Développer la bonté en nous, un « habitus de bonté »

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Du bon grain et de l’ivraie.

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Quel est notre regard sur nous-mĂȘme tel qu’il est influencĂ© par notre parcours psychologique et notre hĂ©ritage religieux (1) ? Comment recevons nous la parabole du bon  grain et de l’ivraie rapportĂ©e par l’évangile de Matthieu ? Le commentaire de MichĂšle Jeunet, SƓur MichĂšle au CĂ©nacle de Versailles (2) nous invite Ă  choisir la bonté : « bontĂ© du grain, bontĂ© de la terre, bontĂ© du monde, bontĂ© de l’homme qui sĂšme, bontĂ© de Dieu ».

         « Nous sommes dans le fondamental de la crĂ©ation. « Dieu vit que cela Ă©tait bon » (GenĂšse 1). Et nous sommes dans le fondamental d’une crĂ©ation en histoire. Non pas un monde tout fait, statique, immobile. Ce qui est semĂ© est pour une croissance, une crĂ©ation  continuĂ©e
         Croire en ce qui est bon en nous, croire que ce qui a Ă©tĂ© semĂ© par Dieu en nous est bon et le dĂ©velopper au maximum, en y mettant toute notre Ă©nergie, notre crĂ©ativitĂ©. « C’est le dĂ©veloppement de la bontĂ© en nous, un « habitus » de bontĂ© qui fera se  dessĂ©cher l’ivraie ».

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J H

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Évangile de Matthieu au chapitre 13 verset 24 à 30

Il en va du Royaume des Cieux comme d’un homme qui a semĂ© du bon grain dans son champ.

Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi est venu, il a semĂ© Ă  son tour de l’ivraie, au beau milieu du blĂ©, et il s’en est allĂ©.

Quand le blĂ© est montĂ© en herbe, puis en Ă©pis, alors l’ivraie est apparue aussi.

S’approchant, les serviteurs du propriĂ©taire lui dirent :

« MaĂźtre, n’est-ce pas du bon grain que tu as semĂ© dans ton champ ? D’oĂč vient donc qu’il s’y trouve de l’ivraie ? »

Il leur dit :

« C’est quelque ennemi qui a fait cela ».

Les serviteurs lui disent :

« Veux-tu donc que nous allions la ramasser ?

Non, dit-il, vous risqueriez, en ramassant l’ivraie, d’arracher en mĂȘme temps le blĂ©.

Laissez l’un et l’autre croĂźtre ensemble jusqu’Ă  la moisson ; et au moment de la moisson je dirai aux moissonneurs : Ramassez d’abord l’ivraie et liez-la en bottes que l’on fera brĂ»ler ; quant au blĂ©, recueillez-le dans mon grenier. »

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Développer la bonté en nous

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« Il est des titres qui sont trompeurs. Est-ce vraiment la parabole de l’ivraie ?

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         Cette parabole est d’abord en continuitĂ© de celle du semeur. Le semeur a semĂ© du bon grain dans un terrain qui est bon. S’il sĂšme ce qui est bon, c’est que lui-mĂȘme est bon. Une sainte,  ThĂ©rĂšse Couderc,  disait de lui : « il est bon, il est plus que bon, il est la bonté ». BontĂ© du grain, bontĂ© de la terre, bontĂ© du monde, bontĂ© de l’homme qui sĂšme, bontĂ© de Dieu. Nous sommes dans le fondamental de la crĂ©ation : « Dieu vit que cela Ă©tait bon » Gn 1. Et nous sommes dans le fondamental d’une crĂ©ation en histoire. Non pas un monde crĂ©Ă© tout fait, statique, immobile. Ce qui est semĂ© est pour une croissance, une crĂ©ation continuĂ©e : grain puis Ă©pi, puis blĂ©. Entre semailles et moisson, il y a le temps de l’histoire, le temps de la libertĂ© de veiller Ă  la croissance de ce qui est bon. ResponsabilitĂ© qui est nĂŽtre. Etre veilleur pour que la vie semĂ©e par Dieu vienne Ă  maturitĂ©. Ce n’est pas du tout fait de toute Ă©ternitĂ©, immobile mais c’est une semence riche d’avenir, un don Ă  faire qui pĂ©rirait s’il ne peut s’épanouir grĂące Ă  la bonne terre de nos vies, de nos rĂ©ponses humaines, don et accueil qui vont ensemble porter Ă  maturitĂ© la nouveautĂ© de l’épi.

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         Ce titre trompeur est en cohĂ©rence avec la rĂ©action des serviteurs qui se focalisent sur l’ivraie, leur question sur son origine et surtout leur doute : « N’est-ce pas du bon grain que tu as semé ? ». Leur doute qui frise le soupçon.  Mais leur question n’est-elle pas la nĂŽtre ? Leur doute et leur soupçon ne sont-ils pas les nĂŽtres ? Cette question du mal qui nous taraude tous, qui est souvent un obstacle Ă  la foi. La rĂ©ponse du propriĂ©taire est la mĂȘme que celle de la GenĂšse. C’est un ennemi qui a semĂ© de l’ivraie. La GenĂšse parle d’un serpent qui insinue le doute sur le don qui est fait, qui insinue le doute sur la bontĂ© du donateur.

Que faut-il donc faire ? Arracher au risque de dĂ©truire la bontĂ© des Ă©pis de blé ? Ce serait faire le jeu de l’ennemi.

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         Le propriĂ©taire fait une autre option. Celle de la confiance dans le blĂ© semĂ© et dans la terre qui participe Ă  la nouveautĂ© de l’épi. Confiance dans l’épi assez fort pour ne pas se laisser Ă©touffer par l’ivraie. Dans nos vies, il y a du bon grain et de l’ivraie. N’est-ce pas une erreur de se focaliser sur l’ivraie ? L’homme de cette parabole nous conseille un autre chemin. Croire en ce qui est bon en nous, croire que ce qui a Ă©tĂ© semĂ© en nous par Dieu est bon et le dĂ©velopper au maximum, en y mettant toute notre Ă©nergie, notre crĂ©ativitĂ©. C’est le dĂ©veloppement de la bontĂ© en nous, un « habitus » de bontĂ© qui fera se dessĂ©cher l’ivraie. Et non un arrachage volontariste qui risque de dessĂ©cher la vie en nous.

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MichĂšle Jeunet

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(1)            Nos reprĂ©sentations sont influencĂ©es encore aujourd’hui par notre hĂ©ritage religieux qui, pour une part, laisse des traces de peur par rapport Ă  Dieu et de condamnation par rapport aux hommes. C’est le contraire de la bonne nouvelle de l’Evangile. Dans un livre rĂ©cent : « Oser la bienveillance » (Albin Michel, 2014), la thĂ©ologienne Lytta Basset met en Ă©vidence les effets nĂ©gatifs de la conception du pĂ©chĂ© originel. Elle dĂ©crit « la gĂ©nĂ©alogie et l’impact de cette notion profondĂ©ment nocive qui remonte Ă  Saint Augustin et qui  contredit les premiers PĂšres de l’Eglise. Elle montre comment ce pessimisme radical est totalement Ă©tranger Ă  l’Evangile. Tout au contraire, les gestes et paroles de JĂ©sus nous appelle Ă  dĂ©velopper un autre regard sur l’ĂȘtre humain, fondĂ© sur la certitude que nous sommes bĂ©nis dĂšs le dĂ©part et le resterons toujours. AppuyĂ© sur le socle de cette Bienveillance originelle, chacun de nous peut oser la bienveillance, envers lui-mĂȘme et envers autrui et passer ainsi de la culpabilitĂ© Ă  la responsabilité » (texte en couverture). On pourra lire aussi sur ce blog une mise en perspective d’un livre de Jacques Lecomte : La bontĂ© humaine, altruisme, empathie, gĂ©nĂ©rositĂ©. Odile Jacob, 2012 https://vivreetesperer.com/?p=674

(2)            HomĂ©lie de SƓur MichĂšle : le bon grain et l’ivraie (9 dĂ©cembre 2013).  Sur le blog : aubonheurdedieu-soeurmichele : http://aubonheurdedieu-soeurmichele.over-blog.com/article-homelie-de-soeur-michele-le-bon-grain-et-l-ivraie-mt-13-24-30-121518838.html

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Voir aussi sur ce blog : « geste d’amour » (Odile Hassenforder) : https://vivreetesperer.com/?p=1204

Dans le livre d’Odile Hassenforder : « Sa prĂ©sence dans ma vie », on pourra lire un chapitre : La bontĂ© de Dieu (p 87-91)

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Sur ce blog, deux autres contributions de MichÚle Jeunet :

Quelle est notre image de Dieu ? https://vivreetesperer.com/?p=1509

Se sentir aimé de Dieu https://vivreetesperer.com/?p=1752

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De bonnes ressources dans le recueil de textes rassemblĂ©s par MichĂšle Jeunet dans un livre rĂ©cemment paru : MichĂšle Jeunet. MĂ©diter une Parole de libertĂ©. CatĂ©chĂšses bibliques et lectio divina. Editions Croix du Salut, 2013. « Il s’agit pour moi d’aider les gens Ă  ouvrir la Bible pour qu’elle soit vraiment un lieu de mĂ©ditation qui Ă©claire leur vie et leur fasse dĂ©couvrir un Dieu Ami de leur vie, prĂ©sent au cƓur de leur existence ».

 

L’imprimante 3D

Vers un nouveau paysage industriel, Ă©conomique, social

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Peter est ingénieur dans une entreprise de haute technologie.

« En recherche d’un nouveau champ d’activitĂ© pour son entreprise, il a Ă©tĂ© amenĂ© Ă  travailler sur une innovation en rupture : l’imprimante 3D ». En rĂ©pondant Ă  nos questions, il nous ouvre un horizon : l’apparition d’un nouveau paysage industriel, Ă©conomique et social.

 

Emergence d’un nouveau mode de production

« L’imprimante 3D n’est pas une nouveautĂ©. Elle existe depuis plus de 30 ans. La vraie nouveautĂ©, c’est de l’utiliser dans une phase industrielle. C’est de faire de la « mass production » . Il y a trente ans, on s’en servait pour faire des prototypes, par exemple des concepts de voiture, de moteur. On s’en servait aussi pour faire de la recherche afin de bien comprendre et d’amĂ©liorer le fonctionnement et le potentiel de cette imprimante Ă  des fins de rĂ©aliser des produits de qualitĂ©. Aujourd’hui, on entre dans la phase d’industrialisation pour faire des piĂšces de qualitĂ© qui soient Ă©quivalentes Ă  la production classique.

