par jean | Oct 2, 2024 | ARTICLES, Société et culture en mouvement |
Si l’individualisme est une caractéristique marquante de notre société, une prise de conscience de ses effets négatifs est en cours. Le lien social est affecté. Les équilibres naturels sont menacés. En réaction, apparait la prise de conscience grandissante d’une vision relationnelle du monde (1). Dans cette perspective, on peut d’autant plus s’interroger sur la place de la coopération dans la vie sociale et le rôle qu’elle devrait y jouer. C’est dire combien la parution récente d’un livre intitulé : « Coopérer et se faire confiance » (2) nous parait importante. Cette approche nous est apportée par un économiste critique et innovant, Eloi Laurent, auteur de « Une économie pour le XXIe siècle. Manuel des transitions justes » (3). Ce rappel des vertus de la coopération intervient à une époque où le besoin de celle-ci se fait d’autant plus sentir : « A l’heure où la société se fragmente, Il ne semble plus possible de débattre, de se parler et d’être d’accord. Épidémie de solitude, monétisation à outrance de la santé, emprise numérique sur les relations humaines, dislocation du sens du travail etc. La crise de la coopération adopte des formes multiples ». Or, c’est bien à travers un renouveau de coopération que nous pouvons faire face aux maux qui nous assaillent et en attendre les bases d’une société plus juste. « Afin de faire face aux enjeux démocratiques et écologiques actuels, il est urgent d’imaginer de nouvelles formes de vie sociale, dégagées de l’emprise de l’économisme et du tout-numérique… Alors que la coopération humaine a été enfermée dans une acception trop restrictive et assimilée à la collaboration, Eloi Laurent détaille les leviers à activer pour régénérer nos liens sociaux et vitaux – condition indispensable pour fonder les bases d’une société qui prendrait soin des écosystèmes, comme des humains » (page de couverture).
Apprendre à coopérer. Savoir se faire confiance
Aujourd’hui, la coopération et en crise dans les trois sphères distinguées par Eloi Laurent : les liens intimes, les liens sociaux, les liens vitaux. Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment repenser la collaboration ?
« Il est très largement admis que l’être humain se distingue dans le monde vivant par son appartenance à une espèce collaborative, voire hypercollaborative » (p 12). Mais « la littérature savante préfère concentrer ses efforts de compréhension sur le « comment » de la coopération… Ce faisant, ces travaux négligent les « pourquoi » de la coopération. Pourquoi cherchons-nous sans cesse à nous associer à d’autres ? Quelle est alors notre motivation ? Quels sont les avantages espérés ? Questions existentielles et passionnantes ! ». (p 12).
Eloi Laurent analyse les définitions de la coopération par deux disciplines fondamentales : la biologie et la psychologie sociale. Et il en critique l’inspiration. En tant qu’économiste, il reconnait, dans leurs définitions, l’approche et les concepts économiques les plus simplistes et les plus naïfs concernant les comportements humains collectifs qui font de l’individu un calculateur rationnel qui ne peut être animé que par des motivations autres qu’immédiatement égoïstes » (p 13). L’auteur s’interroge sur la matrice de cet « économisme ». Et son regard se tourne vers la théorie darwinienne. « Il est frappant de constater à quel point le cadre conceptuel et le champ sémantique de la théorie darwinienne sont marqués par l’économisme : on y voit des ‘variations profitables’, du ‘travail’ de la sélection naturelle, de valeurs sélectives (‘fitness’) et enfin très directement de ‘l’économie de la nature’ (‘Tous les êtres vivants luttent pour s’emparer des places de ‘l’économie de la nature’) ». (p 15). Cependant, aux yeux d’Eloi Laurent, « le problème n’est pas, comme on le croit parfois, que les lois darwiniennes ne font aucune place à la coopération entre les êtres vivants, ni que ces lois ont été ultérieurement perverties par un ‘darwinisme social’, le problème est que les lois de l’évolution comme leur perfectionnement contemporain portent le sceau de l’utilitarisme économique. Autrement dit… Darwin a forgé et diffusé l’idée d’une « coopération calculatoire du vivant ». L’auteur perçoit là une influence de Malthus sur Darwin. A travers Malthus, Darwin adopte un cadre d’économie politique. « Influencé par l’économisme de son temps, Darwin a modelé les lois de la vie sur celles du marché » (p 17-18). Or, nous dit Eloi Laurent, il y a bien des méprises qui demeurent dans la manière de considérer la coopération. Encore aujourd’hui, « elle est comprise et présentée comme un calcul social (réalisé au moyen d’une analyse coût-bénéfice). On reconnait qu’au niveau des groupes, la stratégie de la coopération se révèle efficace. « Coopérer, dans cette perspective, consiste essentiellement à résoudre un problème avec efficacité. Or, comme le dit justement le pape François, dans l’encyclique Laudato si’, ‘le monde est plus qu’un problème é résoudre, c’est un mystère joyeux à explorer’ ».
Eloi Laurent nous présente une nouvelle approche : coopérer par amour et pour savoir. « La question principale qui m’intéresse ici est de savoir pourquoi l’on coopère et comment l’acte de coopérer s’articule au choix d’accorder sa confiance ». L’auteur rappelle sa définition de la capacité de coopérer comme « l’aptitude proprement humaine à une intelligence collective sans borne. On coopère parce que le commerce de l’intelligence humaine est un jeu à somme infinie dont les bénéfices sont incalculables. Je propose d’ajouter à la finalité de la coopération sa motivation profonde : on coopère pour savoir et par amour » (p 19).
Certes, « faire de l’amour la matrice de la coopération est périlleux à plus d’un titre » : risque de ramener la coopération à un sentimentalisme collectif, relative rareté de l’amour véritable. « Ces critiques sont légitimes, mais elles n’ont rien d’insurmontables. On peut d’abord affirmer que rien n’est plus sérieux que l’amour, à la racine de tous les comportements humains… En second lieu, loin d’être un idéal inatteignable, l’amour est une expérience familière et plurielle et c’est précisément sur la diversité des sentiments amoureux ancrés dans la vie quotidienne que repose la coopération humaine, de l’amour charnel à l’amour de la justice, de l’amour de la terre à l’amour de la planète, de l’amour de son métier à l’amour de ses enfants. L’amour, plus encore que la raison, est la chose au monde la mieux partagée : les humains dépourvus de la faculté de calculer sont doués de la capacité d’aimer » (p21).
L’auteur élargit sa définition de l’amour. : « l’amour est un élan affectif qui pousse à vouloir s’unir à autre que soi… Amour et connaissance ont partie liée sur plusieurs plans… Aimer, c’est vouloir connaitre intimement et connaitre suppose de partager ses sentiments » (p 21). Eloi Laurent conclut : « Mon hypothèse est que la coopération humaine ne repose pas sur un calcul plus ou moins rationnel en vue d’obtenir un gain identifié et circonscrit, mais sur un élan amoureux dont le but, la connaissance, est incertain au moment de s’engager. L’amour pluriel, qui est à mes yeux le ressort profond de la coopération n’exclut pas au demeurant le recours au calcul intéressé. Mais il est erroné de faire de l’amour une motivation subalterne dans les conduites coopératives, ou pire, de le réduire au rang d’instrument de l’intérêt économique ». Eloi Laurent appuie son propos en se référant à une figure pionnière de l’économie, Adam Smith. « Dans sa ‘Théorie de sentiments moraux’ (1759), Adam Smith – à rebours de la représentation courante que l’on se fait de lui – défend la centralité du concept de ‘sympathie’. Smith écrit : « L’intérêt propre n’est pas le seul principe qui gouverne les hommes – il y en a d’autres tels que la pitié ou la compassion par lesquels nous sommes sensibles au malheur d’autrui ». « C’est par l’exercice des facultés sympathiques dont tous les humains sont dotés que nous pouvons espérer atteindre collectivement une forme de consensus nécessaire à la vie sociale… De même, la confiance, y compris dans sa dimension la plus politique, prend avec Smith sa source dans l’affection » (p 23).
Eloi Laurent nous propose donc une manière de « concevoir plus concrètement une continuité entre l’amour, la confiance et la coopération ». Selon une distinction de Martin Luther King, il évoque les trois univers amoureux du Nouveau Testament : « éros, l’amour esthétique et romantique, ‘l’aspiration de l’âme au royaume du divin’ ; philia, l’amour intime et réciproque entre amis ; agapè défini comme une bienveillance compréhensive. Si l’on tente d’ordonner ces trois amours du proche au lointain pour cartographier l’amour pluriel, philia devient l’amour de proximité, éros, l’amour social et agapè, l’amour universel On peut alors vouloir définir trois sphères de coopération fondées sur ce tryptique amoureux :
° la sphère des « liens intimes » incluant les liens romantiques, les liens amicaux et les attaches familiales
° la sphère des « liens sociaux » incluant l’école, le travail, l’économie politique…
° la sphère des « liens vitaux », incluant les animaux, les plantes, les territoires et finalement la biosphère tout entière qui contient l’humanité » (p 24).
C’est bien une même force qui anime les trois sphères : « C’est l’amour qui est l’Atlas et l’Hermès de notre monde de liens » (p 25). Ainsi « les principes coopératifs appris dans le cadre de l’éducation familiale peuvent déborder dans d’autres sphères de la coopération (notamment celle des liens sociaux), de sorte qu’il y a une matrice commune aux comportements coopératifs, même s’ils s‘expriment et sont reconnus et sanctionnés de manière différente ». Ainsi peut-on reconnaitre de la coopération à tous les âges de la vie. L’auteur évoque « un véritable cycle de vie de la coopération ».
