Une théologie pour la vie

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Jürgen Moltmann en conversation avec un panel de théologiens au Garrett Evangelical Theological Seminary (Evanston USA).

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Nous savons combien nos représentations  influencent nos états d’âme et nos comportements. Ces représentations dépendent de notre vision du monde. Comme réflexion sur Dieu, la théologie inspire cette vision. C’est dire l’importance des orientations théologiques. Comme le dit Jésus, on reconnaît l’arbre à ses fruits.  Nous trouvons, personnellement, une inspiration positive dans la pensée théologique de Jürgen Moltmann, souvent évoquée sur ce blog. Reconnu comme un des plus grands théologiens de notre temps (1), Jürgen Moltmann est souvent invité à s’exprimer dans des facultés de théologie à travers le monde. Ainsi est-il intervenu en 2009 dans une faculté de théologie américaine sur le thème : « Une théologie pour la vie. Une vie pour la théologie » (2). Cette intervention a été effectuée au Garrett Evangelical Theological Seminary (Evanston USA), une faculté en lien avec l’Eglise méthodiste. Après cette première conférence, Jürgen Moltmann a été invité à participer à une conversation où il a répondu aux questions d’un panel de trois théologien(ne)s : Nancy Bedford, Stephen Ray, Anne Joe. Ceux-ci ont été ensuite interrogés personnellement sur cet apport. L’ensemble est communiqué sur le site de la faculté à travers des vidéos (3). Comme dans une précédente note sur ce blog (4), nous présentons ainsi à nouveau une contribution de Jürgen Moltmann en vidéo. Ce n’est pas seulement une rencontre avec sa pensée, c’est aussi une rencontre avec sa personne où on peut apprécier une chaleur communicative empreinte d’une forme de modestie et de respect en terme d’humour. Nous présentons ici la vidéo où Jürgen Moltmann répond aux questions de ses interlocuteurs (5). Et comme cet entretien est en anglais, nous voulons en faciliter l’accès à travers une transposition en français dans des notes prises au cours de cette audition.

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MOLTMANN4

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Comment lire la Bible avec discernement ?

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Comme théologien, comment lisez-vous l’Ecriture. Quels sont vos critères herméneutiques ?, lui demande au départ son ancienne étudiante, Nancy Bedford. Question sensible ! Jürgen Moltmann fait écho à la question posée par Philippe au ministre éthiopien qui lisait le prophète Esaïe (Actes 6.30) : « Comprends-tu ce que tu lis ? ». Comprenons-nous ce que nous lisons ? En lisant la Bible, je m’attends à la Parole de Dieu dans des mots et des idées, des témoignages humains, mais ces mots humains sont parfois en contradiction les uns avec les autres. J. M. donne des exemples, tous deux empruntés aux épîtres de Paul, l’un concernant l’attitude vis-à-vis des femmes et l’autre, l’attitude vis-à-vis des juifs. Ainsi rappelle-t-il la grande affirmation universaliste de Paul à la suite du prophète Joël, en Galates 3.26 : « Il n’y a plus ni hommes, ni femmes. Nous sommes tous un en Jésus-Christ ». Mais on trouve aussi dans ces épîtres mention d’une attitude que Jürgen Moltmann exprime en termes humoristiques : « Les femmes devraient la fermer dans les cultes »…Qu’est ce qui est vrai ? Qu’est-ce qui est le plus proche de la vérité du Christ ? Et, reprend-t-il avec humour : Si les femmes avaient été silencieuses tout le temps, elles n’auraient pas annoncé la résurrection de Jésus et nous n’en saurions rien ! Pour interpréter, je ne me réfère pas à un humanisme moderne, qui va de ci, de là, mais je développe une critique interne en recherche de l’essentiel à l’intérieur même de l’Ecriture (« material criticism inside the reading of Scripture – criticizing inside the truth of the Bible »). D’abord, je lis, puis je cherche à comprendre. Qu’est-ce que cette expression cherche à me dire avec plus ou moins de bonheur ? Je cherche ce qui est vrai, ce qui me paraît le plus proche de la vérité du Christ (« What is closer to the truth of Christ »).

Jürgen Moltmann évoque des approches comme celles du « Jésus historique » (historical Jesus ») ou de l’exégèse matérialiste (« Materialistic exegesis »), qui se perd dans l’accessoire, auxquelles il n’adhère pas. Et notamment, peut-on en théologie s’intéresser seulement au « Jésus historique », c’est à dire ne pas prendre en considération l’éclairage de la résurrection ? Le Jésus historique est le Jésus mort  (« The historical Jesus is the dead Jesus »).

Puisque J. Moltmann se réfère à Christ comme critère, son interlocutrice lui pose une seconde question : « Vous prenez Christ comme critère, mais qu’est ce qui arrive quand ce critère est mal utilisé ? Certains comportements et images peuvent contrecarrer une juste représentation du Christ. Jürgen Moltmann répond en prenant l’exemple de la croix. Au début du christianisme, il y a la croix de Golgotha, mais il y a eu très vite une croix imaginée par l’Empire comme signe de puissance et de victoire à commencer par celle de l’empereur Constantin : « Tu vaincras par ce signe ! », une tradition dominatrice qui s’est perpétuée dans la chrétienté.

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Le dialogue œcuménique

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Quelle est la part des théologiens dans le dialogue œcuménique ? Jürgen Moltmann répond à cette question en évoquant une affirmation centrale : la parole de Jésus concernant ses disciples : « Qu’ils soient un comme nous sommes un » (Jean 17.22). Cette prière a été entendue par le Père. Alors, en Christ, nous sommes déjà un. Mais, si c’est le cas, nous sommes appelés à rendre cette réalité visible. Nous rendons cette réalité visible, non pas d’abord par le dialogue théologique, mais par la fraternité eucharistique. Les églises ne sont pas propriétaires de la pratique eucharistique. Prendre ensemble le repas eucharistique, c’est répondre à l’invitation du Christ. Alors, en premier le repas du Seigneur : manger et boire, et ensuite le dialogue théologique. Ce dialogue en sera facilité, car alors, nous reconnaissons que nous sommes déjà dans la famille de Jésus. Avec humour, Moltmann évoque sa différence sur ce point avec son ancien collègue à l’université de Tübingen, Joseph Ratzinger devenu ensuite le pape Benoit XVI.

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Les gens dans la misère. Quelle espérance ?

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Une théologienne pose à Moltmann cette question : Comment accorde-t-il dans sa réflexion sa théologie de l’espérance et sa vision de « Dieu crucifié » ? Si la passion du Christ s’inscrit dans sa nature d’un Dieu incarné, sa résurrection manifeste la puissance d’un Dieu transcendant. Des théologiens catholiques latino-américains ont évoqué les victimes des régimes despotiques en termes d’hommes et de femmes crucifiés porteurs de rédemption. Dans cette approche,  l’Eglise prolonge le Christ (« Christus prolongatus »), et, en extension, la souffrance des persécutés des personnes crucifiées est censée contribuer à la rédemption. Jürgen Moltmann n’est pas à l’aise avec cette extrapolation. Si vous vivez dans la misère et l’isolement, vous n’avez pas envie qu’on interprète votre souffrance en terme de participation à la rédemption. Vous avez envie de vous en sortir, vous avez envie d’être libéré. Autrement, vous continueriez à souffrir. Et, de même, en ce qui concerne « l’option préférentielle pour les pauvres », il y a danger d’idéaliser la pauvreté. N’interprétons pas la situation des pauvres à leur place…

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Le salut. Nous échapper dans un au delà ou nous tourner vers l’avenir.

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Moltmann est interrogé à propos de son approche eschatologique dans son livre : La venue de Dieu (« Coming of God »). Il y a un débat en cours sur la conception du salut. Notre espérance réside-t-elle dans une séparation de ce monde pour un autre, une éternité intemporelle ou bien sommes-nous invités à regarder vers l’avenir à l’intérieur même du processus de la nouvelle création. Dans la fixation sur l’éternité, il y a une aspiration gnostique. Dans l’espérance chrétienne et juive, on attend un ciel nouveau et une terre nouvelle. C’est bien là la demande exprimée dans la prière du « Notre Père », non pas que nous échappions à la terre, mais que « le règne de Dieu vienne sur la terre comme au ciel ». Ainsi, nous espérons le salut de la terre dans une nouvelle création. Je crois que Dieu le créateur ne laissera pas sa création dégringoler, mais récapitulera toute chose – et sa création- dans sa venue finale (« will recollect his creation in his final coming »). La résurrection des morts s’inscrit bien dans ce processus. Il nous faut développer à nouveau frais une théologie centrée sur la terre (« earth-centered »)

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Une théologie de la terre

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Si l’être humain a été crée par Dieu, la terre dans laquelle les hommes vivent, résulte elle aussi de la création de Dieu. Elle mérite d’être considérée et respectée. En réponse à une question, Moltmann esquisse une théologie de la terre à partir de quelques textes bibliques.

