Promouvoir la confiance dans une société de défiance !

Transformer les mentalités et les institutions. Réformer le système scolaire.

Les pistes ouvertes par Yann Algan.

Comment dissiper la méfiance qui s’est installée dans une partie de la société française en perturbant les relations ?

Quel constat ? Quelle analyse ? Quels remèdes ?

Cette question nous concerne personnellement et collectivement. Comment vivons-nous la relation avec ceux qui nous entourent et dans quelles dispositions entrons-nous en contact avec eux ? Comment percevons-nous notre rapport avec les collectivités et les institutions ?

Professeur d’économie à Sciences-po, Yann Algan a écrit en 2007 un  premier livre sur « la société de défiance » (1). En 2008, il a reçu le prix du meilleur jeune économiste français décerné par « Le Monde » et le Cercle des économistes pour ses travaux sur les relations entre confiance et économie. En 2012, il cosigne « la fabrique de la défiance et comment s’en sortir », un livre où l’école tient une large place (Prix lycéen du meilleur livre d’économie) (2). Ses propos rapportés ici dans une interview sur « impact » en vidéo nous aident à y voir plus clair.

Une société de défiance : le diagnostic de Yann Algan.

 Un premier temps : le diagnostic ! Une société de défiance, c’est une société dans laquelle les citoyens se méfient les uns des autres. Et, dans le même mouvement, ils entretiennent beaucoup de défiance vis-à-vis de la direction des entreprises dans lesquelles ils travaillent, et parallèlement, vis à vis des institutions de l’état. La méfiance est ainsi un dénominateur commun.

« Lorsqu’on demande aux Français : « D’une manière générale peut-on faire confiance à la plupart des gens ou bien n’est-on jamais assez prudent quand on a affaire aux autres ? », ils apparaissent particulièrement méfiants… Au sein de l’OCDE, nous avons, avec le Portugal et la Turquie, la plus faible confiance. En revanche, dans les pays scandinaves, celle-ci est trois fois supérieure à la nôtre. Elle est également très inférieure à celle des Etats-Unis, de l’Angleterre, de l’Allemagne, et même de l’Espagne et de l’Italie » (« La Fabrique de la défiance », p16). La France se classe parallèlement parmi les pays où l’on ressent le plus de pessimisme et où on éprouve le plus de mal être.

Il y a un lien entre les différents champs d’activité où on peut observer des formes de défiance.

Le système scolaire français, très hiérarchisé, impose aux élèves des comportements qui ne leur permettent pas de grandir dans la confiance. La transmission des savoirs de haut en bas reste dominante. Et l’enseignement français se caractérise par une méthode de classement qui stigmatise certains élèves durant toute leur vie.

Ces comportements intériorisés se retrouvent ensuite dans la majorité des entreprises françaises (3) dirigées de haut en bas par une élite formée dans les grandes écoles, des managers qui ont peu appris à collaborer avec leur personnel. Les enquêtes internationales font apparaître que les entreprises françaises sont, avec leurs homologues japonaises, les entreprises qui sont dirigées le plus verticalement, avec un moindre degré de coopération et davantage de conflictualité.

La méfiance s’exerce également vis-à-vis des institutions de l’État. L’État apparaît en effet comme hiérarchisé, dirigé par une petite élite, peu transparent. Cette situation s’accompagne d’un ressenti des inégalités de statut. Les enquêtes internationales mettent en évidence une défiance des citoyens français vis-à-vis des institutions publiques plus grande que celle qui apparaît dans d’autres pays, même par rapport à des pays d’Europe continentale et jusqu’aux pays méditerranéens.

Si le degré de confiance est plus bas en France que dans la majorité des pays comparables, en fonction de la crise, il a encore baissé au cours des trois dernières années. Et, plus encore, il a baissé davantage que dans d’autres pays confrontés avec la même crise.

Cette situation a des effets extrêmement négatifs, non seulement dans la manière dont elle conditionne les relations personnelles, mais aussi par son impact à une échelle globale. Yann Algan estime que cette négativité engendre une perte de 1,5 à 2% du Produit Intérieur Brut. Dans les sociétés post-industrielles, l’innovation a une importance considérable. Or, pour se développer, l’innovation requiert un climat qui favorise la coopération et l’initiative.

Le bonheur des français selon Claudia Senik.

Signalons ici une autre recherche qui vient d’être diffusée et dont les résultats convergent avec les investigations de Yann Algan. Une économiste française, professeur à l’Ecole d’économie de Paris, Claudia Senik, a publié en 2011 une étude rédigée en anglais : « The French unhapiness puzzle : The cultural dimension of happiness » (le mystère du malheur français : la dimension culturelle du bonheur). Les résultats de cette recherche apparaissent aujourd’hui au grand jour (4).

Dans une interview sur Rue 89 (5), Claudia Senik nous indique le sens de sa recherche : « J’ai mené plusieurs travaux sur la relation entre revenu et bien être, et en faisant ces travaux, en utilisant des enquêtes internationales, je me suis rendu compte que la France était tout le temps, en dessous des autres pays en terme de bien être moyen. Les français transforment systématiquement un niveau de vie donné en un niveau de bonheur moindre que dans les autres pays en moyenne. Et cet écart est assez stable depuis qu’on a des données (les années 70). Quand on est en France, toutes choses égales par ailleurs, on a 20% de chances en moins d’être heureux, en tout cas de se dire très heureux ».

La poursuite de cette recherche a fait apparaître un lien entre ce ressenti et une orientation culturelle. Ainsi, l’auteur s’interroge beaucoup sur le rôle de la première instance de socialisation : l’école. Une observation accompagne cette réflexion : « Les immigrés qui sont passés par l’école en France depuis un très jeune âge sont moins heureux que ceux qui ne sont pas passés par l’école française. On peut penser que les institutions de socialisation primaire formatent assez lourdement ».

Dès lors, comme le rapporte un article paru dans « Le Monde » (6), sur le registre des hypothèses, Claudia Senik formule des recommandations pour l’enseignement français. « Comment être heureux dans un monde mondialisé, si l’on ne maîtrise pas l’outil de la mondialisation qu’est la connaissance des langues étrangères ? Le système français est trop unidimensionnel. Il classe les gens en les notant essentiellement sur les maths et le français et présente un niveau d’exigence trop élevé dans une seule dimension. Autrement dit, les enfants qui ne sont bons  ni en math, ni en français, mais qui peuvent avoir du talent pour d’autres disciplines s’habituent à se penser eux-mêmes en niveau d’échec, surtout dans un pays où l’on proclame l’égalité des chances ».

L’interpellation du système scolaire par Claudia Senik rejoint celle qui est formulée par Yann Algan sur le même sujet.

Promouvoir la confiance

Lorsqu’on revient au thème central : la défiance répandue en  France, comment, en regard, promouvoir le développement de la confiance ? On peut s’interroger sur les origines historiques de cette attitude. Elle remonterait à l’entre-deux guerres et se serait surtout développée à partir de la fin de la seconde guerre mondiale. Aujourd’hui, Yann Algan voit les causes de cette défiance principalement dans le dysfonctionnement des institutions. En réformant les institutions, il y a donc une possibilité d’y remédier. Yann Algan met en évidence un mauvais fonctionnement des institutions étatiques. Nous voudrions ici rapporter ses critiques sur le système scolaire et, en regard, les propositions de réforme.

Le système scolaire en France. Analyses et remèdes.

Ces analyses  se retrouvent dans différentes publications de Yann Algan. Il y revient dans un récent article paru récemment dans « Le Monde » (7) où il recommande à l’école, la mise en oeuvre d’un vivre ensemble plutôt que la mobilisation autour de l’enseignement d’une morale. « Quels grands principes « moraux » l’école doit-elle transmettre si ce n’est l’art de vivre ensemble ? »

Tout se tient. Le manque de confiance engendré par le système scolaire est lié aux modes de relation qui l’emportent aujourd’hui dans ce système. Toutes les mesures internationales montrent que l’écolier français se sent beaucoup moins bien à l’école que les enfants des autres pays développés. « A la question posée dans quarante pays différents : « Vous sentez-vous chez vous à l’école ? », plus d’un de nos enfants sur deux répond par la négative. C’est de loin la pire  situation de tous les pays. En moyenne, dans les pays de l’OCDE, plus de quatre élèves sur cinq déclarent se sentir chez eux à l’école, qu’ils habitent en Europe continentale, méditerranéenne ou dans les pays anglo-saxons ». (« La fabrique de la défiance », p 107). Notre école a beau rappeler les grands principes de vie ensemble, elle développe moins le goût de la coopération que celui de la compétition.

Et, d’autre part, la hiérarchie présente dans le système scolaire se manifeste très concrètement dans la prédominance de méthodes pédagogiques trop verticales. « Notre école insiste trop exclusivement sur les capacités cognitives sans se soucier des capacités sociales de coopération avec les autres. Selon des enquêtes internationales (Piris et Timss) sur les pratiques scolaires, 56% des élèves français de 14 ans déclarent consacrer l’intégralité de leurs cours à prendre des notes au tableau, en silence. C’est le taux le plus élevé de l’OCDE après le Japon et la Turquie. Où est l’échange, le partage, la relation ? D’autant qu’à contrario, 72% de nos jeunes déclarent ne jamais avoir appris à travailler en groupe avec des camarades ! ». Et, par ailleurs, il est nécessaire d’agir dès le plus jeune âge. « Les compétences sociales et plus généralement les capacités non cognitives comme la coopération avec les autres, l’estime de soi et la confiance dans autrui, se développent très tôt, dès 3-4 ans ».

Yann Algan met ainsi en évidence un dysfonctionnement profond de notre système scolaire qui s’enracine dans une longue histoire. Au long des années, des groupes militants ont cherché à corriger cette trajectoire en développant des formes nouvelles d’éducation. Nous avons nous-mêmes participé à cette entreprise en oeuvrant pour le développement des bibliothèques, des centres documentaires et pour l’innovation dans l’enseignement. La recherche de Yann Algan et de ses collègues montre combien le système scolaire français est resté traditionnel et l’ampleur du chemin qui reste à parcourir. Mais aujourd’hui, la mutation culturelle exige une transformation profonde de notre système scolaire et éducatif. Quoiqu’il en soit, les jeunes participent par ailleurs aux formes nouvelles qui induisent des changements de mentalité.

Les origines culturelles.