La coopération en crise
On peut décrire la vie sociale en terme de coopération. « La vie humaine est une existence en commun – une vie coopérative – à la source de laquelle expériences et institutions se mêlent. Parce qu’elle est valorisée par les individus qui en font l’expérience, la coopération se cristallise dans des institutions qui, à leur tour, favorisent son extension et son intensité. Les comportements coopératifs engendrent et propagent des attitudes coopératives qui façonnent des normes coopératives, se consolident en institutions coopératives, lesquelles encouragent et entretiennent en retour des comportements coopératifs ». Cependant ce cycle peut se dérégler. « Quand les institutions se dérèglent (par exemple, sous l’effet de la fraude fiscale, les violences policières ou de l’austérité imposée aux services publics), l’expérience amère de la défection alimente la défiance et peut aboutir, à l’extrême, à la sécession généralisée » (p 37). L’auteur considère qu’à la lumière des travaux existants, « l’humanité dans son ensemble et dans le temps long a évolué vers une coopération institutionnalisée. Mais il est tout aussi assuré que ces institutions de la coopération ne sont ni immuables, ni éternelles ». Ainsi assiste-t-on aujourd’hui dans certains pays à de profondes dégradations de ces institutions. Plus généralement, l’auteur estime que « nous faisons face actuellement « à une crise profonde de la coopération dont la particularité est d’être nourrie en même temps que masquée par des pratiques collaboratives de plus en plus répandues, sans cesse accélérées par les outils et les réseaux numériques » (p 38).
L’auteur distingue coopération et collaboration y voyant des états d’esprit très différents. « La collaboration, selon son étymologie, vise à « faire ensemble », à partager le plus efficacement possible le travail dans le but d’accroitre la production tout en libérant du temps de loisir… la coopération désigne étymologiquement une entreprise commune plus large et plus dense qui consiste à œuvrer ensemble » (p 28).
L’auteur établit cinq « différences décisives » entre coopération et collaboration.
« – La collaboration s’exerce au moyen du seul travail alors que la coopération sollicite l’ensemble des capacités humaines. Collaborer, c’est travailler ensemble tandis que coopérer peut signifier réfléchir ensemble, contempler ensemble, rêver ensemble…
– la collaboration est à durée déterminée tandis que la coopération n’a pas d’horizon fini. Collaborer, c’est mettre en commun son travail pour un temps donné. Coopérer, c’est se donner le temps plutôt que de compter et décompter le temps.
– La collaboration est une association à objet déterminé, tandis que la coopération est un processus libre de découverte mutuelle. Collaborer, c’est réaliser en un temps déterminé une tâche spécifique.
– La collaboration est verticale, la coopération est horizontale. Coopérer, c’est au contraire s’associer de manière volontaire dans une forme de respect mutuel.
– La collaboration vise à produire en divisant le travail tandis que la coopération vise à partage et à innover, y compris pour ne pas produire » (p 35-36).
L’auteur poursuit son propos en développant un portrait de la coopération à partir des cinq qualités précédemment décrites. « ces qualités étant interdépendantes et reliées entre elles. Ces qualités sont chacune et ensemble reliées à la confiance qui est à la coopération, ce que le bras est à la main ».
Cependant, coopération et collaboration ne sont pas exclusives. : « entre elles, se déploient toute une palette d’attitudes relationnelles… On peut, dans le cadre d’une même journée de travail, alterner des phases de collaboration et de coopération mais, si la collaboration prédomine, l’utilitarisme réciproque finira par s’appauvrir, puis gripper les interactions humaines » (p 31). L’auteur estime que cette distinction permet de comprendre que « la coopération et non la collaboration, est la véritable source de la prospérité humaine (la seconde est un moyen et un produit de la première) ».
On y voit aussi que le règne contemporain de la collaboration n’est pas sans entrainer des incidences négatives, notamment en masquent la crise de la coopération. Or « le temps de la coopération est la plus grande richesse des sociétés humaines… L’auteur mentionne l’enquête d’Harvard : « Ce sont les relations sociales qui expliquent le mieux la santé des participants sur la durée, en terme de longévité constatée comme de félicité déclarée » (p 33) (4).
Or, selon Eloi Laurent, « à partir de la fin du XVIIIe siècle, l’empire de la collaboration s’étend et celui de la coopération se racornit ». C’est l’allongement considérable du temps de travail. « On peut comprendre les grandes conquêtes sociales du XIXe et du XXe siècle comme autant de tentatives de regagner du temps libre, incluant le temps de coopération, sur le temps de collaboration… Mais l’avènement de l’emprise numérique voilà environ quinze ans s’est accompagné d’une rétraction importante de la coopération ». Eloi Laurent examine les incidences négatives de cette emprise numérique.
La crise actuelle de la coopération apparait dans la sphère des liens intimes, dans celle des liens sociaux, et dans celle des liens vitaux. On se reportera à cette analyse courte, mais dense. Notons, entre autres, une montée de l’isolement social avec de graves conséquences en matière de santé (p 43-46), la dérive de l’enseignement dans une « frénésie évaluatrice », une dégradation de la santé mentale, un constat que « l’hyper collaboration numérique n’a pas fait progresser les connaissances de manière décisive au cours des trois dernières décennies » (p 51) et, bien sûr, « l’instrumentalisation du monde vivant »
Régénérer la coopération
« L’élan amoureux et la soif de connaissances sont des instincts humains, mais leur traduction en modes coopératifs dépend de la qualité des institutions et de la justesse des principes qui les régissent.
Surgissent alors deux questions essentielles : Peut-on pratiquement mener une politique de coopération ? Et, si oui, est-il éthique de s’engager dans cette voie ? » (p 55). Eloi Laurent répond à ces deux questions par l’affirmative. Il met l’accent sur une libération du temps, du « temps pour la coopération ». « Le premier motif invoqué par les français pour expliquer la dégradation de leurs liens sociaux n’est-il pas le manque de temps ? » et il évoque le cas américain : « Dans les milieux de la santé publique aux Etats-Unis, pays en proie à une crise aiguë de désocialisation, un mot d’ordre a récemment émergé : ‘des liens dans toutes les politiques’ » (p 56).
Dans ce chapitre, Eloi Laurent évoque des pistes de régénération dans les trois sphères de la coopération ; c’est un texte dense, aussi, dans cette présentation, n’en évoquerons-nous que quelques points.
Dans le domaine de l’éducation, l’auteur évoque les méfaits d’une « ingénierie éducative qui promeut une standardisation des modes d’être au monde au service de la « performance sociale » des nations, autrement dit de la croissance économique » (p 59). En contre- exemple, il cite l’école maternelle française.
Dans le domaine de la santé, l’auteur nous fait part d’« une notion de santé coopérative qui est intuitive, tant les relations sociales agissent comme des amortisseurs de stress : tandis que le corps est soumis à des chocs à la fois physiques et psychiques, les relations sociales jouent le rôle d’anti-inflammatoires . Pouvoir parler de ses traumatismes anciens et récents avec quelqu’un, prendre conseil auprès d’autrui, partager ses tourments, sont autant d’adjuvants sociaux. A l’inverse, la solitude imprime le stress dans le corps et l’esprit, lesquels se dégradent progressivement quand l’isolement devient un enfermement. Indirectement, les relations sociales contribuent à former une chaine de santé humaine, car être aimé et aimer implique de prendre soin de sa santé et de celle des autres ». On débouche ici sur une autre conception de la médecine. « C’est pourquoi, face aux limites d’un système de soin exclusivement tourné vers le curatif, se développent des approches de santé communautaire (qui s’apparentent à des approches de santé coopérative) où les causes des pathologies et leur prévention, occupent une place essentielle ».
Si on en vient au travail, là aussi on fera appel à une approche coopérative. Sur un mode défensif, en contenant juridiquement l’emprise numérique (il s‘agit par exemple d’appliquer de manière stricte le droit à la déconnexion) et en relâchant la pression des indicateurs de performance. Sur un mode offensif, en ouvrant de nouveaux horizons de coopération sur le lieu de travail. L’auteur évoque le vaste champ de l’ ‘économie sociale et solidaire’. Rappelons également ici l’émergence d’ ‘entreprises humanistes et conviviales’ (5).
Évidemment, l’auteur aborde la pressante nécessité d’une approche coopérative dans le champ politique. C’est la question de la « revitalisation d’une démocratie en souffrance partout dans le monde, de la France à l’Inde, de l’Italie aux Etats-Unis » (p 65). C’est un texte dense auquel on se reportera. Nous avons apprécié l’attention de l’auteur concernant la vie des territoires : « Faire vivre des territoires de pleine santé ». Ainsi, la communauté des pays d’Uzes, dans le Gard, s’est engagée en septembre 2021 dans une démarche de « territoire de pleine santé »… La pleine santé peut être définie comme « un état continu de bien-être physique et psychologique, individuel et social, humain et écologique ». L’importance de cette définition est de bien souligner le caractère holistique de l’approche de la santé ; « de la santé mentale à la santé physiologique, de la santé individuelle à la santé collective, et de la santé de l’humanité à la santé planétaire. La pleine santé est donc une santé d’interfaces, de synergies, de solidarités » (p 69). Eloi Laurent propose également de « construire des coopérations territoriales écosystémiques. « Les frontières des territoires français qui se distinguent par leur nombre, leur diversité et la complexité de l’enchevêtrement de leurs compétences administratives, sont aujourd’hui juridiques et politiques. Or, les crises écologiques redessinent les logiques territoriales autour d’enjeux qui dépassent les attributions fonctionnelles… Les coopérations territoriales écosystémiques visent à rendre visibles et opératoires des espaces vivants… » (p 70).
