, plus qu’une simple guérison. « J’avais demandé la vie. Je l’ai reçue en abondance, bien au-delà de ce que je pouvais imaginer : la vie éternelle. ‘La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ’ (Jean 17.3). Ce fut une révélation pour moi… Je me suis sentie aimée au point où cet amour débordait de moi sur ceux que je rencontrais… ».

Le témoignage d’Odile a touché ses ami(e)s. Le petit groupe de Saint Symphorien s’est transformé en un groupe de prière qui s’est réuni, une soirée chaque semaine, dans l’appartement de Jean et Françoise Lagarde à Chatenay-Malabry. Par ouï-dire entre ami(e)s, le nombre des participants s‘est rapidement étendu, atteignant quelque temps plus tard ,près d’une cinquantaine de personnes pour ensuite se subdiviser et se stabiliser à Chatenay autour d’une vingtaine de personnes. Pendant une dizaine d’années, les participants se retrouvèrent très fidèlement chaque mardi.

 

 

Une petite communauté : le Sénevé

Pendant des années, le groupe s’est réuni chaque mardi soir. Les arrivants étaient accueillis par les responsables du groupe, Jean et Françoise Lagarde. Ce fut d’abord dans leur appartement et puis le groupe s’élargissant, en d’autres lieux. On se demandait des nouvelles les uns des autres dans une effervescence amicale. La réunion se déroulait en toute simplicité et sans programme préétabli à travers une succession de cantiques entonnés par l’un ou l’autre, des évocations de textes bibliques, une parole inspirée, des expressions priantes, ainsi que des moments de louange, mais aussi des temps d’intercession, une grande attention étant portée aux besoins de chacun et notamment aux demandes de guérison.

Les parcours des participants se caractérisaient par leur diversité tant de profession que de pratique religieuse. Il y avait des mères de famille, des fonctionnaires de l’administration universitaire (Michel et Françoise Augris), des universitaires (Georges Lasserre et Jean Hassenforder), un artiste (Bernard Bouton). La foi chrétienne était le dénominateur commun. Les dénominations représentées étaient variées en évitant l’expression d’une marque distinctive comme le ‘Je vous salue Marie’. A coté de la participation au groupe, la plupart se rendaient à une célébration le dimanche. C’était la messe catholique pour la majorité. Mais cette assistance pouvait s‘accompagner de participations au-delà. II y a eu également quelques transferts comme le passage d’une pratique catholique à la participation à une église mennonite ou à une église pentecôtiste. Un couple réformé, Georges et Berthie Lasserre participaient au petit conseil du groupe. Un prêtre catholique à la retraite, Jean Vuarnay, venait régulièrement. On a compté aussi des chrétiens aux cheminements peu fréquents, quaker, adventiste… Les questions de doctrine importaient peu. La foi en un Christ sauveur et en un Dieu agissant était au cœur. De temps à autre, un ami du groupe était invité à apporter un message, tel le pasteur pentecôtiste Samuel Guilhot ou le pasteur mennonite, Robert Witmer. C’était une fraternité sans réserve.

Jean et Françoise Lagarde étaient responsables du groupe, reconnus par tous pour leur foi, leur bonté, leur accueil. Jean Lagarde avait été responsable dans le scoutisme. Au début du groupe, dans la période de croissance, il a dû faire face à des tensions et à des tiraillements. Dans un leadership chaleureux, il a maintenu la cohésion du groupe et, par la suite, il en a été un animateur sage et dynamique (2), le groupe cessant ses activités lors de son départ de Chatenay. Jean et Odile Hassenforder, Georges et Berthie Lasserre participaient avec les Lagarde à un petit conseil d’orientation. La vie du groupe a été accompagnée par la production d’outils comme un recueil de chants issus de différentes sources et un texte exprimant la foi commune. Le groupe a également pris des initiatives de journées d’enseignement et de prière telle que celle, mémorable, qui, en 1974, à Versailles, accueillit des enseignements et des témoignages d’intervenants extérieurs : Jean Dejour et Georges Rollet de la Porte ouverte, Samuel Guilhot, pasteur à Clamart et Jacky Parmentier de la communauté de la Sainte Croix, et attira de nombreux participants. D’autres journées suivirent comme celle qui accueillit Daniel Schaerer, un responsable de Jeunesse en mission.

 

 

Un parcours œcuménique

Une relation s’établit entre l’église mennonite de Chatenay et le Sénevè. Un jeune couple du groupe l’avait adoptée, y trouvant une convivialité fraternelle et une parole biblique partagée. Surtout, le pasteur, d’origine canadienne, Robert Witmer, avait fréquenté le Renouveau charismatique et reçu la guérison divine d’un mal très grave. C’était un homme bon et ouvert et une relation s’était naturellement engagée. Un projet de communauté s’esquissa même par la suite.

La guérison d’Odile Hassenforder était advenue par l’œuvre de l’Esprit où la parole de foi et la prière de Samuel Guihot avaient été déterminantes. Celui-ci était pasteur d’une petite et fervente assemblée de Dieu dans la même banlieue à Clamart. La profondeur de ses prédications était appréciée. Son expérience était reconnue et le groupe put compter sur ses conseils.

Cependant, le temps passant, les rencontres se réalisèrent aussi à travers la distance. Quelques-uns se rendirent ainsi à un week-end à la Porte ouverte, un centre évangélique à Lux, un village près de Chalons sur Saône. Ils furent reconnaissants pour l’attention qui leur fut accordée par deux responsables : Jean Dejour et Georges Rollet. Ce fut un dialogue fraternel avec un grand respect de leur part. Les chants à pleine voix de la grande assemblée, comme la participation d’une fanfare venue d’Alsace témoignaient d’une foi vibrante et communicative. C’est dans le même lieu, puis à Gagnières dans le Gard que se tinrent chaque année une Convention Charismatique Interconfesionnelle. Cet esprit d’unité, infusé au départ par un pasteur évangélique gallois, Thomas Roberts se manifestait là dans des messages d’intervenants aux parcours différents et les chants des assemblées de prière résonnaient dans une grande tente commune où ils se mêlaient au souffle du vent. Un temps de foi, de liberté, de fraternité, de respect. D’un bout à l’autre des rencontres que nous avons évoquées le respect fut présent, écartant toute tentative de manipulation et de récupération.

