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Comment entendre les principes de la vie cosmique pour entrer en harmonie

Diversité, essence et communion

Temoins présente un article de soeur Joan BrownSelon Sœur Joan Brown

 Nous vivons dans un univers en évolution, dans un monde vivant. Avons-nous conscience d’en faire partie ou bien nous en détachons-nous pour le dominer, pour nous replier sur nous ou pour nous en évader ? Si nous entendons les principes de la vie cosmique, les lois de la vie, alors nous participerons à la vie qui nous est donnée et nous pourrons vivre en harmonie. Comment comprendre le rapport entre diversité et unité ? Comment participer au grand mouvement d’interconnexion et de reliance  constamment à l’œuvre ? Comprendre le monde, c’est nous comprendre nous-mêmes. Nous comprendre, c’est comprendre le monde et y participer. C’est une vision où s’allie la science et la spiritualité.

Aujourd’hui, les menaces qui mettent en danger les équilibres du vivant sur notre planète engendrent une prise de conscience écologique. Cette prise de conscience n’appelle pas seulement une transformation majeure de la vie économique, un changement de la production et de la consommation, mais aussi, dans le même mouvement, une transformation de notre genre de vie (1). Et donc, ce qui nous est demandé, c’est une nouvelle manière d’envisager la vie dans son essence même.

Dans l’Occident chrétien, à partir de la renaissance, en phase avec une certaine conception de Dieu, la nature a été soumise à une gouvernance autoritaire (2). Si, dans le même temps, le matérialisme s’est répandu, face à ces errements, à la fin du XXè siècle, des théologiens se sont dressés et nous ont proposé une nouvelle vision de Dieu et du monde. Ainsi, en 1985, Jürgen Moltmann, déjà reconnu comme le théologien de l’espérance, publie un livre : « Dieu dans la création » , qui porte déjà comme sous-titre, « Traité écologique de la création ». (3). Aux Etats-Unis, Thomas Berry (4), prêtre catholique engagé dans une intime compréhension des grandes cultures religieuses, de la Chine et l’Inde jusqu’aux traditions des peuples premiers, disciple de la pensée de Teilhard de Chardin, s’affirme comme un chercheur passionné à l’étude de la terre, comme un « écothéologien ». Un peu plus tard, en 2015, paraît « Laudato Si’ », la lettre encyclique du Pape François sur la sauvegarde de la maison commune (5).

La sœur franciscaine, Joan Brown (6), participe à l’inspiration de Thomas Berry et collabore avec Richard Rohr, fondateur et responsable du « Center for action and contemplation » à Albuquerque (New Mexico) (7). Elle participe à des mouvements alliant écologie et spiritualité comme les « sœurs de la terre » (« Sisters of earth ») (8). Dans l’Etat américain du Nouveau Mexique, elle anime et dirige un centre écologique et interconfessionnel : « New Mexico Interfaith Power and Light » (9). Le centre appuie les églises engagées dans la transformation écologique et participe à des actions environnementales. Dans le cadre d’un cycle de méditations : « Unité et diversité » publié du 2 au 8 juin dans le cadre des méditations quotidiennes diffusées par le « Center for action and contemplation », Joan Brown a écrit une contribution : « Diversité, essence et communion » (10).

Diversité, essence et communion

« Nous tous qui vivons, respirons et marchons sur cette Mère Terre, magnifique et sainte, nous tous, sommes appelés à comprendre les principes inhérents à l’énergie interdépendante et dynamique qui vibre dans chaque élément de la vie ».

Joan Brown distingue en effet trois mouvements qui ont émergé dès la première apparition de la vie, il y a 13,8 milliards d’années.

Ces mouvements, ces énergies, ces principes sont :

« la différenciation ou la diversité

La subjectivité, l’intériorité ou l’essence

La communion, la communauté et l’interconnexion ».

« Comprendre ces principes d’action est essentiel dans les temps critiques où  nous vivons, là où la diversité engendre des conflits, où la vie se déroule à un niveau souvent superficiel et où l’individualisme est rampant ». Ainsi, Joan Brown nous décrit ses principes d’action.

D’abord, chacun de nous – chaque être humain, chaque goutte d’eau, chaque molécule, chaque oiseau, chaque grain de sable, chaque montagne –  est distinct ou différent. Chacun, chacune est une manifestation distincte de l’énergie du Divin Amour. L’univers prospère et ne peut exister sans cette diversité. Ces différences même que nous évitons ou même détruisons, sont nécessaires à la vie  pour qu’elle se poursuive dans une multitude de formes magnifiques.

Joan Brown exprime ensuite un second principe cosmique, « plus facilement accessible aux gens de toute tradition religieuse ». Ce principe, c’est « l’intériorité ou l’essence ». Chaque créature est sainte. Chaque brin d’herbe, chaque sauterelle, chaque enfant est saint. La dégradation écologique, le racisme, la discrimination, la haine, le manque d’intérêt pour œuvrer en faveur de la justice et de l’amour, tout cela évoque un manque de respect, une incapacité d’honorer ce qui se tient devant moi… Pour aider les gens à gérer le changement climatique et à s’y adapter, ce qui est le sujet le plus critique de notre époque, je crois que nous devons nous mettre en contact avec l’essence sacrée de chaque chose qui existe, de chaque existence.

Le troisième principe cosmique est assez évident. « La communion ou la communauté est intimement liée à  la diversité/différenciation et à l’intériorité/essence. Joan Brown évoque une citation attribuée à un moine bouddhiste, Thich Nhat Hanh : «  Nous sommes ici pour nous éveiller, sortir de l’illusion de la séparation ». « La force gravitationnelle de l’amour entraine chaque être vivant et chaque chose à entrer en relation et en communion ».

Nous avons besoin d’une prise de conscience. « Si nous ne pouvons pas aimer notre prochain comme nous-même, c’est parce que nous ne nous représentons pas notre prochain comme nous-même », écrit Béatrice Bruteau, elle aussi « écospirituelle ». « Si nous sommes incapables de voir que nous sommes en communion avec l’autre, nous ne réaliserons pas que ce que nous faisons à nous-même, nous le faisons à l’autre et à la terre. De même, nous ne réalisons pas qu’en fin de compte, notre manque de compréhension se retourne contre nous en violence, que ce soit la peur des autres races et de la diversité ou la destruction de la terre parce que nous voyons le monde naturel comme un objet plutôt que comme un sujet avec une intériorité ».

C’est un appel à voir plus profond , plus grand. « Nous sommes appelé à être plus grand que ce que nous pouvons imaginer être en ce moment. Les principes cosmiques sont une nouvelle manière de comprendre, de voir et d’agir dans un monde qui parait déchiré par une mécompréhension de la beauté de la diversité, de la sainteté de l’essence et de la force évolutionnaire de la communion ».

 Nous ne attarderons pas sur l’arrière plan dans lequel nous voyons cette réflexion : la création en marche « souffrant des douleurs de l’enfantement »  (Rom 8.22) et la dynamique victorieuse de la libération divine en Christ ressuscité. Comme l’écrit Jürgen Moltmann, « le Christ ressuscité est le Christ cosmique. Il est présent en toutes choses. Finalement, il est aussi celui qui vient et qui remplira le ciel et le terre de sa justice ».

La nouvelle spiritualité de la terre éveille une « humilité cosmique ». Elle suscite également un amour cosmique tel que le staretz Sosima l’exprime dans le roman de Dostoevski : « les frères Karamazov » : « Aime toute la création, l’ensemble et chaque petit grain de sable. Aime les animaux, les plantes, chaque petite chose. Si tu aimes chaque petite chose, alors le mystère de Dieu en elle, te sera révélé. Une fois qu’il t’est révélé, alors tu le percevras de plus en plus chaque jour. Et, à la fin, tu aimeras l’univers entier d’un amour sans limites » (11)

Dans ce contexte, combien le regard de Joan Brown nous éclaire et nous apporte une manière nouvelle, une manière constructive de comprendre, de voir et d’agir dans ce monde.

J H

  1. « Vers une économie symbiotique » : http://vivreetesperer.com/vers-une-economie-symbiotique/
  2. « Vivre en harmonie avec la nature » : http://vivreetesperer.com/vivre-en-harmonie-avec-la-nature/
  3. Jürgen Moltmann. Dieu dans la création. Traité écologique de la création. Cerf, 1988 Voir aussi : « Dieu dans la création » : https://lire-moltmann.com/dieu-dans-la-creation/
  4. Vie et œuvre de Thomas Berry : https://en.wikipedia.org/wiki/Thomas_Berry http://encyclopedie.homovivens.org/documents/thomas_berry
  5. « Convergences théologiques : Jean Bastaire, Jürgen Moltmann, Pape François et Edgar Morin » : http://vivreetesperer.com/convergences-ecologiques-jean-bastaire-jurgen-moltmann-pape-francois-et-edgar-morin/
  6. Sister Joan Brown : https://www.globalsistersreport.org/authors/joan-brown
  7. Center for action and contemplation : https://cac.org/about-cac/
  8. Sisters of the earth : https://www.sisters-of-earth.net
  9. New Mexico Interfaith Power and Light : https://www.nm-ipl.org
  10. « Diversity, Essence and communion » : https://cac.org/diversity-essence-and-communion-2019-06-07/
  11. Jürgen Moltmann. The living God and the fullness of life.World council of churches, 2016 « In the fellowship of the earth » p 80-85 http://vivreetesperer.com/le-dieu-vivant-et-la-plenitude-de-vie-2/

 

Voir aussi sur ce blog :

La danse divine (The Divine Dance) par Richard Rohr :  http://vivreetesperer.com/la-danse-divine-the-divine-dance-par-richard-rohr/

Face à la violence, l’entraide, puissance de vie dans la et dans l’humanité : http://vivreetesperer.com/face-a-la-violence-lentraide-puissance-de-vie-dans-la-nature-et-dans-lhumanite/

L’homme, la nature et Dieu. Tous interconnectés dans une communauté de la création : http://vivreetesperer.com/lhomme-la-nature-et-dieu/

Aux couleurs du printemps avec les sites Flickr

Photo-de--johnshlau-Hong-kong
Photo de hitohira

« La nature porte toujours les couleurs de l’esprit »
Ralph Waldo Emerson

Les sites de photo regroupés dans le réseau Flickr (1) nous offre une multitude de merveilles pour réjouir nos yeux et nourrir notre esprit. C’est comme un grand jardin où nous pouvons nous promener. Et nous pouvons y découvrir les beaux paysages de ce vaste monde.

En phase avec telle ou telle image, notre regard s’y arrête et nous admirons. C’est le temps de l’admiration. C’est le temps du regard.

Bertrand Vergely, philosophe et théologien, nous en parle. : « Comme son étymologie l’indique, « admirer veut dire : « mirer avec », autrement dit tourner son regard afin de regarder » (2a). Aimer regarder, apprendre à regarder, c’est abandonner les choses futiles. C’est aller à l’essentiel .  C’est savoir reconnaître la beauté.  Ce peut être une impression forte : « Devant l’œuvre belle, nous naissons à la plénitude sans qu’il soit possible de dire autre chose », nous rapporte Marie-Magdeleine Davy de la pensée de Simone Weil (3). Bertrand Vergely nous parle ainsi  de la beauté du monde : « Beauté du monde. Les anciens voyaient la nature comme « Logos ». L’émerveillement nous fait remonter à cette intention première, source de toute vitalité. On ne vit pas dans un univers vide et mort, on vit parce que l’univers est saisissant » (2b) . Ainsi, ces images de la nature porte un renouveau. Comme nous le dit Paula W, en citant Emerson, à propos de l’une de ces photos : « La nature porte toujours les couleurs de l’esprit ».  Avec reconnaissance pour tous ceux qui prennent ces photos ou participent en les commentant ou les partageant, goûtons la beauté de la nature au printemps

J H

Pour découvrir l’œuvre de chaque auteur, merci de cliquer sur les images.

  1. Présentation du réseau Flickr sur Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Flickr
  2. Bertrand Vergely. Retour à l’émerveillement. Albin Michel, 2010 (espaces libres) 2a p 201  2b p 10
  3. Marie-Magdeleine Davy. Simone Weil, 1956

 

Aux couleurs du printemps

 

« Wallflower »  
« Nature always wear the colors of the spirit » Ralph Rando Emerson  « Le nature porte toujours les couleurs de l’esprit »
Photo de Paula W  Angleterre 25 avril 2019

Wallflower - Paula W

 

« Everything you can imagine is real » Pablo Picasso
Une tulipe. « Tout ce que vous pouvez imaginer est réel »
Photo de johnshlau  Hong kong 15 mars 2019

Photo-de--johnshlau-Hong-kong

 

« Belle et douce glycine »
Photo de josettegoyer  17 avril 2019

Photo-de-josettegoyer

 

« El viejo olivo »  Le vieil olivier
Photo de gloria castro  Province de Valencia Espagne 3 avril 2019

Photo-de-gloria-castro

 

« New life »  Vie nouvelle
Photo de Sandra Bartocha  Postdam Allemagne 3 avril 2019

Photo-de-Sandra-Bartocha

 

« Don’t worry Be happy »   Ne vous inquiétez pas  Soyez heureux
Photo de hitohira  6 avril 2019
https://www.flickr.com/photos/tanioto/

Photo de hitohira

 

« Delicious color tulip » Couleur délicieuse de la tulipe
Photo de Tomo M  21 avril 2019

Photo-de-Tomo-M

 

Voir aussi sur ce blog :

« Un regard lumineux dans un pays lumineux »
(le site Flickr de Gloria Castro)
http://vivreetesperer.com/un-regard-lumineux-dans-un-pays-lumineux/

« Le jardin de Paula »
(le site Flickr de Paula W)
http://vivreetesperer.com/le-jardin-de-paula/

« Effets de lumière dans une campagne bocagère »
(Le site Flickr de Julie Falk)
http://vivreetesperer.com/effets-de-lumiere-dans-une-campagne-bocagere/

Jean Jaurès : mystique et politique d’un combattant républicain, selon Eric Vinson et Sophie Viguier-Vinson

Jean Jaurès le prophète - Albin MichelUne vision spirituelle, dans et pour le monde

A certains moments dans l’histoire, de grandes personnalités émergent. Elles portent une cause et vivent un idéal. Ce fut le cas de Mandela et de Gandhi (1). En France, ce fut le cas de Jean Jaurès. Eric Vinson et Sophie Viguier-Vinson ont écrit à leur sujet. Et nous revenons ici sur un de leurs livres : «  Jaurès le prophète. Mystique et politique d’un combattant républicain » (2). « Tout le monde croit connaître Jean Jaurès, icône républicaine qui demeure encore dans les mémoires, cent ans après sa mort (en 1914), le père du socialisme français, le fondateur de « l’Humanité », l’historien de la Révolution Française, l’inlassable combattant dreyfusard, le champion parlementaire de la séparation des Eglises et de l’Etat, le pacifiste assassiné à la veille de la Grande Guerre (3).  Mais d’où lui venait ce souffle qui l’habitait, quel était le fondement de son élan humaniste et en quoi croyait-il ? » (2a). Eric et Sophie Vinson décrivent et analysent ici la pensée philosophique, métaphysique de Jean Jaurès dans le contexte de son époque.

Voilà une recherche qui nous concerne. A certains moments de l’histoire, dans telle conjoncture, l’accès à une inspiration religieuse peut être entravé parce que l’institution correspondante s’enferme, s’éloigne de la vie, adopte une posture dominatrice . Au XIXè siècle, l’Eglise catholique s’érigea en pouvoir hostile aux acquis de la Révolution Française. Ce fut « la guerre des deux France ». Mais alors comment le christianisme pouvait-il être vécu, lui, qui, en France, avait été associé, pour une part importante, au catholicisme ? Comment l’inspiration évangélique allait elle contribuer à irriguer la société française ? Lorsque l’eau vive se heurte à un barrage, elle prend de nouveaux chemins. Dans  notre humanité, il nous faut explorer et reconnaître les formes nouvelles qui viennent compenser un manque. Aujourd’hui, au cours des dernières décennies, un écart s’est creusé entre les institutions religieuses, accusé pour certaines, moindre pour d’autres, et une nouvelle manière de vivre et de penser. Aujourd’hui encore des scandales apparaissent qui témoignent de l’inadéquation et de la faillite de tel système religieux Alors, pour que l’inspiration spirituelle, l’inspiration évangélique, puissent continuer à irriguer notre société, il est important que des pensée et des formes nouvelles apparaissent en apportant, dans toute sa diversité, une offre renouvelée. La question s’est posée à la fin du XIXè siècle. Dans une autre contexte, elle se pose aujourd’hui.

