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A la recherche d’un travail qui a du sens

Cette chronique de Gabriel Monet (1) met en évidence un changement profond dans les mentalités. Dans la recherche du travail, les jeunes mettent de plus en plus en priorité un accomplissement personnel et une participation à ce qui contribue au bien commun.

Gabriel Monet rapporte des données très évocatrices à cet égard : « Les 2/3 des 18-30 ans veulent un emploi « qui a du sens » et 58% espèrent une meilleure conciliation entre vie privée et professionnelle ». Une génération qui monte, la génération Y, forme une nouvelle vague qui opte pour une nouvelle manière de vivre (2). Et des entreprises entrent dans une compréhension nouvelle de leur rôle, en développant de nouvelles formes de relation.  Ce sont les entreprises humanistes décrites par Jacques Lecomte (3) ou les entreprises libérées qui nous sont présentées à travers le témoignage d’Alexandre Gérard (4). Sachons reconnaître les fils conducteurs du positif et la vision nouvelle qui est en marche.

 

J H

(1)  Les chroniques de Gabriel Monet : http://vivreetesperer.com/?p=2774

(2)  Génération Y : une nouvelle vague pour une nouvelle manière de vivre : http://vivreetesperer.com/?p=2652

(3)  Vers un nouveau climat de travail dans des entreprises humaniste et conviviales : http://vivreetesperer.com/?p=2318

(4)  Alexandre Gérard, Chef d’entreprise, pionnier d’une « entreprise libérée » : http://vivreetesperer.com/?p=2746

 

Faire ce que l’on aime, aimer ce que l’on fait !

Les épreuves du baccalauréat battent leur plein… Il y a quelques semaines, c’étaient les examens dans les universités, bientôt il y aura le brevet pour ceux qui finissent le collège. Avant un été synonyme de vacances ressourcantes, les étudiants n’échappent pas à l’exigence de réussir leurs examens en vue d’obtenir le diplôme espéré. On ne peut que souhaiter à chacun de faire de son mieux et bien sûr de réussir. Ceci étant, l’obtention d’un diplôme n’est pas une fin en soi. Et peut-être aujourd’hui plus qu’auparavant. En effet, dans un contexte où le marché du travail est vacillant, si la réussite des études demeure un facteur facilitant, cela n’est plus suffisant pour avoir la garantie de trouver du travail… Mais au-delà même de l’espoir de trouver un emploi, de plus en plus nombreux sont ceux qui cherchent à donner du sens à leurs études comme à leur occupation professionnelle.

Une étude récente a mis en évidence que les deux tiers des 18-30 ans veulent un emploi « qui a du sens », et 58 % espèrent une « meilleure conciliation entre vie privée et vie professionnelle ». Cela rejoint une autre enquête selon laquelle les étudiants estiment à 60 % que « pour réussir, il faut être motivé par la défense d’une cause ». L’ambition ne motiverait plus que 18 % des jeunes. Ce n’est plus tant la « reconnaissance » (13 %), « l’obtention d’un statut » (5 %), ni même « l’argent » (2 %) qui motivent, mais ce qui permet d’« être fidèle à ses valeurs » (59 %). De ce fait, on comprend la frustration de certains jeunes qui, dans le processus de sélection de leur filière post-bac, ParcoursSup, se retrouvent ou se retrouveront à préparer un diplôme qui n’est pas forcément ce qu’ils auraient souhaité prioritairement.

Certes, les choses ne sont pas figées, car cette valorisation des valeurs et du sens peut amener à des tournants professionnels significatifs. Il est loin le temps où la majorité des gens n’avaient qu’un seul métier et qu’un seul employeur durant toute leur vie. Une étude récente montre que 26 % des salariés ont connu une transition professionnelle au cours des 12 derniers mois. Il semble qu’en moyenne, actuellement, on change près de 5 fois d’employeurs dans une vie. En tous cas, cela est corroboré par le fait que de plus en plus de jeunes adultes diplômés, parfois surdiplômés, font le choix de changer radicalement de carrière, notamment pour se tourner vers des métiers manuels. Il y a comme une inversion des valeurs : la finance, le commerce, ou le tertiaire en général, semblent perdre de leur attrait au bénéfice des métiers d’artisanat et d’agriculture. Il y a comme un désir de mettre en pratique l’adage de Confucius : « Choisis un travail que tu aimes, et tu n’auras pas à travailler un seul jour de ta vie ».

S’il y a des attentes particulières de la part des individus en vue d’un parcours professionnel qui s’intègre à part entière dans un parcours de vie épanoui et fondé sur les valeurs, il en est de même pour les entreprises et les employeurs. C’est de moins en moins sur le seul « savoir-faire » que les recruteurs s’appuient, mais aussi sur le « savoir-être ». C’est aussi vrai des formations, qui intègrent de plus en plus cette dimension humaine dans leurs programmes, ou même qui créent des cursus spécifiques centrés sur les valeurs, comme c’est par exemple le cas d’un récent Master intitulé « Peace » à l’Université de Paris Dauphine. Etudier pour être acteur de paix, franchement cela a du sens. Au-delà de cette filière spécifique, il y a comme une prise de conscience, qui me semble tout à fait aller dans le bon sens. Cela rejoint quelque peu la formule de Rabelais, selon qui « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

Dans la Bible, il est aussi question de construire un avenir épanouissant. C’est le prophète Jérémie qui relaie cette parole divine : « Car je connais les projets que j’ai formés sur vous, dit l’Éternel, projets de paix et non de malheur, afin de vous donner un avenir et de l’espérance » (Jérémie 29.11). L’Ecclésiaste, lui, insiste sur l’importance de la joie : « Si donc quelqu’un vit beaucoup d’années, qu’il se réjouisse de chacune d’elles » ; certes il y a des jours plus sombres, mais il insiste : « Réjouis-toi de tes jeunes années, que ton cœur te rende heureux pendant les jours de ta jeunesse ; suis les voies de ton cœur » (Ecclésiaste 11.8-9). La question n’est donc plus tant aujourd’hui de savoir si on est à bac + 2, + 3 ou bac + 5, mais bien d’être à bac + sens. Il importe de vivre ses aspirations et oser faire ce qui nous plait. Ceci étant, étudier est loin d’être inutile, et si un diplôme n’est pas une fin en soi, cela demeure un sésame précieux. Alors bon courage à tous les étudiants, et n’oublions de faire ce que nous aimons et d’aimer ce que nous faisons.

Gabriel Monet

Le 21 juin 2018

Une société si vivante

 

La France en mouvement, selon Jean Viard

31nD-fL+s2L._SX266_BO1,204,203,200_         Une société si vivante ! Cette parole nous interroge et nous interpelle. De quoi s’agit-il ? De quoi parle-t-on ? Sommes-nous exempts de tout immobilisme pour nous dire : « Et bien, oui, cette société est bien la nôtre ». La vie n’est pas toujours facile, mais, c’est sûr, notre société est bien en mouvement. « Une société si vivante » (1), c’est le titre d’un livre que vient de publier Jean Viard, ce sociologue dont nous avons tant appris dans ses livres précédents et notamment : « Le moment est venu de penser à l’avenir » (2).

Car Jean Viard sait nous présenter la société française telle qu’elle apparait aujourd’hui dans toute sa nouveauté, les lignes de force qui la traversent et aussi les situations de crise, une nouvelle carte de France, des grandes métropoles à la France des anciennes provinces, des villages et des petites villes.

Ce regard nouveau, cette intelligence que Jean Viard sait nous communiquer, c’est le fruit de son immersion de longue date dans la société française : « Je cherche depuis plus de quarante ans à lier un travail d’observation du quotidien, du local et une pensée du global et des révolutions qui nous bouleversent. Mon travail est de tenter de mettre notre monde en récit et de le faire partager le plus largement possible ». Et, « comme le disait Alberto Giacometto : « Je ne sais ce que je vois qu’en travaillant ». Je pourrais ajouter, en écrivant et en me nourrissant du quotidien que j’ai choisi » (p 237).

Ce livre-ci est différent des précédents. Non pas tant dans le fond. Nous retrouvons les grands thèmes que nous avons déjà rapportés pour les lecteurs de ce blog, en suivant une écriture construite (2) : « Une nouvelle géographie ; une nouvelle analyse de la société ; tensions, oppositions, blocages ; ouvrir un nouvel espace ; permettre la mobilité ; recréer du récit ». Il est différent dans la forme puisque l’auteur nous présente ici « une cinquantaine de petits portraits » de notre monde et de notre société. « Il forme un tout. Car ce monde est dynamique, réactif, changeant tellement vite que souvent on n’y comprend plus rien et qu’on se croit perdu. Mais y-a-t-il un fil, de nouveaux liens, de nouveaux horizons, des utopies possibles ? Cherchons » (p 12-13).