En Genèse 1, la terre est présentée comme étant elle-même créatrice et productrice. En Genèse 9, Dieu instaure une alliance avec l’humanité, les êtres vivants et la terre. Celle-ci est spécifiquement mentionnée au verset 13. Dans les règles ultérieures concernant l’agriculture, la terre est respectée et participe au repos sabbatique. Le Prophète Esaïe associe même la terre à la réalisation du salut. C’est dire combien la terre n’est pas subordonnée à l’homme. Moltmann note que la théologie orthodoxe reconnaît ce rapport entre Dieu et la terre, particulièrement dans son art de l’icône. Aujourd’hui, c’est à côté de la déclaration des droits de l’homme que les Nations Unies ont établi une charte de la nature. Comment combiner les deux ? Une théologie de la terre rejette l’instrumentalisation de celle-ci par les hommes. Nous ne devons pas vivre sur la terre en la dominant. Nous devons vivre en symbiose avec elle et bannir le terme d’environnement dans la mesure où il est conçu uniquement en fonction de l’homme («We live in the earth, not on the earth »). En espérance, nous regardons vers une nouvelle création où la justice habitera.

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L’être humain, une créature vulnérable

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Sensible à l’ouverture de Jürgen Moltmann à la dimension de la compassion, telle qu’elle apparaît dans son livre : « Le Dieu crucifié », une théologienne participant au panel évoque la recherche d’invulnérabilité répandue dans le monde occidental. Quelle place donner à l’affliction et au deuil ? Jürgen Moltmann répond positivement à cette question. Les gens faibles cherchent à être invulnérables. Seuls les gens forts acceptent d’être vulnérables. A travers le deuil, les gens expriment leur amour. La place accordée au deuil dans le monde occidental a été trop réduite. On devrait accorder davantage de temps au processus de deuil.

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La communauté des vivants et des morts

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Jürgen Moltmann raconte qu’en 1961, en visitant un ancien camp de concentration en Pologne, il a eu une forme de vision, percevant soudain les gens assassinés venant à lui et lui demandant : « Pourquoi ? ». Ces gens là n’étaient pas « morts ». Ils étaient présents, très présents. Moltmann évoque ensuite la relation avec les ancêtres en Asie, telle qu’elle se manifeste notamment dans le culte des ancêtres. Il y a une part de vérité dans tout cela. Les morts n’ont pas disparu. Ils sont très présents. Vous pouvez le sentir. Ils veillent sur nous (« They watch over us ») et, si nous sommes assez sensibles, nous veillons avec eux. Dans l’histoire de la Réforme, face à la thèse du sommeil des morts attendant la résurrection, c’est la conviction qui a été exprimée par Jean Calvin. Non, les morts ne dorment pas, ils veillent sur nous (« They are watching over us »). Les uns et les autres, nous vivons dans la perspective de la résurrection commune. Cette résurrection est un avenir pour le passé. Nous sommes dans le même mouvement. Nous sommes dans la même présence et nous regardons en avant dans l’attente du même futur. « We are in the same presence and we are looking forward for the same future »

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Dieu trinitaire. Un chemin de communion

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On demande à Jürgen Moltmann comment il en est venu à accorder une grande importance à une vision trinitaire de Dieu.

De fait, la parution de son livre : « The Trinity and the Kingdom of God » a été précédée par une attention croissante portée à l’Esprit Saint. Qui est l’Esprit Saint ? L’Esprit Saint, c’est la présence créatrice et unifiante de l’Esprit dans le monde. C’est le consolateur, mais aussi la source de vie. Dans la communion avec Christ, Il nous communique une énergie vitale.

En nous racontant son histoire de vie lors de sa conférence initiale, Jürgen Moltmann nous a raconté l’épreuve qu’il a vécu dans sa jeunesse. Dans un camp de prisonniers en Angleterre, il a trouvé dans la Bible une consolation. Jésus est devenu l’ami avec qui il pouvait partager son sort. C’est là aussi une présence guérissante : « A travers ses meurtrissures, nous sommes guéris » (Esaïe 53.5). Jésus nous introduit dans la proximité de Dieu, son Père aimé, « Abba ».

Dès lors, nous dit Jürgen Moltmann, nous pouvons entrer tout simplement dans la communion trinitaire. En union avec Jésus, nous sommes en relation priante avec son Père aimé, Abba. Dieu est présent. Et nous faisons l’expérience de la présence vivifiante de l’Esprit. Ainsi la Trinité, n’est pas un mystère, c’est une réalité toute simple. Nous ne croyons pas en Dieu, nous vivons en un Dieu trinitaire (« You do not believe in God. You live in the trinitarian God »). Nous vivons en relation avec Jésus, Abba, cher Père et  l’Esprit qui donne la vie. « You live between Jesus, Abba, dear Father and the live giving energies of the Spirit ». Depuis le commencement, la foi chrétienne a une forme trinitaire : Jésus, Abba, Esprit. « The christian faith has from the beginning on, a triadic form : Jesus, Abba, Spirit ».

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Une pensée pour la vie

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Cette vidéo et celles qui l’accompagnent nous permettent de mieux comprendre ce que peut être le cheminement d’une réflexion théologique. Et, si nous pouvons douter de la pertinence et de la justesse de certaines constructions théologiques, ici, nous entrons dans une approche qui répond à des questionnements souvent existentiels. En fonction de son histoire de vie, la théologie de Jürgen Moltmann ne se développe pas dans l’abstraction. Elle est « branchée » sur des questions que nous nous posons dans la vie, non seulement sur le plan personnel, mais aussi en rapport avec nos interrogations concernant le monde d’aujourd’hui (6). Que cette théologie pour la vie nous aide à vivre en harmonie et en mouvement !

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J H

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(1)            L’autobiographie de Jürgen Moltmann relatée dans son livre : « A broad place », nous introduit dans le développement de sa pensée et l’évolution de son œuvre : Moltmann (Jürgen). A broad place. an autobiography. SCM Press, 2007. Voir une mise en perspective de ce livre : « Une théologie pour notre temps » sur le site de Témoins : http://www.temoins.com/etudes/recherche-et-innovation/etudes/une-theologie-pour-notre-temps-lautobiographie-de-juergen-moltmann

Sur le blog : L’Esprit qui donne la vie : http://www.lespritquidonnelavie.com/?p=695.

(2)            Conférence de Jürgen Moltmann, professeur invité au Garrett Evangelical Theological Seminary en 2009 (vidéo) : http://www.garrettmedia.net/video500.php?vid_name=special/moltmann09/convocation

(3)            Sur le site de la faculté, présentation de l’ensemble des vidéos en rapport avec la venue de Jürgen Moltmann : http://www.garrett.edu/news/161-september-2009/282-video-of-jrgen-moltmann-at-garrett-evangelical

(4)            Présentation d’une interview de Jürgen Moltmann en vidéo : « L’avenir inachevé de Dieu. Pourquoi c’est important pour nous ». Sur ce blog : https://vivreetesperer.com/?p=1884

(5)            Vidéo présentée dans cette contribution : A conversation with Jürgen Moltmann : http://www.garrettmedia.net/video500.php?vid_name=special/moltmann09/conversation

(6)            Un essai d’introduction à l’œuvre de Jürgen Moltmann : le blog : L’Esprit qui donne la vie : http://www.lespritquidonnelavie.com/ Plusieurs des thèmes abordés dans cet article sont abordés sur ce blog. On pourra y lire notamment une présentation d’un livre de Moltmann paru en 2010 et récapitulant les grandes orientations de sa pensée : « Sun of rightneousness, arise. God’s future for humanity and the earth » : « Lève-toi, Soleil de justice ! L’avenir de Dieu pour l’humanité et la terre » : http://www.lespritquidonnelavie.com/?p=798

Jürgen Moltmann a publié de nombreux livres qui sont des livres de fond, pour une part, traduits en français au Cerf. Un livre récemment traduit en France nous introduit dans les grandes orientations de sa pensée : Jürgen Moltmann. De commencements en recommencements. Une dynamique d’espérance. Empreinte temps présent, 2012  Présentation sur ce blog : « Une dynamique de vie et d’espérance » : https://vivreetesperer.com/?p=572

Sur ce blog, des articles correspondant à certains thèmes de cette conversation, notamment : « Vivre en harmonie avec la nature » : https://vivreetesperer.com/?p=757

Et : « Une vie qui ne disparaît pas » : https://vivreetesperer.com/?p=336  « Sur la terre comme au ciel » : https://vivreetesperer.com/?p=338

L’homme, la nature et Dieu

 Tous interconnectés dans une communauté de la création

La menace qui pèse sur la nature nous réveille d’une longue indifférence. Nous prenons conscience non seulement qu’elle est condition de notre vie, mais aussi de ce que nous y participons dans une vie commune, dans un monde de vivants. Nous retrouvons l’émerveillement que l’homme a toujours éprouvé par rapport à la nature et qui risquait de s’éloigner. Aujourd’hui, une nouvelle approche se répand. C’est celle d’une écologie qui ne s’affirme pas seulement pour préserver les équilibres naturels, mais aussi comme un genre de vie, un nouveau rapport entre l’humanité et la nature.

