Dans un monde où les menaces abondent, et, à notre échelle personnelle, une circulation de nouvelles qui nous rappellent la fragilité de notre existence terrestre, nous sommes aujourd’hui comme en d’autres temps bien plus sombres, confrontés à l’adversité. Et pourtant, ce n’est qu’une part de la réalité. Car nous sommes portés par un mouvement de vie et nous sommes à même de pouvoir ressentir constamment des expressions de générosité, de bonté et de beauté. Pour faire route dans cet univers contrasté, pour adopter un regard juste, pour porter de bons fruits, nous avons besoin d’éclairages qui suscitent en nous des dispositions positives. Anne Faisandier nous appelle ainsi à l’accompagner dans une méditation à partir d’un texte d’évangile (Luc 21. 25-33) qui, en décrivant des évènements catastrophiques, nous appellent à la vigilance. A vrai dire, ce texte peut donner lieu à bien des interprétations selon les pulsions et les humeurs. Ainsi, au long des années, on a entendu à propos de ce texte des propos nébuleux et, pire, des commentaires engendrant la peur et la culpabilité. Au contraire, à partir de ce texte, Anne Faisandier apporte un discernement, appelle à une vigilance positive et ouvre à l’espérance : « « Redressez-vous et relevez la tête ». Nous avons relevé les paroles de Anne Faisandier dans une vidéo (1) de la série « Pasteur du dimanche » (2) et nous en soulignons certains passages.
« L’apocalypse, cela nous fait toujours peur parce que cela met sous nos yeux la réalité terrifiante d’un monde en train de se déconstruire, un univers ébranlé et des catastrophes naturelles, et aussi la violence, l’homme contre l’homme et le règne de la mort. Si ce texte fait cela, ce n’est pas pour nous menacer de quelque chose qui pourrait nous arriver demain, C’est, je crois, au contraire pour prendre tout à fait au sérieux ce qui nous arrive aujourd’hui, parce que c’est notre réalité aujourd’hui que de devoir traverser ces angoisses, ces frayeurs, cette déconstruction du monde.
Mais le mot : apocalypse ne veut pas dire : catastrophe. Non, il veut dire : révélation. Et je crois que s’il nous met cette réalité là sous les yeux, c’est pour nous révéler trois choses.
La première, c’est qu’il ne faut pas être dans le déni. Parce que le déni de cette réalité difficile, compliquée, terrifiante est pire que de la regarder en face et de prendre en compte la réalité.
La deuxième chose, c’est que, si nous sommes dans le déni, alors il y a de fortes chances que nous soyons soumis à ces forces du mal qui sont à l’œuvre et qui déconstruisent le monde, ces forces qui sèment la terreur, qui profèrent la haine, qui prônent le repli sur soi, qui érigent l’injustice en loi, l’égoïsme en principe de base au risque de détruire l’univers qui est autour ce nous.
La troisième chose que fait ce texte, c’est qu’il nous indique une espérance : « Redressez-vous et relevez la tête quand vous verrez cela arriver », nous dit le texte. Redressez-vous et relevez la tête, parce que c’est dans cette réalité-là, dans ce monde-là que vous verrez celui qui vient vers vous en Jésus-Christ. C’est là que Dieu a choisi d’établir son royaume pour vous, avec vous, pour le mondeentier. Le monde de l’apocalypse est le même que celui où vient s’établir le royaume de Dieu.
Alors ce texte nous indique que nous avons devant nous un choix, le choix de voir la réalité en face ou de la refuser, le choix de nous engager ou de baisser la tête comme si de rien n’était. Et il nous dit clairement que le choix de la vie, c’est le choix du veilleur, de celui qui relève la tête, de celui qui s’engage et qui choisit la vie… ».
Dans un monde qui « souffre les douleurs de l’enfantement » (Romains 8.23), nous croyons qu’en Christ ressuscité, une nouvelle création est en route. Ce processus est déjà opérant. Et c’est donc bien dans la réalité actuelle que « Nous voyons Celui qui vient vers nous en Jésus-Christ » et que « Dieu a choisi d’établir son Royaume pour nous, avec nous et pour le monde entier ». Alors nous pouvons regarder en avant et nous appuyer sur des signes positifs comme nous y invite le théologien de l’espérance, Jürgen Moltmann (3) : « L’attente de l’avenir du Christ situe le présent dans la lumière de ce qui vient, et fait faire l’expérience de la vie corporelle dans la force de la résurrection. C’est ainsi qu’elle devient une vie « la tête haute » (Luc 21. 28) et « une marche debout » (Ernst Bloch)…. Vivre dans l’espérance, c’est vivre dans l’anticipation de ce qui vient, dans « une attente créatrice »… C’est à une telle vie vécue dans l’anticipation qu’avait appelé l’Assemblée du conseil œcuménique des Eglises à Upsal en 1968 : « Assurés de la puissance de Dieu, nous vous adressons cet appel : prenez part à l’anticipation du royaume de Dieu et rendez visible dès maintenant quelque chose de la création nouvelle que le Christ accomplira lors de son jour » (4).
Ainsi, dans ce monde où nous rencontrons menaces et souffrances, « Faisons le choix du veilleur, de celui qui relève la tête, de celui qui s’engage et qui choisit la vie ».
Lorsque la réalité spirituelle sort de l’ordinaire
Il arrive que soudain une personne ressente la conscience d’une réalité belle et bonne qui la dépasse, une présence qui suscite en elle une impression inégalée de plénitude. Ce sont là des expériences qui sortent de l’ordinaire, mais qui néanmoins adviennent à certains comme une recherche récente le montre à partir d’une enquête menée en Grande-Bretagne. Ces expériences ne sont pas réservées aux croyants. En grande majorité, elle sont ressenties comme positives. Elles apparaissent comme étant en quelque sorte données comme la révélation d’une réalité supérieure.
Dans le cadre d’une « Unité de recherche sur l ‘expérience religieuse » fondée dans le cadre de l’Université du Pays de Galles, un chercheur britannique, Alister Hardy, au départ un zoologiste éminent, a constitué une banque de données rassemblant des récits d’expérience à partir desquelles il a été ensuite possible d’analyser la nature et la fonction de ces expériences. Il s’est inspiré d’une méthodologie qui lui était familière, celle des sciences naturelles : recueillir des échantillons et les classer. A partir de publicités diffusées dans la presse, il a donc demandé à un vaste public de participer à une enquête. Sous différentes variantes, la question était la suivante : « Vous est-il arrivé d’avoir conscience d’une présence ou d’une puissance (ou d’être influencée par elle » que vous l’appeliez Dieu ou non et qui est différente de votre perception habituelle ? ». En réponse, Hardy a rassemblé plusieurs milliers de descriptions personnelles en provenance de gens ordinaires. Ces données ne sont qu’une des sources dans lesquelles puisent David Hay, un autre chercheur britannique qui publie un livre sur la réalité de la vie spirituelle dans la société d’aujourd’hui. « Il y a bien quelque chose », tel est le titre donné à cet ouvrage : « Something there » (1). David Hay présente dans ce livre des extraits de récits d’expériences. A titre d’exemple, en voici quelques descriptions.