 

Quelques portraits

 

A travers ce livre, l’auteur nous permet de prendre conscience de l’ampleur du changement dans la société française et d’en comprendre les ressorts. Et il nous permet à la fois d’envisager les aspects positifs, d’identifier les ressorts et de chercher des remèdes. En voici quelques exemples.

 

La révolution du temps

 

Le temps a profondément changé. « En un siècle, nous avons allongé la vie de chacun de l’équivalent d’une génération. Vingt ans. Et, dans cette vie allongée, la part que nous consacrons au travail est passée de 40% à 10%. En outre, nous dormons deux à trois heures de moins par jour… Nous sommes donc entrés dans la civilisation « des vies complètes » dont parlait l’économiste Jean Fourastié » (p 24). « Nous sommes contemporains plus longtemps dans des familles de plus en plus « quatre générations » (p 15). En conséquence, notre manière d’envisager la vie change. « L’ancienne stabilité – CDI, mariage, propriété- se transforme en aventure, étape, discontinuité ». « La grande question est alors : qui choisit et qui subit ? » (p 25). Quelle va être notre attitude ? Comment allons-nous vivre le temps ?

 

Une mobilité croissante

 

Hier les Roms. Aujourd’hui les migrants. « Au delà du principe de l’accueil, marque indéniable d’une civilisation, la question est : Pourquoi cette angoisse de l’envahissement ? Partout semble populaire une demande de sociétés de plus en plus fermées… Ces peurs et ces refus viennent d’un monde qui s’unifie. Le global fait exploser le local… » (p 30). Et si avec Jean Viard, on regardait une perspective d’avenir ? « C’est le temps du monde qui est neuf. Pas la peur des hommes. Nous sommes entrés dans le temps de l’humanité réunifiée après des millénaires de dispersion… ». Il va nous falloir apprendre à lier « unité de l’humanité » et « diversité des cultures ». Immense travail. Il nous faut des frontières, et des passages, des principes d’humanisme et de droit et la conviction de l’apport positif des migrations. Seules les civilisations mortes ont peur des arrivants. Les autres les intègrent et s’enrichissent de leurs apports » (p 31).

 

Le sécateur et le lien social

 

Jean Viard nous rapporte des faits d’observation qui témoignent de bouleversements dans notre vie quotidienne. Et puisqu’il vit dans le midi, il s’agit ici des vendanges. « Hier, les vendanges étaient la fête de la campagne. Tout le monde y allait : les femmes, que l’on voyait peu dans les champs, les chômeurs, les étudiants, des bataillons d’espagnols… A midi, on mangeait au bord des vignes… ». Aujourd’hui, « la cave vinicole ouvre à trois heures du matin. Il faut essayer d’être le premier pour ne pas attendre le déchargement. La vendange se fait avec une machine… Trois hommes. Bruit des moteurs, travail au phare… Le village est réveillé par les bennes qui remontent à vide… Vers huit heures, on fait un copieux déjeuner. La sieste sera longue et solitaire… » (p 42-43). Pour tous ceux qui ont connu la vie des campagnes autrefois, quelle perte d’humanité ! Ainsi, cette évolution de notre société a de bons et de mauvais côtés. L’important, c’est de comprendre. « Comment assurer la protection des hommes et réfléchir à la nouvelle solitude du travail ? Comment inventer de nouveaux lieux pour se blaguer et vivre le plaisir d’être ensemble ? ».

 

Bon Noël à chacun

 

Noël, c’est bien une fête de la famille propice au bonheur. Comment est-elle vécue dans la société française d’aujourd’hui ? A la fois un grand changement dans la composition de la famille et une continuité dans le partage affectif. « En 2017, 60% des bébés sont nés hors mariage, contre 30% en 1990, 6% en 1968 » (p 10). C’est un bouleversement. Mais, pour Jean Viard, il s’inscrit dans une évolution plus large où la famille se recompose autrement. « Une famille mobile, recomposée… une famille aussi de quatre générations… » (p 73). Et de noter par ailleurs la force de ces liens familiaux. « Le repas du dimanche est redevenu un must, 70% des gens partent en vacances en famille, 20% des emplois sont trouvés grâce à ce réseau de solidarité quand Pôle emploi plafonne à 9% » (p 98). « Nous avons rebâti discrètement le plus solide maillon des sociétés, la famille… en engendrant par moyenne deux enfants par maman. Donc une société nataliste, dynamique. Mais avec des failles, des tristesses. Celle des solitaires, nombreux, des mamans seules. Des enfants qui ne verront pas leur papa à Noël. Des SDF, solitaires absolus qui ont perdu tous les liens : travail, logement, famille, amitié… Au bilan, nouveaux bonheurs privés, faiblesse des liens sociaux et des projets communs. « Fraternité », demandait-on en 1848. Pour 2048 aussi ! Bon Noël à chacun ! » (p 74).

 

Faire tête ensemble

 

Nous sommes tous embarqués dans une même mutation, une mutation mondiale, la révolution numérique.

« 3,81 milliards de cerveaux humains sont connectés par internet, soit 41% des cerveaux de l’humanité. 75% des terriens possèdent un téléphone portable. Bien sûr, les hommes se sont toujours reliés par des mots, des concepts qui, pour eux, font sens : Dieu, Révolution, Nation, Amour. Cette capacité à vivre et à mourir pour des mots pourrait même définir l’espèce humaine. Mais là, ce que nous avons inventé est encore plus fantastique – et dérangeant… Le savoir est à portée de la main de qui sait le trouver. Le mensonge aussi, bien sûr. La propagande. Mais retenons ici le positif et sa force à peine explorée. Nous sommes balbutiants comme aux prémices de l’écriture. Mais déjà tout s’accélère… Blablacar déplace chaque mois, en France, deux millions de passagers… Une immense révolution est en marche. Une révolution  dans le proche comme dans le lointain » (p 116-117). Cette révolution va inclure également un nouveau rapport avec la nature… « Notre idée de nature et notre agriculture, notre management de la planète devrait entrer peu à peu dans la civilisation numérique et collaboratrice… ». « Cette révolution numérique favorise aussi une classe créative » qui tire en avant nos sociétés. C’est elle qui restructure nos sociétés et nos entreprises… 61% de la richesse française sont ainsi produits dans les treize plus grandes cités. Mais il y a ceux qui sont loin, dans les quartiers, dans les villages, dans les Suds. Eux qui cherchent du sens et en sont privés. Eux aussi sont derrière l’écran, mais souvent sans les moyens de consommer, sans avoir assez étudié pour apprendre. La société collaborative produit ainsi ses néosédentaires qui souvent ont la haine. Il va falloir apprendre à faire tête ensemble – comme le disent les Créoles – sur cette toile qui se tend… comme on a appris, il y a un siècle, à bâtir l’école pour tous et l’éducation populaire. Il faut donner à chacun les clefs pour apprendre sur internet » (p 118-119).

 

Voici donc quelques unes des réflexions originales engagées par Jean Viard à partir de faits singuliers : données statistiques et observations personnelles. Nous apprenons ainsi à nous situer dans un monde nouveau. Car les anciennes grilles d’analyse qui sont à l’origine de l’opposition gauche-droite, classes et ordres s’épuisent aujourd’hui. La montée de l’individualisme, la part croissante de l’autonomie individuelle, nous appellent en regard à rechercher ce qui fait lien. « Il faut que nous retrouvions une direction, un chemin. Un sens à ce monde, un commun. Mais un commun du futur ». « La révolution est culturelle » (p 205). Dans les années 60, « On est sorti d’une société de groupe, de classe, pour devenir une société d’individus autonomes qui a favorisé la place nouvelle des femmes, de la nature, le tourisme, et la mondialisation aussi. Comme la mobilité des gens augmentait, il a fallu inventer des techniques pour se lier. C’est bien la rupture culturelle des années 60, qui a induit des besoins technologiques, lesquels ont à leur tour bousculé la société. C’est elle qui bouscule actuellement le travail et lie l’humanité en une grande communauté sur une terre si petite, perdue dans l’univers… » (p 206-207).