On connaît les dédales par lesquels une part du christianisme avait endossé la domination de l’homme sur la nature (1). Aujourd’hui, on perçoit à nouveau combien cette nature est création de Dieu, un espace où les êtres vivants communiquent, un don où l’humain participe à un mouvement de vie. C’est donc un nouveau regard qui s’ouvre ainsi et qui trouve inspiration dans la vision de théologiens comme Jürgen Moltmann (2) et le Pape François (3).

Aux Etats-Unis, un frère franciscain, Richard Rohr, a créé un  « Centre d’Action et de Contemplation » où, entre autres, il intervient en faveur d’une spiritualité de la création. Nous présentions ici deux de ses méditations journalières mises en ligne sur internet (4).

 

La nature est habitée

Avec Richard Rohr, nous découvrons une merveilleuse création.

« Par la parole du Seigneur, les cieux ont été créés » (Psaume 35.6). Ceci nous dit que le monde n’est pas advenu comme un produit du chaos ou de la chance, mais comme le résultat d’une décision. Le monde créé vient d’un libre choix… L’amour de Dieu est la force motrice fondamentale dans toutes les choses créées. « Car tu aimes toutes les choses qui existent et tu ne détestent aucune des choses que tu as faites, car tu n’aurais rien fait si tu les avais détestées » (Sagesse 11.24) (Pape François Laudate Si’ 77).

En Occident, nous nous sommes éloigné de la nature. « Pour la plupart des chrétiens occidentaux, reconnaître la beauté et la valeur intrinsèque de la création : éléments, plantes et animaux, est un déplacement majeur du paradigme. Dans le passé, beaucoup ont rejeté cette vision comme une expression d’animisme ou de paganisme. Nous avons limité l’amour de Dieu et le salut à notre propre espèce humaine, et, alors, dans cette théologie de la rareté, nous n’avons pas eu assez d’amour de reste pour couvrir toute l’humanité !… ».

Notre spiritualité s’est rétrécie. « Le mot « profane » vient du mot latin « pro » voulant dire « au devant » et « fanum » signifiant « temple ». Nous pensions vivre « en dehors du temple ». En l’absence d’une spiritualité fondée sur la nature, nous nous trouvions dans un univers profane, privé de l’Esprit. Ainsi, nous n’avons cessé de construire des sanctuaires et des églises pour enfermer et y contenir un Dieu domestiqué… En posant de telles limites, nous n’avons plus su regarder au divin… Notez que je ne suis pas en train de dire que Dieu est en toutes chose (panthéisme), mais que chaque chose révèle un aspect de Dieu. Dieu est à la fois plus grand que l’ensemble de l’univers, et, comme Créateur, il interpénètre toutes les choses créées (panenthéisme) ».

Toute notre représentation du monde en est changée. Nous vivons en communion. « Comme l’as dit justement Thomas Berry : « Le monde devient une communion de sujets plus qu’une collection d’objets ». « Quand vous aimez quelque chose, vous lui prêtez une âme, vous voyez son âme et vous êtes touché par son âme. Nous devons aimer quelque chose en profondeur pour connaître son âme. Avant d’entrer dans une résonance d’amour, vous êtes largement aveugle à la signification, à la valeur et au pouvoir des choses ordinaires pour vous « sauver », pour vous aider à vivre en union avec la source de toute chose. En fait, jusqu’à ce que vous puissiez apprécier et même vous réjouir de l’âme des autres choses, même des arbres et des animaux, je doute que vous ayez découvert votre âme elle-même. L’âme connaît l’âme ».

 

La nature comme miroir de Dieu.

Hildegarde de Bingen (1098-1179), proclamée, en catholicisme, docteur de l’Eglise, en 2012, « a communiqué spirituellement l’esprit de la création à travers la musique, l’art, la poésie, la médecine, le jardinage et une réflexion sur la nature. « Vous comprenez bien peu de ce qui est autour de vous parce que vous ne faites pas usage de ce qui est à l’intérieur de vous », écrit-elle dans son livre célèbre : « Schivias ».

Richard Rohr nous entraine dans la découverte du rapport entre le monde intérieur et le monde extérieur. La manière dont Hildegarde envisage l’âme est très proche de celle de Thérèse d’Avila. « Hildegarde perçoit la personne humaine comme un microcosme avec une affinité naturelle pour une résonance avec un macrocosme que beaucoup appellent Dieu. Notre petit monde reflète le grand monde ». Ici la contemplation prend tout son sens. « Le mot-clé est résonance. La prière contemplative permet à votre esprit de résonner avec ce qui est visible et juste en face de vous. La contemplation élimine la séparation entre ce qui est vu et celui qui voit ».

Hildegarde utilise le mot « viriditas ». Ce terme s’allie à des mots comme : vitalité, fécondité, verdure ou croissance. Il symbolise la santé physique et spirituelle comme un reflet du divin (5). Richard Rohr évoque « le verdissement des choses de l’intérieur analogue à ce que nous appelons « photosynthèse ». Hildegarde reconnaît l’aptitude des plantes à recevoir le soleil et à le transformer en énergie et en vie. Elle voit aussi une connexion inhérente entre le monde physique et la présence divine. Cette conjonction se transfère en une énergie qui est le terrain et la semence de toute chose, une voix intérieure qui appelle à « devenir ce que nous sommes », « tout ce que nous sommes »… C’est notre souhait de vie (« life wish ») ».

Nous pouvons suivre l’exemple de Hildegarde. « Hildegarde est un merveilleux exemple de quelqu’un qui se trouve en sureté dans un univers où l’individu reflète le cosmos et où le cosmos reflète l’individu ». En regard, Richard Rohr rapporte la magnifique prière d’Hildegarde à l’Esprit Saint : « O Saint Esprit, tu es la voie puissante dans laquelle toute chose qui est dans les cieux, sur la terre et sous la terre, est ouverte à la connexion et à la relation (« penetrated with connectness, relatedness). C’est un vrai univers trinitaire où toutes les choses tournent les unes avec les autres ». Ici, Richard Rohr rejoint la vision de Jürgen Moltmann dans  « L’Esprit qui donne la vie » (6).

Hildegarde a entendu Dieu parler : « J’ai créé des miroirs dans lesquels je considère toutes les merveilles de ma création, des merveilles qui ne cesseront jamais ». « Pour Hildegarde, la nature était un miroir pour l’âme et pour Dieu. Ce miroir change la manière dont nous voyons et expérimentons la réalité ». Ainsi, « la nature n’est pas une simple toile de fond permettant aux humains de régner sur la scène. De fait, la création participe à la transformation humaine puisque le monde extérieur a absolument besoin de se mirer dans le vrai monde intérieur. « Le monde entier est un sacrement et c’est un univers trinitaire », conclut Richard Rohr.

 

Une oeuvre divine

Et, dans cette même série de méditations, Richard Rohr évoque la vision d’Irénée (130-202). « Irénée a enseigné passionnément que la substance de la terre et de ses créatures portait en elle la vie divine. Dieu, dit-il, est à la fois au dessus de tout et au dedans de tout. Dieu est la fois transcendant et immanent. Et l’œuvre de Jésus, enseigne-t-il, n’est pas là pour nous sauver de notre nature, mais pour nous restaurer dans notre nature et nous remettre en relation avec la tonalité la plus profonde au sein de la création. Dans son commentaire de l’Evangile de Jean dans lequel toutes choses sont décrites comme engendrées par la parole de Dieu, Irénée nous montre Jésus, non pas comme exprimant une parole nouvelle, mais comme exprimant à nouveau, la parole première, le son du commencement et le cœur de la vie. Il voit en Jésus, celui qui récapitule l’œuvre originale du Créateur en articulant ce que nous avons oublié et ce dont nous avons besoin de nous entendre répéter, le son duquel tout est venu. L’histoire du Christ est l’histoire de l’univers. La naissance de cet enfant divin-humain est une révélation, le voile soulevé pour nous montrer que toute vie a été conçue par l’Esprit au sein de l’univers, que nous sommes tous des créatures divines-humaines, que tout ce qui existe dans l’univers porte en soi le sacré de l’Esprit ».