Voilà pourquoi, le livre d’Eric et de Sophie Vinson nous paraît important, car il nous montre, entre autres, comment, à cette époque, Jean Jaurès a fondé son action politique et sociale sur une vision spirituelle. Cette vision s’est exprimée dans une dimension philosophique.  « Jean Jaurès est non seulement un philosophe, normalien, agrégé, un auteur rivalisant avec Bergson, mais aussi un authentique spirituel. Si l’on néglige sa thèse sur « la réalité du monde sensible », si l’on passe à côté de sa spiritualité- qui s’oppose au pouvoir temporel de l’Eglise catholique, mais reconnaît en l’homme la présence du divin-, on ignore les principes mêmes qui ont guidé toute son action » (2a).

 

La réalité du monde sensible

 Eric et Sophie Vinson nous exposent la pensée de Jaurès telle qu’elle se déploie dans sa thèse principale de philosophie : « De la réalité du monde sensible » éditée en 1891 et rééditée quasiment à l’identique en 1902. « Nous voulons », disent-ils, « présenter cette philosophie en elle- même, à partir de sa dimension spirituelle ». Dans ce bref article, nous ne pouvons suivre le fil du raisonnement qui nous est décrit dans ce livre auquel on se reportera. Nous nous bornerons à quelques notations.

En affirmant la « réalité du monde sensible », Jaurès s’oppose d’une part au « subjectivisme qui réduit le monde sensible, matériel, au sujet », et, d’autre part, « au matérialisme qui réduit le sujet au monde matériel » (p 68). Et il dépasse « le divorce du sujet et de l’objet, grâce à la notion d’être, ce grand « englobant » métaphysique injustement oublié par les deux courants rivaux : subjectivisme et matérialisme (p 55).

Ce qu’affirme Jaurès, c’est « l’unité dynamique de tout ce qui est » (p 64). « Nous constatons qu’il y a  dans toutes les consciences individuelles , une conscience absolue et indépendante de tout organisme étroit et éphémère, qu’elle est présente partout sans être enchainée nulle part, qu’elle n’a d’autre sens que l’infini lui-même, et qu’ainsi toutes les manifestations de l’infini, l’espace, la lumière, le son, trouvent en elle, leur centre de ralliement et une garantie d’éternelle réalité »  ( p 57). Et c’est dans cette perspective que Jaurès envisage la divinité : « Dieu ne doit pas être pensé sur notre modèle, seulement plus grand. Il est la réalité elle-même… ». « La conscience absolue n’est pas un moi comme les autres, elle est le moi de tous les mois, la conscience de toutes les consciences… » ( p 65). Les auteurs nous expliquent les ressorts de cette pensée. « Ce Dieu-conscience absolue » semble être en quelque sorte l’« intériorité » profonde  – autrement dit le « cœur » – des mois particuliers, des consciences individuelles comme des vérités rationnelles. Présent en eux au tréfonds, Il ne se réduit pas à eux et les dépasse qualitativement de manière infinie. Mais Il les rassemble aussi par Sa seule présence, « unité de toutes les unités ». Actif au cœur de toutes les réalités finies, Lui, l’infini divin, il les contient ainsi toutes d’un certain point de vue…Et cela constitue l’ ordre ordinaire des choses simples, simplement incompris et même inaperçu par la plupart ». A deux reprises, Jaurès cite textuellement le discours de Paul devant l’aéropage (Actes 17. 28) : « En la Divinité, nous avons la vie, le mouvement et l’être » (p 64).

A la suite de ce raisonnement, la conclusion de la thèse vient nous éclairer en rejoignant notre expérience quotidienne : « Précisément parce que c’est la conscience  absolue qui fait la réalité du monde, tous les individus, toutes les forces du monde gardent leur réalité familière et leurs devoirs familiers . Dieu, en se mêlant au monde, n’y répand pas seulement la vie et la joie, mais aussi la modestie et le bon sens… Dans la conscience absolue et divine, ce n’est pas seulement le ciel grandiose et étoilé qui trouve sa justification, mais aussi la modeste maison où, outre la table de famille et le foyer, l’homme, avec ses humbles  outils, gagne pour lui et les siens, le pain de chaque jour » (p 66) .

Dans un chapitre : « Du panthéisme à la « Philosophia Perennis », les auteurs s’emploient à situer la pensée de Jaurès parmi les grandes tendances philosophiques. Nous retiendrons ceci : « Dieu et le monde sont un de point de vue de l’immanence divine… mais du point de vue de la transcendance divine, Dieu et le monde sont également distincts et dans un rapport « hiérarchique » puisque Dieu ne se limite pas au monde… C’est un point de vue qui peut être reconnu comme panenthéiste » : Dieu est partout, en tout et tout est en Dieu… mais tout n’est pas Dieu au sens où la réalité divine excède infiniment la réalité perceptible qu’il habite néanmoins intimement et qui ne saurait être sans Lui » (p 75). Dans le mouvement de la théologie chrétienne, Jürgen Moltmann vient aujourd’hui éclairer cette dimension panenthéiste dans sa théologie de la création (4) .

 

Reliance spirituelle à travers l’histoire

En cette fin du XIXè siècle, l’institution catholique s’oppose au mouvement des idées et s’enferme dans la défense d’un système dominateur . Et, à l’opposé, s’affirme une conception athée et matérialiste. Dans ce contexte, nous avons vu combien Jean Jaurès exprime une vision spirituelle. Eric et Sophie Vinson nous montre qu’il n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un courant de pensée, vaste et diversifié. C’est dire que, face aux enfermements, il y a là beaucoup de chercheurs qui oeuvrent pour une ouverture spirituelle. L’inspiration chrétienne peut y trouver sa place.

« Comme l’a montré Paul Bénichou, dans sa monumentale étude sur les « Romantismes français », l’intelligence et les lettres françaises sont travaillées par une question fondamentale : après l’ouragan de la Révolution, le catholicisme peut-il encore incarner l’autorité spirituelle ? Au prix de quelles adaptations ?  Et si l’Eglise doit perdre le mandat du Ciel » en même temps que la monarchie, par quoi, par qui et comment la remplacer ? » ( p 109) ?

Les auteurs évoquent ensuite de nombreuses personnalités, parmi lesquelles nous retiendrons ici : « Edgar Quinet qui espérait « protestantiser » la France pour établir durablement la démocratie, Alexis de Tocqueville qui initia une longue « tradition sociologique » de recherche sur l’impact de la problématique religieuse en matière de transformation sociale et de transformation du lien social, Lamennais, Lacordaire et Ozanam, pionniers de la question sociale venus du catholicisme, Pierre Leroux et Philippe Buchez, porteurs d’un « socialisme chrétien ». Ils évoquent de nombreux courants : «  les effusions politico-religieuses de 1848, la montée des idéaux démocratiques et sociaux dans la franc-maçonnerie, le « socialisme utopique » français,  un ésotérisme, le courant occultiste, Victor Hugo, « le plus grand poète français, conscience morale de la République naissante, prophète d’un avenir démocratique et social » sans compter presque tous les grands écrivains français d’alors (Balzac, Stendhal, Flaubert, Georges Sand etc) chez lesquels on peut trouver des passages ou des livres entiers, en rapport avec le spirituel et l’ésotérisme » (p 103-105).

On ne doit pas seulement envisager le mouvement des idées à l’échelle française, mais plus largement à l’échelle européenne. Et, à cet égard, Jean Jaurès s’est également inspiré de la pensée germanique, en particulier de la « Naturphilosophie » (p 106). Les auteurs citent un article de Jaurès sur le poème de Victor Hugo, intitulé « Dieu » : « Si tout est nature, il faut comprendre la nature dans sa profondeur et dans son mystère et, comprise à fond, elle révèle Dieu, ou plutôt, elle est l’expression même de Dieu… La nature est embrasée d’esprit et l’esprit, sans sortir de l’ordre naturel et de ses lois, peut prétendre à de prodigieux développements » ( p 107-108). Cette vision du monde se traduit en action. « Si Dieu est, c’est à dire qu’il y a un foyer idéal et réel tout ensemble de nature et de la conscience, nous pouvons sans contradiction tenter d’élever la nature et toutes les consciences à l’unité à l’ordre, à la justice, à la joie.  En ce sens aussi, Dieu est agissant… Je vous assure qu’il se fait en ce moment dans les esprits un travail immense pour retrouver Dieu dans la nature et l’idéal dans le réel. En même temps que les foules souffrantes aspirent vers le juste, les âmes pensantes font effort vers le vrai et vers le divin. Il y a dans le socialisme aussi des ferments mystiques : les hommes qui ont le sens de l’éternel comme Hugo, sont les seuls qui aient vraiment le sens de leur temps » ( p 108-109). Si ce texte date de la fin du XIXè siècle, on peut penser qu’il éveille un écho dans  notre société en recherche de sens, d’un nouveau rapport avec la nature et d’une dimension écologique.

La spiritualité de Jaurès fut, à l’époque, méconnue par ceux qui ne voulaient pas la voir. Et aujourd’hui, il en est de même. Selon les auteurs, le terme de « Dieu » serait devenu « pesant et incongru à la fois, en tout cas hors d’un contexte confessionnel » . Cependant dans le mouvement écologique qui se développe aujourd’hui, une vision nouvelle de la nature apparaît . Certains  y reconnaissent la présence du divin . Une théologie de la création se manifeste. Des articles parus sur ce blog témoignent de cette évolution (5). En 1988, paraît en France un livre pionnier de Jürgen Moltmann : « Dieu dans la création », intitulé, dès cctte époque : Traité écologique de la création » (4). L’œuvre de l’Esprit y est mise en évidence : « Le Dieu trinitaire inspire sans cesse toute sa création. Tout ce qui est, existe et vit grâce à l’affluence permanente des énergies et des possibilités de l’Esprit cosmique. C’est pourquoi, il faut comprendre toute réalité créée de façon énergétique, comme possibilité réalisée de l’Esprit divin. Grâce aux possibilités et énergies de l’Esprit, le Créateur lui-même est présent dans sa création . Il ne s’oppose pas à elle par sa transcendance, mais entre en elle et lui demeure en même temps immanent » (p 22-23). En se reportant à la pensée de Jean Jaurès dans sa thèse : « De la réalité du monde sensible », il y a une proximité dans les deux approches.

 

Une inspiration pour notre temps

 Dans leur livre sur Jean Jaurès, Eric et Sophie Vinson expriment  « l’urgence démocratique actuelle de trouver une voie – d’entendre une voix – pour relier, dynamiser, concrétiser la quête de sens individuelle et collective, en pleine faillite du désordre établi » (p 24).  « Leur essai propose, textes sources à l’appui, un fil conducteur stimulant, original dans le dédale de cette existence remarquable. Ce fil conducteur ? Le spirituel suivi à travers les principales facettes – de faits inséparables et quasi simultanés – de cet homme-fleuve. Un fil conducteur spirituel qui pourrait, en outre, avoir quelque utilité pour nous,  qui errons dans un monde sans repères en plein bouleversement. Revisiter l’ouverture jaurésienne, c’est se poser les questions des rapports entre spiritualité et démocratie, entre mystique et politique, entre métaphysique et socialisme, entre éthique et pouvoir, entre conviction et responsabilité… » (p 25-26). On peut ajouter la pertinence de cette pensée dans notre  avancée écologique.

Conscients de ce besoin de sens et d’inspiration, Eric et Sophie Vinson  envisagent la personnalité de Jean Jaurès parmi d’autres figures historiques qui leur paraissent présenter des ressemblances. C’est ce qu’ils appellent « la famille des « spirituels engagés » ou des « mystiques militants » parmi lesquels ils rangent M K Gandhi, Nelson Mandela (1), Martin Luther King, le Dalaï Lama pour ne citer que les plus connus. « Et si l’étude de ces spirituels engagés, à commencer par Jaurès si typiquement français, nous permettait d’entrevoir l’aube d’un nouvel humanisme en politique… » ( p 26).

Cependant cette aspiration s’inscrit dans une durée historique. A travers le temps, nous voyons ainsi un fil conducteur dans la vision d’un monde qui n’est pas abandonné à une destinée aveugle, mais habité par la présence du divin. C’est l’approche de Jean Jaurès dans sa thèse sur « la réalité du monde sensible ».   Aujourd’hui, c’est aussi celle de Jürgen Moltmann dans sa théologie de l’espérance. Une nouvelle vision de la création émerge et accompagne la prise de conscience écologique. Ainsi, on peut redire avec Jean Jaurès : « Si Dieu est, c’est à dire qu’il y a un foyer idéal et réel tout ensemble de la nature et de la conscience, nous pouvons sans contradiction tenter d’élever la nature et toutes les consciences à l’unité, à l’ordre, à la justice, à la joie » ( p 108).

J H

 

  1. Eric Vinson. Sophie Viguier-Vison. Mandela et Gandhi. La sagesse peut-elle changer le monde ? Albin Michel, 2018 Mise en perspective : « Non violence. Une démarche spirituelle et politique » : http://vivreetesperer.com/non-violence-une-demarche-spirituelle-et-politique/
  2. Eric Vinson. Sophie Viguier-Vinson. Jaurès le prophète. Mystique et politique d’un combattant républicain, Albin Michel, 2014 2a quatrième de couverture   Nous n’avons abordé ici qu’une partie limitée de ce livre remarquable qui couvre tous les aspects de la vie de Jean Jaurès, ce « prophète ». C’est une lecture particulièrement fructueuse.
  3. Un fait marquant dans la lutte de Jaurès pour la paix : « Un été pas comme les autres. Le début de la grande guerre et l’assassinat de Jaurès. Un édito vidéo d’Antoine Nouis dans Réforme » : https://www.temoins.com/un-ete-pas-comme-les-autres-le-debut-de-la-grande-guerre-et-lassassinat-de-jean-jaures-un-edito-video-dantoine-nouis-dans-reforme/
  4. Jürgen Moltmann. Dieu dans la création. Traité écologique de la création. Cerf, 1998 « Si on comprend le créateur, la création et son but de façon trinitaire, alors le créateur habite par son Esprit dans l’ensemble de la création et dans chacune de ses créatures et il les maintient ensemble et en vie par la force de son Esprit » ( p 8)
  5. « Le Dieu vivant et la plénitude de vie » : http://vivreetesperer.com/le-dieu-vivant-et-la-plenitude-de-vie-2/ « Un Esprit sans frontières » : http://vivreetesperer.com/un-esprit-sans-frontieres/                    « Convergences écologiques : « Jean Bastaire, Jürgen Moltmann, Pape François et Edgar Morin » :  http://vivreetesperer.com/convergences-ecologiques-jean-bastaire-jurgen-moltmann-pape-francois-et-edgar-morin/         La publication de l’encyclique Laudato Si’ par le Pape François est un moment important dans la montée d’une théologie écologique.

Vivre la découverte théologique à l’échelle du monde

L’anniversaire de Jürgen Moltmann célébré en Chine

Aujourd’hui, à travers les nouveaux moyens de communication, nous sommes de plus en plus proches les uns des autres. Ce rapprochement s’accélère. C’est une magnifique opportunité pour davantage de collaboration. Mais cela peut engendrer aussi confrontation et conflictualité. Ainsi, à l’échelle internationale, nous avons de plus en plus besoin de nous comprendre. A partir des différentes cultures, des différents contextes nationaux, les cheminements de pensée varient.  Mais dans le grand brassage des hommes et des idées, face à des problèmes  communs de plus en plus prégnants, ces cheminements sont de plus en plus appelés à se rapprocher. Et c’est bien déjà le cas dans certains domaines, par exemple dans le champ des sciences.

Sur le plan religieux, si les grandes religions se sont longtemps installées dans telle ou telle aire géographique, elles ont cependant été  toujours en mouvement, dans des  conjonctures d’expansion. Aujourd’hui, des formes d’expression et de pratique se manifestent dans des courants qui traversent les frontières des religions existantes (1). Et, par ailleurs, les différentes religions sont également confrontées aux transformations culturelles et aux problèmes sociaux et politiques. Et, par exemple, elles sont toutes interpellées par la prise de conscience écologique (2).  On peut observer ces divers mouvements dans le monde chrétien et dans ses divers composantes confessionnelles. Ici donc, la théologie est appelée à éclairer les questions nouvelles qui apparaissent en fonction des transformations de mentalité et des environnements culturels et sociaux qui forgent ces transformations. A cet égard, un théologien, aujourd’hui reconnu parmi les plus grands et les plus innovants, Jürgen Moltmann, nous paraît apporter une contribution majeure. Ainsi, ce blog recourt-il fréquemment à ses éclairages (3).