Dans la ‘sphère des liens vitaux’, Eloi Laurent donne des exemples de situation où la coopération s’est imposée comme la préservation de la chouette tachetée dans les forêts du nord-ouest des Etats-Unis, des lois de protection ayant débouché sur une meilleure exploitation de la forêt (p 71-72)
Tant en ce qui concerne la transition écologique qu’en raison du présent système économique qui engendre une montée des inégalités, déséquilibrant ainsi la société, nous aspirons à une transformation profonde de la vie économique et sociale. Mais comment cette transformation peut-elle advenir ? Quelles sont les pistes de changement. Dans son livre : « Une économie pour le XXIe siècle », Eloi Laurent éclaire la voie d’une approche ‘sociale-écologique’ pour une transition juste (3). Cependant, conscient du désarroi social, nous nous interrogeons également sur la manière de faire société. C’est là qu’un autre livre d’Eloi Laurent vient éclairer un phénomène majeur : la coopération (2). Il nous apporte des analyses et des diagnostics. Si parfois nous pouvons nous interroger, ainsi sur l’attitude vis-à-vis du bilan d’internet, cette recherche est particulièrement éclairante. Bonne nouvelle ! Eloi Laurent nous démontre que la coopération est la résultante d’une dynamique humaine, une dynamique qui ne tient pas à un « calcul social », mais à une motivation profonde : recherche du savoir et manifestation de l’amour. Ainsi, si la coopération est un processus qui permet de remédier à des maux actuels et d’ouvrir des voies nouvelles, c’est aussi un état d’esprit en phase avec la confiance. Ce livre d’Eloi Laurent s’ouvre par une citation de Martin Luther King : « La haine paralyse la vie., l’amour la libère ».
J H
- Tout se tient : https://vivreetesperer.com/tout-se-tient/ Dieu vivant, Dieu présent, Dieu avec nous dans un monde où tout se tient : https://vivreetesperer.com/dieu-vivant-dieu-present-dieu-avec-nous-dans-un-univers-interrelationnel-holistique-anime/
- Eloi Laurent. Coopérer et se faire confiance par tous les temps. Rue de l’échiquier, 2024
- Eloi Laurent. Économie pour le XXIe siècle. Manuel des transitions justes. La Découverte,2023
- The good life. Ce que nous apprend la plus longue étude scientifique sur le bonheur et la santé : https://vivreetesperer.com/the-good-life/
- Vers un nouveau climat de travail dans des entreprises humanistes et conviviales : Un parcours de recherche avec Jacques Lecomte : https://vivreetesperer.com/vers-un-nouveau-climat-de-travail-dans-des-entreprises-humanistes-et-conviviales-un-parcours-de-recherche-avec-jacques-lecomte/
- Eloi Laurent. Coopérer et se faire confiance
Voir aussi :
Face à la violence, l’entraide, puissance de vie dans la nature et dans l’humanité : https://vivreetesperer.com/face-a-la-violence-lentraide-puissance-de-vie-dans-la-nature-et-dans-lhumanite/
La bonté humaine. Est-ce possible ? : https://vivreetesperer.com/la-bonte-humaine/
par jean | Avr 12, 2023 | Emergence écologique |
« Quand le loup habitera avec l’agneau »
Selon Vinciane Despret
Dans le contexte de la mutation actuelle qui ramène l’humanité au sein de la nature, des représentations humaines changent en profondeur. Ce changement de représentations, entre autres des femmes, des enfants, et, plus récemment, des animaux, traduit, à l’encontre des malheurs du siècle, une évolution en profondeur de la conscience humaine. Aujourd’hui, on constate un changement spectaculaire de la représentation des animaux. Vinciane Despret, à la fois philosophe et éthologiste, nous propose un récit engagé qui vient nous surprendre et nous étonner au sens le plus fort. Déjà auteur de livres pionniers sur ce sujet, elle nous offre une vision d’ensemble dans son ouvrage le plus récent : « Le loup habitera avec l’agneau » (1).
Certes, il est difficile de rendre compte d’une pensée qui est particulièrement subtile et mouvante, examinant telle proposition et son contraire, et refusant de s’arrêter à telle hypothèse pour en tester d’autres à la recherche d’un juste milieu. Cependant, cette intelligence attire, et, à sa suite, nous y voyons plus clair sur les méandres de la recherche en ce domaine et la manière dont elle sort aujourd’hui des schémas idéologiques du darwinisme social et du behaviorisme. Dépourvue d’expertise en ce domaine, cette présentation a seulement pour but d’attirer notre attention sur un changement majeur dans notre manière de considérer les animaux, et par suite les rapports entre le monde animal et le monde humain. Tout commence par un constat amplement rapporté sur la page de couverture :
« Les animaux ont bien changé au cours des dernières années. Les babouins mâles qui semblaient tellement préoccupés de hiérarchie et de compétition nous disent à présent que leur société s’organise autour de l’amitié avec les femelles. Les corbeaux qui avaient si mauvaise réputation nous apprennent que quand l’un d’eux trouve sa nourriture, il en appelle à d’autres pour la partager. Les moutons, dont on pensait qu’ils étaient si moutonniers, n’ont aujourd’hui plus rien à envier aux chimpanzés du point de vue de leur intelligence sociale. Et, nombre d’animaux qui refusaient de parler dans les laboratoires behavioristes se sont mis à entretenir de véritables conversations avec leurs scientifiques. Ces animaux ont été capables de transformer les chercheurs pour qu’ils deviennent plus intelligents et apprennent à leur poser enfin de bonnes questions. Et ces nouvelles questions ont, à leur tour, transformé les animaux ». Ainsi le changement de représentation des animaux intervient au carrefour du changement de mentalités des humains emportés dans une vision nouvelle et qui se départissent de leur égocentrisme et de leur esprit dominateur, et par suite des projections en ce sens sur les animaux, de fait manipulés, et de la reconnaissance d’une forme de créativité animale qui peut être encouragée par des attitudes nouvelles de la part des humains.
Autour des origines de l’homme
L’humanité s’inscrit dans le continuum du vivant et donc dans un rapport avec la vie animale. Elle en dérive selon la théorie de l’évolution élaborée par Darwin au XIXe siècle. Mais alors, on s’est interrogé sur l’origine de l’homme. « Les occidentaux vont chercher dans la nature celui qui sera leur ancêtre. Le primate non humain en sera l’élu » ( p 39). L’auteure examine comment Darwin a choisi cette option. Son projet a été de « repérer les éléments qui plaident pour la continuité des formes du vivant, pour en retracer l’histoire. Il faut trouver des similitudes et des différences qui permettent de retracer notre histoire selon un ordre cohérent avec l’idée de progrès. Il faut donc montrer que le singe qui deviendra le singe des origines nous ressemble suffisamment sous certains aspects, pour témoigner de la filiation. Or le singe n’est pas le seul en cause dans cette histoire de l’origine. Le sauvage est lui aussi convoqué à témoigner… Il doit se situer entre le primate et l’homme civilisé. Le primitif doit témoigner de son progrès par rapport au premier (le singe), et du progrès du second (l’humain) par rapport à lui-même » (p 45). Or, dans la culture à laquelle appartient Darwin, le sauvage de cette époque est mal famé. Darwin s’est tourné alors vers les primates. Et il perçoit chez eux une vertu : « la régulation de la sexualité – dont la jalousie du mâle devient la garantie » (p 49). Si d’autres représentations de l’animal étaient présentes dans cette culture, Darwin, après avoir beaucoup hésité, a choisi « un animal de conflit, de compétition, de guerre et de jalousie » (p 51). « On pourrait dire que ce mâle belliqueux mobilisé par une compétition sans fin autour des femelles est sans doute tout à fait dans la logique de la théorie darwinienne, puisque la sélection est fondée sur la compétition des individus » (p 44).
Au XXe siècle, ce modèle de la dominance des mâles a encore polarisé l’attention des primatologues dans leurs recherches. Mais depuis quelques décennies, cette approche dominante a été battue en brèche, notamment à travers l’engagement de femmes primatologues. A cet égard, le rôle de Jane Goodhall fut emblématique (2). Une toute autre conception de la vie sociale des primates est apparue.
Sur un autre registre, rappelons que Freud s’est inspiré de la conception darwinienne des origines humaines. « C’est autour d’un extrait de Darwin que la proposition freudienne de l’origine de toute l’histoire s’articule : « Des habitudes de vie des singes supérieurs, écrit Freud, Darwin a conclu que l’homme a lui aussi vécu primitivement en petites hordes, à l’intérieur desquelles la jalousie du mâle le plus âgé et le plus fort empêchait la promiscuité sexuelle » (p 42). Freud envisagera donc notre ancêtre comme « un mâle jaloux et belliqueux » (p 42) à partir duquel il construira un récit des origines, une vision mortifère que dénonce Jeremy Rifkin dans son plaidoyer pour l’empathie (3).
A la fin du XIXe siècle, un naturaliste russe réfugié en Angleterre pour des raisons politiques, c’est à dire pour son adhésion aux thèses anarchistes, Pierre-Alexandre Kropotkine conteste l’accent mis par Darwin sur la compétition des individus comme fondement de la sélection naturelle. Certes, nous dit l’auteure, cette contestation peut être imputée à différents motifs : la philosophie politique de Kropotkine, pour une part, mais aussi parce que la nature est différente en Russie. Mais cette critique se fonde sur une analyse de la vie animale très différente de celle de Darwin. Dans son livre de 1902, « l’Entraide, un facteur de l’évolution », Kropotkine interroge les thèses darwiniennes. Il ne perçoit pas chez les animaux, une lutte de tous contre tous, une compétition féroce, mais « au contraire, des preuves de soutien mutuel, d’amitié et de solidarité : nourrir l’étranger, adopter l’orphelin, aider l’autre en difficulté… (p 53) (4). Si la guerre entre les différentes espèces est un fait, il y a « tout autant ou peut-être même plus, du soutien mutuel, de l’aide mutuelle entre les animaux… Les primates ne contredisent pas ce modèle… On peut affirmer que la sociabilité, l’action en commun, la protection mutuelle et un grand développement de sentiments… caractérisent la plupart des espèces de singe » (p 54).
L’auteure met en valeur l’originalité de la pensée de Kropotkine. « Les singes à qui Darwin demande d’apporter les preuves de la sélection naturelle et de l’évolution viennent chez Kropotkine apporter leurs concours à un autre projet : celui de témoigner de l’évolution de la nature, mais cette fois en rompant avec le régime de la compétition. De la même manière que les primitifs semblent exiger, au fur et à mesure du temps et des recherches, une autre manière de les connaître, la nature enrôle Kroptkine dans une autre histoire » (p 63). Dans l’approche de Kropotkine, l’auteure fait reconnaître une proximité avec sa propre critique des schémas stéréotypés d’une méthode scientifique longtemps dominante. « Comment pourrait-on prétendre rendre compte de ceux qu’on ne se donne pas la peine de connaître et de comprendre ? Comment peut-on prétendre s’intéresser à ceux à qui on ne donne aucune chance de nous mobiliser ? Comment espérer construire un savoir fiable à propos de ceux à qui n’est laissée aucune possibilité de surprendre, d’étonner, de décentrer celui qui s’adresse à eux, et de raconter une autre histoire ? (p 62).