 

Du Sénevé à Témoins, Centre chrétien interconfessionnel

Dans la même banlieue où le Sénevé poursuivait son parcours, était apparu à l’initiative d’un lycéen, Pascal Colin, un groupe de jeunes chrétiens, le Comité d’action chrétienne. Dans l’époque bouillonnante de l’après-1968, en 1973, inspiré par la parole de l’Évangile, Pascal Colin avait suscité un groupe autonome, mais en bon terme avec l’aumônerie. L’âge passant, ce groupe avait grandi, était devenu interconfessionnel et avait pris en charge l’aumônerie de la Résidence Universitaire d’Antony. Il publiait un bulletin qui avait pris le nom de Témoins. Un membre du Sénevé, André Vinard, très engagé dans une église protestante réformée évangélique, était en excellente relation avec Pascal. Il invita des responsables du Sénevé, Jean et Françoise Lagarde, Jean et Odile Hassenforder à une rencontre avec les responsables du CAC, Pascal Colin et Yves Desbordes. Tout de suite, ils se trouvèrent sur la même longueur d’onde et s’entendirent pour assurer une collaboration des membres présents du Sénevé au bulletin du CAC : Témoins. Ce fut le premier pas d’une alliance qui aboutit à la création du Centre Chrétien interconfessionnel en 1986, l’idée d’un tel centre ayant déjà été évoquée dans le passé avec le pasteur Robert Witmer. Le centre s’est développé par la suite en adoptant le nom de Témoins, le bulletin du CAC devenu Magazine. Toute l’histoire du Sénevé et du CAC débouchant sur la création de Témoins est relatée sur le site Témoins sous le titre ‘La genèse de Témoins, communauté chrétienne interconfessionnelle : 1973-1986’ (3). Témoins, ce sera, durant les années 1990, un centre de rencontres et un centre social, et puis, de son point de départ jusqu’à aujourd’hui, un lieu de recherche se manifestant dans un magazine, puis depuis le début du siècle dans le site Témoins.com (4).

 

 

Une pensée des possibles

Aujourd’hui, une impression de crise prévaut dans de nombreux domaines. En regard, nous pouvons rejoindre la pensée du grand théologien, Jûrgen Moltmann : « La pensée espérante est la pensée des possibles » (5).

Dans le champ chrétien en France, une analyse de données fait ressortir la crise d’une de ses composantes, l’Eglise catholique. Face à cette situation on peut observer, dans le milieu catholique, toute une gamme d’attitudes. Certains s’agrippent à l’héritage du passé. D’autre s’adaptent. D’autres encore se mobilisent. Et, parmi ceux-là, la plupart se focalisent dans une action pour la réforme d’une institution qu’on peut juger, pour une part, dépassée et déphasée par rapport à la culture d’aujourd’hui. Cependant, le Concile Vatican II n’avait-t-il pas ouvert des portes qui paraissaient irrémédiablement fermées, le pontificat inattendu et innovant du pape François n’a-t-il pas renouvelé le mouvement ? N’y a- t-il pas aujourd‘hui des dispositions favorables dans l’approche synodale ? Pourtant, on peut considérer l’immensité de l’obstacle lorsqu’on y voit un système caractérisé par l’intrication de la sacralisation, de la hiérarchie et du patriarcat. C’est alors qu’on peut se dire qu’il y a une autre voie de changement, un contournement qui peut être complémentaire à une approche frontale : le développement de petites communautés chrétiennes manifestant l’inspiration de l’Esprit dans la fraternité, l’écoute de la Parole Biblique, la prière en écartant toute dépendance hiérarchique par une interconfessionnalité vécue dans le concert œcuménique et la collégialité d’un réseau. Est-ce réaliste, est-ce possible ?

L’expérience que nous venons de relater nous montre que c’est un chemin praticable à certaines conditions. Certes l’époque était différente. Si on peut estimer que la recherche de pertinence d’une vie chrétienne est analogue aujourd’hui, il y avait à l’époque un grand désir de changement. Et dans le champ chrétien, une puissante manifestation de l’Esprit était apparue. La présence divine s’exerçait dans les cœurs. Le vent soufflait dans les voiles.

Lorsqu’on relit le récit de l’apparition et du développement du Sénevé, comme du Comité d’action chrétienne et de Témoins, on constate à la fois des initiatives personnelles et le rôle d’une nouvelle pratique inspirée. Dans tous les cas, une initiative était nécessaire, mais il fallait également qu’elle soit nourrie. Les membres du petit groupe qui se réunit au départ à Saint Symphorien étaient pleins de bonne volonté, mais c’est à travers le renouveau charismatique qu’ils ont appris une prière dynamique et l’ampleur de l’inspiration biblique. De même, la présence de différentes traditions a apporté une précieuse complémentarité. Les groupes nouveaux ont besoin d’outils. Chaque contexte est particulier. Aujourd’hui, les ressources de la communication internet sont immenses.

On doit également reconnaitre la diversité des chemins. Dans le champ protestant, le surgissement en est une réalité constitutive. En milieu catholique, au XXe siècle, on peut mentionner la grande et riche histoire des communautés de base (6).

L’histoire d’un petit groupe croyant pendant une décennie du XXè siècle : le Sénevé, puis, avec le CAC, Témoins, s’inscrit, à l’échelle historique, dans une multiplicité d’essais. Cette approche mérite d’être rappelée aujourd’hui. Et pour ceux qui y ont participé de près ou de loin, c’est une source d’action de grâce.

J H

 

  1. Odile Hassenforder. Sa présence dans ma vie. Empreinte, 2011 Sa présence dans ma vie. Un témoignage vivant : https://vivreetesperer.com/odile-hassenforder-sa-presence-dans-ma-vie-un-temoignage-vivant/
  2. Jean Lagarde (2023-2006). Une démarche chrétienne interconfessionnelle : https://www.temoins.com/jean-lagarde-1923-2006une-demarche-chretienne-interconfessionnelle/
  3. La genèse de Témoins. Communauté chrétienne interconfessionnelle (1973-1986) : https://www.temoins.com/la-genese-de-temoins-communaute-chretienne-interconfessionnelle-1973-1986-redaction-en-1996/
  4. Site Témoins : https://www.temoins.com
  5. La pensée espérante est la pensée des possibles : https://vivreetesperer.com/la-pensee-esperante-est-la-pensee-des-possibles/
  6. Communauté ecclésiale de base. Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Communauté_ecclésiale de_base
Comment vivre face aux menaces d’effondrement engendrées par la crise écologique

Comment vivre face aux menaces d’effondrement engendrées par la crise écologique

« Life after Doom » par Brian McLaren

Si la conscience écologique s’est éveillée dans l’univers chrétien francophone, il est important d’envisager la question à une échelle internationale. Or un livre évoquant dans une perspective chrétienne la menace d’un effondrement écologique et civilisationnel : « life after Doom » (1) vient de paraitre dans l’univers anglophone. La voix qui s’élève ainsi n’est pas celle d’un inconnu, mais celle de Brian McLaren, une personnalité chrétienne américaine engagée depuis deux décennies dans une lutte pour le renouvellement d’une Eglise déphasée par rapport aux interpellations du monde d’aujourd’hui. Pasteur, ayant fait mouvement pour sortir d’une orbite conservatrice, Brian McLaren s’inscrit dans une pratique œcuménique (2), devient un des principaux leaders de l’Eglise émergente aux Etats-Unis et, au cours de la dernière décennie, s’engage internationalement dans la vision d’une « grande migration spirituelle » (3), un nouveau genre de vie chrétien.

 

Le cheminement de Brian McLaren

Brian McLaren raconte la manière dont il est sorti d’une emprise conservatrice, et étape après étape, il a développé une conscience écologique.

