Amitié ouverte

Qui nous parle d’amitié vraie, parle à un désir profond de notre cœur. Ce désir peut s’exprimer de façon maladroite comme on peut l’entrevoir dans certains usages des réseaux sociaux, mais c’est une aspiration vitale. C’est pourquoi la description d’une « amitié ouverte », telle qu’elle énoncée par Jürgen Moltmann (1), retentit dans notre être profond.

« Un ami, c’est quelqu’un qui t’aime bien… L’amitié est une relation personnelle entre des personnes qui s’aiment bien… Elle unit le respect de la liberté à une affection profonde pour la personne. On peut être une personnalité respectée et jouir du respect et de l’admiration des autres et pourtant ne trouver personne qui vous « aime bien »…L’amitié n’est pas un sentiment d’affection passager. Elle unit l’affection et la fidélité…. La loi du donnant-donnant est abolie… Nous avons besoin d’ami, non pas seulement dans la détresse, mais surtout pour partager la joie que donne la vie et ressentir le bonheur d’exister. Une joie qui n’est pas partagée rend mélancolique. Se réjouir ensemble est aussi bon que compatir… A long terme, l’avenir du monde appartiendra à l’amitié ouverte… ». En effet, l’amitié dépasse les habitudes et les obligations qui influent sur les relations sociales. « L’être humain nouveau, qui aime être avec les autres  êtres humains, c’est l’ami, l’amie ».

Ces paroles retentissent en moi comme si elles m’introduisaient dans une réalité supérieure, harmonieuse à laquelle j’aspire profondément.  Qu’en est-il pour vous ? Si ces paroles nous touchent, alors comment pouvons-nous vivre aujourd’hui cette amitié ouverte. Comment pouvons-nous nous y entraider à travers ce blog ?

 

JH

 

(1)         Amitié ouverte p. 343-348, dans : Jürgen Moltmann. L’Esprit qui donne la vie. Cerf, 1999. Voir le texte sur l’amitié ouverte publié sur le blog : www.lespritquidonnelavie.com : Vivre une amitié ouverte

 

 

 

Un tournant vers le spirituel

Un tournant vers le spirituel

Faire l’expérience de Dieu aujourd’hui

De plus en plus d’expériences du divin, sous des formes variées et des appellations diverses comme ce qui est décrit sous le terme de « awe » (1), sont rapportées aujourd’hui. Dans son livre : « God’s wider presence » (2, déjà présenté sur ce site (3), Robert K Johnston consacre un chapitre à un tournant actuel vers le spirituel : « Faire l’expérience de Dieu aujourd’hui »

« Nous le sentons tous, comme le nouveau millénaire a point, quelque chose a changé dans la culture occidentale ; quelque chose qui a aussi des conséquences en regard de la foi chrétienne…. Notre expérience de Dieu est en train de devenir à la fois moins centralisée ou institutionalisée, dans son expression variée, tandis qu’elle devient même plus importante que nos positions théologiques. Un nombre croissant de chrétiens ohoisissent de questionner l’autorité religieuse, décident pour eux-mêmes quelles positions théologiques adopter, et s’identifient d’une manière beaucoup plus libre aux institutions religieuses au moment même où ils sont de plus en plus ouverts à embrasser le mystère et à expérimenter la transcendance en dehors de la communauté d‘adoration » ( p 19). L’auteur remarque également que, si la raison demeure importante, les chrétiens actuels sont de plus en plus sensibles à l’imagination, au récit. Ils ne découvrent pas seulement la réalité de la révélation divine à l’intérieur de la communauté de foi, mais aussi en dehors des frontières du christianisme institutionnel.

Robert K Johnston consacre son livre à « une réflexion théologique à propos de cette tendance : en parler, apprendre de ses forces, contrer ses dégradations, et suggérer un chemin d’avenir, à la fois dans notre adoration et dans notre mission » ( p 19).

 

Une expérience de Dieu moins centralisée

Dans certains pays en Europe, on a constaté un recul important de la pratique dans de grandes églises au cours des cinquante dernières années. Le phénomène est moins marqué aux Etats-Unis, mais Robert K Johnston en évoque des symptômes.  Ainsi, si 68 ¾ de la population se déclare chrétienne, observe-t-on un accroissement des personnes qui se disent sans religion, de 8 à 15% de 1990 à 2009. Cependant, les contres d’intérêt se déplacent. L’auteur cite une enquête selon laquelle 20% des américains se tournent vers « Les media, les arts et la culture » comme moyens premiers d’expérience spirituelle, en suggérant que si la tendance se poursuit, en 2025, les américains se tourneront autant vers les arts que ver les églises pour leur formation spirituelle ( p 20). On constate également aujourd’hui que seulement en dessous de 20%  des américains fréquentent un office religieux le dimanche.  Au total, il y a bien en Occident un recul du christianisme institutionnel.

 

Une expérience de Dieu plus importante

Parallèlement au déclin du christianisme institutionnel, on observe une montée de l’intérêt pour tout ce qui est spirituel. A la question :  « Comme adulte, combien est-ce important pour vous de grandir dans votre vie spirituelle », en 1999, 26% des américains répondaient que c’était extrêmement important, 28 %, très important, et 23 %, assez important. « L’intérêt pour la spiritualité est répandu en Amérique ». Cette ouverture actuelle à la présence divine est également présente en Europe. A cet égard, l’auteur se réfère au livre de David Hay : « Something there » (4).  Alors que la pratique du christianisme institutionnel a fortement décru en Grande-Bretagne au cours du dernier siècle, une recherche a montré que 76% des britanniques rapportaient avoir eu des expériences spirituelles ou religieuses, au-delà des 65% enregistrés en 1979 » ( p 21). David Hay tire les enseignements du recueil de récits d’expériences spirituelles collectés depuis 1969 par Alister Hardy au Religious Experience Research Center à l’université du Pays de Galles. Il a donc examiné les milliers de réponses personnelles à la question : « Vous est-il arrivé d’avoir conscience ou d’être influencé par une présence ou une puissance, que vous l’appeliez Dieu ou non, et qui soit différente de votre vécu quotidien ? ». A partir de là, on peut distinguer des  catégories d’expériences. D’autres enquêtes ont également été réalisées en 1987 et en 2000. En 2000, 38% déclarent avoir eu une conscience de la présence de Dieu contre 28% en 1987… 25% ont eu conscience d’une présence sacrée dans la nature (16% en 1987). Ces chiffres sont en hausse. « Hay conclue :  « L’augmentation remarquable des rapports d’expérience d’expérience spirituelles et religieuse en Grande-Bretagne durant la dernière décennie du XXè siècle est extraordinaire et demande quelque explication. J’imagine que cette réalité a toujours été là… ce qui change la perception, c’est le sentiment des gens qu’ils ont la permission sociale pour une telle expérience ». L’auteur ajoute ce commentaire : « Les gens en Occident non seulement ressentent la stérilité du rationalisme de la modernité, mais ils deviennent plus sensibles et ouverts aux évènements et aux puissances spirituels dans leurs propres vies et sentent qu’ils ont la permission de témoigner aux autres à ce sujet » ( p 21-22). David Hay a également interviewé un échantillon de gens fréquentant un centre commercial et rapportant qu’ils n’allaient jamais à l’église. « En dessous de la variété des interprétations allant des explications tirées du langage des église jusqu’à des interprétations personnelles bizarres, il se profilait un sens envahissant d’il y a quelque chose : « somethlng there ». C’est le titre du livre de David Hay (4) ( p 24).

 

Exemples de « correspondance surnaturelle en terre étrangère »

L’auteur commence son étude de la Révélation dont on fait l’expérience en dehors des formes institutionnelle de la communauté chrétienne de foi par des témoignages en provenance de l’oeuvre de David Hay (3), mais aussi d’étudiants suivant ses cours et d’une variété d’autres témoignages.

 

Répondant à la création

Dans son livre : « Something there (4) », David Hay nous rapporte de nombreux écrits d’expériences spirituelles dans le contexte de la nature. Ainsi, une des personnes qui n’allait jamais à l’

église a raconté cette expérience : « Une femme a raconté une expérience spontanée vécue dans son enfance. « Mon père avait l’habitude d’emmener toute la famllle en promenade durant les soirées de dimanche. Lors d’une de ces promenades, nous avancions dans un étroit sentier à travers un champ de blé haut et mur. Je trainais en arrière et me suis trouvé seule. Soudain, le ciel flamboya au-dessus de moi. Je fus enveloppée dans une lumière dorée. J’avais conscience d’une présence., si aimable, si aimante, si brillante, si consolante, si prévalente, existant n dehors de moi, mais si proche. Je n’entendais aucun son. Mais des mots me venaient à l’esprit tout à fait clairement : Tout va bien. Tout ira bien » ( p 25). L’auteur rappelle une description semblable de C S Lewis dans son autobiographie :

« C’était comme si la voix qui m’avait appelé de l’extrémité de la terre me parlait maintenant à mon côté. Elle était avec moi dans la pièce ou dans mon corps ou derrière moi » ( p 25).

