Comme des êtres appelés à la relation, les rencontres ont un rôle majeur dans nos vies. Il se trouve qu’un être, une réalité retient notre attention, notre reconnaissance, qu’une relation apparait, qu’une rencontre s’établit. Un esprit commun advient. Une attraction s’est exercée Et on peut imaginer qu’à travers elle, une force motrice s’est exercée. Un intermédiaire serait intervenu. Dans la foi chrétienne, nous reconnaissons la présence divine à l’œuvre dans le monde en la personne du Saint Esprit. En 1972, un missionnaire anglican, bientôt évêque, John V Taylor (1), a écrit un livre éclairant au sujet du Saint Esprit : « The Go-between God. The Holy Spirit and the ChristianMission » , un texte demeuré classique. Robert K Johnston en commente l’apport dans son livre : « God’s WiderPresence » (2).et il s’attache tout particulièrement à la fonction de «go-between », d’intermédiaire, d’incitateur de rencontre, attribuée à L’Esprit Saint. Dans son livre, John Taylor « comprend la mission de l’Eglise comme celle de discerner ce que l’Esprit créateur est en train de faire dans le monde et ainsi de l’accompagner. Il commence son étude en évoquant l’œuvre d’annonciation de l’Esprit ».
La rencontre, l’Esprit go-between
selon John V Taylor
La pensée de John Taylor nous est rapportée ainsi (3) :
: « L’auteur évoque l’esprit de l’homme : cet esprit n’est pas uniquement à moi comme mon corps, mon individualité. Il réside dans une relation, ‘génère une certaine qualité d’intensité qui, de temps en temps, marque la relation de l’homme avec le monde autour de lui, et avec quelque réalité que ce soit qui se tient à l’intérieur ou derrière le monde’ Quelquefois, quelque chose parait devenir vivant, pour être pris en compte de quelque façon – de telle façon que ce qui arrive n’est pas une vue, mais une rencontre.
‘Le fait est que quelque chose ou quelqu’un soudainement là devient important’. ‘Au lieu d’être simplement une partie du paysage ou une partie de l’existence, il se présente lui-même, il devient présent, il commande l’attention’. Cela arrive quand nous tombons amoureux ; mais alors d’une manière où nous tombons amoureux à chaque tournant de la route – par exemple « Le Prélude » de Wordsworth. Le coeur de ces expériences est la reconnaissance mutuelle de qui voit et de ce qui est vu. Je les appelle pour le mieux des ‘annonciations’ – comme l’annonciation à Marie. Ce qui arrive est ceci : ‘ la montagne ou l’arbre que je suis en train de regarder cessent d’être simplement unobjet que j’observe et deviennent des sujets existant dans leur propre vie et me disant quelque chose à moi – on pourrait presque dire me saluant comme dans la complicité d’une conspiration (private conspiracy). L’expérience vraiment numineuse n’est pas marquée seulement par une ‘awe’ (4) en face de l’inconnu ou de la toute puissance, mais elle advient aussi devant quelque chose d’aussi ordinaire qu’un enfant qui dort , aussi simple et objectif qu’une fleur qui commande soudain l’attention.
A partir d’une multitude de telles expériences, nous en arrivons à comprendre que la source de cette profonde réponse de reconnaissance, de joie et d’émerveillement n’est pas la personne qui répond, moi-même, mais la présence à laquelle je répond. Ce que nous appelons l’objet de notre réponse est en réalité le sujet et l’activateur.
Ou, pour le dire d’une autre manière, la ligne que nous aimons tracer entre le sujet et l’objet, entre ce qui appelle et ce qui répond, faiblit et finalement disparait. Aussitôt que ‘l’être’ devient ‘présence’, il est déjà devenu une partie de ce à quoi il est présent.
Voyez Martin Buber : le Je et le Tu ( I and Thou), où il parle du don mutuel entre vous et ce que vous percevez exister autour de vous – à travers ses allées et venues, il vous mène au loin, au Tu – dans lequel les lignes de relation se rencontrent ; cela ne vous aide pas à vous maintenir en vie, cela vous aide seulement à entrevoir l’éternité. ‘Mais quelle est la force qui me provoque à voir d’une manière dans laquelle je n’ai pas vu. Qu’est ce qui fait qu’un paysage, une personne ou une idée vient en vie pour moi te devient une présence envers laquelle je me livre, Je reconnais, je répond, je tombe amoureux, j’adore – cependant ce n‘est pas moi qui ait fait le premier pas. En chacune de telles rencontres, il y a eu un tiers anonyme qui introduit, agit comme un intermédiaire actif, un « go-between », rend deux êtres conscients l’un de l’autre, suscite un courant de communication entre eux. Ce qui est encore davantage, ce go-between invisible ne se tient pas seulement entre nous, mais il active chacun de nous de l’intérieur. Moïse approchant le buisson ardent n’est pas un observateur scientifique ; la même essence fougueuse brule aussi dans son propre cœur. Lui et le buisson d’épine sont attrapés et tenus ensemble comme si c’était dans le même champ magnétique.
J’ai déjà commencé à parler de cette force d’influence en termes très personnels. Je suis contraint à le faire parce que l’effet de cette puissance est toujours d’amener un simple objet dans une relation personnelle avec moi.
Aussi les chrétiens trouvent tout à fait naturel de donner un nom personnel à ce courant de communication, cet invisible go-between. Ils l’appellent le Saint Esprit, l’Esprit de Dieu. Ils disent que c’était l’Esprit qui a saisi et dominé l’homme Jésus-Christ, le rendant l’être humain le plus conscient, le plus sensible, le plus ouvert qui ai jamais vécu – sans cesse conscient de Dieu au point qu’il l’appelait presque familièrement, Père et fantastiquement conscient de chaque personne qui croisait sa route, spécialement ceux que personne d’autre ne remarquait. C’est l’Esprit qu’il a promis d’envoyer à ses amis
Et au jour de la Pentecôte, c’est l’Esprit qui est venu et qui a pris possession d’eux comme il avait pris possession de Jésus. Et quel a été le premier résultat de cette venue ? La communication. La conscience. Ils prêchaient et cette foule cosmopolite les entendaient prêcher chacun en son propre langage.
Chaque fois que m’est donnée cette conscience inattendue envers quelque autre créature et que je ressens ce courant de communication entre nous, je suis touché et mu par quelque chose qui vient du cœur fougueux de l’amour divin, le regard éternel du Père envers son fils et du Fils envers son Père.
Le prérequis pour ce genre de connaissance est l’attention… Une vraie attention est un vrai abandon de soi à l’objet de l’attention. L’enfant qui est absorbé est tout à fait détendu. L’esprit de l’adulte aussi doit être sans effort, réceptif, en attente avant qu’il n’y ait quelque intuition créative. A nouveau et à nouveau, c’est l’état d’esprit dans lequel une nouvelle vérité éclote…. L’attention signifie être en attente. C‘est la reconnaissance d’une présence réelle de l’autre tout à fait en dehors de son propre soi ou de son propre processus mental. Etre ‘dans l’esprit’, c’est être vivement conscient de tout ce que le moment contient, les brindilles du buisson d’épine aussi bien que la présence de Dieu
Le Saint Esprit est le tiers invisible qui se tient entre moi et l’autre, nous rendant mutuellement conscient. En premier et suprêmement, il ouvre mes yeux à Christ. Mais il ouvre aussi mes yeux au frère…..Il est le donateur de cette vision sans laquelle le peuple périt. Nous parlons communément de lui comme la source du pouvoir. Mais, en fait, il nous rend capable d’être surnaturellement fort en ouvrant nos yeux ».
La rencontre comme signe de la présence divine
Robert J Johnston commente l’apport de John V Taylor
Dans son livre : « God’s wider presence », Robert K Johnston consacre un chapitre à l’Esprit Saint et à la manière dont il opère. Et là, entre autres, il aborde le thème de la rencontre à partir de la pensée de John V Taylor que nous venons de rapporter ( p 160-164). « Comme avec C.S .Lewis, Taylor commence sa réflexion sur l’Esprit et la mission de l’Eglise en rappelant ce qu’il a appris de ses propres expériencesd’enfance. Il raconte qu’âgé de dix ans, confiné lors d’une rougeole, il se mit à écouter un gramophone pendant des heures en vue de s’amuser. Taylor dit qu’il fut surpris de découvrir qu’une musique pouvait « parler » Il ne savait pas qu’un tel langage puisse exister. Mais un
court passage musical, plus tard jugé trivial par Taylor adulte, néanmoins avait provoqué chez lui « un choc d’excitation ». Utilisant les catégories de Martin Buber, Taylor se dit que ce qui s’était passé à l’époque, c’est qu’une expérience de « Je-cela (I-it ») était devenue pour lui une rencontre Je-toi (« I-Thou »). Plus tard dans sa vie, le même type d’expérience personnelle lui arriva lorsque Taylor aperçut le Kilimandjaro brillant au-dessus de la ligne des nuages en Tanzanie. Il dit : « le fait que quelque chose ou quelqu’un était ‘là’ devint soudain important ». La montagne n’était plus simplement une partie du paysage, mais elle se présentait elle-même, devenait présente, exigeait l’attention. Une telle expérience, réfléchit-il, arrive aussi bien quand on tombe amoureux .. mais cela arrive aussi dans l’ordinaire de la vie quotidienne. « D’une certaine manière, nous tombons amoureux à chaque coin de rue, avec un troupeau dans les collines, la brume au dessus d’un lac, les étoiles enchevêtrées dans les branches nues, la chaise jaune au soleil, un vieux chant au coin du feu d’un paysan. .. Taylor illustre sa thèse par des citations des poètes Edwin Muir et Wordsworth. Taylor dit que la meilleure manière de nommer de telles expériences – des rencontres également décrites par Robert K Johnston dans son livre, est de les appeler des ’annonciations’. En utilisant ce terme, il dit qu’il n’essaie pas de les limiter ou de les rétrécir à des expériences spécifiquement ‘religieuses’. Plutôt, il désire y inclure aussi, juste de la même manière que Johnston, des évènements courants, non religieux. Son intérêt réside dans ce qui peut être dit de ces expériences lorsqu’une montagne ou un arbre cessent d’être un objet et deviennent un sujet « me saluant de la tête en connivence (« nodding to me in a private conspiracy »)…. De telles annonciations, de tels saluts, nous forcent à reconnaitre la réalité de l’autre, de ce à quoi on est en train de regarder – quelque chose que nous avons déjà rencontré dans les écrits de Tillich et Schleirmacher, Lewis, Hay (5). Il y a là une source d’émerveillement (‘wonder’). Ce qui a été simplement un objet devient le spectateur dans son authenticité. Taylor : « Je fais face à sa vérité, pas seulemnt à la vérité à son sujet ».