Pourquoi l’approche de Kropotkine a-t-elle été oubliée ensuite pendant des décennies ? Sans doute, sa biologie comme sa pensée politique, sont apparues à son époque, comme « exotique » par rapport à la culture dominante. « Il fut longtemps relégué aux oubliettes de l’histoire naturelle » (p 66). Mais, soixante-dix ans plus tard, les suspicions de Kropotkine réapparaissent dans la contestation du « rôle que l’on a fait jouer, dans l’histoire de nos origines, à un babouin belliqueux et jaloux : la critique de l’idéologie qui marque les mythes des origines ; le rôle décisif d’un nouvelle anthropologie dans la manière d’en interroger les acteurs ; la remise en cause des généralisations hâtives au départ de quelques espèces de primates choisies ; l’exigence d’une autre manière de poser les questions dans une perspective marquée par une conscience politique » (p 66).
Révéler le potentiel de l’animal
Et si nous interrogeons les animaux en les inscrivant dans nos questions, pourrait-on leur donner une chance de s’exprimer en nous instruisant ? Après s’être référé aux ouvrages de Darwin et de Kropotkine, Vinciane Despret nous introduit dans un livre original, trop vite oublié. Au milieu du XIXe siècle, « le naturaliste anglais, Edward Pett Thompson s’attela au superbe travail de mieux faire connaître les animaux à ses contemporains… dans son troisième et dernier ouvrage : « The Passions of animals », publié en 1851, les singes seront des acteurs privilégiés… » (p 68). « Le singes mis en scène par Thompson… ces singes justiciers, espiègles, manipulateurs d’outils, guerriers stratèges, menteurs impénitents ou rois de l’évasion, nous ressemblent. Le choix de ces histoires n’a rien de fortuit : d’abord, ces singes présentent des compétences que nous avons longtemps pensé être exclusivement les nôtres. Non seulement leur intelligence est stupéfiante, leur sens de la coopération édifiant, mais ils semblent aussi partager les mêmes émotions que les nôtres » (p 71). Cependant, l’ambition de Thompson va plus loin : « Ce n’est pas une simple démonstration de compétence qu’il s’agit d’élaborer. Il demande plus au singe : il lui demande certes de l’aider à construire la proximité – « comme il nous ressemble ! » – mais en y prenant la part la plus active possible, en témoignant de sa propre volonté de se conduire en humain » (p 72).
Une perspective évolutionniste implique une continuité entre le monde animal et l’humanité qui apparait à sa suite. Mais Thompson ne s’inscrit pas dans la théorie de l’évolution. Il est créationniste. « La chaine continue des « existants » est une chaine statique agencée telle quelle dès les premiers jours du travail divin ». Pourtant, dans ce contexte, depuis le XVIIe siècle, était apparue une certaine conception : « la théorie de la chaine du vivant ». On y remarqua des intervalles et « nombre de penseurs s’attelèrent à la tâche de les remplir en se mettant à traquer les ressemblances » (p 73-74). Il y donc, dès cette époque, une recherche des ressemblances. Mais, « ce n’est cependant pas dans cette perspective métaphysique que Thompson s’efforce de maximaliser les ressemblances ». Ici, « les singes ne sont mobilisés ni dans un problème de continuité d’une chaine statique, comme ils l’étaient jusqu’alors, ni dans un projet d’évolution comme ils le seront quelques années plus tard… ». C’est un autre projet que Thompson s’est efforcé de réaliser. « L’objectif de ce livre sera de collaborer à la promotion d’une meilleure estimation de la valeur et de l’utilité de la vie animale, en éveillant une attention adéquate et des sentiments de bonté pour les créatures animales, afin d’obtenir pour elles l’admiration et la protection qu’elles méritent » (p 75). Thompson va réfuter la manière dont la réussite des animaux est principalement attribuée à l’instinct. « Il ne s’agit pas de nier le rôle de l’instinct, mais de laisser, parallèlement à l’existence d’invariants, les possibilités pour la variabilité, et surtout pour le changement (p 77). « La critique de l’instinct est une pièce majeure… Si Thompson fait tant d’effort pour démonter ce vieux préjugé de l’instinct, ce n’est pas seulement parce que l’instinct fait de l’animal une sorte de mécanique aveugle… C’est parce qu’il empêche les animaux de changer ; ou plutôt, parce qu’il s’agit surtout d’un malentendu, parce qu’il empêche les hommes de penser que les animaux peuvent changer » (p 81).
Thompson « s’attaque à une autre préjugé : celui qui nous mène à hiérarchiser les animaux selon qu’ils soient domestiques ou sauvages ». Et de même, il conteste la préférence accordée aux herbivores par rapport aux carnivores jugés violents et cruels. Certains carnivores se laissent apprivoiser. « Les carnivores s’attachent à leurs gardiens ». « Les animaux sauvages sont en fait le plus souvent domesticables, pour une raison très simple : ils sont sociaux » (p 82). Thompson incite à une action d’apprivoisement, de domestication. « Ne laissons pas passer notre chance de les arracher à ce qui les rend sauvage ». « Cette chance est pourtant à la portée de notre main : C’est ce dont témoigne le miracle de l’apprivoisement de la hyène, celui des extraordinaires compétences des singes qui vivent en bonne entente avec l’homme et, plus généralement, le miracle de la socialisation des êtres. C’est le miracle de la domestication : faire émerger chez l’animal tout ce qui n’est qu’en puissance chez lui, ce qui tend à s’améliorer : la bonté, la douceur, la sociabilité. « Ils sont maintenant sauvages, mais quand les circonstances qui les contraignent à l’être changeront, la transformation morale deviendra un facteur naturel de la révolution intellectuelle et sociale que les prophètes hébreux prédisent » ( p 85). C’est ici qu’apparait le devenir à long terme et le fabuleux rêve de Thompson : accomplir ce que Dieu a promis : accomplir la plus vieille et la plus belle des prophéties, la prophétie d’Isaïe : « Le loup dormira avec l’agneau… et un petit enfant les conduira par la main » (p 85).
Vinciane Despret vient ici commenter le livre de Thompson et en montrer l’extraordinaire fécondité. A partir de cette prophétie, pourquoi ne pas « anticiper ? ». « Pourquoi ne pas donner à cette révolution annoncée par Esaïe ce qui est le destin de toutes prophéties : l’accomplir ? » (p 85). « Pourquoi ne pas nous transformer afin de pouvoir transformer les animaux ? La chance est à la portée de notre main : si nous nous transformons, si nous nous intéressons à eux, si nous cherchons avec patience tout ce qui n’attend que de s’actualiser, nous pourrons alors réaliser la prophétie » (p 86).
Et, en ce sens, c’est aussi modifier nos savoirs. « Les contraintes qui pèsent sur le savoir des hommes sont importantes. Le monde ne sera intéressant que si nous avons la chance de nous y intéresser. Il ne pourra être transformé que si nous acceptons de passer nous-mêmes par la transformation. Nous avons le monde que nos savoirs méritent » (p 87).Vinciane Desprez précise : si domestication, il y a, « l’arrachement à la nature n’a rien d’un détachement. Il s’agit plutôt d’une « socialisation » par laquelle les animaux entrent dans un monde qui s’efforce de se construire comme monde commun, et sont liés d’une manière nouvelle à ceux qui habitent ce monde… Emanciper, dans la perspective de Thompson, c’est libérer des mauvaises contraintes : ce n’est pas détacher, c’est attacher mieux. C’est trouver, comme le dit si joliment Bruno Latour, « dans les choses attachantes elles-mêmes, celles qui procurent de bons et durables liens ». Ce que Thompson propose en somme, c’est d’attacher mieux : les animaux aux hommes ; les hommes au monde, et le futur aux prophéties » (p 87). C’est une vision dynamique que Vinciane Despret exprime en ces termes : « Il faudra plus de savoirs et plus de pratiques pour créer un bon monde commun : celui dans lequel « le loup habitera avec l’agneau », celui dans lequel se trouvera, chez les enfants des hommes, quelqu’un pour les conduire par la main » (p 88).
Une manifestation nouvelle des animaux
Si la vision de Thompson est longtemps restée sans héritiers, au cours des toutes dernières décennies, le regard sur les animaux est en train de changer (4). Si les animaux ont été maltraités dans une économie industrielle, aujourd’hui, ils sont pris en considération à travers une sensibilité nouvelle. Et, dans la recherche psychologique, on assiste à un retournement spectaculaire des comportements à leur égard. Des lors, on découvre chez eux des qualités qui rejoignent celles que Thomson avait mis en valeur.
Vinciane Despret dresse un bilan. « Nous n’avons toujours pas été enrôlés par les animaux comme Thompson le souhaitait : l’élevage intensif, la disparition de nombreuses espèces, notre envahissement progressif de leurs territoire et, plus généralement le traitement infligé aux animaux témoignent de l’extension massive de contraintes qui ont rarement eu pour effet de « bien attacher ».
Mais des choses ont cependant changé. Certains d’entre nous sont en train d’inventer de nouveaux modes de communication, de nouvelles façons de penser le monde commun, de nouvelles habitudes, des enrôlements inédits. On retrouvera par exemple, du côté des mouvements antispécistes, les mouvements qui contestent le privilège accordé à l’humain, des héritiers tout-à-fait étonnants du projet de Thompson » (p 89).