L’auteur rapporte que dans ses classes de théologie, « il a demandé à ses étudiants de rapporter dans une courte description, une expérience de transcendance ou du divin qu’ils auraient eu en dehors des murs d’une église. Environ 40% de ces témoignages étaient fondés sur une expérience dans la nature dans des occasions aussi variées que la vie elle-même » Les circonstances sont très diverses : le spectacle de la « Yosemite Valley », un lever de soleil vu du chemin de fer transcanadien, la vue des nuages et de la pluie à partir de la fenêtre d’un avion…. « La seule constante est le sens de l’épiphanie, du numineux, de Dieu qui est médiatisé dans et à travers la création » ( p 27). Nous renvoyons également ici à un article présenté sur ce site : « Religious experience and ecology » (5). Jack Forster, chercheur au Centre de recherche sur l’expérience religieuse au Pays de Galles, après avoir présenté la personnalité pionnière en ce domaine : Alister  Hardy, biologiste des environnements marins, puis chercheur sur les expériences religieuses et spirituelles, nous présente « de nombreux récits d’expériences transcendantes et extraordinaires apparemment induites par une immersion dans des systèmes écologiques vibrants ». « Dans son étude pionnière des compte-rendus recueillis : « The spiritual nature of man » (1979), Alister Hardy identifie « la beauté naturelle » comme un des déclencheurs les plus ordinaires des expériences religieuses,… suggérant ainsi une corrélation importante entre les environnements naturels et les expériences extraordinaires ». Alister Hardy a vécu lui-même dans son enfance des expériences dans la nature, des expériences puissantes et transformatrices. Ainsi a-t-il écrit : « Il n’y a pas de doute que, comme jeune garçon, j’étais en train de devenir ce qui pourrait être décrit comme un mystique de la nature. Quelque part, je sentais la présence de quelque chose qui était au-delà et cependant faisait partie de toutes les choses qui me ravissaient : les fleurs sauvages mais aussi les insectes. Je rapporterai quelque chose que je n’ai jamais dit auparavant… Juste quand j’étais sûr que personne ne pouvait me voir, je devins si impressionné par la scène naturelle que pendant un moment ou deux, je tombais à genoux dans la prière… ».

La vie de Jane Goodhall, pionnière dans la recherche sur les chimpanzés, rapportée sur ce site (6), est également riche en expérience spirituelle. « A Gombé dans la forêt tropicale, elle ressentais un grand émerveillement : « Plus je passais du temps dans la forêt, plus je devenais un avec ce monde magique qui était maintenant mon habitat ».  Elle vivra un jour dans la forêt un temps d’extase. : « Perdue dans l’émerveillement face à la beauté autour de moi, j’ai du glisser dans un état de conscience élevé. C’est difficile – impossible en réalité – de mettre en mots le moment de vérité qui descendit sur moi… Les chimpanzés, la terre, les arbres, l’air et moi, nous semblions devenir un avec la puissance de l’esprit de vie lui-même… ».

 

Répondre à la création, la conscience et la culture travaillent ensemble

L’auteur ajoute des témoignages sur la manière dont la création peut œuvrer aux côtés de la culture et de la conscience pour communiquer la présence de Dieu se révélant.

Il rapporte ainsi le témoignage d’un doctorant, Patrick Oden. Celui-ci avait décidé de lire « le Paradis perdu » de Milton. Ayant trouvé un morceau de pelouse et un grand arbre pour s’asseoir en dessous, il commença sa lecture. Il ressentit alors une communion avec la nature. Comme, il répéta l’expérience pendqnt plusieurs jours, il écrit qu’à chaque fois, « il tomba en harmonie avec la vie et l’éternité. Une  somptueuse nature autour de moi, des maitres mots et un récit se poursuivant en moi, mon âme se sentait chaleureuse, à peine capable d’être contenue à l’intérieur…. Ce fut une épiphanie prolongée » ( p 29-30).

Robert K Johnston sollicite également la littérature où il y trouve des récits comparables. Ainsi le romancier, John Updike, comme il a couvert la vie durant la seconde moitié du XXè siècle, offre un trésor de tels compte-rendus de tels évènements, de révélation qui arrivent en dehors de l’église ou de la synagogue.. Bien que romancés, les récits d’Updike semblent aussi fidèles à la vie. C’est leur force » ( p 30).  On trouve également un témoignage de la présence de Dieu dans l’œuvre des poètes. L’auteur porte une attention particulière au poète Gérard Manley Hopkins. Si le veine poêtique de ce dernier a été contrariée par l’idée qu’il se faisait de sa vocation sacerdotale, il n’en a pas moins écrit des poèmes que l’auteur trouve remarquable et ainsi « un petit groupe de sonnets qui reflète sa sensibilité à la présence de Dieu dans et à travers la création ». Son biographe écrit : « Il ne voyait pas seulement les chose, il voyait en elles. Il envisageait avec confiance que la forme ou la nature témoignait de la présence de Dieu en toutes choses. C’est la présence de Dieu qui personnifiait les constellations du ciel, le mouvement des oiseaux ou le vent, la forme d’un nuage, d’une feuille ou d’un arbre. Ayant fait l’expérience d’un Dieu qui se révèle dans sa création, Hopkins ne pouvait qu’en montrer la réalité dans sa poésie, recréant la possibilité pour le lecteur d’en faire l’expérience » ( p 31-32).

Dans sa conférence de prix Nobel, Alexandre Soljenitsyne a bien résumé le rôle de l’artiste dans la passation de la présence d’un numineux qui se révèle : « L’art peut réchauffer une âme transie et sans lumière jusqu’à une expérience spirituelle exaltée. A travers l’art, nous recevons occasionnellement – indistinctement, brièvement – des révélations telles qu’elles ne peuvent advenir par la pensée rationnelle. C’est comme un petit miroir (dans les contes de fée). Vous regardez dedans, mais au lieu de vous voir, vous apercevez l’inaccessible pendant un moment., un royaume pour toujours hors de portée. Et votre âme commence à peiner » ( p 33).

 

Descriptions phénoménologiques et sociologiques

L’auteur poursuit son parcours par des descriptions phénoménologiques et sociologique en mettant en valeur les apports de deux chercheurs : le phénoménologue Rüdolf Otto, auteur d’un livre classique : « l’idée du sacré » (1917) et le sociologue Peter Berger, auteur du livre innovant : « La rumeur des anges » (1970).

Rüdolf Otto a décrit plusieurs expériences définies par lui comme sacrées ou saintes. Il voit dans le mystère de ces rencontres (mysterium) , une double aspect : tremendum (impressionnant ) et fascinans (désirable), suscitant de la crainte et de l’attrait. « Les thèses d’Otto continuent à être controversées, car il donne une validation phénoménologique aux expériences spirituelles ( p 34)

Ecrivant dans les années 1970, en pleine modernité, quand quelques uns entonnaient un récit de la chute supposée du surnaturel dans le monde, (« Dieu est mort »), dans son livre : « The rumors of angels », en sociologue, Peter Berger argumente pour montrer que ce n’est pas le cas.  « Peter Berger croyait qu’il était possible d’avoir une approche inductive en théologie, un ancrage dans les expériences humaines fondamentales. Il y avait des expériences de l’esprit humain qui pointaient au delà de la réalité, qui rendait une « immédiateté à Dieu » (p 35).

Dans cette section, l’auteur nous offre également des exemples d’une reconnaissance de la présence de Dieu à grande échelle. C’est ainsi qu’il nous rapporte la perception du missionnaire anglais en Ouganda, John V Taylor dans son livre : « The primal vision ». « Dans ces parages, il reconnait : le sens profond d’une Présence prégnante ». On peut l’observer, nous dit-il, dans les anciens chants, les proverbes, le énigmes des peuples avec lesquels il a choisi de vivre ». il nous rapporte une parole de David Livingstone qui va dans le même sens.

De même, Robert K Johnston met en valeur une thèse de Deborah Buchanan qui décrit « la danse des esclaves qui était commune dans les plantations du sud des Etats-Unis et qui leur permettaient de déplorer leurs pertes, de célébrer leurs joies, et de faire l’expérience de la liberté religiuse au sein de la captivité . C’était une activité sacrée, fondée dans la liberté et la justice, et les connectant les uns aux autres, aux ancêtres décédés…Voilà une pratique culturelle, une dance qui était un véhicule pour la révélation de Dieu à l’humanité »

( p 34-35).

 

Approches théologiques

Robert K Johnston revient ici sur l’éclairage théologique concernant cette Présence de Dieu au delà du cadre ecclésial. Comme à son habitude, il présente soigneusement la thèse des auteurs évoqués avant de les commenter et éventuellement d’y faire objection.