Jürgen Moltmann vient d’avoir 93 ans. Une vidéo réalisée en Chine célèbre son anniversaire. C’est un signe remarquable de la reconnaissance et de l’audience de sa théologie à l’échelle du monde.

Effectivement, si cette théologie suscite un écho dans différentes parties du monde, de l’Europe dont elle est issue, jusqu’aux Amériques et en Afrique, elle est particulièrement appréciée en Extrême-Orient : Corée, Japon, Chine… C’est peut-être  parce que Jürgen Moltmann apporte à la fois une double signification : une orientation dans le monde d’aujourd’hui à travers une théologie de l’espérance (4) et, dans les civilisations d’Extrême-Orient attentive à l’unité de la création et aux énergies qui l’animent, une reconnaissance de la présence de Dieu dans l’immanence à travers une théologie de l’Esprit, cet « Esprit qui donne la vie » (5).

Dans cette émergence d’une culture mondiale, où des questions apparaissent et convergent, la théologie de Moltmann est une théologie pour notre temps.

Cette vidéo témoigne de la reconnaissance de la théologie de Moltmann en Chine. En consultant les informations  sur les institutions représentées par les intervenants,  on en perçoit la diversité et donc la vaste dimension de l’audience qui est accordée à cette pensée. Nous rapportons donc ici le message de la vidéo (6).

Joyeux anniversaire au professeur Moltmann.
Bénédictions de Chine

Professeur Zhang Xu.  Renmin China University. Pékin
J’espère que je pourrais vous rencontrer dans l’avenir et écouter votre enseignement

Professeur You Bin.  Minzu university of China. Pékin
Qu’il soit béni ! Une vie pleine de vitalité et qui porte beaucoup de fruits. Son influence ne s’étend pas seulement à l’aspect académique du christianisme. Ses œuvres jaillissent de son cœur dans la contemplation de la marche du monde. Alors elles touchent tous ceux qui cherchent la vérité honnêtement. Je le félicite profondément pour son oeuvre formidable et je lui souhaite une bonne santé et une bonne longévité.

Professeure Song Xuhong  Minzu University of China  Pékin
Dans une perspective chinoise, être âgé de 93 ans, c’est  entrer dans un âge de bonheur et de longévité, mais je préfère l’envisager selon la personnalité et le charme du professeur Moltmann.  Je souhaite que professeur Moltmann puisse rester jeune et actif pour qu’il puisse toujours habiter dans ses pensées inspirées et nous guider par sa profonde sagesse

Professeur Hsuch Hsin Chow  China Evangelical Seminary
Je bénis le professeur Moltmann, ce géant qui est utilisé constamment par Dieu comme une voix qui s’adresse aux Eglises partout dans le monde.  Par une inspiration particulière, il peut continuer à aider les églises chinoises. Que Dieu le bénisse abondamment !

Docteur Wang Wenfeng  Fondateur du Consensus d’Oxford
Le docteur Wenfeng déploie une calligraphie qui exprime ses pensées de bénédiction pour la vie du professeur Moltmann

Docteure Yang Huaming  Chinese Academy of Social science
Joyeux anniversaire et une vie toujours jeune

Cette vidéo met en évidence l’importance et la pertinence de la vision de Moltmann dans le contexte de la culture chinoise.  Mais elle est aussi un hommage du cœur avec une émouvante délicatesse. Et, comme les intervenants sont issus de différentes institutions, c’est le produit d’une belle collaboration. Elle exprime remarquablement l’amitié envers Jürgen Moltmann avec une expression de tendresse et une grande justesse de ton. Elle témoigne d’une harmonie. Elle éveille une émotion. Dans cet anniversaire, l’Esprit divin se manifeste dans l’amour et la bénédiction. Une lumière nous vient de Chine.

J H

  1. « Dynamique culturelle et vivre ensemble dans un monde globalisé. « La guerre des civilisations n’aura pas lieu » de Raphaël Liogier » : http://vivreetesperer.com/dynamique-culturelle-et-vivre-ensemble-dans-un-monde-globalise/
  2. « Convergences écologiques : Jean Bastaire, Jürgen Moltmann, Pape François et Edgar Morin » : http://vivreetesperer.com/convergences-ecologiques-jean-bastaire-jurgen-moltmann-pape-francois-et-edgar-morin/
  3. Pour une vue d’ensemble sur la vie et la pensée de Jürgen Moltmann : « Une théologie pour notre temps. L’autobiographie de Jürgen Moltmann » : https://www.temoins.com/une-theologie-pour-notre-temps-lautobiographie-de-juergen-moltmann/ Quelques articles sur : Vivre et espérer : « Le Dieu Vivant et la plénitude de la vie » : http://vivreetesperer.com/le-dieu-vivant-et-la-plenitude-de-vie-2/   « Le Dieu vivant et la plénitude de vie. Eclairages apportés par la pensée de Jürgen Moltmann » : http://vivreetesperer.com/le-dieu-vivant-et-la-plenitude-de-vie/
  4. La réception de la théologie de l’espérance à travers un colloque organisé à New York en 1988 : http://vivreetesperer.com/quelle-vision-de-dieu-du-monde-de-lhumanite-en-phase-avec-les-aspirations-et-les-questionnements-de-notre-epoque/
  5. « Un Esprit sans frontières. Reconnaître la présence et l’œuvre de l’Esprit » : http://vivreetesperer.com/un-esprit-sans-frontieres/
  6. https://www.youtube.com/watch?v=9z4nzf–7E0&fbclid=IwAR020hV7ceZZmGe2JhUNfdl_L_zw5fXSLROcYpq9G0Qv0b6juEcnQoFLYoY

Une parabole qui parle au cœur

Le père généreux, selon Christine Pedotti

Qui n’a pas lu ou entendu, une fois au moins, et, pour beaucoup, maintes et maintes fois, la parabole dite du « fils prodigue », et qui, comme l’indique Wikipedia (1), a reçu bien d’autres appellations. Cette parabole fait partie des textes fondateurs qui irriguent notre culture (2). Elle a été répétée, commentée d’innombrables fois dans les églises, même si ce qu’elle dit d’un père aimant, n’a pas toujours produit ses effets.

Ainsi, il est bon d’y revenir puisque nous y recevons une parole qui sait faire passer le message d’un amour infini et libérateur. Dans nos chemins, nous avons besoin de ces ressources qui viennent répondre à nos questions et à nos aspirations. Lorsqu’il s’en présente sur le web, alors c’est une joie de les partager et de les faire connaître. Cette vidéo portant sur la parabole du fils prodigue (3), apparaît sur « Campus protestant » (4),  dans une série de commentaires du dimanche. Il nous est présenté dans la forme d’une conversation entre Antoine Nouis et Christine Pedotti. Bien connu par ailleurs pour la qualité de ses publications, Antoine Nouis (5) interroge Christine Pedotti sur sa compréhension de la parabole. Et c’est là qu’apparaît chez celle-ci une expérience de vie qui lui permet de commenter cette histoire avec une grande sensibilité. La biographie de Christine Pedotti (6) nous l’apprend, elle est à la fois, à l’écoute des êtres et à la découverte de Dieu, comme en témoigne des livres nombreux et variés : livres pour les enfants, ouvrages de spiritualité et, tout récemment, en co-animation, une encyclopédie sur Jésus. (7).

Alors, dans le commentaire de cette parabole, Christine Pedotti nous en montre la portée. Si les péripéties du fils prodigue attirent notre attention, elles mettent en valeur les attitudes du père qui peut être reconnu comme le personnage principal, un « père prodigue », un père généreux, avance Christine Pedotti.  Elle sait montrer, en sa personne, la générosité, la surabondance, la bonté inépuisable de Dieu . « Le Dieu auquel je crois est le Dieu de la surabondance, de la prodigalité. C’est un emballement du bien ».

En l’image du père, la parabole, d’un bout à l’autre, nous montre un Dieu constant dans un amour respectueux et miséricordieux. C’est la même bienveillance inconditionnelle que nous rapporte Lytta Basset (8) en décrivant la vie de Jésus. C’est la bonté incommensurable qui nous est rappelée par Michèle Jeunet lorsqu’elle évoque la fondatrice de sa congrégation. « Thérèse Couderc disait de Dieu : « Il est bon. Il est plus que bon. Il est la bonté » (9).

Ce Dieu là n’est pas un Dieu sévère qui épie les péchés et inspire la crainte. Il n’est pas non plus un Dieu lointain. Bien sûr, la vie de Jésus en témoigne. Cette parabole nous montre, à travers le père, un Dieu relationnel, constamment en désir de relation, toujours à l’œuvre pour l’entretenir et pour la réparer. Ainsi, la grâce est là. Richard Rohr évoque ainsi un flux divin, un flux d’amour constamment à l’œuvre. Jürgen Moltmann perçoit la création comme un tissu de relations (10). Ces deux théologiens évoquent Dieu en terme d’une communion trinitaire  (11). « Il n’y a pas en Dieu de façon unilatérale, domination et soumission…. Dans le Dieu trinitaire, il y a la réciprocité et l’éclairage de l’amour » (12).

Si les chrétiens reçoivent le texte biblique comme support d’une vision du monde qui leur est communiquée, à travers l’histoire, on constate que cette réception ne se fait pas sans trouble et sans comporter des dérives où l’on s’éloigne d’un esprit d’amour et de paix. Des textes comme la parabole du fils du prodigue ou celle du bon samaritain (13) nous rappellent l’essence même de la révélation divine, ce que Jésus résume en terme d’amour. Ces paraboles peuvent être lues par tous.  Elles parlent directement au cœur. Une pensée traverse le temps et vient nous rencontrer. Comme nous y invite Christine Pedotti, nous pouvons gouter la générosité, la surabondance, la bonté inépuisable de Dieu.

J H

  1. Fils prodigue : un article sur wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fils_prodigue
  2. Textes fondateurs présents au programme des classes de français : le fils prodigue : http://crdp.ac-paris.fr/parcours/fondateurs/index.php/category/le-fils-prodigue
  3. Evangile du dimanche : le fils perdu et retrouvé. Vidéo sur Campus protestant : https://www.youtube.com/watch?v=z6wzMNXCsh8&feature=share
  4. Campus protestant est une plateforme de réflexion prenant appui sur la pensée et la culture protestante à travers principalement des contenus vidéos. Ces vidéos constituent une ressource importante pour les cheminements chrétiens au delà des confessions : https://campusprotestant.com
  5. Antoine Nouis, exégète, pasteur et conseiller théologique à l’hebdomadaire protestant Réforme qu’il a dirigé pendant six ans, est l’auteur d’un commentaire intégral du Nouveau Testament : « Au commencement était la méditation » : http://www.temoins.com/au-commencement-etait-la-meditation/
  6. Biographie de Christine Pedotti, écrivain et journaliste : https://fr.wikipedia.org/wiki/Christine_Pedotti
  7. Jésus. L’encyclopédie Joseph Doré Albin Michel  https://www.la-croix.com/Urbi-et-Orbi/Documentation-catholique/Jesus-Lencyclopedie-Mgr-Joseph-Dore-2017-10-20-1200885814
  8. Bienveillance humaine. Bienveillance divine. Une harmonie qui se répand : Lytta Basset. Oser la bienveillance : http://vivreetesperer.com/bienveillance-humaine-bienveillance-divine-une-harmonie-qui-se-repand/
  9. Développer la bonté en nous, un « habitus » de bonté. Michèle Jeunet commente la parabole du bon grain et de l’ivraie : http://vivreetesperer.com/developper-la-bonte-en-nous-un-habitus-de-bonte/
  10. Jürgen Moltmann. Dieu dans la création. Cerf, 1988 « Rien dans le monde n’existe, ne vit et ne se meut par soi. Tout existe, vit et se meut dans l’autre, l’un dans l’autre, l’un avec l’autre » (p 29).
  11. Richard Rohr. With Mike Morell. The divine dance. The Trinity and your transformation. SPCK , 2016 : http://vivreetesperer.com/la-danse-divine-the-divine-dance-par-richard-rohr/ Jürgen Moltman. Trinité et royaume de Dieu. Cerf, 1984
  12. « Il n’y a pas en Dieu, de façon unilatérale, domination et soumission, commandement et obéissance, comme l’affirmait Karl Barth dans sa doctrine de la souveraineté… Dans le Dieu trinitaire, il y a la réciprocité et l’échange de l’amour… Il n’y a pas de vie isolée.. Le concept de vie trinitaire, d’interpénétration est déterminant dans le traité écologique de la création..  ». Jürgen Moltmann. Dieu dans la création. (p 30-32)
  13. Michel Serres . Darwin, Bonaparte et le samaritain. Une philosophie de l’histoire. La parabole du bon samaritain est conviée par Michel Serres dans une philosophie de l’histoire. http://vivreetesperer.com/une-philosophie-de-lhistoire-par-michel-serres/

 

 

 

Partager une communion spirituelle en petit groupe Skype : un nouveau moyen de communication

Partager une communion spirituelle en petit groupe Skype Aujourd’hui, la recherche spirituelle s’accompagne d’un besoin de partager parce qu’on a besoin d’admirer et de s’émerveiller avec d’autres, de mettre en commun nos découvertes,  et de vérifier la pertinence de notre orientation.  En analysant la manière dont la quête spirituelle s’exerce dans la société d’aujourd’hui, la sociologue Danièle Hervieu-Léger met en évidence l’importance des échanges : « Pour construire un récit, les gens ont besoin de rencontrer des personnes qui leur disent : « Cela fait sens pour toi. Cela fait sens aussi pour moi ». Ils ont besoin d’une relation de reconnaissance. D’ailleurs, n’est ce pas à travers la reconnaissance que l’on peut se construire comme être humain ? » (1).

Dans le partage de la bonne nouvelle de l’Evangile, le Nouveau Testament nous apprend le rôle majeur de petites communautés. Et, par exemple, la rencontre d’Emmaüs ne peut-elle pas être envisagée dans ce même processus de recherche et de reconnaissance partagée, décrite par Danièle Hervieu-Léger. Clairement, Jésus met en valeur les petits groupes lorsqu’il déclare : « Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Matthieu  18.20).

On peut entendre que, dans les petits groupes, les effets de pouvoir sont plus réduits et que la confiance peut s’établir dans une relation interpersonnelle.  Dans son livre : « the divine dance », Richard Rohr nous introduit dans la vie du Dieu Trinitaire qui est communion. Lorsque trois s’entendent,  il en résulte une vraie communauté. « Il faut une personne pour être un individu. Il faut deux personnes pour faire un couple. il faut au moins trois personnes pour faire une communauté. Trois (« trey ») crée la possibilité pour les gens d’aller au delà de leur intérêt personnel. C’est le commencement d’un bien commun, d’un projet commun au delà de ce qui correspond aux intérêts personnels. Parce que la réalité ultime de l’univers révélée dans la Trinité est une communauté de personnes en relation les unes avec les autres, nous savons que trois (« trey ») est la seule possibilité pour les gens de se relier les uns aux autre avec l’individualité de chacun, la réciprocité de deux,  la stabilité, objectivité et subjectivité de trois » (2).

Il y a vingt ans déjà, la sociologue Danièle Hervieu-Léger évoquait la crise des grandes institutions religieuses : « Les grandes églises ne sont (plus) en mesure de fournir des canaux, des dispositifs d’organisation des croyances…. Fondamentalement, ce qui est jugé important, c’est l’engagement personnel du croyant, c’est la manière dont il met en œuvre une quête de sens spirituel… » (1). En 2016, une journée d’étude organisée par Témoins a porté sur « les parcours de foi en marge des cadres institutionnels » (3).