En lisant ces méditations, on ressent combien nous nous inscrivons dans une réalité plus grande que nous. Nous faisons partie de la nature et nous y participons. Dieu est présent dans cette réalité et nous pouvons le reconnaître en nous et en dehors de nous. Cette reconnaissance et cette adhésion sont source d’unification et de paix. Ces méditations nous ouvrent à un nouveau regard.

J H

 

(1)            « Vivre en harmonie avec la nature. Ecologie, théologie et spiritualité » : https://vivreetesperer.com/?p=757

(2)            Jürgen Moltmann est un théologien qui a réalisé une oeuvre pionnière dans de nombreux domaines. Paru en français dès 1988, son livre : « Dieu dans la création » (Cerf) porte en sous titre : « Traité écologique de la création ». La pensée de Jürgen  Moltmann, très présente sur ce blog, est pour nous une référence théologique. Voir aussi le blog : « L’Esprit qui donne la vie » : http://www.lespritquidonnelavie.com

(3)            « Convergences écologiques : Jean Bastaire, Jürgen Moltman, Pape François et Edgar Morin » : https://vivreetesperer.com/?p=2151

(4)            Center for action and contemplation

« Nature is ensouled » : https://cac.org/nature-is-ensouled-2018-03-11/ « Nature as a mirror of God » : https://cac.org/nature-as-a-mirror-of-god-2018-03-12/ Et enfin : « The substance of God » : https://cac.org/the-substance-of-god-2018-03-13/

(5)            Un blog de Claudine Géreg : « Viriditas » inspiré par Hildegarde de Bingen : https://viriditas.fr

(6)            Sur ce blog, voir notre précédent article : « Un Esprit sans frontières. Reconnaître la présence et l’œuvre de l’Esprit » (d’après le livre de Jürgen Moltmann : L’Esprit qui donne la vie. Cerf, 1999).

Comprendre la sagesse de Dieu

Dans son livre : « Sa présence dans ma vie », Odile Hassenforder  aime se rappeler et nous rappeler que la vie n’est pas dépourvue de sens. Ainsi, le dernier chapitre du livre est intitulé : « Tout se tient. Unité et harmonie en Dieu ». Elle écrit : « Qui suis-je pour être « collaboratrice » du créateur ?  (Psaume 8). Dieu continue à créer avec chacun de nous et avec moi. « Le Père céleste agit sans cesse », dit Jésus, et il m’invite à participer à la nouvelle création mise en route dans sa résurrection » (p. 209). Extrait de ses écrits personnels et jusqu’ici non publié, dans une forme suggestive, ce texte est court, mais accompagné par des versets bibliques auxquels elle nous renvoie, il nous invite à aller au delà de nos impressions immédiates.   JH

 

Comprendre la sagesse de Dieu.

 

Dieu a construit sa création

selon des règles de vie.

A nous de les observer

Admirer … adorer le Créateur.

 

A nous de rentrer dans ses places

Et de collaborer

Car il nous donne la force : toutes qualités : don, vie…intelligence.

Tout le long de la Vie.

 

Les refus, les obstacles opposés par les hommes sont utilisés par Dieu. Car les hommes enfermés dans leurs erreurs sont l’occasion d’une ouverture pour d’autres.

Chercher le positif que Dieu tire des déviations, épreuves.

Car Il poursuit son œuvre.

 

Et donne sa grâce, son pardon à tous les hommes

toutes les nations

qui reconnaîtront

Le Dieu de l’Univers

Manifesté à chacun.

 

Odile Hassenforder

15.10.2006

 

 

Textes bibliques en regard

 

Esaïe 28.23-29

 

Ecoutez ma parole attentivement.

Quel laboureur laboure la terre en tout temps pour y semer ?..

C’est son Dieu qui l’instruit des règles à suivre

l’enseigne

Car on ne foule pas l’aneth à l’aide d’un rouleau…

Tout cela vient de l’Eternel le Seigneur (de l’Univers).

Son plan est merveilleux

Sa sagesse est immense.

 

Proverbe 22.19

 

Pour que tu mettes ta confiance en l’Eternel,

Je vais t’instruire.

 

Psaume 92

versets 5-7

 

Ce que tu fais, Seigneur, me remplit de joie

L’ouvrage de tes mains, j’acclamerai

Tes pensées sont grandioses

Tes pensées sont profondes.

L’insensé n’y connaît rien

Le sot ne peut les comprendre.

 

verset 9

Eternel, tu es souverain pour l’éternité…

Voici. Tes ennemis périssent.

 

Romains 11

verset 33

Combien profondes sont les richesses de Dieu, sa sagesse et sa science

 

verset 28-32

Si on considère comment les juifs ont refusé l’Evangile,

Devenus ennemis de Dieu, c’est pour votre bien.

Si on considère le choix de Dieu, ils sont ceux que Dieu aime à cause de leurs ancêtres, car Dieu ne change pas d’idées.

Vous connaissez Dieu parce que les juifs ont désobéi.

Eux aussi connaissent son pardon.

Car Dieu a emprisonné les hommes dans leur désobéissance afin de faire grâce à tous…

 

Les écrits d’Odile Hassenforder sont une ressource à laquelle nous faisons appel dans ce blog : Voir : « La grâce d’exister » (septembre 2011), « Lorsque Dieu nous parle de bonheur » (octobre 2011), « Accueillir la vie » (décembre 2011), « Horizon de vie » (février 2012).

Philosophie africaine

Philosophie africaine

Le défi de la philosophie africaine au réductionnisme occidental

Les grandes menaces qui compromettent aujourd’hui l’avenir du monde : la crise écologique, une expansion incontrôlée d l’intelligence artificielle sont toutes liées à l’individualisme et eu matérialisme qui prospèrent actuellement en Occident. L’entente avec la nature a été rompue.  Le désenchantement du monde a prévalu. La philosophie de la déconstruction a contesté les fondements transcendants. Cependant, la science elle-même remet en valeur l’interconnexion . Une attention se porte sur la conscience (1). Un courant post-matérialiste émerge (2). Une spiritualité écologique est apparue (3). Par ailleurs, les équilibres mondiaux se sont modifiés. La décolonisation s‘est imposée (4). La voix de grandes civilisations peut se faire partout entendre . Et c’est bien le cas lorsque l’apport de la civilisation africaine est reconnue. Nous avions déjà mis en valeur l’apport de l’« Ubuntu » (5). On lira ici avec une particulière attention la contribution de Elvis Imafidon, nigerian, directeur de l’Ecole d’histoire, de religion et de philosophie de SOAS (université de Londres) (6) : « Le défi de la philosophie africaine au réductionnisme occidental » (7).

L’article est présenté ainsi : « La société occidentale expose souvent les systèmes – des sociétés aux écosystèmes – en les brisant en morceaux – atomes, pierres, arbres, individus isolés. Mais beaucoup de philosophies africaines comme l’Ubuntu (5) contestent l’idée d’entités isolées, prédéfinies formant des ensembles plus vastes. Le philosophe, Elvis Imafidon argumente que les relations ne connectent pas des individus préexistants, plutôt toutes les chose deviennent ce qu’elles sont à travers leurs relations avec d’autres choses. De cette compréhension relationnelle de l’être, un thème dominant dans la philosophie africaine est une éthique particulière centrée sur la communauté qui accorde une valeur égale à la fois aux aspects humains et non humains de la réalité ».

 

Comment envisageons-nous le sens de l’existence ?

« Il y a une question qui a tenu la philosophie en activité pendant des milliers d’années, c’est la question existentielle de l’humain : Qu’est ce qui donne un sens à l’existence humaine ? Cette question est en quelque sorte différente de celle des origines : Qu’est-ce qui rend l’existence humaine possible ? Tandis que la dernière suscite un intérêt partagé à travers différentes disciplines, de l’anthropologie et de la biologie à la philosophie, la première sur la signification de l’existence humaine est souvent en premier sous le radar de la philosophie et des disciplines sœurs telles que la théologie. Mais ces questions ont aussi des frontières partagées, une préoccupation métaphysique commune. La réponse que nous donnons à la question de l’origine de l’existence humaine a une influence significative sur notre compréhension du sens de l’expérience humaine. La manière dont que nous comprenons le sens comme venant totalement de l’intérieur du monde ou de quelque source transcendante, d’un autre monde, sera influencée par selon ce que nous croyons que la vie vient uniquement de substances matérielles ou de quelque chose de transcendant et de spirituel. L’entrelacement de ces deux questions se poursuivra dans cet essai, même quand le sujet central sera la signification de l’existence humaine ».