La reconnaissance de la Présence divine opérant en toute liberté se heurte a une conception étroite du christianisme qui entraine une prudence extrême et la crainte de se tromper.

 

La crainte de l’autotromperie

L’auteur mentionne le livre de NT Wright : « Simply christian » (2006). Wright suggère qu’il y a quatre « voix » qui font écho dans le subconscient humain : l’aspiration à la justice, la quête de spiritualité, la soif de relation, et le ravissement de la beauté. Pour Wright, ces quatre voix issues de la création : justice, spiritualité, relation, beauté, pointent vers Dieu parce qu’elles ont leur source en lui…. Il se peut que Wight pense que l’on puisse interpréter ces voix comme des échos de l’Esprit. Cependant Wright se révèle très prudent. « La centration de Wright sur Jésus et le salut offert en lui, amène Wright à rester prudent sur la nature et la signification de ces expériences numineuses qui arrivent en dehors de l’Eglise.  Comprenant l’activité de l’Esprit plus en terme de rédemption que de création, Wright limite le rôle d’une révélation fondée sur la création. Son langage d’« échos » et de « traces » suggére davantage le reste d’une activité de Dieu passée qu’une présence dynamique » ( p 36). L’auteur rappelle combien il est attaché à réfléchir à ces questions sur un fondement théologique solide.  Si toutes les approches doivent être considérées, « on peut exclure par une sur-accentuation portée au péché et au salut, la réelle et révélante Présence de Dieu à travers son Esprit, ce qui est le clair témoignage d’une grande majorité d’occidentaux aujourd’hui » ( p 37). Ces expériences contribuent à être fondatrices et transformatrices…

 

Le danger de l’apathie spirituelle

Si l’autotromperie est un danger, il y en a un autre.  « Ne pas se faire confiance pour reconnaitre le Divin dans le quotidien, peut mener à la conséquence non intentionnelle de l’indolence (sloth)..  Kathleen Norris parle de ce danger pour les chrétiens – de « torpeur ou apathie spirituelle. Norris suggère que la plupart d’entre nous, la plupart du temps, tenons pour acquis ce qui est le plus proche de nous et le plus universel….. Norris nous appelle à reconnaitre et à savourer le saint dans les circonstances banales de la vie quotidienne. Elle nous invite à découvrir « Les mystères quotidiens ».

C’est aussi la vision que nous apporte Kevin Vanhoozer dans son livre : « Everyday theology.  How to read cultural texts » (7) Prenant comme définition de la théologie du quotidien, « la foi cherchant à comprendre la vie quotidienne », Vanhoozer dit que » son texte de justification pour la théologie du quotidien est Mathieu 16. 1-3 ». Jésus interpelle les pharisiens capables de prévoir le temps à partir d’une observation préalable, mais ne parvenant pas à « interpréter les signes des temps ». « Nous recherchons un certain genre de connaissance, mais dans d’autres domaines, nous restons dans l’expectative et/ou non intéressé. En particulier, nous manquons de de prendre sérieusement en compte l’importance théologique des signes des temps culturels – l’environnement partagé, les pratiques et les ressources de la vie quotidienne. Nous manquons de découvrir Dieu au milieu de la vie » ( p 38).

 

Le déni du mystère

L’auteur évoque une autre précaution en mentionnant la thèse de Pete Rollins dans son livre : « How (Not) to speak of God » (2006) « Il croit qui si l’Eglise occidentale veut prospérer, elle a besoin de s’engager avec le langage ancien. C’est-à-dire, même si nous parlons de la plus grande révélation de Dieu, nous devons aussi reconnaitre son secret. Rollins aide à rappeler à ses lecteurs que la dissimulation n’est pas l’opposé de la révélation. Plutôt la révélation présente son mystère en son sein.  Rollins utilise aussi le langage de l’hyper-puissance. Il écrit : « L’interaction de Dieu avec le monde est irréductible à la compréhension précisément parce que la présence de Dieu est un genre d’hyperpuissance ». L’auteur convient que toute révélation est partielle.. « Maintenant, je connais en partie », écrit Paul. « A présent, je connais d’une manière partielle, mais alors je connaitrai comme je suis connu » ( Corinthiens 13.12) . On notera également que pour Rollins, « il y a un silence qui fait partie de l’expérience de Dieu, comme Otto l’a noté » ( p 39-40).

 

La distraction de la clarté

« L’argumentation de Rollins est similaire à celle de Charles J Connitry Jr dans son livre : « Soaring in the Spirit » ( 2007), Connitry écrit : «  Nous avons hérité du XVIIè siècle deux approches premières dans la spiritualité chrétienne : le chemin de la connaissance  et sa contrepartie en réaction, le chemin de la piété » ; Voici une manifestation de plus des Lumières : le p!ège objectif/ subjectif.

Il y a une Eglise qui cherche à concevoir la spiritualité en terme d’accumulation de connaissances religieuses. C’est la tromperie de l’objectif. Le chemin de disciple revient trop souvent à pas beaucoup plus que transmettre de l’information.  L’évangélisation est  principalement un exercice d’apologétique. Dans ce contexte, le piétisme devint un contrepoids bien nécessaire face à l’intellectualisme stérile de l’Age de la Raison. Mais même là, le piétisme s’est dévoyé dans un subjectivisme mettant trop de stress sur une conduite pieuse… définie  pour la plus grande part en termes négatifs… » ( p 40). L’auteur nous montre en quoi cet héritage nous éloigne du mystère. « Le problème du leg des Lumières – la voie de la connaissance et la voie de la piété – est que nous essayons de mesurer la qualité de notre spiritualité en termes noir et blanc,    soit par ce que nous faisons ou ne faisons pas, il y a eu, depuis la Renaissance, « une fuite du mystère ». « Pendant 1500 ans, les mystiques étaient juste autant influents que les intellectuels dans la formation de la théologie et de la spiritualité de l’église ». L’auteur nous donne l’exemple de Thomas d’Aquin qui arrête son travail théologique de haute volée à la suite d’une expérience du mystère de Dieu.

« Comme nous sommes entrés dans ce nouveau millénaire, la distraction de la clarté comme la fuite du mystère sont devenus toujours plus prononcés, mais produisent aussi en retour une réaction compréhensible. Il n’est plus nécessaire de convaincre les gens qu‘il y davantage d’aspects de la réalité qui sont inaccessibles à la raison. La stérilité de la modernité a apporté cette leçon. Ainsi la piété a pris une nouvelle tournure, plus diffuse, et manquant souvent d’un contenu défini, peut-être même de substance. Mais, à travers l’élargissement, la oulture s‘est ouverte à une plus grande Présence de Dieu dans et à travers la vie, l’Eglise chrétienne étant à la traine en dans de nombreux domaines. Encore encombré par l’héritage de la pensée du XVIIè siècle – du piège de la dichotomie subjectif-objectif, nous nous sommes trouvé incapable d’entendre les témoignages et de cultiver l’appel pour une nouvelle pensée à propos de la pensée révélante de Dieu.  Quelque part, la piété a besoin d’être à nouveau connectée à la théologie –  pour recevoir un contenu personnel. C’est l’appel d’une troisième voie – celle qui reconnait la Présence d’un Dieu qui se révèle en plénitude dans et à travers la vie » ( p  41).

Si, tant le monopole du divin que le rejet entrainé par ce monopole ont fait obstacle à une manifestation sans frontières, Robert K Johnston nous apporte une aide précieuse pour reconnaitre la présence de Dieu à partir d’une observation des phénomènes et d’une perspective théologique. Certes, un regard complémentaire mettant l’accent sur la communion qui réside dans le Dieu Trinitaire peut nous permettre de mettre davantage en valeur la puissance de l’amour dans la présence divine. C’est la dimension que nous avons trouvé tant dans les textes de Jürgen Moltmann (7) que de Richard Rohr (8). L’un et l’autre font ressortir l’universalité de la présence de Dieu. « Dieu, le créateur du Ciel et de la Terre, est présent par son Esprit cosmique dans chacune de ses créatures et dans leur communauté créée… » (Jürgen Moltmann). « La Révolution Trinitaire, en cours, révèle Dieu comme toujours avec nous, dans toute notre vie et comme toujours impliquée. Elle redit la grâce comme inhérente à la Création et non comme quelque chose que quelques personnes méritent…. Dieu est Celui que nous avons nommé Trinité, le flux (flow) qui passe à travers toute chose sans exception et qui fait cela depuis le début…Ainsi toute chose est sainte pour ceux qui ont appris à le voir ainsi. Toute impulsion vitale, tout force orientée vers le futur, toute pulsion d’amour, tout élan vers la beauté, tout ce qui pousse vers la vérité, tout émerveillement pour une expression de bonté, tout bout d’ambition pour l’humanité et la terre, est éternellement un flux de Dieu Trinitaire….Comme la Trinité, nous vivons intrinsèquement dans la relation. Nous appelons cela l’amour. Nous sommes faits pour l’amour. En dehors de cela, nous mourrons très rapidement. Et notre lignage spirituel nous dit que Dieu est personnel. « Dieu est amour » (Richard Rohr).