Brian McLaren nous raconte combien son grand-père était une bonne personne et combien il l’aimait. C’était un homme ayant beaucoup d’expérience et profondément croyant dans une forme chrétienne conservatrice. Or, chaque hiver, ses grands-parents partaient de New-York pour gagner la Floride. Ce fut à cette occasion que Brian McLaren, âgé d’une dizaine d’années posa une question à son grand-père et en reçu une réponse dont il garda un souvenir marquant. Alors qu’ils passaient devant des pompes à balancier extrayant du pétrole.  Brian lui demanda : « Qu’est- ce qui va arriver lorsqu’ils auront pomper tout ce pétrole ? Et son grand-père lui répondit : « Cet épuisement ne se produira jamais. Le Seigneur en a mis assez pour ce dont nous avons besoin sur la terre et que cela dure jusqu’à la seconde venue du Christ ». Bien qu’étant fort influencé par son milieu familial, Brian se rendait compte que son grand-père raisonnait en fonction de son époque. La terre lui paraissait immensément grande Et Dieu l’avait conçu pour tous nos besoins.  Quant à lui, Brian venait de découvrir la première photo de la terre vue de l’espace C’était une sphère merveilleuse, mais petite. « Il lui paraissait évident que dans cette petite sphère, il y avait seulement une quantité finie de pétrole – et du reste » ( p  17). Par la suite, Brian est devenu professeur d’anglais, puis pasteur dans une congrégation chrétienne innovante.  Un autre fait marquant lui apparut lors d’une de ses prédications.

Ce jour-là, Brian prêchait sur notre responsabilité spirituelle à l’égard de la terre. Un étudiant en sciences environnementales vint le trouver à la fin du culte en le félicitant d’avoir abordé un thème généralement ignoré. Il remarqua cependant que Brian n’avait pas abordé la question du réchauffement climatique. De fait, il n’en était pas encore informé et ce fut un choc pour lui d’en faire la découverte. Il en parle comme d’un évènement significatif dans sa vie : « Ma vie ne fut plus jamais la même » ( p 18). Sept ans après, sa préoccupation en ce domaine le conduisit à écrire un livre sur cette question.  Il eut de plus en plus le sentiment que, dans beaucoup d’églises, l’intérêt se portait sur des problèmes internes, tout à fait mineurs par rapport aux grandes questions écologiques et sociales. Il se rendit compte que la focalisation sur le salut personnel était un orientation déséquilibrée qui ne tenait pas compte de l’accent que Jésus porte à le venue du règne de Dieu dans le « Notre Père » ( p 19).  Alors, à l’âge de cinquante ans en 2006, il s’engagea dans un projet qui déboucha sur la publication du livre : « Tout doit changer ». Le titre qu’il avait proposé à l’éditeur était révolutionnaire : « Jésus et la machine du suicide ».  Il prenait conscience que « la civilisation humaine que nous connaissions était en train de se détruire elle-même. « Nous étions sur une trajectoire suicidaire, écocide menant à un effondrement de l’écosystème global » ( p 20). A l’époque, des experts commençaient à évoquer des possibilités d’effondrement. Brian McLaren trouva alors que cet aspect était trop déprimant pour qu’il l’aborde dans son livre. Mais il garda cette perspective pour lui-même. Visitant de nombreuses églises, il se rendit compte qu’elles évitaient d’entrer dans la préoccupation du risque d’effondrement de la civilisation ( p 21) . Alors, au cours des dernières années, il est entré dans une démarche d’interpellation.

Cependant, il se rend compte que beaucoup de gens n’ont pas conscience de ce qui se passe actuellement. Pourtant, il imagine que, tout comme lui, certains se soucient de la situation actuelle et pressentent la menace. C’est à leur intention que Brian McLaren a écrit ce livre : « Life after Doom ». il veut essayer de dresser un état des lieux en affrontant les craintes correspondantes. Et, en ce sens, il veut essayer « de nous guider aussi profondément qu’il le puisse, dans l’état actuel de la compréhension par les scientifiques et autres experts sur les réalités qui amènent tant d’entre nous à éprouver un sentiment croissant de perte » ( p  23).

 

Une conscience de la menace

Pourquoi, l’humanité est-elle aujourd’hui menacée ? : « Notre civilisation globale,  comme elle est actuellement structurée, est instable et insoutenable Ecologiquement, notre civilisation pompe trop de la terre et y rejette trop de détritus  pour permettre une désintoxication de la terre. Economiquement, les systèmes financiers sont complexes, interconnectés, fragiles et profondément dépendants d’une croissance économique continue. Sans cette croissance économique continue, les systèmes financiers trébucheraient vers un effondrement. Mais, avec la croissance économique, nous hâtons l’effondrement écologique. De plus, nos systèmes économiques mondiaux,  distribuent de plus en plus d’argent et de pouvoir à ceux qui en ont déjà, créant un petit réseau d’élites qui vivent dans le luxe et se partagent un grand pouvoir politique tandis qu’une grande masse de gens vivent dans la pauvreté ou tout proches avec peu de pouvoirs politique ». En conséquence, les instabilités politiques vont croitre. « Nos systèmes démocratiques seront tendus jusqu’à un point de rupture ».

Cette analyse permet de comprendre la  gravité de la situation qui amène Brian McLaren à envisager quatre scénarios  potentiels d’effondrement du plus modéré : l’évitement, au plus catastrophique : effondrement extinction.

 

Comment affronter et traverser cette épreuve dans la foi et l’espérance ?

Brian McLaren se donne pour but de nous aider à faire face à nos réactions lorsque nous prenons conscience de l’ampleur des menaces auxquelles nous sommes confrontés.

Il y a là une approche très concrète et, en même temps, une perspective, un horizon. Dans cette conjoncture, l’auteur nous encourage à prendre soin de notre esprit à travers le partage et la contemplation ( p 51-54). Il nous invite à ne pas nous enfermer dans la peine, mais savoir voir en regard du bon et du beau. Si l’espérance est contrariée, Brian McLaren évoque « une espérance contre toute espérance » selon l’expression de Paul (Romains 4.18). ( p 93-94).

L’auteur nous invite à une nouvelle manière de voir. C’est apprendre à voir autrement. C’est adopter un nouveau regard, en l’occurrence découvrir les sagesses autochtones depuis toujours en phase avec la nature, avec le vivant. Si l’on considère que le peuple hébreu fut aussi un peuple autochtone alors nous lirons la Bible avec un regard nouveau ( p 133-149). Cette approche originale nous parait un apport majeur du livre (4).

Face à cet avenir troublé, Brian McLaren nous invite à entrer dans un chemin de résilience. Ici, nous pouvons nous inspirer d’exemples historiques de résilience. Ainsi, pendant la chute de l’empire romain, la vie monastique fut un lieu de résistance et de refuge. De même, « nous pouvons apprendre des peuples colonisés ou réduits à l’esclavage.. Comment ont-ils survécu à une brutale oppression pendant des siècles ? » ( p 217). De même, en considérant l’histoire, on peut s’inspirer de l’exemples de belles personnalités qui ont su résister à la puissance du mal. L’auteur cite Dietrich Bonhoeffer et Martin Luther King ( p 223-224). Et encore, nous dit Brian McLaren, « Il suffit de deux ou trois pour créer une île de santé mentale dans un monde qui se défait » ( p 233).