Descriptions d’expériences
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« J’étais dans une habitation à la campagne. Une nuit, à environ une heure du matin, je me suis lentement éveillé à un sentiment de sécurité et de bonheur absolu. C’est comme si tout ce qui existait dans le monde autour de moi se mettait à chanter : « Tout est bien ». Après quelques minutes presque incroyables, je me levais et allais voir à la fenêtre. Je vis alors la vallée remplie de l’amour de Dieu, coulant et débordant de la route et des quelques maisons du village. C’était comme si une grande source de lumière, d’amour et de bonté était là dans la vallée. Je sortis et la lumière et l’assurance étaient là. Je regardais et regardais. Et, pour être honnête, je n’étais pas reconnaissant comme j’aurais du l’être, mais je cherchais à enregistrer la conscience de cette joie et de cette sécurité de telle manière que je ne puisse pas l’oublier » .
Voici une autre expérience, celle-là d’une veuve dans la détresse : « J’avais perdu mon mari, six mois avant, et mon courage en même temps. Je sentais que la vie n’aurait plus de sens si la peur s’installait pour me dominer. Un soir, sans aucune préparation, j’ai su que j’étais dans la présence de Dieu, qu’il ne me laisserait jamais et qu’Il m’aimait d’un amour au-delà de toute imagination… ».
Et maintenant un souvenir d’enfance : « Mon père avait l’habitude d’emmener toute la famille en promenade, le dimanche soir. Nous marchions sur un chemin étroit à travers un champ de blé. J’étais en arrière et me trouvais seule. Soudain, je fus enveloppée dans une lumière dorée. J’ai eu conscience d’une présence si douce, si aimante, si brillante, si consolante, existant en dehors de moi, mais si proche. Je n’entendis pas de bruit. Mais quelques mots parvinrent à moi très distinctement : « Tout est bien. Tout est très bien ».
Ces expériences ont un grand impact qur la personnalité de ceux qui les reçoivent. Ajoutons ici un exemple rapporté dans un autre livre : « Du cerveau à Dieu . Plaidoyer d’un neuroscientifique pour l’existence de l’âme » (2). L’auteur, Mario Beauregard, y consacre un chapitre aux expériences religieuses, spirituelles ou mystiques. Et lui-même témoigne d’une expérience qui a influé sur sa vie. « L’une de ces expériences est survenue, il y a une vingtaine d’années alors que j’étais allongé dans mon lit. J’étais alors particulièrement faible et je souffrais d’une forme sévère de ce qu’on appelle aujourd’hui le syndrome de fatigue chronique. L’expérience a commencé par une sensation de chaleur et de picotement dans la colonne vertébrale et la poitrine. Tout à coup, j’ai fusionné avec l’intelligence cosmique (ou l’ultime réalité), source d’amour infini et je me suis retrouvé uni à tout ce qui existe dans le cosmos. Cet état d’être…s’accompagnait d’une intense félicité et extase… Cette expérience m’a transformé psychologiquement et spirituellement et m’a donné la force nécessaire pour surmonter ma maladie et guérir… » (p.388).
Les expériences religieuses et spirituelles.
Portée et évolution du phénomène.
Comme on vient de le voir, ces expériences sont très variées et elles sont rapportées différemment. Ainsi le langage est différent selon que la personne a une culture religieuse ou non. En effet, ces expériences adviennent à des gens de toutes conditions, croyants ou non. Bien sûr, elles suscitent une recherche concernant le sens qui peut leur être attribuée. Ces expériences sont également soudaines. Elles sont sans commune mesure avec l’imagination. Ainsi bouleverse-t-elle souvent la personne au point que celle-ci s’interroge et hésite à en faire part, gardant cette mémoire dans l’intimité. Au total, il apparaît maintenant que ces expériences sont beaucoup plus nombreuses qu’on aurait pu l’imaginer.
De fait, on découvre aujourd’hui qu’il y a là un phénomène important, jusque là passé sous silence et méconnu. En effet, dans une acception large, David Hay a pu inscrire une question relative à ce phénomène dans deux enquêtes effectuées en Grande-Bretagne, en 1987 et 2000. Les résultats sont surprenants. En effet, en 1987, 48% des personnes participant à un échantillon national déclarent qu’ils ont connu ce genre d’expérience dans leur vie. En 2000, ce pourcentage a considérablement augmenté et s’élève à 76%. Près des trois quarts de la population britannique est ainsi concerné.
L’augmentation considérable de ce pourcentage, dans une courte période : treize ans, a beaucoup surpris David Hay. Celui-ci interprète cette situation dans les termes de l’abaissement d’une censure socioculturelle qui, jusque-là, empêchait les gens de s’exprimer librement à ce sujet.
Toutes ces descriptions, recueillies dans le cadre d’une recherche méthodique nous interpellent. Elles nous incitent à penser qu’il y a bien une réalité supérieure au delà de notre appréhension immédiate. Les personnes qui ont vécu des expériences de ce genre se posent évidemment des questions sur le sens qui peut leur être attribuées. Ainsi, à 16 ans, un jeune allemand vécut une expérience de ce genre en pleine rue. A l’époque, il n’était pas croyant et cette expérience suscita en lui une recherche de sens. Quelques années plus tard, il découvrit la foi chrétienne et il devint plus tard le grand théologien, Wolfhart Pannenberg (3).
Rappelons la question initiale posée en vue de la collecte des descriptions de ces expériences : « Vous est-il arrivé d’avoir conscience d’une présence ou d’une puissance (ou d’être influencé par elle) que vous l’appeliez Dieu ou non, et qui est différente de votre perception habituelle ? ». Y a-t-il pas dans votre vie des souvenirs d’expérience que vous aimeriez partager ?
2) Beauregard (Mario), O Leary (Denise). Du cerveau à Dieu. Plaidoyer d’un neuroscientifique pour l’existence de l’âme. Tredaniel, 2008. Ce livre comporte un chapitre sur les expériences religieuses et spirituelles. Présentation du livre sur le site de Témoins : L’esprit, le cerveau et les neurosciences (culture). http://www.temoins.com/culture/l-esprit-le-cerveau-et-les-neurosciences.html
3) Cf : textes biographiques. Cette expérience fondatrice est mentionnée sur Wikipedia. Pannenberg fait partie des théologiens qui reconnaissent dans l’homme un sens spirituel à l’image de Dieu.
Généreusement ouverte en « creative commons », la galerie de Siddarth Sharma (1), nous présente, entre autres, des images harmonieuses de petits oiseaux voletant parmi des plantes fleuries. « Les colibris », nous dit-on sur le dictionnaire Larousse, « fascinent par leur taille minuscule. Ils passent de fleur en fleur pour trouver le nectar qui constitue l’essentiel de leur alimentation » (2). Ces photos expriment une harmonie colorée entre les oiseaux et les fleurs, et on trouve matière à contemplation dans ces instants où le temps semble suspendu dans la paisible beauté qui s’offre à nous.
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Pierre Rabhi, bien connu de tous ceux qui militent pour une pratique de vie écologique, nous raconte une légende amérindienne (3). Au cours d’un immense incendie qui semble échapper à tout contrôle et à tout remède, un colibri s’active quand même en petit pompier. Les autres animaux sont atterrés, mais, à ses détracteurs qui lui disent : « Ce n’est pas avec ses gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu », il répond : « Je le sais, mais je fais ma part ». La vie, qui refuse la mort, se manifeste ainsi dans la persévérance et dans l’humilité. Et, sur ces photos, dans une apparence de fragilité, ces petits oiseaux s’inscrivent dans une harmonie qui les porte.