 

J H

 

  1. Comment la reconnaissance et la manifestation de l’admiration et de l’émerveillement exprimées par le terme « awe » peut transformer nos vies ? : https://vivreetesperer.com/comment-la-reconnaissance-et-la-manifestation-de-ladmiration-et-de-lemerveillement-exprimees-par-le-terme-awe-peut-transformer-nos-vies/
  2. Robert K Johnston. God’s wider presence. Reconsidering general revelation. Baker academic, 2014
  3. Une plus grande présence de Dieu : https://vivreetesperer.com/une-plus-grande-presence-de-dieu/
  4. La vie spirituelle comme une conscience relationnelle. Une recherche de David Hay sur la spiritualité d’aujourd’hui : https://www.temoins.com/la-vie-spirituelle-comme-une-l-conscience-relationnelle-r/
  5. La participation des expériences écologiques à la conscience spirituelle : https://vivreetesperer.com/la-participation-des-experiences-spirituelles-a-la-conscience-ecologique/
  6. Jane Goodhall : une recherche pionnière sur les chimpanzés, un ouverture spirituelle, un engagement écologique : https://vivreetesperer.com/jane-goodall-une-recherche-pionniere-sur-les-chimpanzes-une-ouverture-spirituelle-un-engagement-ecologique/
  7. Dieu vivant, Dieu présent, Dieu avec nous dans un monde où tout se tient » : https://vivreetesperer.com/dieu-vivant-dieu-present-dieu-avec-nous-dans-un-univers-interrelationnel-holistique-anime/
  8. La danse divine (Divine dance) : https://vivreetesperer.com/la-danse-divine-the-divine-dance-par-richard-rohr/

De Martin Luther King à Obama

Un mouvement de libération qui se poursuit et s’universalise.

Il y a cinquante ans, à Selma, une petite ville de l’Alabama, animés par la vision de Martin Luther King, des afro-américains s’engageaient dans des luttes pour les droits civiques. Le 7 mars 1965, quelques six cent manifestants qui défilaient pacifiquement, étaient pris à partie par les forces de l’ordre dans une brutale répression policière. Pourtant ces marches non violentes se sont poursuivies. Deux semaines plus tard, plusieurs milliers de personnes emmenées par le pasteur Martin Luther King quittaient Selma pour rejoindre la capitale de l’Alabama, Montgomery, à prés de 90 kilomètres. L’opinion publique était touchée par ce mouvement pacifique. Et la victoire était remportée au plus haut niveau politique. Désormais les afro-américains pourraient voter sans entraves. La ségrégation allait également disparaître. Aujourd’hui, si les inégalités sociales et économiques demeurent très prégnantes et si le racisme n’a pas disparu, une nouvelle donne est intervenue.  Les afro-américains ont une place dans la société, et, pour la première fois dans l’histoire, le président des Etats-Unis, Barack Obama, participe à cette culture. Aujourd’hui, cinquante ans après les évènements de Selma, c’est le temps de la commémoration et, pourrait-on dire plutôt, un moment de célébration. Une cinéaste vient de réaliser un film à ce sujet. Et, le 7 mars 2015, le président des Etats-Unis, Barack Obama, accompagnée de son épouse, Michèle, et de ses deux enfants, s’est rendu à Selma et y a prononcé un discours dont l’inspiration a été reconnue bien au delà de son milieu politique.

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En entendant cette parole, en lisant le texte de ce discours (1), nous ressentons une émotion, nous percevons un grand souffle, nous recevons une vision. Barack Obama évoque le courage et la foi de tous ceux qui ont participé à cette première marche  et ont été confrontés, de plein fouet, à la violence policière. Un cantique les accompagnait : « Quelques soit l’épreuve, Dieu prendra soin de vous » (What may be test, God will take care of you »). Et puis, à partir de là, il met en évidence la signification de ce combat en inscrivant cette lutte pour l’égalité et la justice dans l’histoire américaine, et, au delà,  dans le monde d’aujourd’hui. « Combien ces hommes et ces femmes ont fait preuve d’une grande foi. Foi en Dieu, mais aussi foi en l’Amérique… Ils ont prouvé qu’un changement non violent est possible, que l’amour et l’espérance peuvent vaincre la haine… ». Ils ont lutté pour affirmer la vraie signification de l’Amérique : « L’idée d’une Amérique juste,d’une Amérique équitable, d’une Amérique inclusive, d’une Amérique généreuse a finalement triomphé… ». C’est la victoire de la solidarité. « Le mot le plus puissant dans notre démocratie, c’est le mot «  nous » (« we »). « We shall overcome.. .Yes, we can … ». ( « Nous l’emporterons.. Oui, nous pouvons…). Il y a là un élan qui traverse les frontières. Dans sa vision d’une Amérique inclusive et généreuse, Barack Obama salue les diverses immigrations de tous ceux qui sont venus aux Etats-Unis parce qu’ils cherchaient la liberté politique ou  la possibilité de sortir de la misère pour gagner une vie décente. Il égrène les mouvements qui ont permis aux minorités de conquérir le respect et de voir leurs droits reconnus. Et, au delà encore, Barack Obama proclame combien cet esprit inspire les luttes pour la démocratie qui se déroulent dans le monde entier. C’est un discours qui manifeste dynamisme et espérance.  Ainsi reprend-il une parole du prophète Esaïe : « Ceux qui espèrent dans le Seigneur renouvellent leur force… Ils marchent et ne fatiguent point » ( Esaïe 40.31).

La figure de Martin Luther King inspire ce grand mouvement pour la justice et les droits civique. une jeune réalisatrice américaine, Ava DuVernay vient de réaliser un film sur cette grande personnalité en situant son action et sa présence dans le contexte des évènements de Selma. Tel que nous le décrit Jean-Luc Gadreau sur son blog (2), ce film rend bien compte de la dimension épique et charismatique de cette présence et de cet événement et de la puissante émotion qui s’y manifeste.

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Dans son discours, Barack Obama inscrit ce mouvement dans le courant démocratique jalonné par de grandes personnalités comme Abraham Lincoln et F D  Roosevelt. Cette pensée généreuse, à laquelle nous avons personnellement  goûté et qui été pour nous un point de repère, associe une spiritualité d’inspiration biblique à l’action politique. Hélas, il y a aussi dans l’histoire américaine d’autres moments ou conservatisme et impérialisme vont de pair avec l’influence exercée par  de groupes religieux fondamentalistes. Dans son discours, Barack Obama exprime une dynamique de justice dans un processus de libération qui prend toute sa dimension dans une perspective universaliste. Dans un monde tourmenté, il y a là comme un rayon de lumière d’autant plus appréciable qu’il se manifeste dans une des plus grandes nations du monde. Ce discours peut s’appuyer sur la victoire remportée Martin Luther King dans sa lutte pour les droits civiques (3). Et, si son action peut être contestée sur certains points, nous percevons en Barack Obama (4) un homme de bonne volonté, un dirigeant intelligent et responsable qui contribue à rendre ce monde un peu moins dangereux. La vision positive qui s’exprime dans ce discours, vient à l’appui d’une théologie de l’espérance (5).

Dans un monde où les replis identitaires se manifestent, où des extrémismes religieux menacent la paix et débouchent sur la violence et le terrorisme, il est bon d’entendre qu’une spiritualité chrétienne peut inspirer une action politique qui se manifeste dans un processus de libération et la promotion de la justice et de la liberté. « Sans vision, le peuple meurt ». Cette parole biblique (Proverbes 29.18) rejoint notre expérience humaine. Nous avons besoin d’entrevoir un chemin. Nous avons besoin de motivation et de confiance. Puissent des chrétiens témoigner d’un Evangile libérateur ! Puissent-ils, en regard du désarroi et de ce qu’il engendre, témoigner d’une espérance, source de confiance et réponse à la recherche de sens !