Comme ce fut le cas avec Lewis, Taylor a trouvé que la répétition de telles expériences l’amenait à réaliser que la source d’une telle joie et d’un tel émerveillement n’était pas lui-même, mais une P/présence à laquelle il répondait.. Citant Martin Buber, Taylor écrit à propos des annonciations : « A travers la grâce de leur venue et la tristesse solennelle de leur départ, cela vous amène loin vers le Tu (Thou). Cela vous aide à percevoir l’éternité ». Ce que nous pourrions être enclin à appeler l’objet de notre réponse est en réalité son sujet, son activateur, pense Taylor. Mais d’un autre côté, il réalise que ce n’est pas tout à fait juste. Car ce qui fait qu’un paysage ou une personne vient en vie pour une autre personne et devient une présence à laquelle on se rend (quand il la reconnait, y répond, l’adore, en tombe amoureux) est plus exactement « un troisième parti anonyme, qui introduit, qui agit comme un go-between, un intermédiaire, rend deux êtres conscients l’un de l’autre, suscite un courant de communication entre eux. Ce qui est plus, le go-between invisible ne se tient pas seulement entre nous, mais il active chacun de nous de l’intérieur. ». Parler du go-between en ces termes, est en parler « en terme très personnels », conclut Taylor.. C’est inévitable, car l’effet de la P/puissance est toujours d’amener une relation personnelle.
Taylor conclut : « Ainsi les chrétiens trouvent tout à fait naturel de donner un nom personnel à ce courant de communication, cet invisible go-between. Ils l’appellent le Saint Esprit, l’Esprit deDieu ». C’est le moment pour Robert Johnston de rappeler la communion du Saint-Esprit présente dans la bénédiction finale de la deuxième épitre aux Corinthiens. « Taylor conclut que l’Esprit de Dieu est la puissance de communion qui permet à chaque réalité et à Dieu qui est à l’intérieur et au delà de ces réalités, d’être présent à nous ».
Cependant Johnston pose alors la question : « Taylor, comme moi-même ne sommes-nous pas trop inclusifs ? « Pouvons-nous vraiment dire que dans chaque expérience de ‘Je-Tu’ est une rencontre avec Dieu ? Taylor laisse la question ouverte, mais il croit qu’un intérêt passionné pour toutes choses humaines est néanmoins le bon point de départ. Il en est de même pour la croyance enracinée dans l’expérience et l’Ecriture que l’Esprit de Vie est présent dans l’ordinaire et pas seulement dans l’extraordinaire. Mais s’il en est ainsi, alors comment reconnaissez-vous la Présence de l’Esprit – la communion de l’Esprit. Taylor est inspiré lorsqu’il suggère que la clé est notre ‘attention’ à la matière – une attention totale à quelque chose ou quelqu’un, nos pensées extérieures étant temporairement arrêtées. Une telle attention advient spontanément et est un abandon de soi involontaire, mais paradoxalement, c’est toujours avec le sens en même temps que nous choisissons librement. Et le résultat est signifiant – la rencontre fait une différence, se prouve être à un tournant, comme nos anciennes idées sont mises en cause et que nous sommes forcés de prendre une nouvelle direction ».
A nouveau, Johnston évoque la pensée de C.S. Lewis. « Dieu est présent en toutes choses ». Comme Lewis l’écrit : « Chaque terre est sainte… » Mais bien que la Présence divine déborde dans le monde, Lewis croit aussi que l’Esprit chemine dans l’incognito en respectant notre liberté. Et bien que cet incognito ne soit pas toujours difficile à pénétrer, il demande de ‘l’attention’. Nous devons rester éveillés. Cependant, quand nous le sommes, la communion de l’Esprit se révèle un tournant. .Voilà une description presque identique à celle de Taylor ».
La rencontre au cœur
Etres en relation, nous vivons à travers des rencontres et nous en vivons constamment. Il est donc important de veiller à la qualité de ces rencontres. A cet égard, la pensée de Martin Buber à laquelle se réfère John V Taylor est particulièrement éclairante. Nous pouvons vivre nos relations dans l’indifférence aux autres les considérant comme des choses ou bien dans une relation communicante entre deux personnes. La qualité de nos relations dépend également de notre attention. Ceci vaut pour nos relations dans le monde humain. Aujourd’hui, notre conscience du vivant s’élargit et notre relation consciente s’étend.
Au cours des dernières décennies, depuis le début du XXIè siècle, une prise de conscience s’est opérée, celle de l’existence de rencontres particulièrement intenses, nous ouvrant à un au-delà de notre vie quotidienne. Cette prise de conscience est apparue dans la recherche psychologique (4). On y a reconnu une dimension spirituelle (5) et, dans ce texte, une réflexion théologique apparait. Le livre de Dacher Keltner a fait le point sur le caractère révolutionnaire de la mise en évidence des expériences s’inscrivant dans le phénomène la ‘awe’. Ainsi a-t-il mené une grande enquête internationale où il a rassemblé 2600 récits de personnes décrivant une expérience de ‘awe’ selon la définition choisie : « être en présence de quelque chose de vaste et mystérieux qui transcende notre compréhension habituelle du monde » David Hay avait mis en valeur la portée spirituelle d’expériences où se manifestait la rencontre avec une dimension transcendante. Robert K Johnston (2) met en évidence « une plus grande présence de Dieu » en s’appuyant sur des expériences comparables. C’est lui qui nous a permis de découvrir la réflexion précoce de John V Taylor, une vision théologique de la rencontre. Il y fait apparaitre le rôle de l’Esprit Saint comme moteur de rencontres où les barrières s’effacent
L’Esprit joue un rôle d’intermédiaire, de go-between. Il active aussi. Notre attention est requise Nous devons rester éveillés.
Relions-nous ! : un livre et un mouvement de pensée
Les temps modernes se caractérisent par l’émancipation et l’autonomie de l’individu. Mais aujourd’hui, on ressent également les excès de l’individualisme. C’est ainsi qu’on appelle à plus de convivialité et plus de fraternité (1). Et de même, on prend conscience des méfaits de la domination de l’homme sur la nature à la suite de l’affirmation cartésienne. L’homme s’est extrait de la nature pour la dominer. Cette séparation produit aujourd’hui des fruits amers. Elle s’inscrit dans le développement d’une civilisation mécaniste. Mais aujourd’hui apparaît un mouvement en faveur d’un changement de paradigme. Face à une approche purement analytique qui débouche, en fin de compte sur un éclatement et un compartimentage des savoirs, une approche holistique se développe et on cherche actuellement une intégration dans la reconnaissance des interrelations. C’est l’avènement de l’écologie. Il y a aujourd’hui une nouvelle manière de connaître bien mise en évidence par de grands penseurs comme Michel Serres (2) et Edgar Morin (3). C’est la prise en compte de la complexité (3). Aujourd’hui, face au malaise engendré par la division, la séparation dans la vie sociale comme dans la vie intellectuelle, des mouvements se dessinent pour une nouvelle reliance. Ainsi un livre vient de paraître avec un titre significatif : « Relions nous ! » (4).
Ce livre se présente ainsi :
« Nous vivons une vraie crise de la représentation et donc une crise politique. Nous continuons à interpréter le monde selon des concepts dépassés… Aujourd’hui, le cœur des savoirs n’est plus la séparabilité, mais à l’inverse, les liens, les interdépendances, les cohabitations.
Cinquante des plus éminents philosophes, scientifiques, économistes, historiens, anthropologues, médecins, juristes, écrivains… chacun dans leur domaine, éclairent magistralement cette transition à l’œuvre et émettent des propositions pour mieux la conforter ou l’émanciper. Cette constitution dessine, à la lumière des liens, un nouveau paysage de la pensée et donc, d’une certaine manière, un nouveau corps politique… » (page de couverture).
En transition vers une nouvelle vision du monde
Cofondateurs des éditions : « Les liens qui libèrent », HenriTrubert et Sophie Marinopoulos, dans le prologue de cet ouvrage, nous disent comment ils envisagent le changement profond qui est en voie de transformer notre vision du monde et de susciter l’émergence d’un nouveau paradigme : « Nous continuons à penser le monde selon des conceptions dépassées issues des temps modernes. Aujourd’hui, le cœur des savoirs, son mouvement infus n’est plus la séparabilité et ses différents attributs : séparation homme/nature, homme considéré comme maitre et possesseur de lui-même ; les diverses notions de propriété, temps linéaire, objectivité, chosification, causalité locale, identité, déterminisme, verticalité… ainsi que leurs conséquences sociales et politiques, à savoir l’imaginaire du progrès infini, l’économisme, le réductionnisme, le rationalisme, l’individualisme, le productivisme… Ce serait plutôt l’interdépendance ou mieux la transdépendance (chaque domaine étant lui-même traversé par un dehors) (p7-8). En termes plus accessibles, les auteurs décrivent ainsi la transition : « Nous passons d’une société constituée d’objets distincts gouvernés par des forces extérieures à une société de relations, de compositions ou d’interactions » (p 8). Ce mouvement ne date pas d’hier. « Il est un long processus, mais qui n’a pas encore réellement infusé notre société… autant que nos manières d’éprouver et d’habiter le monde » (p 8).
Un milieu émergent
Comment le courant de pensée qui a pris conscience de la nécessité de cette transition se manifeste-t-il aujourd’hui ?
Ce recueil de textes s’accompagne d’une initiative de rencontre entre les participants. Les propositions des uns et des autres pour une nouvelle civilisation sont appelées à se présenter dans un « parlement » pour faire une « constitution des liens ». « La « constitution des liens »… a pour ambition de partager un nouveau paysage… » « Il s’agit d’ouvrir un nouvel horizon »… « Cette constitution est une matière vive à délibérer, amender ou enrichir… Il est urgent collectivement d’expérimenter, de faire vivre cette transition qui touche à la fois nos savoirs, mais également nos perceptions et nos émotions » (p 9). Il y a aussi un effort de diffusion vers le grand public. Début juin 2021, les participants ont été appelés à participer à une conversation au Centre Beaubourg.
Les auteurs de ce recueil sont cofondateurs des éditions : Lesliens que libèrent. Ce mouvement s’inscrit dans l’orientation engagée de longue date par cette maison d’édition telle qu’elle se présente sur son site (5) : « La maison d’édition LLL, Les Liens qui Libèrent, créée en association avec Actes Sud, se propose d’interroger la question de la crise des liens dans les sociétés occidentales. Depuis la fin du XIXè siècle, les liens sont reconnus constitutifs de toute expression de la réalité. Toute entité ou système se construit, se développe, se diversifie par les interactions qu’il entretient avec son milieu… Que ce soit en biologie… en physique… en psychologie… en ethnologie, dans les domaines de l’économie, sociaux… ou bien entendu environnementaux. Or nos sociétés occidentales sont marquées du sceau de la déliaison… C’est cette véritable crise de la déliaison de nos sociétés que nous nous efforcerons de questionner… ». Si nous envisageons différemment les auteurs de catalogue des éditions LLB, nous apprécions particulièrement les livres de deux d’entre eux : Jérémy Rifkin (6) et Pablo Servigne (7).