Cette crise des institutions religieuses engendre un recours croissant à de nouvelles formes de vie spirituelle.  Ce peut être des rassemblements épisodiques dans des lieux hospitaliers  (4). Aujourd’hui, Taizé en est sans doute la meilleure illustration. C’est aussi, et depuis longtemps un tissu de petits groupes. En voici un témoignage personnel qui date des années 1970, mais reste significatif. Dans ces années là, certains commençaient à ne plus se reconnaître dans ce qui était perçu au niveau des paroisses comme des formes imposées, répétitives et impersonnelles. Déjà, les réunions en petit groupe était le mode de rencontre privilégié dans les mouvements. A l’époque, quelques amis ont donc décidé de se réunir chaque mois pour partager leurs joies, leurs problèmes et leurs questions  en s’appuyant sur une lecture biblique et sur la prière. Ils trouvèrent un lieu hospitalier auprès d’une petite communauté religieuse dans la Beauce. Diversifié dans ses origines, ce petit groupe découvrit de nouvelles sources de vie spirituelle, en l’occurrence différents courants charismatiques. Ce fut la source d’une grande bénédiction qui est rapportée dans le livre d’Odile Hassenforder : « Sa présence dans ma vie », très présente sur ce blog (5). Et, par ailleurs, ce petit groupe garda son indépendance et déboucha sur un groupe de prière chrétien et interconfessionnel. Ce fut ensuite la rencontre avec un autre petit groupe chrétien né dans un lycée : le Comité d’Action Chrétienne qui aboutit à la création de l’association : Témoins.

Ce n’est là qu’une histoire parmi beaucoup d’autres.  Parce qu’elle entretient l’entraide fraternelle et un partage authentique, la rencontre en petit groupe est une forme spirituelle privilégiée qui apparaît dans des cadres très divers depuis les groupes de maison organisés par certaines églises jusqu’à des formes très informelles. C’est là que la recherche spirituelle se déploie et qu’une recomposition chrétienne peut s’esquisser.

Aujourd’hui, le changement spectaculaire introduit par internet dans la communication permet une extension des rencontres en petits groupes, leur développement dans un tissu interconnecté en réseau.  Bornons-nous ici à évoquer le potentiel de skype qui permet une rencontre visuelle des personnes à travers l’écran

Nous pouvons rapporter ici deux expériences récentes.

La première nous est racontée par Hélène dans un article sur le site de Témoins : « L’apport de la culture numérique à un parcours de foi en marge des cadres institutionnels » (6).  Avec de chers amis, Hélène, « à partir de l’automne 2014, a initié un rendez-vous hebdomadaire qui perdure encore aujourd’hui. Chaque mercredi, Timothée depuis Londres, Emilie et Clément depuis Toulouse, et moi depuis Lyon, nous nous retrouvons sur skype. Nous partageons nos joies, nos peines, nos questionnements, nous prions, nous louons Dieu ensemble. Il n’y pas de schéma établi, de contenu décidé à l’avance….. Il faudrait un article dédié pour raconter tout ce que nous avons découvert, vécu et expérimenté ensemble et avec Dieu au cours de ces quatre dernières années …».

Tout récemment, Michel, nous a raconté la vie d’un petit groupe de prière qui se réunit sur skype. « Aujourd’hui, on se réunit tous les lundi soir à 20h 30 par l’intermédiaire de skype et aussi du téléphone. Nous sommes quatre couples et une célibataire ayant en commun une relation familiale. Les participants se connaissent bien. C’est une réunion de prière-intercession. A tour de rôle, on donne des sujets de reconnaissance et de prière. Puis on prie et on termine par un chant commun. Ce groupe a été créé à l’initiative des participants en octobre 2017. C’est un groupe de maison qui permet d’avoir un suivi. Comme on se connaît bien en même temps, appartenant à une grande famille (parents et enfants), nous pouvons partager ensemble des sujets très personnels. Nous sommes reconnaissants pour les exaucements. Il se trouve que nous avons également la possibilité un autre jour de regarder un culte sur internet. La nouveauté de skype : être rassemblés malgré la distance : Antony, La Ferrière aux champs, La Rochelle, Thann, et, en même temps, très présents les uns avec les autres ».

Nous savons bien combien les formes du passé, et notamment, des rassemblements imposés  et répétitifs s’effritent aujourd’hui. Nous savons combien l’individualisme peut engendrer l’isolement et l’égocentrisme.  En regard, il est important d’entrevoir les voies nouvelles qui s’esquissent aujourd’hui et les potentialités qui les favorisent.  Les petits groupes sont aujourd’hui un mode de rencontre privilégié.  Un outil nouveau est à leur disposition : la communication par internet, et entre autres, par skype. C’est une opportunité pour la vie spirituelle, un bienfait pour la vie chrétienne.

 

J H

  1. « L’autonomie croyante. Questions pour les Eglises » : http://www.temoins.com/jean-hassenforder-lautonomie-croyante-questions-pour-les-eglises/
  2. Reconnaître et vivre la présence d’un Dieu relationnel. Extraits du livre de Richard Rohr : The divine dance : http://vivreetesperer.com/reconnaitre-et-vivre-la-presence-dun-dieu-relationnel/
  3. http://www.temoins.com/26-novembre-2016-rencontre-temoins-theme-parcours-de-foi-aux-marges-cadres-institutionnels/
  4. Danièle Hervieu-Léger. Mutations de la société catholique en France. Etudes, février 2019, p 67-78
  5. Odile Hassenforder : « Sa présence dans ma vie ». Un témoignage vivant : http://vivreetesperer.com/odile-hassenforder-sa-presence-dans-ma-vie-un-temoignage-vivant/
  6. Témoignage. L’apport de la culture numérique en marge des cadres institutionnels : http://www.temoins.com/lapport-de-la-culture-numerique-a-un-parcours-de-foi-en-marge-des-cadres-instituptionnels/

 

Voir aussi

« Partager le bon et le beau » : http://vivreetesperer.com/partager-le-bon-et-le-beau/

 

Les progrès de la psychologie – Un grand potentiel de guérison

Vivre et Espérer - psychologieInterview de France Dandrel, psychopraticienne

France Dandrel est psychopraticienne. Elle commence à s’engager dans la pratique psychologique dans les années 1970. Et elle a suivi successivement différentes formations en vue de répondre à des besoins diversifiés.

Elle a commencé par un apprentissage de la méthode Vittoz, une méthode de relaxation basée sur l’utilisation de la relation sensorielle. Cependant, cette méthode à une particularité : la lecture des ondes cérébrales alpha et thêta. Cette méthode permet de voir si le cerveau est relaxé ou non. On peut faire cette lecture à partir du corps de la personne ou à distance. France Dandrel a évolué dans sa pratique, mais elle se sert toujours aujourd’hui de cette lecture des ondes cérébrales parce que celle-ci lui permet de voir, ce qui, dans la psychothérapie, a une influence positive ou non, quelque soit la pratique par ailleurs. Par exemple, la sophrologie est une méthode d’induction à partir d’images. Ce n’est pas toujours efficace parce que les ondes cérébrales ne sont pas vérifiées .

France Dandrel s’est rendu compte des limites de la méthode Vittoz. Elle a donc recherché d’autres méthodes. En premier lieu, elle s’est formée à la thérapie primale, c’est à dire une méthode qui permet d’exprimer les émotions au sens large par une expression corporelle : pleurs, colère, et aussi ce qui lui a donné son nom, un cri, le cri primal. Cette approche permet de réduire le blocage des émotions, mais, ensuite, une limite apparaît : cette approche ne transforme pas nécessairement les émotions considérées comme négatives en émotions positives.

France Dandrel s’est donc engagée ensuite dans une pratique appelée analyse psycho-organique qui a pour but de transformer l’énergie négative en énergie positive. On se répare en changeant les images intérieures. Par exemple, telle personne a subi la maltraitance d’un professeur ou en a été le témoin. Elle va être complètement coincée dans ses apprentissages scolaires. A travers l’analyse psycho-organique, tel jeune garçon, bloqué par une maltraitance scolaire, a pu être libéré du blocage et, au final, entrer dans une grande école. Le processus réside dans un changement d’image. Qu’est-ce que j’ai subi? Qu’est-ce que j’aurais aimé vivre à la place ? France Dandrel contrôle la visualisation à travers l’usage des ondes Vittoz.

Par la suite, France  Dandrel a ajouté à ses compétences, une approche systémique. Cette approche permet d’examiner les relations pour voir, si, dans une approche mutuelle, la relation est positive ou négative. A partir de là, on peut transformer le regard qu’on a, sur soi et sur l’autre, en valorisant le positif.

Dans la poursuite de sa formation et de sa pratique, France Dandrel s’est engagée dans la thérapie générationnelle. On regarde l’histoire familiale sur plusieurs générations et on observe les souffrances qui ont pu advenir dans les générations précédentes et qui peuvent avoir des incidences néfastes sur le présent. Par exemple, chez un homme qui avait la phobie du métro, on a découvert qu’un de ses aïeux avait fait la guerre de 1914 et avait beaucoup souffert dans les tranchées. La thérapie a permis à cet homme de revivre la terreur de l’aïeul. Et, la fois suivante, cet homme n’avait plus de phobie. Une autre personne avait peur d’être poignardée dans le dos. C’était une conséquence d’un trauma de la guerre de 1914. Elle a revécu ce trauma et elle a été guérie.

Dans la thérapie de couple et la thérapie familiale, France Dandrel utilise le jeu de rôle . En jouant le rôle du personnage négatif ayant vécu dans l’environnement familial, une libération peut se produire.

Une nouvelle technique, inventée aux Etats-Unis par Francine Shapiro, basée sur le mouvement des yeux, mais valables aussi  dans des mouvements sensoriels alternatifs droite-gauche et inversement, rebranche les deux cerveaux droite et gauche. Le cerveau entier est aux commandes et, dans cet état, il est capable de se réparer. C’est L’EMDR (eye movement desensibilisation reprocessing). Cette méthode a été importée en France par David Servan-Schreiber. France Dandrel a eu l’opportunité d’être formée par lui à cette approche. Cette méthode est remarquablement efficace à condition d’être sur la bonne cible. Francine Shapiro donne cet exemple : une femme était terrorisée par les boites de conserve parce qu’elle avait vécu une tempête où des boites de conserve lui étaient tombé dessus. La séance de EMDR a traité le trauma de la tempête. Les problèmes de beaucoup de gens résultent d’un réveil de trauma. En traitant par EMDR un trauma bien ciblé, on coupe les racines des réflexes conditionnés. Cette méthode a été élaborée pour aider les soldats ayant fait la guerre du Vietnam à retrouver une vie normale. France Dandrel a traité un homme ayant fait la guerre d’Algérie, et qui, dans son couple, disait le soir au conjoint : « Tais-toi ! ». Durant cette guerre, en patrouille, les soldats se mettaient en danger lorsqu’ils parlaient. C’était un souvenir traumatisant. Ce problème a été réglé en une seule séance de EMDR. Chez une personne ayant peur du bruit des voitures, on a découvert qu’elle associait à ce bruit celui d’un tremblement de terre vécu avec effroi. En une séance de EMDR bien ciblée sur cette origine : le tremblement de terre, la peur du bruit des voitures a disparu.

Le ciblage repose sur l’écoute de l’histoire de la personne. France Dandrel a appris l’écoute dans l’inspiration Rogerienne (Carl Rogers) au tout début de sa formation parallèlement à la méthode Vittoz. L’écoute favorise et requiert l’authenticité. Ainsi, en écoutant, on ressent des sensations et il est important d’écouter ces sensations corporelles. Lorsqu’on est sur la bonne piste, l’énergie intérieure circule . Ce signe vaut à la fois pour la thérapeute et pour la personne. En cas de blocage, le thérapeute exprime sa réaction, le blocage physiologique qu’elle ressent. La personne écoutée se rend compte qu’il y a un blocage. Il y a quelque chose qu’elle n’identifie pas ou qu’elle n’exprime pas. Elle reprend le fil de son histoire. Le courant passe.

A un moment de son parcours, France Dandrel a ajouté un autre outil : une approche psycho-spirituelle. Dans ce contexte, elle a appris à recevoir des images qu’elle peut soumettre à la personne. C’est le champ de la guérison intérieure.

A travers toutes ces approches qui se sont ajoutées au fil des années, France Dandrel a découvert le champ très large des blessures qui peuvent être guéries,  mais aussi une vaste panoplie d’outils permettant de guérir ces blessures. Comment peut-on comparer les ressources d’aujourd’hui à celles d’autrefois ? Dans les années 1970, il n’y avait pas grand chose. Il y avait l’analyse, l’hypnose et la méthode Vittoz. L’analyse, c’est regarder l’histoire de la personne et comment elle s’est construite à travers son histoire. Elle a fait des  choix, des « contrats » qui ont pu être adéquats au moment où elle les as fait, mais qui, pour la suite, peuvent se révéler inadéquats. Si une personne a été maltraitée en famille, elle va penser qu’il vaut mieux ne jamais vivre en famille ou elle va dysfonctionner en famille. Une limite de l’EMDR, c’est que, tout en étant efficace dans la réparation des blessures, par contre, elle ne prend pas obligatoirement en compte l’histoire de la personne, et, du coup, il peut y avoir des maillons qui ne sont pas pris en charge. S’il n’y a pas une approche globale de la personne, cela peut compromettre la progression de celle-ci. Dans l’analyse, la personne découvre son histoire, mais cela ne cicatrise pas, ne répare pas l’origine du traumatisme. Dans les années 1970,  on abordait l’histoire, on la comprenait, mais on ne pouvait pas intervenir pour réparer. En cinquante ans, on a développé le transformationnel. La transformation est très guérissante. Elle mobilise l’énergie globale de la personne. Tout le potentiel de guérison est mis en œuvre . Cette approche de la transformation a été particulièrement développée par l’école des Boyesen : l’approche psycho-organique. Ils se sont appuyés sur le corps, d’une part au niveau du massage, puis au niveau de la transformation. La personne développe ainsi son énergie positive. En EMDR, ce qui est ajouté,  c’est le fait de relier l’ensemble du cerveau et donc de réparer les blessures. L’EMDR permet au circuit neuronal de refonctionner.  Par rapport aux années 1970, aujourd’hui, les ressources sont bien plus vastes.  C’est incomparable.

France Dandrel nous rapporte même qu’elle a pu sortir une personne de l’hôpital psychiatrique. Cette personne ainsi condamnée à l’hospitalisation a pu non seulement sortir de l’hôpital, mais reprendre une vie normale. La personne a pu récupérer en identifiant le moment de sa vie ou elle avait été traumatisée, et, en traitant cet épisode, la personne a pu récupérer. Le potentiel humain est très vaste. Chaque outil thérapeutique va éclairer une partir du champ. Les différentes approches sont complémentaires et leur conjonction permet d’améliorer considérablement la qualité de la vie humaine.

Interview de France Dandrel rapportée ici à la suite d’une prise de notes.

J H

 

L’enfant : une personne à respecter

Une institutrice  témoigne.

Savoir demander pardon !

Un adulte qui demande pardon à un enfant : savez-vous que cela peut exister ? Cette attitude n’est pas courante dans la société actuelle. Voilà pourquoi j’ai admiré mon amie Virginie. Elle est enseignante dans le primaire. Les enfants sont durs et ils ont le don de mettre les nerfs de leurs enseignants à bout, m’a-t-elle raconté. Et ce jour-là, le petit (appelons-le) Martin l’a particulièrement énervée. Elle, habituellement si placide, a perdu patience et l’a rudement admonesté. La journée a passé, les nerfs à fleur de peau. Bien sûr,  Virginie n’était pas trop contente d’elle. La réaction habituelle est, bien souvent, de refouler ce malaise intérieur. Virginie, au contraire, s’est remémorée la situation et a pensé à l’enfant, m’a-t-elle dit. « Je n’aime pas penser qu’un enfant vienne à l’école, la peur au ventre, dans la crainte de se voir à nouveau rejeté dans ses réactions ». Et, geste que j’ai trouvé admirable, elle a demandé pardon à l’enfant devant sa maman. Celle-ci a été choquée que cette maîtresse  « s’abaisse » ainsi devant un enfant. Elle n’avait pas compris que ce n’était pas perdre son autorité que de reconnaître ses torts et de montrer que l’adulte n’est pas parfait. Au contraire, l’enfant se sent d’autant plus en confiance qu’il n’est pas soumis à une pression autoritaire. Tout enfant est sensible à la justice et il reconnaît la vraie autorité. Reconnaître ses erreurs est une attitude de force et non de faiblesse. Cette maman, sans le formuler ainsi, a dû le ressentir, car, d’après mon amie Virginie, elle est partie contente. S’est-elle, elle-même, sentie valorisée à travers son enfant ? C’est probable.