Dans l’Evangile de Matthieu (Mat 6. 15-34), Jésus évoque les oiseaux du ciel : « Regardez les oiseaux du ciel.Ils ne sèment, ni ne moissonnent. Ils n’amassent rien dans les greniers, mais votre Père céleste les nourrit… ». Et, de même, Jésus évoque la beauté des fleurs : « Considérez comment croissent les lis des champs : ils ne travaillent, ni ne filent. Cependant, je vous dis que Salomon, même dans toute sa gloire, n’a pas été vêtu comme l’un d’eux ». Dans son enseignement connu sous le titre de « Sermon sur la montagne », Jésus nous appelle à sortir de notre égocentrisme et à vivre en harmonie avec Dieu et avec les hommes : « Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu ». Dans la confiance qui inspire et accompagne cette démarche, nous recevrons, en même temps, une réponse à nos besoins.
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Le contexte est bien l’interconnexion entre Dieu, les hommes et la nature. Dans un commentaire (4), un théologien grec nous rappelle d’autres textes bibliques qui mettent en évidence la générosité de Dieu dans la création. Ainsi le psaume 104 est entièrement dédié à cette présence créatrice dans une évocation souvent très poétique : « Il conduit les sources dans des torrents qui coulent entre les montagnes. Elles abreuvent tous les animaux des champs. Les ânes sauvages y étanchent leur soif. Les oiseaux du ciel habitent sur leurs bords et font résonner leur voix parmi les rameaux ». Et, dans la veine prophétique, en Esaïe 65, une nouvelle terre est annoncée dans laquelle on trouvera paix et abondance. Ainsi, sommes nous également invités à regarder en avant dans la vision d’une nouvelle création (5) dont nous pouvons voir des signes d’anticipation.
Lorsqu’elle évoque les oiseaux du ciel et les fleurs des champs, la parole de Jésus, nous appelle à un regard ouvert au mouvement de la bonté et de la générosité de Dieu qui s’illustre aussi dans la beauté de sa création. Les photos d’oiseaux que nous présente Saddarth Sharma dans sa galerie témoignent de cette beauté et nous ouvrent à la contemplation.
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J H
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(1)Galerie de Siddarth Sharma sur Flickr. http://www.flickr.com/photos/33587234@N04/with/6223883919/ Parmi les photos, certaines nous présentent une faune et uneflore évoquant des pays tropicaux, mais elles proviennent du parcours dans un marais en Floride et en Géorgie aux Etats-Unis. La licence : « creative commons » permet la reproduction de ces photos, mais évidemment en précisant que notre commentaire n’engage pas l’auteur de celles-ci.
(4)Ekarerini G Tsalampouni. Like the birds of the sky and the lilies of the fields. An orthodox eco-exegetical reading of Matthew 6. 25-34 in an age of anxiety. Une approche écologique dans la lecture exégétique du texte de Matthieu https://www.academia.edu/1483642
(5)Comme en d’autres articles sur ce blog, nous trouvons un éclairage dans la pensée théologique de Jürgen Moltmann qui prend en compte, entre autres la dimension écologique : Voir : « Dieu dans la création » sur le blog : « l’Esprit qui donne la vie » : http://www.lespritquidonnelavie.com/?p=766Et, sur ce blog : « Vivre en harmonie avec la nature. Ecologie, théologie et spiritualité » : https://vivreetesperer.com/?p=757
Pour réaliser les transformations économiques requises urgemment par la crise écologique, nous avons besoin de considérer l’économie sous un jour nouveau. C’est pourquoi Eloi Laurent nous propose un livre intitulé : « Économie pour le XXIe siècle. Manuel des transitions justes » (1). Eloi Laurent est enseignant-chercheur à l’OFCE/Sciences Po et à Ponts Paris Tech et à l’international ; il a enseigné dans les universités Harvard et Stanford. Il est donc bien placé pour constater « la perplexité croissante des étudiants » vis-à-vis de l’enseignement d’une « économie aveugle à l’écologie comme s’il s’agissait de deux mondes parallèles ».
« Économiste engagé dans le débat public, il jette ici un regard critique et constructif sur sa discipline ». « Ce manuel innovant propose une économie pour le XXIe siècle, qui intègre défis écologiques et enjeux sociaux : une économie qui part de la biosphère plutôt que de la traiter comme une variable d’ajustement ; une économie qui place au centre la crise des inégalités sociales plutôt que l’obsession de la croissance ; une économie organique en prise avec le vivant dont nous dépendons ; une économie en dialogue avec les autres disciplines. En somme, une économie mise au service des transitions justes qui ont pour but de préserver notre planète et nos libertés » (page de couverture).
Comme la prise de conscience écologique nous a appelé à étudier sur ce blog des pistes de transformation dans différents domaines, depuis l’économie (2) et la socio-politique (3) ou l’environnementalisme (4) jusqu’à la philosophie (5) et la spiritualité (6), cet ouvrage est particulièrement bienvenu car il nous offre un chemin qui allie la prise en compte des effets mortifères des inégalités et des politiques écologiques pour tracer le chemin de ‘transitions justes’.
Ce livre s’organise en deux grandes parties .« La première partie présente un cadre, une méthode et des outils pour insérer l’économie entre la réalité écologique et les principes de justice. La seconde partie applique cette approche social-écologique à toutes les grandes questions de notre temps : la biodiversité, les écosystèmes, l’énergie, le climat, etc… et donne à voir tous les leviers d’action pour mener à bien des transitions justes : Nations unies, Union européenne, gouvernement français, territoires, entreprises, communautés » (page de couverture). On se reportera à ces différents champs d’étude. Nous introduirons ici le lecteur à la manière dont Eloi Laurent présente les attendus de la nouvelle économie et l’approche sociale-écologique au cœur de cette vision nouvelle
Ce que l’économie savait, ce qu’elle a oublié, ce qu’elle peut encore nous apprendre.
Pour réussir la transition écologique, il serait bon de pouvoir éclairer et guider les changements économiques nécessaires par des savoirs économiques. C’est là que l’auteur met en évidence le manque de pertinence des sciences économiques actuelles. « L’économie standard s’est enfermée au cours des dernières décennies du siècle précédent dans une approche beaucoup trop étroite de la coopération sociale et du développement humain, fixée sur des obsessions abstraites telle que l’efficacité, la rentabilité ou la croissance, qui la rendent trop inopérante aujourd’hui. Ce faisant, elle a méprisé sa propre richesse, ignoré son écodiversité, et négligé de s’interroger sur les conditions de possibilité de l’activité économique » (p 10).
Or, en remontant aux origines, puis dans l’histoire de l’économie politique, on découvre que celle-ci a longtemps tenu grand compte des ressources naturelles et de l’environnement.