Cependant, aujourd’hui, la démarche de certains chercheurs rejoint particulièrement l’inspiration de Thompson. « Pour construire la paix, et pour préserver leurs animaux, les éthologistes ont modifié certaines de leurs habitudes. Shirley Strum raconte ainsi que lorsque des bergers se sont trouvé confrontés au problème d’une trop grand prédation de leurs moutons, par les coyotes, des écologistes tentèrent l’expérience de dégouter les prédateurs en leur faisant ingérer une viande de mouton à laquelle avait été ajouté un vomitif puissant… Il s’agit bien de modifier les habitudes pour rendre la paix possible.
Ce qui a changé aussi et qui constituait un des ressorts du projet de Thompson n’a échappé à personne : certains animaux ont réussi à nous mobiliser dans de nouvelles histoires. Ils ont ainsi réussi, avec leur porte-parole humains, non seulement à nous intéresser, à nous donner envie de les connaître, mais aussi à actualiser des compétences inattendues, à être transformés, et à revenir en force depuis le temps où Thomson les convoquait dans ses histoires pour leur demander de nous surprendre… Le corbeau qui s’est lié avec le chien nous reviendra ces dernières années, dans les recherches de Bernd Heinrich… Les babouins qui s’organisent pour piller les jardins obligeront Shirley Strum à modifier ses pratiques… Elle les a « arraché à ce qui les contraignait à être ce qu’ils étaient », c’est-à-dire un problème pour les cultivateurs… Ceux qui ont été observés par Hans Kummer arriveront à convaincre ce dernier qu’il est leur berger » (p 91).
Longtemps, la culture dominante a fait opposition au projet de Thompson. « Tous ces animaux, corbeau amical, orang-outan organisé, singe menteur, babouin coopératif ont du attendre longtemps avant de revenir sur le devant de la scène, avant de réussir à mobiliser notre intérêt, avant que leurs compétences nous mènent à nous adresser à eux » (p 92). Une certaine conception de la science faisait obstacle. Marqués par « des ambitions de « faire science », les scientifiques s’obligeaient à renoncer à la tentation de chercher chez les animaux des traits qui les donnent comme semblables à nous » (p 94). Le « péché d’anthropomorphisme » était inacceptable pour la primatologie et la psychologie animale à cette époque (p 93). Et, d’autre part, l’extraordinaire ne pouvait être pris en compte dans des dispositifs adonnés à la répétition en vue de l’obtention d’une preuve (p 95). L’auteure nous relate ensuite la maltraitance à laquelle les animaux ont été soumis dans les laboratoires. Cependant, une nouvelle pratique scientifique a réussi à dépasser ces égarements. L’auteure nous ouvre la perspective d’une « éthologie » en devenir.
Une recherche respectueuse et ouverte à la nouveauté
Vinciane Despret nous fait part d’un renouvellement de la conception de l’éthologie. « L’éthologie, généralement science des comportements, y renoue avec son étymologie : « ethos », les mœurs, les habitudes ». L’auteure envisage donc l’éthologie comme « pratique des habitudes » (p 126). « En traduisant l’éthologie comme une pratique des habitudes, je peux définir ma recherche comme l’exploration de l’agencement de ces habitudes. Comment les habitudes des chercheurs et celles de leurs animaux ont-elles constitué, les uns pour les autres, des occasions de transformation ? » (p 126). En examinant les habitudes des chercheurs, l’auteur en vient à célébrer « les réussites, lisibles dans les transformations les plus intéressantes dont leurs recherches témoignent : « la politesse de faire connaissance ». Je peux, à la suite de Shirley Strum, définir cette politesse comme l’exigence de ne pas construire un savoir « dans le dos » de ceux à qui elle adresse ses questions. Ainsi Vinciane Despret envisage « l’éthologie qui l’intéresse comme « une pratique polie des habitudes ». « Pour rendre compte du travail des éthologues les plus polis, je peux, comme ils le font pour leurs animaux, chercher « ce qui compte pour eux » (p 126).
Ainsi, dit-elle s’intéresser aux histoires très diverses des éthologistes dans la relation avec leurs animaux. Elle nous rapporte différentes histoires. Par exemple, elle revient sur la recherche concernant les primates. Elle y constate « un regain de politesse de la part des chercheurs ». Les primatologues ont décidé « de s’intéresser à ce qui intéresse ceux qu’ils interrogent ». « Ils ont été enrôlés par les problèmes de ceux à qui ils adressaient leurs questions» (p 136). Une histoire exemplaire fut celle de Jane Goodhal auprès des chimpanzés de Gombé et trouvant chez l’un d’entre eux, David Greybeard, non seulement une personnalité créative, mais aussi « un allié médiateur lui enseignant les règles de politesse et d’hospitalité » (p 142-143) (2).
Vinciane Despret a trouvé chez le philosophe américain William James un accompagnateur dans son approche de recherche. « Cette vertu de l’action pratique que je propose de cultiver sous la forme de « juste milieu », et qui désigne dans ce que j’essaie de faire, une des manières de répondre à l’exigence de politesse du « faire connaissance », me fait en fait rejoindre un des philosophes les plus « polis » de notre tradition : le philosophe William James » (p 137). L’auteure nous dit en quoi elle se trouve confortée par cette philosophie. « Nous ne devons pas nous contenter de chercher chez le seul sujet connaissant les conditions qui rendent possible cet événement : « connaître ». Nous devons interroger aussi et surtout, les possibilités d’être connu dans ce qui se donne à connaître… Nous saisirons que « ce qui réellement existe, ce ne sont pas les choses faites, mais les choses en train de se faire ». (p 138). « Pour bien connaître, « Placez-vous au point de vue du faire à l’intérieur des choses » (p 140). Et, « connaître, ce n’est pas traduire comment nos idées sont pensées, mais comment elles nous font penser ». « Connaître, c’est explorer un régime d’autorisation et de « rendre capable » (p 148). Au total, Vinciane Despret nous invite à explorer « la manière dont les animaux se présentent comme participants actifs dans la constitution de ce qui peut compter comme savoir scientifique : la manière dont ils font faire des choses à leurs chercheurs ». Comme l’écrit si justement, Donna Haraway, « du point de vue des projets des biologistes, les animaux résistent, rendent capables, perturbent, engagent, contraignent et exhibent. Ils agissent et signifient ».
Vinciane Despret nous apprend dans ce livre à envisager de multiples points de vue, de multiples propositions qui se côtoient pour trouver un chemin, un dépassement à travers les oppositions. C’est une école de pensée. Et elle aborde ici la grande question des origines de l’humanité et des rapports entre l’humanité et le monde animal. Les idées à ce sujet ont beaucoup évolué au cours de ces deux derniers siècles. Au cours des toutes dernières décennies, un tournant est apparu : dans des formes diverses, la découverte d’une conscience animale et une reconnaissance progressive de la personnalité des animaux. Il y a là un mouvement culturel de grande ampleur (4). Les éthologues et les primatologues, échappent peu à peu aux préjugés contraignants auxquels ils voulaient soumettre les animaux. L’humanité perçoit de plus en plus aujourd’hui qu’elle s’inscrit dans un continuum avec le monde animal. Elle n’échappe pas à la nature, mais en fait partie. Cependant, nous ressentons aujourd’hui les tourments qui affectent le monde. Nous nous rappelons ici un texte de Paul selon lequel « la création gémit dans les douleurs de l’enfantement » (Épitre aux Romains). Cependant, dans une perspective chrétienne, en Christ, il y a bien un mouvement en cours vers une terre nouvelle dans la perspective des prophéties bibliques dont fait partie le texte d’Esaïe : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du cabri, le veau et le jeune lion mangeront ensemble. Un petit garçon les conduira » (Esaïe 11.6-10). On peut envisager la montée de la conscience unifiante qui apparaît aujourd’hui, cette exigence de respect et de compréhension avancée par Vinciane Despret comme une étape. Et c’est le terme ‘préfiguration’ qui nous vient à l’esprit.
J H
- Vinciane Despret. Le loup habitera avec l’agneau. Nouvelle édition augmentée. Les empêcheurs de tourner en rond, 2020
- Jane Lindall : une recherche pionnière sur les chimpanzés, une ouverture spirituelle, un engagement écologique : https://vivreetesperer.com/jane-goodall-une-recherche-pionniere-sur-les-chimpanzes-une-ouverture-spirituelle-un-engagement-ecologique/
- Vers une civilisation de l’empathie. A propos du livre de Jérémie Rifkin : https://www.temoins.com/vers-une-civilisation-de-lempathie-a-propos-du-livre-de-jeremie-rifkinapports-questionnements-et-enjeux/
- Nicole Laurin. Les animaux dans la conscience humaine. Questions d’aujourd’hui et de toujours. Théologiques, 2002 : https://www.erudit.org/fr/revues/theologi/2002-v10-n1-theologi714/008154ar/
par jean | Juin 3, 2012 | ARTICLES, Expérience de vie et relation |
La bonté humaine. Est-ce possible ?
La recherche et l’engagement de Jacques Lecomte.
Quel est notre regard sur l’homme, sur l’humanité ? Comment nous représentons-nous les êtres humains ? Plutôt négativement ou plutôt positivement, plutôt avec méfiance ou plutôt avec confiance ? L’orientation de nos représentations va influer sur nos comportements.
Pour certains, l’homme est plutôt mauvais. Le jugement est sévère. L’attention se porte principalement sur le mal qu’il engendre ou a engendré. Cette condamnation se manifeste dans des théories philosophiques ou religieuses, et jusque dans des approches qui se veulent scientifiques. Dans la vie quotidienne elle-même, une critique généralisée prévaut. Elle débouche sur le cynisme. La défiance l’emporte. Ce pessimisme engendre démobilisation et absence d’espoir.
Pourquoi ce livre,
Bien sûr, dans la réalité humaine, les opinions ne sont pas aussi tranchées, mais il y a bien des orientations dominantes. Le choix que nous faisons en la matière ne relève pas seulement de notre réflexion. Il a des implications majeures pour nous-même et pour les autres. Ainsi, le livre de Jacques Lecomte intitulé : « La bonté humaine » (1) nous concerne tous. Pour certains, un tel énoncé est presque une provocation. Ils n’y voient qu’idéalisme, voire une idéologie opposée. Pour d’autres, attentifs à voir la bonté autour d’eux, ce titre répond à une attente. De fait, l’auteur nous apporte un éclairage, car il s’appuie sur une approche scientifique pour mettre en lumière : « altruisme, empathie, générosité » dans les comportements humains.