Des intervenants nombreux et bienvenus
Ce livre aborde un champ très vaste puisqu’il traite de plus de trente domaines de savoir. On passe de l’agriculture à l’architecture, de l’art à la biologie, de la croissance et du bien être à la démocratie, de l’éducation à la langue et aux médias. Rien n’échappe à cette table des matières où apparaissent le monde végétal et le monde animal, les sciences du vivant, les neurosciences et la physique quantique, l’économie, la santé mais aussi la religion…
Parmi les intervenants, on découvre des personnalité reconnues comme Patrick Viveret, acteur pour le développement de la convivialité, Pablo Servigne, auteur d’un livre pionnier sur l’entraide (7), Philippe Meirieu, réputé pour son œuvre en éducation, BaptisteMorizot, inventeur d’une nouvelle manière de communiquer avec le monde animal, Delphine Horvilleur, une femme rabbin à la parole qui porte, Abdennour Bidar, connaisseur de l’Islam et artisan d’une spiritualité ouverte et relationnelle. Il y a au total 54 intervenants.
Les contributions sont courtes et denses et s’accompagnent de propositions. Pour certaines, elles s’expriment dans un vocabulaire spécialisé et requièrent un effort du lecteur. C’est une observation qui a été également formulée par un(e) des journalistes en discussion avec Abdennour Bidar dans un dialogue sur France Inter à propos d’un colloque organisé à Beaubourg sur ce livre (8). Au total, nous dit Abdennour Bidar, il y a là un effort pour mettre en dialogue les uns et les autres. Si les participants participent à une culture commune, il peut y avoir également des différends entre eux. Le but de la conversation est de « construire des désaccords » et de « trouver des terrains d’entente ». Comment développer une espérance commune ? Il nous faut « construire une manière commune de résister au risque de l’effondrement intérieur lorsqu’on ressent la menace d’un effondrement de civilisation ». Cet appel au dialogue est au cœur du chapitre écrit par Abdennour Bidar et Delphine Horvilleur sur la religion. Comment favoriser le dialogue entre athées, agnostiques, croyants ?
En regard de ce changement civilisationnel, une transformation spirituelle
Ce livre : « Relions-nous » témoigne d’une transformation profonde, intellectuelle et sociale. C’est un processus qui s’amplifie.
En regard, nous pouvons voir aussi une transformation spirituelle en cours aujourd’hui. Il y a dix ans déjà, dans son livre : « La guérison dumonde » (2012) (9), Frédéric Lenoir évoquait une contestation de la vision « mécaniste » du monde, en faveur d’une vision « organique ». Et il observait une évolution dans les attitudes. « Si l’affirmation de l’individu est au cœur de la société moderne, il décrit trois phases successives dans la manifestation de l’autonomie : « L’individu émancipé, l’individu narcissique et l’individu global ». Dans cette troisième phase, un formidable besoin de sens se manifeste.
Cette montée de la spiritualité s’exprime en termes relationnels. Ainsi, au terme d’une remarquable enquête, dans son livre : « Something there » (10), David Hay définit la spiritualité, comme « une conscience relationnelle dans une relation avec soi-même, avec les autres , avec la nature et avec la présence divine ».
En regard, une théologie renouvelée
En regard de cette civilisation émergente, apparait une théologie émergente. La théologie pionnière de Jürgen Moltmann ouvre des horizons en phase avec cette civilisation émergente (11). Et justement, elle joue un rôle d’avant garde parce que elle relie les apports de traditions séparées et trop souvent étanches les unes aux autres. C’est le cas dans la théologie de l’espérance qui prend en compte la tradition juive du prophétisme ou la nouvelle théologie trinitaire et la théologie de la création qui accueille une dimension de la tradition orthodoxe (12). En affirmant sa veine écologique et l’œuvre de l’Esprit, Jürgen Moltmann associe sa voix à celles que nous venons d’entendre.
« La pensée moderne s’est développée en un processus d’objectivisation, d’analyse, de particularisation et de réduction. L’intérêt et les méthodes de cette pensée sont orientés vers la maitrise des objets et des états de chose. L’antique règle romaine de gouvernement : « Divide et impera » imprègne ainsi les méthodes modernes de domination de la nature… A l’opposé, certaines sciences modernes, notamment la physique nucléaire et la biologie, ont prouvé à présent que ces formes et méthodes de pensée ne rendent pas compte de la réalité et ne font plus guère progresser la connaissance. On comprend au contraire beaucoup mieux les objets et les états de chose quand on les perçoit dans leurs relations avec leur milieu et leur monde environnant… La perception intégrale est nécessairement moins précise que la connaissance fragmentaire, mais plus riche en relations… Si donc on veut comprendre le réel comme réel et le vivant comme vivant, on doit le connaître dans sa communauté originale et propre, dans ses relations, ses rapports, son entourage… Une pensée intégrante et totalisante s’oriente dans cette direction sociale vers la synthèse, d’abord multiple, puis enfin totale… » (13).
Cette approche relationnelle inspire la nouvelle théologietrinitaire. « Dans le passé, on pensait en terme de « substances » plutôt qu’en terme de relations. Dans le nouveau mode de pensée, la Trinité est envisagée en terme de relations et de mouvements… Le renouveau de la pensée trinitaire s’inscrit dans une inspiration profondément biblique et en continuité avec les premiers siècles de l’Eglise… Les personnes divines habitent l’une dans l’autre. Dans cette interrelation, Dieu invite les êtres humains à entrer dans une unité ouverte… Dieu n’est pas un « Dieu solitaire qui soumet ses sujets comme des despotes terrestres l’on fait en son nom ». C’est un Dieu vivant, relationnel dans son être même et dans son rapport avec les créatures » (14).
Et de même, Dieu n’est pas un Dieu lointain qui a créé le monde une fois pour toute et le considère de l’extérieur… « Dieu n’est pas seulement le créateur du monde, mais l’Esprit de l’univers. Grace aux forces et aux possibilités de l’Esprit, le Créateur demeure auprès de ses créatures, les vivifient, les maintient dans l’existence et les mènent dans son royaume futur »… « L’Esprit saint suscite une communauté de la création dans laquelle toutes les créatures communiquent chacune à sa manière entre elles et avec Dieu » (15).
La même approche relationnelle apparaît chez d’autres théologiens présents sur ce site. Ainsi Richard Rohr, franciscain américain, a écrit un livre inspirant : « la Danse Divine » (16) en évocation du Dieu trinitaire. Rappelant qu’Aristote mettait la « substance » » tout en haut de l’échelle et que cette conception a influencé la théologie occidentale, Richard Rohr écrit : « Maintenant nous voyons bien que Dieu n’a pas besoin d’être une « substance », Dieu lui-même est relation… Comme la Trinité, nous vivons intrinsèquement dans la relation. Nous appelons cela l’amour. En dehors de cela, nous mourrons rapidement ».
Bertrand Vergely, philosophe de culture orthodoxe, appelle à la conscience de la Vie dans tout ce qu’elle requiert et entraine. « Quand on vit, il n’y a pas que nous qui vivons. Il y a la Vie qui vit en nous et nous veut vivant. Il y a quelque chose à la base de l’existence… Quand nous rentrons en nous-même, nous découvrons un moi profond porté par la vie avec un grand V » (17).
Aujourd’hui, dans cette nouvelle conscience relationnelle, monte une nouvelle manière de croire.
C’est ce qu’exprime une historienne et théologienne américaine, Diana Butler Bass : « Ce qui apparaît comme un déclin de la religion organisée, indique en réalité une transformation majeure dans la manière dont les gens se représentent Dieu et en font l’expérience. Du Dieu distant de la religion conventionnelle, on passe à un sens plus intime du sacré qui emplit le monde. Ce mouvement d’un Dieu vertical à un Dieu qui s’inscrit dans la nature et dans la communauté humaine, est au cœur de la révolution spirituellequi nous environne » (18). Nous voyons des convergences entre la pensée de Diana Butler Bass et de Jürgen Moltmann que nous exprimons dans le titre d’un article : « Dieu vivant, Dieu présent, Dieu avec nous dans un monde où tout se tient » (19).
La prise de conscience écologique requiert et suscite une nouvelle approche théologique où la relation est première, une écothéologie. A cet égard, l’œuvre de Michel Maxime Egger nous paraît particulièrement éclairante. Depuis la publication d’un livre fondateur : « La Terre comme soi-même » (Labor et Fides, 2012), Michel Maxime Egger poursuit son engagement comme auteur et militant, comme sociologue, théologien et acteur spirituel (20).
Comment ce changement dans les représentations se manifeste-t-il dans le vécu quotidien ? A ce sujet, le témoignage écrit par Odile Hassenforder en 2008 nous paraît particulièrement significatif : « Assez curieusement, ma foi en notre Dieu qui est puissance de vie s’est développée à travers la découverte de nouvelles approches scientifiques qui transforment notre représentation du monde. Dans une nouvelle perspective, j’ai compris que tout se relie à tout et que chaque chose influence l’ensemble. Tout se tient. Tout se relie. Pour moi, l’action de Dieu s’exerce dans ces interrelations. Dans cette représentation, Dieu reste le même, toujours présent, agissant à travers le temps. Je fais partie de l’univers. Je me sens reliée à toute la création. Alors, dans un tel contexte, je conçois facilement que Jésus- Christ ressuscité relie l’humanité comme l’univers au Dieu Trinitaire… » (21).
Voici un parcours qui nous a mené de la prise de conscience par un milieu d’experts, de l’importance des relations dans tous les domaines de la pensée, des sciences à la philosophie et dans toutes les pratiques humaines, de l’agriculture à l’éducation et à la santé, à un mouvement spirituel et théologique. « Relions nous ! » Cependant le recueil, qui porte ce titre, aborde la religion sous un angle particulier : favoriser le dialogue entre différents interlocuteurs. Et pourtant, il y a bien plus à dire. La prise de conscience des interrelations est un mouvement qui nous concerne tous jusque dans l’essentiel de nos vies. C’est un mouvement qui monte et s’amplifie dans le registre spirituel et dans le champ religieux. « Tout se tient. Tout se relie ». Relions-nous…
Quelle vie voulons-nous avoir ? Qu’est-ce que nous recherchons en premier dans notre vie ? Quelle est notre représentation de la vie bonne, de la vie pleine ? Incidemment, ce questionnement transparait dans les vœux que nous faisons à nos proches et à nos amis au nouvel an ou lors d’un anniversaire. Le mot bonheur vient alors à notre esprit. Mais comment envisageons-nous le bonheur ? Sans doute, nous ne donnons pas tous la même signification à ce terme. Une jeune psychologue américaine, Emily Esfahani Smith nous appelle à réfléchir à cette question dans un entretien vidéo TED : « There is more to life than being happy » (1).