J’ai connu un père qui demandait ainsi pardon à son fils lorsqu’il s’énervait ou  se trompait. J’ai constaté qu’un grand courant de confiance et d’affection passait entre eux. Et j’ai apprécié ce sentiment de joie chez l’enfant, déjà adolescent, le jour où il s’est exclamé : « C’est bien de se disputer. Après on est content de se réconcilier ». Une sorte de connivence s’était établie entre eux.

Tout geste positif entraîne d’abondantes bénédictions. Cela me rappelle la recommandation de Paul aux chrétiens de Galates (6.1..). « Frères, si quelqu’un s’est laissé surprendre par une faute ,  vous, qui vous laissez conduire par l’Esprit, ramenez-le dans le droit chemin avec affection et douceur, en évitant tout sentiment de supériorité. Et toi qui interviens, fais attention de ne pas tomber toi-même dans l’erreur. ».  Jésus a montré beaucoup de sollicitude et de respect pour les enfants. Les mots bibliques de douceur et humilité sont peu employés de nos jours dans la vie courante. Par contre, le respect est fréquemment invoqué et il est souvent réclamé par des jeunes et des moins jeunes. N’est-ce pas là une attitude préalable à toute relation vraie et à un véritable amour pour le prochain ?

Cette histoire a été pour moi une source de réflexion que je partage ici,  comme un éveil à la beauté qui se dégage d’une relation vécue dans l’amour et la vérité.  Merci, Virginie, de m’avoir raconté ta mésaventure avec tant de simplicité.

Odile Hassenforder

 

Dix ans après son départ en mars 2009, ce blog continue à s’inspirer  de la pensée d’Odile et de son livre : « Sa présence dans ma vie » dont des extraits sont  régulièrement publiés sur ce site : http://vivreetesperer.com/odile-hassenforder-sa-presence-dans-ma-vie-un-temoignage-vivant/

Cet article, mis en ligne en mars 2007 sur le site : Témoins, avait échappé à la recension du livre, et nous le publions ici. Dans sa version initiale, il est suivi par le témoignage de Virginie auquel on pourra se reporter : http://www.temoins.com/lenfant-une-personne-a-respecter-une-institutrice-temoigne/

Ce récit nous « éveille à la beauté qui se dégage d’une relation vécue dans l’amour et la vérité ». Mais il appelle aussi au respect de l ‘enfant. On peut se réjouir que cette conscience s’étende et s’affirme aujourd’hui. C’est le cas dans l’approche Montessorienne qui se diffuse aujourd’hui sur différents modes et notamment dans l’expérience et la pensée de Céline Alvarez : « Pour une éducation nouvelle, vague après vague » : http://vivreetesperer.com/pour-une-education-nouvelle-vague-apres-vague/

C’est aussi le cas dans l’éducation bienveillante qui peut s’appuyer sur la Communication Non Violente (CNV) . A cet égard, on pourra consulter le blog de Coralie Garnier :les6doigtsdelamain, qui nous présente une approche de « parentalité positive ». On pourra y lire le récit de l’entretien de Coralie avec le professeur de sa fille qui avait injustement rabroué celle-ci. Dans une inspiration de communication non violente, une finesse et sa compréhension qui engendrent la réussite du dialogue, l’attitude de Coralie  et la description de la conversation nous paraissent exemplaires. Respect de l’enfant, respect de l’adulte : « Mon entretien délicat avec le professeur de ma fille » : https://les6doigtsdelamain.com/mon-entretien-delicat-avec-la-professeur-de-ma-fille/

Avoir de la gratitude

https://images-na.ssl-images-amazon.com/images/I/41J8pTpvz9L._SX303_BO1,204,203,200_.jpgUn éclairage de Bertrand Vergely

Et si nous reconnaissions aujourd’hui tout ce que nous avons reçu des autres et qui fait que nous sommes vivant

Et si nous exprimions cette reconnaissance dans un mouvement de vie bienfaisante à la fois pour ceux à qui nous l’exprimons, mais aussi pour nous-même.

Car, au cœur de ce mouvement, il y a une dynamique à la fois personnelle et collective où nous pouvons percevoir l’inspiration de l’Esprit

C’est dire comme il est bon d’entendre parler de gratitude, et d’en découvrir la portée et les effets.

Ainsi avons nous accueilli avec reconnaissance une intervention de Florence Servan-Schreiber à Ted X Paris sur « le pouvoir de la gratitude » (1). Cet exposé est remarquable parce qu’il allie une compétence de psychologue ayant accès aux meilleures sources et une démarche personnelle exprimée dans un esprit de recherche, de dialogue, de conviction et d’authenticité. Dans son livre : « Retour à l’émerveillement » (2), Bertrand Vergely aborde le même sujet dans une approche complémentaire, une approche philosophique, spirituelle, théologique (3). Il nous donne à voir le sens profond de ce mouvement.

Merci

Quoi de plus naturel que de dire : « merci » ! Et  si on peut le dire souvent, il y a comme une joie qui s’épanche, un élan de reconnaissance et de sympathie. C’est une expression de la vie quotidienne. Et c’est effectivement dans ce contexte que Bertrand Vergely nous en montre l’importance. Ce n’est pas seulement une expression du cœur, c’est aussi un mouvement qui s’inscrit dans la vie sociale, l’embellit et la pacifie. « Il est beau de dire merci. Cela permet de clore quelque chose et d’ouvrir autre chose. Dans le monde de la violence, on ne dit pas merci. Pire, on ne se fait grâce de rien, on est « sans merci ». On se poursuit sans répit, on se persécute, on ne s’épargne rien. Cela révèle la profondeur du merci. Prononcer ce mot, c’est passer de la guerre à la paix, de la haine à la réconciliation, de l’inimitié à la relation. On pourrait poursuivre la lutte, la haine, la persécution. On décide de ne pas le faire et de revenir à la logique des échanges et du don ».

Les « mercis » ponctuent une vie quotidienne dans laquelle on reçoit et on donne, on donne et on reçoit. C’est en quelque sorte un marqueur de civilité, une expression de vie civilisée. « Logique dans laquelle on se salue réciproquement. On donne et on reçoit. On offre et on dit merci. Il s’agit là d’une révolution obéissant à un constat lucide. Ou l’on persiste à vivre dans la violence, ou on y renonce et on vit… ».

Dire merci s’inscrit ainsi dans une vie sociale ou le partage se réalise dans une relation réciproque. «  C’est le « pacte de réciprocité » inséparable d’un pacte de non violence ainsi que le rappelle Marcel Mauss dans son « Essai sur le don ». « La relation réciproque annule la violence. Personne ne prenant sans donner et ne donnant sans prendre. Il n’y a ni dominant, ni dominé. Le remerciement prend sa source dans une telle logique et donne la logique de l’invitation sue laquelle repose la vie sociale. On a été invité. On invite à son tour… Cette politesse fait en sorte que personne ne sacrifie l’autre ou ne soit sacrifié par lui… Profondeur du merci. Il raconte ce qui perd l’humanité. Il raconte ce qui la sauve. Nous mourrons de ne jamais dire « merci », nous ressuscitons en le disant ».

Gratitude

Mais l’expression de notre reconnaissance dépasse de beaucoup l’ordinaire de la vie quotidienne.

« La gratitude va plus loin que le merci. Comme montre l’expérience, on est dans la gratitude quand on fait plus que remercier quelqu’un. On est dans un tel état parce que l’on a reçu quelque chose d’exceptionnel. Quand quelqu’un nous a sauvé la vie, nous éprouvons de la gratitude, une profonde, une extrême gratitude. On se situe là dans la plus grande profondeur qui soit… Notre cœur est rempli de gratitude. Nous rendons grâce. Nous avons conscience du miracle en nous sentant petit devant l’immense… L’existence est un miracle permanent. Nous ne nous en rendons pas assez compte ».

Cette gratitude a une portée sociale. Elle a aussi une dimension spirituelle. « Quand il n’est pas déprimé, l’homme moderne rouspète. Il est mécontent, indigné, révolté et il le fait savoir. Jamais il ne dit merci. Il pense que tout lui est du ». Bertrand Vergely voit là un manque profond, jusqu’à un drame spirituel. « Il y a une ingratitude profonde dans le cœur humain. Au lieu de remercier, l’ingrat proteste. Il poursuit Dieu de sa vindicte en lui reprochant non seulement d’avoir raté, mais créé le monde. L’existence de l’humanité est pour lui un crime de lèse-humanité.

On va loin quand on a un moment de gratitude en remerciant le Ciel d’exister. On touche au drame inconscient de l’humanité. Celle-ci a un compte à régler avec Dieu comme avec elle-même. Elle n’est pas heureuse d’exister. On sort de cette logique meurtrière en ayant un peu de gratitude et en ouvrant les yeux. Oui, il est miraculeux de vivre (4). L’univers, la vie, l’humanité sont des miracles permanents. Nous-mêmes, nous sommes des miracles vivants. Nous devrions être morts cent fois, nous sommes encore là. Nous sommes des miraculés. Sans que nous le sachions, sans nous en rendre compte, nous avons été sauvés cent fois ».

Bertrand Vergely nous entraine plus loin encore dans une dimension métaphysique. « Si le mot « merci » permet de mettre fin à la guerre qui fait rage entre les hommes sur terre, le mot « gratitude » permet de mettre fin à celle qui fait rage entre les hommes et le Ciel. Il est courant de penser que la métaphysique est inutile et que nous n’en avons pas besoin pour vivre. Il s’agit d’une erreur profonde : elle est indispensable et l’on vit mal quand on s’en passe . L’être humain est un arbre qui relie le Ciel et la Terre. Privons-le de la Terre, il s’écroule. Privons-le du Ciel, il étouffe.

La  gratitude est vitale. Elle signifie la paix avec le Ciel. et avec celle-ci, la liberté. Il est beau de voir le monde avec gratitude… Tout étant un miracle, tout vit. Tout se met à vivre. On a alors envie de vivre et de se réjouir de l’existence de l’humanité ».

Dire merci, exprimer de la gratitude témoignent du même esprit, de la même sensibilité et s’inscrivent dans une démarche commune. Si Bertrand Vergely les distingue, ce n’est pas seulement en fonction de l’intensité de ces deux expressions, c’est parce qu’il les situe dans un contexte plus large.  Nous sommes de plus en plus nombreux à partager une vision de la société comme un tissu de relations.  « Si l’Esprit est répandu sur toute la création, il fait de toutes les créatures avec Dieu et entres elles, cette communauté de la création dans laquelle toutes les créatures communiquent, chacune à sa manière entre elles et avec Dieu » déclare le théologien Jürgen Moltmann qui cite Martin Buber : « Au commencement était la relation » (5). Bertrand Vergely montre l’importance de la gratitude dans le plein déroulement des relations. Et comme Jürgen Moltmann, Richard Rohr (6) ou d’autres, il se fonde sur une théologie trinitaire  et met en évidence le rôle de l’incarnation. « La vie est relation… Cela veut dire que le Ciel et la Terre sont liés. Dieu a crée l’univers et l’homme pour s’unir à eux… il a créé pour transmettre, pour rayonner, pour diffuser. Il a bâti un pont entre lui et son autre, en l’occurrence l’univers et l’homme… Qui s’applique, bâtit des ponts, il reprend le geste divin de la création » ( p 253-254). La gratitude, comme la louange sur laquelle elle débouche, participent à cette œuvre.

Il est temps maintenant d’apporter un témoignage concret de la manière dont la gratitude accompagne une vie pleine malgré les épreuves. C’est le témoignage d’Odile Hassenforder dans son livre : « Sa présence dans ma vie » (7) : « Que c’est bon d’exister pour admirer, m’émerveiller, adorer. C’est gratuit. Je n’ai qu’à recevoir, en profiter, goûter sans culpabilité, sans besoin de me justifier (Justifier quoi ? de vivre ?). D’un sentiment de reconnaissance jaillit une louange joyeuse, une adoration au créateur de l’univers dont je fais partie, au Dieu qui veut le bonheur de ses créatures. Alors mon ego n’est plus au centre de ma vie. Il tient tout simplement sa place, relié à un « tout » sans prétention  (Psaume 131). Je respire le courant de la vie qui me traverse et poursuit son chemin. Comme il est écrit dans un psaume : « Cette journée est pour moi un sujet de joie… Une joie pleine en ta présence, un plaisir éternel auprès de toi, mon Dieu… Louez l’Eternel, car il est bon. Son amour est infini (Psaume 16.118) ». Expression personnelle, la gratitude nous invite au dépassement, à une participation  à  plus grand que nous, à la reconnaissance de la présence divine.  Comme l’écrit Bertrand Vergely : « Il est beau de voir le monde avec gratitude. Tout étant miracle, tout vit, tout se met à vivre. On a alors envie de vivre et de se réjouir de l’existence de l’humanité ».

Jean Hassenforder

 

Ecouter les paroles des plus fragiles, c’est aussi entrer dans un changement personnel

ACAT

 

 Guy Aurenche, ancien président de l’ACAT (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture) et du CCFD-Terre solidaire (Comité catholique contre la faim et pour le Développement), a été invité dans une communauté chrétienne qui affronte des problèmes de fragilité et de marginalité. A partir de son expérience personnelle, associative et ecclésiale, il a répondu à  la question qui lui était posée : «  Comment la parole des plus fragiles m’a changé et me change encore aujourd’hui ? ».

En réponse, Guy Aurenche propose cinq pistes.

« Très tôt, à travers l’ACAT, j’ai rencontré les réalités épouvantables de la torture. J’ai été bouleversé par tant de capacités destructrices. Cependant, le message que j’ai reçu a été celui de notre capacité à rejoindre les victimes dans leur drame et à briser la solitude imposée pour les détruire. Par les actions, les protestations et la prière, j’ai découvert que je pouvais devenir un modeste sauveteur, un briseur de solitude. Alors les victimes se déclaraient sauvées car elles n’étaient plus seules pour affronter leurs souffrances. La parole des plus fragiles a fait de moi un briseur de solitude, une source de vie.

La parole des plus fragiles nous met sur le chemin de la fraternité. A travers les partenariats noués par le CCFD-Terre solidaire avec des associations combattant les injustices, j’ai rencontré non pas des pauvres et des malheureux, mais des frères et des sœurs avec lesquels je pouvais agir. Cette fraternité, parfois déconcertante, m’a permis de cheminer et de découvrir que l’autre était frère.

La parole des plus fragiles a fait de moi un « porteur de parole ». a travers le métier d’avocat, les plus fragiles m’ont demandé de dire leur parole dans le cadre de la justice. Ils étaient alors reconnus dans leur dignité quelque soit les fautes qu’on leur reprochait, alors qu’ils n’étaient pas capables de se faire entendre. J’ai parfois rencontré des problèmes de conscience lorsque la parole qu’il m’était demandé de porter, ne me semblait pas conforme à la vérité. Cependant, après réflexion, j’ai défendu leur parole, car le juge avait besoin de l’entendre avant de se prononcer. Les plus fragiles m’ont appris le lien  entre la reconnaissance de la dignité d’une personne et l’écoute de sa parole.

La parole des plus fragiles a fait de moi un acteur de transformation sociale pour découvrir peu à peu qu’il ne suffisait pas d’entendre leur cri, mais de les rejoindre dans le combat social, économique pour s’attaquer aux causes des injustices. Cette action de transformation sociale devait se faire non pas seulement à travers mes propres idées, mais en accueillant la capacité inventive de ceux avec lesquels j’intervenais. La parole des plus fragiles m’a aidé et m’aide à donner tout son sens à l’engagement politique.

La parole des plus fragiles m’a aidé et m’aide à découvrir les profondeurs de la pauvreté. Nous nous faisons une idée restreinte de la pauvreté en la limitant à une approche matérielle. Par ailleurs, nous risquons toujours d’avoir « nos pauvres » selon nos critères philosophiques ou confessionnels. Ce sont souvent les plus fragiles qui m’ont fait découvrir qu’à coté d’eux, il y avait encore des plus pauvres et je ne l’avais pas vu. La parole des plus fragiles m’aide aujourd’hui à repérer les situations de pauvreté qui m’entourent.