Il nous explique comment il a été amené à écrire ce livre : « Lorsque j’ai parlé autour de moi de ce livre que j’étais en train d’écrire, cela n’a laissé personne indifférent. J’ai globalement suscité deux sortes de réactions. Certaines personnes étaient très enthousiastes… D’autres étaient nettement plus critiques ; « Ah oui, je vois… Vous êtes du genre rousseauiste. Vous ne croyez tout de même pas au mythe du bon sauvage… » (p 10). « Au départ, mon objectif, en écrivant cet ouvrage, était simplement de rééquilibrer la perspective négative souvent exprimée sur l’être humain, en montrant l’autre facette, plus positive. Plus j’avançais dans mes lectures, plus je constatais que le fond de bonté est davantage constitutif de notre être que la tendance à la violence et à l’égoïsme » (p 298).
Jacques Lecomte est docteur en psychologie, chercheur et universitaire, président de l’association francophone de psychologie positive. Son ouvrage repose sur des centaines d’études scientifiques et de très nombreux témoignages. En repoussant à la fois une conception exagérément pessimiste, et une conception exagérément optimiste, l’auteur plaide pour une conception « optiréaliste » : « L’individu ayant une propension fondamentale à la bonté, mais pouvant également se tourner vers la violence, par manque existentiel, il convient de faciliter les situations susceptibles de faire émerger le meilleur de chacun tout en étant lucide sur le fait qu’aucune société ne peut transformer radicalement les individus. Chacun a sa part de responsabilité : les individus comme les institutions » (p 299).
Quel cheminement ?
Le livre se développe en deux temps.
Dans la première partie, l’auteur décrit et explique des situations où l’on s’attendait à ce que la violence et le chacun pour soi dominent alors que c’est le contraire qui se produit : des personnes en sauvent d’autres au risque de leur vie ; des individus violents changent radicalement d’orientation après avoir rencontré des personnes qui ont su reconnaître leur fond de générosité ; d’autres pardonnent des actes de grande violence dont ils ont été victimes… Nous trouvons une description de réalités humaines que nous recevons avec admiration, comme la manière dont beaucoup de juifs ont été sauvés en France durant la seconde guerre mondiale ou encore un phénomène moins connu, mais tout aussi remarquable, comme la fraternisation qui s’est manifestée à certains moments entre les deux camps opposés dans les tranchées de la « grande guerre ». Nous avons lu avec émotion les récits et les témoignages qui abondent dans ces chapitres et qui permettent à l’auteur de nous proposer des réflexions de grande portée. L’une d’entre elles, par exemple, nous invite à considérer que non seulement le pardon est possible, mais que les criminels peuvent s’amender.
Dans la seconde partie, Jacques Lecomte aborde les fondements de ce qui constitue l’être humain à partir d’un ensemble de disciplines : la psychologie du bébé et du jeune enfant, mais aussi la primatologie (l’étude des singes primates) et l’anthropologie (tout particulièrement, l’étude des peuples premiers). D’autres données sont issues de deux disciplines en plein essor : la neurobiologie et l’économie expérimentale. « Une partie importante de ces recherches a été réalisée à partir des années 2000. Autrement dit, je n’aurais pas pu écrire un ouvrage aussi documenté, il y a seulement dix ans » (p 12).
Les nouvelles approches scientifiques.
Effectivement, plusieurs approches convergent dans la mise en évidence d’un potentiel humain.
La psychologie des bébés et des jeunes enfants est, à cet égard, tout à fait révélatrice. « Depuis les années 1980, et plus encore depuis les années 2000, une quantité impressionnante de recherches nous permettent de mieux connaître le fonctionnement relationnel du bébé. Il est génétiquement prédisposé à communiquer très tôt avec autrui et à manifester de l’empathie » (p 224). Ainsi, quelques heures après sa naissance, le bébé commence à entrer en connexion avec ceux qui l’entourent. « Dès sa toute petite enfance, le bébé n’est pas seulement réceptif à l’univers humain qui l’entoure, mais également capable d’amorcer la communication en « espérant » que les autres humains vont réagir à son comportement » (p 227). On peut parler d’ « intersubjectivité innée » selon laquelle le nourrisson naît avec une conscience réceptive aux états objectifs des autres personnes. D’autres observations montrent que les jeunes enfants sont naturellement altruistes. Ils aiment aider. Et de même, ils manifestent naturellement de l’empathie. En avance sur son temps, une grande éducatrice, Maria Montessori (2), avait perçu très tôt le potentiel de l’enfant. Aujourd’hui, la recherche appuie une vision positive de l’éducation. « On a longtemps cru que les pratiques éducatives destinées à développer la gentillesse avaient pour but d’inhiber les tendances égoïste de l’enfant et les remplacer par des attitudes altruistes. Mais les choses ne se passent pas du tout de cette manière. En fait, l’éducation s’appuie sur une prédisposition innée à l’altruisme chez l’enfant, elle développe l’altruisme (ou le réduit), elle ne le crée pas » (p 229).
Deux chapitres portent sur les origines de l’humanité. À chaque fois, l’auteur montre un changement majeur dans les représentations dominantes. Ainsi, dans le passé, certains anthropologues ont pu considérer les ancêtres de l’homme, les hominidés, comme des « bêtes de proie ». C’est la théorie du « grand singe tueur ». Or les recherches actuelles sur les singes montrent que « les relations sociales des primates sont essentiellement pacifiques et coopératives ». Dans ses recherches, le primatologue, Frans de Waal, a mis en évidence chez les primates un potentiel altruiste au point qu’il a pu écrire récemment à leur sujet un livre au titre éminemment significatif : « L’âge de l’empathie. Leçons de la nature pour une société solidaire » (3).
Parallèlement, il y a également un changement d’orientation dans l’anthropologie. Jacques Lecomte consacre un chapitre à cette évolution : « De l’accent sur un « peuple féroce » imaginaire à l’étude de peuples plutôt pacifiques ».
Un nouvel horizon s’est ouvert récemment à travers les découvertes de la neurobiologie : « Notre cerveau est prédisposé à l’amour, la coopération et l’empathie ». Ainsi, l’auteur rapporte le rôle d’une hormone, « l’ « ocytocine », qui favorise l’empathie et la générosité. Les centres de récompense mis en évidence dans le cerveau sont activés par le plaisir de souhaiter du bien aux autres au point que des équipes de chercheurs se sont « intéressées à une forme de méditation, appelée « méditation bonté » qui vise à augmenter le sentiment d’affection et d’attention envers soi et envers autrui. Assise dans une position relaxée, la personne pense positivement à quelqu’un qu’elle apprécie. Elle élargit ensuite ces sentiments. On observe en retour de multiples effets bénéfiques… Ses relations avec les autres s’améliorent ainsi que sa santé physique et psychique… » (p 255).
Il y a également la mise en évidence d’un potentiel d’empathie chez l’homme. Les observations psychologiques peuvent maintenant se fonder sur une découverte récente de la neurobiologie, celle des « neurones miroirs ». « Ces cellules nerveuses s’activent non seulement quand un individu accomplit une action, mais quand il voit un autre individu la réaliser… Elles nous permettent non seulement de reconnaître et de comprendre le sens des actions d’autrui (empathie cognitive), mais également ce que ce dernier ressent (empathie émotionnelle » (p 262).
Jacques Lecomte consacre enfin un chapitre à l’économie expérimentale. Les recherches actuelles menées dans cette discipline toute récente montrent qu’on ne peut fonder les sciences économiques sur une conception étroite de l’être humain appelé « homo oecomenicus » qui serait essentiellement individualiste, rationnel et égoïste. Pendant longtemps, la pensée économique dominante a été peu ouverte à l’expérimentation. « Mais, depuis une vingtaine d’années, l’économie expérimentale est en plein essor. Ce courant de recherche a clairement montré que les individus fondent leurs décisions sur la coopération, la confiance, le sentiment de justice et d’empathie plutôt que sur l’égoïsme intéressé. Ce qui est exactement à l’opposé des prédictions des théories économiques officielles » (p 277). Malheureusement, « les convictions des économistes néoclasssiques fonctionnent souvent comme des « prophéties autoréalisatrices ». Elles deviennent « vraies » par le simple fait de se diffuser dans la population » (p 290). En regard de cette idéologie, l’auteur se propose de montrer dans un prochain ouvrage « qu’une économie fondée sur la confiance en autrui et sur la coopération fonctionne plus efficacement qu’une économie fondée sur la compétition et la cupidité ». En réhabilitant « les valeurs fondamentales », il ouvre ainsi pour nous un horizon.
Un nouvel horizon.
La manière de percevoir l’orientation de l’être humain vers le bon ou le mauvais est une représentation qui s’inscrit dans l’histoire des mentalités et dans l’évolution des cultures. On constate autour de nous des perceptions très différentes à ce sujet. « Pourquoi certains croient-ils si fort à la méchanceté humaine ? ». L’auteur examine successivement le rôle des média, notre propre fonctionnement psychologique, la culture, l’imprégnation idéologique. Le lecteur trouvera dans ce chapitre des éléments de réponse.
La perception de la positivité et de la négativité de la personne humaine s’inscrit elle-même dans un climat social et culturel. Ainsi d’après les enquêtes internationales, le pessimisme est plus fort en France que dans d’autres pays comparables. La défiance est présente. À la question : « En règle générale, pensez-vous qu’il est possible de faire confiance aux autres ou que l’on n’est jamais assez méfiants », 21 % des français estiment que l’on peut faire confiance, contre 66 % en Norvège et en Suède. Sur 26 pays étudiés, la France se trouve au 24è rang » (p 325) (4).