Qu’est-ce que l’imprimante 3D ? Dans la fabrication traditionnelle, on part d’un bloc de matiĂšre. On retire de la matiĂšre pour rĂ©aliser une piĂšce . Dans l’imprimante 3D, on part de rien. On part d’une poudre et, pour rĂ©aliser une piĂšce, on va agglomĂ©rer cette poudre, couche aprĂšs couche. On peut avoir diffĂ©rents types de matiĂšre initiale : polymĂšre, mĂ©tal, cĂ©ramique, bois, bĂ©ton. Ce qui domine, ce sont les polymĂšres et le mĂ©tal. Aujourd’hui, l’imprimante 3D est utilisĂ©e dans trois domaines principaux : l’aĂ©rospatial, le mĂ©dical, la dĂ©fense.

 

Vers une économie décentralisée et écologique

Les consĂ©quence sont significatives parce qu’on va dĂ©velopper l’économie locale. L’imprimante 3D permet d’éviter les transports. On envoie le modĂšle 3D par internet dans les lieux de fabrication. On y dispose de la matiĂšre. La production s’effectue dans des micro-usines Ă  partir de quelques imprimantes 3D. Les produits sont fabriquĂ©s localement. On n’a plus besoin d’importer des produits de pays lointains. La production pourra Ă  nouveau se dĂ©velopper dans des pays, dits dĂ©veloppĂ©s, en Europe, en AmĂ©rique, et aussi dans des pays pauvres, jusqu’ici peu industrialisĂ©s. Cependant, il y a besoin de compĂ©tence. Il n’y a plus de dĂ©pendance par rapport Ă  des lieux jusque lĂ  privilĂ©giĂ©s. On pourra de plus en plus travailler en dehors des mĂ©tropoles et des zones industrielles et rĂ©industrialiser des rĂ©gions  aujourd’hui dĂ©pourvues.

Cette transformation va permettre Ă©galement une personnalisation des produits, une adaptation aux clients. De mĂȘme, les produits pourront ĂȘtre rĂ©parĂ©s. Les piĂšces pourront ĂȘtre changĂ©es. L’imprimante 3D favorise le remplacement des piĂšces. C’est une entrĂ©e dans le mouvement de l’économie circulaire qui est une des composantes de l’économie Ă©cologique. Moins de transport, moins de consommation d’énergie, tout cela va dans le sens de la transition Ă©cologique.

 

 L’imprimante 3D : un dĂ©veloppement rapide

Aujourd’hui, l’imprimante 3D est trĂšs dĂ©veloppĂ©e aux Etats-Unis. Initialement, ce fut une innovation française, mais elle a Ă©tĂ© reprise et dĂ©veloppĂ©e aux Etats-Unis Ă  partir des annĂ©es 1990. Elle est Ă©galement trĂšs dĂ©veloppĂ©e en Asie : Japon, CorĂ©e, Chine. Et maintenant, elle se dĂ©veloppe en Europe. En France, nous sommes encore trĂšs en retard : 3% du marchĂ© contre 6% en Angleterre, 9% en Allemagne
 et 40% aux Etats-Unis. Nous avons besoin d’une aide de l’Etat pour une dĂ©mocratisation de l’imprimante 3D. Il y a besoin d’un immense effort d’information, de formation et de conseil. Pour une approche prospective, on peut dĂ©jĂ  envisager l’imprimante 4D qui permet de donner mouvement aux objets. Entre autres, l’imprimante 4D permettra de reconstituer les tissus humains de grands brulĂ©s.

Dans la transformation en cours, il y a encore en France un temps d’inertie. Mais on peut envisager que la France entre pleinement dans ce processus d’ici cinq ans.

L’imprimante 3D, ce n’est pas seulement une innovation technologique, c’est Ă©galement un changement de sociĂ©té ».

Interview de Peter recueillie par J H

Sur ce blog, on pourra lire aussi :

« La troisiĂšme rĂ©volution industrielle » (JĂ©rĂ©mie Rifkin) : https://vivreetesperer.com/face-a-la-crise-un-avenir-pour-l’economie/
« Un monde en changement accéléré » (Thomas Friedman) : https://vivreetesperer.com/un-monde-en-changement-accelere/
« Pourquoi et comment innover face au changement accéléré du monde » (Thomas Friedman) : https://vivreetesperer.com/pourquoi-et-comment-innover-face-au-changement-accelere-du-monde/
« Comprendre la mutation  actuelle de notre société requiert une vision nouvelle du monde » (Jean Staune)
https://vivreetesperer.com/comprendre-la-mutation-actuelle-de-notre-societe-requiert-une-vision-nouvelle-du-monde/
« Vers une économie symbiotique » (Isabelle Delannoy)
https://vivreetesperer.com/vers-une-economie-symbiotique/

Face à une accélération et à une chosification de la société

Y remĂ©dier Ă  travers une rĂ©sonance : Le projet d’Hartmut Rosa

Notre inquiĂ©tude vis-Ă -vis de l’évolution actuelle de la sociĂ©tĂ© ne tient pas uniquement Ă  une analyse. Elle se fonde sur un ressenti Ă  partir d’indices prĂ©cis. Et parmi ces indices, il y a l’impression que tout va de plus en plus vite, en consommant le temps disponible. Nous vivons sous la pression d’une accĂ©lĂ©ration. Comme l’écrit le sociologue Hartmut Rosa : « Nous vivons Ă  une Ă©poque qui exige de notre part que nous nous adaptions rapidement Ă  de nouvelles techniques et Ă  de nouvelles pratiques sociales. Nous faisons l’expĂ©rience qu’avoir du temps est devenu une chose rare. C’est la raison pour laquelle nous inventons des technologies de plus en plus rapides pour nous permettre de gagner du temps. Mais ce que nous avons Ă  apprendre aujourd’hui, c’est que ce projet ne fonctionne pas » (p 20).

Et comme le rappelle le chercheur qui vient l’interviewer, NathanaĂ«l Wallenhorst, nous sommes en prĂ©sence d’un phĂ©nomĂšne puissant : « La pĂ©riode contemporaine est marquĂ©e par une triple accĂ©lĂ©ration : l’accĂ©lĂ©ration technique, l’accĂ©lĂ©ration du changement, social et l’accĂ©lĂ©ration du rythme de vie ; Il faut y ajouter la Grande AccĂ©lĂ©ration que constitue l’entrĂ©e dans l’AnthropocĂšne » (p 43).

A partir des annĂ©es 1950, une consommation exponentielle, doublĂ©e d’une augmentation de la population humaine, emportent l’ensemble du systĂšme Terre dans une course folle et pour un horizon impropre Ă  la vie humaine en sociĂ©té » (p 8).

Que faire ? Bien sĂ»r, cette accĂ©lĂ©ration est « inhĂ©rente au capitalisme rentier et spĂ©culatif qui gangrĂšne nos sociĂ©tĂ©s ». Mais ce systĂšme s’inscrit dans une culture qui nous influence de bout en bout.

Bienvenue est la dĂ©marche de Harmut Rosa qui « se risque Ă  dessiner les contours d’un remĂ©diation dans le terme d’une « RĂ©sonance » (p73). La rĂ©sonance est Ă  l’Ɠuvre lorsqu’il y a une vraie rencontre « entre le sujet et le monde ». « A une Ă©poque oĂč chacun est seul dans la constitution de ses rĂ©seaux et dans leur fructification et oĂč l’individu apparaĂźt toujours comme le centre de gravitĂ© de l’autonomie » (p 33), c’est mettre l’accent sur la relation. « La forme rĂ©ussie de l’interaction rĂ©sonante, c’est lorsque nous sommes prĂȘts Ă  Ă©couter la voix de l’autre et Ă  rendre la nĂŽtre plus perceptible pour que cette rĂ©sonance soit horizontale » (p 34). Harmut Rosa prĂ©sente ainsi sa vision : « Un monde meilleur est possible. Une transition devrait avoir lieu entre cette relation au monde qui vise le pouvoir de disposer des choses et de les mettre sous contrĂŽle et une attitude au monde dont la caractĂ©ristique principale est l’écoute. Nous devons apprendre Ă  Ă©couter le monde, Ă  le percevoir nouvellement et Ă  lui rĂ©pondre. C’est tout autre chose que d’en disposer » (p 53).

Ce livre, dans lequel Hartmut Rosa rĂ©pond aux questions de NathanaĂ«l Wallenhorst est intitulĂ© : « AccĂ©lĂ©rons la rĂ©sonance. Pour une Ă©ducation en AnthropocĂšne » (1). Cet entretien nous ouvre l’accĂšs Ă  l’Ɠuvre d’Harmut Rosa, un sociologue et philosophe allemand de renommĂ©e internationale. « Dans ses deux prĂ©cĂ©dents ouvrages, « AccĂ©lĂ©ration », puis « AliĂ©nation et accĂ©lĂ©ration », il avait su mettre Ă  jour combien nos sociĂ©tĂ©s ne parviennent Ă  se stabiliser que de façon dynamique. Elles ont besoin de croissance, en somme, alors mĂȘme que celle-ci est la principale aliĂ©nation du temps prĂ©sent. Dans « RĂ©sonance », Rosa se risquait Ă  dessiner les contours d’une remĂ©diation Ă  cette accĂ©lĂ©ration hĂ©gĂ©monique et rĂ©ifiante  ». Ce livret nous parait essentiel, car les lecteurs y trouveront un Ă©cho Ă  leur ressenti et une rĂ©ponse Ă  des questions fondamentales pour l’avenir du monde.

 

Une vie confrontĂ©e Ă  l’accĂ©lĂ©ration

Harmut Rosa nous montre en quoi et pourquoi les ĂȘtres humains sont amenĂ©s Ă  participer Ă  une accĂ©lĂ©ration grandissante. « Qu’est-ce qu’une vie bonne ? Nous ne savons pas rĂ©pondre Ă  cette question » (p 16). En attendant, dans un sentiment d’insĂ©curitĂ©, nous cherchons Ă  accumuler des biens pour garantir l’avenir. « Comme nous ne savons pas trĂšs bien ce qu’est une vie bonne, nous nous disons que nous allons voir si nous y parvenons, mais avant il est important que nous ayons acquis un certain nombre de biens
 Ainsi, il serait d’abord important d’obtenir un capital Ă©conomique. Mais il faudrait Ă©galement construire un capital culturel. Je dois avant tout disposer d’un certain nombre de savoirs et de savoir-faire nĂ©cessitant d’ĂȘtre rĂ©actualisĂ©s en permanence
 Mais j’ai Ă©galement absolument besoin d’un capital social : je dois avoir des relations, des connexions et des rĂ©seaux
 Enfin, le plus important, c’est le capital physique
 Nous sommes continuellement affairĂ©s Ă  amĂ©liorer notre base de ressources : assurer nos revenus, entretenir nos connaissances, entretenir nos relations, soigner notre corps » (p 17-18). La sociĂ©tĂ© elle-mĂȘme se dĂ©veloppe d’une maniĂšre oĂč tout s’accĂ©lĂšre. « Notre sociĂ©tĂ© ne se stabilise pas, elle doit accĂ©lĂ©rer toujours plus pour continuer Ă  exister et elle exige en permanence des nouvelles formes de connaissance  » Ainsi envisage-t-on un apprentissage tout au long de la vie. Au total, « nous faisons l’expĂ©rience qu’avoir du temps est devenu une chose rare. C’est la raison pour laquelle nous inventons des technologies de plus en plus rapides qui nous permettent de gagner du temps. Mais ce que nous avons Ă  apprendre dĂ©sormais, c’est que ce projet ne fonctionne pas » (p 20).