« Contrairement aux apparences contemporaines, il apparait que l’analyse économique a développé très tôt une double préoccupation pour la justice et pour la question écologique et même pour l’articulation de ces deux thématiques » (p 15). L’auteur remonte aux origines. L’économie a été inventée en Grèce, il y a 2500 ans par Xénophon, propriétaire administrant un domaine agricole, et par Aristote dans sa ‘Politique’. Chez Aristote, l’économie, c’est « la discipline de la sobriété au service des besoins essentiels. C’est donc une discipline qui concilie les besoins des humains avec les contraintes de leur environnement. Quand l’économie devient ‘économie politique’ à l’époque moderne, les premiers « économistes font de la nature la source de la richesse et l’origine du pouvoir ». (p 15-16). C’est au XVIIIe siècle qu’une pensée économique émerge à nouveau. « Les premiers économistes sont les physiocrates, un groupe de philosophes et de responsables politiques français. Ils ont été les premiers à construire un modèle cohérent de représentation de l’économie où les ressources naturelles jouaient un rôle central. Les physiocrates nous aident à comprendre le lien essentiel entre ressources naturelles, pouvoir politique et justice sociale. Cette analyse se prolonge avec les travaux de l’école classiqueanglaise » (p 16-19). L’auteur évoque ici David Ricardo et John Stuart Mill. Alors qu’en 1848, la première révolution industrielle atteint son pinacle, John Stuart Mill envisage un ralentissement de la croissance, un ‘état stationnaire’. « Où tendons nous ? A quel but définitif la société marche-t-elle avec son progrès industriel ?… Les économistes n’ont pas manqué de voir plus ou moins distinctement que l’accroissement de la richesse n’est pas illimité ; qu’à la fin de ce qu’on appelle l’état progressif se trouve l’état stationnaire… ». Et, dès cette époque, il pressent et envisage la question écologique : « Si la terre doit perdre une grande partie de l’agrément qu’elle doit aux objets, que détruirait l’accroissement continu de la richesse et de la population… j’espère sincèrement pour la postérité qu’elle se contentera de l’état stationnaire longtemps avant d’y être forcée par la nécessité ». Eloi Laurent commente ainsi : « La nature révolutionnaire du questionnement de John Stuart Mill sur les finalités mêmes de l’économie capitaliste libérale réside dans sa compréhension de l’impact profond que les sociétés humaines ont déjà, de son temps, sur la biosphère ». D’une manière positive, John Stuart Mill précise : « Ce ne sera que quand, avec de bonnes institutions, l’humanité sera guidée par une judicieuse prévoyance, que les conquêtes faites sur les forces de la nature par l’intelligence et l’énergie des explorateurs scientifiques deviendront la propriété commune de l’espèce et un moyen d’améliorer et d’élever le sort de tous » (p 41-42).
Eloi Laurent nous montre ensuite le tournant intervenu dans les sciences économiques au XXe siècle. D’après Dani Rodrik, « l’économie serait différente des autres sciences sociales (et pour tout dire supérieure), du fait de sa maitrise des modèles, autrement dit de représentations simplifiées et opératoires des comportements humains, lesquels permettraient d’identifier des relations causales. L’économie du XXe se serait ainsi progressivement singularisée par l’amélioration de ses techniques quantitatives, prenant appui sur la formalisation mathématique pour développer l’économétrie, la théorie des jeux jusqu’à l’économie computationnelle et le big data d’aujourd’hui. En réalité, laquestion des instruments apparait secondaire dans l’émancipation de l’économie au XXe siècle. La véritable rupture n’est pas formelle mais substantielle : c’est la rupture avec la philosophie, l’éthique et la justice » (p 42). L’auteur rappelle que les enjeux de répartition et les principes de justice étaient au cœur de l’œuvre des pères fondateurs de ce qu’on a appelé ‘l’économie politique’. Mais force est de constater que ces enjeux ont été marginalisés et finalement presque oblitérés dans les dernières décennies du XXe siècle. Cet aveuglement progressif dans les travaux de l’école néoclassique a été aggravé par la focalisation sur le court terme par l’approche keynésienne.
L’auteur met en évidence « la relégation de l’enjeu de la justice par rapport à celui de l’efficacité » dans les publications en économie à partir de la fin du XIXe siècle. Ce n’est qu’à partir des années 2000 que « l’économie des inégalités a fait un retour remarqué ».
Eloi Laurent nous propose également une histoire du développement de l’économie de l’environnement à partir du milieu du XIXe siècle. Au début des années 1960, une économie écologique émerge comme une réponse au défi de la soutenabilité déjà cristallisé par la publication du rapport Brundtland publié dans le cadre d’une commission des Nations Unies en 1987, qui définit pour la première fois le ‘développement soutenable’ (ou durable) comme « un mode de développement qui répond aux besoins des générations présentes, sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs » (p 50).
Cependant, malgré les recherches sur l’économie de l’environnement pendant un siècle et demi, cette discipline est encore négligée dans le domaine de l’économie. « Dans leur grande majorité, les économistes ignorent les questions environnementales, au double sens de l’inculture et de l’indifférence » (p 50). Cette affirmation s’appuie sur un examen de la littérature économique contemporaine. « Ce désintérêt est d’autant plus préjudiciable que la transition écologique est désormais un enjeu de sciences sociales : les sciences dures ont largement œuvré pour révéler l’ampleur et l’urgence des crises écologiques ». Aujourd’hui, « ce sont les sciences sociales, dont l’économie, qui détiennent la clé des problèmes que les sciences dures ont révélés » (p 56).
Une approche sociale-écologique
Pour des transitions justes.
Un constat s’impose aujourd’hui : les ravages provoqués par la montée croissante des inégalités. « Nos sociétés sont devenues de plus en plus inégalitaires., fragmentées et polarisées au cours des quarante dernières années tandis que les dégradations environnementales s’accéléraient pour atteindre des niveaux inédits. La crise des inégalités et les crises écologiques marchent du même pas. Les 35 pays considérés comme les plus riches, qui ne représentent que 15% de la population mondiale sont ainsi responsables de75% de la consommation démesurée des ressources naturelles depuis 1970. Et la moitié des émissions de CO2 depuis 1990 est le fait de seulement 10% des humains » (p 8). « Nos systèmes sociaux – à commencer par nos systèmes économiques – sont devenus autodestructeurs et l’avidité d’une partie des humains est devenue préjudiciable à la poursuite de l’avenir de l’humanité. C’est pourquoi nous devons trouver un moyen d’inverser la spirale social-écologique vicieuse dans laquelle nous sommes pris » (p 9).
C’est dans cette perspective qu’Eloi Laurent met en évidence le rapport réciproque entre les inégalités et les effets de la crise écologique.
« ° La non-transition écologique – c’est-à-dire la situation actuelle dans laquelle les crises écologiques s’aggravent sans trouver de réponse adéquate – est génératrice d’inégalités sociales qui touchent d’abord les plus démunis.
° La nécessaire réduction des inégalités sociales peut atténuer les crises écologiques et réciproquement les politiques de transition écologique peuvent réduire les inégalités sociales et améliorer le bien-être des plus démunis.
° On peut concevoir des politiques social-écologiques qui, aujourd’hui, comme dans la durée, réduisent simultanément les inégalités sociales et les dégradations environnementales » (p 100).
Eloi Laurent consacre un chapitre à l’approche social-écologique (p 74-98). Il y aborde en premier les questions relatives à la gestion des communs : « De la tragédie des communs à la gouvernance des communs ». Mal gouvernés, les communs peuvent dégénérer. C’est ainsi qu’en 1968, Garett Hardin évoque ‘la tragédie des communs’. L’image est celle de « bergers épuisant le pâturage qu’ils partagent sans le posséder, faute de s’en répartir équitablement l’usage ». Hardin propose comme remède « soit de privatiser la ressource naturelle, soit d’instituer ‘une coercition réciproque par acceptation mutuelle’, autrement dit de recourir à un autorité centrale qui monopolisera le pouvoir de choisir et qui ressemble fort à un gouvernement dictatorial » (p 75). Pendant les décennies qui suivirent, l’article de Hardin « fut annexé par une pensée néolibérale en plein essor qui en fait l’emblème de sa lutte en faveur de la propriété exclusive comme seul outil rationnel de gestion des ressources » (p 75).