C’est une bonne nouvelle que de découvrir que je suis capable de briser des solitudes, que j’appartiens à une fraternité agissante, qu’en portant sa parole, je peux aider l’autre à être reconnu, qu’en agissant ensemble, nous pouvons nous attaquer aux causes des injustices et que mes yeux comme mon cœur doivent rester à l’affut de toutes les pauvretés qui se cachent autour de moi ».

Interview de Guy Aurenche

Sur ce blog, voir aussi : «  Justice sur la terre comme au ciel » : un livre de Guy Aurenche : http://vivreetesperer.com/dans-un-monde-difficile-un-temoignage-porteur-de-joie-et-desperance/

 

Présence d’un petit Rouge-gorge…

 

Vous êtes-vous déjà senti seul (e), préoccupé (e) ?
Peut-être comme moi êtes-vous allez faire un peu de jardinage pour vous changer les idées ?
Là, sans bruit, un petit être magnifique, un Rouge-gorge vient s’installer juste à côté de vous, il ne bouge pas, il semble écouter… ou peut-être a-t-il juste senti votre tristesse ?
Sa présence est réconfortante, vous sentez comme la présence de Dieu auprès de vous.
Cette expérience se renouvelle régulièrement, dès que mon mari et moi sommes dans le jardin, « notre » petit rouge-gorge s’invite et renouvelle en nous la chaleur de la présence de Dieu.

Présence de Dieu dans la nature !

CJ

 

Dynamisme de vie dans un monde qui se construit

Jack-Ma - ALIBABAJack Ma, fondateur d’Alibaba

Toutes les informations affluent pour nous dire que nous vivons dans un monde de plus en plus interconnecté, une mondialisation qui se poursuit à vive allure. Et la Chine fait désormais partie de cet univers. Cependant, pour certains, elle peut paraître encore lointaine, un peu étrange selon la représentation de notre histoire. Et même parfois, cette évocation peut engendrer une certaine crainte. La même crainte apparaît vis à vis de la mondialisation. Et si la crainte l’emporte sur la conscience que nous participons à une aventure qui peut se révéler positive pour nous tous, alors on entre dans la défense et le repli. Nous y sommes. C’est le moment où les populismes s’accompagnent de réflexes nationalistes. Alors, en regard, il nous faut poursuivre et amplifier le grand récit de ce qui unit, de ce qui est en train de se construire partout dans le monde, un monde qui doit faire face à des défis communs, de la misère au saccage de la nature.

De belles histoires nous sont déjà familières. Cependant, en fréquentant internet, on découvre des personnalités jusque là ignorées. Ainsi, à travers des vidéos, nous avons fait connaissance de Jack Ma, le fondateur d’Alibaba, la grande entreprise de distribution chinoise à l’égale d’Amazon. A priori, qu’est ce qui pouvait nous intéresser dans cette manifestation d’un capitalisme étranger ? Or nous nous nous sommes sentis concernés et encouragés par l’histoire de Jack Ma. En effet, c’est l’histoire d’un homme qui, ayant grandi en terre chinoise, s’est ouvert à la culture internationale, en dépassant les enfermements et en créant dans son pays une dynamique économique.

Sa biographie est aujourd’hui bien accessible (1).
Jack Ma a appris l’anglais en fréquentant et en accompagnant des touristes . Il est devenu professeur d’anglais. Cette familiarisation avec la culture anglophone lui a permis d’effectuer un séjour aux Etats-Unis où il a découvert le potentiel d’internet. Dès lors, dans les années 1990, il s’engage dans la création d’entreprises fondées sur l’utilisation d’internet. Ce parcours débouche finalement sur la création d’Alibaba qui connaît un immense succès en transformant les conditions de la distribution commerciale en Chine.
Cependant, lorsqu’on entend Jack Ma nous raconter son parcours, on voit combien la réussite n’était pas acquise d’avance. Au contraire, Jack Ma nous rapporte la longue série des refus qui ont été opposés à ses candidatures à différents emplois, les nombreux échecs qu’il a rencontrés. C’est dire l’obstination et la persévérance dont il a fait preuve. Toujours attentif aux situations, aux besoins , il a su saisir les opportunités. Ce chemin, il l’a parcouru avec d’autres, dans un esprit de collaboration et une capacité de leadership. Il a été porté par une inspiration toujours positive : ne pas se plaindre, tirer parti des échecs, partir à nouveau. Cet homme sympathique est appelé aujourd’hui à s’exprimer dans des vidéos en vue de former et d’encourager des entrepreneurs (2)

Mais si cette histoire nous interpelle, ce n’est pas d’abord en raison des qualités entrepreneuriales de Jack Ma, c’est parce que sa conduite et son discours témoignent également d’un humanisme qu’il est bon de pouvoir reconnaître et apprécier dans un univers qui ne nous est pas familier. Jack Ma a conscience de la finalité de service de son entreprise. Il met en évidence les qualités des femmes dans ce travail et le rôle majeur qu’elles jouent dans ce domaine. C’est un engagement ferme en faveur de la promotion féminine. Jack Ma travaille avec de nombreuses petites entreprises et il soutient et encourage les petits entrepreneurs. Jack n’oublie pas les premières années où il a été un professeur d’anglais très apprécié par les étudiants. Il encourage les jeunes. C’est une autre illustration de son sens de la relation. Ainsi accorde-il une grande importance à l’éducation. Et son approche est humaniste. Ainsi, reconnaissant le rôle de plus en plus grand qui va être joué par les machines, il nous dit qu’il appartient à l’éducation de contribuer au développement de ce qui est proprement humain : « les valeurs, le croire, la pensée indépendante, le travail en équipe, le soin porté aux autres ». Et, en cc sens, quelles disciplines privilégier ? « Les sports, la musique, la peinture, les arts… » (3).

Face à l’agitation qui nous entraine, à un appétit effréné de consommation, il nous appelle à la sagesse (4). « Chaque désastre environnemental est un reflet de l’âme humaine Parce qu’on a besoin de trop de choses, on détruit beaucoup de choses. Tout ce que l’on veut, c’est avoir plus. On en veut toujours plus : aller sur la lune, aller sur Mars.. etc. On regarde toujours vers l’extérieur. Nous les êtres humains, on ne regarde jamais vers l’intérieur. Si vous ne faites pas d’introspection, vous ne serez jamais sage. Si vous n’êtes pas sage, vous ne savez pas ce que vous avez envie. Aujourd’hui, les êtres humains disposent de bien plus de ce qu’ils peuvent s’attendre à recevoir. Alors la pollution, tout ce qui arrive, c’est parce que les êtres humains deviennent cupides et arrogants. C’est pour cela que la technologie des big data essaie maintenant de percevoir à l’intérieur de l’être humain. Croyez-moi ! la machine vous connaitra mieux que vous ne vous connaissez vous-même.. Donc, selon moi, dans une période de datas, dans les cent prochaines années, les êtres humains doivent essayer de faire preuve d’introspection. On verra beaucoup de choses horribles en nous. Quand la connaissance est tournée vers l’extérieur, on voit de mauvaises choses chez les autres alors qu’on peut voir les belles choses si on regarde à l’intérieur. C’est la philosophie chinoise ».

Dans un monde inquiet et tourmenté où les menaces abondent, il est important de nous rassembler dans une inspiration constructive. Nous avons besoin d’entendre qu’il y aujourd’hui un grand nombre d’initiatives positives. Certaines, comme les organisations humanitaires, sont bien connues. Partout, dans le monde, des hommes de bonne volonté sont à l’œuvre (5). Nous pouvons également percevoir des évolutions dans les mentalités, des émergences qui adviennent ou se préparent. Ce récit de vie du fondateur d’une grande entreprise chinoise apparait dans ce contexte. Pour certains, il n’est pas attendu dans ce que nous percevons de ces innovations positives, mais, de fait, il nous apporte un éclairage complémentaire et convergent. Nous avons bien ce qui peut être redouté et redoutable dans le contexte chinois. Nous savons aussi qu’à partir d’une immense pauvreté, la Chine a pu engendrer une classe moyenne qui compte plusieurs centaines de millions de personnes.
Si le récit de Jack Ma nous parait si important, c’est justement parce qu’il intervient dans un univers que, pour beaucoup d’entre nous, nous connaissons mal. Il nous dit qu’à travers le commerce, des relations nouvelles s’ouvrent à l’échelle du monde. Il nous dit que des réalités nouvelles peuvent apparaître dans de contextes inattendus. Dans le contexte d’une grande et dynamique entreprise, le récit de Jack Ma témoigne d’un humanisme qui se dit aussi en d’autres points de la planète .

J H

(1) Une biographie de Jack Ma est accessible sur Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jack_Ma Au World Economic Forum, Jack Ma, interviewé par Abi Ramanan, au regard de son parcours et son expérience de la dynamique d’Alibaba, expose sa vision de la transformation du monde et sa conception de la vie(Sous-titré) : https://www.youtube.com/watch?v=V9ENp2BQ8lE Sur Alibaba : Duncan Clark. Alibaba The house that Jack Ma built. Harpercollins. Un article récent sur Alibaba paru en France : https://www.capital.fr/entreprises-marches/jack-ma-son-alibaba-detronera-t-il-amazon-1322604
(2) « De la motivation à la réussite » ArgEntrepreneur. Présenté par Sonny Court. Interview traduit en français : https://www.youtube.com/watch?v=Bp6EUCr3du8
(3) Jack Ma on the future of education : https://www.youtube.com/watch?v=rHt-5-RyrJk
(4) La philosophie de la vie selon Jack Ma : https://www.youtube.com/watch?v=bM0vNSE8yeI
(5) Partager les solutions. Propager les innovations. C’est changer le monde. http://www.vivreetesperer.com/partager-les-solutions-propager-les-innovations-cest-changer-le-monde/

Un regard lumineux dans un pays lumineux

Automne 2018 en pays de Valence (Valencia. Espagne)

D’après les photos de Gloria Castro

Il y a des sites de photos où on s’arrête et où on revient parce qu’il y a entre eux et nous une affinité comme un gout et un regard partagé. Y venir, y revenir, c’est à chaque fois un émerveillement parce qu’à chaque entrée, on y découvre des photos admirables. Et ces moments de bonheur, on désire les partager avec d’autres, par exemple en les mettant en ligne à travers un journal facebook.

Le site de Gloria Castro

Le site Flickr de Gloria Castro (1) a commencé en 2005. Il est donc très abondant dans une diversité de genre : une grande variété de paysages : ciel, mer, eaux, campagnes, fleurs, oiseaux… jusqu’à de belles personnes, de beaux visages. Gloria Castro voyage de temps à autre, mais son lieu est un sujet constant d’émerveillement. C’est la province de Valencia (2) dans le sud-est de l’Espagne avec ses plages, ses campagnes méditerranéennes, ses collines et ses montagnes, une profusion de nature. Le site de Gloria Castro est bien connu et il est très fréquenté. Ses photos sont partagées par centaines en « favoris », c’est à dire exposées sur d’autres sites. Et les commentaires, en d’heureuses appréciations et exclamations, affluent et expriment un émerveillement partagé.

Un regard lumineux dans un paysage lumineux

En pays méditerranéen, la lumière est présente. Mais la sensibilité à la lumière la rend plus présente encore. Et nous voyons sur ce site un regard qui saisit toutes les formes de lumière. C’est un regard lumineux dans un paysage lumineux. Nous avons trouvé dans le livre de Bertrand Vergely : « Retour à l’émerveillement » (3), un texte qui convient à cette situation : « Il y a des moments où la lumière pense » dit Gilles Deleuze. Les Anciens  voyaient la nature comme Logos. L’émerveillement nous fait remonter à cette intuition première, source de toute vitalité, on ne vit pas dans un univers vide et muet, on vit parce que l’univers est saisissant. Eric Sablé en rend bien compte dans son « Petit manuel d’émerveillement lorsqu’il écrit :  « J’ai plein mes tiroirs de mots expliquant la vie, le temps, l’espace, la formation de l’univers, mais le mystère est là dans le paysage d’automne qui se fane et se froisse avant la grande immobilité de l’hiver ». S’émerveiller, c’est être là, face au monde, comme au premier jour, comme au premier instant, pur, neuf, nu, et regarder jusqu’au moment où les apparences basculent. Alors on est foudroyé par ce simple fait : il y a de l’être, j’existe, je suis…La vie a un sens, plus que du sens. Nous ne sommes pas là pour rien, nous avons un rôle à jouer dans ce monde. Un rôle lié à la beauté, un rôle de témoins d’une vie venue de la beauté pour la beauté ».

Automne en pays de Valencia

Pour présenter le site de Gloria Castro, il fallait bien choisir un point de vue. A la vue des dernières photos, nous avons tout simplement  retenu le thème de l’automne par ailleurs souvent évoqué en tant que tel par Gloria . Dans un pays méditerranéen, tout au sud, de l’Europe, l’automne ne nous apparaît pas comme « un froissement avant la grande immobilité de l’hiver », mais plus comme un passage bruissant des migrations d’oiseaux, des élans du soleil, et des murmures de la végétation. A grand peine, nous avons retenu seulement 6 photos de Gloria durant cet automne 2018. On pourra se hâter de voir toutes les autres !

J H

 

D’autres sites de photos sur ce blog

Le jardin de Paula
http://vivreetesperer.com/le-jardin-de-paula/

Couleurs et formes : merveilles en macrophotographie
http://vivreetesperer.com/couleurs-et-formes-merveilles-en-macrophotographie/

Effets de lumière dans une campagne bocagère
http://vivreetesperer.com/couleurs-et-formes-merveilles-en-macrophotographie/

Comme les oiseaux du ciel
http://vivreetesperer.com/comme-les-oiseaux-du-ciel/

A la découverte des grands espaces américains
http://vivreetesperer.com/comme-les-oiseaux-du-ciel/

La lumière du matin
http://vivreetesperer.com/la-lumiere-du-matin/

Reconnaître le miracle dans nos vies

Rodolphe Gozegba, pasteur dans une paroisse alsacienne, avait été invité à participer à une réunion organisée par une paroissienne qui avait invité des amis chez elle. Il y avait donc onze personnes dans ce petit groupe. Elles n’appartenaient pas toutes à la paroisse. Elles avaient été invitées pour qu’elles puissent faire connaissance avec le nouveau pasteur de la paroisse. C’était donc une rencontre conviviale et amicale.

Au début de la réunion, chacun s’est présenté. Après cette présentation, chacun s’est retrouvé autour d’une table avec gâteaux et café. Pendant qu’on mangeait ensemble, les gens parlaient seulement à leurs voisins. Pour permettre une conversation en commun, Rodolphe a eu une idée : poser une question qui permettrait à chacun de s’exprimer en mobilisant l’attention de tous sur un thème commun. Et, il a donc suggéré la question suivante : « Je sais que Dieu a fait des miracles dans nos vies et que nous sommes sans doute marqués par un de ces miracles. Est-ce que nous pourrions témoigner de ce miracle en peu de mots ? ». Tout le monde a trouvé que c’était une excellente idée. Et donc, chacun s’est exprimé à tour de rôle.

La voisine de Rodolphe, une femme d’origine syrienne, accompagnée par sa sœur, a témoigné pour elles deux. Elles ont connu une guerre terrible en Syrie et aussi des persécutions envers les chrétiens. Pour elles, le miracle a été la persévérance des chrétiens malgré la persécution. Aucun n’a abandonné la foi. Dieu merci, elles sont aujourd’hui vivantes en France.

La deuxième personne qui s’est exprimée nous a dit : « Mon miracle, c’est que je viens d’être guérie de mon cancer ».

Une veuve nous a ensuite parlé de la vie qu’elle a eue avec son mari. Au départ, elle avait hésité à l’épouser. Et puis, elle a trouvé ensuite en lui un homme admirable. C’est « l’homme de sa vie ».

Une autre personne, un homme, a témoigné qu’après le décès de sa première femme, il a rencontré, il y a vingt-cinq ans, une femme d’origine américaine, avec laquelle il s’est marié et se trouve heureux aujourd’hui. Cette femme était là avec lui et elle a aussi témoigné. Ayant quitté les Etats-Unis, elle était allé en Allemagne et ensuite, elle est arrivée en Alsace où elle a rencontré son mari avec lequel elle est très heureuse aujourd’hui. Ainsi nous a-t-elle dit : « J’ai fait tout un périple pour finalement trouver l’homme de ma vie ». Cet amour est pour elle le grand miracle de Dieu.