 

Accélération ou décélération

Face à une accélération dommageable, comment réagir ? Peut-on accélérer en mieux ? Peut-on décélérer ?

Harmut Rosa Ă©voque l’idĂ©ologie du « slow » : « manger lentement, penser lentement, vivre lentement » et il en fait la critique. « La lenteur n’est pas une vertu en soi. Elle n’est pas souhaitable », mais peut-ĂȘtre cette idĂ©ologie traduit-elle le souhait d’une relation diffĂ©rente avec le monde.

Cependant Harmut Rosa critique l’idĂ©ologie de l’accĂ©lĂ©ration. « Cette affirmation accĂ©lĂ©rationniste comporte au moins deux erreurs. La premiĂšre, c’est l’acceptation sans rĂ©serve de la technique et de toutes ses possibilitĂ© de rĂ©alisation d’une meilleure vie et d’une meilleure sociĂ©tĂ©, sans aucune conception de ce qu’est une vie bonne. Nous avons besoin d’une boussole permettant d’identifier ce qu’est une vie meilleure et une communautĂ© rĂ©ussie » (p 24). Harmut Rosa poursuit ensuite sa critique en rĂ©ponse Ă  une relance de son interlocuteur ; « le courant accĂ©lĂ©rationniste s’inscrit dans le registre du possible et de l’impossible. Ce qui est possible doit ĂȘtre rĂ©alisĂ© pour la seule raison qu’il est possible » (p 24). « Oui, d’oĂč une utopie aveugle du faisable
 Cette quĂȘte du faisable est un rĂ©el problĂšme, une façon exclusivement promĂ©thĂ©enne d’aborder le monde » (p 25). De mĂȘme, le transhumanisme est dangereux (p 27). Nous assistons aujourd’hui Ă  une recherche infinie de pouvoir et de contrĂŽle. Cependant aujourd’hui une prise de conscience s’opĂšre. « L’idĂ©e de progrĂšs est devenue plus terne » (p 30).

 

La visĂ©e d’une vie bonne et l’importance de la relation

De fait, l’humanitĂ© manque d’une boussole.

Sur le plan culturel, nous ne savons plus prĂ©cisĂ©ment ce qu’est une vie bonne. Qu’est-ce qu’une vie bonne ? Nous ne savons pas rĂ©pondre Ă  cette question  » (p 16). Ici, Harmut Rosa nous invite Ă  nous demander : « Quand ai-je fait l’expĂ©rience d’une vie rĂ©ussie ? ». « Nous ne rĂ©pondons pas en racontant les moments oĂč nous avons augmentĂ© la quantitĂ© de nos ressources, mais plutĂŽt en Ă©voquant les moments oĂč nous sommes entrĂ©s en contact avec quelqu’un ou quelque chose qui a Ă©tĂ© important pour nous » (p 32). « Nous pensons aux personnes qui ont Ă©tĂ© dĂ©terminantes pour nous », Ă  un livre, Ă  un paysage, Ă  une musique  ». « C’est dire que nous percevons une forme de rĂ©ussite liĂ©e Ă  la façon d’entrer en relation avec quelqu’un » (p 33).

Ici, Harmut Rosa nous ouvre une vision du monde.

« Le sous-titre de mon livre est : « Sociologie de la relation au monde ». VoilĂ  ce qui m’importe : la relation entre le sujet et le monde, car il n’y a pas de sujet totalement fini, ni de monde totalement fini ; et les deux entrent en contact. La rĂ©sonance est Ă  l’Ɠuvre lorsqu’il y une rencontre avec un autre » (p 33).

« La relation est la base. Le sujet comme le monde sont dĂ©jĂ  le rĂ©sultat d’une relation… La forme rĂ©ussie d’interaction rĂ©sonante, c’est lorsque nous sommes prĂȘts Ă  Ă©couter la voix de l’autre, et Ă  rendre la nĂŽtre plus perceptible pour que cette rĂ©sonance soit horizontale. En ce sens, la politique et la dĂ©mocratie sont aussi des formes de rĂ©sonance. Tout comme le travail. La rĂ©sonance a partie liĂ©e avec ce qui est un fondement de notre existence » (p 34).

Une question concernant l’éducation est alors posĂ©e. Il y a une diffĂ©rence entre appropriation des connaissances et assimilation qui conduit Ă  une transformation. « Je peux acquĂ©rir des connaissances, apprendre Ă  utiliser des machines et des programmes. Lorsque je m’approprie les choses, j’arrive Ă  les contrĂŽler. L’assimilation est tout autre chose. Elle conduit Ă  une transformation » (p 36). Par exemple, lire un poĂšme peut ĂȘtre une expĂ©rience. « Je me laisse transformer et je suis en partie quelqu’un d’autre ». « Dans les processus d’assimilation, j’entre en contact avec le monde. Tout se passe comme si je m’entretenais avec lui. Il a des rĂ©percussions sur moi. Il me touche et me transforme ».

 

Nous avons besoin de l’autre

 Y a-t-il des obstacles au dĂ©veloppement de vraies relations ? « Effectivement, une logique d’instrumentalisation ou de chosification est trĂšs prĂ©sente dans nos interactions avec les autres ou avec les choses. La façon dont elles ont lieu est rĂ©guliĂšrement instrumentale ou causale » (p 39) ». Se rencontrer en tant qu’ĂȘtres humains prend beaucoup de temps. Souvent nous ratons cette expĂ©rience  ».

« Cependant,  je pense que les humains sont depuis toujours douĂ©s pour la rĂ©sonance. Tous ont fait cette expĂ©rience et savent en quoi le monde apporte des rĂ©ponses et rend possible une vraie rencontre. Nous pouvons disposer de toutes les ressources du monde, ĂȘtre en bonne santĂ©, riches, avoir beaucoup de connaissances et de relations, et, malgrĂ© cela, avoir l’impression que quelque chose nous manque. Dans notre Ă©poque de l’accĂ©lĂ©ration, nous avons besoin de l’autre ». (p 41).

Comment apprendre la rĂ©sonance ? « Nous n’avons pas besoin d’apprendre la rĂ©sonnance, parce que nous avons dĂ©jĂ  en nous les capacitĂ©s. En revanche, nous les Ă©loignons, nous apprenons Ă  Ă©voluer dans un monde chosifiĂ© et Ă  ne plus laisser les choses parvenir Ă  nous » (p 41).

 

Une réponse au défi écologique

 Notre Ă©poque est marquĂ©e par « une triple accĂ©lĂ©ration : accĂ©lĂ©ration technique, accĂ©lĂ©ration du changement social et accĂ©lĂ©ration du rythme de vie ». Mais ajoute NathanaĂ«l Wallenhorst, il y en a une quatriĂšme : la Grande AccĂ©lĂ©ration » que constitue l’entrĂ©e dans l’AnthropocĂšne. « Cette Grande AccĂ©lĂ©ration signe l’entrĂ©e dans une nouvelle Ă©poque gĂ©ologique caractĂ©risĂ©e par les effets anthropiques sur le climat et la biosphĂšre dans son ensemble ». (p 44). En regard Harmut Rosa s’intĂ©resse Ă  notre relation Ă  la nature. « Effectivement, nous avons actuellement Ă  faire Ă  un rĂ©chauffement climatique de nature anthropique. Nous avons contribuĂ© Ă  ce rĂ©chauffement » (p 44). Cependant, on peut ouvrir le questionnement. « Ma thĂšse serait la suivante : la modernitĂ© a besoin de la nature pas seulement comme d’une ressource ou d’un souterrain du monde, mais Ă©galement comme d’une sphĂšre de rĂ©sonance, comme quelque chose qui entretient une sorte de relation avec nous. Je crois que les mouvements Ă©cologiques sont liĂ©s Ă  une perception de la perte possible de la nature comme sphĂšre de rĂ©sonance, comme espace d’action environnemental dans l’espoir d’inverser le cours des choses » (p 45). « Dans notre façon brutale d’aborder la nature, nous percevons bien les mĂ©canismes de chosification et d’aliĂ©nation de notre sociĂ©tĂ©. Notre rapport aux animaux est Ă  cet Ă©gard trĂšs significatif
 ». « Nous chosifions la nature Ă  bien des Ă©gards sans toujours percevoir combien nous en avons besoin pour notre propre comprĂ©hension, comme quelque chose qui entretient une relation organique de rĂ©sonnance avec nous » (p 46).

 

Que pouvons-nous faire ?

 Dans la sociĂ©tĂ© capitaliste, on suscite et on amplifie les besoins. Et, par exemple, dans presque toutes les cultures du monde, si mon pantalon est abimĂ©, je vais le rĂ©parer. « L’idĂ©e que je pourrais avoir un nouveau pantalon plus beau, meilleur, est typique de la modernitĂ©. Elle n’est pas intrinsĂšquement liĂ©e Ă  la nature de l’homme ». « Le capitalisme pourtant vit de ce programme d’augmentation. Il doit se modifier sur le long terme » (p 58). De mĂȘme, nous sommes responsables des personnes qui cousent un T-shirt Ă  l’autre bout du monde
 Mais notre responsabilitĂ© n’est pas celle d’un individu atomisĂ©. Elle s’inscrit dans un lien, elle renvoie Ă  une coresponsabilité  Nous devons retrouver cette inexorable relation qui nous unit les uns aux autres » (p 59).

L’auteur propose Ă©galement un revenu de base, sans condition comme « filet de sĂ©curitĂ© pour tous ». « Nous n’aurions plus une peur existentielle et matĂ©rielle. Une telle mesure contribuerait Ă  crĂ©er les conditions pour ĂȘtre autrement dans le monde et pour s’impliquer autrement dans les relations aux autres » (p 55).