Si la réponse à la question d’une prédisposition de l’homme au bien ou au mal est influencée par la manière de percevoir la vie sociale, elle s’inscrit également dans le temps. Ainsi, on peut émettre l’hypothèse d’une relation entre l’agressivité, la violence, la répression correspondante d’autre part, les frustrations engendrées par la faim, la maladie, la misère d’autre part. Si le bonheur apparaît comme une idée neuve en Europe au XVIIIè siècle, il y a bien un rapport avec une amélioration des conditions de vie.
Il y a une influence réciproque entre les mentalités et les visions du monde. Ainsi, en théologie, « la conception du péché originel, qui signifie que chaque être humain naît avec un penchant fondamental au mal », apparaît dans le contexte d’une Eglise qui reprend et poursuit le règne impérial. Elle se répand à partir des écrits d’Augustin d’Hippone (saint Augustin) et elle va conditionner les mentalités tout au long de la chrétienté. Or, selon Georges Minois, auteur d’un ouvrage de référence sur ce sujet, « l’idée d’une chute primordiale dont tous les hommes partageraient la culpabilité est absente de l’Ancien Testament et des Evangiles. C’est une création tardive de théologiens qui voulaient renforcer l’édifice doctrinal » (p 327). Il y a donc des interrelations entre les idéologies et les représentations. Ainsi, au XXè siècle, les sciences humaines ont elles-mêmes été imprégnées par des idées selon lesquelles l’homme se caractérise par l’égoïsme et une propension à la violence. Dans ces chapitres sur l’anthropologie, la primatologie, la psychologie, Jacques Lecomte montre combien certains auteurs ont écrit dans ce sens au point que leurs conclusions apparaissent aujourd’hui comme caricaturales. À cet égard, l’idéologie matérialiste de Freud a projeté sur l’enfant des représentations extrêmement négatives. « L’enfant est absolument égoïste. Il ressent intensément ses besoins et aspire sans aucun égard à leur satisfaction, en particulier face à ses rivaux, les autres enfants » (p 230). À cet égard, on se reportera également à l’analyse circonstanciée de Jérémie Rifkin dans son livre « Vers une civilisation de l’empathie » , il montre comment pendant plusieurs décennies, la pensée de Freud a handicapé le développement de la psychologie de l’enfant.
Vers un nouveau paradigme…
Aujourd’hui, dans la crise que nous traversons, on perçoit, en arrière plan, une grande mutation. Mais si les menaces sont bien présentes, il y a aussi des prises de conscience qui suscitent des actions. Et ces prises de conscience peuvent s’inscrire dans une transformation de la vision du monde comme c’est le cas dans le domaine de l’écologie. On peut aller plus loin dans l’interprétation ; au delà de la réaction à la menace, n’y aurait-il pas une émergence, l’anticipation d’un autre avenir ?
La revue « Sciences humaines » a publié récemment un dossier sur « le retour de la solidarité : empathie, altruisme, entraide ». La responsable de ce dossier, Martine Fournier, note un changement dans les préoccupations et les orientations (5). Cette évolution est internationale comme en témoigne l’ouvrage de Jérémie Rifkin : « Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Vers une civilisation de l’empathie » (6).
Le livre de Jacques Lecomte sur « la bonté humaine » s’inscrit dans le même mouvement. Ainsi peut-il évoquer : « Un changement de paradigme porteur d’implications sociales et politiques » (p 295). « Ce nouveau millénaire voit se réaliser sous nos yeux ce que Thomas Kuhn appelle une révolution scientifique, c’est-à-dire une période historique exceptionnelle au cours de laquelle se modifient les convictions des spécialistes. » Le changement s’accélère. « Une partie importante des découvertes citées dans ce livre ont été faites depuis les années 2000. Conclusion : les théoriciens de l’homme égoïste et violent sont des gens du passé, du siècle et même du millénaire passé » (p 297). Une vision nouvelle est en train d’apparaître.
En commentaire : une esquisse de réflexion spirituelle.
On observe parallèlement des transformations profondes dans la vie spirituelle et religieuse.
Un chercheur britannique, David Hay, a pu définir la spiritualité comme « une conscience relationnelle » avec Dieu, la nature, les êtres humains et soi-même (7). Dans le même mouvement, des recherches récentes ont mis en évidence la spiritualité des enfants (8). Tout ceci est en cohérence avec les études que nous venons de mentionner.
Par rapport aux séquelles d’un héritage, celui d’une théologie répressive centrée sur le péché originel, dont on mesure aujourd’hui les conséquences négatives, nous sommes appelés à revenir tout simplement à l’enseignement de Jésus au cœur duquel se trouve l’amour, le pardon, le non jugement. « Que votre lumière luise ainsi devant les hommes afin qu’ils voient vos bonnes œuvres, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux » (Mat 5. 16). Cette parole de Jésus ne signifie-elle pas que non seulement ceux qui le suivent sont appelés à être bons, mais qu’il y a chez les hommes une capacité de reconnaître ce qui est bon parce que, à leur mesure, ils ont déjà une expérience de ce que cela signifie, et que dans le même mouvement, ils peuvent entrer dans ce courant de vie jusque dans la louange et la reconnaissance de la bonté de Dieu. Ainsi, les disciples de Jésus sont appelés à permettre la reconnaissance de ce qui est bon : prédisposition à la bonté ou manifestation de celle-ci.
Des théologiens comme Jürgen Moltmann nous aident à percevoir aujourd’hui l’œuvre de l’Esprit de Dieu à la fois dans la transcendance et dans l’immanence, ce qui germe et grandit dans la création. En Christ mort et ressuscité, une nouvelle création est en marche et Dieu nous appelle à l’espérance. Par rapport à la théorie classique de l’évolution qui procède à partir des seuls évènements du passé, Moltmann montre une dynamique où nous anticipons un avenir qui se manifeste déjà. Il a exprimé cette pensée dans plusieurs livres, mais il y revient, en termes très accessibles, dans un ouvrage tout récent paru en 2012 : « Ethics of hope » (Une éthique de l’espérance) (9). Ainsi écrit-il : « Le concept de l’évolution nous permet de comprendre comment ce qui existe aujourd’hui s’est réalisé, mais non comment cela aurait pu être et peut aujourd’hui devenir possible » (p 125). Et il met en évidence les théories nouvelles de l’émergence. « Il y a dans l’histoire de la nature des processus dans lesquels de nouveaux ensembles, de nouvelles formes émergent… Dans le jeu du hasard et de la nécessité, il y a une tendance vers des formes de plus en plus complexes… » (p 126). Cette tendance a été désignée comme une auto organisation de l’univers (self-organisation) ou « une auto organisation de la vie »… L’interprétation théologique ne contredit pas cette perspective. Au contraire. Elle donne à cette idée une profondeur nouvelle à travers l’idée d’une « auto transcendance » (Karl Rahner) sur la base de l’immanence et de la transcendance de l’Esprit Divin » (p 126). Dans ce grand mouvement, « l’Esprit de Dieu libère et unit en anticipant la nouvelle création ». Puisque l’humanité participe à cette dynamique, elle ne va pas s’aligner sur la sélection naturelle ou la lutte pour l’existence, mais au contraire mettre en avant le principe de la coopération. Ainsi Moltmann met en évidence les recherches qui se développent aujourd’hui, comme par exemple la découverte des neurones miroirs. Déjà, dans son livre : « Dieu dans la création (10), Moltmann avait écrit : « L’essence de la création dans l’Esprit est par conséquent la « collaboration » et les structures manifestent la présence de l’Esprit dans la mesure où elles font connaître « l’accord général » (p 25). « Etre vivant signifie entrer en relation avec les autres. Vivre, c’est la communication dans la communion » (p 15).
On pourrait reprendre ici la pensée de Teilhard de Chardin : « Tout ce qui monte, converge ». Ici, une théologie innovante entre en phase avec les transformations qui se manifestent dans un courant de pensée et qui inspirent Jacques Lecomte lorsqu’il évoque un nouveau paradigme. Son ouvrage sur « la bonté humaine » nous introduit dans une vision en plein devenir. Ce livre est passionnant, émouvant. Il ouvre des voies nouvelles qui vont au delà des relations interpersonnelles puisqu’elles tracent également un chemin pour des transformations sociales à travers le projet de l’auteur d’écrire un livre pour une nouvelle manière d’envisager l’économie. Cette lecture éveille espoir et dynamisme.
J H
(1) Lecomte (Jacques). La bonté humaine. Altruisme, empathie, générosité. Odile Jacob, 2012.
(2) Montessori (Maria). L’enfant. Desclée de Brouwer, 1936 (édition originale).
(3) De Waal Frans). L’âge de l’empathie. Leçons de nature pour une société plus solidaire. Les liens qui libèrent. 2010.
(4) Un article à ce sujet : « Défiance ou confiance. Quel style de relations ? Quelle société ? » http://www.temoins.com/culture-et-societe/societe/345-jean-hassenforder-defiance-ou-confiance-.html
(5) Le retour de la solidarité. Dossier animé par Martine Fournier, p 32-51, in : Sciences Humaines, N° 223, février 2011. Voir sur ce blog : « Quel regard sur la société et sur le monde ? » https://vivreetesperer.com/?p=191
(6) Rifkin (Jérémie). Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Vers une civilisation de l’empathie. Les liens qui libèrent, 2011. Voir sur ce blog : « La force de l’empathie » http://www.vivreetes.com/?p=137 et, sur le site de Témoins : « Vers une civilisation de l’empathie » http://www.temoins.com/recherche-et-innovation/etudes/816-vers-une-civilisation-de-lempathie-a-propos-du-livre-de-jeremie-rifkinapports-questionnements-et-enjeux.html
(7) Hay (David). Something there. The biology of the human spirit. Darton, Longman, Todd, 2006. Voir sur ce blog : « Expériences de plénitude » https://vivreetesperer.com/?p=191. Sur le site de Témoins : « La vie spirituelle comme une conscience relationnelle » http://www.temoins.com/recherche-et-innovation/etudes/672-la-vie-spirituelle-comme-une-l-conscience-relationnelle-r.html?showall=1
(8) Sur ce blog : « l’enfant, un être spirituel » https://vivreetesperer.com/?p=340 Sur le site de Témoins : « Découvrir la spiritualité des enfants. Un signe des temps » http://www.temoins.com/recherche-et-innovation/etudes.html
(9) Moltmann (Jürgen). Ethics of hope. Fortress Pres, 2012
(10) Moltmann (Jürgen). Dieu dans la création. Traité écologique de la création. Cerf, 1988. Voir sur le blog : « L’Esprit qui donne la vie : « Dieu dans la création » http://www.lespritquidonnelavie.com/?p=766
par jean | Mai 1, 2023 | Expérience de vie et relation |
…care permet d’entrevoir des sociétés fondées sur l’attention et l’entraide, l’intelligence collective aussi plutôt que sur la performance et la compétition. Cette responsabilité est éminemment porteuse d’émancipation et de créativité….
par jean | Déc 5, 2024 | Vision et sens |
Une entraide spirituelle. Accompagner dans l’amitié, l’écoute et la prière
J’ai commencé tout naturellement à prier avec telle ou telle personne que je voyais en difficulté.