 

Sur quoi s’appuie l’existentialisme et qu’est-ce qu’il nous dit sur l’existence humaine,

Elvis Imafidon s’interroge alors sur une philosophie répandue aujourd’hui : l’existentialisme. « Les incidences de l’existentialisme pour la signification de l’existence, lesquelles reflètent aujourd’hui beaucoup de notre pensée sur le sujet, sont qu’une existence qui a du sens est à la fois anthropocentrique (centrée sur l’humain) et subjective (définie par le soi).

« il est facile de déchiffrer comment l’expérience des deux guerres mondiales pendant la première moitié du XXè siècle, parfois semblant dépourvues de sens, ont intimé aux philosophes de penser plus concrètement sur le sens.  Ce qui peut n’être pas facile à déchiffrer est que le mouvement existentialiste qui a grandi dans cette période a été aussi un déplacement radical d’une compréhension transcendante, d’un autre monde d’une existence humaine pleine de sens à une perspective mondaine. Dans ce déplacement, l’idée que l’essence et la signification précède ou transcende cette existence d’ici-bas est rejetée et remplacée par l’idée que l’être humain existe d’abord et seulement dans ce monde, et puis graduellement forge et organise sa propre essence et signification. C’est pourquoi, pour Friedrich Nietzsche : « Dieu ou la tradition religieuse et morale de l’Europe doivent mourir d’abord pour que le ‘surhomme’, avec la volonté de créer son propre sens et sa propre moralité, émerge. Et cela explique pourquoi dans l’ontologie existentielle de Martin Heidegger, toute compréhension de l’être et de l’existence doit commencer et se centrer à partir du sujet humain :’ Dasein ‘.

Ainsi, au cœur de l’existentialisme, est l’idée, populaire aujourd’hui, que je suis une entité indépendante créant son propre sens à travers une vie authentique et auto-gouvernée….Selon l’existentialisme, une existence qui a du sens est à la fois  anthropocentrique (centrée sur l’humain) et subjective (définie par le soi) ».  Elvis Imafidon s’interroge à ce sujet : « Dans quelle mesure cela saisit notre vraie manière d’être, d’exister et de créer du sens ? Est-ce que nos qualités individuelles de rationalité, d’autonomie et de liberté sont suffisantes pour garantir une existence qui a du sens ? Quelle est la place des autres êtres humains et des êtres autres qu’humain dans la poursuite du sens ? »

 

En regard, la tradition philosophique de l’Afrique sub-saharienne

Elvis Imafidon ne se sentait pas à l’aise dans ce contexte et il s’est alors tourné vers sa culture d’origine, la culture africaine. « Mon sentiment que la perspective anthropocentrique et subjective ne répondait pas particulièrement à ces questions m’a conduit à explorer la perspective métaphysique relationnelle qui émerge de mon héritage, la tradition philosophique de l’Afrique sub-saharienne. Comme j’argumente dans mon nouveau livre : « Doing african philosophie », pendant des générations, cette tradition a été préservée dans des ressources à la fois textuelles et non textuelles (orales et symbolique). Dans cette tradition, il y a une compréhension portée dans des langues, des proverbes, des énigmes, des adages et des paroles énigmatiques, des symboles et des formes conventionnelles et non conventionnelles d’écrire que la réalité est composée de plusieurs entités, visibles et invisibles, qui partagent, participent à et sont collectivement responsables d’ une essence commune – une aura, une énergie ou force. Une vie qui a du sens pour une identité dans cet écosystème d’entités est essentiellement dépendante pas seulement de qualités qui lui sont propres comme la rationalité et l’instinct, mais d’une relation soutenue avec d’autres membres de la communauté et d’un effort collectif pour préserver la communauté dans laquelle chaque entité a pour but de prospérer. Les membres de la communauté qui sont activement en relation les uns avec les autres et créant en collaboration du sens et de l’existence incluent les êtres humains, les arbres, les animaux, les corps aquatiques et les êtres invisibles tels que les ancêtres et les déités.

 

Tout se tient

Dans cette communauté, les entités, soit possèdent une forme active de force vitale partagée, rendant possible pour eux d’agir ou d’être agi, soit de posséder une forme passive de cette force vitale partagée de telle manière qu’ils requièrent un autre être pour agir sur eux pour émettre leur énergie. Par exemple, un être humain (une entité avec une force vitale active), quelque part en Afrique occidentale, peut bouillir ou presser la plante venomia amygdalina, appelé communément feuilles amères (une entité avec une force vitale passive) pour extraire le jus afin de guérir une maladie en vue de poursuivre une vie pleine de sens et de bien-être. A la fois, l’entité humaine et l’entité non humaine sont ainsi fondamentales pour permettre à la communauté ainsi qu’à ses membres individuels de prospérer. Ainsi il n’est pas rare dans les sociétés africaines de voir des soignants et des professionnels de santé indigènes parler avec une plante, un arbre ou un corps aquatique comme ils le feraient avec un être humain durant le processus de guérison ». L’auteur évoque également les usage des noix de kola dans de nombreuses régions d’Afrique occidentale « Des cérémonies telles que des mariages, le don d’un nom à un enfant, des funérailles et le commencement de nouvelles saisons débutent avec le cérémonial de briser la noix de kola avec un accompagnement de prières et de bénédictions. Tandis que la noix de kola est tenue en main pour être brisée, une des déclarations clé est : « la personne qui apporte le kola apporte la vie ».  Les noix de kola sont alors brisées par l’ancien et partagées avec tous ceux qui suivent la cérémonie. La déclaration que celui qui apporte le kola apporte la vie, affirme le potentiel du don de vie et de l’apport de sens des noix de kola en terme de ses bénéfices de santé et signifie l’impact profondément relationnel de l’hospitalité dans la réalisation du sens et du bien-être. Dans la communauté africaine, les entités humaines et non humaines viennent en existence en participant à la force vitale partagée et prospèrent et développent le sens à travers les relations avec d’autres êtres dans un échange réciproque d’énergie ».

 

L’Ubuntu

« L’Ubuntu (avec son origine dans le langage Zulu Xhosa), est devenu un concept africain populaire parce qu’il saisit cette métaphysique relationnelle. La philosophie de l’Ubuntu se traduit simplement comme « une personne est une personne à travers d’autres personnes ». C’est une philosophie afro-communautarienne ontologique et existentielle de la relation, de la solidarité, de la co-dépendance et de la coopération qui tient qu’une personne devient ainsi pleine et signifiante à travers les relations (5). Nous pouvons facilement pointer à d’autres concepts similaires dans différents langages africains. Dans ma langue (esan du Nigéria du sud), le mot ‘akomen’ (« Nous sommes mieux ensemble » ou « on trouve le sens collectivement » saisit également cette métaphysique relationnelle. Tous les êtres, l’humain, l’environnement, les ancêtres, les déités etc forment un tissu solidaire de relations tel qu’un écart entre le soi humain, le mort physiquement, le monde phénoménal, et les déités intangibles n’est ni possible, ni désirable. Les entités existantes ont besoin les unes des autre pour prospérer et mener une vie qui a du sens. Ainsi la quête de solidarité et d’harmonie et essentielle et non négociable pour le bien-être. Par exemple, les ancêtres sont des membres humains d’une communauté africaine qui ont quitté convenablement le royaume physique de l’existence pour un état non physique. Ce sont ceux qui ont achevé la part physique de leur cours de vie et ont pris des formes plus élevées d’être, une plus intense énergie. Une fois qu’un être humain devient un ancêtre, il reste intrinsèquement relié avec ses proches. L’existence d’un ancêtre devient cruciale pour une explication causale des évènements dans la famille que l’ancêtre a quitté physiquement, aussi bien que dans la communauté plus large.

 

Les apports d’une métaphysique relationnelle

Une métaphysique relationnelle a au moins deux implications importantes pour la manière dont nous vivons une vie qui a du sens.

D’abord, les communautés ne sont pas seulement des arrangements sociaux et politiques, mais des réalités métaphysiques. Par la nature même de la réalité, nous sommes entrelacés avec d’autres entités, humaines et non humaines. Les humains ne peuvent pas exister et prospérer sans d’autres humains, les plantes, le soleil, la lune, les animaux, la pluie, etc. Penser à nous-même comme prospérant grâce nos seules qualités, c’est s’efforcer de lutter contre notre propre essence ontologique comme entités relationnelles. Les feuilles nous disent quand c’est l’automne. Les nuages nous parlent au sujet de la pluie.