Cependant, si on a décrit deux solutions à la ‘tragédie des communs’ : la centralisation politique ou la privatisation, une troisième optionapparait : « une révolution des communs dont Ostrom est le porte-étendard ». « Les travaux d’Ostrom et de ses nombreux coauteurs vont démontrer que les institutions qui permettent la préservation des ressources par la coopération sont engendrées par les communautés humaines elles-mêmes et pas par l’État, ni par le marché. Des centaines de gouvernances décentralisées évitent, partout dans le monde et depuis des millénaires, la tragédie des communs en permettant l’exploitation soutenable de toutes sortes de ressources : eau, forêts, poissons, etc » (p 78). En exemple, le partage de l’eau depuis le début de l’agriculture, il y a 10000 ans… « Ces principes de gouvernement écologique émanent des communautés humaines elles-mêmes, pas d’une autorité extérieure ». Toutes les informations sont ainsi à portée et nourrissent l’action. Quant à elle, la privatisation engendre l’inégalité.
« Dans ce cadre d’analyse, on voit clairement l’importance de la relation – horizontale, mais souvent négligée – entre préservation naturelle et confiance. Ce n’est donc pas un hasard si Ostrom a aussi contribué de manière décisive à la littérature sur la confiance en lien avec la coopération » (p 78). « Selon Ostrom, les individus qui coopèrent sont capables d’apprendre des autres ; Ils se souviennent des comportements de coopération et plus généralement de la fiabilité des personnes auxquelles ils ont affaire ; ils utilisent leur mémoire et d’autres indices… pour évaluer la fiabilité de leurs partenaires dans l’échange, avant de leur accorder leur confiance ; ils s’efforcent de se bâtir une réputation de fiabilité… ils adoptent des horizons temporels qui excèdent le passé immédiat… La coopération est une quête de connaissances partagées » (p 79). Ainsi, « grâce à Ostrom, on sait maintenant que des institutions communes enracinées dans des principes de justice, même réduites à leur plus simple expression, favorisent les comportements coopératifs. La théorie des communs d’Ostrom constitue donc la première matrice de l’approche sociale-écologique » (p 80).
L’approche sociale-écologique considère la relation réciproque entre dynamique sociale et dynamique environnementale en se concentrant sur le caractère imbriquée des deux crises qui caractérisent le début du XXIe siècle. A cet égard, l’approche sociale-écologique fonctionne à double sens : les inégalités sociales alimentent les crises écologiques tandis que les crises écologiques aggravent à leur tour les inégalités sociales » (p 80).
« L‘impact social des crises écologiques n’est pas le même pour les différents individus et groupes compte tenu de leur statut socio-économique » (p 81). L’auteur étudie l’incidence des riches et des pauvres sur l’environnement. « Du côté des riches, le sociologue Thomas Veblen a montré dans sa ‘Théorie de la classe de loisir’ que le désir de la classe moyenne d’imiter les modes de vie des classes les plus favorisées peut conduire à une épidémie culturelle de dégradations environnementales ». C’est l’attrait d’une ‘consommation ostentatoire’. Dans un autre registre, Indira Gandhi faisait remarquer que dans les pays les plus démunis, « la pauvreté conduit à des dégradations environnementalesdu fait de l’urgence sociale ». La richesse des pays pauvres du monde résidant d’abord dans les ressources naturelles, ils sont contraints à y puiser excessivement. « L’éradication de la pauvreté est donc souhaitable non seulement socialement, mais aussi sur le plan environnemental, à condition qu’elle ne prenne pas la forme d’un rattrapage consumériste, mais s’inscrive dans une redéfinition de la richesse globale » (p 83). « Les inégalités augmentent le besoin d’une croissance économique néfaste pour l’environnement et socialement inutile… Si l’accumulation de richesse dans un pays donné est accaparée par une petite fraction de la population, le reste de la population réclamera une croissance économique supplémentaire pour que son niveau de vie ne stagne pas ». Et, dans l’état actuel des choses, ce surplus de croissance « se traduira par davantage de dégradations environnementales ».
Comment réduire les inégalités ? « Par définition, il existe deux manières de les réduire: du bas vers le haut ou du haut vers le bas. Réduire les niveaux des groupes des plus riches de la population mondiale (les 10% qui émettent un peu moins de la moitié du CO2 mondial, d’après les analyses du GIEC en 2022) via une fiscalité adéquate se traduira logiquement par d’importantes réductions d’émission. De plus, les biens de ‘luxe’ engendrent beaucoup plus d’émissions de carbone que les biens de ‘nécessité’ (p 86).
Dans ce cadre, veiller à une transition juste : « Dans l’Union européenne, alors que les émissions par habitant ont baissé en moyenne de l’ordre de 25% entre 1990 et 2013, les émissions de 1% des plus riches ont augmenté de 7% (principalement sous l’effet du transport aérien et, dans une moindre mesure, terrestre) tandis que celles des 50% des plus pauvres ont baissé de 32%. Nous vivons donc une transition injuste dans le continent le plus avancé dans l’atténuation de la crise climatique » (p 87).
De plus, « Les inégalités augmentent l’irresponsabilité écologique des plus riches à l’intérieur de chaque pays et entre les nations ». On constate ainsi que le dommages environnementaux (activités polluantes, déchets) sont souvent affectés aux zones pauvres. « Les inégalités, qui affectent la santé des individus et des groupes, diminuent la résilience social-écologique des communautés et des sociétés, et affaiblissent leur capacité collective à s’adapter à l’accélération du changement environnemental global ». « Un important corpus de recherches… a confirmé l’impact négatif des inégalités sociales sur la santé physique et mentale aux niveaux local et national (via le stress, la violence, un moindre accès aux soins de santé etc.) » (p 91). Selon Paul Farmer, l’inégalité constitue un « fléau moderne » sur le plan sanitaire aussi redoutable que les agents infectieux. De même, la dynamique des inégalités sociales influe sur la résilience ou au contraire la vulnérabilité des populations exposées à de grands chocs. Et de plus, « Les inégalités entravent l’action collective visant à préserver les ressources naturelles… De nombreuses études ont montré comment l’inégalité nuit à la gestion durable des ressources communes car elle perturbe, démoralise et désorganise le communautés humaines » (p 92). De même, « les inégalités réduisent l’acceptabilité politique des préoccupations environnementales et la possibilité de compenser les effets socialement régressifs potentiels des politiques environnementales » (p 94).
Les horizons de la transition juste
« L’approche sociale-écologique, dont on vient de détailler les deux facettes, trouve depuis quelques années une traduction institutionnelle porteuse d’avenir dans l’idée de ‘transition juste’ qui monte en puissance dans le champ académique et dans la sphère politique. Ainsi, lors de la Cop 26 (novembre 2021), plusieurs chefs d‘état et de gouvernement ont co-signé une déclaration sur « la transition internationale juste » (p 96). Eloi Laurent nous rapporte l’évolution de cette notion. « Elle est née au début des années 1990 dans les milieux syndicalistes américains comme un projet social défensif visant à protéger les travailleurs des industries fossiles des conséquences des politiques climatiques sur leurs emplois et leurs retraites ». Ce projet a trouvé par la suite un écho dans d’autres contextes. « Dans cette perspective défensive, ce sont les politiques de transition qu’il s’agit de rendre justes. Or l’amplification des chocs écologiques (inondations, sécheresses, pandémies, etc.), indépendamment des politiques d’atténuation qui seront mises en œuvre pour y faire face, appelle une définition plus large et plus positive de la transition juste. Cet élargissement a été entamé sous l’influence de la Confédération internationale des syndicats, puis de la confédération européenne des syndicats, qui ont fait évoluer la transition juste vers une tentative de conciliation de la lutte contre le dérèglement climatique et la réduction des inégalités sociales, autour du thème des « emplois verts »… Eloi Laurent se réjouit de cette évolution, mais appelle à aller encore plus loin. « Il convient d’élargir encore le projet de transition juste en précisant ses exigences et surtout en s’efforçant de la rendre opératoire de manière démocratique… La transition juste ne doit plus seulement s’entendre comme un accompagnement social ou une compensation financière des politiques d’atténuation des crises écologiques, mais plus largement comme une stratégie de transition social-écologique intégrée » (p 97).