Traverser les troubles de ce temps, cela  demande aussi de nous mettre en liberté : (setting free) pour pouvoir nous engager plus agilement. La dernière séquence du livre est intitulée : « a path of agile engagement ». C’est une capacité à être pleinement vivant. Brian McLaren nous invite ainsi à savoir reconnaitre et apprécier la beauté, une beauté qui abonde autour de nous dans tous les registres de la Vie. A partir de la vue d’un rouge-gorge construisant son nid, ne peut-on pas imaginer la même activité chez d’innombrables oiseaux. « Chaque oiseau que je vois est un évangéliste de bonnes nouvelles » ( p 254). « La beauté abonde » répète Brian. Ne nous laissons pas abuser par toutes les informations qui portent la laideur et induisent la colère et la peur. Sachons apprécier les gestes de bonté et de générosité. Même dans une période d’effondrement, ii y a aura des gens pour  se rassembler dire la vérité, célébrer la bonté… « Il y a tant de bonté dans le monde… une beauté abondante qui vaut la peine de vivre…  Quel que soit ce qui s’est passé hier ou se passera demain, juste maintenant, la beauté abonde pour ceux qui apprennent à la voir » (p 261-262).

Brian McLaren évoque le Royaume de Dieu comme une migration spirituelle autour de Jésus ( p 257). Il rappelle les paroles de Jésus qui mettent en garde vis-à-vis de l’égocentrisme et de l’avarice. Lorsque Jésus parle du Royaume de Dieu, il évoque un genre de vie plus élevé, plus vaste, plus profond ici et maintenant – qui inclut les plantes (les fleurs sauvages), les animaux (les oiseaux) et les humains. Cet écosystème plus élevé ne prête pas attention aux sondages ou aux prévisions économiques. Il se poursuivra quand les systèmes humains s’effondreront » ( p 281).

Brian McLaren rappelle le discours de Martin Luther King commençant par ces mots : « j’ai fait un rêve ». Si nous  affrontons la perspective de l’effondrement, concentrons- nous sur la vie et rappelons-nous le rêve. Parlons au sujet du rêve » ( p183).

Brian McLaren envisage le monde en terme d’énergie. A cet égard, on peut envisager une énergie de l’amour.  Si l’humanité est en pleine turbulence, chacun de nous peut néanmoins émettre sa propre lumière répondant à la demande de Jésus : « Vous êtes la lumière du monde » (Matthieu 5.14) . ( p 292).

Comme on peut l’apprécier à cette lecture Brian McLaren nous ouvre successivement des échappées de lumière.

En publiant ce livre : « Life after Doom », Brian McLaren veut nous avertir des menaces auxquelles nous sommes confrontés, pour que nous puissions réagir.

Mais il a bien conscience de l’anxiété qu’il va susciter.  Aujourd’hui, cette anxiété est déjà bien présente chez beaucoup de ceux qui ont conscience des retards dans la lutte contre le réchauffement climatique. Des initiatives se développent pour permettre aux participants d’affronter cette anxiété. A cet égard, nous avons rapporté le livre de Joana Macy et Chris Johnstone : « L’espérance en mouvement. Comment faire face au triste état de notre monde sans devenir fou » (5). Le livre de Brian McLaren se donne également pour but de nous aider à faire face à nos réactions lorsque nous prenons conscience de l’ampleur des menaces auxquelles nous sommes confrontés.

Venant d’un chrétien engagé, « Life after Doom » nous apporte une voix originale également parce qu’elle vient d’un univers culturel différent du paysage français. Ce livre contribue à nous ouvrir un chemin dans un situation où les menaces abondent.

J H

  1. Brian McLaren. Life after Doom. Wisdom and courage for a World falling apart. Hodder and Stoughton, 2024 Présentation sur Témoins : https://www.temoins.com/la-vie-face-a-leffondrement/
  2. Qu’est-ce qu’une orthodoxie généreuse ? https://www.temoins.com/une-theologie-pour-leglise-emergente-quest-ce-quune-qorthodoxie-genereuseaampqu/
  3. La grande migration spirituelle : https://www.temoins.com/la-grande-migration-spirituelle/
  4. Comment lire la Bible selon la culture des peuples autochtones : https://www.temoins.com/comment-lire-la-bible-selon-la-culture-des-peuples-premiers/
  5. L’espérance en mouvement : https://vivreetesperer.com/lesperance-en-mouvement/

Une philosophie de l’histoire, par Michel Serres

Au sortir de massacres séculaires, vers un âge doux portant la vie contre la mort.

 004060553A travers une culture encyclopédique, Michel Serres a développé une pensée créative et originale dans un style imagé. Il ouvre de nouvelles compréhensions plus vastes, plus profondes. Les ouvrages de Michel Serres nous entraînent dans une vision nouvelle du monde. C’est le cas dans son livre : « darwin, bonaparte et le Samaritain. Une philosophie de l’histoire » (1).

En page de couverture, quelques lignes explicitent le titre  concernant ce regard nouveau sur l’histoire de l’humanité.

« Darwin raconte l’ouverture de Faune et de Flore. Devenu empereur, Bonaparte, parmi les cadavre sur le champ de bataille, prononça, dit-on, ces mots : « Une nuit de Paris réparera cela ». Quant au Samaritain, il ne cesse, depuis deux mille ans, de se pencher sur la détresse du blessé. Voilà trois personnages qui scandent sous mes yeux, trois âges de l’histoire.

Le premier âge est plus long qu’on ne croit, le deuxième est pire qu’on ne pense, le dernier meilleur qu’on ne dit.

Histoire ou utopie ? Il n’y a pas de philosophie de l’histoire sans un projet, réaliste et utopique. Réaliste : contre toute attente, les statistiques montrent que les hommes pratiquent l’entraide plutôt que la concurrence. Utopique : puisque la paix devint notre souci ainsi que la vie. Tentons de les partager avec le plus grand nombre. Voici un projet aussi réaliste et difficile qu’utopique, possible et enthousiasmant ».

 

Le livre se répartit en trois parties : « Premier âge, long : le Grand récit. Deuxième âge, dur : trois morts. Troisième âge, doux : trois héros. » et se termine par une réflexion sur « les sens de l’histoire ». Le regard de Michel Serres renouvelle notre vision du passé dans une approche si dense, si riche, si originale qu’elle ne peut être résumée. Nous mettrons l’accent sur l’émergence actuelle d’un nouvel âge, cet « âge doux » évoqué par l’auteur. Et nous commenterons cette prise de conscience.

 

Le Grand Récit

Au départ, l’auteur montre comment les progrès récents de la science, à travers une capacité nouvelle de dater les phénomènes, nous ouvrent à une mémoire de l’univers, à une mémoire de la terre dans laquelle l’histoire humaine vient s’inscrire. Une nouvelle synthèse peut ainsi s’élaborer. Nous voici en présence d’un « Grand Récit ».

 

C’est une situation nouvelle. Michel Serres dégage quelques caractéristiques fondamentales de ce temps long. « Le couple énergie-entropie régit le monde physique ; analogue, le couple vie-mort régit le monde vivant » (p 33). Ainsi, dans l’évolution, pendant que la vie irrésistible perpétue son développement, la mort frappe espèces et individus. Dans notre humanité, on observe une évolution analogue. « D’une part, l’énergie et la vie prennent des figures nouvelles comme l’invention et la paix, d’autre part, l’entropie et la mort réapparaissent en guerres et répétitions » et menacent l’existence de l’humanité (p 33).