Et des avertissements globaux nous disent combien nous avons perturbé notre relation avec des entités non humaines.

Deuxièmement, la reconnaissance de et la relation avec les énergies et les forces invisibles et cependant réelles dans la communauté, telles que les ancêtres, est pertinente pour notre prospérité et notre construction de sens. Nous ne pouvons pas expliquer le présent et le sens que nous y voyons ou pas, sans reconnaitre le passé. Par exemple, une personne humaine dans une communauté africaine subsaharienne (yoruba) ne peut pas trouver un sens à son expérience de présence en déconnection de ses parents qui peuvent déjà être morts. Ainsi, tandis qu’un parent peut avoir vécu dans le passé, il reste réel et présent dans le maintenant sous forme d’un transfert d’énergie, de traits de caractère, de comportement et de mémoire ». L’auteur en donne un exemple dans la manière d’affecter des prénoms

« Dans un monde si focalisé sur les humains, leur autonomie et leur non-dépendance, une métaphysique relationnelle nous rappelle que notre existence est attachée à l’existence d’autres entités humaines et non humaines. Pour mon bien-être et pour une vie pleine de sens, il est contre-productif de prendre soin seulement de mes droits et de mon bien-être et non également des droits, du bien-être et de la survie des autres entités.

 

 De nouveaux courants de pensée rejoignent la vision relationnelle africaine

Dans un monde où les idées circulent, il est bon que Elvis Imafidon évoque « le défi de la philosophie africaine au réductionnisme occidental ». Si ce réductionnisme a dominé et persiste encore dans certains milieux, il est de plus en plus contesté dans le mouvement des idées et une dynamique relationnelle est affirmée dans la prise de conscience écologique, le tout se manifestant dans une nouvelle théologie trinitaire.

Un nouveau sujet d’inquiétude apparait aujourd’hui. C’est le développement accéléré de l’intelligence artificielle dans un contexte où l’individualisme prévaut. Dans un livre intitulé : « le péril IA », (8) un expert français du numérique, Gilles Babinet met l’accent sur la nécessité de ne pas oublier un aspect de la culture humaine découlant du temps long dans laquelle elle s’est développée et qui a été caractérisé « par un univers symbolique, structuré par le mythe, les rites, les récits archétypaux, bien plus que par la rationalité abstraite » ( p  124). Et il rejoint Elvis Imafidon en mettant l’accent sur les conséquences néfastes d’une existence dénuée de transcendance. Gilles Babinet évoque « un malaise civilisationnel profond – largement documenté, mais toujours non résolu. Ce malaise est d’autant plus insoluble qu’il repose sur une fracture philosophique fondamental entre deux grandes familles de pensée. D’un côté, une école qui accompagne le monde technologique et qui s’ancre dans une double dynamique ; celle de la déconstruction, inaugurée par Nietsche, prolongée par Foucault, Derrida ou Deleuze. Cette pensée refuse l’idée de lois naturelles, elle conteste les fondements transcendants ou éternels du politique, de l’éthique, voire du langage. Elle s’aligne ainsi avec l’ontologie même des technologies contemporaines, des machines qui ne pensent plus selon des règles, mais selon des modèle statistiques…… sans ancrage métaphysique, sans référent stable… Si tout est calcul, alors rien n’est sacré » ( p 126).

De même, le défi écologique nous appelle à une prise de conscience qui implique un nouvelle vision des rapports entre les différentes composantes du vivant. Dans son livre : « Les Lumière à l’âge du vivant » (9), la philosophe Corinne Pelluchon constate la dérive qui entaché l’apport des Lumières en l’attribuant  à « une raison se réduisant à une rationalité instrumentale, oubliant d’accorder son attention à la dimension des fins : ce qui vaut  et un dualisme séparant l’humain du vivant ». Corinne Pelluchon prend en compte les différentes composantes du vivant : « Notre capacité à relever le défi climatique et promouvoir plus de justice envers les autres, y compris les animaux, suppose un remaniement profond de l’humain dans la nature…. L’écologie, la cause animale et le respect ais personnes vulnérables sont indissociables et la conscience du lien qui nous unit aux vivant fait naitre en nous le désir de réparer le monde ».

   Si la pensée communautaire africaine fait ressortir, en contraste, les dissociations régnant dans les sociétés occidentales, un mouvement s’y lève pour y remédier. C’est ainsi qu’un livre collectif est paru sous le titre : « Relions-nous ! La constitutions des liens » (10).  Ce livre se présente ainsi : « Nous vivons une vraie crise de représentation et donc une crise politique.. Nous continuons à interpréter le monde selon des concept dépassés. Aujourd’hui, le coeur des savoirs n’est plus la séparabilité, mais à l’inverse, les liens, les interdépendances, les cohabitations…. Cinquante des plus éminents philosophes, économistes, historiens, anthropologies, médecins, juristes, historiens, chacun dans leur domaine, éclairent magistralement cette transition à l’œuvre… » .

Rappelons ici les grands traits de la communauté africaine selon Elvis Imafidon :   « Dans la communauté africaine, les entités humaines et non humaines viennent en existence en participant à la force vitale partagée et prospèrent et développent le sens à travers les relations avec d’autres êtres dans un échange réciproque d’énergie ».  Ce texte nous parle de force vitale, une réalité fortement évoquée par Bergson dans son concept d’élan vital. Il n’est pas alors étonnant que le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, dans son livre : « Bergson postcolonial » (11) montre les affinités entre l’écrivain et le politique Léopold Sedar Senghor et Bergson, ce dernier ouvert à la pensée du scientifique visionnaire que fut Teilhard de Chardin.

« Senghor suivra Bergson pour entreprendre la tâche de retrouver une approche du réel hors du cours de la pensée philosophique tel qu’il a été orienté par Aristote et tel qu’il a culminé dans la pensée mécanicienne de Descartes.  Cette approche non mécanicienne lui parait la signification même que porte l’art africain où il voit une compréhension du réel qu’il entend comme un accès à la sous-réalité des choses visibles… ». D’autre part, la philosophie politique de Bergson s’inscrit dans la continuité de sa pensée vitaliste, née de la rencontre qu’il organise entre la philosophie de « l’évolution créatrice et la vision du monde qu’il lit dans les rel1gions africaines ». « Cette philosophie vitaliste de Senghor est l’effet d’une rencontre entre une ontologie de forces qui est au principe de religions de différents terroirs africains et la pensée bergsonienne de l’élan vital ».

Selon Elvis Imafidon, « Les membres de la communauté qui sont activement en relation les uns avec les autres et créant en collaboration du sens et de l’existence incluent les êtres humains, les arbres, les animaux, les corps aquatiques et les êtres invisibles tels que les ancêtres et les déités ». Cette conception de l’existence de différentes entités en relations les unes avec les autres et créant du sens et de l’existence nous parait pouvoir être éclairée par une recherche contemporaine qui met en évidence l’élargissement du champ de la conscience dont une certaine présence apparait chez des animaux et chez des plantes. De même, à travers de d nombreuse expériences, il apparait que la mort des humains n’entrainent pas une extinction de leur conscience. Le titre du nouveau livre de Patrice Van Eersel est à cet égard très significatif en se portant à l’extrème : « Le soleil est-il conscient ? Et les dauphins ? Et les baobabs, Et l’IA, Et vous-même ? ». Le bas de la couverture explicite l’intention de l’auteur : « élucider le mystère de la conscience » (1) Une vision nouvelle s’ouvre : « Cela parait fou, mais les faits sont là. La conscience parait habiter le monde entier.  Dans toutes les cultures anciennes, la conscience habite l’intégralité des êtres de l’univers. Les monothéismes, puis les modernes l’ont progressivement réduit à une exclusivité humaine … Aujourd’hui, ce monopole craque de tous les côtés ».