« Nous pouvons façonner ensemble le monde et agir sur lui. Cela est possible Ă  la hauteur de nos relations les uns avec les autres ». Ici Harmut Rosa met l’accent sur la dynamique culturelle. « Le dernier grand mouvement qui a eu un effet sur le vivre-ensemble est la rĂ©volution de 1968. Ce n’est pas un hasard s’il s’agissait aussi d’une grande rĂ©volution musicale
 L’expĂ©rience musicale et les chants communs Ă©taient des Ă©lĂ©ments liants
 Tout cela s’est passĂ© sur le mode de la rĂ©sonance  » (p 60).

Harmut Rosa nous appelle Ă  une attitude moins focalisĂ©e, plus libre, plus Ă  l’écoute ; « un monde meilleur est possible. Une transition devrait avoir lieu entre cette relation au monde qui vise le pouvoir de disposer des choses et de les mettre sous contrĂŽle et une attitude au monde dont la caractĂ©ristique principale est l’écoute. Nous devons apprendre Ă  Ă©couter le monde, Ă  le percevoir nouvellement et Ă  lui rĂ©pondre. C’est une toute autre chose que d’en disposer » (p 53).

Face au dĂ©rĂšglement de la sociĂ©tĂ© humaine, Harmut Rosa propose de nous tourner vers le cƓur de la vie sociale, une juste relation. Face Ă  un individualisme exacerbĂ©, entrer dans une rĂ©sonance.

« La relation est la base. Le sujet comme le monde sont dĂ©jĂ  le rĂ©sultat d’une relation
 La forme rĂ©ussie d’interaction rĂ©sonante, c’est lorsque nous sommes prĂȘts Ă  Ă©couter la voix de l’autre, et Ă  rendre la nĂŽtre plus perceptible pour que cette rĂ©sonance soit horizontale
 La rĂ©sonance a partie liĂ©e avec ce qui est un fondement de notre existence » (p 34).

Cet accent sur la relation rejoint un courant de pensĂ©e qui s’affirme aujourd’hui tant dans les sciences humaines que dans la rĂ©flexion thĂ©ologique « Aujourd’hui, face au malaise engendrĂ© par la division, la sĂ©paration dans la vie sociale comme dans la vie intellectuelle, des mouvement se dessinent pour une nouvelle reliance. Ainsi est paru un livre avec le titre significatif : « Relions-nous » (2). Les appels Ă  la convivialitĂ© et Ă  la fraternitĂ© (3) se multiplient et tĂ©moignent du grand mouvement communautaire en cours aujourd’hui.

Depuis ses origines, la foi chrĂ©tienne manifeste le message d’amour de l’Évangile, mais dans la foulĂ©e des empires et d’une sociĂ©tĂ© patriarcale, la « religion organisĂ©e » s’est souvent Ă©cartĂ©e de l’inspiration originelle. Et mĂȘme, Dieu a pu ĂȘtre prĂ©sentĂ© comme un souverain sur son trĂŽne. En regard, s’affirme aujourd’hui un Dieu communion dans sa dimension trinitaire, Dieu Vivant, Dieu prĂ©sent, Dieu avec nous dans un monde oĂč tout se tient (4). Selon JĂŒrgen Moltmann (5), la vie Ă©ternelle s’inscrit dans un univers interrelationnel. « L’ĂȘtre humain n’est pas un individu, mais un ĂȘtre social. Il meurt socialement lorsqu’il n’a pas de relations ». JĂŒrgen Moltmann envisage la crĂ©ation en terme de relations : « Si l’Esprit Saint est rĂ©pandu sur toute la crĂ©ation, il fait de la communautĂ© entre toutes les crĂ©atures avec Dieu et entre elles, cette communautĂ© de le crĂ©ation dans laquelle toutes les crĂ©atures communiquent chacune Ă  sa maniĂšre entre elles et avec Dieu ».

Dans l’origine du trouble contemporain, Harmut Rosa perçoit une incertitude sur ce qu’est une vie bonne. JĂŒrgen Moltmann rĂ©pond Ă  cette question en envisageant une vie pleine (full life) de l’homme en communion avec le Dieu Vivant (5). Et Richard Rohr envisage la vie bonne dans la mĂȘme perspective (6) : « Une vie bonne, c’est une vie en relation. Lorsqu’une personne est isolĂ©e, sĂ©parĂ©e, seule, la maladie menace. La voie de JĂ©sus, c’est une invitation Ă  une vision trinitaire de la vie, de l’amour, et de la relation sur la terre comme au sein de la DivinitĂ©. Nous sommes faits pour l’amour et, en dehors de cela, nous mourrons trĂšs rapidement ».

Lorsque Harmut vient fonder l’équilibre social en terme de saines relations, une rĂ©sonance qui vient recomposer un monde en errance, il exprime sa pensĂ©e Ă  partir d’une observation et d’une analyse sociologique et philosophique en recourant aux ressources du mĂȘme registre. La rĂ©flexion thĂ©ologique prĂ©sentĂ©e dans ce commentaire nous paraĂźt rejoindre l’approche de Harmut Rosa en mettant l’accent sur la rĂ©alitĂ© vitale de la relation.

 

J H

 

  1. Harmut Rosa : Accélérons la résonance ! Entretiens avec Nathanaël Wallenhorst. Pour une éducation en AnthropocÚne. Le Pommier, 2022
  2. Tout se tient. Relions-nous : Un livre et un mouvement de pensée : https://vivreetesperer.com/tout-se-tient/
  3. Pour des oasis de fraternité. Pourquoi la fraternité ? Selon Edgar Morin : https://vivreetesperer.com/pour-des-oasis-de-fraternite/
  4. Dieu vivant, Dieu prĂ©sent, Dieu avec nous dans un monde oĂč tout se tient : https://vivreetesperer.com/dieu-vivant-dieu-present-dieu-avec-nous-dans-un-univers-interrelationnel-holistique-anime/
  5. Le Dieu vivant et la plénitude de vie : https://vivreetesperer.com/le-dieu-vivant-et-la-plenitude-de-vie-2/
  6. ReconnaĂźtre et vivre la prĂ©sence d’un Dieu relationnel : https://vivreetesperer.com/reconnaitre-et-vivre-la-presence-dun-dieu-relationnel/

De rencontre en rencontre. L’histoire de la femme qui a fait lire des millions d’enfants

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51sadn30ieL._SX316_BO1,204,203,200_« Mais qu’est ce qui les fait lire comme ça ? ». Oui, il y a bien chez les enfants une puissance de vie qui s’exprime en terme d’exploration, de dĂ©couverte et d’émerveillement. Et c’est pourquoi on doit tout simplement faciliter ce mouvement, laisser passer et encourager ce courant de vie. « Laissez les lire ! » (1) nous disait GeneviĂšve Patte Ă  travers le titre d’un livre prĂ©cĂ©dent. Et, dans celui-ci, elle rĂ©itĂšre ce message : « Mais qu’est-ce qui les fait lire comme ça ? » (2).

Comme Maria Montessori dans un autre contexte (3), c’est la reconnaissance de la puissance de vie qui s’exprime dans l’enfant. La communion intuitive et l’écoute nous permettent d’entrer dans cette rĂ©alitĂ©. L’observation et la rĂ©flexion nous aident Ă  en saisir la pleine dimension. Et, pour tout cela, la relation est premiĂšre. On peut redire ici les mots du philosophe Martin Buber : « Au commencement Ă©tait la relation » (4). En toute chose, mais combien cela est vrai ici
 Et cette dynamique relationnelle apparaĂźt comme premiĂšre dans l’histoire de vie de GeneviĂšve Patte telle qu’elle nous la prĂ©sente dans ce livre. Cette histoire se dĂ©roule de rencontre en rencontre.

 

Une famille ouverte aux autres, ouverte Ă  l’étranger

 

Au dĂ©part, GeneviĂšve nous parle de sa famille, une famille rĂ©sistante durant l’occupation, une famille ouverte aux autres, ouverte Ă  l’étranger. « J’étais bien petite, mais je me rappelle la pĂ©riode de l’Exode Ă  Poitiers. La famille Ă©tait accueillante. Tous les soirs, en mai-juin 1940, mes frĂšres et sƓurs ainĂ©s se rendaient Ă  la gare pour offrir l’hospitalitĂ© Ă  ceux qui ne savaient pas oĂč passer la nuit. J’aimais alors les grandes tablĂ©es du matin oĂč chacun se restaurait avant de reprendre la route  » (p 17)).

Ouverture aux autres, ouverture aux livres. Je suis nĂ©e et j’ai grandi dans une maison remplie de livres. Mes parents lisaient beaucoup et prenaient le temps de nous lire et de nous raconter des histoires. Il me suffisait d’aller frapper Ă  la porte du bureau de mon pĂšre pour qu’il interrompe ses recherches de palĂ©ontologie et m’accorde du temps. Il sortait alors du tiroir de sa table de travail quelques albums dĂ©licieux dont il me faisait lecture
 Ces livres m’ont laissĂ© une forte impression  » (p 13).

Au lycĂ©e, GeneviĂšve a frĂ©quentĂ© « les classes nouvelles », crĂ©es Ă  la LibĂ©ration dans un Ă©tat d’esprit pionnier. « On y privilĂ©giait le travail en Ă©quipe, l’autodiscipline et les enquĂȘtes dans la ville pour « l’étude du milieu » (p 21).

Bref, cet environnement familial et scolaire a Ă©tĂ© un point de dĂ©part privilĂ©giĂ© pour l’itinĂ©raire pionnier de GeneviĂšve Patte dans la crĂ©ation de « la Joie par les Livres » et la promotion des bibliothĂšques pour enfants.

 

Des rencontres fondatrices, de « l’Heure Joyeuse » Ă  « la Joie par les livres »

 

Mais cet avenir n’était pas Ă©crit d’avance ! Il est advenu Ă  travers des rencontres fondatrices.

La premiĂšre a Ă©tĂ© la dĂ©couverte de « l’Heure joyeuse », une bibliothĂšque d’avant garde crĂ©Ă©e Ă  Paris dans l’entre deux guerres Ă  la suite des innovations amĂ©ricaines dans le domaine de la lecture enfantine. « A travers les fenĂȘtres Ă©clairĂ©es, je voyais un spectacle qui m’enchantait. Des enfants circulaient librement dans un monde de livres. Certains semblaient accaparĂ©s par leurs lectures. D’autres consultaient les fichiers. J’avais remarquĂ© aussi la prĂ©sence discrĂšte et attentive de deux femmes. Elles conversaient en tĂȘte-Ă -tĂȘte avec des enfants. Tout cela me paraissait inhabituel. J’étais Ă©merveillĂ©e  » (p 23). GeneviĂšve nous introduit ensuite dans la vie de cette bibliothĂšque exceptionnelle. Et c’est lĂ  qu’elle a pris la dĂ©cision de devenir bibliothĂ©caire.