Ce nouveau livre de Jean Viard, comme les précédents, contribue à la vie citoyenne en clarifiant les enjeux (3). Il appelle le croyant à apporter sa part à la recherche de sens pour cette humanité  en devenir (4). Il peut aider chacun à comprendre ses situations de vie, c’est à dire à réduire les peurs et à développer une bienveillance constructive.

 

J H

 

(1)            Jean Viard. Une société si vivante. Editions de l’aube, 2018

(2)            Jean Viard. Le moment est venu de penser à l’avenir. Editions de l’aube, 2016. Mise en perspective sur ce blog : http://vivreetesperer.com/?p=2524 Et aussi : Jean Viard. Nouveau portrait de la France. La société des modes de vie. Editions de l’aube, 2011. Mise en perspective sur ce blog : http://vivreetesperer.com/?p=799

(3)            La réflexion citoyenne requiert une compréhension de l’évolution de la société, une analyse des aspirations et des besoins. Ainsi, les livres de Jean Viard m’ont apporté un éclairage lors de la dernière campagne présidentielle. De la même manière,  j’ai apprécié l’apport d’un livre de Thomas  Friedman, journaliste au New York Times sur les incidences du changement technologique accéléré à l’échelle mondiale : Thomas Friedman. Merci d’être en retard. Survivre dans le monde de demain. Saint Simon, 2017. Mise en perspective sur ce blog : http://vivreetesperer.com/?p=2624 Et aussi, mise en perspective de la version originale : Thank you for being late : http://vivreetesperer.com/?p=2560

(4)            Notre engagement personnel dans la société s’inscrit dans une vision chrétienne dans l’esprit de « la nouvelle création » qui se prépare dans la mouvance de Christ ressuscité. C’est la théologie de l’espérance de Jürgen Moltmann très présente sur ce blog. Dans cette perspective, « le christianisme est résolument tourné vers l’avenir et invite au renouveau » (Jürgen Moltmann. De commencements en recommencements. Empreinte, 2012 (p 100-101)

Alexandre Gérard : chef d’entreprise, pionnier d’une « entreprise libérée »

 Le travail est bien une composante majeure de notre vie. Ainsi, les conditions dans lequel il s’effectue, influent sur notre état d’âme,  sur toute notre existence. En héritage des siècles passés, le travail est souvent ressenti comme une charge et, au sein de la majorité des entreprises, il est généralement vécu dans un encadrement hiérarchique. Cependant, dans la culture actuelle où les employés, particulièrement les jeunes générations (1) désirent communiquer et s’exprimer et sont en quête de sens, le système hiérarchique paraît de plus en plus inapproprié et en porte à faux. Face à ce malaise, des entreprises pionnières apparaissent et s’organisent en terme de collaboration. Ce mouvement est bien décrit par Jacques Lecomte dans son livre sur « les entreprises humanistes » (2). Il s’expérimente également dans le courant des « entreprises libérées » (3). Dans ces entreprises, les salariés ne sont plus assujettis à un contrôle hiérarchique. Ainsi ils peuvent réaliser leurs tâches dans un esprit d’initiative et de travail d’équipe. Dans un exposé à Ted X Saclay (4), un chef d’entreprise, Alexandre Gérard, nous dit pourquoi et comment il a engagé son entreprise dans cette voie nouvelle.

 

 

Une entreprise témoin : Chronoflex

 On sait qu’un climat nouveau commence à apparaître dans les entreprises investies dans la culture digitale. Mais ce nouvel état d’esprit est également en train d’émerger dans des entreprises plus classiques. Effectivement, Alexandre Gérard est PDG de Chronoflex, une entreprise qui est consacrée au dépannage et à la réparation des flexibles hydrauliques sur site. Alexandre Gérard a créé cette entreprise en 1995 et elle compte aujourd’hui 300 salariés. En 2009, cette entreprise est frappée par la crise de plein fouet et contrainte à de nombreux licenciements économiques. En 2010, Alexandre Gérard décide de reprendre les choses en main et d’adopter un management libérateur. Cette aventure est relatée sur le site : « Oser entreprendre. Agir pour libérer les hommes et les organisations » (5). La rencontre avec Isaac Getz et JF Zobriot, respectivement théoricien et praticien de l’entreprise libérée a inspiré Alexandre Gérard. « Même si cet échange l’a déstabilisé, il y a trouvé les moyens et l’énergie pour instaurer un modèle similaire chez Chronoflex ». « Dans un premier temps, Chronoflex a arrêté de manager en fonction des 3% qui ne respectaient pas les règles. On part du constat que la plupart des règles sont établies dans l’organisation par rapport aux 3% des salariés qui auraient tendance à enfreindre la règle (vol, dégradation) contraignant les 97% autres. Il décide alors de donner la parole à ses salariés, de coopter l’action collective, de laisser faire et surtout de faire confiance à l’autre. « Avant, j’utilisais un seul cerveau pour prendre des décisions, le mien, maintenant, j’en utilise 300 et ça va mieux ». Après un bref chaos dans son organisation, de nouvelles règles ont été définies et les effectifs dits « perturbateurs » sont partis d’eux-mêmes. Et une autre organisation est apparue.

° Les équipes se sont regroupées pour construire une vision commune et des valeurs partagées : assurer la performance par le bonheur, cultiver l’amour des clients, constituer des équipes respectueuses et responsables et enfin conjuguer esprit d’ouverture et ouverture d’esprit.

° Les managers ont pratiqué la stratégie des petits cailloux. Ils ont demandé aux collaborateurs de rapporter tous problèmes liés à l’exercice de leurs fonctions pour les en délivrer.

° Enfin ils ont supprimé tous les signes de pouvoir au sein de l’organisation pour un meilleur sentiment d’équilibre, d’équité et d’égalité. Plus de bureau fixe, plus de place de parking. Comme tous ses salariés, Alexandre Gérard se gare sur le parking là où il y a de la place ».

 

Entreprise libérée. Pourquoi ? Comment ?

Dans son intervention à Ted x Saclay, Alexandre Gérard nous communique sa vision et les fondements de son inspiration.

« Durant quinze ans, j’ai été le patron d’une entreprise classique. En 2010, ma vie entière a changé. Je venais de rencontrer le chemin des entreprises libérées. Entreprises libérées, organiques, humanistes… Ce n’est pas l’appellation qui importe. Ce qui est important, c’est ce que nous tentons d’en faire. Conjuguer de notre mieux la confiance et la liberté. A la clef, des personnes plus engagées, mieux dans leur peau et une organisation plus performante. Bien sûr, le manager est le manager, mais son rôle est différent. A la manière du jardinier, il est là pour créer un environnement favorable à la créativité des personnes. Les managers sont là pour permettre aux équipes de grandir, de se réaliser. Ce mouvement fédère actuellement des centaines d’entreprises ».

Cette nouvelle approche requiert une transformation des croyances. Alexandre Gérard nous propose trois clés de lecture.

La première s’inscrit dans la psychologie sociale. C’est la prophétie auto-réalisatrice, bien connue sous le nom d’effet Pygmalion. « Robert Rosenthal (6), psychologue américain, confie des rats à ses élèves. L’objectif : faire traverser un labyrinthe le plus rapidement possible. La première équipe reçoit des rats dits exceptionnels ; la seconde équipe, des rats dits peu agiles. Ils les entrainent et les résultats arrivent. Ce sont les rats exceptionnels qui vont gagner l’épreuve très haut la main. En réalité, les rats ont été affectés de façon totalement aléatoire. On constate ainsi que le regard de la société, du manager sur une équipe influe directement sur le résultat de l’équipe ». Et il en va de même dans une seconde expérience. Des enfants réputés très doués alors qu’ils sont dans la moyenne sont remarqués et encouragés bien davantage par les professeurs si bien qu’ils réussissent beaucoup mieux. « Bienvenue dans le monde des prophéties auto-réalisatrices. Notre regard sur les autres les change ».

La seconde clé de l’histoire nous est donné par Douglas McGregor, professeur au MIT dans les années 50 (7). Dans son livre sur la dimension humaine de l’entreprise, « McGregor nous explique que, derrière le modèle de l’organisation dominante, c’est à dire l’organisation pyramidale, il y a une croyance. Cette croyance, c’est que les gens n’aiment pas travailler, c’est qu’ils font tout ce qu’ils peuvent pour l’éviter. Et c’est pour cela que l’on va mettre des managers pour expliquer aux gens ce qu’ils doivent faire. Et si le boulot est bien fait, carotte, récompense. Et si il est mal fait, bâton, sanction. McGregor nous révèle qu’il existe d’autres types d’entreprise fondés sur d’autres croyances. On y croit que le travail est aussi naturel que le loisir. Ces entreprises vont mettre l’humain en leur cœur et faire place à la performance collective. Ces entreprises deviennent plus agiles et, sur le long terme, plus performantes ».