De fait, il s’agit là d’une question existentielle, une question qui implique toute notre existence. Et si Emily l’aborde aujourd’hui en psychologue, c’est parce qu’elle se l’est posée d’abord dans sa première jeunesse, dans sa vie d’étudiante. Ce questionnement a débouché sur une recherche qui s’est inscrite dans le champ de la psychologie, une psychologie elle-même en quête aujourd’hui dans ce domaine. Et, comme on le verra, ce mouvement n’est pas une particularité américaine. Il est aujourd’hui international.
Déjà, après la seconde guerre mondiale, un psychiatre, Viktor Frankl (2), en sortant de camps de concentration, avait mis en évidence l’importance vitale du sens qui donne à notre vie une capacité de résister aux épreuves et une force dans la vie. Dans une autre conjoncture, à un autre moment de l’histoire, Emily a été conduite également à se poser la question du sens, car elle s’est rendu compte que la recherche d’un bonheur superficiel, en terme de satisfaction individualiste et passagère, débouchait sur une impasse. Ainsi nous dit-elle : « Avant, je pensais que le but de la vie était la poursuite du bonheur. Tout le monde disait que le chemin du bonheur était la réussite, alors j’ai cherché ce travail idéal, ce petit ami idéal, ce bel appartement. Mais, au lieu de me sentir satisfaite, je me sentais anxieuse et à la dérive. Je n’étais pas seule. Mes amis aussi rencontraient des difficultés ». Et, en suivant des cours de psychologie positive à l’université, Emily a découvert qu’il y avait bien un malaise largement répandu dans la société. Si la poursuite du bonheur est aujourd’hui une motivation courante, elle s’avère manifestement défaillante. « Ce qui m’a vraiment frappé est ceci : Le taux de suicide est en augmentation à travers le monde et en Amérique, il a récemment atteint son point le plus haut en trente ans. Même si objectivement les conditions de vie s’améliorent… plus de gens se sentent désespérés, déprimés et seuls. Il y a un vide qui ronge les gens et il ne faut pas forcément être en dépression clinique pour le ressentir. Tôt ou tard, nous nous demandons tous : Est-ce là tout ? ».
On doit aller plus loin dans la compréhension de la vie. « De nombreux psychologues définissent le bonheur comme un état de confort et d’aisance, se sentir bien dans l’instant ». Cependant, comme l’indique en France le psychologue Jacques Lecomte, le bien–être ne suffit pas. Nous avons besoin également d’une motivation, d’une inspiration qui nous sont apportées par le sens que nous donnons à notre vie (3). Ainsi Emily a choisi d’entrer dans la voie du sens. « Notre culture est obsédée par le bonheur, mais j’ai découvert que chercher du sens est la voie la plus épanouissante. Les études montrent que les gens qui trouvent du sens à leur vie sont plus résilients, s’en sortent mieux à l’école et vivent plus longtemps ». Parce que cette question lui paraissait essentielle, Emily s’est engagée dans la recherche. Pendant cinq ans, « elle a interviewé des centaines de gens et lu des milliers de pages de psychologie, de neuroscience et de philosophie ». Elle a publié un livre : « The power of meaning crafting a life that matters » qui vient d’être traduit en français sous le titre : « Je donne du sens à ma vie. Les quatre piliers essentiels pour vivre pleinement » (4).
Les quatre piliers essentiels pour vivre pleinement.
Emily distingue quatre piliers pour vivre pleinement : l’appartenance, la raison d’être, la transcendance, la mise en récit.
« Le premier pilier est l’appartenance. L’appartenance découle du fait d’être dans des relations ou vous êtes estimé pour qui vous êtes intrinsèquement et où vous estimez également les autres ». Cependant, l’appartenance n’est pas une panacée, car tout dépend de la qualité du groupe auquel on appartient. « La vraie appartenance émane de l’amour. Elle existe dans de moments partagés entre deux personnes ». Nous savons combien les relations ont une importance vitale (5). Emily donne un exemple : Lorsque son ami Jonathan achète régulièrement son journal au même vendeur de rue à New York, il se crée là aussi une relation qui induit une reconnaissance réciproque, un climat de confiance Elle évoque un incident où cette confiance a été ébréchée. Il est important de veiller à la qualité de nos relations. « Je passe devant une personne que je connais sans la reconnaître. Je regarde mon téléphone quand quelqu’un me parle. Ces actions dévaluent les autres. Il les font se sentir invisibles et sans valeur. Quand vous avancez avec amour, vous créez un lien qui nous tire tous vers le haut ».
Pour beaucoup, l’appartenance est la source essentielle de sens dans la vie. Pour d’autres, la clé du sens est la poursuite d’un but qui donne une raison d’être. C’est le second pilier. « Trouver un but dans la vie n’est pas la même chose que de trouver un travail qui vous rend heureux ». Avoir un but dans la vie pour le bien des autres est une motivation qui engendre orientation et mobilisation de la vie. « Un agent hospitalier m’a dit que son but était de guérir les malades. Beaucoup de parents me disent que leur but est d’élever leurs enfants. La clé du but dans la vie est d’utiliser nos forces pour servir les autres . Bien sur, beaucoup d’entre nous le font à travers leur travail. C’est ainsi que nous contribuons et nous sentons utiles. Cela signifie aussi que des problèmes tels que le désengagement au travail, le chômage, un faible taux de participation à la vie professionnelle ne sont pas que des problèmes économiques, ce sont des problèmes existentiels. En n’ayant pas quelque chose de louable à faire, les gens sont perdus ».
Il y a une troisième manière d’accéder à un sens dans sa vie. C’est la transcendance. La transcendance se manifeste dans des contextes différents, par exemple dans la vie en église ou dans des communautés religieuses. Elle apparaît également dans des expériences spirituelles (6). « Les états de transcendance sont ces rares moments où vous vous élevez au dessus de l’agitation quotidienne. Votre conscience de vous même s’estompe et vous vous sentez connectés à une réalité supérieure. Pour moi, en tant qu’écrivain, cela se produit à travers l’écriture. Parfois cela m’emporte tellement que je perd tout sens de l’espace-temps. Ces expériences transcendantes peuvent nous changer. Dans une recherche, on a demandé à des étudiants de regarder un eucalyptus de 60 mètres de haut pendant une minute. Après cela, ils se sont sentis moins égocentriques et se sont comportés plus généreusement quand ils avaient l’opportunité d’aider quelqu’un ».
A l’appartenance, la raison d’être à travers la poursuite d’un but, la transcendance, Emily ajoute « un quatrième pilier du sens ». C’est « la narration, l’histoire que vous racontez à votre propos. Créer un récit à partir des évènements de votre vie apporte de la clarté. Cela aide à comprendre comment vous êtes devenus vous-même. Nous ne réalisons pas toujours que nous sommes l’auteur et que nous pouvons changer notre façon de raconter. Notre vie n’est pas uniquement une liste d’évènements. Vous pouvez éditer, interpréter et raconter votre histoire, même en étant contraint par les faits ».
En exemple, Emily nous raconte le parcours d’Emeka, un jeune homme paralysé après avoir joué au football. Il a su adopter une attitude positive et l’affirmer dans son histoire de vie. « Le psychologue Dan Mc Adams appelle cela « une histoire rédemptrice » où le mauvais est racheté par le bon. Les gens ayant une vie pleine de sens racontent l’histoire de leur vie à travers la rédemption, la croissance et l’amour ».
Emily accorde ainsi une grande importance au récit personnel au point de l’inclure parmi les quatre grands piliers sur lesquels repose une vie qui a du sens. L’histoire de vie est effectivement une voie privilégiée pour découvrir, exprimer et affirmer le sens de notre existence. C’est aussi ce qu’exprime le témoignage dans le contexte de milieux chrétiens.
Le parcours d’Emily : une expérience de vie et une vision
Emily a grandi dans une famille qui s’inscrivait dans une culture spirituelle de l’Islam : la culture soufi. Elle a pu vivre des valeurs fortes qui sont effectivement porteuses de sens : une solidarité, une expérience spirituelle partagée et chaleureuse. « Quand je suis partie à l’université et sans l’encrage soufi quotidien dans ma vie, je me sentais larguée. J’ai commencé à chercher ces choses qui font que la vie en vaut la peine. C’est ce qui m’a conduite à ce voyage. En y repensant, je me rend compte que la maison soufie avait une vraie culture du sens de la vie. Les piliers faisaient partie de l’architecture et la présence des piliers nous aidait à vivre plus profondément ». Et d’ailleurs, en terminant cet entretien, Emily raconte comment son père, en passe de subir une grave opération, a été soutenu par la pensée d’amour qu’il portait à ses enfants. « Mon père est menuisier et soufi. C’est une vie humble, mais une bonne vie. Son sens d’appartenance à une famille, son but en tant que père, sa méditation transcendante, la répétition de nos noms, il dit que ce sont les raisons pour lesquelles il a survécu . C’est l’histoire qu’il raconte. C’est le pouvoir du sens dans la vie. Le bonheur va et vient. Mais quand la vie est vraiment belle, si les choses tournent très mal, avoir un sens à sa vie vous donne une chose à laquelle vous pouvez vous accrocher ».
Un éclairage pour nos vies
L’approche d’Emily Esfahani Smith sur la manière de donner du sens à notre vie nous parait particulièrement utile et précieuse. En effet, c’est à partir de son expérience personnelle en lien avec celle d’une jeune génération qu’Emily s’est engagée dans une recherche de long cours pour répondre aux questions existentielles qui prennent aujourd’hui une importance croissante. Et elle apporte des réponses qui prennent en compte la diversité des situations et des parcours.
Nous savons par expérience combien la question du sens a une importance vitale. C’est bien à cette question qu’Odile Hassenforder, très présente sur ce blog, a répondu dans son livre : « Sa présence dansma vie » (7) à travers une expérience du don de Dieu et un vécu de fraternité et de spiritualité chrétienne. Et, sur ce blog, notre intention est bien d’ouvrir des pistes et réaliser des outils de compréhension pour des chercheurs de sens en faisant appel à des récits, des réflexions et des recherches. C’est notre motivation. Ainsi nous nous trouvons en affinité avec la démarche d’Emily.
Son livre : « Je donne du sens à ma vie » (4) prolonge son entretien en vidéo dans un texte abondamment documenté. Nous pouvons reprendre ici sa conclusion. Elle y reprend une affirmation de Viktor Frankl (2): « l’amour est le plus grand bien auquel l’homme peut aspirer. L’être humain trouve son salut à travers et dans l’amour ». Et elle poursuit : « L’amour est bien évidemment au cœur d’une vie pleine de sens. C’est un ingrédient indissociable des quatre piliers du sens qui apparaît de façon récurrente dans les histoires de personnes que j’ai relatées »… « L’acte d’amour commence par la définition même du sens. Il commence par le fait de sortir de sa coquille pour se connecter aux autres et contribuer à quelque chose ou à quelqu’un plutôt qu’à soi. « Plus quelqu’un s’oublie lui-même et se dévoue à une cause ou à quelqu’un d’autre, plus il est humain », écrit Viktor Frankl. C’est le pouvoir du sens… C’est prendre le temps de s’arrêter pour saluer le marchand de journaux ou pour réconforter un collègue qui parait déprimé. C’est aider les gens à être en meilleure santé, à être un bon parent ou un bon tuteur pour un enfant. C’est contempler avec émerveillement le ciel étoilé et assister aux complies avec des amis. C’est écouter attentivement l’histoire d’un proche. C’est prendre soin d’une plante. Ce sont des actes humbles en soi. Mais ensemble, ils illuminent le monde » (p 276-278).