 

Cependant, en regard, l’auteur distingue deux formes, deux pratiques : les pratiques dures qui mobilisent des hautes énergies et les pratiques douces qui font appel à des basses énergies, à l’échelle informationnelle. Parallèlement, Michel Serres oppose deux âges : un « âge dur » caractérisé par la violence et par la guerre, et un « âge doux » convivial et inventif en lutte contre la mort.

 

Un âge dur

Dans son regard sur la plus grande part de l’histoire humaine, Michel Serres fait ressortir les composantes d’un âge dur. C’est la prépondérance de la guerre avec les massacres qui l’accompagnent. Cette importance des conflits militaires ne nous avaient sans doute pas échappé, mais l’auteur éveille en nous une prise de conscience de cette réalité dévastatrice. « Toute notre culture baigne dans le sang versé au cours de violences qui s’enchainent et nous enchainent à la guerre perpétuelle » (p 47). Ainsi a-t-on calculé qu’au cours des derniers millénaires, moins de 10% des années ont été consacrées à la paix, c’est à dire à la vie (p 48). Et l’auteur évoque les massacres tels qu’ils apparaissent dans des textes littéraires comme l’Iliade et se manifestent dans des données chiffrées que nous ignorons bien souvent. Sait-on par exemple que les guerres de la Révolution Française et celles de Napoléon ont engendré la mort d’un million cinq cent mille français plus que le million trois cent mille victimes provoquées par la Première Guerre Mondiale entre 1914 et 1918… (p 79). Dans ce contexte, un culte a été voué à l’héroïsme patriotique. « Chacun doit donner sa vie pour sa patrie » ( p 53). Les religions ont participé à cette idéologie mortifère. Michel Serres nous rappelle les analyses de René Girard. La violence se manifeste jusque dans le sacrifice animal.

 

L’auteur nous amène également à entrevoir les rapports entre économie et violence. Et il nous invite à réfléchir au phénomène de la dette. « Avoir et Dû : voilà le titre de deux colonnes dans un bilan comptable. « Je dois » signifie à la fois une obligation morale et une dette à restituer » (p 64). Si la dette asservit les gens et les peuples, elle s’exprime aussi en termes religieux. C’est ici que Michel Serres met l’accent sur le pouvoir libérateur de la Passion du Christ. « A partir du Vendredi saint, nous n’aurons plus jamais de vains devoirs, ni de dettes… Ces péchés nous sont remis… » (p 67). Et plus encore, « le caractère intégral de la remise de nos dettes s’efface devant l’annonce triomphale que cesse le règne même de la dette, c’est à dire de la mort…De même que la Résurrection du Christ ne marque pas une vengeance sur ceux qui l’ont tué, mais positivement une victoire sur la mort elle-même » (p 67) ». Il y a là un tournant. Mais, dans un monde dominé par la violence et par la mort, le potentiel de la libération se fraye difficilement un chemin.

 

Et, de même, dans son inventaire des raisons d’espérer, l’auteur se refuse à croire à une méchanceté irrémédiable de l’homme. Les recherches (2) vont à l’encontre des théories et concepts abstraits prétendant l’homme, en général mauvais, en général, égoïste et violent, incapable d’empathie… En la plupart d’entre nous, une manière d’amour l’emporte sur la haine… l’humain est humain » (p 87).

 

Pendant des millénaires, la « thanocratie » a prévalu. « Déclinée trois fois dans la religion, longtemps sacrificielle, les armes, létales toujours, et l’économie, exploitant les faibles et blessant le monde, la mort me paraît le moteur de l’histoire » ( p 72). Il a fallu la menace d’anéantissement collectif éveillée par l’usage de la bombe atomique en 1945 à Hiroshima et Nagasaki pour qu’une prise de conscience s’effectue. Mais dans la période sombre qui a précédé, on peut entrevoir un mouvement de libération qui s’est frayé un chemin. Ce mouvement débouche aujourd’hui. Dans cette histoire, Michel Serres, évoque la part du christianisme : « Sa leçon majeure n’enseigne-t-elle pas l’incarnation, l’allégorie vive de la Naissance, enfin la Résurrection, soit une victoire non pas contre nos ennemis, comme pendant le règne de la Mort, mais contre la Mort elle-même ? Par ce rééquilibrage, un tout autre monde semble annoncé, promis, espéré… » (p 77).

 

Un âge doux

Nous voici aujourd’hui au début d’un nouvel âge : un âge doux. Michel Serres y voit la mise en œuvre de la néguentropie, selon Wikipedia : « Une entropie négative, un facteur d’organisation des systèmes physiques et, éventuellement sociaux et humains, qui s’oppose à la tendance naturelle à la désorganisation ». « Comme la vie produit des individus nouveaux, l’esprit inventif et novateur, effet de la néguentropie, devient source de nouveautés, produit à nouveau de la néguentropie. Puisque celle-là se trouve déjà là ensemencée dans l’Univers et au sein du réseau évolutif, l’âge de l’Esprit, doux par rapport aux hautes énergies, dites entropiques, perdure donc  en tous temps, travaillant à se libérer d’un étranglement mortel » (p 92). « L’âge doux, celui des esprits, advient dès que ceux-ci se mettent à lutter contre la mort de manière efficace. Nous y sommes. De même qu’il y eut trois manières de s’entre égorger durement, armée, religieuse, économique, de même l’âge que j’appelle doux se décline de trois manières, portant sur la vie et l’esprit : médicale, pacifique et numérique » (p 93).

 

Un  premier fait est le développement de la médecine et son efficacité accrue. C’est un état d’esprit. « En refusant les lois de la jungle, nos pratiques combattent l’évolution, la sélection naturelle » (p 103). « Il y a deux âges : assassin-victime ; malade-médecin » (p 104). Par sa faiblesse et le fait qu’il détienne, miraculeusement, parmi la violence usuelle, d’être pansé par et parmi les siens, le malade est un personnage emblématique décisif, rare, faible, mourant même, mais producteur d’humanité » (p 103).

Dans cette perspective, la parabole du Samaritain résonne avec une force particulière, comme une injonction révolutionnaire à l’encontre d’un univers de violence. L’émotion nous gagne lorsque nous entendons ces paroles. Michel Serres célèbre la figure du médecin : « Celle qui se penche sur les blessés ; celui qui écoute les plaintes de l’agonie ; celle qui s’incline ; l’attentive qui cherche à comprendre et peut-être guérira…. Non, il ou elle, n’est pas seulement le héros de ce temps, mais sans doute, celle et celui de toute l’histoire » (p 107).

 

Très concrètement, l’auteur met l’accent sur l’espace de paix qui s’est créé en Europe occidentale après 1945 au sortir d’une guerre dévastatrice. « De 1945 à 2015, comptons soixante-dix ans de paix, laps de temps exceptionnel, inconnu en Europe depuis au moins la guerre de Troie ». Bien sûr, il y a un abcès au Moyen-Orient, mais au total dans le monde, homicides et violences ne cessent de reculer. L’industrie du tabac est bien  plus meurtrière que le terrorisme (p 122). On assiste à des changements profonds comme le recul de la peine de mort. « Sortant à peine de l’enfer, nous avons construit une sorte d’utopie dont nous ne pouvons connaître la nouveauté que par comparaison avec ce qui se passe alentour qui ressemble trait pour trait à ce qui se passait chez nous avant cette ère nouvelle ».