J H

 

(1)            Sur le site du Huffington post, vidéo du discours d’Obama et transcription en anglais de ce discours : http://www.huffingtonpost.com/2015/03/07/obama-selma-bloody-sunday-transcript_n_6823642.html                         Présentation de l’événement en français : « Le discours d’Obama sur les droits civiques à Selma salué comme le plus important de son mandat » : http://www.huffingtonpost.fr/2015/03/08/discours-barack-obama-selma-droits-civiques-mandat_n_6825764.html

(2)            Sur le blog : ArtSpi’in : « Selma, pour se mettre en marche ». Commentaire sur le film et bande annonce en français : http://artspiin.eklablog.com/selma-pour-se-mettre-en-marche-a114847768

(3)            Sur ce blog : « la vision mobilisatrice de Martin Muther King  « I have a dream » : https://vivreetesperer.com/?p=1493

(4)            Sur ce blog : « Obama : un homme de bonne volonté » : https://vivreetesperer.com/?p=1000  Et, sur le site de Témoins : « Le phénomène Obama : un signe des temps ? » : http://www.temoins.com/societe/culture-et-societe/societe/jean-hassenforder-le-phenomene-obama-un-signe-des-temps/all-pages.html

(5)            Dans les années 60, le théologien Jürgen Moltmann publie son premier livre : la théologie de l’espérance. Dans sa version anglophone : Theology of hope, ce livre exerce une grande influence jusque à être présenté en première page du New York Times.  Une présentation de la vie et de la pensée de Moltmann sur le blog : « l’Esprit qui donne la vie » : « une théologie pour notre temps » : http://www.lespritquidonnelavie.com/?p=695

Reliance : une vision spirituelle pour un nouvel âge

Tout se tient. Nous sommes reliés, interconnectés. Dès 2006, dans son livre : ‘Something there’ (1), David Hay évoque la spiritualité en terme de ‘Conscience relationnelle’. Ainsi, dans la part de cette recherche consacrée à la vie enfantine, l’analyse des conversations avec les enfants montrait combien ils se sentaient reliés à la nature, aux autre personnes, à eux-mêmes et à Dieu.

Depuis la fin du XXe siècle, la reconnaissance de cette reliance transparait dans la théologie chrétienne avec l’apparition de la nouvelle théologie trinitaire de Jürgen Moltmann. Dieu est communion (2). De même, Richard Rohr évoque constamment la réalité d’une interconnexion (3). Cette prise de conscience de l’importance de la relation est également un phénomène culturel : ‘Relions-nous !’ (4). Ce livre présente un mouvement de pensée. Et voici qu’un ‘Manuel de transition intérieure’, un livre qui vient nous introduire dans le changement personnel requis par l’entrée dans un nouvel âge, un âge écologique, un âge du vivant, s’affiche dans le titre de ‘Reliance’ (5). Pour répondre au dérèglement planétaire, un véritable ‘changement de paradigme’ s’impose et requiert ‘une transition tant intérieure qu’extérieure’. « Cette métamorphose de notre ‘être-au-monde’ appelle un réveil de l’imaginaire, un dépassement des dualismes, et une ouverture à la spiritualité ». Cet ouvrage a pour auteurs, Tylie Grosjean, Elie Wattelet et Michel Maxime Egger, souvent évoqué sur ce site (6). A l’intention du vaste public auquel ce livre est destiné, un chapitre est consacré à une ‘ouverture à la spiritualité’ et c’est dans ce chapitre que nous avons puisé les éléments d’une réflexion sur la ‘reliance’.

 

Reliance au plus grand que soi

Les auteurs mettent en évidence un « regain de spiritualité, en lien en particulier avec des engagements écologiques et sociétaux ». « Ce n’est pas qu’un effet de mode. Il constitue une tendance de fond dans le monde occidental. En toute rigueur intellectuelle, il convient de le prendre en compte dans une approche de la transition qui se veut holistique et dynamique » (p 102-103).

Mais qu’est-ce que la spiritualité ? Peut-on en approcher une définition ? En fait, « le mot renvoie à des expériences plurielles qui ressortent notamment dans une large enquête menée en 2013 auprès de personnes fréquentant le forum 104, carrefour parisien entre spiritualité et transition. A la question : qu’est-ce que la spiritualité ? on peut lire des réponses très diverses : la rencontre de l’être humain avec son âme ; la quête de la réalité de ce que nous sommes au-delà des apparences ; ce qui donne sens à ma vie ; être relié au divin qui est en chacun de nous… une réalité invisible, mais qui existe, porteuse de valeurs et d’idéaux pour l’humanité ; un chemin de connaissance de soi et un éveil à l’au-delà… ». Les auteurs avancent cette proposition : « la spiritualité désigne la relation à un autre plan du réel de la vie et de la conscience : ‘le plus grand que soi’ ». Comme l’étymologie du mot renvoie à ‘l’esprit’, « dans notre perspective, ce n’est pas seulement la vie de l’esprit (avec une minuscule), mais la vie de ou dans l’Esprit (avec une majuscule) comme expression justement du ‘plus grand que soi’ » (p 103). Différentes versions sont ensuite évoquées : immanence, transcendance, immanence et transcendance (panenthéisme ).

« Pour une spiritualité de la transition qui ne peut être que non dogmatique, ouverte et sans exclusive, le ‘plus grand que soi’ est un mystère ineffable qui nous dépasse et fait partie inhérente de la vie sur Terre. Or un mystère ne s’explique pas et ne se résout pas comme une énigme, il se vit et se célèbre. Ainsi qu’en témoignent les mystiques, on n’y accède qu’en participant à sa vie même. Il échappe à notre compréhension, excède tous les noms et images dont on l’affuble… Quelles que soient la forme et la dénomination, pour paraphraser le théologien Jean-Yves Leloup, il renvoie à l’Être, la Conscience, la Vie, la Relation et l’Amour qui est à la source de tout être, de toute conscience, de tout vie, de toute relation et de tout amour » (p 104). « On peut donc entendre la spiritualité comme une vie reliée au ‘plus grand que soi’, lequel est la source secrète, humble, puissante, et féconde du vivant ».

Cette approche est illustrée ici par un témoignage. « Pour Michel Maxime comme pour beaucoup d’autres, une telle expérience d’éveil a constitué un tournant radical dans sa vie, un moment fondateur et sans retour : « C’était en 1984, pendant l’année que j’ai passé en Inde ». Il raconte le contexte de son expérience : « Le corps limé et l’âme polie par la route, j’étais descendu au petit matin au bord d’un étang dans lequel se mirait un temple. Là, dans le silence et la solitude de l’aube, la transparence cristalline de l’eau, j’ai été soudain submergé par une vague de paix et de lumière. Les larmes abondantes coulaient san raison et sans fin. Entre le monde et moi, tout soudain était communion, amour, harmonie. Rien ne manquait plus, plus rien n’était à attendre et à espérer. Il y avait juste la vie dans son abondance et sa puissance, l’être dans sa plénitude et sa pureté. A partir de cet instant, rien n’était plus comme avant et ne le serait jamais plus ». Cette expérience de plénitude rejoint celles décrites par David Hay dans son livre ‘Something there’ (1). « Une autre dimension de la conscience s’était ouverte à moi », poursuit Michel Maxime. « Oui, il y a au plus profond de l’être et du monde un Esprit, un Souffle, une Présence infinie, au-delà du temps et de l’espace, qui transcende le réel et qui le fonde… ». Cette vision s’est précisée par la suite : « A cet instant là, ce Réel ultime était encore impersonnel ; il n’avait ni nom, ni visage, mais il était – il prendra plus tard la forme du Christ. Toute la suite de ma vie jusqu’à aujourd’hui, a été de cultiver les fruits de cette expérience… » (p 105).

 

Un sacré relationnel

 « De la refondation spirituelle du cosmos découle un art de la reliance. Être et vivre, c’est être et vivre avec. Cela revient à créer des ‘écosystèmes de vie bien reliée’ à travers la culture d’un quadruple lien. A soi – au-delà de l’ego – dans une démarche de connaissance, d’accomplissement et d’alignement entre notre être profond, nos aspirations et ce que nous faisons. Aux autres – au-delà des frontières et des identités – dans la compassion et l’amour… Au vivant – au-delà de toutes les séparations – dans la conscience de nos interdépendances, la reconnexion profonde avec les autres formes de vie, humaines et autres qu’humaines. A « plus grand que soi » – au-delà de tous les dogmes – à travers l’accès à des états de conscience plus larges, plus profonds et élevés où nous répondons à l’appel de l’infini et accueillons le Souffle qui se donne » (p 111).

Ce sera la relation qui sera au cœur de notre existence tant pour réparer des liens que pour en établir de nouveaux. Ici les auteurs s’inspirent du philosophe juif Martin Buber. Selon lui, le but est d’établir des relations ‘je-tu’ plutôt que ‘je-cela’. « Ce dernier est superficiel, unilatéral, instrumental. L’autre… y devient un objet au service de l’ego séparé et séparant. Le ‘je-tu’ au contraire est profond, réciproque et dialogal… L’autre est rencontré, accueilli et reconnu sans jugement, dans sa liberté, sa singularité et sa dimension divine. La dualité devient communion d’amour, union sans fusion et confusion » (p 112). Le ‘je-tu’ est le fondement pour construire un ‘nous’ authentique – si important dans les collectifs de transition – qui permet de dépasser le culture du ‘moi-je’ dans le respect de l’unicité et de l’altérité de chaque personne. ‘Je suis parce que nous sommes’ affirme la sagesse traditionnelle bantoue. Et, estime Martin Buber, « à partir d’un certain degré de vérité et de profondeur, un espace s’ouvre dans le ‘je-tu’ où se manifeste un ‘Tu majuscule’ d’essence spirituelle : le ‘Tu éternel et divin’ qui par essence ne peut jamais devenir un ‘cela’ et constitue l’origine et la sève de l’amour inconditionnel ». « Cette métamorphose revient à réaliser ce que plusieurs traditions de sagesse considèrent comme la vocation de l’être humain : devenir un pont – à l’intérieur et l’extérieur de soi – entre la Terre et le Ciel, le matériel et le spirituel, le fini et l’infini, le temps et l’éternité ».