Quelques annĂ©es plus tard, ce fut le dĂ©but d’une aventure internationale qui allait se poursuivre ensuite tout au long de cette histoire de vie. GeneviĂšve Patte effectue un stage Ă  la BibliothĂšque Internationale pour la Jeunesse Ă  Munich. Et puis, dans cette ouverture d’esprit qui est la sienne, elle se laisse interpeller par l’idĂ©e de se rendre aux Etats-Unis oĂč les bibliothĂšques pour enfants sont florissantes. « C’est une dĂ©cision difficile. A cette Ă©poque, New-York est une ville lointaine. On n’y va pas en quelques heures. Le voyage est une vĂ©ritable aventure
 Finalement, je me laisse convaincre. Par chance, Ă  Poitiers, je rencontre un couple amĂ©ricain particuliĂšrement ouvert  » (p 49). Ces amis vont l’aider Ă  rĂ©aliser ce voyage. GeneviĂšve obtient une bourse Fulbright et travaille  Ă  la « New York Public Library ».

De retour en France, une autre rencontre va ouvrir Ă  GeneviĂšve un champ pionnier : la crĂ©ation et le dĂ©veloppement de la bibliothĂšque : « La Joie par les Livres » Ă  Clamart. C’est la rencontre avec Anne Schlumberger, la mĂ©cĂšne de l’association, qui va permettre cette rĂ©alisation. « Qui donc est la femme gĂ©nĂ©reuse qui permet cette aventure ? Elle s’appelle Anne Gruner Schlumberger. Elle appartient Ă  une famille de grands industriels protestants d’Alsace, mais aussi d’hommes de lettres et de dĂ©couvreurs de gĂ©nie. Sa famille est bien connue dans le monde entier pour ses actions de mĂ©cĂ©nat exceptionnelles de gĂ©nĂ©rositĂ© et d’intelligence
 Cependant, sa volontĂ© d’offrir une bibliothĂšque d’exception Ă  l’intention des enfants et des familles suscite de fortes rĂ©ticences en France, dans le monde des bibliothĂšques
 Pourtant, pour Anne Schlumberger, il ne s’agit pas d’un coup de tĂȘte. C’est une dĂ©cision longuement murie  » (p 68-69). MalgrĂ© les oppositions ambiantes, GeneviĂšve et une petite Ă©quipe ont acceptĂ© d’entrer dans ce qui a Ă©tĂ© au dĂ©part une aventure, une manifestation extraordinaire de crĂ©ativitĂ©. « Fallait-il donc que nous ayons un courage Ă  toute Ă©preuve ou une incroyable naĂŻvetĂ© pour nous lancer dans l’aventure de Clamart ? Nous devinions en fait que ce que nous offrait Anne Schlumberger Ă©tait unique : la confiance et la libertĂ© pour innover et pour rechercher l’excellence
 D’emblĂ©e, j’ai aimĂ© l’exigence et l’enthousiasme de la petite Ă©quipe. Nous Ă©tions liĂ©es par une conviction commune et nous aimions travailler ensemble
 Anne nous a donnĂ© toute libertĂ© pour mettre en place un projet qui ainsi a pu se dĂ©velopper  de maniĂšre naturelle, Ă  la fois cohĂ©rente et solide
 Notre dĂ©sir Ă©tait clair : rĂ©vĂ©ler aux enfants ce que peut leur apporter une bibliothĂšque pensĂ©e pour eux, un lieu qui leur permette de connaĂźtre la joie de lire et de vivre lĂ  une part de leur enfance, d’en ĂȘtre en quelque sorte les acteurs ; tout cela dans un contexte de relations simples et naturelles avec des adultes  » (p 74-76). GeneviĂšve nous dĂ©crit cette bibliothĂšque pionniĂšre qui est devenue un lieu attirant et rayonnant.

 

Ces hommes et ces femmes au cƓur intelligent

 

L’influence de la « Joie par les livres » s’est manifestĂ©e tant en France qu’à l’étranger. Et lĂ  encore, des rencontres fĂ©condes sont advenues. GeneviĂšve nous raconte ainsi la visite de Joseph Wresinski qui a marquĂ© le dĂ©but d’une vraie collaboration avec ATD-Quart Monde (p 135-136). C’est aussi le dialogue heuristique qui s’engage avec le pĂ©dopsychiatre RenĂ© Diatkine. « RenĂ© Diatkine aimait rappeler l’apport des vraies rencontres. Ma rencontre avec lui a Ă©tĂ© dĂ©terminante
 Nos intĂ©rĂȘts  se sont rejoints autour d’un mĂȘme souci : crĂ©er partout les conditions favorisant l’accĂšs de tous Ă  la lecture, en privilĂ©giant ceux qui habituellement sont Ă©loignĂ©s du monde de l’écrit
 (p 180). Chercheur et thĂ©rapeute, RenĂ© Diatkine a enrichi considĂ©rablement nos pratiques, parce que les sĂ©minaires qu’il a animĂ© Ă  notre intention ont renforcĂ© chez nous le goĂ»t de l’observation
 Observez, Ă©crivez, ne nĂ©gligez pas les dĂ©tails. Ils sont porteurs de sens
 L’observation Ă©claire nos pratiques. Elle met au cƓur de notre mĂ©tier ce qui est fondamental : la mĂ©diation » (p 185-186).

« Avec Serge Boimare, revenir aux histoires qui ont traversĂ© les Ăąges » : voici une autre rencontre impressionnante. « Serge Boimare raconte comment des enfants refusant volontairement tout apprentissage scolaire sont capables de se prendre de passion pour des Ɠuvres classĂ©es parmi les grands livres de notre patrimoine littĂ©raire : la Bible, l’OdyssĂ©e, les grands mythes classiques, les contes de Grimm ou les Ɠuvres de Jack London et de Jules Verne  » (p 197).

GeneviĂšve nous dit combien toutes ces rencontres ont Ă©tĂ© fĂ©condes : « RenĂ© Diatkine, Sarah Hirschman et Serge Boimare, ces hommes et ces femmes au cƓur intelligent, pour reprendre l’expression de Hannah Arendt, m’ont, chacun Ă  leur maniĂšre, beaucoup inspirĂ©e pour ce qui est au cƓur mĂȘme de mon mĂ©tier
 Ils partagent une mĂȘme confiance : les rencontres que les bibliothĂšques proposent, peuvent contribuer Ă  transformer les vies les plus difficiles en ouvrant par la lecture, des voies nouvelles
 J’ai beaucoup reçu de ces personnes que j’admire pour leur humanitĂ©… VoilĂ  ce qui a toujours animĂ© mes interventions en France et dans le vaste monde, notamment dans les pays du Sud, lĂ  oĂč des bibliothĂ©caires souhaitent insuffler un esprit nouveau Ă  leurs institutions (p 201-202).

 

Expériences dynamiques dans les pays du Sud

Au long de cet itinĂ©raire, GeneviĂšve s’est ainsi rendu dans de nombreux pays du Sud qui ont fait appel Ă  elle. Ce livre nous dĂ©crit ces nombreuses missions Ă  l’étranger. Ces missions ont Ă©tĂ© Ă  l’origine de belles rencontres. Parce qu’elle est entrĂ©e en sympathie avec ses interlocuteurs, GeneviĂšve a beaucoup appris des expĂ©riences en cours aujourd’hui en AmĂ©rique latine, en Afrique, en Asie.

Dans un contexte de pauvretĂ© et souvent d’injustice, GeneviĂšve nous dĂ©crit une multitude d’expĂ©riences de terrain, riches en gĂ©nĂ©rositĂ© et en humanitĂ©.

« Ce qui me frappe, c’est l’imagination de ces passeurs, la diversitĂ© de ces petites unitĂ©s de lecture parce qu’est prise en compte la diversitĂ© des personnes et des situations
 Ainsi, Ă  Guanajuato au Mexique, pour offrir le plaisir d’histoires racontĂ©es, Liliane n’hĂ©site pas Ă  utiliser les longs moments passĂ©s dans ces autocars brinquebalants qui font partie du paysage latino-amĂ©ricain. Et lĂ  elle raconte, elle montre des albums au fil des pages
 A Mexico, une ou deux fois par semaine, en soirĂ©e, Nestor accueille chez lui parents, jeunes et enfants du quartier
 L’espace de lecture, amĂ©nagĂ© dans une piĂšce de sa maison, ouvre sur la rue
Ici, on raconte, on lit Ă  haute voix des textes qui touchent, on Ă©change des impressions. L’ambiance est joyeuse
 Ailleurs encore, dans un jardin public de Jinotepe, au Nicaragua, entre balançoire et toboggan, il y a comme une sorte de petit abri, fait de bric et de broc, oĂč des enfants s’arrĂȘtent pour de longs moments de lecture. Ils peuvent s’installer Ă  de petites tables. Le choix des livres est remarquable tout comme la concentration des enfants au milieu de l’agitation ambiante (p 248-250). « J’ai donc vu Ă  l’Ɠuvre ces modestes pionniers. J’ai admirĂ© leur simplicitĂ©, leur goĂ»t de l’excellence, la rigueur de leur jugement. J’ai aimé  leur gaietĂ©. Leur enthousiasme est contagieux. Ainsi naissent et se dĂ©veloppent ici et lĂ  des initiatives qui font tache d’huile. Le travail en rĂ©seau est essentiel pour ces petites unitĂ©s  » (p 250).

GeneviĂšve cite le grand Ă©ducateur brĂ©silien : Paolo Freire : « Les hommes s’éduquent en communion et de maniĂšre mĂ©diatisĂ©e Ă  travers le monde ». « J’ai rencontrĂ© sur mon chemin des initiatives Ă©clairĂ©es par le mĂȘme esprit et dans des lieux pourtant diffĂ©rents. Les auteurs ont en commun le mĂȘme dĂ©sir de rejoindre les marges, de se rapprocher de ceux qui souvent ne sont pas reconnus par les instances Ă©ducatives et culturelles. Ils ont une haute idĂ©e de la lecture et des bibliothĂšques. Ils sont habitĂ©s par un souci de justice qui les amĂšne Ă  porter beaucoup de leurs efforts sur les oubliĂ©s. Parce qu’ils s’en rapprochent et les Ă©coutent, ils connaissent la richesse de ces personnes victimes d’exclusion et ils crĂ©ent des espaces de rencontre oĂč celles-ci peuvent pleinement trouver leur place et avoir voix au chapitre (p 214). Il y a ainsi, dans ces pays du Sud, une chaleur humaine et une vitalitĂ© que l’on dĂ©couvre Ă  travers des rĂ©cits de rencontres avec des personnes exceptionnelles.