Jacques Lecomte est un pionnier de la psychologie positive en France. Nous renvoyons ici à une de ses vidéos consacrée à une réflexion sur le bonheur : https://www.youtube.com/watch?v=vHrmghCgYoA Par ailleurs, nous avons présenté plusieurs livres de Jacques Lecomte sur ce blog, et notamment son livre sur la bonté humaine : https://vivreetesperer.com/?p=674
Emily Esfahani Smith. Je donne du sens à ma vie. Les quatre piliers essentiels pour vivre pleinement (Trad. Danièle Lafarge). Editions Leduc, 2017
« Une belle vie se construit avec de belles relations. Un message de Robert Waldinger, directeur de la « Harvard study of adult development » : https://vivreetesperer.com/?p=2491
Odile Hassenforder. Sa présence dans ma vie. Parcours spirituel. Empreinte Temps présent, 2011 On trouvera sur ce blog de nombreux articles inspirés par ce livre. Une présentation : https://vivreetesperer.com/?p=2345
Trouver le mot juste pour exprimer un besoin primordial dans un monde qui nous parait se déliter, un besoin primordial qui engendre une exigence : l’habitabilité est bien ce mot, nous disent Jean-Baptiste Morizot, chercheur sur les relations entre l’humain et le monde vivant et Laurent Neyret, juriste dans le champ écologique. « Sur une terre inhabitable, aucune vie digne n’est possible. » Ainsi viennent-ils d’écrire ensemble un ‘Tracts Gallimard’, un opuscule intitulé : ‘Liberté, dignité, habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque’ (1).
« Ce livre part d’une énigme simple, presque embarrassante : pourquoi le droit à l’environnement, immense et sophistiqué, plafonne-t-il au moment où les enjeux deviennent existentiels ? La réponse est un vertige. Ce n’est pas un manque de règles. C’est un trou dans la fondation. Il manque une valeur cardinale.
À Nuremberg, face à des crimes qui dépassaient l’entendement, le droit s’est haussé à la hauteur de l’époque. Nous sommes appelés au même geste. Avant la consécration de la dignité, la déshumanisation était légale. Aujourd’hui, la destruction du monde vivant, qui rend la terre habitable, s’accomplit avec des permis d’exploitation. Le droit protège ce qu’il nomme : égalité, liberté, dignité, sécurité ; il n’a jamais nommé leur condition première – l’habitabilité. Le XXe siècle a consacré la dignité. Le XXIe siècle doit consacrer l’habitabilité… » (page de couverture).
Une valeur à reconnaitre et à protéger
Longtemps, pendant dix ans, les auteurs se sont interrogés sur l’impuissance qu’ils percevaient dans le droit environnemental. Finalement ils se sont rendus compte que la faiblesse du droit de l’environnement « ne vient pas d’abord de ce qu’il contient, mais de ce qui lui manque. Et ce manque était sous nos yeux et invisible… C’est là qu’il faut nommer une notion discrète est décisive en théorie du droit, ‘la valeur protégée’. On en connait d’évidentes : la liberté, l’égalité, la dignité. Le droit au fond ne se contente pas d’empiler des règles : il protège des valeurs. La valeur protégée, c’est la mère-norme qui permet de lire tout le système, la référence supérieure qui donne une cohérence, une résistance, une intelligibilité… » (p 5).
Les auteurs donnent des exemples de ces valeurs inspirantes : « La liberté n’est pas une abstraction décorative : elle est une force d’organisation. Elle devient le critère qui rend illégitime l’arbitraire, qui irrigue le droit public, le droit pénal, les libertés d’expression, d’aller et venir, d’association. L’égalité, n’est pas un slogan moral ; c’est une règle de structure qui interdit la hiérarchie de naissance, oblige à justifier les inégalités de traitement, fonde des pans entiers du droit social… » (p 5).
Ainsi, après des années, les auteurs ont pris conscience que le droit de l’environnement s’était constitué par sédimentation, mais qu’il lui manquait une valeur cardinale clairement identifiée, située au plus haut de la hiérarchie des normes, capable de dire en une phrase ce qui mérite protection fondamentale… Si le problème est un manque de valeur protégée, alors la question devient : quelle valeur aujourd’hui peut jouer ce rôle au niveau le plus fondamental du droit ? (p 6-7)
Le principe habitabilité.
Quelle valeur peut inspirer, fonder le droit environnemental ? Les auteurs proposent de la nommer le principe ‘habitabilité’. « Le mot habitabilité désigne une réalité que tout le monde pressent, mais que le droit n’a pas encore su nommer ». Lorsque le droit restreint une liberté, il faut pouvoir justifier cette contrainte par l’intervention d’une valeur supérieure. « Le droit restreint une liberté – celle d’exploiter son terrain comme on l’entend – au nom de quoi exactement ? « La réponse officielle – la protection de l’environnement – reste réglementaire, technique, administrative. Elle ne porte pas de poids symbolique qui permettrait de justifier une restriction de la liberté ». « La formule est simple : On ne peut porter atteinte à une valeur qu’au nom d’une autre valeur. C’est précisément ce qui manque » (p 8). En regard, « le Principe habitabilité viendrait combler ce vide : il donnerait au droit de l’environnement ce que la dignité a donné au droit des personnes – une fondation, une boussole, un nom pour ce qui mérite d’être protégé » (p 8).
« En ce sens, le principe habitabilité n’est pas qu’une proposition pour les juristes – c’est une condition pour que la transformation écologique de la société et les renoncements qu’elle exige puisse être considérés comme justes… Imaginons que notre société ait collectivement reconnu que les conditions de la vie sur Terre constituent une valeur d’importance égale à la dignité humaine. Imaginons que nous ayons nommé cette valeur : le principe Habitabilité… De même qu’on accepte de ne pas pouvoir faire n’importe quoi à un être humain parce que sa dignité est sacrée, on accepterait de ne pas pouvoir faire n’importe quoi aux milieux qui produisent les conditions de vie parce que l’habitabilité est sacrée… La reconnaissance du principe Habitabilité ne supprimerait pas les tensions – elle les rendrait intelligibles et gouvernables » (p 9).
Comment de grandes prises de conscience influent sur le cours du droit ?
Quels sont les exemples en ce sens ? Les auteurs nous en proposent un particulièrement significatif. « Au soir de la seconde guerre mondiale, face à des atrocités qui dépassaient l’entendement moral et juridique, l’époque a accompli un geste décisif : elle a consacré collectivement, dans le marbre du droit, une valeur jusque-là implicite : la dignité humaine… Le 8 août 1945, la charte instituant le tribunal de Nuremberg consacre une nouvelle catégorie de crimes : les crimes contre l’humanité. Et, avec cette invention, quelque chose devient dicible qui ne l’était pas jusqu’alors… » (p 10).
« La consécration morale et juridique de la dignité n’a pas arrêté tous les génocides. Ce que la dignité a fait après 1945, c’est rendre certaines justifications impossibles. Avant Nuremberg, il était conceptuellement possible de soutenir qu’un groupe humain ou un humain n’avaient pas de droits. Après la consécration de la dignité, cet argument est devenu juridiquement impensable… » (p 11).
Voilà une prise de conscience exemplaire. Ne faudrait-il pas la répéter dans le domaine de l’environnement en la spécifiant comme le respect de l’habitabilité ? « Imaginons un instant une société qui, après la seconde guerre mondiale, n’aurait pas consacré la dignité. Elle serait moralement aveugle, incapable de distinguer l’humain de l’inhumain. La dignité nous a rendu la vue. Rejouons le moment Nuremberg pour l’habitabilité. Aujourd’hui, nous vivons dans une cécité analogue. Ce qui dépasse l’entendement moral n’est pas seulement l’atrocité infligée à des êtres humains, c’est aussi l’atteinte portée aux conditions mêmes de la vie – l’empoisonnement généralisé des milieux, la sixième extinction avec des millions d’espèces vouées à disparaître sous notre botte, autant de formes de vie qui contribuent par leur activité interdépendante à façonner l’habitabilité pour la vie, donc pour nous. Nous sommes en train de commettre des atteintes au monde qui dépassent l’entendement moral et juridique ». Ainsi, dans l’esprit des auteurs, « l’habitabilité vise à nous faire collectivement recouvrer la vue sur l’inhumanité fondamentale de fragiliser l’habitabilité pour la vie. Elle vise à créer ainsi l’architecture normative indispensable à toute action efficace » (p 12).
Dépasser les insuffisances de la terminologie actuelle
« Environnement, c’est le mot qui a porté le droit écologique depuis cinquante ans. Mais regardez ce qu’il dit… L’environnement, c’est ce qui entoure. C’est le dehors. L’environnement est le décor autour du sujet central – une ressource à ménager, un périmètre à administrer, un poste de bilan. Ce vocabulaire dit spontanément la gestion et l’arbitrage – comme si la vie sur terre était un paramètre parmi d’autres dans l’économie générale des intérêts. Or une valeur protégée n’est pas un paramètre. C’est ce à quoi une société tient en dehors de tout calcul. La liberté n’est pas un paramètre. La dignité non plus. Les interdépendances qui fondent la vie possible ne peuvent pas l’être » (p 19).
Le mot biodiversité désigne la variété du vivant… Mais personne ne ressent dans son corps la ‘biodiversité’. Le mot ne peut pas devenir le nom de ce que nous tenons à protéger parce qu’il ne désigne pas ce à quoi nous tenons » (p 19).
« Le mot ‘nature’ veut tout dire et dit trop : la nature comme le non-humain, la nature comme l’ordre cosmique,, la nature comme l’essence des choses, la nature comme le sauvage non touché par l’homme… Mais la ‘nature’ exclut implicitement l’humain – nous observons la nature, nous retournons à la nature, nous détruisons la nature. Ce vocabulaire reconduit exactement la séparation que la crise écologique nous demande de défaire. Une valeur qui nous extériorise à nous-même ne peut pas fonder le droit dont nous avons besoin » (p 20).
« Ces trois mots, tout comme le mot ‘climat’ partagent un défaut commun : ils désignent un objet extérieur à protéger… Il nous faut un mot qui nomme une interdépendance plutôt qu’un décor… Une condition d’existence plutôt qu’un dehors à administrer… Un mot qui nomme la dépendance fondatrice, viscérale et intime de vivre sur Terre – mise en danger par l’économie de l’illimité. Ce mot existe, c’est ‘habitabilité’ ».