« Dans cette dynamique, nous passons alors de la connaissance sur à la connaissance de. Une connaissance qui est co-naissance (naissance avec), directe, intuitive, globale, paradoxale, au-delà de la dualité sujet-objet, dan une saisie immédiate par-delà les mots et les images. Le langage de cette connaissance est celui du mythe et du symbole, ses moteurs sont l’émerveillement et l’amour. » (p 112)

Nous entrons ici dans le royaume du sacré. « Forgé par l’anthropologie culturelle, le ‘sacré’ est une notion complexe, lourde d’héritages divers. Étymologiquement, il désigne ce qui est (mis) à part, séparé de l’impur et du profane. C’est traditionnellement le domaine du ‘Tout Autre’, tissé de règles et d’interdits ».

Aujourd’hui, le sacré change de visage, dans une nouvelle conscience et un nouveau type d’expérience spirituelle (7). Il n’est pas réductible au religieux institué qui n’en est qu’une des expressions. Il n’est plus assigné à un lieu, mais est potentiellement partout. Il ne sépare plus, mais relie. Il n’existe plus en soi, mais émerge à travers une relation « je-tu ». Cette expérience du sacré, personnelle et intime, croise souvent la mystique religieuse et la mystique sauvage. Elle peut survenir de manière circonstancielle, à la faveur d’une connexion profonde avec le vivant, d’une extase amoureuse, d’une lecture ou d’un rite. Elle peut aussi être le fruit d’un cheminement spirituel où l’on cultive un état intérieur d’alignement entre « plus grand que soi, le vivant et soi-même » (p 113).

Dans la foi chrétienne, une dimension personnelle vient s’inscrire dans la reliance. Elle se manifeste concrètement à travers la venue de Jésus, l’incarnation divine et la résurrection du Christ. Comme cela a été le cas dans le cheminement de Michel Maxime, ce message pourra être entendu dans le nouveau paysage spirituel qui se manifeste aujourd’hui, tel que ce livre vient le présenter à un vaste public en recherche de sens.

J H

 

  1. La vie spirituelle comme ‘une conscience relationnelle’. Une recherche de David Hay : https://www.temoins.com/la-vie-spirituelle-comme-une-l-conscience-relationnelle-r/
  2. Dieu, communion d’amour : https://lire-moltmann.com/dieu-communion-damour/
  3. La grande connexion : https://vivreetesperer.com/la-grande-connexion/
  4. Tout se tient. ‘Relions-nous’ : un livre et un mouvement de pensée. https://vivreetesperer.com/tout-se-tient/
  5. Michel Maxime Egger, Tylie Grosjean, Elie Wattelet. Reliance. Manuel de la transition intérieure. Actes Sud / Colibris (Domain du possible)
  6. Ecospiritualité : https://vivreetesperer.com/ecospiritualite/ Réenchanter notre relation au vivant : https://vivreetesperer.com/reenchanter-notre-relation-au-vivant/
  7. Comment la reconnaissance et la manifestation de l’admiration et de l’émerveillement exprimées par le terme : ‘awe’, peut transformer nos vies : https://vivreetesperer.com/comment-la-reconnaissance-et-la-manifestation-de-ladmiration-et-de-lemerveillement-exprimees-par-le-terme-awe-peut-transformer-nos-vies/

Une révolution en éducation

L’impact d’internet pour un nouveau paradigme en éducation.

Désir d’apprendre, désir de connaître, désir de comprendre, désir de participer à un univers de sens qui nous dépasse. A travers l’histoire, on peut suivre le mouvement qui en est résulté.

Et, dans les derniers siècles, le désir s’est investi dans le développement de l’école qui a permis l’accès au savoir du plus grand nombre. Et, dans la vie des élèves, cet attrait s’est traduit dans une mobilisation de l’être. Il est des pays où cette mobilisation est particulièrement visible comme en témoigne le film : « Sur le chemin de l’école » (1). Mais, dans cette histoire, il y a deux faces bien différentes. En effet, si l’école, et plus largement l’institution scolaire dans ses différentes étapes, ont suscité un élan, on peut la considérer  également sous un autre jour. En effet, aujourd’hui, elle apparaît également comme un système imposé en fonction d’un double héritage : la hiérarchisation de la société traditionnelle où le pouvoir s’exerce d’en haut à travers de multiples relais ; l’organisation qui a longtemps prévalu dans la société industrielle en terme de production de masse et de normes peu propices à la prise en compte des spécificités industrielles.

Des évolutions et leurs limites.

Ainsi, lorsque le développement progressif de l’autonomie dans les genres de vie a rejoint un idéal de respect de l’enfant et de prise en compte de l’ensemble de son potentiel longtemps refoulé par la culture dominante, alors le système scolaire dans sa forme la plus commune a été de plus en plus interpellé et contesté. On peut retrouver ce mouvement dans le cadre plus général d’une évolution sociale où autonomie et désir de participation sont devenus des réalités majeures. Ce mouvement est international, mais il est plus ou moins précoce et vigoureux selon les pays.

En France, il s’est manifesté dans l’enseignement à travers des pionniers qui sont à l’origine d’expériences novatrices dans ce qu’on a appelé le mouvement de l’Education Nouvelle. De grands noms marquent cette inspiration : Maria Montessori, Decroly, Freinet, Cousinet (2). Dans la seconde moitié du XXè siècle, l’esprit de réforme se répand en se manifestant plus particulièrement dans certaines périodes. Ainsi, juste après la guerre, des « classes nouvelles » apparaissent dans l’enseignement secondaires. L’élève est respecté dans son potentiel et dans son cheminement. Et le travail d’équipe est encouragé. Cependant, la remise en cause du système prend toute son ampleur dans les décennies 60 et 70 dans la foulée de la transformation de notre société qui a été décrite par le sociologue  Henri Mendras dans les termes d’une « Seconde Révolution Française » (3). Il y a à la fois l’accès des milieux  populaires à la scolarisation dans l’enseignement secondaire et le développement de l’autonomie dans les comportements sociaux et culturels qui apparaît dans la jeunesse dès les années 60. Les cadres rigides du système scolaire apparaissent comme une barrière et sont remis en cause. A cet égard, le Colloque d’Amiens est emblématique dans son orientation réformatrice. Quelques mois plus tard, la révolte étudiante en mai 1968 ébranle les institutions, ce qui induit des transformations, mais aussi des résistances en retour. La décennie 70 sera propice aux innovations pédagogiques. Mais la pesanteur du système hiérarchisé et massifié impose des limites.

Dans notre parcours professionnel inspiré par le modèle de la bibliothèque publique (4) qui permet l’accès au savoir à travers de libres cheminements, et plus généralement par le développement des centres documentaires qui favorisent l’autonomie et l’initiative des apprenants (5), nous avons milité pour un changement des processus pédagogiques dans des établissements, eux-mêmes appelés à se départir d’une organisation issue du XIXè siècle (6). Et par ailleurs, dans le même mouvement, l’enseignement des plus jeunes est considéré comme une étape dans une éducation permanente, un processus d’apprentissage tout au long de la vie (« Life-long learning »).

Un constat d’immobilisme.

Dans un regard rétrospectif, nous percevons quelques effets de la mouvance militante et de la volonté réformatrice. Mais nous voyons aussi la puissance de conservation dans les structures et les comportements. La pertinence du système scolaire par rapport aux aspirations et aux besoins ne s’est pas accrue. Et aujourd’hui, nous pouvons constater avec Yann Algan la pesanteur d’un système qui handicape l’ensemble de la société française. Dans un livre récent : « La fabrique de la défiance » (7), Yann Algan, professeur d’économie à Sciences Po, dresse un constat accablant sur la manière dont le système scolaire français induit un manque de confiance chez les élèves.