 

Ce livre se dĂ©roule en de courts chapitres, couvrant chacun un thĂšme prĂ©cis : un Ă©pisode de vie, une rencontre, une activitĂ©, un livre, une question
 au total plus de 130 sĂ©quences, des unitĂ©s de lecture facilement accessibles. On peut lire telle ou telle d’entre elles. On peut Ă©galement entrer dans le dĂ©roulĂ© du livre et le lire de bout en bout. On y dĂ©couvre un mouvement de rencontre en rencontre, de dĂ©couverte en dĂ©couverte. Ce livre nous ouvre un horizon. « La bibliothĂšque est une terre d’envol. « Donnez-nous des livres, donnez-nous des ailes » selon la belle formule de Paul Hazard. Il y a lĂ  comme une source oĂč l’on vient goĂ»ter cette eau vive de la lecture et de la rencontre, un lieu oĂč chacun est reconnu et peut faire entendre sa voix, oĂč l’on apprĂ©cie un vivre-ensemble singulier. LĂ , je suis tĂ©moin de l’éveil de l’enfant qui, Ă  la faveur de ses dĂ©couvertes, naĂźt au monde et s’étonne, et j’ai le plaisir de partager cela avec ceux qui sont sensibles Ă  l’esprit d’enfance » (p 262).

 

J H

 

(1)            Patte (GeneviÚve). Laissez-les lire ! Mission lecture. Gallimard, 2012. Mise en perspective sur ce blog : « Laissez-les lire. Une dynamique relationnelle et éducative » : https://vivreetesperer.com/?p=523

(2)            Patte (GeneviĂšve). Mais qu’est-ce qui les fait lire comme ça ? L’histoire de la femme qui a fait lire des millions d’enfants. Les arĂšnes. L’école des loisirs, 2015

(3)            Montessori (Maria). L’enfant. DesclĂ©e de Brouwer, 1936

Maria Montessori met en lumiĂšre le potentiel de l’enfant et elle le dĂ©crit en terme « d’embryon spirituel ». Sur ce blog, l’article : « L’enfant, un ĂȘtre spirituel » : https://vivreetesperer.com/?p=340

Maria Montessori est une des grandes figures pionniĂšres du courant de l’éducation nouvelle qui se poursuit aujourd’hui  dans d’autres formes. Sur ce blog : « Et si nous Ă©duquions nos enfants Ă  la joie ? Pour un printemps de l’éducation ! » : https://vivreetesperer.com/?p=1872

(4)            « L’« essence » de la crĂ©ation dans l’Esprit est par consĂ©quent la « collaboration » et les structures manifestent la prĂ©sence de l’Esprit dans la mesure oĂč elles font reconnaĂźtre l’« accord gĂ©nĂ©ral ». « Au commencement Ă©tait la relation (Martin Buber) » (JĂŒrgen Moltmann, Dieu dans la crĂ©ation. Seuil, 1988 (p25).

 

Sur ce blog, voir aussi :

« Esprit d’enfance. Amour, humour, Ă©merveillement. Les albums de Peter Spier » : https://vivreetesperer.com/?p=1651

« Papa arbre. Un album intime » : https://vivreetesperer.com/?p=1031

Identité narrative

Identité narrative

Une identitĂ© qui se manifeste Ă  travers la narration, d’aprĂšs la philosophie de la reconstruction de Paul Ricoeur : « Soi-mĂȘme comme un autre »

Comment nous percevons nous, nous-mĂȘme ? Comment envisageons-nous notre chemin de vie ? Comment l’exprimons-nous ? Quel regard portons-nous sur notre parcours, sur ses dĂ©faillances comme sur ses points forts ? Percevons-nous notre vie en termes de moments dispersĂ©s et contradictoires ou bien comme orientĂ©e dans une mĂȘme direction. Et, lorsque nous ressentons le besoin de faire le point, au moyen d’une narration, d’un rĂ©cit, n’est-ce pas lĂ  que peut se manifester une conscience du mouvement de notre personnalitĂ© et de la vocation que nous y percevons ? Ce peut ĂȘtre ainsi une maniĂšre de prendre davantage conscience de nous-mĂȘme, de ce qui nous nous tient Ă  cƓur, de ce Ă  quoi nous nous sentons appelĂ©s. Nous pouvons ainsi exprimer une assurance dans le contexte du tĂ©moignage, une ‘attestation’ dans le langage du philosophe Paul Ricoeur pour qui l’idĂ©al de vie consiste Ă  ‘vivre bien avec et pour les autres dans des institutions justes’. Cette identitĂ© narrative est Ă©tudiĂ©e dans un livre de la philosophe Corine Pelluchon (1) : ‘Paul Ricoeur, philosophie de la reconstruction. Soin, attestation, justice’ (2). L’auteure y commente un livre majeur de Paul Ricoeur : ‘Soi-mĂȘme comme un autre’.

A quelles questions ce livre veut-il rĂ©pondre ? « Comment retrouver notre capacitĂ© d’agir quand nos repĂšres s‘effondrent Ă  la suite d’évĂšnements traumatiques ? Quelle conception du sujet rend justice Ă  la dimension narrative de l’identitĂ© ainsi qu’au tĂŽle dĂ©cisif jouĂ© par autrui et par les normes sociales dans la constitution de soi ? … » (page de couverture).

Par ailleurs, dĂ©pourvu de formation philosophique stricto sensu, nous ne rendrons pas compte de l’ensemble du livre, mais aprĂšs avoir repris quelques considĂ©rations sur l’Ɠuvre de Paul Ricoeur, nous prĂ©senterons l’approche narrative, en Ă©voquant en fin de parcours ‘les prolongements de la thĂ©orie narrative en mĂ©decine et en politique’.

 

L’Ɠuvre de Paul Ricoeur

Corine Pelluchon nous raconte d’abord comment ce livre est issu d’un sĂ©minaire consacrĂ© Ă  l’étude de ‘Soi-mĂȘme comme un autre’ et intitulĂ© ‘Soin, attestation, justice’ dans le cadre d’un parcours en ‘HumanitĂ©s mĂ©dicales’. En 2021, l’auteure a approfondi sa rĂ©flexion sur Paul Ricoeur. « C’est ainsi qu’est nĂ© ce livre dans le but de faire comprendre une Ɠuvre magistrale » (p 9).

Quel est l’esprit de cette Ɠuvre ? « L’Ɠuvre de Paul Ricoeur est une Ɠuvre de reconstruction. Ce mot doit s’entendre de plusieurs maniĂšres qui s’entremĂȘlent dans ‘Soi-mĂȘme comme un autre’. La reconstruction est le fruit de la rĂ©flexion entendue comme rĂ©appropriation de notre effort pour exister. La rĂ©flexion en tant que telle est ressaisie de soi
 Par l’interprĂ©tation, le sens, reconfigurĂ©, permet au sujet de faire le lien entre le passĂ©, le prĂ©sent et l’avenir, c’est-Ă -dire d’affirmer son identitĂ© narrative et de pouvoir se poser comme un sujet capable de tenir ses promesses » (p 10). Ainsi, nous entendons la rĂ©flexion de Paul Ricoeur comme un aide « à mener une vie bonne dans un monde qui ne l’est pas » (p 11). C’est nous encourager Ă  exister, Ă  surmonter les crises, Ă  poursuivre une action en personne responsable.

Paul Ricoeur adopte une ‘phĂ©nomĂ©nologie hermĂ©neutique’ qui se manifeste dans une approche constructive. Il s’oppose aux ‘hermĂ©neutes du soupçon’. « L’ambition de Paul Ricoeur est d’élaborer une philosophie rendant possible l’action d’un sujet soumis Ă  la passivité  mais Ă©galement capable d’initiatives
 Si on ne rend pas justice Ă  cette facultĂ© qu’a l’ĂȘtre humain de se poser comme un sujet et de se reconnaitre dans ses actes, on ne peut plus parler de libertĂ© et de responsabilité » (p 11). « Dans ‘Soi-mĂȘme comme un autre’, les diffĂ©rents fils de son Ɠuvre se rassemblent autour d’un motif central : bĂątir une ontologie de l’agir qui donne du sens Ă  l’action individuelle en dĂ©pit des Ă©preuves et aide aussi Ă  penser les conditions d’une revitalisation de l’espace politique sans laquelle les institutions dĂ©mocratiques ne sont que des coquilles vides » (p 13).

La rĂ©flexion de Paul Ricoeur vient nous aider Ă  ĂȘtre nous-mĂȘme en traversant les crises et en Ă©clairant notre travail de reconstruction. « Pour assumer sa parole et ses actes, ĂȘtre quelqu’un qui ne dit pas seulement « je », mais « me voici », il est indispensable de se penser comme moi, et non pas comme un moi quelconque. Continuer d’exister, se reconstituer aprĂšs une dĂ©pression ayant provoquĂ© l’effondrement du psychisme, rĂ©tablir de la cohĂ©rence dans une existence marquĂ©e par de nombreuses ruptures, penser sans illusion rĂ©trospective que sa vie possĂšde une unitĂ© malgrĂ© la discontinuitĂ©, redĂ©finir ses prioritĂ©s, ĂȘtre disponible pour les autres et, de nouveau pouvoir s’engager parce que l’on croit Ă  l’avenir : tel est le sens de l’hermĂ©neutique de soi que Paul Ricoeur parachĂšve dans cet ouvrage dont la notion cardinale est celle d’attestation » (p 14).

 

Le sens d’une vie

Identité narrative et herméneutique de soi

A travers l’expression d’une histoire de vie, de ce rĂ©cit, de cette narration, on dĂ©couvre l’originalitĂ©, la singularitĂ© de sa personnalitĂ©, de son identitĂ©, ce qui se traduit en une interprĂ©tation, une hermĂ©neutique de soi.