Mais, dans le modèle dominant actuellement, comment se répartissent les attitudes vis à vis du travail ? C’est la troisième clé de lecture. Alexandre Gérard rapporte une enquête de Gallup. Les gens au travail se répartissent en trois catégories. Les engagés sont enthousiastes, heureux de travailler. Mais ils ne représentent que 13% de l’échantillon. Les désengagés ne s’impliquent pas. Pour eux, la vraie vie commence en dehors du travail. Ils constituent la grande majorité des sondés : 63%. Enfin, il y a un autre groupe : les « activement désengagés », ceux qu’on pourrait considérer comme toxiques pour l’organisation. Ils constituent 24% de l’échantillon.  « Imaginez un bateau avec des rameurs qui se comporteraient de la même manière… Les organisations pyramidales peuvent s’interroger ».

Alors comment créer une entreprise alternative ?

« Isaac Getz, l’auteur de « Liberté et compagnie » (8), aujourd’hui un best-seller, a théorisé le leadership libérateur. Dans ces organisations, le rôle du patron est au fond celui du jardinier. Et comme le jardinier doit garantir l’accès à l’eau, à la lumière et aux nutriments pour ses plantes, le patron doit garantit trois choses : La première, c’est l’égalité intrinsèque… Je ne parle pas d’égalitarisme surtout à la française. Simplement, c’est une philosophie du management. Le second ingrédient, c’est la possibilité donnée à tous de se réaliser, par exemple de se former, de construire son parcours de vie au sein de cette organisation. Le troisième ingrédient : faire que chacun, quelque soit son rôle, puisse prendre toutes les décisions nécessaires au projet de l’entreprise, sans avoir besoin de l’autorisation d’un chef ou de la procédure 414. Voilà : c’est ce regard positif que nous allons poser sur  chacun de nos équipiers qui, parfois, va lui permettre de se réaliser, parfois même de se révéler ».

 

Changer soi-même pour que l’organisation change

 « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde » déclarait Gandhi. La conviction qu’il y a un lien étroit entre changement personnel et changement collectif s’est répandue dans un vaste courant de pensée et d’action. « Changer soi-même pour que le monde change », inspire encore aujourd’hui un mouvement comme Initiatives et changement » (9). Cette prise de conscience s’étend et elle apparaît maintenant à certains non seulement comme une évidence existentielle, mais comme une nécessité pratique.  Alexandre Gérard nous le dit : Si le regard porte le changement autour de soi, comment changer son regard ? « Il a fallu d’abord que j’aille regarder à l’intérieur de moi. Grâce à mon coach Jean-Luc et à de nombreux mois de travail, j’ai pu travailler mon lâcher-prise. Je croyais, par exemple, que si je n’étais pas au cœur de la bataille à prendre toutes les décisions dans l’entreprise, il ne pouvait rien se passer de bien. Imaginez ce que j’ai pu ressentir quand, après un an de voyage en famille autour du monde, je reviens et je me rends compte que l’entreprise marche mieux que quand j’étais là. J’ai pu apprivoiser ma vulnérabilité. Quand je suis dans le doute, je mets inconsciemment en place des mécanismes de contrôle très puissants qui découragent mes équipiers. J’arrive aujourd’hui en partie à partager avec eux ces difficultés. J’ai pu aussi découvrir ma part d’ombre, vous savez cette partie de chacun d’entre nous qu’on passe une partie de notre temps à essayer de masquer aux autres. Chez moi, cette partie pourrait être moins humble que je le voudrais, avoir envie de convaincre et de convaincre à tout prix… Nous avons besoin de nous aligner, cerveau, cœur et tripes.

 

Un mouvement significatif

Avec Alexandre Gérard, nous découvrons une entreprise différente de la représentation que beaucoup lui attribuent : un lieu nécessaire, mais contraignant et parfois opprimant. Cette représentation procède d’une expérience encore largement répandue, mais dans sa puissance d’évocation, plus encore peut-être, elle est issue d’un héritage historique. Dans une certaine tradition religieuse, le travail était perçu comme une punition. Et, par la suite, l’entreprise a été vécue comme un lieu d’exploitation. Certes, la réalité historique est beaucoup plus complexe. Mais la représentation de l’entreprise  puise à la fois dans le passé et dans le présent. Et aujourd’hui, on le sait, nous vivons en France dans une société où, à l’inverse de la situation dans beaucoup de pays étrangers, la confiance peine à s’affirmer (10). Il y a quelque part une agressivité latente. Cependant une évolution est en cours. Ainsi perçoit-on aujourd’hui le rôle des entreprises comme force de développement économique. Le progrès des « entreprises humanistes » (2), l’apparition des « entreprises libérées » (3) s’inscrivent dans un changement profond de mentalités.

L’intervention d’Alexandre Gérard s’appuie sur une expérience vécue : le passage de l’entreprise Chronoflex d’une forme classique à une dynamique fondée sur la collaboration et la créativité. Beaucoup, parmi nous travaillent encore dans des structures traditionnelles, en ressentent les contraintes et expriment leur morosité. Alors, c’est une bonne nouvelle d’apprendre qu’on peut travailler autrement, qu’une autre forme d’entreprise est possible. Oui, c’est possible et le témoignage d’Alexandre Gérard nous dit pourquoi et comment.

Cependant, l’aspiration au changement ne se limite pas au travail dans les entreprises. Elle se manifeste dans toutes les organisations. C’est la recherche d’un nouveau modèle privilégiant la participation, la collaboration, l’intelligence collective. Cet état d’esprit germe dans les administrations (11). Et on peut observer les mêmes attentes confrontées aux mêmes résistances dans beaucoup d’institutions.

Alexandre Gérard met en évidence l’importance du regard que nous portons sur les humains. Ainsi, tout dépend de notre attitude ! Quelle responsabilité ! Quel potentiel ! Quel appel au changement personnel et à la transformation intérieure ! Or voici qu’on observe aujourd’hui un courant en faveur de l’empathie, de la bienveillance, de la psychologie positive (12). Les sciences humaines s’allient à la spiritualité. Et, certaines composantes religieuses apportent leur contribution (13). Car, ce qui est en cause nous concerne tous. C’est le choix du respect, de la sympathie, de la confiance en l’autre. Cette confiance en l’autre ne requiert-elle pas plus généralement une adhésion implicite ou explicite à une vision positive de notre destinée commune dans le monde et à une dynamique relationnelle ? (14)

J H

 

(1)            « Génération Y : une nouvelle vague pour une nouvelle manière de vivre » : http://vivreetesperer.com/?p=2652

(2)            « Vers un nouveau climat de travail dans des entreprises humanistes et conviviales. Un parcours de recherche avec Jacques Lecomte » : http://vivreetesperer.com/?p=2318

(3)            Wikipedia : entreprise libérée : https://fr.wikipedia.org/wiki/Entreprise_libérée

(4)            TED x Saclay : au service du vivant : jeudi 30 novembre 2017 : Alexandre Gérard : Entreprise libérée : la patron qui a osé changer son regard sur les autres » :

https://www.youtube.com/watch?v=EW2xjH2Py2s

Autre vidéo sur TED x Rennes : https://www.youtube.com/watch?v=VebUucpwAZc

Par ailleurs, Alexandre Gérard est auteur d’un livre : « Le patron qui ne voulait plus être chef ».