Interdépendance du vivant : la parabole de l’arche de Noé
Le récit biblique de l’arche de Noé peut être lu de manières différentes. Traditionnellement, on y voyait l’embarquement par Noé de représentants de différentes espèces. On prêtait moins attention au retour de la colombe lorsqu’il a signifié que la présence renouvelée du vivant permettait le retour possible.
« Au cent-cinquante-et-unième jour, lorsque les eaux se retirèrent, Noé comprit que nul habitant de l’arche – humain ou non humain – ne pourrait survivre dans le monde neuf s’ils n’en descendaient ensemble. Il vit que la colombe ne survivait pas sans les arbres… À l’aube de débarquer, Noé comprit que la vie n’était pas une collection d’espèces, mais un tissu d’interdépendances. Alors la parabole change de sens. Noé n’a pas sauvé la diversité du vivant pour la beauté de sa variété, mais parce que la diversité du vivant est ce qui sauve toute vie… Le récit n’enseigne pas la compassion pour chaque espèce séparée, mais la vérité plus profonde, que vivre, c’est toujours habiter dans le tissage des autres formes de vie » (p 26).
Les auteurs nous communiquent une leçon : « L’histoire nous revient aujourd’hui comme une vérité trop longtemps oubliée. Face à nos déluges climatiques, la seule arche possible est celle où la diversité de la vie embarque ensemble. C’est ici que la parabole devient philosophique. Elle décrit un monde où l’habitabilité est première, où l’humanité reçoit pour mission de ne pas porter atteinte aux conditions d’un monde habitable pour la vie, à chaque échelle » (p 27).
L’habitabilité humaine dépend d’une habitabilité plus vaste : celle qui est produite par la vie pour la vie
Les auteurs écartent une conception insuffisante de l’habitabilité. « La conception scientifique de l’habitabilité est une déclinaison tardive de la métaphysique de la production, de la désanimation du monde. Elle se limite à lister les conditions physico-chimiques nécessaires et suffisantes pour que la vie se développe : eau liquide, carbone, énergie, fenêtre thermique » (p 28). Cette conception est réductrice, car elle omet de considérer notre dépendance au vivant dans sa complexité et son interdépendance.
Nous sommes invités à passer de la matière désanimée à la vie réanimée. « Dans la vision désanimée, perdre des espèces, c’est, au pire, perdre des ressources ou du patrimoine – dommageable, mais non catastrophique. Dans la vision réanimée, perdre des espèces, c’est perdre des producteurs d’habitabilité… La destruction de la biodiversité est catastrophique par structure : elle détruit la capacité même de la vie à produire les conditions de la vie » (p 28).
La prise de conscience de l’interdépendance du vivant est décisive. « Dans l’éthique environnementale originelle, la question était centrée sur la valeur intrinsèque des entités séparées – espèces, individus, écosystèmes – ce qui conduit à une mise en concurrence structurelle des humains et de la nature. Le droit à l’environnement a hérité de cette grammaire : listes d’espèces menacées, zones protégées, seuils de pollution. Or, les sciences de la biologie ont mis en évidence que l’habitabilité n’est pas produite par des entités isolées mais par leurs interactions. Ce n’est pas le ver de terre seul qui produit l’habitabilité du sol, c’est le réseau d’interactions entre lui, les bactéries, les champignons mycorhiziens, les racines des plantes, la faune décomposante – unités relationnelles dont chaque fil tient par les autres. L’habitabilité est toujours relationnelle… Protéger des espèces isolées sans protéger leurs relations, c’est conserver les instruments, mais détruire l’orchestre. Le droit doit donc protéger le vivant dans ses relations… Or, c’est précisément ce qu’une valeur cardinale fait… Ce n’est pas un hasard si la mère du droit de l’environnement – la Déclaration de Rio de 1992 – s’ouvre par ces mots : ‘La Terre, foyer de l’humanité forme un tout marqué par l’interdépendance’ » (p 29).
Les auteurs poursuivent leur inventaire des étroitesses dans la manière d’envisager l’habitabilité. « Lorsqu’on évoque l’habitabilité, on tend spontanément à traduire mentalement habitabilité pour les humains. C’est là un préjugé inconscient qui révèle la manière dont les modernes tardifs ont conçu le monde : comme un décor de choses passives qui est un habitat de matière pour les humains, qu’ils doivent maintenant rendre habitable par leur propre action. Cette cosmologie implicite est erronée au regard de la vision du monde que confère l’écologie scientifique mature. Dans notre approche, ce qui est nommé et valorisé est l’habitabilité pour la vie – donc pour les humains qui sont une manifestation de la vie. Et elle est toujours produite par la vie » (p 30).
L’habitabilité est si précieuse qu’elle mérite qu’on soit ambitieux à son sujet. « Ainsi les auteurs nous disent « qu’un risque majeur serait de réduire l’habitabilité pour la vie au minimum nécessaire pour ne pas disparaître : à une logique de survie, de persistance, de non-mort… La conception que nous proposons pose une toute autre question : quelles sont les conditions pour qu’une forme de vie puisse non seulement persister, mais se déployer… C’est la différenceentre vivre et survivre… ». Ici, les auteurs se réfèrent à la pensée du médecin et philosophe Georges Canguilhem : « Le vivant ne se contente pas de subir son milieu – Il l’institue… C’est ce qu’on pourrait appeler la puissance affirmative du vivant : sa faculté de ne jamais être complètement soumis à son milieu, d’en faire quelque chose… protéger l’habitabilité, c’est donc protéger cette puissance » (p 31).
Il nous est donné quelques exemples. « Si l’habitabilité concerne cette présence de régénération et non la simple survie, alors ce qui compte n’est plus seulement les grands cycles biogéochimiques – oxygène – carbone, eau – mais l’ensemble des effets de l’activité indépendante du vivant. Y compris les plus discrets, les plus collatéraux… » (p 31).
Un bon exemple en est donné lorsqu’on considère les pollinisateurs. « Sans pollinisateurs, tous les humains ne mourraient pas de faim. Le blé, le riz, le maïs – les calories de base sont pollinisées par le vent. Certains pourraient peut-être survivre. Mais 75% des cultures vivrières dépendent des pollinisateurs pour leur rendement ou leur qualité : les fruits, les légumes, le café, le cacao, les amendes. Sans eux, on perd la diversité des nutriments qui fait la santé, la robustesse immunitaire, mais aussi les saveurs, les textures, les couleurs. On perd les cuisines du monde… C’est l’appauvrissement d’une forme de vie ou manger n’est pas seulement se nourrir, mais se renforcer, se guérir, gouter, partager, célébrer » (p 32).
L’habitabilité : une définition et un concept
C’est à partir de cette analyse que les auteurs présentent une définition et un concept de l’habitabilité.
« Faire émerger une définition. On peut ressaisir les quatre basculements accomplis : La vie produit ses conditions et non l’inverse, les relations précèdent les entités, l’habitabilité pour les humains exige l’habitabilité pour la vie, qui est plus que la simple survie. Ils sont les fondements d’une définition philosophique à portée juridique.
D’un point de vue conceptuel, l’habitabilité est la propriété d’un milieu vivant, celui d’être habitable. Elle désigne ‘la propriété de tout milieu à toute échelle spatio- temporelle dans lequel les conditions d’existence et de développement de chacune des formes de vie sont produites par l’action interdépendante de la diversité de lavie’. Cette activité a lieu en couplage avec les processus physiques et chimiques du milieu (eau, énergie, cycles, climats, sols) qui en fournissent la matière et les contraintes » (p 34).
Habitabilité : du fait au principe
« Constater que l’habitabilité est produite par l’activité du vivant ne dit pas encore qu’il faut la protéger. Le passage de ‘ce qui est’ à ‘ce qui doit être’ exige une prémisse supplémentaire, qui ne vient pas de la science mais de la normativité morale elle-même. Cette prémisse est la suivante : toute vie tient à la possibilité de vivre et de prospérer. Or, dès que cette prémisse est admise, la conclusion s’impose avec la force d’une déduction : si l’habitabilité est la condition pour que la vie puisse prospérer et si nous reconnaissons que la possibilité de prospérer est une valeur cardinale, alors ce qui produit l’habitabilité doit être protégé comme une voie cardinale.
Le principe habitabilité articule un fait à une valeur que tout agent moral reconnait comme sienne dès lors qu’il se reconnait comme vivant. La science découvre le fait ; la normativité morale fournit le prémisse ; la raison opère la déduction. Le principe habitabilité est le nom de cette déduction. Il peut se formuler en transposant ce que Paul Ricœur dit de la dignité : ‘Quelque chose est dû à l’être humain du seul fait qu’il est humain’. Dans le contexte de la crise climatique et écologique qui est le nôtre, cette formule devient : ‘Quelque chose est dû à la vie du seul fait qu’elle est la vie’. Car, de ce seul fait, elle rend le monde habitable pour toutes les formes de vie, dont les humains…
Le principe Habitabilité désigne la valeur selon laquelle le respect de ce qui produit les conditions d’habitabilité pour la vie est d’une importance cardinale » (p37).
Ce que changerait la reconnaissance du principe
Les auteurs déclinent ensuite longuement les avantages considérables de la reconnaissance de ce principe.
« Si l’habitabilité était reconnue aux différents niveaux du droit, les procès climatiques changeraient de nature. Pour les États, l’inaction climatique ne serait pas une simple manquement administratif – ce serait une atteinte à une valeur cardinale… » (p 48).
On se représente une grande avancée par une expansion progressive. « Au XXe siècle, c’est par un processus d’ensemencement progressif, à travers la diversité des mondes juridiques et des cultures que la dignité est devenue ce qu’elle est aujourd’hui, une valeur cardinale qui irrigue le droit…
C’est cette même stratégie d’ensemencement pluriel que nous appelons pour le principe habitabilité… Semer les graines d’un mouvement de reconnaissance dans la diversité des traditions juridiques, des échelles de gouvernement, et des domaines du droit de telle sorte que les acteurs du droit – juriste, juges, législateurs, diplomates, avocats, enseignants, citoyens mobilisés – puissent s’en emparer ici et ailleurs, dans des formats que nous ne pouvons aujourd’hui qu’entrevoir… » (p 48).
En regard de la lenteur que nous percevons dans la réaction vis-vis du défi écologique, ce livre vient à point pour stimuler l’intervention juridique. C’est dans cette perspective qu’il veut promouvoir le principe habitabilité. Nous retenons tout particulièrement quelques points d’appui de cette démonstration. Tout d’abord, les auteurs nous rappellent comment la reconnaissance de la dignité est advenue à travers le procès de Nuremberg en réponse aux atrocités nazies. Ils nous montrent ainsi les effets d’une prise de conscience lorsqu’elle s’installe, puis se répand. C’est ainsi que la dignité en est venue à inspirer le droit avec tant d’effets bénéfiques. Deux auteurs aux compétences complémentaires se sont alliés pour promouvoir le concept d’habitabilité à l’égal de celui de dignité. Parmi eux, Jean-Baptiste Morizot est un chercheur reconnu pour ses recherches originales sur les relations entre l’humain et le monde vivant.