Yann Algan met en évidence les dysfonctionnements institutionnels qui engendrent une défiance et recommande des réformes en profondeur pour y remédier. Mais n’y a-t-il pas également des racines de la défiance dans la culture telle qu’elle influe sur les représentations. En traitant de la question des freins au bonheur dans les esprits, Claudia Senik évoque cette hypothèse. Mais, plus avant, si le système scolaire engendre des comportements de défiance, il est le produit d’une histoire qui remonte dans le passé et qui témoigne d’une culture marquée par une tradition hiérarchique. Si, comme on l’a vu, les élèves français ne se sentent pas chez eux à l’école, ne serait-ce pas parce que celle-ci est encore imposée de l’extérieur à la société et s’inscrit dans des formes bureaucratiques et corporatistes ? Dans son livre : « La Société de confiance » (8) qui fait suite au « Mal Français », Alain Peyrefitte met en évidence l’influence de l’inspiration protestante dans toute une gamme de pays où on peut observer aujourd’hui encore des comportements davantage empreints de confiance. A contrario, l’histoire de France est marquée par un conflit entre l’Ancien Régime et la Révolution, entre une Eglise catholique hiérarchisée et des forces contraires qui ont également imposé d’en haut leur idéologie (9). Ainsi, dans son livre : « La France imaginée » (10), Pierre Birnbaum montre comment, au XIXè siècle, la tradition centraliste et unitaire a prévalu, des passions rivales en faveur de l’uniformisation s’affrontant l’une contre l’autre. Et, de même, des milieux opposés étaient structurés par des mécanismes hiérarchiques. Cette tradition se dissipe peu à peu. Mais, dans les années d’après-guerre, un sociologue, Michel Crozier, pouvait encore parler de la France comme « une terre de commandement ». On voit bien en quoi la transformation des mentalités est appelée à se poursuivre.

La confiance comme réalité spirituelle.

Dans les aléas de l’histoire, il demeure que la confiance est une réalité spirituelle. Et si cette réalité se manifeste au plan personnel, elle prend aussi une forme sociale. Ce blog essaie de témoigner de cette réalité (11). On observe dans l’histoire des formes de coopération qui peuvent être considérées comme une avant garde. Dans la plupart des pays, la vie associative est de plus en plus répandue. Et aujourd’hui, à l’échelle internationale, on perçoit un mouvement croissant de convivialité. A travers certains milieux, la France y participe. Et par delà les obstacles locaux et les replis conjoncturels, une vision spirituelle de la confiance se dessine : « Être vivant signifie exister en relation avec les autres. Vivre, c’est la communication dans la communion… L’ « essence » de la création dans l’Esprit est par conséquent la « collaboration », et les structures manifestent la présence de l’Esprit, dans la mesure où elles font connaître l’accord général » (12).

Dans la mutation actuelle de la culture et de la société, la confiance devient de plus en plus une requête sociale. Si faire confiance aux autres est l’expression d’un choix existentiel, c’est aussi une contribution à une dynamique sociale cherchant à réaliser un environnement plus positif.

J. H.

(1)            Algan (Yann), Cahuc (Pierre). La société de défiance. Ed Rue d’Ulm, 2007.

(2)            Algan (Yann) Cahuc (Pierre), Zylbergerg (André). La fabrique de la défiance. Grasset, 2012. Les auteurs, trois économistes réputés, montrent comment « la défiance est au cœur du pessimisme français… Elle n’est pourtant pas un héritage culturel immuable ». De fait, elle résulte d’un cercle vicieux où le fonctionnement hiérarchique et élitiste de l’école nourrit celui des entreprises et de l’état ». Ce livre propose une dynamique de réforme. « Il n’y a pas de fatalité au mal français. La confiance aussi se fabrique… ». Itinéraire de Yann Algan sur Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Yann_Algan Nous présentons une interview de Yann Algan recueillie par Impact et présentée sur You Tube : http://www.youtube.com/watch?v=aXCRkEAtE9U

(3)            Voir aussi : Philippon (Thomas. Le capitalisme d’héritier. La crise française du travail. Seuil, 2007. Présenté dans un article : « Défiance ou confiance » sur le site de Témoins : http://www.temoins.com/societe/defiance-ou-confiance.html

(4)            On peut entendre Claudia Senik exposer son approche sur Dailymotion http://www.dailymotion.com/video/xzfq07_l-entretien-claudia-senik-auteur-de-l-etude-le-mystere-du-malheur-francais_news#.UY9XCK7j4Ss

(5)            Claudia Senik. « Le malheur français, c’est quelque chose qu’on emporte avec soi ». Rue 89. Le grand entretien 03/04/2013 http://www.rue89.com/2013/04/03/malheur-francais-cest-quelque-chose-quon-emporte-soi-241113

(6)            Claudia Senik. La France ne fait pas le bonheur (suite). Le Monde. 01.04.2013 http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/04/01/la-france-ne-fait-pas-le-bonheur-suite_3151441_3232.html

(7)            Yann Algan. La morale laïque, culture commune nécessaire au ciment d’une société. Le Monde.fr. 21.04.2013. http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/04/01/la-france-ne-fait-pas-le-bonheur-suite_3151441_3232.html

(8)            Peyrefitte (Alain). La société de confiance. Essai sur les origines et la nature du développement. Odile Jacob, 1995. Ce livre est une thèse de doctorat qui marque l’aboutissement d’une longue recherche de l’auteur sur le thème de la confiance et met en évidence le rapport entre confiance et développement.

(9)            Sur le site de Témoins : Deux articles sur les antécédents historiques qui influent sur le rapport confiance-défiance en France : « Défiance ou confiance. Quel style de relation ? Quelle société ? » (mai 2007) http://www.temoins.com/societe/defiance-ou-confiance.html  « Les rapports entre le politique et le religieux »  (octobre 2004) http://www.temoins.com/etudes/les-rapports-entre-le-politique-et-le-religieux.html

(10)      Birnbaum (Pierre). La France imaginée. Déclin des rêves unitaires. Gallimard. 1998.

(11)      Ce blog accorde une importance majeure au thème de la confiance dans ses différents registres : personnel et collectif. Nous rappelons ici quelques uns de ces articles : « Vivre en harmonie » : https://vivreetesperer.com/?p=43  « Amitié ouverte » : https://vivreetesperer.com/?p=14 « Confiance ! Le message est passé. » : https://vivreetesperer.com/?p=1246 « La force de l’empathie » : https://vivreetesperer.com/?p=137 « Un chemin de bonheur. Les écrits de Marcelle Auclair » : https://vivreetesperer.com/?p=748 « Un chantier peut-il être convivial ? » : https://vivreetesperer.com/?p=133 « Se rencontrer à travers un jogging » : https://vivreetesperer.com/?p=246 « Apprendre à vivre ensemble » : https://vivreetesperer.com/?p=806 « La bonté humaine » : https://vivreetesperer.com/?p=674 « Laissez-les lire ! » : https://vivreetesperer.com/?p=523 « Travailler dans les nouvelles technologies : un itinéraire professionnel fondé sur la justice » : https://vivreetesperer.com/?p=1056 « Construire une société où chacun se sentira reconnu et aura sa place » : https://vivreetesperer.com/?p=1240 « Une nouvelle manière d’enseigner. Participer ensemble à une recherche de sens » : https://vivreetesperer.com/?p=1169

(12)       Nous nous référons ici à la pensée de Jürgen Moltmann, qui nous propose une théologie de l’espérance, qui est la source d’une dynamique de confiance. Introduction à la pensée de Jürgen Moltmann sur le blog : « L’Esprit qui donne la vie » : http://www.lespritquidonnelavie.com/ Vie et pensée de Jürgen Moltmann : « Une théologie pour notre temps » : http://www.temoins.com/etudes/une-theologie-pour-notre-temps.-l-autobiographie-de-jurgen-moltmann/toutes-les-pages.html Les citations mentionnées ici sont extraites de son livre : Moltmann (Jürgen). Dieu dans la création. Traité écologique de la création. Le Cerf, 1988 (citations p.12 et p. 25).

Et si tout n’allait pas si mal !

 Le monde va beaucoup mieux que vous ne le croyez

selon Jacques Lecomte

 71mvkBrqYOLEn 2016, le ciel s’est assombri. Des évènements inquiétants ont ponctué l’actualité. Et, en ce début d’année 2017, nous sommes en attente d’un horizon.  Il y a bien des signes contradictoires, mais choisir la vie, c’est discerner le positif pour tracer notre chemin.

Il y a le temps court et il y a le temps long. Dans l’immédiat, tout s’enchevêtre. Dans la durée, des tendances apparaissent. Il est bon de pouvoir distinguer ces tendances.

Comme le montre Yann Algan, dans son livre : « La fabrique de la défiance » (1), on enregistre en France un manque de confiance bien plus élevé que dans beaucoup d‘autres pays. Dans le désarroi actuel, cela se traduit en pessimisme, en cynisme, en rejet. Alors, on peut remercier ceux qui regardent au delà et affrontent la morosité ambiante pour mettre en évidence des évolutions positives dans la durée. Ainsi, le livre publié tout récemment par Jacques Lecomte vient exposer une réalité à même de nous encourager : « Le monde va beaucoup mieux que vous ne le croyez » (2). Cet ouvrage vient à la suite d’une réflexion de fond que l’auteur a entreprise sur le potentiel de l’homme. Si les méfaits de l’histoire humaine sont affichés (3), l’homme n’est pas nécessairement voué au mal. Il montre aussi une aptitude à la bonté, des dispositions à l’altruisme, à l’empathie et à la générosité. Jacques Lecomte a pu ainsi écrire un livre sur « la bonté humaine » (4). Et, dans un autre ouvrage, à partir de l’analyse d’un grand nombre d’études, il met en évidence l’émergence d’attitudes et de pratiques nouvelles dans des « entreprises humanistes » où se développent un climat de travail plus collaboratif et plus convivial.

Dans une conférence rapportée en vidéo sur le thème : « Vers une société de la fraternité » (5), Jacques Lecomte, un des pionniers de la psychologie positive en France (6), présente sa démarche en commençant par nous raconter son parcours personnel. Brisé par le contexte familial de sa jeunesse, il en réchappé en rencontrant un environnement bienveillant et convivial. Il a vécu là une conversion chrétienne « qui a radicalement changé sa vie et où il a surtout compris que les forces de l’amour et de la bonté sont plus fortes que les forces de la violence et de la haine ». De cette expérience, il a compris que le meilleur peut sortir du pire et que le pire n’est pas une fatalité. A partir de là, Jacques Lecomte a développé un optimisme réaliste, un « optiréalisme ». C’est une disposition d’esprit qui permet de percevoir dans une situation, tout ce qu’elle porte de positif, en germe ou en activité, et, ainsi, de susciter une évolution favorable. Dans son livre : « Le monde va beaucoup mieux que vous ne croyez », Jacques Lecomte met en œuvre cette approche dans une évaluation de l’évolution du monde.