 

Une approche théologique

Comme son titre l‘indique, Le texte d’Elvis Imafidon s’inscrit dans le champ philosophique. Il n’entre pas dans des considérations religieuses. Cependant, nous sommes informé par ailleurs sur l’état des religions en Afrique et le rapport qu’elles entretiennent avec la culture qui nous a été décrite par Elvis Imafidon. En ce qui concerne les religions traditionnelles africaines, on pourra trouver un article substantiel sur Wikipedia ( 12). On peut y lire que ces religions « sont monothéistes, caractérisée par la croyance en un Dieu suprême créateur de toutes choses, mais qu’on n’invoque pas, et dont les manifestations sont nombreuses en formes ». Gans l’article sur l’Ubuntu (5), nous avons montré la manière dont la culture relationnelle africaine pouvait être en phase avec la foi chrétienne comme ce fut le cas dans le ministère de justice restaurative de l’archevêque Desmond Tutu

Cependant, il y a bien eu, et peut-être encore des formes de christianisme dominatrices centrée sur l’annonce d’un salut individualiste Aujourd’hui, notamment à travers certains théologiens comme Jürgen Moltmann, Dieu apparait comme un Dieu actif dans sa création et comme un Dieu trinitaire en constante communion et la répandant à travers l’Esprit Saint, une réalité et une image particulièrement en phase avec une vision relationnelle de la société. Dans son livre : « The living God and the fullness of life » (13), Moltmann conjugue trois thèmes : dans la communion de la vie divine ; dans la communion entre les vivants et ls morts ; dans la communion avec la terre.  Sachant la place donnée aux ancêtres dans la culture africaine, on notera au passage l’attention porté à cette question par Moltmann : « Les sociétés traditionnelles, en particulier, celles d’Extrême-Orient ont quelque chose à nous rappeler… Les êtres humains participent à une communauté des vivants et des morts même s’ils n’en ont pas toujours conscience »

Nous rapporterons ici la recherche de deux théologiens africains, Kucipa Nalwamba et Teddy Chalwe Sakupapa qui propose une étude théologique en phase avec la culture relationnelle africaine, l’une sur la théologie de la création, l’autre sur une théologie de l’Esprit, tous deux s’appuyant notamment sur la pensée de Moltmann

Kuzipa Nalwamba, théologienne zambienne, (14) s’inspire de la vision trinitaire de Dieu comme Dieu en relation communautaire qui ouvre la voie à une vision non hiérarchique de la création. Dans sa réinterprétation de Genèse 1, Kuzipa Nalwamba s’inspire de la cosmogonie zambienne qui s’inscrit dans celle du monde bantou. Elle envisage un « univers interconnecté qui commence avec la Créateur et se poursuit dans le reste de la création ». Ces nouvelles perspectives sur la création et l’identité humaine ouvrent « un espace interprétatif  qui pourraient situer les êtres humains dans un continuum avec le reste de la création et ouvrir une piste pour un éthos alternatif du maintien de la création ».

Teddy Chalwe Sakupapa, théologien à l’Université » du Cap ouest (15) nous introduit dans une théologie de l’Esprit en en montrant l’importance fondamentale dans le contexte de la culture africaine. Ainsi, montre-t-il que « la manière dont la théologie africaine peut contribuer au développement d’un ethos écologique dans le christianisme africain, réside dans l’appropriation du cadre conceptuel de la notion africaine de force vitale en articulation avec la pneumatologie, la théologie de l’Esprit, dans le contexte de la théologie africaine ». La force vitale est une conception majeure dans la culture africaine, mais elle est reconnue sous des appellations différentes dans d’autres cultures comme le ‘chi’ parml les chinois, le ‘prana’ chez les indiens… Teddy Chalwe Sakupapa avance qu’on peut interpréter que «  la force vitale est l’Esprit de Dieu comme principe de vie et facilitateur de la communion au sein de la création ».  La vision de la relationalité inspire l’ensemble de cette théologie tant dans « la compréhension trinitaire de la communalité de l’être de  Dieu » que dans la présence de l’Esprit dans l’ensemble de la création en terme panenthéiste ».

Au terme de ce parcours, on peut constater combien la prise en compte des visions de cultures trop souvent méconnues peut nous aider à rééquilibrer des conceptions qui prévalent encore en Occident et ouvrir un nouvel horizon. A cet égard, l’article de Elvis Imafidon : « Le défi de la philosophie africaine au réductionnisme occidental » nous parait exemplaire. Cela vaut également pour la théologie. On peut constater par exemple les récentes avancées de la théologie autochtone (16).  Teddy Chalwe Sakupapa met remarquablement en valeur l’importance des rencontres théologique à une échelle interculturelle :

« il peut y avoir une contribution significative au développement de la théologie chrétienne dans un contexte culturel à partir d’une interaction avec des théologies développées dans d’autres contextes culturels ».

Dans ce monde en transformation, cet article nous montre l’importance d’une écoute tous azimuts

J H

 

  1. Elucider le mystère de la conscience : https://vivreetesperer.com/elucider-le-mystere-de-la-conscience/
  2. Pour une science post-matérialiste : https://vivreetesperer.com/la-nouvelle-science-de-la-conscience/
  3. Ecospîritualité : https://vivreetesperer.com/ecospiritualite/
  4. Universaliser : https://vivreetesperer.com/universaliser/
  5. Ubuntu : https://vivreetesperer.com/ubuntu-une-vision-du-monde-relationnelle/
  6. Elvis Imafidon Wikipedia : https://en.wikipedia.org/wiki/Elvis_Imafidon
  7. African’s philosophy challenge to Western reductionism ( traduction non professionnelle) : https://iai.tv/articles/african-philosophys-challenge-to-western-reductionism-auid-3525?fbclid=IwY2xjawSUipdleHRuA2FlbQIxMABicmlkETBuMTBXdjJXS1FJbmFmajBxc3J0YwZhcHBfaWQQMjIyMDM5MTc4ODIwMDg5MgABHlDUajYvJRcVqg7T-v_qWoMs_SSJ976Hiho0faBxRbvkFMOcbjAfieRv7a9v_aem_tDYjzq_Z_G1dLwfsk48BqQ
  8. Gilles Babinet. Le péril IA. Le passeur, 2026
  9. Les Lumières à l’âge du vivant : https://vivreetesperer.com/des-lumieres-a-lage-du-vivant/
  10. Tout se tient : https://vivreetesperer.com/tout-se-tient/
  11. Bergson postcolonial. Une nouvelle vision du monde : https://vivreetesperer.com/une-nouvelle-vision-du-monde/
  12. Les religions traditionnelles africaines : https://fr.wikipedia.org/wiki/Religions_traditionnelles_africaines#:~:text=La%20dénomination%20de%20religions%20traditionnelles,abrahamiques%20importées%20%3A%20christianisme%20et%20islam.
  13. Le Dieu vivant et la plénitude de vie : https://vivreetesperer.com/le-dieu-vivant-et-la-plenitude-de-vie-2/
  14. Une théologie de la création : https://www.temoins.com/une-theologie-de-la-creation/
  15. Esprit et Ecologie dans le contexte de la théologie africaine : https://www.temoins.com/esprit-et-ecologie-dans-le-contexte-de-la-theologie-africaine/
  16. Un théologie autochtone et l’avenir du christianisme : https://www.temoins.com/la-theologie-autochtone-et-lavenir-du-christianisme/

 

Comment dimension écologique et égalité hommes-femmes vont de pair et appellent une nouvelle vision théologique

Une approche de Jürgen Moltmann

La crise actuelle va de pair avec une crise sociale et écologique. De fait, on prend conscience qu’elle révèle l’inadéquation croissante d’un ordre établi de longue date. C’est un changement de civilisation qui s’annonce et se dessine. L’ordre patriarcal ancien est en train de s’affaisser. Or, au cours des derniers siècles, cet ordre avait privilégié un modèle mécanique autour de la fabrication des biens. Aujourd’hui, on prend conscience que ce monde allait de pair avec la conception d’un Dieu éminemment transcendant et dominant. Très tôt, dans les années 1980, Jürgen Moltmann, à travers un livre : « Dieu dans la création » (1), a su analyser cette situation et proposer un traité écologique de la création » . Nous reprenons brièvement ici un aspect éclairant de la prise de conscience qui nous est proposée (2) avec les conséquences libératrices qui en découlent.

 

La manière de se représenter le monde.

« Le monde , nous dit Jürgen Moltmann, a été perçu à travers un certain nombre de symboles. La pensée biblique, la pensée théologique sont entrées en dialogue avec ces symboles en intégrant certains éléments. Jürgen Moltmann énumère ainsi différents symboles advenus au cours du temps : la mère du monde ; la terre mère ; les symboles de la fête, de la danse, du théâtre, de la musique et du jeu ; le symbole du monde comme ouvrage et comme machine.

Lorsque le monde est conçu comme ouvrage et comme machine, Dieu est envisagé comme un maitre d’ouvrage. « L’imaginaire de ce  symbole comprend le monde de l’action, du travail et des œuvres. C’est, avant tout, le monde de l’homme au sens masculin ». « Un enfant surgit dans le ventre de sa mère et est enfanté par elle. Mais l’homme travaille sur quelque chose qui est extérieur et crée une œuvre qui subsiste en dehors de lui. Il connaît la distance qui le sépare de « l’œuvre de ses mains »…Le « monde comme ouvrage divin » reflète, malgré toute la différence, la vision du monde de l’homme travailleur. Là où cette vision s’impose… elle repousse les mythes humains de la mère du monde, de la terre mère et de la fête du ciel et de la terre » (p 387-398). A partir du symbole du monde comme ouvrage divin, se sont développés à l’époque des Lumières, les symboles modernes du monde :  le monde comme machine, le monde comme atelier, le monde comme expérience » ( p 398).