Nous avons entendu ensuite le témoignage du mari de la femme qui a été guéri du cancer. Cet homme a beaucoup parlé. Un jour, nous a-t-il dit, il a entendu un pasteur déclarer dans sa prédication qu’il ne croyait pas à la résurrection de Jésus. Il a été profondément choqué et particulièrement scandalisé. Il a quitté l’église. « La foi chrétienne, vidée de la résurrection, n’est plus la foi chrétienne ». Dieu est au coeur de sa vie et sa raison d’être. « Sans Lui, je ne suis rien ».

La paroissienne qui nous a accueilli, a raconté que, lorsqu’elle était plus jeune, elle voyageait beaucoup. Et, comme elle n’avait pas beaucoup d’argent, elle prenait des avions avec plusieurs escales. Un jour, en allant au Japon, son mari et elle, ont fait une escale en Irak. Elle était enceinte d’un garçon et a fait une fausse couche. Par la suite, en Alsace, elle a enseigné le français à un jeune immigré irakien. Une relation forte s’est créée et celui-ci s’est mis à la considérer comme sa mère. Ce couple a une grande fille, mais il n’avait pas de garçon. Ils ont adopté le jeune irakien. Elle, qui avait perdu un garçon, en a retrouvé un. Ils ont désormais une grande fille et ce fils adopté. C’est le miracle de leur vie.

Ce tour de table s’est terminé par le témoignage de Rodolphe. Pour lui, le miracle, c’est que Dieu a fait de lui son serviteur, pasteur dans l’Eglise.

 

Comment Rodolphe a-t-il ressenti ce partage ?

Les participants étaient des chrétiens avec des sensibilités différentes. Par exemple, les deux syriennes étaient orthodoxes. Le couple franco-américain était mennonite… Nous étions en communion.

C’est la première fois que Rodolphe posait cette question : quel est le miracle qui a marqué votre vie ? Or, nous dit-il, « On envisage généralement le miracle comme une intervention extraordinaire de Dieu. Moi-même, je m’attendais à des témoignages de ce genre . Mais, dans ce groupe là, j’ai découvert que chaque personne a sa conception du miracle. Le miracle n’est pas forcément une manifestation soudaine et extraordinaire de Dieu. Le miracle, ce peut être aussi une merveilleuse rencontre. Ce peut-être une bonne amitié qui débouche sur une belle relation. Ce peut être la conscience affirmée d’une relation avec Dieu. Ici, dans ce groupe, le miracle était reconnu dans une manifestation de Dieu au quotidien. Nous avons appris à la reconnaître. C’est un sujet de joie et de reconnaissance ».

Récit et témoignage de Rodolphe Gozegba rapporté par Jean Hassenforder

 

Voir aussi sur ce blog :  « Le miracle de l’existence. Un éclairage de Bertrand Vergely » : http://vivreetesperer.com/?p=2890

 

 

Une vie pleine, c’est une vie qui a du sens

Emily Esfahani SmithLa vie aspire à plus qu’au bonheur

« There is more to life than being happy »

Selon Emily Esfahani Smith

Quelle vie voulons-nous avoir ? Qu’est-ce que nous recherchons en premier dans notre vie ? Quelle est notre représentation de la vie bonne, de la vie pleine ? Incidemment, ce questionnement transparait dans les vœux que nous faisons à nos proches et à nos amis au nouvel an ou lors d’un anniversaire. Le mot bonheur vient alors à notre esprit. Mais comment envisageons-nous le bonheur ? Sans doute, nous ne donnons pas tous la même signification à ce terme. Une jeune psychologue américaine, Emily Esfahani Smith nous appelle à réfléchir à cette question dans un entretien vidéo TED : « There is more to life than being happy » (1).

De fait, il s’agit là d’une question existentielle, une question qui implique toute notre existence. Et si Emily l’aborde aujourd’hui en psychologue, c’est parce qu’elle se l’est posée d’abord dans sa première jeunesse, dans sa vie d’étudiante. Ce questionnement a débouché sur une recherche qui s’est inscrite dans le champ de la psychologie, une psychologie elle-même en quête aujourd’hui dans ce domaine. Et, comme on le verra, ce mouvement n’est pas une particularité américaine. Il est aujourd’hui international.

Déjà, après la seconde guerre mondiale, un psychiatre, Viktor Frankl (2), en sortant de camps de concentration, avait mis en évidence l’importance vitale du sens qui donne à notre vie une capacité de résister aux épreuves et une force dans la vie. Dans une autre conjoncture, à un autre moment de l’histoire, Emily a été conduite également à se poser la question du sens, car elle s’est rendu compte que la recherche d’un bonheur superficiel, en terme de satisfaction individualiste et passagère, débouchait sur une impasse. Ainsi nous dit-elle : « Avant, je pensais que le but de la vie était la poursuite du bonheur. Tout le monde disait que le chemin du bonheur était la réussite, alors j’ai cherché ce travail idéal, ce petit ami idéal, ce bel appartement. Mais, au lieu de me sentir satisfaite, je me sentais anxieuse et à la dérive. Je n’étais pas seule. Mes amis aussi rencontraient des difficultés ». Et, en suivant des cours de psychologie positive à l’université, Emily a découvert qu’il y avait bien un malaise largement répandu dans la société. Si la poursuite du bonheur est aujourd’hui une motivation courante, elle s’avère manifestement défaillante. « Ce qui m’a vraiment frappé est ceci : Le taux de suicide est en augmentation à travers le monde et en Amérique, il a récemment atteint son point le plus haut en trente ans. Même si objectivement les conditions de vie s’améliorent… plus de gens se sentent désespérés, déprimés et seuls. Il y a un vide qui ronge les gens et il ne faut pas forcément être en dépression clinique pour le ressentir. Tôt ou tard, nous nous demandons tous : Est-ce là tout ? ».

 

On doit aller plus loin dans la compréhension de la vie. « De nombreux psychologues définissent le bonheur comme un état de confort et d’aisance, se sentir bien dans l’instant ». Cependant, comme l’indique en France le psychologue Jacques Lecomte,  le bien–être ne suffit pas. Nous avons besoin également d’une motivation, d’une inspiration qui nous sont apportées par le sens que nous donnons à notre vie (3). Ainsi Emily a choisi d’entrer dans la voie du sens. « Notre culture est obsédée par le bonheur, mais j’ai découvert que chercher du sens est la voie la plus épanouissante. Les études montrent que les gens qui trouvent du sens à leur vie sont plus résilients, s’en sortent mieux à l’école et vivent plus longtemps ». Parce que cette question lui paraissait essentielle, Emily s’est engagée dans la recherche. Pendant cinq ans, « elle a interviewé des centaines de gens et lu des milliers de pages de psychologie, de neuroscience et de philosophie ». Elle a publié un livre : « The power of meaning crafting a life that matters » qui vient d’être traduit en français sous le titre : « Je donne du sens à ma vie. Les quatre piliers essentiels pour vivre pleinement » (4).

 

Les quatre piliers essentiels pour vivre pleinement.

Emily distingue quatre piliers pour vivre pleinement :  l’appartenance, la raison d’être, la transcendance, la mise en récit.

« Le premier pilier est l’appartenance. L’appartenance découle du fait d’être dans des relations ou vous êtes estimé pour qui vous êtes intrinsèquement et où vous estimez également les autres ».  Cependant, l’appartenance n’est pas une panacée, car tout dépend de la qualité du groupe auquel on appartient. « La vraie appartenance émane de l’amour. Elle existe dans de moments partagés entre deux personnes ». Nous savons combien les relations ont une importance vitale (5). Emily donne un exemple : Lorsque son ami Jonathan achète régulièrement son journal au même vendeur de rue à New York, il se crée là aussi une relation qui induit une reconnaissance réciproque, un climat de confiance Elle évoque un incident où cette confiance a été ébréchée. Il est important de veiller à la qualité de nos relations. « Je passe devant une personne que je connais sans la reconnaître. Je regarde mon téléphone quand quelqu’un me parle. Ces actions dévaluent les autres. Il les font se sentir invisibles et sans valeur.     Quand vous avancez avec  amour, vous créez un lien qui nous tire tous vers le haut ».

Pour beaucoup, l’appartenance est la source essentielle de sens dans la vie. Pour d’autres, la clé du sens est la poursuite d’un but qui donne une raison d’être. C’est le second pilier. « Trouver un but dans la vie n’est pas la même chose que de trouver un travail qui vous rend heureux ». Avoir un but dans la vie pour le bien des autres est une motivation qui engendre orientation et mobilisation de la vie. « Un agent hospitalier m’a dit que son but était de guérir les malades. Beaucoup de parents me disent que leur but est d’élever leurs enfants. La clé du but dans la vie est d’utiliser nos forces pour servir les autres . Bien sur, beaucoup d’entre nous le font à travers leur travail. C’est ainsi que nous contribuons et nous sentons utiles. Cela signifie aussi que des problèmes tels que le désengagement au travail, le chômage, un faible taux de participation à la vie professionnelle ne sont pas que des problèmes économiques, ce sont des problèmes existentiels. En n’ayant pas quelque chose de louable à faire, les gens sont perdus ».

Il y a une troisième manière d’accéder à un sens dans sa vie. C’est la transcendance. La transcendance se manifeste dans des contextes différents, par exemple dans la vie en église ou dans des communautés religieuses. Elle apparaît également dans des expériences spirituelles (6). « Les états de transcendance sont ces rares moments où vous vous élevez au dessus de l’agitation quotidienne. Votre conscience de vous même s’estompe et vous vous sentez connectés à une réalité supérieure. Pour moi, en tant qu’écrivain, cela se produit à travers l’écriture. Parfois cela m’emporte tellement que je perd tout sens de l’espace-temps. Ces expériences transcendantes peuvent nous changer. Dans une recherche, on a demandé à des étudiants de regarder un eucalyptus de 60 mètres de haut pendant une minute. Après cela, ils se sont sentis moins égocentriques et se sont comportés plus généreusement quand ils avaient l’opportunité d’aider quelqu’un ».

A l’appartenance, la raison d’être à travers la poursuite d’un but, la transcendance, Emily ajoute « un quatrième pilier du sens ». C’est « la narration, l’histoire que vous racontez à votre propos. Créer un récit à partir des évènements de votre vie apporte de la clarté. Cela aide à comprendre comment vous êtes devenus vous-même. Nous ne réalisons pas toujours que nous sommes l’auteur et que nous pouvons changer notre façon de raconter. Notre vie n’est pas uniquement une liste d’évènements. Vous pouvez éditer, interpréter et raconter votre histoire, même en étant contraint par les faits ».

En exemple, Emily nous raconte le parcours d’Emeka, un jeune homme paralysé après avoir joué au football. Il a su adopter une attitude positive et l’affirmer dans son histoire de vie. « Le psychologue Dan Mc Adams appelle cela « une histoire rédemptrice » où le mauvais est racheté par le bon. Les gens ayant une vie pleine de sens racontent l’histoire de leur vie à travers la rédemption, la croissance et l’amour ».

Emily accorde ainsi une grande importance au récit personnel au point de l’inclure parmi les quatre grands piliers sur lesquels repose une vie qui a du sens. L’histoire de vie est effectivement une voie privilégiée pour découvrir, exprimer et affirmer le sens de notre existence. C’est aussi ce qu’exprime le témoignage dans le contexte de milieux chrétiens.

 

Le parcours d’Emily : une expérience de vie et une vision

Emily a grandi dans une famille qui s’inscrivait dans une culture spirituelle de l’Islam : la culture soufi. Elle a pu vivre des valeurs fortes qui sont effectivement porteuses de sens : une solidarité, une expérience spirituelle partagée et chaleureuse. « Quand je suis partie à l’université et sans l’encrage soufi quotidien  dans ma vie, je me sentais larguée. J’ai commencé à chercher ces choses qui font que la vie en vaut la peine. C’est ce qui m’a conduite à ce voyage. En y repensant, je me rend compte que la maison soufie avait une vraie culture du sens de la vie. Les piliers faisaient partie de l’architecture et la présence des piliers nous aidait à vivre plus profondément ». Et d’ailleurs, en terminant cet entretien,  Emily raconte comment son père, en passe de subir une grave opération, a été soutenu par la pensée d’amour qu’il portait à ses enfants. « Mon père est menuisier et soufi. C’est une vie humble, mais une bonne vie. Son sens d’appartenance à une famille, son but en tant que père, sa méditation transcendante, la répétition de nos noms, il dit que ce sont les raisons pour lesquelles il a survécu . C’est l’histoire qu’il raconte. C’est le pouvoir du sens dans la vie. Le bonheur va et vient. Mais quand la vie est vraiment belle, si les choses tournent très mal, avoir un sens à sa vie vous donne une chose à laquelle vous pouvez vous accrocher ».

 

Un éclairage pour nos vies

L’approche d’Emily Esfahani Smith sur la manière de donner du sens à notre vie nous parait particulièrement utile et précieuse. En effet, c’est à partir de son expérience personnelle en lien avec celle d’une jeune génération qu’Emily s’est engagée dans une recherche de long cours pour répondre aux questions existentielles qui prennent aujourd’hui une importance croissante. Et elle apporte des réponses qui prennent en compte la diversité des situations et des parcours.

Nous savons par expérience combien la question du sens a une importance vitale. C’est bien à cette question qu’Odile Hassenforder, très présente sur ce blog, a répondu dans son livre : « Sa présence dans ma vie » (7) à travers une expérience du don de Dieu et un vécu de fraternité et de spiritualité chrétienne. Et, sur ce blog, notre intention est bien d’ouvrir des pistes et réaliser des outils de compréhension pour des chercheurs de sens en faisant appel à des récits, des réflexions et des recherches. C’est notre motivation. Ainsi nous nous trouvons en affinité avec la démarche d’Emily.

Son livre : « Je donne du sens à ma vie » (4) prolonge son entretien en vidéo dans un texte abondamment documenté. Nous pouvons reprendre ici sa conclusion. Elle y reprend une affirmation de Viktor Frankl  (2): « l’amour est le plus grand bien auquel l’homme peut aspirer. L’être humain trouve son salut à travers et dans l’amour ». Et elle poursuit : « L’amour est bien évidemment au cœur d’une vie pleine de sens. C’est un ingrédient indissociable des quatre piliers du sens qui apparaît de façon récurrente  dans les histoires de personnes que j’ai relatées »… « L’acte d’amour commence par la définition même du sens. Il commence par le fait de sortir de sa coquille pour se connecter aux autres et contribuer à quelque chose ou à quelqu’un plutôt qu’à soi.  « Plus quelqu’un s’oublie lui-même et se dévoue à une cause ou à quelqu’un d’autre, plus il est humain », écrit Viktor Frankl. C’est le pouvoir du sens… C’est prendre le temps de s’arrêter pour saluer le marchand de journaux ou pour réconforter un collègue qui parait déprimé. C’est aider les gens à être en meilleure santé, à être un bon parent ou un bon tuteur pour un enfant. C’est contempler avec émerveillement le ciel étoilé et assister aux complies avec des amis. C’est écouter attentivement l’histoire d’un proche. C’est prendre soin d’une plante. Ce sont des actes humbles en soi. Mais ensemble, ils illuminent le monde » (p 276-278).

 

J H

 

 

 

 

 

Une nouvelle manière de croire

Selon Diana Butler Bass dans son livre : « Grounded »

 

Beaucoup de gens s’éloignent des églises classiques et entrent en recherche. Est-ce à dire qu’on croit de moins en moins ou bien la foi change-t-elle de forme ? On peut observer ce mouvement dans la plupart des pays occidentaux. Et les Etats-Unis, longtemps caractérisés par une forte pratique religieuse, commencent à participer à cette évolution. C’est une question qui nous intéresse tous à titre collectif, mais aussi à titre personnel. Diana Butler Bass, historienne et théologienne américaine, nous apporte une réponse dans son livre : « Grounded. God in the world. A spiritual revolution » (1). Dans un précédent article, nous avons présenté cet ouvrage en terme de convergence entre la pensée de Diana Butler Bass et celle de Jürgen Moltmann, un grand théologien innovant (2). Nous envisageons ici plus particulièrement comment Diana Butler Bass perçoit un changement dans la manière de croire. Mais rappelons d’abord la démarche de cet ouvrage (3).