 

 

Le monde va mieux que nous le croyons

« Comment le monde pourrait-il aller mieux quand le chômage, la guerre, les attentats, le réchauffement climatique et tant d’autres mauvaises nouvelles font la une des médias ?… Pourtant les chiffres nous disent ceci : ces dernières décennies, sur l’ensemble du globe, la pauvreté, la faim, l’analphabétisme et les maladies ont fortement reculé comme jamais avant… Quant à la violence, elle connaît, depuis plusieurs siècles, un inexorable déclin… En résumé, contrairement à une opinion largement répandue, l’humanité va mieux qu’il y a vingt ans, même s’il reste encore malheureusement de fortes zones sombres… Quant à la planète, elle est certes en moins bonne posture sur certains aspects, mais en meilleur état sur d’autres… «  (p 9-10). Chapitre après chapitre, l’auteur analyse la situation à partir des meilleures sources : « L’humanité vit mieux… Et en meilleure santé. Environnement : on avance… Jamais aussi peu de violence » (p 209-210).

Bref, l’auteur rompt avec la vision catastrophiste du monde qui nous influence bien souvent. Cette vision est suscitée par l’attrait de nombreux médias pour le sensationnel. Elle abonde là où manque la culture nécessaire pour trier les informations et distinguer ce qui relève du court terme et du moyen terme. Bien sur, nous souffrons personnellement de l’inquiétude qui nous atteint ainsi.

Certes, les responsables de l’information peuvent estimer qu’il est nécessaire d’alarmer pour sensibiliser. Mais cette attitude est bien souvent contre-productive. « Les prophètes de malheur nous démobilisent. Ils mènent souvent à des mesures politiques autoritaires » (p 15). « Fournir des informations catastrophistes sans présenter des moyens d’agir, pousse à l’immobilisme, voire au rejet des informations… » (p 31). La peur est mauvaise conseillère. « De nombreuses études montrent que les périodes d’anxiété sociale ont tendance à  accentuer le désir de soumission à l’autorité…  Le ressenti de menace est une cause d’autoritarisme au sein de la population. Ainsi, aux Etats-Unis, pendant les périodes menaçantes, les Eglises à tendance autoritaire bénéficient d’un afflux de conversions, alors que ce sont les Eglises non autoritaire  qui vivent ce phénomène pendant les périodes non menaçantes » ( p 43).

A l’inverse, il y a une manière de partager l’information à même de produire des effets positifs. Et il y a des faits significatifs qui font exemple. Ainsi, aujourd’hui, en apprenant que le trou d’ozone est en train des se refermer grâce à la mise en œuvre du protocole de Montréal (1987), nous voyons là « le premier succès majeur face à un problème environnemental mondial » (p 107), Manifestement, cette victoire suscite l’espoir et contribue à nous mobiliser dans la lutte contre le réchauffement climatique.

 

« Si nous voulons un monde meilleur, nous devons être conscient des progrès accomplis, et inspirer plutôt qu’accuser » (couverture). Ce livre est source d’encouragement. Il nous aide à réfléchir sur les modes de communication. Ainsi, l’ignorance des évolutions positives tient pour une part à une communication qui met en exergue les mauvaises nouvelles.

Cependant, ne doit pas aller plus loin dans l’analyse du catastrophisme. Comme le complotisme, cet état d’esprit n’est-il pas lié à une agressivité qui se déploie à la fois contre soi-même et contre les autres ? Et ne témoigne-t-il pas d’une absence d’espérance personnelle et collective ? Comme l’écrit le théologien Jürgen Moltmann, agir positivement dépend de notre degré d’espérance : « Nous devenons actif pour autant que nous espérions. Nous espérons pour autant que nous puissions entrevoir des possibilité futures. Nous entreprenons ce que nous pensons possible ». « Si une éthique de la crainte nous rend conscient des crises, une éthique de l’espérance perçoit les chances dans les crises ». Pour les chrétiens, « l’espérance est fondée sur la résurrection du Christ et s’ouvre à une vie à la lumière du nouveau monde suscité par Dieu » (7). Ainsi, quelque soit notre cheminement, notre comportement dépend de notre vision du monde. En ce sens, Jacques Lecomte ne se limite pas à nous offrir des données positives concernant la situation du monde à même de nous encourager, il conclut son livre par la vision d’ « une grande réconciliation ». « Une société plus fraternelle et conviviale est possible (5), dès lors que l’on y croit et que l’on s’engage à la faire advenir » (p 197).

 

J H

 

(1)            Algan (Yann), Cahuc (Pierre), Zybergerg (André). La fabrique de la défiance, Grasset, 2012. Sur ce blog : « Promouvoir la confiance dans une société de défiance » : https://vivreetesperer.com/?p=1306

(2)            Lecomte (Jacques). Le monde va beaucoup mieux que vous ne le croyez ! Les Arènes, 2017

(3)            « Une philosophie de l’histoire, par Michel Serres. Au sortir de massacres séculaires, vers un âge doux portant la vie contre la mort » : https://vivreetesperer.com/?p=1306

(4)            Lecomte (Jacques). La bonté humaine. Altruisme, empathie, générosité. Odile Jacob, 2012. Sur ce blog : « La bonté humaine, est-ce possible ? » : https://vivreetesperer.com/?p=674

(5)            Conférence de Jacques Lecomte : « Vers une société de la fraternité », à l’invitation,  le 8 juin 2016 du Pacte civique et de la Traversée. Vidéo sur You Tube : https://www.youtube.com/watch?v=KALjpMcwpWU&feature=youtu.be

(6)            http://www.psychologie-positive.net

(7)            Moltmann (Jürgen). Ethics of life. Fortress Press, 2012 (p 3-8)

 

Voir aussi :  « Quel avenir est possible pour le monde et pour la France? (Jean-Claude Guillebaud. Une autre vie est possible) » : https://vivreetesperer.com/?p=937

https://vivreetesperer.com/?p=942

https://vivreetesperer.com/?p=945

Bienveillance humaine. Bienveillance divine : une harmonie qui se répand

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Lytta Basset : Oser la bienveillance

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         Nous avons en mémoire ou dans notre vécu immédiat, la présence d’une personne bienveillante. Et quand nous y pensons, nous ressentons paix et joie. Cette présence transforme notre perception des situations. Ainsi, lors d’un enterrement, j’ai souvenir d’un prêtre âgé qui accueillant chacun avec bonté, dans une conversation toute simple, a suscité un ressenti positif de la célébration. Je me rappelle une directrice de mon institut qui savait reconnaître et encourager le travail de chacun par des petits mots à l’occasion de telle ou telle production. Respectée par tous, elle facilitait le développement d’un climat de collaboration. Et, en famille, j’ai tant reçu de la bienveillance d’êtres chers qui m’ont permis de vivre et de me transformer. La bienveillance peut également se manifester dans des figures publiques et elle entraîne alors une ouverture des coeurs au delà des barrières sociales et religieuses. La bienveillance est communicative. Elle se répand. Contrairement à ce que peuvent penser ceux qui, pour des raisons religieuses ou philosophiques, ont une vision très sombre de la nature humaine, elle est reconnue par un grand nombre de gens, car elle correspond à une attente de leurs cœurs. Dans l’Evangile, Jésus ne dit-il pas ? : « Que votre lumière luise devant les hommes afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux » (Mat 5.16).

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Lytta Basset : Oser la bienveillance

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         Une théologienne, Lytta Basset, vient de publier un livre : « Oser la bienveillance » (1). Il y a eu en effet dans la culture de la chrétienté, une représentation pervertie de la nature humaine dans la doctrine du péché originel. « Lytta Basset écrit la généalogie et l’impact de cette notion profondément nocive qui remonte à Saint Augustin et qui contredit les premiers Pères de l’Eglise. Elle montre comment ce pessimisme radical est totalement étranger à l’Evangile. Tout au contraire, les gestes et les paroles de Jésus nous appellent à développer un autre regard sur l’être humain, fondé sur la certitude que nous sommes bénis dès le départ et le resterons toujours. Appuyé sur le socle de cette bienveillance originelle, chacun de nous peut oser la bienveillance envers lui-même et envers autrui, et passer ainsi de la culpabilité à la responsabilité ».          Le livre de Lytta Basset ouvre de nombreuses pistes de réflexion sur notre héritage religieux, sur le problème du mal, sur la culpabilité et le péché, et sur la réalité de la bienveillance. Dans cette contribution, nous évoquerons l’approche de Lytta Basset dans sa description de la bienveillance et dans son commentaire d’épisodes de la vie de Jésus dans lesquels la bienveillance s’exprime et se répand.

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Lytta Basset : un chemin

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         Lytta Basset nous parle à partir de son histoire personnelle où elle a vécu, pendant des années, un enfermement : au départ, hantise de la question de la culpabilité, de la faute et du péché, et puis, à la suite d’« une violente irruption et invasion du mal jadis souffert », la préoccupation lancinante du mal commis ». « Autre préoccupation qui appartient à la préhistoire de ce livre : dans les déclarations publiques comme dans les accompagnements spirituels, je suis frappée par l’image négative que les gens ont d’eux-mêmes et des humains en général » (p 9). « Ma réflexion a donc eu pour point de départ mon propre malaise par rapport à la question du péché et à l’image désastreuse qu’elle nous avait donné de nous-mêmes » (p 9). « Nos contemporains ont un besoin brûlant d’être valorisés pour qui ils sont. Mais si la voix qu’ils entendent n’est pas celle d’un Dieu inconditionnellement bienveillant, faut-il s’en étonner ? J’ai trouvé utile de chercher du côté de ce qui, trop longtemps, a parasité la ligne. Je veux parler de ce dogme du péché originel qui, adopté au Vè siècle grâce à Saint Augustin, a « plombé » l’Occident de manière ininterrompue jusqu’au XXè siècle avec sa vision catastrophique de la nature humaine » (p 11) (2).

         Il y a dans ce livre un parcours particulièrement utile pour engager un processus de libération par rapport à des représentations qui emprisonnent et détruisent. A partir de cette perspective, Lytta Basset propose ensuite une vision nouvelle fondée sur son expérience de la relation humaine et sur sa lecture de l’Evangile.

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         Ainsi Lytta Basset nous invite à examiner les paroles et les comportements de Jésus. « Avec cette personne, je peux être moi-même… elle me voit comme quelqu’un de précieux et se réjouis que j’existe… Tel était le regard de Jésus sur chaque personne qu’il rencontrait, adulte ou enfant. Un regard tout à fait insolite, en ce qui concerne les enfants. C’est à cela, entre autres, que je le vois incarner la Bienveillance. A rebours de la mentalité de son époque, il les bénissait et les présentait comme les êtres les plus proches de Dieu, ceux dont l’image divine est la plus perceptible à qui sait regarder » (p 313) (3). Et, à contre-courant de l’état d’esprit dominant, Jésus porte également « un regard inconditionnellement bienveillant sur l’adulte dysfonctionnant en rupture de relation, « pécheur » (p 316).

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Vivre et reconnaître la bienveillance.

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         Mais comment Lytta Basset envisage-t-elle la bienveillance ? « Etre bien-veillant, c’est veiller sur quelqu’un dans une bonne intention, lui vouloir du bien sans lui imposer quoique ce soit ».