 

Les impasses d’une théologie fondée sur une représentation du monde comme ouvrage et comme machine

A partir d’une analyse historique, Jürgen Moltmann peut mettre en évidence l’impasse où nous a entrainé un monothéisme étroit, une pensée théologique fondée sur une vision du monde comme ouvrage et comme machine. « Au terme d’une longue histoire de la culture et de l’esprit, la vision du monde comme  « entente secrète », la métaphysique des puissances vitales, de leurs accords et de leurs désaccords, a été détruite, et cela, d’une part, par le monothéisme, et, d’autre part, par le mécanisme scientifico-technique, par lequel, d’ailleurs, le monothéisme a conquis la place, en désacralisant et en désenchantant la nature. Dieu et la machine ont survécu au monde archaïque et se rencontrent maintenant seuls » (A Gehlen). Si ceci devait être le but du développement, ce serait aussi, en raison de la destruction de la nature, la fin de l’homme » ( p  401). En regard, Moltmann nous propose une autre vision théologique. « La foi chrétienne de la création est la foi messianique en la création. La foi messianique en la création est une connaissance du monde et de l’homme dans la lumière messianique de leur avenir de salut »  (p 402).  Nous sommes engagés dans « une histoire cosmique inachevée » (p 254).

Les différents symboles du monde  énumérés par Moltmann peuvent nous permettre d’y percevoir la présence d’un Dieu immanent. Seul, le symbole du monde comme ouvrage et comme machine, débouche sur une transcendance de Dieu sans partage. « Le monothéisme du Dieu transcendant et  la mécanisation du monde suppriment toutes les représentations d’une immanence divine. Avec ce développement , a commencé le démembrement du divin du monde de l’homme. Le  déisme a fait de Dieu un Dieu lointain. L’athéisme devait suivre, car il faut que cette machine du monde fonctionne aussi par elle-même sans Dieu » (p 403)

Le déclin du patriarcat

« Une seconde comparaison s’attache aux intérêts et aux expériences humaines qui sont liés à ces symboles du monde. C’est pourquoi on peut reconnaître dans leur histoire le passage du matriarcat des civilisations primitives au patriarcat des civilisations historiques.  A l’apparition des symboles patriarcaux du monde est liée la prise de pouvoir et de possession par les hommes » (p 404).

En regard de la domination patriarcale, « est né le messianisme, c’est à dire le messianisme de l’enfant .« En vérité, je vous le dis, si vous ne retournez à l’état d’enfant,  vous ne pourrez entrer dans le royaume des cieux » (Matthieu 18.3). Les visions messianiques de l’avenir surmontent la puissance des symboles archaïque et rendent les hommes libres » (p 405). «  Le don messianique de l’Esprit, qui surmontent la primauté religieuse de l’homme ou de la femme, est symbolisé, en christianisme, par le  baptême des hommes et des femmes, qui remplacent la circoncision purement masculine d’Israël ». ( p 406).

 

Vers une civilisation nouvelle : écologie et égalité des genres 

Nous assistons aujourd’hui à une transformation profonde de la société qui peut être interprétée en terme d’un mouvement vers une civilisation écologique. La pression des évènements va dans ce sens et les mentalités évoluent en profondeur. Or, au  même moment, d’autres changements interviennent. Ainsi se manifeste un mouvement en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes. On pourrait se demander en quoi ce mouvement a-t-il un lien avec la mobilisation écologique. L’analyse de Moltmann nous apporte une réponse.

« Il paraît raisonnable de chercher à remplacer la vision mécaniste du monde, car c’est image marquée d’une façon unilatérale par le patriarcat. Le passage à une vision écologique du monde fait davantage justice, non seulement aux environnements naturels du monde humain, mais au caractère naturel de ce monde humain lui-même – hommes et femmes.  C’est pourquoi il implique de nouvelles formes égalitaires de communauté, dans laquelle la domination patriarcale est abolie et une communauté fraternelle est construite. Les centralisations de la conception mécaniste du monde cèdent le pas à des ententes dans le réseau des relations réciproques… » (p 409).

 

Une nouvelle expression chrétienne

Un changement de civilisation induit de nouvelles exigences, de nouvelles attentes, de nouvelles aspirations. Il appelle en regard une nouvelle dimension spirituelle. Ici, la reconnaissance du Vivant évoque respect, émerveillement, dépassement. Nous voici en demande  d’un renouvellement des pratiques et des représentations religieuses.

Les églises qui s’attarderont dans un style patriarcal, en subiront les conséquences. Cependant, l’enjeu majeur, c’est bien une transformation de la vision théologique. Dès les années 1980, Jürgen Moltmann a esquissé une réponse : une théologie écologique. Son livre : « Dieu dans la création » est présenté en ces termes : « Dans ce traité écologique de la création, Jürgen Moltmann formule, de façon nouvelle, la foi chrétienne en la création de telle sorte que celle-ci ne continue pas à être elle-même  un facteur de la crise, mais devienne un facteur de paix avec la nature.  Il s’agit d’une doctrine chrétienne de la création, c’est à dire qu’elle prend au sérieux le temps messianique qui a commencé avec Jésus et qui tend vers la libération des hommes, la pacification de la nature et la délivrance de notre environnement à l’égard des puissances du négatif et de la mort. Il s’agit d’une doctrine trinitaire de la création (un Dieu communion). L’insistance sur la création dans l’Esprit et pas seulement par la parole, nous invite à dépasser une conception typiquement moderne de la subjectivité  et de la domination mécanique du monde. Ecologie signifie le monde de la « maison » (oikos). Une telle doctrine de la création est une théologie de l’inhabitation de Dieu par son Esprit dans l’ensemble de la création ». Si la récente encyclique du pape François : « Laudato si’ » converge (3), il reste du chemin à faire : reconnaitre et accompagner l’œuvre de l’Esprit dans cette sortie de la civilisation patriarcale, l’entrée dans la dimension écologique, la confrontation avec les menaces assorties au changement,  le chemin vers une nouveauté de vie .

J H

  1. Jürgen Moltmann. Dieu dans la création. Traité écologique de la création . Traduit de l’allemand par Morand Kleiber. Cerf, 1988 (édition originale en 1985).   Voir aussi sur le blog : « L’Esprit qui donne la vie » : « Dieu dans la création » : https://lire-moltmann.com/dieu-dans-la-creation/                 Sur ce blog, la pensée de Jürgen Moltmann est très présente : https://vivreetesperer.com/?s=Moltmann+&et_pb_searchform_submit=et_search_proccess&et_pb_include_posts=yes&et_pb_include_pages=yes
  2. L’analyse de la succession des symboles du monde n’est qu’un aspect de l’évolution générale de la manière de concevoir les rapports entre l’homme et la nature dans le contexte de la relation entre science et théologie. Jürgen Moltmann met en évidence l’évolution de la représentation de Dieu depuis la Renaissance : « L’omnipotence est devenu un attribut prééminent de la Divinité… Comme image de Dieu sur terre, l’être humain a été amené à se voir lui-même en correspondance comme maître et seigneur et à s’élever au dessus du monde et à le subjuguer ». https://vivreetesperer.com/vivre-en-harmonie-avec-la-nature/ La remise en cause de cette domination se poursuit aujourd’hui. Ainsi, au « Center for action and contemplation », Richard Rohr rapporte qu’au Moyen Age, l’univers était perçu comme centré autour de l’homme et de la terre. C’était une conception anthropocentrique. Dieu comme le monde était envisagé dans un ordre stable et hiérarchique. Evidemment, notre représentation de l’univers a complètement changé. « Nous ne sommes plus au centre de rien . Nous avons besoin d’une cosmologie et d’une vision du monde entièrement nouvelle »  ( 26 août 2019)                     https://cac.org/a-new-cosmology-2019-08-26/
  3. « Convergences écologiques : Jean Bastaire, Jürgen Moltmann, pape François et Edgar Morin » : https://vivreetesperer.com/convergences-ecologiques-jean-bastaire-jurgen-moltmann-pape-francois-et-edgar-morin/

Voir aussi
« Comment entendre les principes de la vie cosmique pour entrer en harmonie »
https://vivreetesperer.com/comment-entendre-les-principes-de-la-vie-cosmique-pour-entrer-en-harmonie/

« Vers une économie symbiotique »
https://vivreetesperer.com/vers-une-economie-symbiotique/