« Parler d’identitĂ© narrative signifie d’abord que la connaissance de soi passe par le fait de se raconter, de tisser les diffĂ©rents Ă©vĂšnements de sa vie pour leur confĂ©rer une unitĂ© et un sens qui n’est pas dĂ©finitif et n’exclue pas la remise en question. L’identitĂ© n’est pas figĂ©e, ni Ă  priori ; elle se transforme et se construit Ă  travers les histoires que nous racontons sur nous-mĂȘmes et sur les autres, et elle se nourrit des lectures et des interprĂ©tations qui enrichissent notre perception du monde et de nous. Plus prĂ©cisĂ©ment, l’identitĂ© narrative fait tenir ensemble les deux pĂŽles dont la fiction littĂ©raire prĂ©sentant des cas-limites soulignent l’écart maximal. En effet, quand on parle de soi et qu’on veut se connaitre ou se faire connaitre Ă  quelqu’un pour ĂȘtre compris de lui, on se raconte en mĂȘlant des Ă©lĂ©ments reflĂ©tant Ă  la fois son caractĂšre (le ‘quoi’) et le maintien de soi, l’ipse (le ‘qui’). Or l’intĂ©rĂȘt de la thĂ©orie narrative est de dĂ©tailler les opĂ©rations mises en Ɠuvre pour conjuguer l’unitĂ© et la diversitĂ© de sa vie » (p 120).

L’auteure met l’accent sur la tension entre unitĂ© et diversitĂ© au cours des vies. « Notre identitĂ© se construit par la maniĂšre dont nous agençons les Ă©vĂšnements et les interprĂ©tons, en reconnaissant que certains s’inscrivent dans une certaine continuitĂ© avec ce que nous Ă©tions (idem), alors que d’autres nous ont poussĂ© Ă  remanier nos valeurs et Ă  procĂ©der Ă  des changements importants de notre ipsĂ©ité » (p 121) « Alors, la premiĂšre opĂ©ration que la thĂ©orie narrative met en avant est la configuration : le rĂ©cit est un art de composition servant Ă  faire le lien entre la concordance et la discordance. Se raconter, se connaitre, s’interprĂ©ter, c’est procĂ©der Ă  une synthĂšse de l’hĂ©tĂ©rogĂšne  » (p 121).

Cette approche contribue non seulement Ă  permettre Ă  la personne de reconnaĂźtre la dynamique de sa vie, d’en bĂ©nĂ©ficier et, Ă  la limite, de la partager, mais aussi de traverse des crises et d’en ressortir. « La notion d’unitĂ© narrative de la vie est essentielle si l’on veut saisir l’effort par lequel un individu tente de se reconstruire aprĂšs une crise existentielle » (p 123). Dans une perspective qui dĂ©bouche sur l’engagement de la personne, Paul Ricoeur en privilĂ©gie le ressort : une motivation enracinĂ©e dans l’histoire de vie : « Parce que l’identitĂ© narrative est une Ă©tape dans la construction de son concept d’attestation, Ricoeur privilĂ©gie la dimension de cohĂ©rence sur celle de discordance » (p 126). La crise peut dĂ©boucher sur un rebondissement. « Le sujet se rassemble aprĂšs l’évĂšnement ou les Ă©vĂšnements l’ayant brisĂ©. Bien plus, pour pouvoir rĂ©pondre Ă  l’appel des autres, il doit retrouver l’estime de soi ». (p 126). « Dans le projet d’ensemble de Paul Ricoeur, la notion d’unitĂ© narrative est un des Ă©lĂ©ments de son ontologie de l’agir, qui est une ontologie de l’homme capable, agissant et souffrant. Cette prise en compte de l’existant toujours situĂ© dans un contexte social et gĂ©ographique et qui a besoin, pour s’épanouir, de s’affirmer dans plusieurs domaines et d’ĂȘtre reconnu, le mĂšne, pour introduire sa conception de l’unitĂ© narrative de la vie Ă  distinguer des plans de vie, c’est-Ă -dire de vastes unitĂ©s pratiques comme la vie professionnelle, familiale ou associative » (p 127)

La mise en Ɠuvre d’une identitĂ© narrative n’est pas sans rencontrer des difficultĂ©s auxquelles l’auteure prĂȘte attention.

« Ne raconte-t-on pas uniquement ce qui a Ă©tĂ© mĂ©tabolisĂ© ou ce qui est mĂ©tabolisable ? Jusqu’oĂč et Ă  quelles conditions faut-il accorder du crĂ©dit Ă  la notion d’identitĂ© narrative, qui implique que le sujet apprĂ©hende l’unitĂ© de sa vie ? (p 123). Elle aborde aussi le cas des personnes atteintes de la maladie d’Alzeimer. En bref, « ces personnes ne se rappellent plus ce qu’elles ont fait et qui elles Ă©taient
 La capacitĂ© de rassembler sa vie en un tout est compromise par la maladie d’Alzeimer. L’enfermement dans le prĂ©sent, caractĂ©ristique de cette pathologie, semble rendre la notion d’identitĂ© narrative totalement inopĂ©rante » (p 137) ; cependant, « il serait inexact de dire que la maladie d’Alzeimer prive la personne de son identité ». L’auteure aborde alors les modalitĂ©s de son accompagnement.

Corine Pelluchon traite Ă©galement des difficultĂ©s ressenties par les personnes ayant vĂ©cu une abomination. « Qu’il existe des narrations empĂȘchĂ©es parce que le traumatisme n’est pas dicible, ou parce qu’en faire le rĂ©cit serait s’infliger une peine supplĂ©mentaire puisqu’il ne serait pas reçu, souligne en creux l’importance de la narration. Celle-ci ne vise pas forcĂ©ment Ă  restaurer l’unitĂ© de vie, Ă  rendre acceptable ce qui ne l’est pas ou Ă  rĂ©parer l’irrĂ©parable. Toutefois, le tĂ©moignage peut donner un nouveau sens Ă  la vie, comme on le voit dans l’Ɠuvre de Semprun qui a beaucoup Ă©crit, Ă  partir des annĂ©es 1960, sur la dĂ©portation » (p 135). LĂ , l’auteure souligne que la difficultĂ© de s’exprimer dans une narration n’entame en rien ‘l’importance du rĂ©cit dans l’existence’. Parfois, « la difficultĂ© de vivre est aussi une difficultĂ© de raconter et de se raconter
 Pourtant, le rĂ©cit existe. MĂȘme brisĂ©, il ouvre le possible, puisqu’aucun rĂ©cit ne clĂŽt le sens, ne serait-ce que parce qu’il est lu par d’autres » (p 136).

Ainsi, Corine Pelluchon en arrive Ă  affirmer le rĂŽle essentiel du rĂ©cit : « Le rĂ©cit est un existential, une structure de l’existence. Notre identitĂ© est narrative, mĂȘme si nous ne pouvons totalement nous rassembler et prĂ©senter une synthĂšse de l’hĂ©tĂ©rogĂšne confĂ©rant une unitĂ© Ă  notre existence et nous permettant de regarder l’avenir avec confiance. Dire que le rĂ©cit est un existential signifie qu’il est nĂ©cessaire Ă  la comprĂ©hension de soi et qu’il permet aussi de tenir bon, mĂȘme quand il est diffĂ©rĂ© et qu’il s’agit d’un rĂ©cit qui parle de l’inĂ©narrable ou met en scĂšne la dissolution du soi
 Le rĂ©cit n’est pas seulement nĂ©cessaire sur le plan moral pour ĂȘtre un sujet responsable sachant quelles sont ses valeurs et ses prioritĂ©s. Pour exister comme sujet, il faut pouvoir se raconter, mĂȘme par bribes ou en confessant que l’on ne parvient pas Ă  supprimer la dĂ©chirure » (p 136). L’auteure Ă©voque Ă©galement la psychanalyse : « Que la narration soit un existential apparait avec force quand on pense aux personnes qui reproduisent le refoulĂ© sous la forme de symptĂŽmes et que la mise en rĂ©cit de soi, comme la psychanalyse, peut aider (p 137).

 

L’approche narrative en mĂ©decine

Corine Pelluchon poursuit son Ă©tude de la mise en Ɠuvre de la thĂ©orie narrative de Paul Ricoeur dans les champs de la mĂ©decine et de la politique.

L’apparition d’une mĂ©decine narrative s’inscrit dans un mouvement d’humanisation d’une profession tentĂ©e par une technicisation outranciĂšre.

« NĂ©e aux Etats-Unis Ă  la fin des annĂ©es 1990 sous l’impulsion de Rita Sharon, professeur de mĂ©decine clinique Ă  l’UniversitĂ© de Columbia, la mĂ©decine narrative, qui connait dĂ©sormais un certain succĂšs en France, rĂ©pond Ă  deux objectifs. Le premier est d’établir une relation entre mĂ©decins et patients qui soit fondĂ©e sur l’empathie et l’écoute attentive, afin que les traitements soient adaptĂ©s aux personnes et que le malade ne se sente pas objectivĂ©. Le deuxiĂšme objectif de la mĂ©decine narrative est d’aider les soignants Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  leur mĂ©tier, qui les confronte Ă  la souffrance et Ă  la mort, et Ă  s’interroger sur le sens du soin en prenant en compte Ă  la fois la souffrance des personnes et les contraintes Ă©conomiques et relationnelles.

Bien que Rita Sharon ne se rĂ©fĂšre pas Ă  Ricoeur et que ceux qu’elle a inspirĂ© connaissent souvent mal ce philosophe, la mĂ©decine narrative illustre ce qu’il Ă©crit sur la narration et son hermĂ©neutique de soi Ă©claire mĂȘme certains aspects de cette pratique » (p 141). L’auteure nous montre comment la mĂ©decine narrative rejoint l’approche de Paul Ricoeur. « La mĂ©decine narrative suppose en premier lieu de reconnaitre que les patients ont des histoires Ă  raconter. Pour se connaitre et se faire connaitre Ă  autrui, il faut se raconter, mettre en rĂ©cit sa vie
 Cet aspect est consonant avec la phĂ©nomĂ©nologie hermĂ©neutique de Ricoeur et avec son insistance sur le rĂ©cit en premiĂšre personne, qui dĂ©couvre un sujet incarnĂ© et toujours situé  En termes ricoeuriens, on dira que la premiĂšre compĂ©tence que la mĂ©decine narrative cherche Ă  dĂ©velopper est la capacitĂ© de reconnaitre que le patient a besoin d’énoncer les symptĂŽmes motivant sa demande de soins, et de raconter une histoire lui permettant d’insĂ©rer l’épisode pathologique, qui est toujours vĂ©cu comme une rupture de l’unitĂ© – une discordance – dans une unitĂ©, une sĂ©rie d’évĂšnements – une concordance. En mettant en intrigue les Ă©vĂšnements de sa vie et en situant sa maladie Ă  un certain moment de son existence, le rĂ©cit aide le malade Ă  reconfigurer le temps et Ă  donner du sens Ă  ce qui lui arrive » (p 142).