(5)            « Alexandre Gérard a libéré l’entreprise Chronoflex et ses 300 salariés » sur le site : « Oser entreprendre. Agir pour libérer les hommes et les organisations » : http://www.oser-entreprendre.fr/alexandre-gerard-a-libere-lentreprise-chronoflex-et-ses-300-salaries/

(6)            Wikipedia : « Robert Rosenthal » : https://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Rosenthal

(7)            Wikipedia : « Douglas McGregor » : https://fr.wikipedia.org/wiki/Douglas_McGregor

(8)            Wikipedia : « Isaac Getz » : https://fr.wikipedia.org/wiki/Isaac_Getz

(9)            « Interview de Myriam Bertrand, volontaire du service civique, à « Initiatives et changement » : http://vivreetesperer.com/?p=1780

(10)      « Promouvoir la confiance dans une société de défiance » : http://vivreetesperer.com/?p=1306

(11)      Des initiatives personnelles témoignent du changement d’esprit. « Pour un processus de dialogue en collectivité. Un chemin vers l’intelligence collective » : http://vivreetesperer.com/?p=2631

(12)      « Empathie et bienveillance. Révolution ou effet de mode » http://vivreetesperer.com/?p=2639

(13)      « Lytta Basset : Oser la bienveillance » : http://vivreetesperer.com/?p=1842

Non-violence : une démarche spirituelle et politique » : http://vivreetesperer.com/?p=2739

« La rencontre entre le président Obama et le pape François » : http://vivreetesperer.com/?p=2192

(14)      Voir le monde qui se construit en terme de relations : « L’« essence » de la création dans l’Esprit est par conséquent la « collaboration », et les structures manifestent la présence de l’Esprit, dans la mesure où elles font connaître l’« accord général ». « Au commencement était la relation » (M Buber). (Jürgen Moltmann. Dieu dans la création. Cerf, 1988). Pouvoir, dans l’espérance, nous inscrire dans la dynamique d’un nouveau monde en préparation, pour le chrétien, en Christ ressuscité, la venue d’un monde réconcilié où Dieu sera tout en  tous (Jürgen Moltmann. La théologie de l’espérance).

Quand l’arrivée d’un oiseau annonce une vie nouvelle pour les terrils

 Changer de regard pour redonner de l’avenir.

Il y eu des années d’activité, de vie intense, et puis, tout s’est effondré. C’est le marasme. Ce peut être une situation individuelle ou collective. Et bien souvent, les deux à la fois. C’est l’impasse. On se résigne. On s’installe ou bien tout continue à se dégrader. Où aller ? Comment rebondir ?

Mais pour aller de l’avant, on a besoin de changer de regard. C’est une nouvelle manière de voir. C’est pouvoir apercevoir les signes d’un renouveau, des pistes qui apparaissent et jalonnent les nouvelles orientations. Jean-François Caron nous raconte l’histoire du renouveau du pays minier dans le Pas de Calais. Il en est un des principaux acteurs. Cette histoire est émouvante parce qu’elle nous parle d’un peuple courageux qui, à l’arrêt des houillères, avait perdu sa raison de vivre. Cette histoire est exemplaire parce qu’elle nous montre qu’un nouvel espoir peut grandir et un nouvel horizon apparaître. Ici, la mutation écologique est le moteur de la grande mutation à laquelle nous assistons. Dans cette intervention à TED x Vaugirard Road (1), Jean-François Caron nous raconte cette histoire.

 

 

Un pays en souffrance

« Je viens d’un pays où il n’y avait plus de futur  et j’ai passé 25 années de ma vie à construire un cheminement de reconversion. Ce pays, ce petit pays, ça s’appelle le pays minier dans le Pas de Calais ». Ce pays a beaucoup souffert dans le travail des mines. « Dans ma commune, le sol a baissé de quinze mètres à cause des affaissements miniers. Les réseaux d’eau sont fracturés. Et les hommes mourraient à quarante ans à cause de la silicose. C’était normal de donner sa vie pour ses enfants. C’était la règle. Un de mes grands oncles est mort à 34 ans de la silicose, cette maladie qui ronge les poumons. Voilà. C’était assez pénible… ».

 

L’oiseau de l’espérance. Un « traquet motteux » s’installe sur un terril.

Et voici que Jean-François Caron nous parle des oiseaux. C’est une image de vie. Et c’est aussi un objet d’attention pour les écologistes. « Les oiseaux étaient partis. Je vous parle des oiseaux parce qu’un oiseau est revenu et qu’il a tout changé… Figurez-vous que, chez nous, à l’arrière, il y a quelques montagnes noires ; on appelait cela les terrils. Les terrils, c’est ce qui a été extrait du fond jusqu’à moins mille mètres dans notre commune. C’est du schiste, de la pierre, de la poutrelle. On appelle cela des crassiers, des tas de déchets. Et puis, parce que je suis ornithologue, un jour j’observe un « traquet motteux » avec un petit croupion blanc, admirable, étincelant. C’est un oiseau qui vit en montagne. Il a besoin de pierres pour nicher sous la pelouse alpine. Il vit dans les Alpes et en Scandinavie. Cet oiseau, qui remontait en migration prénuptiale, a trouvé dans les terrils un milieu qui lui convenait. Et mon terril  hébergeait un oiseau rare. Cela a complètement changé mon regard sur les terrils que je voyais là depuis que j’allais à l’école et qui faisait partie du paysage ».

 

Un regard nouveau sur les terrils.

« J’ai donc commencé à changer de lunettes sur ce terril qui hébergeait un oiseau rare. A ce sujet, j’ai rencontré des gens qui sont devenus mes amis. J’ai rencontré, par exemple, des urbanistes qui disaient que, dans ce pays plat du Nord, les terrils, ce sont nos points de repère, ce sont nos beffrois. Ils structurent le territoire. J’ai rencontré des artistes qui sont devenus mes amis. Ils me disaient : regarde ces triangles merveilleux qui montent au ciel, tout noirs, tout purs. Il fallait y penser. Mais c’est vrai que c’était beau. J’ai rencontré des mineurs, bien sûr. Ils disaient : « Les terrils, c’est passé dans nos mains. C’est plein de sueur. C’est plein de notre sang. C’est nous, les terrils ». Et donc, avec ces pionniers, nous avons changé de lunettes. Nous avons décidé de nous organiser. Nous avons créé une association qui s’appelle : « la chaine des terrils ». Parce qu’on en avait marre qu’en plus de nous imposer le chômage, on nous dise que ces terrils n’étaient pas beau et parce qu’à l’époque, tout me monde disait : « il faut raser tout ça ». C’était terrible, cette volonté de négation. Alors que 29 nationalités étaient venues travailler chez nous, qu’on avait un système de valeurs extraordinaire, que la vie dans les cités minières était mille fois plus joyeuse et agréable.

Le bassin minier recélait plein de systèmes de valeurs et donc, on s’est organisé et quand on a remonté la dernière gaillette (morceau de charbon) à la fosse de Oignies, France III a organisé un débat avec le grand patron de l’empire des Houillères, un monsieur qui avait des tas de diplômes, qui faisait son job pour faire gagner des sous à sa boite. Et, pour lui, les terrils, c’était des tas de matériaux. Ça se vendait. Et moi, j’étais en face parce que j’étais un peu le représentant du monde qui va venir. On ne savait pas quoi, mais on avait créé « la chaine des terrils ». On avait un regard. On avait une idée de ce que pouvait être ce monde à venir. Donc, on fait ce débat.

Je n’était pas seul. Avec moi, il y avait mon arrière grand-père qui avait été délégué mineur durant les grandes grèves de 1900. Et j’avais le traquet motteux, la nature avec moi. Finalement, on a gagné. Le ministre de l’intérieur (1995) a imposé à Charbonnages de France, l’institution par excellence, une partition entre les terrils qu’on allait garder pour la nature, les terrils qu’on allait garder pour la fonction symbolique comme par exemple le terril Renard à Denain que Zola avait décrit dans Germinal, et puis, quand même, les terrils pour les matériaux. Et, à partir de là, on a commencé à regagner un peu de dignité et de fierté, tout simplement. Nous nous sommes organisé. Et on a commencé à avoir un certain nombre de résultats. J’ai créé une école de parapente. On a développé une action culturelle. Des mineurs qui jouaient leur propre rôle. Des sons et lumières participatifs. On a fait du « land art » sur les terrils ».