Cet opuscule nous instruit sur la dynamique de la vie et l’interdépendance du vivant. Les humains s’inscrivent dans ce mouvement. Cette vision débouche sur une reconnaissance des conditions pour permettre ce processus dans sa plénitude : « L’habitabilité humaine, c’est l’effet pour nous d’une habitabilité plus vaste, celle qui est produite pour la vie » (p 30). « Le principe habitabilité peut se formuler dans sa forme la plus lapidaire en transposant ce que dit Paul Ricœur de la dignité : ‘Quelque chose est dû à l’être humain du seul fait qu’il est humain’. Dans le contexte de la crise écologique et climatique qui est le nôtre, cette formule devient : ‘Quelque chose est dû à la vie du seul fait qu’elle est la vie’. Car, de ce fait, elle rend le monde habitable pour toutes les formes de vie dont les humains. Ce qui lui est dû de la part des humains, c’est donc la protection de sa capacité native et insubstituable à produire l’habitabilité » (p 37). Voici une avancée qui mérite d’être partagée.
J H
1 Baptiste Morizot. Laurent Neyret. Liberté, dignité, habitabilité. Donner au siècle la valeur qui lui manque. Tracts Gallimard, 2026
Sa présidence achevée, Barack Obama poursuit son engagement politique sous une autre forme. Ainsi, le 25 mai 2017, a-t-il répondu à l’invitation du Kirchentag, un grand rassemblement socio-religieux et socio-culturel organisé, tous les deux ans, à l’instigation de l’Eglise protestante allemande (1), cette année en rapport avec le 500 ème anniversaire du commencement de la Réforme sous l’impulsion de Martin Luther.
Très populaire en Allemagne, Barack Obama a été accueilli par une foule enthousiaste où les jeunes étaient très nombreux. Il s’est exprimé de pair avec Angela Merkel. Après l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis et tout ce que cela représente de régression politique et sociale, Barack Obama avait prononcé à Athènes un remarquable discours sur le sens de la démocratie (2), puis il avait rencontré à Berlin Angela Markel, une partenaire politique estimée comme si il voulait l’encourager à assurer la défense des valeurs démocratiques dans un monde perturbé par une vague de peur et d’enfermement. Le revoilà donc à Berlin ce mois de mai dans une Europe affermie dans son existence démocratique par l’élection présidentielle d’Emmanuel Macron (4) auquel Barack Obama avait fait part de son soutien.
Lors de ses déplacements comme président des Etats-Unis dans les grands ensembles continentaux (Asie, Amérique latine, Afrique….), Barack Obama s’adressait aux jeunes leaders de ces ensembles pour les encourager dans leur action pour le développement et la démocratie dans une ambiance simple et conviviale. On pouvait y apprécier une attitude quasi fraternelle (3). Aujourd’hui, à partir de son expérience politique, il veut poursuivre ces échanges pour encourager une jeune génération à prendre ses responsabilités. Lors de la rencontre au Kirchentag, il a rappelé son engagement à cette jeune génération particulièrement présente dans ce rassemblement.
Dans une vision chrétienne caractérisée par une tonalité d’espérance et d’ouverture (5), dans une analyse des problèmes d’un monde dont il connaît bien le fonctionnement, Barack Obama nous permet de mieux nous situer à l’échelle des grandes questions qui nous concernent tous aujourd’hui. Une vidéo nous rapporte son intervention en dialogue avec Angela Merkel et ses interlocuteurs allemands dans une ambiance chaleureuse qui se marque sur les visages des participants (6). Nous présentons ici des extraits de cette intervention.
Un idéal à partager
Barack Obama rappelle que sa vie publique a commencé en travaillant avec les églises dans les quartiers pauvres de Chicago. « Lorsqu’on veut créer un monde meilleur, cela requiert de regarder vers un but et d’avancer avec foi (sense of purpose and sense of faith). Nous avons besoin de croire que nous pouvons entrer en relation avec les gens avec de la gentillesse et de la tolérance et que nous pouvons gérer les différences entre les nations, entre les religions. Nous trouvons une unité dans la croyance en Dieu. Ce sont ces convictions qui m’ont porté dans mon travail et dans ma vie et je suis très encouragé en voyant autant de jeunes aujourd’hui ».
La jeune génération est une force montante. « A une époque où le monde est un lieu très compliqué, où nous sommes bouleversé par une violence terrible, telle qu’elle vient de se manifester à Manchester, nous savons que le terrorisme est un grand danger, car il y a des gens qui veulent faire du mal aux autres simplement parce qu’ils sont différents d’eux. Mais cette époque est aussi une période de grande opportunité. Maintenant que je ne suis plus président, mais néanmoins en situation d’influence, je pense être en capacité d’aider de plus en plus de jeunes à faire face à ces défis. Je veux encourager une nouvelle génération dans l’exercice d’un leadership de manière à marginaliser ceux qui veulent nous diviser et à rassembler de plus en plus de gens pour réaliser un bien commun.
Une tâche à poursuivre.
Pendant huit ans, Barack Obama a été président des Etats-Unis. Comment a-t-il exercé son action dans cette haute fonction ? « Je suis très fier du travail que j’ai effectué en étant président. Quand vous entrez dans la vie publique, vous devez reconnaître que vous ne réaliserez jamais 100% de ce que vous souhaiteriez. Ce que vous devez essayer de faire, c’est travailler avec d’autres qui partagent les mêmes valeurs, la même vision, pour essayer de rendre les choses meilleures en sachant que vous n’atteindrez pas la perfection ». Barack Obama cite en exemple la réforme de l’accès aus soins médicaux (« Obamacare »). 20 millions de personnes nouvelles ont bénéficié de cette réforme, mais nous n’avons pas réussi à couvrir 100% de la population et aujourd’hui. Après mon départ, la réforme est remise en question ».
Le progrès se réalise pas à pas, avec parfois des reculs provisoires. Au delà du court terme, il faut voir à plus long terme . Il y a des étapes. Barack Obama estime qu’après avoir accompli sa tâche, avec ses imperfections, il est bon de passer la relève à une génération plus jeune. « Chaque génération a une contribution à apporter. En considérant ce qui est arrivé pendant ma vie, malgré toutes les tragédies actuelles, le monde n’a jamais été plus riche, en meilleure santé, mieux éduqué. Les jeunes aujourd’hui ont accès à une information et à des opportunités qui étaient inconnues à l’époque où je suis né. Mais la poursuite du progrès dépend de la jeune génération. Je me donne pour but de l’aider ».
Quel ordre international ?
L’ordre international est à un tournant. C’est un moment important pour la communauté internationale. Je suis né en 1961. A l’époque, Berlin était divisé. Nous venions tout juste de sortir d’une guerre dévastatrice. Les dictatures régnaient dans une grande partie du monde. Certains pays commençaient seulement à sortir du colonialisme. L’apartheid prévalait en Afrique du Sud. Pourtant, à cause d’un ensemble d’idéaux et de principes : le règne du droit, la dignité de l’individu, la liberté de religion, la liberté de la presse, une économie libérale basée sur le marché, à cause de ces principes qui ont prévalu en Europe et aux Etats-Unis et dans d’autres pays qui se sont joint à eux en ce sens, nous avons vu un progrès incroyable. En Europe, il n’y a jamais eu plus grande prospérité et plus grande paix que dans ces trois ou quatre dernières décennies. C’est une remarquable réalisation. Et parfois les jeunes la considèrent comme allant de soi. Mais aujourd’hui, nous devons reconnaître qu’à cause de la mondialisation et de la technologie, et de la disruption que cela entraine, à cause des inégalités qui existent entre les nations et à l’intérieur des pays, à cause de l’inquiétude en lien avec le rétrécissement du monde à l’ère de la communication internet, à cause de la crise des réfugiés, cet ordre international qui a été créé et existe aujourd’hui, devrait changer, être remis à jour, être renouvelé, parce que nous sommes confrontés aujourd’hui à un récit concurrent empreint de peur, de xénophobie, de nationalisme, d’intolérance, de tendances anti-démocratiques. Comme citoyen des Etats-Unis et membre de la communauté mondiale, je pense qu’il est très important que nous soutenions les valeurs et les idéaux qui sont les meilleurs et que nous repoussions les tendances qui violent les droits humains, suppriment la démocratie ou réduisent la liberté de conscience et la liberté religieuse. C’est une bataille significative que nous devons mener et elle n’est pas toujours facile ». Barack Obama cite alors l’exemple de la Syrie avec toute la désolation qui règne dans ce pays. On ne peut se désintéresser de ce qui arrive dans une autre partie du monde. « Nous devons reconnaître que ce qui arrive dans une autre partie du monde ou dans des pays isolés, que ce soit en Afrique, en Asie, en Amérique latine, a un impact sur nous et que nous sommes appelés à nous engager pour aider ces pays à trouver la paix et la prospérité. Comme président des Etats-Unis, j’ai fait de mon mieux même si je n’ai pas toujours eu les outils pour le faire. Mais du moins j’ai essayé. Et lorsque nous persévérons, il peut arriver dans ces situations ce que le président Abraham Lincoln a évoqué : « Les anges les meilleurs de notre nature peuvent s’éveiller »
Comment aider les réfugiés ?
L’Allemagne a été confronté récemment à un afflux de réfugiés et ce problème a été affronté avec beaucoup de courage par la chancelière Angela Merkel. Barack Obama a donc été interrogé sur cette question. « En fonction de la géographie, de la présence des océans, nous n’avons pas eu un aussi grand nombre de réfugiés venant de Syrie ou d’Afghanistan. Mais il y a aux Etats-Unis, une immigration importante venant du Mexique et, plus récemment, d’Amérique centrale et d’Amérique latine. Et comme président des Etats-Unis, j’ai été confronté à ce problème.
Aux yeux de Dieu, un enfant, de l’autre côté de la frontière, est aussi digne d’amour et de compassion que mon propre enfant. Nous ne pouvons les distinguer en terme de valeur et de dignité, et tous méritent amour, abri, éducation et opportunité . Mais lorsque nous sommes à la tête de grands états nationaux et que nous avons une responsabilité vis à vis de nos citoyens et des gens à l’intérieur de nos frontières, alors le travail du gouvernement est d’exprimer humanité, compassion et solidarité avec ceux qui sont dans le besoin, mais aussi de reconnaître que nous devons agir dans le cadre de contraintes légales, de contraintes institutionnelles et des obligations vis à vis des citoyens des pays que nous servons. Et ce n’est pas toujours facile. Un moyen de faire du meilleur travail est de créer plus d’opportunité pour les gens dans leur propre pays. C’est donc un défi de faire comprendre à nos concitoyens que lorsque nous suscitons du développement en Afrique, ou que nous sommes impliqués dans une résolution de conflits ou dans des endroits où il y a une guerre, lorsque nous faisons des investissements pour faire face au changement climatique et aux problèmes que ce changement entraîne pour les agriculteurs, nous ne faisons pas tout cela simplement par charité, parce que c’est une bonne chose d’agir avec gentillesse, mais aussi parce que si il y a une disruption dans ces pays, si il y a un conflit, si il y a une mauvaise gouvernance, si il y a une guerre, si il y a de la pauvreté, alors dans ce nouveau monde où nous vivons, nous ne pouvons pas nous isoler, nous cacher derrière un mur. Il est très important pour nous de voir que ces investissements contribuent à notre propre bien être et sécurité.