Eloi Laurent formule en conclusion trois exigences:
1) analyser systématiquement les chocs écologiques et les politiques correspondantes, sous l’angle de la justice sociale…
2) accorder la priorité dans les politiques de transition juste au bien-être humain dynamique éclairé par des enjeux de justice en vue de dépasser l’horizon de la croissance économique… Ce dépassement de la croissance économique est en train de devenir un élément de consensus dans la communauté globale environnementale
3) construire ces politiques de transition juste de manière démocratique en veillant à la compréhension, à l’adhésion et à l’engagement des citoyens… » (p 98).
Eloi Laurent présente ensuite la palette des transitions justes.
En économiste ouvert à un vaste horizon, Eloi Laurent nous apprend beaucoup sur la transition, un leitmotiv de notre époque. C’est ainsi que nous avons découvert son approche dans un podcast du journal Le Monde : « Comment rendre la transition heureuse », une approche qui nous a paru particulièrement ajustée (7). En présentant ce livre : « Manuel des transitions justes », nous n’en rendons compte que d’une petite part, car cet ouvrage aborde toute une gamme de questions relatives à la transition depuis : « la transition vers la préservation du monde vivant », « la transition vers la coopération et le bien-être » jusqu’à la « transition vers la pleine santé ». Il nous apparait ainsi comme une pièce marquante d’un des quelques thèmes que nous abordons sur ce blog. Certes, son propos est dense, mais il est accessible et, manifestement, il aborde la question majeure de la transition écologique sous un angle qui nous parait à la fois éthique et réaliste, cette « transition juste » qui se déploie dans une approche « social-écologique ».
J H
(1) Eloi Laurent. Économie pour le XXIe siècle. Manuel des transitions justes. La Découverte, 2023
Comment, dans une période de mutation, une communauté chrétienne interconfessionnelle apparut et se développa dans la région parisienne : l’exemple d’un groupe de prière, ‘le Sénevé’.
Ne peut-on s’interroger aujourd’hui sur la manière dont la foi chrétienne peut se vivre et se manifester ? Si l’Église la plus installée en France, peut être perçue comme une institution pesante aux pratiques répétitives et contrôlantes, d’autres chemins sont-ils envisageables pour une vie de foi commune ? Et, peut-on imaginer que des initiatives en ce sens, surgissent à partir d’une expérience partagée ? Certes, les contextes sont différents selon les lieux et les époques, mais, en tenant compte des singularités, les différentes initiatives peuvent nous enseigner sur un possible. Nous allons donc revisiter ici l’expérience d’un groupe de prière qui se manifesta dans la région de Chatenay-Malabry au cours des années 1970 et 1980. C’est une époque où le déclin des paroisses catholiques s’accentue. Mais aussi, parce qu’un nouveau souffle est apparu et que l’emprise institutionnelle s’affaiblit ; une créativité nouvelle apparait et peut s’épanouir dans la liberté. C’est ainsi que ce groupe, le Sénevé, participe à l’élan du renouveau charismatique dans un choix œcuménique qui lui permettra d’éviter la rechute dans une emprise institutionnelle. C’est une voie expérientielle, empirique à la différence d’une autre où l’opposition au conservatisme se manifeste frontalement au risque de se heurter au mur d’une pratique ancestrale. Ainsi peut-on rechercher dans ces expériences passées non seulement une intelligence spirituelle, mais un questionnement politique. Le récit de l’expérience du Sénevé, de son émergence jusqu’à son parcours, s’appuie sur une mémoire des cheminements.
À la recherche d’une foi vivante
L’apparition du groupe de prière ‘le Sénevé’ peut être envisagé comme la résultante d’un certain nombre de cheminements qui, dans le souffle de l’Esprit, ont débouché et convergé. Nous ne pouvons évoquer ce processus que dans les limites de notre mémoire. Jean Hassenforder et Odile Lechevalier se sont mariés en 1961 dans une conviction de foi commune. La foi de Jean, documentaliste et militant associatif était grevée par un scrupule religieux. La rencontre avec Odile fut pour lui une libération, car Odile, assistante sociale, était animée par une foi vivante et éclairée, nourrie par la spiritualité de l’Évangile au quotidien de l’Action Catholique des milieux sanitaires et sociaux (ACMS). Très vite, Jean et Odile se sentirent déphasés par rapport à la pratique des paroisses catholiques perçue comme descendante, répétitive, peu fraternelle. D’un voyage en Angleterre, où ils avaient été happés par une assistante de paroisse, en regardant à l’intérieur d’une église anglicane, pour y être accueilli et y trouver une ambiance chaleureuse, ils avaient gardé un souvenir qui les amena à accueillir deux jeunes prêtres américains de passage dans une messe où personne ne s’était soucié de prendre contact avec eux. Jean et Odile se mirent à la recherche d’une paroisse accueillante et innovante. Pendant quelques années, ils se rendirent ainsi tous les dimanches dans une paroisse ouverte, à une demie heure de marche de leur domicile. Une prédication nourrissante apportée par le curé, Albert Peticolas était au centre de la messe et la vie paroissiale se réalisait dans de petits groupes de partage. Des personnes affluaient venant de loin à la messe dominicale. Au départ de ce prêtre, la quête reprit vers une autre paroisse. Cependant, Jean et Odile étaient en rapport avec quelques prêtres, des aumôniers alliant profondeur de foi et ouverture.
Prendre une initiative
Au début des années 1970, une idée se fit jour chez Jean et Odile : pourquoi ne pas se réunir entre amis un dimanche par mois pendant une journée dans un lieu proche de la nature pour lire les textes bibliques et prier ensemble. C’était déroger au système paroissial. Cette idée fut encouragée par un prêtre de leurs amis, lui aussi aumônier. Jean et Odile se mirent à la recherche d’un lieu d’accueil en IIe de France et trouvèrent cette hospitalité à Saint-Symphorien-le-Château, en Beauce, dans une maison occupée par un petit groupe de religieuses autour d’un bénédictin ayant acquis une certaine autonomie par rapport à son ordre et pratiquant une belle hospitalité, Georges Danset. Au début des années 1960, à l’occasion d’une rencontre professionnelle, Jean avait noué amitié avec Jean Lagarde, ancien responsable dans le scoutisme. Une relation intime s’était forgée entre Jean et Odile et Jean et Françoise Lagarde, un couple particulièrement chaleureux et accueillant avec leurs quatre filles et invité à être parrain de leur fils, Rémy. Jean et Françoise Lagarde participèrent activement au groupe de Saint-Symphorien avec d’autres amis, Serge et Suzanne Fagnoni. Ces derniers invitèrent à leur tour leurs amis, François et Nicole Péreygne qui manifestaient une ardeur de foi depuis leur conversion dans une église pentecôtiste, si bien qu’à partir de leur témoignage, un cours nouveau apparut.