 

Un projet collectif pour transformer le territoire

« Entre temps, j’ai été élu au Conseil régional parce que les gens ont estimé que tous ces combats là avaient de l’importance. Et puis, je suis devenu élu local. Et là, j’ai eu à m’occuper de l’urbanisme, du plan d’occupation des sols et, très vite, il m’est apparu qu’on ne pourrait pas faire un plan d’occupation des sols sans un vrai projet de ville. Comme au Far West, quand on a abandonné les mines et que tout est resté dans l’état, on n’avait plus de futur. Mais où voulez-vous mettre un million de personnes ? Un petit peu à Dunkerque, au Havre, à Paris ? Ce n’était pas possible. Et donc, très vite, il m’est apparu qu’on ne pourrait plus faire un véritable plan d’occupation des sols, de l’agriculture et des usines, là où on pouvait construire, donc sans un vrai projet de ville. Dans notre représentation, cette ville nouvelle ne pouvait s’édifier que dans une œuvre collaborative. Ce ne pouvait pas être à dire d’expert. Même si nous en avions besoin, ce n’est pas un expert qui pouvait nous dire notre futur. Ce n’étaient pas non plus les élus, même si j’en faisais partie. Ce ne pouvait se faire que dans un processus collectif. C’est comme cela qu’on a installé le rôle d’habitant acteur, qu’on a mis les gens en situation de coproduire la ville. Et nos premières expérimentations ont découlé de là. On avait une eau absolument catastrophique, le double de la dose de nitrate. Alors, dans le plan d’occupation des sols et dans les actions de ville, il fallait être draconien sur la protection de l’eau. Les maisons de mineurs avaient eu du charbon gratuit pour le chauffage. Thermiquement, elles étaient comme des passoires. Alors l’écoconstruction et la réhabilitation thermique devenaient absolument stratégiques et c’est comme cela que nos premières expérimentations sont sorties et que, progressivement, on a commencé à dessiner une vision ».

 

Inventer une transition

« C’était la vision d’un nouveau  modèle de développement, même à travers des signaux faibles. Comme on dirait aujourd’hui : sortir de la société du gaspillage. On voit bien que le nouveau modèle de développement ira plutôt vers la sobriété et le recyclage en prenant le contre pied de nos pratiques actuelles. Ce nouveau modèle de développement n’était pas encore apparu, mais nous avions vu l’homme et la nature martyrisés et on se rendait compte de ce que ce modèle pourrait devenir progressivement. On doit en même temps construire la transition. Et c’est très compliqué d’emmener une communauté, un collectif et de dire : on va changer le monde, mais on ne sait pas vers quel monde on va.

Progressivement, la confiance s’est installée par la qualité des collectifs qu’on avait monté, par le travail qu’on faisait ensemble, par la façon dont on posait des actes sur la manière de reconquérir notre espace. Et puis, j’ai beaucoup insisté sur cette idée qu’il fallait libérer les initiatives. On sortait d’une société encadrée. Quand vous devez inventer un monde, il faut faire des innovations. Et une innovation, c’est une désobéissance qui a réussi, mais c’est d’abord une désobéissance. Et donc, on travaille la question du droit à l’erreur parce que, si vous n’avez pas le droit de vous tromper, je vous garantis que jamais vous ne ferez quelque chose. On a travaillé ces questions. On a multiplié les processus et les initiatives et on est progressivement devenu une ville pilote du développement durable ».

 

En marche

Jean-François Caron nous rapporte les excellents résultats de son action municipale : un maire réélu avec 82% des voix. Et, comme il dit avec humour : « un écolo au pays des gueules noires ». C’est un parcours significatif.

« Nous, on était dans le gouffre, pas au bord du gouffre, dans le gouffre. Il y a vingt cinq ans, on n’avait pas le choix. On avait l’épée dans les reins. Paradoxalement, on avait de la chance.

On est parti de nos valeurs : l’homme et la nature ne sont pas des variables d’ajustement. On a choisi un nouveau regard. Ça nous a changé nous-mêmes. On a retrouvé de la confiance, de la vision, une place pour chacun dans l’effort collectif d’inventer un nouveau modèle, et puis surtout, on a inventé du désir, du désir de développement durable, parce que si le développement durable, c’est une addition de contraintes et des grands discours de morale, jamais le développement durable ne s’imposera. Alors que si on se remet en perspective et de considérer que de dire bonjour à son voisin plutôt que de lui faire la gueule ou faire une haie de trois mètres de haut, aimer la nature et reprendre nous-même notre destin, c’est tout simplement joyeux. Cela nous redonne prise. Et donc, aujourd’hui, tout n’est pas réglé à Loos-en-Gohelle. Loin s’en faut ! On est à notre petite échelle. On est en train de travailler au changement d’échelle. Chaque histoire est unique. La notre est unique. Chacune des vôtres est unique. Mais, souvenez-vous, si vous changez de regard, alors vous pourrez soulever des montagnes. Pas seulement des terrils ! »

 

Changer de regard !

Jean-François Caron nous rapporte une longue marche nourrie par une vision qui s’est précisée peu à peu. C’est la sortie d’une déshérence et le parcours d’un chemin vers une vie nouvelle. Le récit de Jean-François Caron s’entend comme celui d’une émergence, d’un renouveau et même comme celui d’une libération par rapport au vieux monde. Ce pays reprend vie et des signes successifs en témoignent : l’arrivée d’un oiseau, la transformation des terrils, une dynamique sociale et écologique.

L’homme qui raconte cette histoire éveille notre sympathie  travers la force tranquille que nous percevons en lui : honnêteté, authenticité, confiance et les valeurs qu’il évoque : « l’homme et la nature ne sont pas des variables d’ajustement ». Nous voyons dans son parcours une dynamique d’espérance et de foi.

Dans l’histoire de l’humanité, nous avons vu des groupes se débiliter parce qu’ils avaient perdu  une vision de l’avenir. Pour agir, nous avons besoin de croire que notre action peut s’exercer avec profit. « Nous devenons actifs pour autant que nous espérons. Nous espérons pour autant que nous pouvons entrevoir des possibilités futures. Nous entreprenons ce que nous pensons du possible » (Jürgen Moltmann) (2). De fait, nos représentations sont opérantes. « La foi déplace les montagnes ». « Si quelqu’un dit à cette montagne : « Soulèves-toi ! Jette-toi dans la mer ! », et si il n’hésite pas dans son cœur, mais croit que ce qu’il dit va arriver, cela lui sera accordé » (3). Importance de nos représentations, de nos intentions, telles qu’elles s’expriment dans notre regard.

La dynamique de transformation suscitée par Jean-François Caron s’est réalisée à travers une longue marche d’étape en étape. Elle témoigne de la puissance d’une vision. C’est un témoignage encourageant, car comme nous le dit Jean-François Caron : « Chaque histoire est unique. Chacune des vôtres est unique. Mais souvenez-vous, si vous changez de regard, alors vous pourrez soulever des montagnes, pas seulement des terrils ».

J H

 

(1)            Changer de regard pour se redonner un avenir. Jean-François Caron. TED x Vaugirard Road : (ajouté le 20 juillet 2015) : https://www.youtube.com/watch?v=uZFNNN7i734

(2)            Agir et espérer. Espérer et agir L’espérance comme motivation et accompagnement de l’action : article précédent sur ce blog.

(3)            Evangile Marc 11.23, Matthieu 21.21

Quelle vision de Dieu, du monde, de l’humanité en phase avec les aspirations et les questionnements de notre époque ?

 

Genèse de la pensée de Jürgen Moltmann 

A notre époque, un moment où la conjoncture internationale s’est assombrie, pour y faire face, aller de l’avant, nous avons besoin d’une dynamique d’espérance. Nous pouvons donc nous tourner à nouveau vers la pensée théologique de Jürgen Moltmann (1) qui commence à émerger avec la parution en 1964 d’un livre révolutionnaire à l’époque : « La théologie de l’espérance » (2).

Bien entendu, ce livre est intervenu dans un contexte social différent du notre, un moment où le vieux monde commençait à se fissurer et où un nouvel horizon apparaissait. C’est l’époque où Martin Luther King exprime son rêve d’une Amérique libérée de la domination raciale. JF Kennedy regarde en avant dans l’esprit d’une nouvelle frontière. En Tchécoslovaquie, apparaît un essai de socialisme à visage humain, bientôt écrasé par les chars soviétiques. Jean XXIII et le concile Vatican II entreprennent une révolution des esprits dans l’Eglise catholique. Mais c’est aussi l’époque marquée par la guerre du Vietnam, par l’affrontement Est-Ouest et la menace de la destruction nucléaire.