« Jamais une abstraction… la Bienveillance s’expérimente entre nous bien avant que nous en ayons conscience. Et sans avoir besoin que nous nous déclarions croyants. Elle se contente de nous pousser chaque jour à être attentifs à cette bienveillance que nous vivons de la part d’autrui et/ou à l’égard d’autrui » (p 317). De fait, lorsqu’elle parle de la Bienveillance avec un grand B, Lytta Basset y voit une manifestation de Dieu : « Je mets la majuscule quand je désire me laisser habiter et traverser par le regard du Tout-Autre. Sans m’imaginer que j’en suis l’initiatrice… Il me saute aux yeux qu’elle vient d’ailleurs en ces occasions où je ne l’attendais pas du tout : quand je m’entends et me perçoit bienveillante envers une personne qui m’avait contrariée, mise hors de moi, traitée en ennemie » (p 317-318). Dans les moments difficiles, « un bon entraînement est à notre portée : être attentif à la bienveillance qui circule entre les autres, y compris les inconnus, et dont nous sommes témoins tous les jours, dans la rue, le train, se réjouir de cette Bienveillance qui s’immisce dans nos relations incognito, suppléant inlassablement à nos carences individuelles… » (p 319)

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La Bienveillance : Jésus dans les évangiles.

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         C’est ainsi que Lytta Basset est amenée à nous présenter un commentaire éclairant de plusieurs textes des évangiles : Luc 19, 1-10 ; Luc 5, 17-26 ; Jean 8, 1-11.

         Elle nous montre la Bienveillance à l’oeuvre et cette vision renouvelle notre lecture. Ainsi commente-t-elle la rencontre « fortuite » de Jésus avec Zachée : à elle seule, la Bienveillance dont Jésus est porteur va inciter son vis-à-vis à reprendre le chemin de la relation et devenir responsable de ses actes !

         Le récit fait partie d’une section qu’on a appelé « l’Evangile des exclus », de toutes ces personnes considérées comme irresponsables… » (p 319) (4). « Cela se passe à Jéricho. Jésus vient de guérir un aveugle qui l’a appelé au secours. Juste après, « voilà qu’un autre homme : Zachée, cherche aussi à voir Jésus. La similitude me frappe : tous les deux sont des exclus, parce que des « pécheurs »… or tous les deux sont en demande, plus ou moins consciente, plus ou moins explicite, de relation » (p 319-320). « La Bienveillance qui traverse la ville, ce jour là, va faire fond sur le désir d’un homme Zachée, qui « cherchait (simplement) à voir qui était Jésus » (p 320).

         Lytta Basset nous invite donc à reconnaître dans cette rencontre différents aspects de la bienveillance : « La bienveillance à l’affût du désir d’autrui. Une bienveillance qui traite d’égal à égal. Une bienveillance désireuse de relations qui durent. Une bienveillance qui pousse à des actes responsables. Une bienveillance qui accueille autrui dans les limites du moment. Une bienveillance qui rend clairvoyant. Une bienveillance qui réveille en l’humain sa capacité relationnelle. Une bienveillance qui fait lâcher culpabilité et perfectionnisme. Une bienveillance restauratrice du tissu social… » (p 321-335) ». Ces titres évocateurs balisent le commentaire du texte de Luc qui décrit la rencontre entre Jésus et Zachée. A travers cette grille de lecture que nous pouvons nous aussi appliquer à ce texte, Lytta Basset excelle à nous montrer les éclairages qu’on peut y découvrir. Ecoutons par exemple ce qu’elle écrit à propos de « la bienveillance qui traite d’égal à égal ». Dans sa rencontre avec Zachée, elle voit en Jésus une parfaite humilité « comme pour mieux nous encourager à nous identifier avec lui : n’importe quel être humain, marqué dans sa plus grande humanité du sceau de la Bienveillance, peut offrir à un semblable, aussi emmuré soit-il, son propre désir de lien, peut se mettre à la « recherche » en lui, de « ce qui était perdu » pour la relation, le sauver du repli mortel sur lui-même. Quand nous faisons cela, nous ne faisons que laisser la Bienveillance agir à travers nous : plus nous sommes humains (fils et fille de l’humain) et tendons la perche aux autres, plus nous incarnons ce Dieu qui est en démarche constante de relation » (p 323).

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Un livre pionnier

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         Ce livre ouvre notre regard. En phase avec le tournant des sciences humaines qui découvrent en l’homme un potentiel positif (5), dans une période où un changement profond intervient dans les mentalités, où la prégnance des enfermements du passé est en voie de décrue, Lytta Basset prend appui sur son expérience spirituelle et sur une lecture renouvelée des textes bibliques pour mettre en valeur la bienveillance, une manière d’être, de sentir et d’agir, qui a toujours existé, mais qui, aujourd’hui, répond à une aspiration nouvelle telle qu’on peut l’entendre aujourd’hui dans des expressions de convivialité ou des démarches collaboratives (6).

         Il y a aussi aujourd’hui une quête spirituelle de plus en plus répandue (7). En regard, le livre aborde très concrètement des questions existentielles majeures. La réponse se situe dans une approche relationnelle (8). « Ce qui concerne par dessus tout les auteurs bibliques, c’est d’être en lien avec le Vivant, de l’écouter et de l’entendre pour s’orienter dans la vie » (p 230). La relation avec Dieu va de pair avec la relation avec les humains. Le mal se trouve là où la relation est en péril ou interrompue, dans des situations énoncées par Lytta Basset en terme « d’enfermement, d’errance, d’aveuglement, de maladie, de division, d’exclusion, d’idolâtrie, de dette.. ». L’exigence, c’est de « ne pas nous couper les uns des autres »  (p258).

         Ce livre embrasse un champ très vaste. L’auteur a donc effectué un grand travail de documentation et de synthèse. Certains points peuvent parfois être discutés, mais ce qui compte ici, c’est le mouvement et l’état d’esprit. Ce livre ne parle pas seulement à notre intelligence,  il parle également à notre cœur. Et en élargissant notre vision, il nous libère de nos limites et de nos enfermements. C’est une ressource dans laquelle on peut venir et revenir puiser.

         Nous avons orienté cette contribution sur un des aspects du livre qui en est aussi l’inspiration directrice : la bienveillance. Quand nous interrogeons notre mémoire, il nous vient de multiples échos d’une bienveillance reçue qui a engendré et engendre encore aujourd’hui paix et joie. Au cœur de nous même, nous savons en vérité qu’accueillir la Bienveillance, la manifester envers ceux qui nous entourent dans un regard, dans un sourire, dans un geste, c’est nous sentir en harmonie avec Dieu, avec les humains, avec nous-même et percevoir le bonheur d’être qui réside dans cette harmonie.

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J.H.

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(1)            Basset (Lytta). Oser la bienveillance. Albin  Michel, 2014

Présentation du livre par Lytta Basset en vidéo : http://www.albin-michel.fr/Oser-la-bienveillance-EAN=9782226253880

Lytta Basset est une théologienne réputée qui ouvre de nouveaux horizons : http://fr.wikipedia.org/wiki/Lytta_Basset

(2)            Dans un livre sur la post chrétienté, Stuart Murray décrit bien le tournant intervenu au Vè siècle à la suite de la théologie d’Augustin d’Hippone (doctrine du péché originel et conception très sombre de l’humanité) et aussi le devenir de l’Eglise comme pouvoir. Sur le site de Témoins, voir : http://www.temoins.com/etudes/faire-eglise-en-post-chretiente.html

(3)            « Découvrir la spiritualité des enfants. Un signe des temps ? » : http://www.temoins.com/etudes/decouvrir-la-spiritualite-des-enfants.-un-signe-des-temps/toutes-les-pages.html  Depuis une quinzaine d’années, on constate un tournant dans le regard concernant la spiritualité des enfants. La recherche met en évidence la dimension spirituelle de l’enfant, ainsi la recherche de Rebecca Nye : Nye (Rebecca). Children’s spirituality. Church House publishing, 2004. Des théologiens trouvent une inspiration dans les paroles de Jésus sur les enfants. Sur ce blog : « L’enfant : un être spirituel » https://vivreetesperer.com/?p=340

(4)            Sur ce blog : « Dedans…dehors ! Face à l’exclusion, vivre une commune humanité ! ». Entre autres, une réflexion sur Jésus et le phénomène de l’exclusion, par le théologien : Jürgen Moltmann. https://vivreetesperer.com/?p=439

(5)            En février 2011, le magazine : « Sciences Humaines » publie un dossier sur le « Retour de la solidarité, empathie, altruisme, entraide ». Sur ce blog : « Quel regard sur la société et sur le monde. Un changement de perspective » : https://vivreetesperer.com/?p=191 Un livre de Jérémie Rifkin : Rifkin (Jérémie). Vers une civilisation de l’empathie. Les liens qui libèrent, 2011. Après une critique sévère et utile des thèses opposées, comme celle de Freud, Jérémie Rifkin met en évidence des tendances convergentes vers une montée de l’empathie. Sur le site de Témoins, une mise en perspective : http://www.temoins.com/etudes/vers-une-civilisation-de-l-empathie.-a-propos-du-livre-de-jeremie-rifkin.apports-questionnements-et-enjeux.html Le livre de Jacques Lecomte sur la bonté humaine est plusieurs fois cité par Lytta Basset : Lecomte (Jacques). La bonté humaine. Altruisme, empathie, générosité. Odile Jacob, 2012. https://vivreetesperer.com/?p=674

(6)            Novel (Anne-Sophie), Riot (Stéphane). Vive la CO-révolution. Pour une société collaborative. Alternatives, 2012. Mise en perspective sur ce blog : « Une révolution de l’être ensemble » : https://vivreetesperer.com/?p=1394

Sur le site de Témoins : « Emergence d’espace conviviaux et aspirations contemporaines : http://www.temoins.com/index.php?option=com_content&view=article&id=1012&catid=4

(7)            La manière dont la quête spirituelle se développe et s’oriente aujourd’hui est mise en évidence par Frédéric Lenoir dans son livre : « Chemin de guérison ». Mise en perspective sur ce blog : « Un chemin de guérison pour l’humanité. La fin d’un monde. L’aube d’une renaissance » : https://vivreetesperer.com/?p=1048

A travers une recherche méthodique, Davif Hay met en évidence la dimension spirituelle de l’homme : Hay (David). Something there. The biology of human spirit. Darton, Longman and Todd, 2006. « La vie spirituelle comme une conscience relationnelle » : mise en perspective sur le site de Témoins : http://www.temoins.com/etudes/la-vie-spirituelle-comme-une-conscience-relationnelle-.-une-recherche-de-david-hay-sur-la-spiritualite-aujourd-hui./toutes-les-pages.html. Sur ce blog: « Les expériences spirituelles » : https://vivreetesperer.com/?p=670

(8)            Cette approche relationnelle est également développée dans la pensée théologique de Jürgen Moltmann. Sur ce blog : « Dieu suscite la communion » : https://vivreetesperer.com/?p=564

« Amitié ouverte » : https://vivreetesperer.com/?p=14 Voir une présentation de la pensée de Jürgen Moltmann sur le blog : L’Esprit qui donne la vie : http://www.lespritquidonnelavie.com/

Pour poursuivre notre méditation sur la bienveillance, on pourra se reporter à plusieurs contributions sur ce blog, entre autres :

« Développer la bonté en nous : « un habitus de bonté » ».

https://vivreetesperer.com/?p=1838

« Comme les petits enfants ».

https://vivreetesperer.com/?p=1640

« Entrer dans la bénédiction ».

https://vivreetesperer.com/?p=1420

« La beauté de l’écoute ».

https://vivreetesperer.com/?p=1219

« Geste d’amour ».

https://vivreetesperer.com/?p=1204

Par-delà la puissance et la guerre, la mystérieuse énergie sociale

Par-delà la puissance et la guerre, la mystérieuse énergie sociale

Selon Bertrand Badie

Depuis quelques années, une ombre s’est étendue sur le monde. Aujourd’hui, notre vie est assombrie par les bruits de guerre. Nous sommes affligés par les informations qui se pressent autour de massacres et de destructions massives. Nous avons besoin de connaitre les ressorts de cette situation. A ce sujet, nous pouvons trouver un éclairage dans un champ d’études, celui des relations internationales.