Le souffle de l’Esprit
Le printemps 1972, Jean et Françoise Lagarde s’étaient rendus à une retraite à Avon où ils avaient découvert le renouveau charismatique. Tel qu’il s‘était développé aux Etats-Unis, le renouveau charismatique avait fait l’objet d’un livre qu’on pouvait acheter à la Procure. Son arrivée en France n’en paraissait pas moins révolutionnaire. Jean et Françoise Lagarde invitèrent Jean et Odile à se rendre avec eux à une assemblée de prière du Renouveau à Paris chez les religieuses de l’Assomption. L’assemblée avait lieu dans un gymnase. Ici pas de rituel rigide, mais une spontanéité créatrice, selon un déroulé collectif, les participants exprimant des paroles d’inspiration biblique et entonnant des cantiques. Un public jeune et un accueil fraternel. Ce fut une rencontre inspirée, une grande espérance. Hélas à l’automne, l’ambiance était devenue plus conventionnelle. On était passé du gymnase à la chapelle. L’ambiance était devenue plus ‘pieuse’, moins ‘joyeuse’. Lors des réunions organisées par le groupe Emmanuel, on entendait des jeunes manifester leur conformité aux sacrements en présence de prêtres venus de l’extérieur. Un pasteur pentecôtiste ami fut froidement accueilli. On y vit la récupération du renouveau par une forme traditionnelle de l’institution catholique.
Cependant, depuis quelque temps, Odile Hassenforder était en souffrance, affectée par des troubles de personnalité, en provenance de son passé. On trouvera le récit de ce passage dépressif et de sa guérison dans le livre : « Sa présence dans ma vie » (p 29-34) (1). Ce récit s’inscrit dans cette histoire parce que la guérison d’Odile intervint dans un contexte de prière et retentit auprès de ses ami(e)s, contribuant ainsi à la création du groupe de prière. Odile nous dit avoir vécu ‘une dissociation de sa personnalité’ au point où ‘elle avala un jour trop de somnifères’. Elle raconte qu’une semaine après, dans le petit groupe qui avait commencé à se réunir à Saint-Symphorien, elle appela au secours pendant la prière : « Jésus, si tu es la vie, donne-moi le goût de vivre », mais ne trouva pas une aide correspondante. Ce fut, plus tard au moment de vacances à Gap, que le secours arriva, dans des circonstances tout-à-fait improbables, sous la forme d’une rencontre avec un pasteur pentecôtiste, Samuel Guihot, précédemment aperçu lors d’une visite à son église suite à une recommandation des amis Peyreigne, arrivés récemment dans le groupe de Saint Symphorien. Elle entendit de ce pasteur une parole de foi et d’expérience : « Jésus guérit. Il peut vous guérir. Quand il sème du blé, un bon fils de paysan sait qu’il faut attendre qu’il pousse. Il ne se demande pas comment il va pousser. De même, quand je prie Jésus, je sais qu’il répond… ». Au retour de vacances, la situation d’Odile empira. Elle raconte comment elle alla alors voir le pasteur Samuel Guilhot, y retourna à plusieurs reprises, encouragé à chaque fois par les paroles de la Bible et ressentant après la prière « une énergie vitale qui me donnait force et consistance ». Finalement, un dernier jeudi d’octobre, « elle eut envie de s’associer à la prière d’un groupe catholique charismatique qu’elle connaissait par ailleurs ». Elle y « exprima tout haut une assurance intérieure de guérison » à laquelle répondit une prière collective. « Ce soir-là, à peine couchée, je sentis chaque partie de mon être se remettre en place en une fraction de seconde : l’unité se faisait en moi, j’entrais dans la réalité, j’étais bien ». « Le dimanche, au lieu d‘aller demander la prière comme prévu à l’assemblé pentecôtiste, j’y ai rendu grâce à Dieu ».
Ce fut, nous dit Odile, plus qu’une simple guérison. « J’avais demandé la vie. Je l’ai reçue en abondance, bien au-delà de ce que je pouvais imaginer : la vie éternelle. ‘La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ’ (Jean 17.3). Ce fut une révélation pour moi… Je me suis sentie aimée au point où cet amour débordait de moi sur ceux que je rencontrais… ».
Le témoignage d’Odile a touché ses ami(e)s. Le petit groupe de Saint Symphorien s’est transformé en un groupe de prière qui s’est réuni, une soirée chaque semaine, dans l’appartement de Jean et Françoise Lagarde à Chatenay-Malabry. Par ouï-dire entre ami(e)s, le nombre des participants s‘est rapidement étendu, atteignant quelque temps plus tard ,près d’une cinquantaine de personnes pour ensuite se subdiviser et se stabiliser à Chatenay autour d’une vingtaine de personnes. Pendant une dizaine d’années, les participants se retrouvèrent très fidèlement chaque mardi.
Une petite communauté : le Sénevé
Pendant des années, le groupe s’est réuni chaque mardi soir. Les arrivants étaient accueillis par les responsables du groupe, Jean et Françoise Lagarde. Ce fut d’abord dans leur appartement et puis le groupe s’élargissant, en d’autres lieux. On se demandait des nouvelles les uns des autres dans une effervescence amicale. La réunion se déroulait en toute simplicité et sans programme préétabli à travers une succession de cantiques entonnés par l’un ou l’autre, des évocations de textes bibliques, une parole inspirée, des expressions priantes, ainsi que des moments de louange, mais aussi des temps d’intercession, une grande attention étant portée aux besoins de chacun et notamment aux demandes de guérison.
Les parcours des participants se caractérisaient par leur diversité tant de profession que de pratique religieuse. Il y avait des mères de famille, des fonctionnaires de l’administration universitaire (Michel et Françoise Augris), des universitaires (Georges Lasserre et Jean Hassenforder), un artiste (Bernard Bouton). La foi chrétienne était le dénominateur commun. Les dénominations représentées étaient variées en évitant l’expression d’une marque distinctive comme le ‘Je vous salue Marie’. A coté de la participation au groupe, la plupart se rendaient à une célébration le dimanche. C’était la messe catholique pour la majorité. Mais cette assistance pouvait s‘accompagner de participations au-delà. II y a eu également quelques transferts comme le passage d’une pratique catholique à la participation à une église mennonite ou à une église pentecôtiste. Un couple réformé, Georges et Berthie Lasserre participaient au petit conseil du groupe. Un prêtre catholique à la retraite, Jean Vuarnay, venait régulièrement. On a compté aussi des chrétiens aux cheminements peu fréquents, quaker, adventiste… Les questions de doctrine importaient peu. La foi en un Christ sauveur et en un Dieu agissant était au cœur. De temps à autre, un ami du groupe était invité à apporter un message, tel le pasteur pentecôtiste Samuel Guilhot ou le pasteur mennonite, Robert Witmer. C’était une fraternité sans réserve.
Jean et Françoise Lagarde étaient responsables du groupe, reconnus par tous pour leur foi, leur bonté, leur accueil. Jean Lagarde avait été responsable dans le scoutisme. Au début du groupe, dans la période de croissance, il a dû faire face à des tensions et à des tiraillements. Dans un leadership chaleureux, il a maintenu la cohésion du groupe et, par la suite, il en a été un animateur sage et dynamique (2), le groupe cessant ses activités lors de son départ de Chatenay. Jean et Odile Hassenforder, Georges et Berthie Lasserre participaient avec les Lagarde à un petit conseil d’orientation. La vie du groupe a été accompagnée par la production d’outils comme un recueil de chants issus de différentes sources et un texte exprimant la foi commune. Le groupe a également pris des initiatives de journées d’enseignement et de prière telle que celle, mémorable, qui, en 1974, à Versailles, accueillit des enseignements et des témoignages d’intervenants extérieurs : Jean Dejour et Georges Rollet de la Porte ouverte, Samuel Guilhot, pasteur à Clamart et Jacky Parmentier de la communauté de la Sainte Croix, et attira de nombreux participants. D’autres journées suivirent comme celle qui accueillit Daniel Schaerer, un responsable de Jeunesse en mission.