 

Cependant la paix est constamment à maintenir et à construire. L’auteur évoque une figure exemplaire, celle de François de Callières (1645-1717) qui publia un livre décisif : « De la manière de négocier avec les souverains ». Conseiller de Louis XIV, un roi qui ne cessa de faire la guerre – plus de trois cent mille morts- , François de Callières sait de quoi il parle. Il définit le rôle du négociateur : éviter au maximum les conflits. « Tout prince chrétien doit avoir pour maxime principale de n’employer la voie des armes pour soutenir et faire valoir ses droits qu’après avoir tenté et épuisé celle de la raison et de la persuasion (p 126). Promouvoir la paix, c’est aussi construire un vivre ensemble. Michel Serres évoque les réalisations coopératives du « socialisme utopique » qui ont porté du fruit alors que les théories prétendument « scientifiques » du socialisme ont durement échoué. « Pas un seul mort de leur fait, du concret, de la continuité » (p 134). Et aujourd’hui, on peut se réjouir de toutes les réalisations du mouvement associatif. L’auteur nous appelle à prendre en compte, à prendre en charge : « le personnage commun, banal, minuscule, individuel, faible, malade, infirme, virtuel, oui, miraculeux, si délaissé dans son fossé, si oublié dans sa bonté, si concret dans son humilité qu’il passe pour inexistant… » (p 135).

 

Ainsi, trois sens au terme « doux » : la vie prolongée par le biologiste et le médecin ; la paix nouvelle, mais qui dure, les basses énergies. Voici les trois composantes de l’âge doux » (p 138). Les nouvelles technologies qui ouvrent l’ère du virtuel s’inscrivent dans cet univers de basses énergies. Face aux puissants qui prédominent, face au déploiement de la violence, un texte biblique « prophétise exactement le troisième âge, celui là même que nous vivons aujourd’hui et qui, à l’écart du feu et des hautes énergies, destructrices, cultive les basses, l’information, les signaux, les signes, les paroles… que le tonnerre rend inaudible » : « Il y eut un grand ouragan, si fort qu’il fendait les montagnes et brisait les rochers, en avant de Yahvé, mais Yahvé n’était pas dans l’ouragan…Après le feu, le bruit d’une brise légère. Dès qu’Elie l’entendit, il se voilà le visage avec son manteau, il sortit et se tint à l’entrée de la grotte. Alors une voix lui parvint qui dit… » (I Rois  19, 11-13) (p 139).

En se rappelant les effets démocratiques de l’imprimerie, l’émergence d’internet peut nous émerveiller. C’est là que Michel Serres évoque Petite Poucette, cette jeune fille emblématique des usages révolutionnaires d’internet qu’il a brillamment évoquée dans un précédent livre (3). « Face à l’aristocratie des puissants, des riches, des représentants, le portable dans la paume, Petite Poucette annonce : « Maintenant, tenant en main le monde… ». Elle a accès à tout. Tout lui appartient. « Troisième héroïne de l’âge doux, Petite Poucette monte ainsi sur la plus haute marche du podium, entre le médecin et le négociateur. Elle incarne une nouvelle démocratie du savoir  dont l’utopie fait peur aux anciens… » (p 142).

Le paysage de la communication change. Tout se lie, tout se relie. « Il me paraît prévisible que la main du marché devra un jour adapter sa puissance relationnelle à celle, concrète, du monde et, sans doute, s’adapter, voire obéir à sa loi. Nous entrons dans un temps où se joue un « mano a mano » décisif pour notre survie entre l’homme individuel ou global et la planète entière » (p 147).

 

Quel avenir ?

Nous voyons bien aujourd’hui des menaces s’élever à l’encontre de la civilisation nouvelle en train de grandir (4). Michel Serres est bien conscient de ce danger. « Je ne suis ni sourd, ni aveugle aux forces atroces qui pendant cet âge si court s’opposent à la prégnance neuve de la paix ». Pour faire face aux attitudes passées qui remontent parfois, « nous devons trouver des stratégies propres à notre temps et délaisser celles que nous venons de quitter. Secourir, soigner, partager, négocier, dialoguer, suivre les trois modèles qui nous guident pour vivre dans notre âge… » (p 118).

Cependant, lorsqu’on voit la violence se propager jusque sur internet, on peut s’inquiéter. L’auteur est attentif à ce danger. « Libérer le nombre impose des risques… Combien de temps faut-il pour qu’une multiplicité désordonnée s’organise et forme une communauté d’autant plus nouvelle que ce type de libération, inattendu, n’a aucun équivalent dans le passé ? Peut-on éviter une violence interminable avant de parvenir à une cohésion ? Confirmé par l’advenue du troisième âge où le multiple se libère vraiment, mon utopie espère échapper à cet étau (p 145).

 

Ce livre ouvre pour nous une compréhension originale de l’histoire humaine. Il met en évidence une dynamique qui suscite l’espérance. Ainsi, Michel Serres nous y parle de survie dans un triple sens :

« Survivre : laisser survivre ou conserver

Survivre : mettre l’accent sur une nouvelle histoire, un nouveau sens de l’histoire

Survivre : vivre mieux que la vie, accéder avec joie à l’esprit.

Créer ces trois survies en compagnie du plus grand nombre possible, voilà le projet aussi réaliste, dangereux, difficile qu’utopique, possible et enthousiasmant » (p 161).

 

Une vision prophétique

Ces dernières années, le ciel s’est assombri. Des orages éclatent. Mais, comme en toute navigation, il importe de garder le cap. Dans ce temps de crise, on a besoin de ne pas perdre confiance, mais de discerner les courants porteurs, parfois peu visibles et souterrains. « Sans vision, le peuple meurt », nous dit un verset de la Bible  (Proverbes 29.18). Le livre de Michel Serres nous communique une telle vision. C’est l’émergence d’un âge doux où la paix l’emporte sur la guerre et la vie sur la mort. Et, si on perçoit bien les menaces envers cette nouvelle manière de vivre, Michel Serres met en valeur la dynamique du processus.

 

Il se trouve que d’autres chercheurs mettent également en évidence un changement positif intervenu au cours de ces dernières décennies. Ainsi, d’une certaine façon, le livre de Jérémie Rifkin : « Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Vers une civilisation de l’empathie » (5) converge avec le texte de Michel Serres. En effet, à partir d’une rétrospective  historique approfondie, Jérémie Rifkin perçoit, dans ces dernières décennies, « la plus grande poussée empathique de l’histoire de l’humanité » . Et d’après la recherche de Ronald Inglehart sur les valeurs dans le monde (World values survey) (6), on enregistre depuis 1981, une évolution, certes diversifiée, mais rapide vers une valorisation de l’expression personnelle et la recherche d’une qualité de vie. Une autre recherche a montré l’expansion du courant des « culturels créatifs » (6) qui valorise ce qu’on pourrait appeler une sobriété heureuse et conviviale.