A cet égard, nous avons déjà présenté ici le livre d’un expert, Bertrand Badie : « L’art de la paix » (1). Bertrand Badie est professeur émérite des universités à Sciences Po Paris. Il sait mettre en évidence les changements profonds qui sont intervenus dans la manière dont les états interagissent entre eux et, mettant en évidence les transformation en cours, il peut dégager des lignes de force pour la promotion d’un ‘art de la paix’ .Son livre montre combien « la paix a changé de nature. Longtemps  cantonnée à l’état de non-guerre, associée à des périodes de trêve obtenues par transactions géographiques, économiques,  dynastiques, elle ne peut désormais être établie qu’à la condition d’être redéfinie, pensée comme un tout, considérée à l’heure de la mondialisation et des nouvelles menaces, notamment climatiques, qui pèsent sur notre planète (couverture). .Des perspectives se dégagent ainsi : « faire primer le social sur le rapport de force, chercher à comprendre l’Autre, trouver les justes normes, combler ce qui nous sépare » (couverture).

Cependant, à un moment où la violence de la guerre parait redoubler et la dévastation s’étendre au Moyen Orient, le nouveau livre de Bertrand Badie : « Par-delà la puissance et la guerre. La mystérieuse énergie sociale », vient nous aider à mieux comprendre les tenants et les aboutissants de cette actualité immédiate : « Trump face à Poutine, est-ce Charles Quint négociant avec François Ier ? La puissance serait-elle de retour ? Et avec elle, des empires prêts à tout pour défendre leur domination y compris par la guerre ? « (couverture). C’est ici que Bertrand Badie nous ouvre une compréhension nouvelle. Les temps ont changé. La puissance rencontre de limites : « Depuis 1945, la puissance détruit, terrorise, coûte, mais elle ne reconstruit plus. Ni les Etats-Unis au Vietnam, en Irak et en Afghanistan, ni la Russie postsoviétique en Ukraine, ni la France en Afrique, ni l’armée israélienne à Gaza n’ont réussi à imposer l’ordre et la stabilité comme le faisait la puissance d’antan ». Pourquoi ?. Bertrand Badie met en évidence l’apparition d’une nouvelle réalité sociale.  « C’est une énergie venue des profondeurs des sociétés qui recompose totalement les relations internationales » ? Dès lors apparait un paradoxe : « Plus la puissance montre ses muscles, plus le jeu social se déploie selon des dynamiques planétaires échappant au contrôle politique » (couverture).

 

L’énergie sociale

Ce nouveau livre entre dans le vif du sujet en évoquant la rencontre entre Trump et Poutine : « Les deux hommes rêvait de reconstruire cette double et suave transgression que constitue la ‘puissance’ dans les relations internationales : celle qui consiste à imposer sa volonté à l’autre en survalorisant sa propre souveraineté, celle qui conduit, par là-même, à dévaloriser les droits souverains de son partenaire. Ce « coup d’état permanent » qui scande des siècles d’histoire internationale est aujourd’hui plus que jamais aussi énigmatique qu’incertain, car il est défié dans des proportions jusque-là inconnues par des ’paramètres humains et sociaux qu’on a toujours choisi d’ignorer jusqu’au mépris » ( p 8).

Avant d’entrer dans la description de l’énergie sociale qui bouleverse  le déroulement des conflits internationaux, l’auteur consacre plusieurs chapitres à   évoquer les déboires de la puissance : « La puissance n’imprime plus . Elle ne gagne plus les guerres. Elle perd ses alliances ». Comme certains éprouvent une nostalgie de leur puissance passée, ils cherchent à la réinventer. La puissance prend aujourd’hui des formes redoutables. C’est « l’étrange affinité entre la puissance et l’ultra-libéralisme ». C’est « une puissance nue, sans valeurs ou sans limites, une puissance réactionnaire, hors du droit et des valeurs ».

Comment Bertrand Badie présente-t-il les énergies sociales aux prises avec les nouvelles manifestations de la puissance ? « C’est un changement conséquent. Depuis 1945, on ne peut plus négliger « la part dominante d’appropriation sociale des relations internationales, plus manifeste que jamais, qui change progressivement la donne. Favorisée par la mondialisation et l’essor des communications, par l’imbrication croissante du social et du politique, par une éducation plus élevée, la présence active de l’humain en amont et en aval de chaque crise bouscule la vision traditionnelle et nostalgique de la puissance qui a de plus en plus de mal à survivre » ( p 13).

Le déploiement de ces énergies sociales modifie les situations et requiert une nouvelle interprétation. « Nul ne prétend que cette ‘énergie sociale’ ainsi jaillie de la modernité, fait désormais la loi, mais elle relativise la puissance, trouble le stratège, défie le prince, surprend l’observateur et refait l’évènement » ( p 13).

Bertrand Badie définit cette ‘énergie sociale’ comme « la capacité propre à toute relation sociale extra-institutionnelle ou para-institutionnelle, de peser sur le cours des relations internationales jusqu’à les reconfigurer sur un mode inédit » ( p 14). « Les formes en sont multiples : résistance, colère, émeute, en amont de l’évènement, mais aussi expressions sensibles en aval, faites d’empathie et de solidarité, d’opinion publique internationale de plus en plus présente, de médias en alerte, de cortèges de rue ou de campus animés par un mélange d’indignation et de compassion. Bien des acteurs s’y retrouvent… Modestes piétons des nouvelles relations internationales, entrepreneurs de résistance ou humains simplement solidaires des tourments subis par les autres, ils comptent aujourd’hui plus qu’hier, jusqu’à peser réellement sur l’évènement en le créant, en le recomposant, en le rejoignant ou en contraignant la vieille diplomatie d’élite » ( p 13).

Selon l’auteur, cette transformation n’est pas nécessairement positive. « Elle peut produire le meilleur comme le pire, même si il est permis de penser, dans une sensibilité toute aristotélicienne, qu’elle peut, plus que tout autre, montrer le chemin de la conciliation. En fait, « la principale vertu de cette approche est de mettre en exergue la ‘responsabilité’ partagée par chaque être humains dans la conduite du jeu international, de parier sur sa capacité réelle d’influencer celle-ci dans la bonne direction et de dire l’inacceptable »… Elle suscite une vision nouvelle, car « elle enclenche une énorme ‘bataille de sens’ dominant dorénavant l’espace mondial…. » ( p 14).

Les trois derniers chapitres sont consacrés à plusieurs aspects de l’énergie sociale confrontée à la puissance : « l’internationalisation graduelle des souffrances sociales ; la colère, force montante de la vie internationale ; les empathies transnationales ». Bertrand Badie sait nous montrer les ressorts psycho-sociologiques de ces mouvements. Il en retrace les parcours à partir d’une information précise et abondante.

 

Les empathies transnationales

Nous nous rendons bien compte que tout se tient dans le monde d’aujourd’hui. Cela vaut pou l’économie. Cela vaut pour le climat. Cela vaut pour la politique. Certes, je jeu des grandes puissances nous échappe. Mais, à travers les méandres de l’information, nous nous forgeons une opinion à cet égard. Et, de plus en plus, nous apprenons à faire connaitre collectivement notre désir de paix et notre répulsion pour les dominations massacreuses.   Ces volontés et ces protestations s’exercent désormais en traversant les frontières à l’échelle de la planète. Ainsi, on a pu voir la protestation contre le sort de Gaza s’exprimer dans des foules manifestant dans la plupart des grandes villes du monde, de Londres et Madrid à Sydney et Séoul.

Bertrand Badie a consacré le dernier chapitre de ce livre aux « empathies transnationales ». « ces dynamiques, majoritairement inédites et en  pleine extension, captant à leurs profit des fonctions jusque-là réservées aux seuls acteurs politiques : communication politique, stigmatisation, saisine d’instances internationales,  articulation de demandes et de projets politiques, boycotts. Une telle activité agit sur le système international tant en limitant les choix des dirigeants qu’en créant une situation nouvelle qui piège le jeu classique de puissance. Ce processus se développe très vite et internationalise les conditions d’identification politique des individus, débordant d plus en plus du cercle national, pour épouser les contours d’une scène mondiale.  Il donne un sens original et plus étendu au concept d’énergie sociale et aux mécanismes de mobilisation qui en dérivent » ( p 168).

L’auteur décrit le processus selon lequel les individus entrent dans cette mobilisation : « l’individu est amené, par empathie, à devenir un acteur de la scène internationale parmi de nombreux autres et à s‘approcher de certains leviers jusque-là réservés aux politiques.  il participe, à sa manière, à l’élaboration des politiques étrangères, selon d’autres modalités que celles, classiques de la puissance.  Ce processus d’empathie est d’intensité inégale selon les cas » ( p 168). Bien sûr, le processus est corrélé avec l’expansion de l’information. « On sait que, au fil des années, il s’est constitué dans l’espace mondial, une « foule numérique » qu’on évalue à trois milliards d’humains, soit 39% de la population.  Si avantage est ainsi donné à la circulation de ‘fake news’, on voit en même temps se constituer un vaste espace de publicisation de l’ évènement qui contribue à refaçonner le jeu international au-delà même des acteurs stratèges » ( p 170). « Cette exposition à l’évènement contribue à structurer en permanence l’opinion publique internationale ». L’auteur en donne pour exemple l’évolution de l’opinion états-uniennes face au conflit gazaoui. Et, dans la plupart des pays, la cause palestinienne l’a emporté comme le montre une enquête du « Pew Research Center » ( p 171). Cette évolution des opinions s’accompagne de mobilisations. « La rue ne tient pas un rôle anecdotique dans les nouvelles relations internationales » ( p 174). Bertrand Badie décrit par le menu la chronologie et l’extension des manifestations pour la cause palestinienne ( p 173-177).