Plus de vint ans après  la parution de la « Théologie de l’espérance », en 1988, l’Eglise de la Trinité à New York a invité Jürgen Moltmann et son épouse Elisabeth Moltmann-Wendel, une des premières théologiennes féministes à intervenir dans un forum de théologiens réputés. Après deux décennies, il était possible et nécessaire de faire le point. En quoi l’apport de Jürgen Moltmann avait-il marqué un tournant dans la vision de Dieu, du monde et de l’humanité ? En quoi cet apport avait-il joué un rôle majeur dans l’univers chrétien ? Avec le recul, vingt ans plus tard, comment cet apport continuait-t-il à éclairer les représentations des acteurs chrétiens ? Aujourd’hui, trente ans plus tard, cette conférence n’a pas perdu sa pertinence. En effet, elle nous aide à mieux comprendre comment une réflexion théologique peut nous aider à répondre à nos questionnements dans toute leur dimension et leur actualité. Aujourd’hui, nous avons conscience de l’ampleur des mutations en cours. Une dynamique d’espérance, la conscience de l’œuvre créatrice et libératrice de Dieu est à même de nous éclairer dans notre recherche et dans notre action. Voici pourquoi cette conférence n’appartient pas seulement au passé. Elle nous apparaît comme un épisode d’une histoire en marche.

 

Ce colloque a donné lieu à une série de quatre vidéos (3) réalisées par la « Trinity church » de New York et impulsées par deux théologiens de cette Eglise : Frederic Burnham et Leonard Freeman. Elles présentent à la fois interviews et interventions de  Jürgen Moltmann et questionnements et commentaires de théologiens réputés. La première vidéo présente la théologie de l’espérance dans son contexte. La seconde vidéo est consacrée à un débat sur cette théologie. La troisième porte sur la théologie féministe telle qu’elle est présentée par Elisabeth Moltmann-Wendel. Enfin la quatrième concerne le rôle de l’Eglise dans le monde. Notre compte-rendu ne sera pas exhaustif. Nous nous bornerons à mettre en évidence quelques affirmations majeures de la théologie de Jürgen Moltmann et la manière dont certaines d’entre elles apparaissent à beaucoup de théologiens comme une réponse attendue et libératrice. De la même façon, aujourd’hui encore, par rapport aux aspirations et aux questionnements de nos contemporains, nous avons besoin de réponses adéquates. En mettant en scène le débat autour de la pensée de Jürgen Moltmann, ces vidéos nous permettent  de mesurer l’importance de la réflexion théologique pour éclairer nos représentations et le cours de notre pensée.

 

La théologie de l’espérance

Moltmann est interrogé sur son parcours. Qu’est-ce qui l’a amené à s’engager dans la réflexion théologique et à écrire « La théologie de l’espérance » ?

Effectivement, au départ, Jürgen Moltmann était davantage intéressé par les sciences. « Quand j’avais quatorze ans, mon intention était d’étudier les mathématiques et la physique parce que j’étais fasciné par Einstein ». Et puis, Jürgen Moltmann a été saisi par la tourmente de la guerre à Hambourg, l’anéantissement de la ville par un bombardement destructeur, son enrôlement dans la Wehrmacht, sa condition de prisonnier de guerre en Grande-Bretagne pendant plusieurs années. « Pourquoi ai-je survécu ? » s’est interrogé Moltmann. Et c’est dans un camp de prisonniers qu’il a découvert la voie chrétienne en la personne de Jésus. Ainsi la théologie de l’espérance n’est pas le produit d’une construction progressiste ; c’est un chemin de foi. « Je pense que je suis un optimiste parce qu’autrement je serais un pessimiste. Je ne suis pas un optimiste par ce que je vois, mais par ce que à quoi je fais confiance lorsque j’écoute l’Evangile. C’est le triomphe de la grâce sur le péché, de l’espérance sur la haine ».

 

Jürgen Moltmann est donc « l’inventeur » d’une théologie de l’espérance dont on peut étudier le contexte de formation. Ecoutons simplement la dynamique qui a porté cette théologie. « Quand au début, j’ai écrit la théologie de l’espérance, il y a maintenant plus de vingt ans, j’ai commencé avec le postulat que, depuis Augustin, l’espérance chrétienne avait été réduite par l’Eglise au salut des âmes dans le Ciel par delà la mort, et que, dans cette réduction, cette espérance avait perdu sa puissance de changement et de renouvellement de la vie. Mais, dans la théologie de l’espérance, j’ai essayé de présenter l’espérance chrétienne non plus comme une espérance pour l’au delà, mais plutôt comme une puissance de vie qui nous fait vivre. Pour développer cette vision, je me suis fondé sur les promesses bibliques de la nouvelle création, de la résurrection du corps, du ciel nouveau et particulièrement de la terre nouvelle dans laquelle la justice de Dieu habitera ». Jürgen Moltmann répond au désarroi du christianisme à une époque, qui, comme celle d’aujourd’hui, se caractérise par des changements profonds dans la société et par une transformation des mentalités. « Parce qu’il n’y avait plus d’espérance pour la société dans la tradition chrétienne, nous avons négligé la société. Parce qu’il n’y avait plus d’espérance pour la terre, nous avons négligé la terre et nous l’avons abandonnée aux forces de destruction que nous voyons autour de nous. Il est grand temps d’ouvrir l’expérience chrétienne à sa puissance de vie universelle (all embracing power).

 

Cette nouvelle inspiration théologique est venue dans un moment de crise. Comme le note un participant : A l’époque, «  dans les années 60, on pouvait se demander où était l’espérance et si le christianisme était capable de faire face à la crise ». Cette théologie de l’espérance est un nouvel horizon. « C’est une théologie messianique qui nous donne de regarder en avant ». Cela nous permet de sortir de l’individualisme égocentré et complaisant d’une idéologie existentialiste ». « Comme pasteur, il était difficile pour moi de prêcher sur la fin des temps et le jugement final. Moltmann nous a permis de découvrir qu’il y avait bien plus dans les Ecritures que nous le pensions ». Cette séquence nous permet de mieux comprendre la réception de la pensée de Moltmann. A certains moments, en regard de l’évolution des mentalités, on éprouve le besoin d’un nouveau regard, d’une nouvelle vision théologique. Cet exemple reste instructif pour aujourd’hui.

 

 Débat autour de la théologie de Jürgen Moltmann

Ce colloque a permis un partage et un débat autour de la théologie de Moltmann. En réponse aux interrogations, Jürgen Moltmann a pu s’expliquer sur certains points donnant lieu à controverse. Une seconde vidéo rapporte cette explication qui porte sur trois questions : la nature du pouvoir ; la nature de la Trinité ; la nature de la vie après la mort. On se reportera aux différents dialogues pour un suivi complet. Voici quelques aperçus.

 

Toute réflexion s’inscrit dans un contexte. Jürgen Moltmann en a bien conscience. « Je puis avoir une certaine obsession par rapport au pouvoir à cause de mon expérience personnelle d’un pouvoir aliénant ». Moltmann a subi le régime de l’Allemagne hitlérienne. Il note qu’un contexte allemand est bien différent d’un contexte anglais. Dans sa théologie, Moltmann s’est élevé contre la représentation d’un pouvoir dominateur attribué à Dieu. Il nous dit que la puissance de Dieu s’exerce dans son auto-détermination. Personne ne peut limiter Dieu excepté lui-même dans une auto-limitation. « Les hommes ont l’amour du pouvoir, mais Dieu a le pouvoir de l’amour ».

 

A travers son attention au récit évangélique, Jürgen Moltmann nous décrit le Dieu trinitaire comme une communion d’amour. « Selon ma compréhension, on doit partir de l’histoire de Jésus dans sa relation avec Celui qu’il appelait « Abba », cher père, et avec l’Esprit. L’histoire biblique est l’histoire de la collaboration entre Jésus, Abba et l’Esprit ». C’est une vision qui ne vient pas d’en haut, mais d’en bas. L’unité de Dieu s’exerce dans la « périchorésis », une habitation de l’un dans l’autre. « Le Père est en moi. Je suis dans le Père », dit Jésus.

 

L’approche eschatologique tournée vers l’avenir de Dieu, présente dans la théologie de l’espérance s’est appliquée largement à la dimension sociale et politique de la vie. Aussi on a pu se demander si la dimension personnelle : la vie après la mort, n’était pas négligée. Dans ce bilan, Moltmann reconnaît qu’il avait effectivement trop peu étudié cette question. Interpellée sur cette question par l’épouse d’un ami décédé, il s’est d’autant plus mis à la tâche. « Il s’agissait d’achever ce qui avait été commencé avec la théologie de l’espérance, non pas de changer, mais de compléter ». « Dans la grande perspective du Nouveau Testament, les vivants et les morts sont en communion avec le Christ… « Soit que nous vivions, soit que nous mourrions, nous appartenons au Seigneur, car il est mort et revenu à la vie pour être le Seigneur des morts et des vivants » (Romains 14.8-9)(4).