Jérémie Rifkin nous montre une évolution vers une pacification des esprits. Ainsi rejoint-il Michel Serres sans encourir le reproche qu’on peut parfois faire à celui-ci de présenter une catégorisation trop tranchée entre « âge dur » et « âge doux » . Il est également très attentif au potentiel de changement à travers et dans l’économie.

Dans son analyse, à plusieurs reprises, Michel Serres met en lumière l’incidence du récit évangélique et de la foi qui s’en inspire sur l’évolution des esprits Ces passages nous paraissent particulièrement importants. Au cœur de l’histoire, nous percevons la singularité, l’originalité, le potentiel de vie et d’espérance de cette inspiration. Si, pendant les siècles de l’âge dur, les institutions religieuses ont souvent pactisé avec l’idéologie ambiante, on voit bien ici combien les textes évangéliques ont joué le rôle de ferment. Et, aujourd’hui dans ce livre, ils contribuent à interpréter l’histoire.

Rappelons cette citation : « La leçon majeure du christianisme n’enseigne-t-elle pas l’incarnation, l’allégresse vive de la naissance, enfin la Résurrection, soit une victoire non plus contre les ennemis comme pendant le règne de la Mort, mais contre la Mort elle-même » (p 77).

 

Ici, Michel Serres est en phase avec Jürgen Moltmann, le théologien de l’espérance . Leurs pensées se rejoignent à plusieurs égards

Engagé très tôt dans une théologie écologique (7), Moltmann inscrit l’histoire de l’humanité dans celle de la nature.

« La nouvelle vision du monde écologique part de l’idée que la terre est notre maison. L’humanité fait partie d’un grand univers en évolution. La terre, notre maison, est vivante avec une communauté de vie singulière…  La protection de la vitalité, de la diversité et de la beauté de la terre est une responsabilité sacrée…. Cela rejoint la richesse des traditions bibliques concernant la terre » (8).

Cependant, c’est aussi sur la question de l’attitude vis-à-vis de la mort que la pensée théologique de Moltmann appuie la recherche de Michel Serres. En effet, dans une civilisation dominée par la guerre et par la mort, cet « âge dur » qui nous a été décrit, la religion a pu se résigner dans une acceptation de la mort comme une fatalité, détournée vers une émigration de l’âme vers l’au delà. Au contraire, avec force, Moltmann proclame la lutte contre la mort. « La résurrection du Christ porte le « oui » de Dieu à la vie et son « non » à la mort et suscite nos énergies vitales. Les chrétiens sont des gens qui refusent la mort ( « Protest people against death »)….L’origine de la foi chrétienne est, une fois pour toutes, la victoire de la vie divine sur la mort. « La mort a été engloutie dans la victoire » (1 Corinthiens 15.54). C’est le cœur de l’Evangile. C’est l’Evangile de la vie ».

Et Jürgen Moltmann poursuit : « Cette théologie de la vie doit être le cœur du message chrétien en ce XXIè siècle. Jésus n’a pas fondé une nouvelle religion. Il a apporté une vie nouvelle dans le monde, aussi dans le monde moderne. Ce dont nous avons besoin, c’est une lutte partagée pour la vie, la vie aimée et aimante qui se communique et est partagée, en bref la vie qui vaut d’être vécue dans cet espace vivant et fécond de la terre » (9).

Comme Michel Serres, Jürgen Moltmann  porte également attention aux émergences : « L’histoire présente des situations qui contredisent le Royaume de Dieu et sa justice. Nous devons nous y opposer. Mais il existe également des situations qui correspondent au Royaume de Dieu et à sa justice. Nous devons les soutenir et les créer lorsque c’est possible. Il existe ensuite dans le temps présent des paraboles du Royaume futur et nous y voyons ce qui arrivera au jour de Dieu. Nous entrevoyons déjà maintenant quelque chose de la guérison et de la nouvelle création de toutes chose que nous attendons. Nous le traduisons par une attente créatrice… » (10).

 

Si la vision de Michel Serres est particulièrement originale, elle est aussi en convergences avec la pensée de quelques autres penseurs contemporains. Son livre nous appelle à un regard nouveau. La pensée de Michel Serres nous ouvre à la reconnaissance d’une civilisation nouvelle en train d’apparaître et de s’étendre, cet « âge doux » déjà suffisamment avancé pour que Michel Serres puisse le décrire et le caractériser. Il y a dans ce discernement un aspect prophétique. Michel Serres nous invite à entrer dans une nouvelle manière de vivre.

 

J H

 

(1)            Serres (Michel). darwin, bonaparte et le samaritain. Une philosophie de l’histoire. Le Pommier, 2016                                           Une conversation particulièrement éclairante avec Michel Serres sur cet ouvrage au Monde Festival en vidéo : http://www.lemonde.fr/festival/video/2016/09/20/le-monde-festival-en-video-conversation-avec-michel-serres_5000685_4415198.html

(2)            Lecomte (Jacques). La bonté humaine. Altruisme, empathie, générosité. Odile Jacob, 2012. Mise en perspective sur ce blog :   https://vivreetesperer.com/?p=674

(3)            Serres (Michel). Petite Poucette. Le Pommier, 2012. Mise en perspective sur ce blog : https://vivreetesperer.com/?p=820

(4)            Menaces multiples et même, menaces de guerres, comme en traite Pierre Servent dans son livre : « Extension du domaine de la guerre » (Robert Laffont, 2016)

(5)            Rifkin (Jérémie). Une nouvelle conscience pour le monde. Vers une civilisation de l’empathie. Les liens qui libérent, 2010.  Mise en perspective sur le site de Témoins :  http://www.temoins.com/vers-une-civilisation-de-lempathie-a-propos-du-livre-de-jeremie-rifkinapports-questionnements-et-enjeux/

(6)            « Emergence d’une nouvelle sensibilité spirituelle et religieuse », sur le site de Témoins :  http://www.temoins.com/emergence-dune-nouvelle-sensibilite-spirituelle-et-religieuse-en-regard-du-livre-de-frederic-lenoir-l-la-guerison-du-monde-r/

(7)            « Convergences écologiques : Jean Bastaire, Jürgen Moltmann, Pape François et Edgar Morin » : https://vivreetesperer.com/?p=2151

(8)            « In the fellowship of the earth », p 80-85, in : Jürgen Moltmann. The Living God and the fullness of life. World Council of Churches, 2016.   Présentation du livre sur ce blog : https://vivreetesperer.com/?p=2413

(9)            Sur le blog : « L’Esprit qui donne la vie » : « la vie contre la mort » : http://www.lespritquidonnelavie.com/?p=841

(10)      Moltmann (Jürgen) . De commencements en recommencements. Une dynamique d’espérance. Empreinte temps présent, 2012 (p 115)                                               Présentation sur ce blog : https://vivreetesperer.com/?p=572

 

Vivre en harmonie

Dans notre regard sur l’univers, nous percevons aujourd’hui l’importance primordiale des relations. Tout se tient. Comme l’écrit le théologien Jürgen Moltmann, « Rien dans le monde n’existe, ne vit et ne se meut par soi. Tout existe, vit et se meut dans l’autre, l’un dans l’autre, l’un avec l’autre, l’un pour l’autre » (p.25). L’Esprit divin est présent dans cette réalité. « En Dieu, nous avons la vie, le mouvement et l’être » (Actes 1 :28). L’Esprit saint suscite « une communauté de la création dans laquelle toutes les créatures communiquent chacune à sa manière entre elles et avec Dieu » (p.24). A l’encontre de toutes les forces contraires, le projet de Dieu est l’harmonie entre les êtres . « L’essence de la création dans l’Esprit est par conséquent la « collaboration » et les structures manifestent la présence de l’Esprit, dans la mesure où elles font connaître « l’accord général » (p.25). « Etre vivant signifie exister en relation avec les autres. Vivre, c’est la communication dans la communion… » (p.15).