Cette empathie transnationale est donc un phénomène de grande ampleur. L’auteur nous montre quelques-uns de ses ressorts. « L’empathie nait de choix individuels agrégés qui vont bien au-delà de la simple émotion… De telles constructions dérivent en réalité d’une représentation du monde nourrie par chacun…Il se crée un peu partout un phénomène sociologique complexe et inédit :  une ‘identification’ récurrente de nombre d’individus à la souffrance sociale mondiale, soit par une communauté d’expérience, soit par simple projection intellectuelle de chacun dans cette « mondialité » qu’Edouard Glissant concevait comme un champ nouveau de construction de soi » ( p  178). Cependant, Bertrand Badie montre bien la complexité des motivations.

L’empathie peut n’être pas seulement une protestation contre son sort personnel, elle exprime aussi des valeurs nouvelles… Nous avons vu l’importance des mobilisations sur les campus qui ne rassemblait pas uniquement des jeunes issus de milieux défavorisés… ». Ainsi, il existe d’autres chemins vers l’empathie, transitant davantage par une ‘culture générationnelle », faite d’une conception globale du monde » ( p 181). L’auteur évoque ainsi la mobilisation protestataire, à travers de revendications locales d’une jeune génération (génération Z) dans plusieurs pays du Sud : Sri Lanka (2022), puis Bangladesh , Népal et ensuite : Kenya ,Madagascar, Maroc ( p 181). La génération Z donne spontanément la priorité à une thématique de justice et de respect qui se veut en décalage par rapport à la génération gouvernante » ( p 182). Au total, ces mouvements reconfigurent le système international : « L’appropriation sociale de celui-ci est liée notamment au progrès de la communication ». On observe :« Un nouveau positionnement mondialisé de catégories sociales qui se constituent et se renforcent en captant ces nouveaux modes d’expression empathique et protestataire ; l’importance croissante des thèmes d’humiliation et de domination comme bases nouvelles de la mondialisation » (p  182 ).

Bertrand Badie peut s’interroge sur l’impact de ces transformations. A partir de nombreux exemples, il montre combien cet impact est considérable. Les opinions et actions collectives parviennent à faire pression sur les gouvernements. Elles produisent parfois une ‘pression systémique’ ( p 183-185). « Le second niveau d’impact répond quant à lui à une logique d’autonomie : il ne s’agit plus de faire pression sur une instance décisionnelle quelconque, mais de créer de soi-même un contexte international nouveau. Déjà, en 2023, les gigantesques manifestations contre l’intervention militaire états-unienne en Irak avaient contribué à ‘délégitimer’ celle-ci…. Ainsi, Une empathie construite empêche la transformation de la puissance en hégémonie et contribue surtout à saper sa capacité de produire un ordre politique confortant son détenteur » ( p 186).

Au total, Bertrand Badie nous montre la nouveauté et l’importance considérable de l’empathie transnationale.

« L’empathie prend ainsi sa place comme instrument de surveillance (monitoring), voire d’endiguement, de la force. Elle n’empêche que partiellement, mais elle affecte toujours. Elle ordonne en partie la mondialisation et met en relief le décalage entre gouvernements et sociétés. Elle exprime une sensibilité que les chars ne peuvent abolir. Elle prépare à sa manière cette construction normative de la mondialisation qui devra finalement s’imposer » ( p 188).

 

Un autre possible

Ce ivre est importante. Car Bertrand Badie nous y montre que le puissance des grands états a désormais des limites. Une ‘énergie sociale’ issue du fond des populations érige des contre-poids. Cette réalité se manifeste également par un déploiement de forces nouvelles à l’échelle internationale exprimées par l’auteur sous le terme d’empathies transnationales‘. Celles-ci exercent une influence considérable. Ainsi gagnons-nous une marge de liberté par rapport aux engrenages des jeux de puissance. Cependant, si de nouveaux possibles s’ouvrent, ils dépendent aussi de notre implication. Les empathies transnationales dépendent de nos engagements. C’est un appel à la responsabilité. Dans ce contexte, les paroles retentissent comme ce fut le cas lorsque le pape Lèon XIV s’écria : « Assez de l’idolâtrie du moi et de l’argent. Assez de démonstrations de force. Assez de guerre. La véritable force se manifeste en servant la vie ». Cependant, cette parole s’inscrit aujourd’hui parmi beaucoup d’autres. Chaque expression, chaque mobilisation, chaque participation compte. Dans ce nouveau monde des empathies transnationales, nous sommes tous responsables 

J H

 

  1. L’art de la paix : https://vivreetesperer.com/chemins-de-paix/
  2. Bertrand Badie. Par delà la puissance et la guerre. La mystérieuse énergie sociale. Odile Jacob, 2026

 

Un monde qui craque : De la performance à la robustesse

Un monde qui craque : De la performance à la robustesse

Un monde qui craque. Passer de la performance à la robustesse

Chercheur à l’Institut pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, et directeur de l’Institut Michel Serres, Olivier Hamant a écrit plusieurs livres où il fait ressortir les concepts de performance et de robustesse. Nous avons déjà rendu compte de sa recherche sur ce site (1). Performance et robustesse, deux comportements, deux manières de faire différentes et finalement deux manières d’être.

Selon Olivier Hamant, la performance peut se déployer en période d’abondance, mais aujourd’hui, en temps de pénurie, nous sommes partout appelés à chercher la robustesse. Dans son livre ‘Chroniques d’un monde qui craque’ (2), à travers de nombreux écrits parus dans la presse et rassemblés dans ce recueil, Olivier Hamant « nous expose les symptômes d’un monde suroptimisé, détraqué par l’obsession du tout contrôle. Avec méthode et non sans humour, il chronique ce monde au bord du burnout où se reproduit, partout et en tout temps, le même modèle : le culte de la performance qui crée fragilités et ruptures » (couverture). Mais il ne s’arrête pas là. Il montre comment un nouveau monde est en train d’émerger à travers de nouvelles pratiques. « Comment en sortir ? ‘Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse’. Et s’il fallait d’abord mettre en lumière les initiatives robustes déjà présentes dans nos territoires ? Et si le monde qui craque nous invitait à explorer une nouvelle culture dans laquelle la doctrine sécuritaire, si contre-productive, laisse la place à la sérénité systémique. En miroir du monde qui craque, ces chroniques présentent des pistes concrètes pour contribuer à l’émergence d’un monde robuste » (couverture).

 

En un moment critique, choisir l’approche de la robustesse

Dans un chapitre introductif, Olivier Hamant présente « une grille de lecture théorique qui permet en quelques mots d’exposer les principaux éléments de notre décor et du scénario imposé (le culte de la performance) pour mieux comprendre la pertinence de s’embarquer dans la robustesse. Cette grille de lecture vise à ouvrir une petite lucarne dans ce réel absurde qui ne demande qu’à être brocardé pour entamer l’ouverture culturelle » (p 17).

 

Pertinence et robustesse

Olivier Hamant commence par définir ces concepts de base, performance et robustesse. « Dans cet essai, la performance est définie comme le summum de l’efficacité (atteindre son objectif) et de l’efficience (avec le moins de moyens possible).

Issue du contrôle de gestion, cette définition est la plus répandue aujourd’hui. On notera que la juxtaposition de ‘contrôle’ et de ‘gestion’ est un radotage pour mieux enfoncer le clou bien usé : l’obsession de la maitrise… On notera que la performance, à l’origine, signifiait plutôt un art de bien faire. Désormais, le bien, c’est le bien réglé » (p 17).

En contraste, « la robustesse, dans sa définition dynamique, désigne le maintien de la stabilité (à court terme) et de la viabilité (à long terme). De ‘Quercus robur’, le chêne, la robustesse s’applique à des systèmes qui résistent à des fluctuations quotidiennes (par exemple le vent pour le chêne) avec un espace de viabilité plus ou moins grand sur le long terme (par exemple le gel hivernal ou la sécheresse estivale pour le chêne). Sans robustesse, pas de viabilité dans les turbulences » (p 18).

Performance et robustesse s’articulent. En période d’abondance, la performance prospère. Mais en période de pénurie, seule la robustesse permet de résister aux écarts et aux fluctuations. « Dans les fluctuations, on privilégie les marges de manœuvre à l’optimisation ». Peut-on mieux comprendre la cause de ce monde qui craque ? « Cette cause n’est pas extérieure à nous. C’est la conséquence de nos suroptimisations tous azimuts. Finalement, pour bien comprendre ce qui nous arrive, le compromis performance-robustesse ne suffit pas. Il faut aussi articuler les notions de sécurité et de contrôle » (p 20).

 

Sécurité et contrôle

« Une crise ou une rupture déclenche naturellement le besoin de sécurité. Il s’agit ici d’un besoin primaire, aussi essentiel que le besoin de se nourrir par exemple. Toutefois, trop souvent, nous transformons ce besoin de sécurité en besoin de contrôle. Or sécurité et contrôle ne sont pas interchangeables, loin de là. Un système politique autoritaire sera certainement fanatique du contrôle, mais serez-vous en sécurité pour autant ? » (p 20).

L’auteur envisage le contrôle comme la forme performante de la sécurité. Ainsi, pendant un moment les pompiers peuvent utiliser les grands moyens pour rétablir la sécurité. Mais cela suppose que par derrière, il y ait les ressources nécessaires. Dans l’approche de la robustesse, il s’agit de se placer « dans les conditions dans lesquelles le contrôle n’est pas nécessaire pour être en sécurité ». Pour cela, « il faut préserver et stimuler de grandes marges de manœuvre… Le besoin de sécurité ne doit plus se traduire par l’augmentation du contrôle, mais au contraire par du jeu dans les rouages à même d’absorber les chocs, comme un amortisseur, pour créer un plus grand espace de viabilité » (p 21).

 

Un moment critique

Aujourd’hui, nous ressentons la crise du monde actuel, ‘un monde qui craque’, Olivier Hamant nous en explique les mécanismes sous-jacents. Tout s’enchaine.

« Nourri par l’abondance des ressources, notamment fossiles, le monde est tombé dans le piège de la performance (‘résultats’, ‘efficacité’, ‘efficience’, ‘pilotage’, ‘objectifs’, ‘compétitivité’, ‘productivité’). Partout, cette trajectoire épuise les écosystèmes et génère des fluctuations de plus en plus violentes sur le plan écologique… et sur le plan social.