Un parcours œcuménique
Une relation s’établit entre l’église mennonite de Chatenay et le Sénevè. Un jeune couple du groupe l’avait adoptée, y trouvant une convivialité fraternelle et une parole biblique partagée. Surtout, le pasteur, d’origine canadienne, Robert Witmer, avait fréquenté le Renouveau charismatique et reçu la guérison divine d’un mal très grave. C’était un homme bon et ouvert et une relation s’était naturellement engagée. Un projet de communauté s’esquissa même par la suite.
La guérison d’Odile Hassenforder était advenue par l’œuvre de l’Esprit où la parole de foi et la prière de Samuel Guihot avaient été déterminantes. Celui-ci était pasteur d’une petite et fervente assemblée de Dieu dans la même banlieue à Clamart. La profondeur de ses prédications était appréciée. Son expérience était reconnue et le groupe put compter sur ses conseils.
Cependant, le temps passant, les rencontres se réalisèrent aussi à travers la distance. Quelques-uns se rendirent ainsi à un week-end à la Porte ouverte, un centre évangélique à Lux, un village près de Chalons sur Saône. Ils furent reconnaissants pour l’attention qui leur fut accordée par deux responsables : Jean Dejour et Georges Rollet. Ce fut un dialogue fraternel avec un grand respect de leur part. Les chants à pleine voix de la grande assemblée, comme la participation d’une fanfare venue d’Alsace témoignaient d’une foi vibrante et communicative. C’est dans le même lieu, puis à Gagnières dans le Gard que se tinrent chaque année une Convention CharismatiqueInterconfesionnelle. Cet esprit d’unité, infusé au départ par un pasteur évangélique gallois, Thomas Roberts se manifestait là dans des messages d’intervenants aux parcours différents et les chants des assemblées de prière résonnaient dans une grande tente commune où ils se mêlaient au souffle du vent. Un temps de foi, de liberté, de fraternité, de respect. D’un bout à l’autre des rencontres que nous avons évoquées le respect fut présent, écartant toute tentative de manipulation et de récupération.
Du Sénevé à Témoins, Centre chrétien interconfessionnel
Dans la même banlieue où le Sénevé poursuivait son parcours, était apparu à l’initiative d’un lycéen, Pascal Colin, un groupe de jeunes chrétiens, le Comité d’action chrétienne. Dans l’époque bouillonnante de l’après-1968, en 1973, inspiré par la parole de l’Évangile, Pascal Colin avait suscité un groupe autonome, mais en bon terme avec l’aumônerie. L’âge passant, ce groupe avait grandi, était devenu interconfessionnel et avait pris en charge l’aumônerie de la Résidence Universitaire d’Antony. Il publiait un bulletin qui avait pris le nom de Témoins. Un membre du Sénevé, André Vinard, très engagé dans une église protestante réformée évangélique, était en excellente relation avec Pascal. Il invita des responsables du Sénevé, Jean et Françoise Lagarde, Jean et Odile Hassenforder à une rencontre avec les responsables du CAC, Pascal Colin et Yves Desbordes. Tout de suite, ils se trouvèrent sur la même longueur d’onde et s’entendirent pour assurer une collaboration des membres présents du Sénevé au bulletin du CAC : Témoins. Ce fut le premier pas d’une alliance qui aboutit à la création du Centre Chrétien interconfessionnel en 1986, l’idée d’un tel centre ayant déjà été évoquée dans le passé avec le pasteur Robert Witmer. Le centre s’est développé par la suite en adoptant le nom de Témoins, le bulletin du CAC devenu Magazine. Toute l’histoire du Sénevé et du CAC débouchant sur la création de Témoins est relatée sur le site Témoins sous le titre ‘La genèse de Témoins, communauté chrétienne interconfessionnelle : 1973-1986’ (3). Témoins, ce sera, durant les années 1990, un centre de rencontres et un centre social, et puis, de son point de départ jusqu’à aujourd’hui, un lieu de recherche se manifestant dans un magazine, puis depuis le début du siècle dans le site Témoins.com (4).
Une pensée des possibles
Aujourd’hui, une impression de crise prévaut dans de nombreux domaines. En regard, nous pouvons rejoindre la pensée du grand théologien, Jûrgen Moltmann : « La pensée espérante est la pensée des possibles » (5).
Dans le champ chrétien en France, une analyse de données fait ressortir la crise d’une de ses composantes, l’Eglise catholique. Face à cette situation on peut observer, dans le milieu catholique, toute une gamme d’attitudes. Certains s’agrippent à l’héritage du passé. D’autre s’adaptent. D’autres encore se mobilisent. Et, parmi ceux-là, la plupart se focalisent dans une action pour la réforme d’une institution qu’on peut juger, pour une part, dépassée et déphasée par rapport à la culture d’aujourd’hui. Cependant, le Concile Vatican II n’avait-t-il pas ouvert des portes qui paraissaient irrémédiablement fermées, le pontificat inattendu et innovant du pape François n’a-t-il pas renouvelé le mouvement ? N’y a- t-il pas aujourd‘hui des dispositions favorables dans l’approche synodale ? Pourtant, on peut considérer l’immensité de l’obstacle lorsqu’on y voit un système caractérisé par l’intrication de la sacralisation, de la hiérarchie et du patriarcat. C’est alors qu’on peut se dire qu’il y a une autre voie de changement, un contournement qui peut être complémentaire à une approche frontale : le développement de petites communautés chrétiennes manifestant l’inspiration de l’Esprit dans la fraternité, l’écoute de la Parole Biblique, la prière en écartant toute dépendance hiérarchique par une interconfessionnalité vécue dans le concert œcuménique et la collégialité d’un réseau. Est-ce réaliste, est-ce possible ?
L’expérience que nous venons de relater nous montre que c’est un chemin praticable à certaines conditions. Certes l’époque était différente. Si on peut estimer que la recherche de pertinence d’une vie chrétienne est analogue aujourd’hui, il y avait à l’époque un grand désir de changement. Et dans le champ chrétien, une puissante manifestation de l’Esprit était apparue. La présence divine s’exerçait dans les cœurs. Le vent soufflait dans les voiles.
Lorsqu’on relit le récit de l’apparition et du développement du Sénevé, comme du Comité d’action chrétienne et de Témoins, on constate à la fois des initiatives personnelles et le rôle d’une nouvelle pratique inspirée. Dans tous les cas, une initiative était nécessaire, mais il fallait également qu’elle soit nourrie. Les membres du petit groupe qui se réunit au départ à Saint Symphorien étaient pleins de bonne volonté, mais c’est à travers le renouveau charismatique qu’ils ont appris une prière dynamique et l’ampleur de l’inspiration biblique. De même, la présence de différentes traditions a apporté une précieuse complémentarité. Les groupes nouveaux ont besoin d’outils. Chaque contexte est particulier. Aujourd’hui, les ressources de la communication internet sont immenses.
On doit également reconnaitre la diversité des chemins. Dans le champ protestant, le surgissement en est une réalité constitutive. En milieu catholique, au XXe siècle, on peut mentionner la grande et riche histoire des communautés de base (6).
L’histoire d’un petit groupe croyant pendant une décennie du XXè siècle : le Sénevé, puis, avec le CAC, Témoins, s’inscrit, à l’échelle historique, dans une multiplicité d’essais. Cette approche mérite d’être rappelée aujourd’hui. Et pour ceux qui y ont participé de près ou de loin, c’est une source d’action de grâce.