« La mĂ©decine narrative passe par un travail sur les textes des patients
 Cette analyse doit aider le soignant Ă  apprĂ©hender le dĂ©sir du narrateur, c’est-Ă -dire qu’il doit lui permettre de comprendre le sens que le patient donne Ă  sa maladie. Cette maniĂšre de procĂ©der Ă©vite de faire disparaitre le malade derriĂšre sa maladie et de rĂ©duire celle-ci Ă  sa dimension objective (disease) en nĂ©gligeant sa dimension narrative (illness) » (p 143). Rita Sharon comme Paul Ricoeur critique le positivisme « Non seulement le vĂ©cu du malade ne doit pas ĂȘtre Ă©clipsĂ© par une ontologie de l’évĂšnement, mais, de surcroit, la mĂ©decine elle-mĂȘme est un art de l’interprĂ©tation
 Le choix des traitements et l’accompagnement supposent de s’appuyer sur le vĂ©cu du malade et de chercher le sens global qu’il confĂšre Ă  sa maladie. Ainsi la mĂ©decine narrative rejoint-elle la phĂ©nomĂ©nologie hermĂ©neutique pour postuler un certain holisme de la comprĂ©hension » (p 144). La compĂ©tence narrative ne se borne pas Ă  « reconnaitre les histoires des patients, mais aussi Ă  les absorber, les interprĂ©ter et ĂȘtre Ă©mus par elles ». « Si les rĂ©cits sont si Ă©clairants, c’est parce que leurs auteurs ne relatent pas seulement des faits, mais dĂ©crivent leur vĂ©cu » (p 145). Si « le rĂ©cit est lu au soignant qui va s’en servir comme d’un support pour Ă©laborer avec le patient une dĂ©marche thĂ©rapeutique », il contribue Ă©galement Ă  ce que l’identitĂ© de la personne puisse se recomposer (p 146).

Cette approche se dĂ©veloppe Ă  l’encontre des dĂ©rives technicistes de la mĂ©decine. « Affirmer que la compĂ©tence premiĂšre du soignant est une compĂ©tence narrative vise Ă  rĂ©pondre aux reproches adressĂ©s Ă  la mĂ©decine contemporaine qui, en raison de sa haute technicitĂ©, tend Ă  devenir impersonnelle et froide. Les contraintes Ă©conomiques et l’organisation managĂ©riale de la santĂ© aggravent ce phĂ©nomĂšne. Le dĂ©faut d’écoute est compensĂ© par l’inflation technologique et le soin est rĂ©duit Ă  une protocolisation souvent dĂ©shumanisante (3). Pour briser ce cercle vicieux, la mĂ©decine narrative cherche Ă  dĂ©velopper l’empathie, l’écoute attentive, et la capacitĂ© Ă  comprendre les malades
 Il s’agit de rĂ©Ă©quilibrer le systĂšme de santĂ© afin que la mĂ©decine, qui est une science et un art, et qui passe par la relation entre une Ă©quipe de soins et un sujet toujours singulier, soit plus juste et plus efficace » (p 142-143) (4).

 

RĂ©cit et politique

Corine Pelluchon aborde Ă©galement le rĂŽle du rĂ©cit dans la constitution et l’entretien de l’identitĂ© d’une communautĂ© politique. On se reportera Ă  sa dĂ©monstration.

« En traitant des implications politiques du rĂ©cit
 Paul Ricoeur Ă©voque Walter Benjamin qui, dans ‘Der erzĂ€hler’, publiĂ© en 1936, rappelle que l’art de raconter est ‘l’art d’échange des expĂ©riences’ et que celles-ci dĂ©signent, non l’observation scientifique, mais ‘l’exercice populaire de la sagesse pratique’. Ce texte, briĂšvement mentionnĂ© par Ricoeur est d’une grande pertinence quand on s’interroge sur le lien entre rĂ©cit et politique » (p 153). Corine Pelluchon nous montre en quoi un manque de rĂ©cit collectif pertinent engendre un dĂ©sarroi politique : « Il y a un rapport Ă©troit entre les crispations identitaires et l’impossibilitĂ© pour les individus de s’insĂ©rer dans un tissu d’expĂ©riences qui les prĂ©cĂ©dent et les dĂ©passent en les interprĂ©tant sans clore le sens. C’est pourquoi l’hermĂ©neutique est essentielle Ă  la dĂ©mocratie et contient la promesse d’une Ă©thique interculturelle. Toutefois, avant de parler des conditions permettant Ă  une communautĂ© de construire un rĂ©cit collectif qui ne s’apparente pas Ă  une mystification et corresponde Ă  une identitĂ© narrative, qui est par dĂ©finition dynamique et ouverte aux influences Ă©trangĂšres, il importe d’insister sur une des affirmations principales de ‘Soi-mĂȘme comme un autre’ : pour ‘rencontrer l’autre sans avoir peur de lui ni chercher Ă  l’écraser, il faut savoir qui l’on est’. Pour ‘avoir en face de soi un autre que soi, il faut ĂȘtre un soi’ » (p 154).

N’en va-t-il pas de mĂȘme collectivement ? Pour entrer pacifiquement en contact avec l’étranger, un peuple a besoin de se sentir lui-mĂȘme.

« L’identitĂ© narrative implique l’ouverture Ă  autrui comme aux autres cultures, mais cela exige que le noyau crĂ©ateur d’un peuple qui renvoie aux images et symboles constituant un fonds culturel soit explorĂ© et transmis » (p 154). C’est lĂ  aussi qu’une approche hermĂ©neutique, un travail d’interprĂ©tation et de rĂ©interprĂ©tation est nĂ©cessaire. « Il ne s’agit pas de sacraliser un noyau Ă©thico-mytique, mais de le soumettre Ă  l’interprĂ©tation afin qu’une culture, prenant conscience d’elle-mĂȘme, libĂšre sa crĂ©ativitĂ©. En l’absence d’un travail hermĂ©neutique visant Ă  dĂ©chiffrer ces images et symboles qui forment ‘le rĂȘve Ă©veillĂ© d’un groupe historique’, on ne peut rendre hommage Ă  la diversitĂ© des cultures et s’y rapporter ‘autrement que par le choc de la conquĂȘte et de la domination’ » (p 153).

Cependant, nous dit Corine Pelluchon, l’ñge moderne est marquĂ© par le dĂ©clin du rĂ©cit : manque de recul et manque de lien. On se reportera Ă  son analyse inspirĂ©e par la rĂ©flexion de Walter Benjamin (p 156-159). Tout se tient. La reconnaissance des autres, la reconnaissance de l’étranger va de pair avec la connaissance de soi que ce livre prĂ©sente en terme d’identitĂ© narrative.

« La connaissance de soi offre la capacitĂ© Ă  aller vers l’autre, le travail sur les signes et les symboles de sa culture Ă©tant Ă  la fois une condition de possibilitĂ© de l’accueil de l’autre et de l’hospitalitĂ© linguistique et leur consĂ©quence » (p 161).

Voici une rĂ©flexion qui nous concerne. Comment nous percevons-nous ? Quel rapport entretenons-nous avec notre passé ? Et en quoi, le rĂ©cit que nous pouvons en Ă©tablir nous aide-t-il Ă  dĂ©boucher sur un sens et sur un engagement ? Un autre philosophe, Charles PĂ©pin envisage notre rapport avec le passĂ© dans un livre : « Vivre avec son passĂ©. Aller de l’avant » (5) Ainsi Ă©crit-il :

« La question de l’identitĂ© personnelle est un des problĂšmes philosophiques les plus passionnants
. Qu’est-ce qui nous dĂ©finit en tant qu’individu singulier, nous distingue de tout autre ? Qu’est-ce qui demeure en nous de maniĂšre permanente et constitue ainsi le socle de notre identité ? 
 Si nous nous interrogeons en ce sens, nous sentons bien combien nous pensons notre ĂȘtre, notre personnalitĂ© Ă  travers notre histoire personnelle ». Charles PĂ©pin interroge Ă  ce sujet d’autres philosophes, des Ă©crivains. Nous retrouvons lĂ  la pensĂ©e Ă©clairante de Bergson (6). Ainsi Bergson Ă©crit : « Dans une confĂ©rence donnĂ©e Ă  Madrid, Henri Bergson synthĂ©tise cette idĂ©e de ressaisir notre passĂ© pour nous projeter dans l’avenir sous le concept de rĂ©capitulation crĂ©atrice ». Et, pour notre part, nous aimons la maniĂšre dont il envisage un Ă©lan vital : « L’élan vital se particularise en chacun de nous
 Notre personnalitĂ© est plus que la condensation de l’histoire que nous avons vĂ©cue depuis notre naissance
 Elle est notre identitĂ©, mais propulsĂ©e vers l’avant, traversĂ©e par cette force de vie qui nous pousse Ă  agir, Ă  crĂ©er. »

Si nous revenons Ă  la thĂ©orie narrative de Paul Ricoeur, Ă  travers le livre de Corine Pelluchon, nous dĂ©couvrons combien elle est fĂ©conde dans un champ trĂšs vaste de l’identitĂ© personnelle envisagĂ©e sous la forme d’identitĂ© narrative jusqu’à la mĂ©decine et la politique. Voici une approche Ă  mĂȘme d’éclairer les histoires de vie dont la rĂ©daction s’est multipliĂ©e dans les derniĂšres dĂ©cennies. C’est aussi un apport pour considĂ©rer les reconfigurations qui apparaissent dans les tĂ©moignages qui abondent aujourd’hui dans le registre chrĂ©tien.

J H

 

  1. Les lumiùres à l’ñge du vivant : https://vivreetesperer.com/des-lumieres-a-lage-du-vivant/
  2. Corinne Pelluchon. Paul Ricoeur, philosophe de la reconstruction. Soin, attestation, justice. PUF, 2022
  3. Pistes de rĂ©sistance face Ă  la montĂ©e d’une technocratie deshumanisante : https://vivreetesperer.com/pistes-de-resistance-face-a-la-montee-dune-technocratie-deshumanisante/
  4. Le soin est un humanisme : https://vivreetesperer.com/de-la-vulnerabilite-a-la-sollicitude-et-au-soin/
  5. Mieux vivre avec son passé : https://vivreetesperer.com/mieux-vivre-avec-son-passe/
  6. Bergson, notre contemporain : https://vivreetesperer.com/comment-en-son-temps-le-philosophe-henri-bergson-a-repondu-a-nos-questions-actuelles/