Face aux turbulences, nous réagissons pour résoudre les problèmes comme s’ils étaient ponctuels sans comprendre qu’il s’agit d’une crise systémique : une permacrise nourrie par le culte de la performance.

La multiplication des crises couplée à la répétition des approches réactives nous rend à la fois hypersensibles aux fluctuations (à court terme avec l’anxiété associée) et sourds aux défauts d’inadaptation (de long terme). Le piège de la performance est donc nourri par un double catalyseur : l’épuisement du monde (humain et non humain) et nos réactions court-termistes.

À cela s’ajoute la question des jeux de pouvoir. Une question machiavélique. En rationalisant les politiques sociales depuis des années et en freinant sur la culture, l’écologie ou la participation citoyenne, le pouvoir – le gouvernement français, mais aussi des exécutifs supranationaux, des grandes multinationales et des ultrariches – a réduit la robustesse des territoires. Ce culte de la performance pousse à l’addiction (le monolien) contre l’adaptabilité (multilien). La fragilité suit, et le besoin de sécurité se trouve ainsi renforcé. Pour les fanatiques du contrôle, une société de plus en plus violente appelle une doctrine sécuritaire musclée » (28-29). Olivier Hamant montre les dangers d’une politique sécuritaire tous azimuts : « Dans un monde en pleine turbulence, la doctrine du tout sécuritaire alimente d’abord la dépendance à un dictateur bienveillant et protecteur ».

Nous arrivons aujourd’hui à un moment critique. Au sens physique du terme de ‘point critique’ qui correspond à un large degré de liberté. D’un côté, la culture de la performance et de la réactivité nous a enfermés dans une voie très étroite, sans avenir. Un futur obsolète donc. Mais face à l’impasse qui se dessine, jamais le jeu n’a été aussi ouvert pour en sortir. Nous sommes à un moment qui requiert le discernement, donc l’intelligence. À nous de faire vivre dans une autre culture, celle de la sérénité » (p 29-30).

Olivier Hamant nous explique alors pourquoi et comment il a écrit ce livre. « Pour que cette grille de lecture théorique résonne avec la réalité de nos expériences de vie, rien de plus pertinent que l’incarnation dans des récits. Depuis quelques années, je commente l’actualité dans des tribunes et des commentaires sur les réseaux sociaux. En retour, les réponses des lecteurs alimentent la réflexion… ». Olivier Hamant rappelle le dicton ‘Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse’. Les textes sont répartis en deux parties : ce qui se dégrade, ce qui apparait et croit.

 

Les craquements

D’une part, « les arbres qui tombent. Les thèmes sont récurrents : hypercentralisation, monoculture, pieuvre financière, maladaptation, pouvoir démesuré, hypercontrôle, hygiènisme, autoritarisme etc. Autant de signaux d’un monde suroptimisé, donc fragile. Ce monde qui craque de toute part est aussi un environnement pavé de bonnes intentions et de ‘greenwashing’ qui nous invite à une pensée critique : une satire d’un système en roue libre, mais aussi en fin de course » (p 33). Une quarantaine de textes sont ainsi présentés aux lecteurs. Nous en présenterons quelques-uns.

 

Le premier mandat de l’ère pénurique

Olivier Hamant examine l’activité du premier mandat gouvernemental après la réélection du président Macron, lequel reconnait ‘la fin de l’abondance’. « À écouter notre ministre des transitions, l’enjeu du mandat sera de ‘sortir la France des énergies fossiles’. Ce type de discours est très consensuel, mais aussi très étroit. En particulier, les frontières planétaires qui définissent l’espace de viabilité de l’humanité sur terre, indiquent plutôt que la biodiversité et les cycles de l’azote et du phosphore sont les sujets à mettre en priorité sur la table. Ce sont les frontières que nous avons le plus dépassées et de très loin… Ce qui pose question ici, c’est plutôt le décalage abyssal entre un gouvernement qui voit la pénurie comme un problème circonscrit et résorbable, alors même que le monde économique et le monde écologique se rejoignent enfin sur le constat d’une pénurie globale et durable de toutes les ressources : pénurie de ressources non renouvelables (granulats, acier, terres rares, etc) et renouvelables (bois, blé, huiles, terres arables, eau, etc). À cela, s’ajoute une pénurie de ressources humaines sans précédent. Il va donc falloir changer de logiciel en profondeur… ». En réponse, on commence à observer des initiatives de coopération. « Cette réaction de bon sens est caractéristique du monde vivant en situation de pénurie. Souhaitons que les politiques regardent en face l’inversion économique en cours pour mieux en saisir la profondeur. Le vivant, qui contient une librairie de solutions face aux pénuries, pourrait également donner des éclairages pertinents… Confrontés à la pénurie, les êtres vivants ne deviennent pas plus efficients ; au contraire, ils se diversifient (génétiquement) ». Olivier Hamant ouvre une perspective : « Alors que faire ? Plutôt que de miser sur des structures très verticales et donc très fragiles, une solution beaucoup mieux calibrée en pénurie est de rendre aux territoires leur autonomie, c’est-à-dire comme pour le vivant, d’adopter un organisation nettement plus ‘modulaire’. Le mandat qui vient devrait être celui d’une décentralisation puissante, seule à même de répondre aux défis pluriels de pénurie. Ce mouvement est déjà là, par exemple avec le déploiement actuel des régies municipales de l’eau et des régies municipales agricoles. Ces structures ont par contre besoin d’un état qui reconnaisse leurs efforts, notamment sur le plan réglementaire. Chaque nouvelle initiative locale peut être la preuve du principe du monde robuste qui vient, à laquelle la loi devrait donner sa place… » (p 42-44).

 

La banane, le rire jaune

« Savez-vous qu’il existe plus d’un millier de variétés de banane dans le monde et que nous n’en consommons qu’une seule (dénommée ‘cavendish’) ?… De la performance aboutissant à une canalisation extrême et donc à une fragilité extrême. Aujourd’hui, ces bananes – en Asie, en Australie, en Afrique, en Amérique latine – sont massivement attaquées par la maladie de Panama (aussi appelée ‘fusariose du bananier’). Le manque de diversité génétique de ces cultures les condamne : une absurdité totale.

Plus généralement, quand on considère l’ensemble des espèces végétales, la FAO estime que nous avons perdu 75% de cultivées en cent ans, et aujourd’hui, plus de 200 espèces domestiquées ont rejoint la liste rouge des espèces menacées de disparition. Ce modèle n’a aucun sens écologique et donc, aucun sens économique, à terme.

La performance ne nourrit pas les humains, elle alimente surtout une vision extraterrestre de l’agriculture. C’est l’occasion de rappeler que la monoculture n’est pas une méthode. C’est une idéologie totalitaire.

Heureusement, les pratiques en agroécologie pour la culture de la banane sont en plein essor actuellement. Dans le cadre de circuits courts locaux, on peut avoir aussi accès à une plus grande diversité de variétés de bananes, qui sont souvent moins faciles (et donc plus chères) à transporter ». Olivier Hamant nous présente là un cas concret des dysfonctionnements générés par une performance mondialisée. « Le cas de la banane illustre en quoi la mondialisation économique est un facteur déterminant de la sélection génétique » (p 60-61).

 

Abeilles nanodrones

« Depuis une vingtaine d’années, un phénomène appelé syndrome d’effondrement des colonies – ou dépopulation de ruches – touche l’Amérique du Nord, puis l’Europe… Depuis le premier cas signalé en Pennsylvanie en 2006, plusieurs causes ont été avancées pour expliquer ce phénomène : une contamination chimique ou par des pesticides des réserves alimentaires des abeilles, un déficit de diversité génétique au sein des colonies ou encore la présence d’un parasite… En 2025, le taux de mortalité est passé à 60%… À ces niveaux-là, ce ne sont plus seulement les apiculteurs qui sont touchés, mais la plupart des agriculteurs, la pollinisation par les abeilles étant essentielles pour de nombreuses cultures comme les pommes, cerises, melons et citrouilles ». À quel genre de recherches pourrait-on s’attendre pour y parer ? Pas à celle de remplacer les abeilles par des robots, un véritable dérèglement. « Au lieu de questionner nos pratiques (notamment le maintien des néonicotinoïdes, une classe d’insecticides systémiques neurotoxiques, le monde en accélération nous offre plutôt ‘une solution’ : le nanodrone. L’idée de remplacer des êtres vivants par des robots n’est pas neuve (c’était déjà le projet délirant de Von Neumann). C’est aussi une obsession dans le monde de la science-fiction, y compris pour les abeilles. Mais le fait que ce type de projet appliqué aux abeilles trouve des fonds, des scientifiques (du MIT), un écho dans les médias (sous un chapeau ‘Good economics’) en dit long sur notre déconnexion à la vie sur Terre. Il n’y a pas de plan (a)B(eille) ! Outre les multiples services économiques dont nous dépendons et qui dépendent des abeilles domestiques, nous pourrions aussi questionner la place que nous laissons aux abeilles sauvages, dont la diversité et les rôles dans l’économie vont bien au-delà de la seule abeille domestique » (p 98-99).

 

L’État efficace

Olivier Hamant voit aussi les effets négatifs du culte de la performance dans les déclarations répétées sur ‘l’État efficace’ : « l’objectif est de ‘rendre l’organisation administrative plus lisible, plus simple et plus efficace’ en regroupant, fusionnant et si besoin, en supprimant ‘des structures qui font double emploi dans le même champ de politique publique’. Cette stratégie est un piège systémique : le risque de rupture appelle plus de performance ; les gains de performance épuisent les ressources, ce qui alimente la crise suivante. Les crises se rapprochent et s’intensifient ». La situation française est un exemple malheureux de cette suroptimisation :

« Disparition des services publics, absence de lits dans les hôpitaux, (l’autre désert médical), épidémie de burnout dans la fonction publique, etc. La glorification de l’État efficace reflète la méconnaissance revendiquée d’une partie de nos élites actuelles pour la pensée systémique (Edgar Morin), pour les effets rebond (William Stanley Jevons) ou pour la contre-productivité de la performance (Ivan Illich)…». À l’extrême, « L’injonction de l’efficacité s’autojustifie en temps de guerre… Quand l’efficacité devient une injonction totale et permanente, on bascule dans l’autoritarisme… Dans l’Histoire, on ne peut oublier l’obsession des nazis pour l’efficacité. Le culte de l’efficacité et la culture de la guerre qu’elle génère, est nihilisme par nature ». (p 118-119).

 

Reconstruction

Après nous avoir présenté un monde qui se défait dans le culte de la performance, dans une quarantaine de textes, Olivier Hamant nous décrit une multitude d’initiatives qui se caractérisent par leur robustesse en les classant selon trois formes de comportements : jouer, interagir, faire. Il reprend l’exemple de la forêt. « Après avoir vu quelques arbres tomber, nous allons maintenant commencer à écouter la forêt qui pousse comme autant d’actes révolutionnaires dans tous les secteurs où le primat à la robustesse est donné sur la performance. Comme la murmuration d’une nuée d’oiseaux, les pionniers sont à la marge, mais ils guident le groupe, car ce sont les premiers à être exposés aux fluctuations du monde » (p 125). Les quelques textes présentés ici ne peuvent pas rendre compte de la richesse de cet ensemble.