Ces dialogues nous montrent la théologie de Moltmann à un moment de son évolution. C’est une pensée en  mouvement qui évolue, se rééquilibre, s’enrichit et va à la découverte. Ici, questions, commentaires et réponses de Moltmann se complètent et font ressortir la dynamique d’une pensée à l’écoute.

 

La réponse féministe.

Epouse de Jürgen Moltmann et pionnière d’une théologie féministe, Elisabeth Moltmann-Wendel s’est également exprimée dans ce colloque dédié à la théologie de l’espérance. Son œuvre s’inscrit en effet dans la même perspective. Elle a retravaillé les données chrétiennes classiques dans une perspective nouvelle. Elle s’est appuyée sur la sagesse de l’Ancien Testament et sur l’ouverture de Jésus envers les femmes pour créer un modèle biblique inclusif. Elle s’inspire de la justification par la foi pour promouvoir la libération des femmes. Et par rapport à un état d’esprit répressif, elle ose proclamer la valeur de la femme en des termes percutants : « I am good. I am full. I am beautiful » : « Je suis bonne. Je suis unifiée. Je suis belle ». De fait, par rapport à une représentation restrictive de l’œuvre de Dieu, elle ouvre le regard en citant un verset du Sermon sur la Montagne (Matthieu 5.45) : « Votre Père céleste fait luire son soleil aussi bien sur les méchants que sur les bons. Il fait pleuvoir sur ceux qui lui sont fidèles comme sur ceux qui ne le sont pas ». Elle proclame un Dieu inconditionnellement aimant.

Cependant, la puissante devise destinée à libérer le potentiel des femmes : « Je suis bonne. Je suis unifiée. Je suis belle » est venue à l’esprit d’Elisabeth en voyant les dégâts engendrés par une éducation chrétienne traditionnelle. Elle fréquentait « des femmes chrétiennes bien éduquées, exerçant un grand contrôle sur elles-mêmes, bonnes, faisant du bon travail dans l’Eglise. Je me suis rendu compte qu’elles ne parvenaient pas à s’aimer elles-mêmes. Alors, en réaction, j’ai proclamé ces trois affirmations : Je suis bonne. Je suis unifiée. Je suis belle. J’empruntais l’idée d’unité, de complétude, de plénitude (wholeness) à la théologie féministe qui assume la femme, corps et âme. La référence à la beauté m’est venue en pensant à la devise : « Black is beautiful » empruntée au mouvement de libération afro-américain ». Mais pourquoi cette « haine de soi » ? En quoi est-elle associée au christianisme ? « Au commencement du christianisme, dans l’Eglise primitive, la femme était pleinement acceptée. Jésus avait une relation étroite avec des femmes de tout bord : pauvres, discriminées… » Plus tard, le christianisme est retombé dans le sillage d’une société et d’une culture patriarcale. Aujourd’hui, dans l’esprit d’une justification par la foi, un Evangile de libération est à nouveau à l’oeuvre et permet aux femmes de changer, de passer d’une haine de soi à un amour de soi et de s’accepter holistiquement. Ce changement a bien entendu d’autres aspects : nouveau rapport avec la création, proclamation du partenariat et de la communauté dans les relations de pouvoir.

Jürgen Moltmann, interrogé sur cette question, a certes confirmé le caractère innovant et authentiquement chrétien de cette théologie, mais il s’est exprimé aussi d’une façon plus personnelle.

Il rappelle combien l’éducation des jeunes garçons, des hommes a, elle aussi été entâchée par la négativité et la violence. « Vous n’êtes rien… vous ne pouvez rien… vous devez faire. Vous n’êtes pas bon… Vous n’êtes pas unifié… vous n’êtes pas beau…vous devez faire. Quelle terrible éducation ! ». Alors Jürgen Moltmann apprécie le signe de libération venant de la théologie féministe.

 

Ainsi, en 1988, malgré l’ébranlement culturel des années 1960, on enregistrait encore beaucoup de rigidité dans des milieux chrétiens. Les filles et les femmes en étaient particulièrement victimes, mais cela touchait aussi les garçons et les hommes. En étudiant aujourd’hui la communication non violente, on peut constater un impact négatif à long terme de cette éducation associée à une culture patriarcale et chrétienne. Aujourd’hui encore, une approche positive du potentiel humain se heurte à un inconscient hérité. Ainsi la théologie féministe, exprimée dans cette vidéo par Elisabeth Moltmann et Letty Russel, en affinité avec Jürgen Moltmann, garde sa pertinence aujourd’hui.

 

Une théologie en mouvement.

Depuis 1988, Jürgen Moltmann a été invité à de nombreuses rencontres théologiques et ses interventions sont parfois également rapportées dans des vidéos. Alors pourquoi avoir rendu compte de ce colloque organisé par l’Eglise de la Trinité autour de la théologie de l’espérance ? Il nous semble que ce compte-rendu nous permet de mieux comprendre la production et la réception de l’œuvre fondatrice de Jürgen Moltmann dans son contexte historique. Nous découvrons comment cette œuvre a répondu aux questionnements et aux aspirations des chrétiens dans un sérieux désarroi à cette époque. Et certains thèmes abordés dans ce colloque, comme une approche positive du potentiel humain, est encore pertinente aujourd’hui. En écoutant ces interventions, nous percevons une dynamique qui nous interpelle encore aujourd’hui, car, dans un autre contexte, la conjoncture actuelle est troublée et nous avons besoin de regarder en avant.

Tout est redit par Moltmann dans un livre plus récent (5) : « Le christianisme est résolument tourné vers l’avenir et invite au renouveau. Avoir la foi, c’est vivre dans la présence du Christ ressuscité et tendre vers le futur Royaume de Dieu… De son avenir, Dieu vient à la rencontre des hommes et leur ouvre de nouveaux horizons qui débouchent sur l’inconnu et les invite à un commencement nouveau ».

Ajoutons que le fonctionnement même de ce colloque dans les interactions entre les organisateurs, Frederic Burnham et Leonard Freeman, le questionnement et le commentaire des théologiens et les réponses de Jürgen Moltmann nous permet de mieux comprendre la nature de la réflexion théologique au carrefour entre le donné des Ecritures et les manières de penser engendrées par l’évolution de la culture. C’est un éclairage pour le monde d’aujourd’hui.

 

J H

 

(1)            Pour connaître l’œuvre et la pensée de Jürgen Moltmann, lire son autobiographie : Jûrgen Moltmann. A broad place.An autobiography. SCM Press, 2007. Présentation : « Une théologie pour notre temps. L’autobiographie de Jürgen Moltmann » : http://www.temoins.com/une-theologie-pour-notre-temps-lautobiographie-de-juergen-moltmann/ et http://www.lespritquidonnelavie.com/?p=695

Se reporter également au blog dédié à l’œuvre de Jürgen Moltmann : L’Esprit qui donne la vie (bientôt renouvelé) : http://www.lespritquidonnelavie.com

Sur ce blog, plus particulièrement les articles suivants :

« Une théologie pour la vie » : http://vivreetesperer.com/?p=1917

« L’avenir inachevé de Dieu » : http://vivreetesperer.com/?p=1884

« Dieu vivant, Dieu présent, Dieu avec nous dans un monde où tout se tient » : http://vivreetesperer.com/?p=2267 « Le Dieu vivant et la plénitude de vie » : http://vivreetesperer.com/?p=2413

(2)             « La théologie de l’espérance », dans sa version allemande, est paru en 2004 et dans sa version anglaise en 2007.  Dans sa version française, il est paru au Cerf en 1970

(3)            Colloque organisé par Trinity Church (New York) : Love : The foundation of hope. A celebration of the life and work of Jürgen Moltmann and Elisabeth Moltmann-Wendel : 4 vidéos sur You Tube : A theology of hope : https://www.youtube.com/watch?v=0GBb8–Ic3I&t=354s      Theology of hope : critiques and questions :  https://www.youtube.com/watch?v=wqJYaKB9sFs&t=7s     The feminist response : https://www.youtube.com/watch?v=HXz4WDU6iyQ Theology of hope. The church and the world : https://www.youtube.com/watch?v=uWPKdlLDLgI&t=364s

(4)            Sur ce blog : « Vivants et morts, ensemble, en Christ ressuscité » : http://vivreetesperer.com/?p=2221

(5)            Jürgen Moltmann. De commencements en recommencements. Une dynamique d’espérance. Empreinte. Temps présent, 2012 Citation : p 109-110 Sur ce blog : http://vivreetesperer.com/?p=572