Cette vision éclaire mon regard.  Elle me permet de percevoir l’œuvre de Dieu dans toute sa dimension. Elle indique la voie pour y participer. Elle m’encourage à y entrer.  Partageons nos découvertes.

JH

 

(1)         Moltmann (Jürgen). Dieu dans la création. Traité écologique de la création. Cerf, 1988  (cf citations). Voir le blog :  www.lespritquidonnelavie.com

 

Se sentir aimé pour s’accepter

 

Une vulnérabilité enveloppée d’amour

 

Lorsqu’on a vécu enfant dans un environnement contraint, il peut nous arriver d’intérioriser ultérieurement ces contraintes. La norme reçue se poursuit dans un idéal volontariste. Les conflits engendrés par des impositions excessives, s’ils sont eux-mêmes brimés, peuvent aussi se retourner en auto-agressivité. Et celle-ci engendre une recherche de modèle pour éviter les tensions intérieures et échapper à la culpabilisation. Ainsi, pour certains d’entre nous, nous avons, plus ou moins, des difficultés à nous reconnaître et à nous accepter tel que nous sommes. Si le contexte religieux suscite une culpabilisation, il en résulte un véritable enfermement. Cependant, la psychologie peut nous aider à percevoir l’étendue de nos blocages. Et, par exemple, la non acceptation de soi, peut se traduire dans la méconnaissance du corps. Elle peut aussi engendrer une peur de nos vulnérabilités comme de tout ce qui échappe à notre contrôle puisqu’il y quelque chose en nous qui nous inquiète.

Cette attitude ne facilite pas non plus une relation ouverte et détendue avec les autres. On manque de liberté. Mais, c’est aussi par la relation que la délivrance peut venir. Bien souvent, on voit des êtres se transformer parce qu’ils se sentent aimés. Ils découvrent le bonheur. Ils abandonnent leurs protections et leurs défenses. Quelle image avons-nous de Dieu ? L’enseignement de Jésus manifeste l’amour que Dieu a pour nous. Et cet amour est opérant. C’est ce que Luc-Olivier Bosset nous fait admirablement découvrir dans cette vidéo : « Une vulnérabilité enveloppée d’amour » (1). En lavant les pieds de ses disciples, quelques heures avant son arrestation et sa passion, Jésus manifeste un amour pour ces hommes tels qu’ils sont, et pour nous aussi… Cette méditation touche le cœur et peut se réécouter à plusieurs reprises. En accompagnement, nous proposons ces quelques notes issues de l’exposé. « Le dernier mot sur la vulnérabilité est donné par l’amour de Jésus qui lave tout, qui soigne tout, qui guérit tout ».

 

J H

 

 

Le lavement des pieds : un geste d’une profonde douceur.

 

« Il fut un temps où lorsqu’on découvrait qu’un enfant était gaucher, au lieu de lui permettre d’être ce qu’il était, on le forçait à entrer dans un moule, même si cela n’était pas dans sa nature. Il fallait que cet enfant apprenne à écrire avec la main droite, car c’était la normalité.

 

Dans l’Evangile, à un moment donné (Jean 13), on nous raconte que Jésus lave les pieds de ses disciples. Quand il accomplit ce geste, Jésus sait pertinemment que ses disciples ne sont pas des superhéros. Dans les heures qui vont suivre, quand la tension avec les autorités politiques et religieuses va être à son comble, Jésus sait très bien que ses disciples vont se sentir vulnérables, qu’ils vont l’abandonner. C’est pourquoi, sentant toute cette fragilité, le Christ aurait pu profiter des dernières heures qu’il passait avec eux pour les faire entrer, ces gens un peu gauches, pour les faire entrer dans le moule du superdisciple parfait, invulnérable, solide et vaillant.

 

Or, au lieu de cela, il accomplit un geste d’une profonde douceur. Il leur lave les pieds. Il prend le temps de les toucher à un endroit de leur corps qui est exposé, qui est vulnérable, le pied qui est souvent sali, blessé, meurtri par les cailloux de la route. Ce faisant, c’est comme si Jésus leur disait : Et bien, cette vulnérabilité qui te traverse, ne passe pas ton temps à vouloir la nier, la  bannir, l’arracher comme si c’était une mauvaise herbe, mais apprend plutôt à l’aimer, à l’envelopper d’amour. Ne te rêve pas comme une personnalité sans talon d’Achille, comme un super héros, mais avance plutôt dans l’existence en vivant tout ce que tu es, même ces parties vulnérables. Ces parties vulnérables peut-être te font souffrir, car elles sont exposées, mais, en même temps,  ce sont des points de  contact qui te mettent en relation avec le monde qui t’entoure. Regarde, au travers de tes failles, parfois la vie peut te rejoindre, te nourrir et te porter.

 

Alors, accepte ta vulnérabilité, en sachant que parfois, au travers d’elle, jaillit mon amour. Car le dernier mot sur ta vulnérabilité ce ne sera pas la condamnation, la moquerie ou l’humiliation des autres, mais ce dernier mot sur ta vulnérabilité sera donné par mon amour qui lave tout, qui soigne tout, qui guérit tout. Vois, si je me suis mis à genoux devant toi, dit Jésus, c’est pour que tu puisses te relever et que tu puisses, chaque jour, choisir la vie.

 

Notes à partir des propos de Luc-Olivier Bosset

 

(1)            « Une vulnérabilité enveloppée d’amour » : Chaine « Pasteur du dimanche » sur You Tube : https://www.youtube.com/playlist?list=PL6F0WgMatbJUxPNorU-tyfYon2NQBXsRG                                                      Sur ce blog : autres méditations empruntées à « Pasteur du dimanche » : « Face à la détresse du monde » : https://vivreetesperer.com/?p=1643  « Tu regardes au fond de mon cœur et tu me connais » : https://vivreetesperer.com/?p=2047

 

Sur ce blog, articles concernant la bonté de Dieu et l’amour de Jésus :                                                           « La beauté de l’écoute » : https://vivreetesperer.com/?p=1219  « Se sentir aimé de Dieu » : https://vivreetesperer.com/?p=1752   « Dieu, puissance de vie » : https://vivreetesperer.com/?p=1405

« Bienveillance humaine. Bienveillance divine. Une harmonie qui se répand » : https://vivreetesperer.com/?p=1842