 

S’arrêter pour dénoncer le culte de la performance

Le sociologue Harmut Rosa met en évidence l’accélération (3) dans laquelle le monde moderne se trouve entrainé et les conséquences malheureuses de celle-ci. Olivier Hamant recommande de savoir s’arrêter. « Pour sortir du culte de la performance, il faut souvent désobéir… au culte de la performance. Cela implique de s’arrêter, c’est-à-dire de créer un espace de temps libre : l’ ‘otium’ qui s’oppose, et résiste au ‘negocium’ (le temps mis au profit du profit). Le moment d’arrêt est en effet indispensable pour développer une activité réflexive contre la captologie (l’art de retenir notre attention) et l’aliénation qu’elle alimente. L’arrêt est nécessaire pour dérailler. C’est notamment ce que pensent certains lanceurs d’alerte ».

Olivier Hamant prend en exemple la nécessité d’une prise de conscience de l’asservissement de certains enfants à une ultra performance sportive.

« Un exemple particulièrement pertinent est celui des enfants sportifs qui subissent des abus (traumatisme physiques et psychologiques) des fédérations sportives, des entraineurs, des parents et finalement d’un système dédié à l’ultraperformance et à une forme d’antifragilité dystopique. Pour réussir, il faudrait se détruire (no pain, no gain). Ils et elles sont toujours plus nombreux à avoir le courage de s’arrêter pour en parler. Un signal faible d’un monde qui bascule. Comme pour la nuée d’oiseaux, quelques lanceurs d’alerte à la périphérie du groupe suffisent à tout changer. Une minorité active donne du courage aux autres et tout s’emballe. Désormais ce sont les présidents de fédération et les entraineurs délirants qui commencent à passer devant les juges » (p 145).

 

Écouter la génération Z

Jeunesse et sabotage. Tout un programme. Des jeunes plus nombreux refusent les ‘challenges’, ne montent plus l’ascenseur social en conscience, déclinent des carrières confortables en ville, s’impliquent dans des métiers plus près des territoire… Bref, un ras-le-bol du culte de la performance se fait entendre. Les signaux faibles sur le sujet prolifèrent, entre élèves ingénieurs déserteurs sur youtube et multiples formations des patrons à la déroutante Gen Z. À noter qu’il ne s’agit plus d’un mouvement périphérique, mais bien d’un mouvement de fonds qui touche toutes les classes sociales…

Le mouvement est aussi mondial, comme l’ont montré les manifestations à Madagascar ou au Maroc en 2025. Citons en particulier un mouvement précurseur : le Tang Ping, ‘s’allonger à plat’, initié en 2021 par de jeunes chinois qui refusaient d’obéir à l’injonction de travailler six jours par semaine, de 9 heures à 22 heures.

Olivier Hamant voit là un signe d’espoir. « Ce déraillement général ouvre la voie à d’autres modèles. À nous d’accompagner ce mouvement en inventant et en construisant des activités robustes au service des territoires. S’épanouir dans un monde fluctuant où les enjeux extraordinaires du monde n’ont jamais tant donné de sens à nos interactions. Les voix des jeunes ouvriraient-elles enfin une troisième voie ? » (p 167).

 

Prendre soin des sols

Ici, Olivier Hamant aborde un élément fondamental de l’équilibre écologique. « La matrice de toute civilisation, c’est le sol. Pourtant, c’est dans l’atmosphère que nous avons trouvé le principal levier de notre expansion démographique au XXe siècle. Les livres d’histoire oublient souvent un des personnages à l’impact immense sur l‘humanité : Fritz Haber et son procédé qui permet de convertir l’azote de l’air en ammonium, puis en nitrate. Aujourd’hui, on estime que ces engrais azotés nourrissent au moins deux milliards d’humains sur terre… Une réelle performance avec de nombreuses externalités négatives : coût énergétique de la production, pollution des sols et des nappes phréatiques, effondrement de la biodiversité et aliénation des paysans à une technocratie distante.

Le contremodèle agroécologique en plein développement remet tout cela en cause. Les plantes légumineuses peuvent capter l’azote de l’air grâce à des symbioses de leurs racines… Cette stratégie est plus lente, plus complexe, plus hétérogène… mais ces symbioses ne coûtent presque rien en énergie, enrichissent la matière organique des sols, participent aux services écosystémiques (dont la purification de l’eau), entretiennent la biodiversité et rendent les paysans plus autonomes ».

Cependant cette prise en compte du sol dépasse l’agriculture : « Le soin du sol ne se limite pas à l’agriculture. La désimperméabilisation des sols urbains ou la phytoremédiation (ou comment utiliser les plantes pour dépolluer les sols) sont autant de projets applicables sur n’importe quel sol. Dès lors, de nombreuses hybridations sont possibles. Par exemple, Terra Innova valorise les terres de chantiers excavées et non polluées pour recréer des sols fertiles chez les agriculteurs et réaménager les territoires… Rien de nouveau sous le soleil ! Si, le sol ! » (p 196-197).

 

Pratiquer la technodiversité et la réparation

Nous vivons aujourd’hui dans un monde technique en ressentant un besoin de fiabilité. Aussi apprécions-nous l’éclairage d’Olivier Hamant.

« Dans le cadre de la performance, les ingénieurs sont surtout au service de la performance. Dès lors, ils fabriquent des objets de plus en plus optimisés, donc de plus en plus fragiles (par exemple par la dépendance au numérique), plus compliqués, donc moins réparables, qui écrasent les technologies plus anciennes (par exemple le béton armé qui a fait disparaitre de nombreux savoir-faire). L’ingénieur de la performance nourrit l’obsolescence programmée et éloigne les citoyens de la technologie : qui peut réparer son smartphone ? »

Olivier Hamant rappelle les thèse pionnières d’Ivan Illich. « Comment sortir de l’aliénation quand nos outils sont impossibles à réparer, dépendent d’une technocratie distante ou nous enferment dans des comportements prévisibles ? Ivan Illich proposait la solution des ‘outils conviviaux’ selon la grammaire suivante : l’outil ne doit pas conduire à l’hyperspécialisation, mais doit au contraire ouvrir à une vision globale de l’activité ; L’outil doit être émancipateur, notamment en étant réparable, adaptable, évoluable localement ; l’outil ne doit pas réduire le champ d‘action personnelle, mais doit au contraire épanouir l’utilisateur ». C’est là la perspective d’une approche robuste : « Dans le monde robuste, les ingénieurs développent de tels outils conviviaux grâce à la réparabilité et à la technodiversité (différents plans, tous robustes) et ils visent l’autonomie technique des citoyens » À chaque fois, Olivier Hamant apporte des exemples.

« Un exemple : Buffalo Bycycle Utility S2 est un vélo avec une transmission à deux chaines plus faciles à réparer et qui évitent les fragilités du dérailleur. Ce système permet de se déplacer sur des routes de qualités différentes, notamment dans des pays où les infrastructures sont dégradées, pour des citoyens qui n’ont pas accès à des magasins spécialisés. Le reste du design prend en charge des marges de manœuvre importantes (pneus, porte-bagages, etc). Bref, il est à visée robuste ». Un autre exemple : « l’extraordinaire travail de l’atelier paysan qui accompagne le monde agricole dans l’auto-construction et la réparation des outils dans un réseau d’entraide et d’autonomie collective » (p 202-203)

 

L’État robuste

Dans ce livre, selon sa problématique, Olivier Hamant aborde une grande variété de sujets. En fin de course, il revient au thème de l’État déjà abordé dans son texte sur l’État efficace : qu’est-ce qui peut rendre un État robuste ? Il envisage la faillite d’un État comme le produit de l’égocentrisme du groupe dirigeant et sa fixation sur une idéologie inadaptée. « Le moteur de la faillite, c’est le MOI au service d’obstinations idéologiques… Un État failli, c’est un État ou le ‘je’ tue le ‘jeu’ (démocratique)… Un État robuste, c’est au contraire un État ou le ‘jeu’ crée du ‘nous’. Un État qui bascule de la posture de meneur (descendant) à la posture de facilitateur (émergent). Les solutions que l’État robuste produit sont en général moins coûteuses financièrement (grâce aux dépenses évitées par les politiques sociales, écologiques et économiques) »… « L’État robuste emprunte les chemins de la coopération, des liens humains et de l’intelligence collective. Mais cela implique qu’il existe d’ores et déjà le robuste dans les territoires ». Ici, Olivier Hamant donne deux exemples de villages pionniers :

-Langouet, un village reconnu pour son engagement pour l’écologie en Bretagne : logements sociaux, cantine 100% bio et locale, maisons potagers, jardins de formation en permaculture, café associatif, centrale solaire, pépinière d’activités centrée sur l’économie sociale et solidaire, voiture électrique partagée, interdiction des pesticides.

-Ungersheim, un autre laboratoire de la transition en Alsace : ramassage scolaire par calèche tirée par un cheval, qui participe aussi aux travaux d’arrosage et d’entretien des jardins maraichers où son crottin sert d’engrais, lancement de la première monnaie locale de la région (le radis), site de la plus grande centrale solaire d’Alsace, etc.

 

Ce livre est une ressource

Pour nous faire part de sa vision, comment dans un nouveau contexte de pénurie la performance est contre-productive et génère des effets néfastes, et comment, au contraire, la robustesse permet d’assurer une fiabilité dans un monde limité et fluctuant, Olivier Hamant a écrit plusieurs livres où il expose méthodiquement son approche ; il s’exprime par ailleurs dans des vidéos. Ce livre récent, ‘Chroniques d’un monde qui craque’, occupe une place à part dans cette production. C’est un recueil de textes qui suivent et commentent l’actualité dans un style engagé. Ces textes sont très nombreux, autour de 90, entre des rubriques : ouvrir, lire, observer, jouer, interagir, faire, explorer. Les situations abordées sont très variées comme le montre le tout petit échantillon que nous avons présenté. Ce livre montre ainsi combien l’approche d’Olivier Hamant se révèle pertinente dans un champ très vaste. C’est aussi un état d’esprit qui s’y manifeste et nous interpelle. Voici un livre à fréquenter.

J H

 

  1. De la culture de la performance à la culture de la robustesse : https://vivreetesperer.com/de-la-culture-de-la-performance-a-la-culture-de-la-robustesse/
  2. Olivier Hamant. Chroniques d’un monde qui craque. Odile Jacob, 2026
  3. Face à une accélération et à une chosification de la société : https://vivreetesperer.com/face-a-une-acceleration-et-a-une-chosification-de-la-societe/