 Toutes les mesures internationales montrent que l’écolier français se sent beaucoup moins bien, à l’école que les enfants des autre pays développés. « A la question posée dans quarante pays différents : « Vous sentez-vous chez vous à l’école ? », plus d’un de nos enfants sur deux répond par la négative. C’est de loin la pire situation  de tous les pays. En moyenne, dans les pays de l’OCDE, plus de quatre élèves sur cinq déclarent se sentir chez eux à l’école, qu’ils habitent en Europe continentale, dans les pays méditerranéens ou dans les pays anglo-saxons (« La fabrique de la défiance », p 107). Notre école a beau rappeler les grands principes de vie ensemble, elle développe moins le goût de la coopération que celui de la compétition. Et d’autre part, la hiérarchie présente dans le système scolaire se manifeste très concrètement dans la prédominance de méthodes pédagogiques trop verticales. Notre école insiste trop exclusivement sur les capacités cognitives sans se soucier des capacités sociales de coopération avec les autres. Selon des enquêtes internationales (Pisa et Tims) sur les pratiques scolaires, 56% des élèves français de 14 ans déclarent consacrer l’intégralité de leurs cours à prendre des notes au tableau en silence. C’est le taux le plus élevé de l’OCDE après le Japon et la Turquie. Où est l’échange, le partage, la relation ? D’autant qu’à contrario, 72% de nos jeunes déclarent ne jamais avoir appris à travailler en groupe avec des camarades ! ».

 Il y a bien aujourd’hui des enseignants et des chercheurs qui militent pour un changement pédagogique et enseignent autrement. (8) On voit aujourd’hui la mise en œuvre d’une réforme des rythmes scolaires. Les signes d’une prise de conscience apparaissent dans les sphères dirigeantes de l’Education Nationale. Il reste que la recherche de Yann Algan et de ses collègues, à partir de données qui ne sont pas anciennes, montrent l’ampleur du chemin à parcourir. Aujourd’hui, on ne peut plus se contenter de progrès lents et ponctuels. Si la situation actuelle de l’enseignement français est inacceptable, la mutation actuelle des moyens de communication va la rendre insupportable.

Vers un nouveau paradigme d’éducation.

Aujourd’hui, le monde change à vive allure. Ce changement porte une révolution dans le domaine de l’éducation. Si la France est dans une situation particulièrement difficile, une prise de conscience est également en train d’advenir à l’échelle internationale. Dans le domaine de l’enseignement, nous sommes tous appelés à changer de paradigme. Et, s’il nous semble que les pays anglophones, sur certains points, sont davantage en phase avec une évolution qui s’esquisse depuis des décennies, on peut entendre avec d’autant plus d’attention, la voix d’une personnalité britannique, résidant aujourd’hui en Californie, Sir Kenneth Robinson, lorsqu’il dénonce les effets uniformisateurs et réducteurs du système scolaire. Ken Robinson est un auteur et conférencier anglais, expert dans l’éducation artistique, longtemps professeur dans cette discipline à l’université de Warwick (1986-2001). Il est célèbre pour ses allocutions sur le thème de l’éducation, prononcées avec beaucoup de conviction et d’humour dans le cadre du centre de conférences TED (Technology, Entertainment and Design), et puissamment diffusées sur le web. En 2010, dans un exposé s’appuyant sur un dessin animé réalisé à son intention  par la « Royal Society for the encouragement of art… », il réclame un changement de paradigme en éducation (9). En mai 2013, cette vidéo diffusée sur le web a été visionnée par plus de 10 millions d’internautes.

« L’école », nous dit-il, « nous introduit dans un voie standardisée et annihile la créativité que chaque enfant porte en lui à la naissance ». Déjà, dans les années 60, le chercheur américain, Torrance, avait mis en évidence le concept de créativité. Nous avions relayé ses découvertes en France. Ken Robinson se réfère à une recherche plus récente concernant la « pensée divergente », cette aptitude à formuler un grand nombre de réponses à une même question,  une imagination  créatrice qui permet de résoudre de nombreux problèmes. A partir de la passation d’un test, on a constaté que l’expression de cette faculté est quasi universellement répandue chez les enfants fréquentant des classes maternelles. Mais elle baisse ensuite de plus en plus avec la montée en âge. Le taux de réussite passe ainsi de 98% à 5 ans  à 30% à 10 ans et à 10% à 14 ans. Ken Robinson attribue cet effondrement à l’influence d’une école qui exclut ou limite la coopération et une recherche ouverte.

Ken Robinson nous montre comment le système scolaire actuel est le produit d’une autre époque où un intellectualisme individualiste issu du XVIIIè siècle s’est combiné à une organisation industrielle associant uniformisation, standardisation et division du travail. Aujourd’hui, nous avons besoin de passer d’un « processus mécanique » à un « processus organique ». Les nouveaux modes de communication changent la donne et permettent le changement.

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 La révolution portée par internet.

Effectivement, comme Michel Serres nous l’a remarquablement expliqué dans son livre : « Petite Poucette » (10), à travers l’expansion d’internet, nous entrons aujourd’hui dans une nouvelle manière de communiquer et d’apprendre.

 A cet égard, une vidéo réalisé par un entrepreneur d’avant-garde, Oussama Ammar, à travers un titre humoristique : « Les barbares attaquent l’éducation » (11) met en lumière la révolution qui est en train de se réaliser dans le domaine de l’enseignement. Lui aussi parle en terme de changement de paradigme et il le fait à partir des innovations qui se développent aujourd’hui à toute allure et bouleversent les conditions de l’enseignement. Oussama Ammar a fondé plusieurs entreprises, codirige « The family », un organisme qui se consacre à l’accélération de la progression des start up, enseigne à Sciences-Po Paris et à l’Université Lyon II. Franco-libanais d’origine, il vit aujourd’hui à l’échelle internationale dans des villes comme San Francisco, Hong Kong, Sao Paulo et Paris.

On peut débattre à propos de quelques unes de ses affirmations préliminaires. Mais ses critiques du modèle actuel rejoignant celles de Ken Robinson, à partir cette fois d’une analyse du fossé qui se creuse entre l’enseignement traditionnel et la nouvelle manière de communiquer. Pour nos parents et grands parents, l’école était « un endroit formidable », mais aujourd’hui, « des millions d’enfants s’y sentent aliénés ». Et il cite des données impressionnantes de l’enquête Pisa, dont nous avons déjà entendu parler par Yann Algan, qui montrent que l’intérêt des « bons élèves » pour l’école est aujourd’hui, depuis cinq ans, en voie de s’effondrer. Et, dans ce cas, ce n’est pas une exception française. Le même phénomène se produit dans de nombreux pays, de l’Allemagne à la Corée. Oussama Ammar associe diagnostic et témoignage. Ainsi, il a connu la période de transition où la prédominance des nouveaux moyens de communication ne s’était pas encore imposée. Des professeurs critiquaient Wikipedia sans se rendre compte de la puissance du processus de production en cours puisque, dans sa version anglophone, il y avait déjà vingt-cinq millions d’articles en ligne. Oussama converge avec Ken Robinson sur la nécessité d’encourager la créativité.

Cependant l’apport de cette vidéo ne se limite pas à une analyse de la situation. Elle nous rapporte le dynamisme impressionnant des innovations dans un champ où l’apprentissage et l’enseignement (« learning and teaching »), se réalisent maintenant sur le web. Les réalisations se multiplient à vive allure dans une véritable épopée qui est aussi une révolution pédagogique.

 Oussama nous parle des Mooc (« Massive Open Online Course »), ces cours mis en ligne par de grandes universités, et en particulier par de prestigieuses universités américaines de Harvard et du MIT à Stanford et Princeton.  En quelques années, le public de ces cours s’est étendu à travers le monde entier et  il comprendrait aujourd’hui 17 millions d’utilisateurs actifs dont le tiers aurait moins de 18 ans. On pourra sur le web visiter les différents sites qui diffusent ces cours (vidéos et exercices) et assurent la certification de ceux qui les ont suivi avec succès. Le phénomène est issu d’initiatives qui se sont développées à partir de grandes universités américaines. Ainsi Edx communique à partir d’Harvard, du MIT et de Berkeley (12). Coursera s’appuie sur Stanford, Princeton et un réseau d’universités qui commence aujourd’hui à s’étendre au delà des Etats-Unis en incluant quelques institutions européennes, ainsi, dans le monde francophone l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne et, en France, l’Ecole Polytechnique, l’Ecole Centrale et l’Ecole Normale Supérieure.  Fondée il y a deux ans, Coursera s’est développé avec une rapidité fulgurante. Aujourd’hui, elle dessert 5 300 000 inscrits et diffuse 535 cours réalisés par 107 universités et grandes écoles partenaires (13).