Les religions et la vie politique
Quel rapport entre les religions et la vie politique ? Barack Obama s’exprime à partir de l’exemple américain. « Les Etats-Unis sont un pays très religieux et je pense que c’est une grande source de force. Mais, pour une part, historiquement, ce dynamisme est lié à la séparation entre l’Etat et l’Eglise qui a été envisagée comme une protection des communautés de foi pour qu’elles puissent pratiquer librement ». Comment le rapport entre religions et vie politique peut-il s’exercer au mieux ? « Nous avons besoin de reconnaître que, dans toute démocratie, il y a des gens engagés dans des religions très différentes. Et la démocratie requiert des compromis. Quand nous évoquons la foi religieuse, par définition, il y a certains points où nous ne faisons pas de compromis. Et je pense que nous faisons parfois fausse route en introduisant ce refus de compromis dans le processus politique ».
Barack Obama appelle au respect et à la gestion de la diversité. « Si nous sommes probablement une nation chrétienne, nous sommes aussi une nation musulmane, une nation hindoue, une nation juive et une nation de non croyants. Mais nous pouvons trouver des conceptions et des principes moraux qui nous relient ensemble et nous rencontrer sur ce consensus qui nous permet de progresser ensemble.
Même dans notre propre famille religieuse, il y a certains points où nous pouvons être en désaccord. Parfois cela peut nous troubler. Personnellement, dans ma propre foi, je pense qu’il est utile d’accepter un petit bout de doute. Nous croyons en des réalités qui ne sont pas visibles et, en conséquence, j’essaie d’être humble. Je ne prétend pas que Dieu parle exclusivement à travers moi. J’assume que Dieu partage de la sagesse dans tous les gens. Si je suis convaincu que j’ai toujours raison, la conclusion logique se traduit parfois en une grande cruauté et une grande violence. Dans un monde pluraliste, dans un monde où il y a des gens différents venant de diverses traditions religieuses, cherchons à réaliser que nous sommes, les uns et les autres, partie de la vérité ».
La foi : une motivation
« Je pense aux défis auxquels nous devons faire. Si notre réponse n’est pas parfaite et s’élabore à travers l’action et la réflexion, elle est motivée par notre foi et les valeurs et les idéaux qui sont les plus importants pour nous. Nous devrions être prêts à risquer quelque chose pour la cause à laquelle nous tenons. Nous devrions être prêts à contester une pratique traditionnelle. Aux Etats-Unis, ce sont des gens de foi qui, les premiers, ont parlé contre l’esclavage. Cela appelait une juste colère contre une institution qui semblait ressortir de l’ordre naturel. C’était un mouvement radical qui a élevé la conscience du peuple et qui a conduit une longue marche vers la liberté. Ainsi nous sommes appelé à agir selon ce que nous croyons vrai et juste. Lorsque nous agissons ainsi, ma seule suggestion, c’est de nous rappeler que Dieu ne parle pas seulement à nous. Pour moi, la force de notre foi trouve sa confirmation lorsque nous acceptons de nous engager avec des gens ayant des vues différentes et d’être prêts à les écouter et à les considérer ». L’avancée peut prendre du temps. L’important, c’est de persévérer même quand c’est difficile.
Les grandes questions
Quelles sont les grandes questions qui concernent la politique internationale, Barack Obama énonce deux questions. La première est relative au développement. La seconde concerne les budgets militaires.
« L’écart croissant entre les opportunités, les inégalités de plus en plus grandes entre les nations et à l’intérieur des nations, voilà une des questions majeures que cette génération et les prochaines générations auront à affronter. Le volume de richesse, d’opportunité et de consommation qui existe au sommet, en comparaison avec les besoins énormes qui existent dans le monde, est une situation que je trouve insupportable.
Il y a assez pour nourrir chacun, pour loger et vêtir chacun, pour éduquer chacun si nous sommes capables de mettre en route un processus social qui reflète nos valeurs. Ce n’est pas facile à faire. Ce n’est pas simplement faire un chèque et envoyer de l’argent. C’est créer une société qui parvienne à se suffire à elle-même et manifeste de la détermination et de la dignité. C’est pourquoi quand nous examinons un budget pour une aide au développement, nous nous centrons sur la manière non pas de donner simplement du poisson, mais d’apprendre à le pêcher. Nous voulons aussi nous assurer que la gouvernance cherche à promouvoir les intérêts de gens à la base. Cependant, on doit se rendre compte des énormes progrès qui ont été réalisés, même dans la durée limitée de mon existence. Juste dans les dernières décennies, il y a eu des centaines de millions de gens qui sont sortis de l’extrême pauvreté, en Chine, en Inde, dans certaines parties de l’Afrique. Il y a beaucoup à faire, mais il encourageant de voir tout ce qui a été déjà fait ».
Il y a une autre grande question. Elle concerne les budgetsmilitaires. « Ce que j’aurais aimé voir, par exemple, c’est l’ultime élimination des armes nucléaires de cette planète. Absolument ! Un moment, nous sommes parvenus quelque peu à réduire les armements nucléaires russes et américains. Cependant, de la même façon qu’il a fallu du temps pour sortir des gens de la pauvreté, réduire le besoin de budgets militaires demandera un effort long et persévérant. Il est vrai que nous vivons dans un monde dangereux ». Barack Obama cite l’exemple de l’Afrique où les Etats-Unis sont appelés à intervenir pour rétablir la paix et assurer la sécurité des organisations humanitaires. Il montre aussi combien les conflits militaires sont souvent en rapport avec des problèmes de développement. Ainsi, « notre budget national de sécurité ne devrait pas être conçu uniquement en terme d’armements, mais aussi en terme de développement, en terme de diplomatie, en terme de soutien à l’éducation des filles et des paysans ».
A un carrefour de l’histoire
A ce moment de l’histoire, l’Occident semble traversé par deux tendances adverses. D’un côté, animée par le rêve d’une grandeur passée, inquiète par rapport aux changements économiques, sociaux , culturels, une tendance qui préconise un retour en arrière, un repli sur soi, le renvoi des migrants, un rejet de la solidarité internationale. En regard, un mouvement engagé de longue date, mais qui aujourd’hui prend de l’ampleur : une coopération internationale croissante tant économique que sociale et culturelle, la prise de conscience d’une unité du monde dans la construction d’une civilisation nouvelle attentive aux droits humains, une solidarité accrue face à des menaces internes et externes comme le maintien ou la progression des inégalités ou le réchauffement climatique. Si la description de ces deux tendances opposées est quelque peu sommaire, voire caricaturale, il y a là néanmoins le cadre d’une forte tension marquée en 2016 par des succès importants remportés par la tendance régressive au cœur même de l’Occident : la victoire du Brexit en Grande-Bretagne, l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis.
Pendant ses deux mandats présidentiels, Barack Obama a conduit les Etats-Unis dans la voie de l’ouverture, de la solidarité internationale, du respect des minorités, d’une progression d’un mieux être social, du progrès écologique. Il a mené cette lutte dans un esprit de respect vis à vis des personnes, une attitude empathique et chaleureuse induisant un consensus. Dans cette tâche difficile, il a été porté par une inspiration chrétienne ouverte. Sa présence au Kirchentag en mai 2017 nous paraît ainsi particulièrement significative. Barack Obama exprime le mouvement pour un monde plus solidaire et plus respectueux des personnes, un mouvement tourné vers l’avenir et non vers le passé. Il s’adresse tout particulièrement à la jeune génération qui est en train de grandir sur les différents continents.
Quelques jours auparavant, l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République Française témoignait de la victoire d’une tendance « progressiste » qui marquait une inflexion majeure dans la conjoncture internationale en marquant un coup d’arrêt par rapport à la tendance préconisant le repli, le rejet, le dissociation. Ainsi, Barack Obama a pu intervenir dans un contexte où, à nouveau, on pouvait entrevoir un horizon d’ouverture. Au cœur de l’Europe, à Berlin, ce dialogue a témoigné d’une espérance qui, dans le contexte du Kirchentag, s’exprimait dans une ambiance de fraternité chrétienne. Barack Obama nous aide ici à voir quels sont actuellement les grands enjeux politiques et de quelle manière on peut les aborder. Il nous permet de dépasser nos ressentis immédiats pour nous situer dans la durée. Le processus démocratique nous permet d’avancer vers de meilleures solutions, mais il inclut aussi des reculs. Barack Obama nous appelle à un engagement patient et persévérant. Nous partageons ici ce que nous percevons à travers la vidéo de cette rencontre : une conviction, une pensée ouverte et prospective, une convivialité fraternelle.
J H
(1) Présentation du Kirchentag sur « Free Wikipedia » : « le « Deutscher Evangelischer Kirchentag » est une assemblée de membres laïcs de l’Eglise Evangélique allemande qui organise un rassemblement biaannuel concernant la foi, la culture et la politique ».
Du 24 au 28 mai 2017, le Kirchentag a célébré le 500è anniversaire de la Réforme dans une grande manifestation « joyeuse, diverse et multiculturelle » (« Réforme »). Un compte-rendu sur le site du Centre d’information sur l’Allemagne : http://www.allemagne.diplo.de/Vertretung/frankreich-dz/fr/__pr/nq/2017-05/2017-05-30-kirchentag-protestant-pm.html?archive=4908386 L’hebdomadaire « Réforme » (1er juin 2017) a consacré une double page (p 4-5) à cet événement marquant qui, à travers une forte participation jeune et internationale, témoigne de la vitalité d’une foi chrétienne au sein du monde d’aujourd’hui. Dans un article intitulé « La foi visible », Jean-Paul Willaime écrit ainsi : « Le fait que deux éminentes personnalités politiques protestantes : l’ancien président des Etats-Unis, Barack Obama et la chancelière Angela Merkel aient accepté de discuter de démocratie et d’engagement à Berlin au 36è Kirchentag… constitue incontestablement un événement »
(3) Lors de ses déplacements internationaux, Barack Obama s’adresse fréquemment aux « leaders » des régions visitées dans des rencontres caractérisées par un dialogue dynamique et convivial. Deux exemples : Asie du Sud Est : https://www.youtube.com/watch?v=j3GuzhWdiiI
(6) Barack Obama and Angela Merkel speak at Kirchentag in Berlin. Vidéo principalement à partir de laquelle nous avons travaillé pour présenter des extraits adaptés en français. Nous renvoyons à cette vidéo qui apporte non seulement la parole dans son extension, mais aussi l’expression des participants à travers leurs visages.