Je ne me contentais pas de dire devant sa détresse « bon courage » ou « allez, ça ira mieux demain ». C’est immédiatement que je proposais de prier en disant : « J’ai découvert que Dieu s’intéresse à chacun de nous. Jésus est venu guérir et libère. Il est ressuscité, toujours vivant. Il agit encore aujourd’hui par l’Esprit-Saint ».
J’ai été encouragée à continuer grâce à ceux et celles qui ont eu la bonté de me dire qu’ils ont reçu une réponse positive à notre prière commune. J’aurais dû noter toutes ces réponses, les petites comme les grandes, car on oublie vite que Dieu est beaucoup plus agissant que l’on ne le croit.
S’il arrive qu’il n’y ait pas d’exaucement direct à la prière, il est alors bon de chercher où se situe l’obstacle. Je me refuse de laisser tomber l’intéressé dans un désarroi encore plus grand car, en plus de son problème, il est maintenant affecté par la culpabilité de ne pas avoir la faveur de son Dieu.
Ainsi, j’ai été appelée à faire de plus en plus souvent un bout de chemin avec la personne blessée qui se trouvait sur ma route. L’aide au prochain est aussi nécessaire spirituellement que physiquement. Qui n’aidera pas l’accidenté à côté de lui ?
Hyperactivité… et mal au dos.
Je me suis rendue compte que le physique et le psychologique interféraient avec le spirituel.
Je me rappelle cette mère de famille « stressée » qui espérait la guérison de son dos. Elle se sentait soulagée après la prière, puis ses douleurs revenaient. Très dévouée, elle se croyait dans l’obligation de faire tant de choses pour sa famille, pour son quartier.
Après plusieurs entretiens, dans la confiance acquise que Dieu l’aimait pour elle-même, elle a découvert le pourquoi de son hyperactivité : justifier son existence vis à vis des autres parce qu’elle n’avait pas de diplômes. Accepter d’être elle-même a été une libération.
Après quelque temps, elle n’avait plus mal au dos bien sûr. Elle est même devenue joyeuse, s’émerveillant de toutes les bonnes choses qui se passaient autour d’elle.
Elle est aussi devenue reconnaissante pour le changement d’attitude des siens à qui elle n’imposait plus ce qu’elle croyait bon pour eux.
Je pratiquais déjà la psychologie dans l’esprit de Carl Rogers. J’au eu l’occasion de me former en rééducation psycho-sensorielle, et lorsque j’ai obtenu le diplôme professionnel correspondant, j’ai eu conscience qu’un outil m’était donné pour compléter l’accompagnement spirituel. Dans ce domaine-là aussi, j’ai saisi les occasions de formation qui se présentaient à moi.
On me pose parfois la question : « quelle méthode emploies-tu ? » Il m’est difficile de répondre. En fait, je mets mes différentes ressources à la disposition de celui qui a besoin d’une aide. Si je ne peux l’aider, je lui conseille de voir quelqu’un de compétent dans tel ou tel domaine.
J’ai aidé une jeune fille qui avait fait plusieurs séjours en hôpital psychiatrique, à entreprendre une psychothérapie alors que son milieu familial y était allergique. En même temps, selon son désir, je l’ai soutenue dans sa marche spirituelle.
L’Esprit dirige l’entretien.
Je propose presque toujours de prier, généralement en fin d’entretien, car je connais l’efficacité d’une demande directe à Dieu. Du reste pour moi, nous sommes trois lors d’un entretien, car Jésus a dit : « là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Ev. Matthieu ch. 18, 20). C’est vraiment l’Esprit de Jésus qui dirige l’entretien par l’inspiration qu’il me donne et qu’il donne aussi à l’autre. Je dis toujours à mon interlocuteur que seul l’Esprit-Saint peut lui attester ce qui est vrai, juste et bon pour lui.
Ainsi , cette jeune femme qui était malade d’aimer un homme marié, ne pouvait dominer sa passion. Elle craignait que je lui fasse la morale et que je lui recommande la rupture dont elle était évidemment incapable. Guérie de son déséquilibre affectif en recevant l’amour de Dieu, elle a été fortifiée dans sa personnalité. Elle a pu alors rompre cette relation qu’elle reconnaissait néfaste pour elle.
Ce jeune homme que je suis allé voir en clinique psychiatrique, était absolument prostré. Je n’arrivais pas engager la conversation.
J’ai prié intérieurement l’Esprit saint de m’éclairer. Et j’ai eu l’intuition qu’il fallait lui parler de l’amour de Dieu et de son pardon pour nos actes et nos pensées. Alors, il m’a dit l’angoisse, la culpabilité qui l’assaillaient, car une pensée de meurtre l’obsédait malgré tous ses efforts pour la rejeter. Savoir qu’il n’était pas condamné pour une telle pensée a été une libération. Il a pu entreprendre un traitement psychologique. Aujourd’hui, il a repris une vie tout à fait normale.
Il n’y a pas que des cas dramatiques, quoique tout problème est vite un drame pour celui qui le vit s’il n’a pas l’habitude de mettre sa confiance en Dieu et de s’attendre à être éclairé sur la solution toujours possible.
Faire une pause-vérité.
Être toujours célibataire à trente ou quarante ans sans l’avoir choisi est forcément un problème. Prier pour rencontrer un futur conjoint n’est pas interdit bien sûr, mais cela demande bien souvent une pause-vérité : « Suis-je vraiment moi-même ? La vie ne m’a-t-elle pas amené à me construire un personnage ? Des blessures affectives ne doivent-elles pas guérir ?
C’est souvent avec beaucoup d’humilité et d’émerveillement que j’écoute l’histoire d’une vie dans sa recherche de vérité envers Dieu. C’est vraiment beau : Dieu bénit la sincérité, libère et guérit.
Je me souviens de la métamorphose rapide de cette jeune fille si sophistiquée dans sa présentation d’elle-même lors de notre première rencontre. Se savoir reconnue, accueillie, aimée de Dieu, à travers moi et par l’Esprit,la toucha si fort qu’elle devint toute joyeuse et rayonnante.
Pardonner est vite dit, mais cet acte ne devient une réalité que lorsque l’amour de Dieu remplit le cœur blessé et le transforme.
Cette jeune femme, qui gardait de son père une image difficile, était perturbée par toute autorité, surtout d’origine masculine. Pourtant elle avait pardonné depuis longtemps tout ce qu’elle avait subi dans la relation avec son père qui avait été blessante pour elle. Elle a changé tout naturellement d’attitude lorsqu’elle a accepté d’être guérie en Jésus-Christ de ses blessures d’enfance. De plus, elle n’a plus exigé de son père ce qu’il n’avait pu lui donner et a accepté de voir en lui un être humain avec ses propres défaillances.
Bien des prières restent inexaucées parce qu’elles sont inadéquates. La demande est superficielle et ne correspond pas à une vérité profonde.
Périodes de chômage, d’intérim et de remplacement se succédaient pour cette jeune fille qui ne trouvait pas le travail qui lui convenait malgré ses compétences professionnelles. Je lui suggère de prendre un moment de calme et, dans sa prière personnelle, de laisser monter en elle ses désirs et ses aspirations.
Quelques jours après, je la revis toute joyeuse me disant : « J’ai envie de faire un travail social. Jeune, je rêvais de ce genre de profession, mais après mon bac, je suis allée en « fac » comme toutes mes camarades ». Elle a entrepris une formation. Elle a réalisé ainsi son appel intérieur et réussi sa nouvelle profession dans la paix.
Un don à développer.
Faire de l’accompagnement spirituel est un don qui est à développer comme tout don : écouter sans se projeter dans l’histoire de l’autre s’apprend : pour faire référence à la Parole de Dieu, il faut la connaître et en vivre. Comme dit Paul aux Romains au début du chapitre 12 :
« Que chacun exerce au mieux le don qu’il a reçu :
Que celui qui a le don d’enseigner enseigne, que celui qui a le don d’encourager les autres les encourage, que celui qui donne ses biens le fasse avec générosité, que celui qui dirige le fasse avec zèle, que celui qui aide le malheureux le fasse avec joie…
N’ayez pas une opinion de vous-même plus haute qu’il ne faut. Ayez au contraire des pensées modestes.
Que chacun s’estime d’après la part de foi que Dieu lui a donnée ».
Prier pour le prochain est une exigence de l’amour fraternel. Chacun peut se laisser conduire par l’Esprit-Saint pour venir en aide à son prochain, et aussi demander de l’aide quand il est lui-même en difficulté.
Odile Hassenforder
Article paru dans le magazine Témoins, octobre-novembre 1990, p.8-9
Publié dans le livre : Sa présence dans ma vie ( p 79-83): https://vivreetesperer.com/odile-hassenforder-sa-presence-dans-ma-vie-un-temoignage-vivant/