Une autre institution remarquable consiste dans la diffusion sur le web de vidéos communiquant de courts exposés réalisés par des penseurs originaux. Après une période ponctuée par de grandes conférences aux Etats-Unis, le forum TED (Technology, Entertainment and Design) a commencé, à partir de 2007, à diffuser sur le web de courts exposés sur une vaste gamme de sujets dans la recherche et la pratique en science et en culture (14). « Nous croyons passionnément dans le pouvoir des idées pour changer les attitudes, les vies et finalement le monde. Aussi nous développons une « clearinghouse » qui offre libre savoir et inspiration, en provenance des penseurs mondiaux les plus inspirés et aussi une communauté d’esprits curieux (« curious souls ») qui s’impliquent dans les idées et aussi les uns avec les autres ». A partir de 2009, un programme de traduction à partir de l’anglais a commencé à se développer. En juillet 2012, 1300 exposés avaient été mis en ligne et de 5 à 7 nouveaux entretiens paraissaient chaque semaine. En janvier 2007, l’ensemble des vidéos avait été visionné, au total 50 millions de fois, en janvier 2011, 500 millions de fois, en novembre 2012, 1 milliard de fois.

  Comment ne pas reconnaître l’importance d’un tel phénomène ? Oussama Ammar nous décrit un contexte en pleine effervescence. Des enseignants doués s’installent sur le web et se trouvent à même d’attirer rapidement de vastes audiences (Ainsi,Salman Khan, dont les milliers de productions commencent à être traduites en français par la Khan academy (bibliothèques sans frontières). Ainsi, nous dit Oussama, en citant des exemples, « n’importe qui peut enseigner ».

Parallèlement, on observe de brillantes performances chez certains enfants qui, en tirant parti des connaissances désormais accessibles réalisent des dispositifs complexes. C’est, par exemple, Didier Focus, un enfant nigérian, qui, à quatorze ans, permet à son village d’accéder à l’électricité et gagne de surcroit un prix du MIT.

A travers l’ordinateur, une éducation informelle se développe dans les pays pauvres. Ainsi, en Inde, après avoir placé un  ordinateur en libre accès dans un bidonville, on constate quelques mois plus tard, que son usage a suscité de nouveaux savoirs comme par exemple l’apprentissage de l’anglais ou de la programmation. Les jeux permettent également le développement de nouvelles compétences.

Une révolution en éducation.

Dans « Petite Poucette » (10), Michel Serres, lui-même professeur dans l’enseignement supérieur, évoque brillamment le changement qu’internet a introduit dans le comportement des étudiants. Les mentalités ont changé. « Que transmettre ? Le savoir ? Le voilà partout sur la toile, disponible, objectivé … Le transmettre à tous ? Voilà, c’est fait ! » (p 19). Cette mutation interpelle les rapports sociaux traditionnels. Mais elle entraîne également un changement profond dans les usages du savoir. « Libéré des relations asymétriques, une circulation nouvelle fait entendre les notes musicales de sa voix » (p 52). Le « collectif » laisse sa place au « connectif » (p 65). Le nouveau mode d’accès à la connaissance s’accompagne d’une transformation de notre maniement de celle-ci. « Entre nos mains, la boite ordi contient et fait fonctionner ce que nous appelions jadis nos facultés. Que reste-t-il ? L’intuition novatrice et vivace. Tombé dans la boite, l’apprentissage laisse la joie d’inventer » (p 28).

Ainsi, si les pratiques traditionnelles résistent encore, elles ont perdu leur emprise. Pendant des décennies, le changement en éducation a dépendu de la mise en oeuvre d’un idéal, d’une compréhension, et puis, dans la seconde moitié du XXè siècle, de la montée progressive d’aspirations nouvelles fondées sur l’apparition et le développement d’un nouveau genre de vie. Nous avons participé aux actions engagées pour modifier le cours de l’enseignement et de l’éducation. Mais l’innovation se heurtait aux pesanteurs des structures et des comportements. Et les données toutes récentes rassemblées par Yann Algan dans son livre : « La fabrique de la défiance »  montrent combien l’immobilisme a longtemps prévalu. Et bien, aujourd’hui, le développement d’internet et des nouveaux modes de communication a changé la donne. Quelque soient les obstacles systémiques ou les résistances culturelles, la transformation a commencé et le mouvement est irréversible. Cette évolution est internationale.Nous sommes engagés dans une révolution de l’éducation. Un nouveau paradigme est en voie de se manifester. Nous nous dirigeons vers une offre permettant la personnalisation de l’éducation et son accompagnement tout au long de la vie. La transmission des savoirs par internet est une composante essentielle de cette évolution qui implique par ailleurs le développement de la vie relationnelle et de la convivialité. Et, certes, là comme ailleurs, le changement est dans durée, mais nous savons quel est le sens de cette transformation.

En écoutant Oussama Ammar nous décrire les innovations en cours dans le sillage d’internet, nous éprouvions une forme d’émerveillement en prenant conscience de la puissance du mouvement en cours et de l’horizon qui s’ouvre aujourd’hui à nous. Dans ce temps de crise où les périls abondent, nous voyons là une ouverture parmi d’autres. Ce phénomène nous apparaît comme une émergence. Nous entendons à ce sujet la parole du théologien Jürgen Moltmann lorsqu’il écrit : « L’essence de la création dans l’Esprit est la collaboration et les structures manifestent la présence de l’Esprit dans la mesure où elles font connaître l’accord général » (15). Nous voyons là un principe qui éclaire notre regard, induit notre discernement et motive notre action.

Aujourd’hui, un avenir se construit sous nos yeux.

J H

(1)            Sur le chemin de l’école : Film documentaire de Pascal Plisson. Voir la présentation sur ce blog : https://vivreetesperer.com/?p=1556

(2)            On trouvera une abondante documentation et réflexion sur les mouvements d’éducation nouvelle et les innovations mises en oeuvre dans les décennies 60 et 70 dans la revue Education et Développement parue de 1964 à 1980. Voir le livre : Une revue en perspective : Education et développement. Textes présenté par Louis Raillon et Jean Hassenforder. L’Harmattan, 1998 (Série références).

(3)            Mendras (Henri). La Seconde Révolution Française 1965-1984. Paris, Gallimard, 1988 (actuellement en poche : folio).

(4)            Hassenforder (Jean). Développement comparé des bibliothèques publiques en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis dans la seconde moitié du XIXè siècle (1850-1914). Paris, Cercle de la Librairie, 1967. Edition numérique en ligne : http://barthes.enssib.fr/travaux/Caraco-Hassenforder-dvpt-compare-bib-publiques.pdf

(5)            Hassenforder (Jean), Lefort (Geneviève). Une nouvelle manière d’enseigner. Pédagogie et documentation. Les cahiers de l’enfance, 1977 (Collection éducation et développement).

(6)            Hassenforder (Jean). L’innovation dans l’enseignement. Un avenir qui se construit sous nos yeux. Casterman, 1972 (poche).

(7)            Algan (Yann), Cahuc (Pierre), Zylbergerg (André). La fabrique de la défiance. Grasset, 2012. Voir une mise en perspective sur ce blog : « Promouvoir la confiance dans une société de défiance » : https://vivreetesperer.com/?p=1306

(8)            Cercle de recherche et d’action pédagogique : Un mouvement d’enseignants qui œuvre pour une éducation nouvelle et un changement dans l’école et la société depuis plusieurs décennies notamment à travers la publication d’une revue : Les Cahiers pédagogiques. Site : http://www.cahiers-pedagogiques.com/ Sur ce blog, la recherche pédagogique de Britt-Mari Barth : « Une nouvelle manière d’enseigner. Participer ensemble à une recherche de sens » : https://vivreetesperer.com/?p=1169

(9)            Site de Ken Robinson en français : http://www.kenrobinson.fr/ On trouve sur ce site des liens avec les différentes vidéos des interventions de Ken  Robinson, notamment celle de 2010 sur le paradigme en éducation présentant un commentaire interactif  avec une illustration (RSA animate) et un sous-titrage en français. http://www.kenrobinson.fr/voir/ Cette vidéo est présentée par ailleurs en français : Créa. Apprendre la vie : Du paradigme de l’éducation (en regrettant cependant l’absence de la mention d’origine) : http://www.youtube.com/watch?v=e1LRrVYb8IE

(10)      Serres (Michel). Petite Poucette. Le Pommier, 2012 (Manifestes). Mise en perspective sur ce blog : « Une nouvelle manière d’être et de connaître » : https://vivreetesperer.com/?p=820

(11)      The family. Oussama Ammar. « Les barbares attaquent l’éducation » : http://www.youtube.com/watch?v=FoOAEIoJrjc

(12)      Edx. Take great courses of the world’s best universities. https://www.edx.org/

(13)      Coursera. Education for everyone : http://www.youtube.com/user/courses

(14)      TED : http://www.ted.com/ Histoire et situation actuelle de TED sur wikipedia anglophone : http://en.wikipedia.org/wiki/TED_(conference)

(15)      Moltmann (Jürgen). Dieu dans la création. Traité écologique de la création. Cerf, 1988 (citation p 25). Voir sur ce blog : « Dieu suscite la communion » : https://vivreetesperer.com/?p=564