 

« Chaque année, davantage d’américains laissent derrière eux la religion organisée : les gens se désaffilient et comme la nation devient de plus en plus diverse religieusement (4). Diana Butler Bass, éminente commentatrice dans le champ de la religion et de la culture, poursuit son livre fort apprécié : « Christianity after religion » (5) en argumentant que ce qui apparaît comme un déclin indique en réalité une transformation majeure dans la manière où les gens se représentent Dieu et en font l’expérience. Du Dieu distant de la religion conventionnelle, on passe à un sens plus intime du sacré qui emplit le monde. Ce mouvement, d’un Dieu vertical à un Dieu qui s’inscrit dans la nature et dans la communauté humaine, est au cœur de la révolution spirituelle qui nous environne, et cela interpelle non seulement les institutions religieuses, mais aussi les institutions politiques et sociales. « Grounded » explore ce nouvel environnement culturel comme Diana Butler Bass nous révèle ici la manière dont les gens trouvent un nouvel environnement spirituel (« new spiritual ground ») dans un Dieu qui réside avec nous dans le monde : dans le sol, l’eau, le ciel, dans nos maisons et nos voisinages et dans nos espaces communs. Les gens se connectent avec Dieu dans l’environnement dans lequel nous vivons ». Avec Diana, entrons dans son livre à travers son introduction. « Ce dont nous avons besoin est là », nous propose-t-elle à travers une citation de Wendell Berry (p 1).

 

Où est Dieu ?

« Où est Dieu ? » est une des questions les plus importantes de tous les temps. Les gens croient, mais ils croient différemment de la manière dont ils ont cru. Le sol de la théologie est en mouvement. Une révolution spirituelle est en route ».

Diana Butler Bass évoque un univers religieux qui lui paraît appartenir au passé. « Il n’y a pas longtemps, les croyants affirmaient que Dieu résidait au Ciel, un endroit lointain où les fidèles trouveraient une récompense éternelle. Nous occupions un univers à trois étages avec au dessus le Ciel où Dieu vivait, le monde au dessous où nous vivions, et un monde des bas-fonds (« underworld ») où nous redoutions de pouvoir aller après la mort. L’Eglise intervenait comme médiatrice entre le ciel et la terre, agissant comme une espèce d’ascenseur céleste où Dieu envoyait des directives divines, et, si nous obéissions à ses directives, nous pouvions monter éventuellement vivre au Ciel pour toujours et éviter les terreurs d’en bas » (p 4). Cet ordre à trois étages a vacillé au siècle dernier. Et puis, il est apparu de plus en plus évident que nous ne pouvions plus revivre cette représentation de Dieu dans une société qui n’existait plus. « Le théisme conventionnel est au cœur du fondamentalisme et correspond à cet univers à trois étages » ( p 6).

Mais nous savons aujourd’hui que l’enfer existe sur terre. Et pourquoi pas le paradis ? Diana Butler Bass évoque une fusillade tragique dans une école américaine. Cet épisode tragique a suscité beaucoup de questions existentielles. « La réponse la plus répétée et apparemment la plus réconfortante était que Dieu était « avec les victimes ». Dieu « avec » les victimes ? « Avec nous ? ».

Aujourd’hui, nous vivons une époque tragique d’anxiété et de peur. Où est Dieu ? L’image ancienne de Dieu ne répond plus à nos questions. On observe une montée de l’incroyance. « Pourtant, tandis que certains ont conclu que les hommes sont seuls, d’autres regardent aux mêmes évènements et suggèrent une possibilité spirituelle bien différente : « Dieu est avec nous ». En regard de tous ces malheurs, Diana Butler Bass évoque la réponse de Bonhoeffer : « Seul un Dieu souffrant peut aider ». « Dieu est avec nous, dans et à travers ces terribles évènements » ( p 8). Un chercheur juif : Abraham Heschel voyait en Dieu : « Celui qui aime le monde profondément, ressent ce que vit sa création et participe à sa vie ». « Cela signifie naturellement que Dieu est avec nous non seulement dans les temps de misère et d’angoisse. Dieu est avec nous au milieu de notre joie et dans les expériences les plus séculières de la vie… Depuis les années où Heschel écrivait, un langage culturel de la proximité divine est venu nous entourer : on peut trouver Dieu au bord de la mer, dans un coucher de soleil, dans le jardin que nous plantons, dans les histoires qui nous réjouissent, dans la bonne nourriture, dans la convivialité… » (p 9). Ainsi, « si certains adorent Dieu dans une distante majesté et si d’autres rejettent l’existence divine, des millions de nos contemporains font l’expérience de Dieu d’une manière beaucoup plus personnelle et accessible que jamais auparavant » (p 9). Et ce changement intervient dans le monde entier, sur toute la planète. « Dieu est accessible sans médiation, local, animant le monde naturel et l’activité humaine dans des modes profondément intimes. De fait, cela a toujours été la voie des mystiques. Mais maintenant, ce mode personnel, mystique, immédiat et intime émerge comme une voie majeure pour notre relation avec le divin » (p 9).

Ce changement profond dans la manière de concevoir la relation avec Dieu interpelle les églises et les religions. « Les institutions religieuses servaient de structures médiatrices entre ce qui était saint et ce qui était séculier. Les questions recherchant des information sur le « qui ? » et le « quoi ? » avec demande d’une réponse d’autorité, sont remplacées par des questions relatives à des questions existentielles et ouvertes relatives au « où ? » et au « comment ? ». Non seulement les questions ont changé, mais la manière dont nous les posons a changé. Nous ne vivons plus isolés par des barrières d’ethnicité, de race et de religion. Nous sommes connectés dans une communauté globale.

Nous cherchons des réponses dans internet. Nous posons des questions à nos voisins bouddhistes ou hindous. Nous ouvrons nos textes saints et les textes des autres. Nous écoutons les prédicateurs des religions du monde… Ce mouvement dans la conscience religieuse est un phénomène mondial, une sorte de toile spirituelle dans laquelle nous nous inscrivons… » ( p 10). Quelque soient les résistances des incroyants, ce changement est un réenchantement du monde, une révolution spirituelle d’une étonnante ampleur. Et ce changement est en cours aujourd’hui dans de nombreuses cultures.

 

Dieu avec (dans) le monde

 Comme beaucoup d’autres, raconte Diana, j’ai été formée dans une théologie verticale : « Dieu existe loin du monde et fait une faveur à l’humanité en s’en rapprochant. Les prédications déclaraient que la sainteté de Dieu nous était étrangère et que le péché nous séparait de Dieu » (p 12). Cependant, Diana a vécu des expériences qui impliquaient une vision différente. Ainsi, raconte-t-elle une expérience vécue dans sa toute petite enfance. Et elle nous rapporte d’autres expériences très diverses. Plus jeune, elle n’osait pas en parler dans son église, mais maintenant, elle sait que ce ne sont pas des expériences rares ou extraordinaires. Il y a aujourd’hui toute une littérature relative à l’expérience spirituelle depuis les comptes rendus d’expériences proches de la mort jusqu’à de profondes rencontres en rapport avec la nature, le service aux autres ou une émotion artistique. « La moitié des américains adultes, dont même quelques uns qui se déclarent athées ou non croyants, rapportent avoir eu une telle expérience au moins une fois dans leur vie » ( p 13).

« Nous voilà conduits vers une théologie alternative mettant l’accent sur la connexion et sur l’intimité. Dans la tradition chrétienne, Jésus parle ce langage quand il proclame : «  Le Père et moi, nous sommes un » (Jean 16.30) et quand il souffle sur les disciples en leur envoyant le Saint Esprit ( Jean 20.22). C’est le témoignage de l’apôtre Paul au sujet de sa rencontre mystique avec Christ. Quand la Bible est lue dans la perspective de la proximité divine, il devient clair que la plupart des prophètes, des poètes et des prédicateurs sont particulièrement en porte à faux (« worried ») avec les institutions et les pratiques religieuses qui perpétuent le fossé entre Dieu et l’humanité. La narration biblique est celle d’un Dieu qui s’approche, poussé par un désir pressant d’amener le ciel sur la terre et de remplir les cœurs humains » (p 13). Cette expérience d’intimité spirituelle apparait également dans d’autres religions. Aujourd’hui, les institutions et les philosophies de haut en bas s’affaiblissent et cela concerne également les religions. « Les gens mènent leur propre révolution théologique et découvrent que l’Esprit est bien plus avec le monde que l’on nous l’avait précédemment enseigné » ( p 15). « Il y a une conscience de plus en plus répandue que Dieu est avec nous au sein de la création, de la culture et du cosmos… Ce changement de ton apparaît dans les prédications de personnalités bien connues comme Desmond Tutu, le Dalaï Lama et le pape  François.. ».

Diana Butler Bass est historienne. On peut donc l’entendre lorsqu’elle écrit : « Le fait le plus significatif dans l’histoire des religions  aujourd’hui n’est pas le déclin de la religion occidentale, le rejet des institutions religieuses ou ma montée de l’extrémisme religieux, c’est un changement dans la représentation de Dieu, une renaissance de la foi montant des profondeurs » (p 16).

 

Une révolution spirituelle

« Le Dieu conventionnel existait en dehors de l’espace et du temps, un être qui vivait aux cieux sans être affecté par les limites humaines. Ainsi la théologie occidentale a développé un langage que les théologiens appellent les « omnis » : Dieu est omnipotent, omniprésent, omniscient, tout puissant… Mais aujourd’hui, Dieu est de  plus en plus perçu comme un Dieu en relation avec l’espace et le temps, comme un Dieu qui connecte et crée toute chose… les « omnis » ne parviennent pas à décrire cela. A la place, nous pouvons penser à Dieu en terme d’ « inter », le fil spirituel entre l’espace et le temps, « intra «  à l’intérieur de l’espace et du temps et « infra » qui tient l’espace et le temps. Dieu n’est pas au dessus et au delà, mais intégralement dans l’ensemble de sa création, entrelacé avec l’écologie sacrée de l’univers » ( p 25).

La révolution spirituelle concerne à la fois Dieu et le monde. Elle concerne Dieu, mais elle ne l’aborde pas comme un extra-terrestre. Elle concerne le monde, mais elle n’engendre pas la sécularisation. C’est une révolution au milieu du terrain (« middle ground revolution ») dans laquelle des millions de gens naviguent dans un espace entre le théisme conventionnel et un monde sécularisé. Ils tracent un chemin qui enveloppe le séculier et le sacré en trouvant un Dieu qui est « un mystère  gracieux toujours plus grand, toujours plus près, à travers une conscience nouvelle de la terre et dans la vie de leurs prochains » (p 25-26). Cette révolution repose sur une vision. « Dieu est le sol sur lequel nous nous fondons et qui nous fonde (« God is the ground, the grounding which ground us »). Nous en faisons l’expérience lorsque nous comprenons que le sol est sacré, que l’eau donne la vie, que le ciel ouvre l’imagination, que nos racines importent, que notre foyer est un lieu divin et que nos vies sont liées à celles de nos voisins et avec celles de tous le humains autour du monde » ( p 26).

Ainsi, c’est à un changement de regard que nous invite Diane Butler Bass et que tout son livre illustre par la suite. « Grounded guide les lecteurs à travers notre habitat spirituel contemporain en portant attention aux manières selon lesquelles les gens font l’expérience d’un Dieu qui anime la création et la communauté ».

Elle nous présente également une analyse des changements en cours dans les pratiques religieuses et spirituelles. Sa description de l’univers traditionnel est percutante. On pourrait dire cependant qu’au XXè siècle, des formes nouvelles faisant place à l’expérience étaient déjà apparues. Elle ne s’attarde pas au déclin des églises classiques ou au progrès de l’agnosticisme, mais elle en recherche les causes et elle met en évidence la montée d’un spiritualité nouvelle. En d’autres lieux et selon d’autres problématiques, certains pourront contester l’amplitude et la durée de ce changement. Mais l’analyse de Diana Butler Bass s’appuie sur une culture historique et sur une collecte d’informations bien au delà des Etats-Unis. Et sur le plan théologique, sa vision d’un Dieu proche dont on peut reconnaître la présence, peut trouver appui dans l’œuvre de théologiens auprès desquels nous cherchons un éclairage, Richard Rohr (6) et tout particulièrement Jürgen Moltmann (7).

J H

 

 

Voir aussi :

Dieu vivant : rencontrer une présence. Selon Bertrand Vergely : prier, une philosophie : http://vivreetesperer.com/?p=2767

Dynamique culturelle dans un monde globalisé. (Raphaël Liogier. La guerre des civilisations n’aura pas lieu) : http://vivreetesperer.com/?p=2296

La guérison du monde, selon Frédéric Lenoir : http://vivreetesperer.com/?p=1048

Le miracle de l’existence

 Un éclairage de Bertrand Vergely

Se peut-il que nous soyons entrainé par la routine des affaires courantes, l’emprise exercée par le flot des évènements au point d’oublier ce qui nous fonde : notre propre expérience ? Se peut-il que dans le tourbillon du quotidien nous n’y prêtions pas attention, nous ne percevions pas le flux de la vie qui nous est donnée sans compter, et, dans le même mouvement, notre participation au monde des vivants ?

Lorsque cette conscience d’exister survient, elle peut être décrite comme une expérience fondatrice. C’est donc un dévoilement de sens, c’est une joie libératrice. Ce peut être une expérience bouleversante.

Dans son livre : « Sa présence dans ma vie », Odile Hassenforder nous raconte comment, face à l’adversité, elle a vécu cette expérience.

« Au fond de mon lit, en pleine aplasie due à une chimio trop forte, j’ai reçu la joie de l’existence. Un cadeau gratuit donné à tout humain par Dieu… ». « Epuisée, au fond de mon lit, incapable de toute activité… là, inutile, je soupire : « qui suis-je ? ». Là, d’une seconde à l’autre, je réalise cette chose extraordinaire : « j’existe ». C’est gratuit. Cela m’est donné gratuitement. Je suis partie intégrante de la création : une étoile dans le firmament, une pâquerette dans la prairie, peu importe. Etoile ou pâquerette, j’existe ». «  Une joie immense m’envahit au plus profond de moi-même comme une louange à notre Dieu. Il est grand, il est beau. Il est bon… » (1).

 

 

Le miracle d’exister

 Ainsi, cette expérience traduit un émerveillement. Bertrand Vergely, philosophe et théologien orthodoxe (2), a écrit un livre ; « Retour à l’émerveillement » (3). Et, dans ce livre, il magnifie la conscience de l’existence. Tout se tient. La conscience de notre existence est associée à la conscience de celle des êtres et des choses.

« Les êtres, les choses ne sont pas des abstractions. Ils existent en chair et en os. Ils sont palpables, tangibles, et ils sont là parce qu’ils sont porteurs du fait inouï de l’existence. Ils auraient pu ne pas être, mais ils sont et leur existence s’exprime par leur réalité concrète, tangible, charnelle. L’existence parle de transcendance et la transcendance parle du miracle d’exister. Tout existe parce que tout est miraculeux. Ayant conscience du miracle de l’existence, on a conscience de l’existence. On existe. On fait exister les autres et le monde autour de soi » ( p 44-45).

 

Nous émerveiller de l’existence des autres. Un appel au respect et à la considération

Cette conscience du miracle de l’existence n’induit pas seulement une transformation et une libération personnelle. Elle fonde une harmonie sociale. « Il aurait pu ne rien y avoir. Il y a quelque chose et non rien. Miracle. Les autres qui existent, les animaux, les plantes, l’univers nous parlent de ce miracle. Ils nous parlent de notre miracle. Nous sommes aussi miraculeux qu’eux. Prenons en conscience. Nous rentrons dans la considération des autres et de l’univers. Nous devenons attentifs, respectueux. Parfois, nous avons envie d’aimer l’humanité «  ( p 43).

Ce respect, cette attention fonde la vie morale. « On est moral lorsqu’on est saisi dans le tréfonds de soi-même par un sentiment d’infini respect pour l’existence, pour les hommes, pour la vie… La morale nous met directement en relation avec le principe transcendant et miraculeux de l’existence, ce principe s’exprimant dans tout ce qu’elle peut avoir de charnel. C’est ce que dit fort bien Simone Weil : « Il est donné à peu d’êtres de découvrir que les êtres et les choses existent ». Elle parle de la conscience morale et explique que celle-ci passe par une expérience charnelle » (p 44).

 

L’existence fonde la pensée.

 Bertrand Vergely met également en évidence un lien entre la conscience d’exister et la pensée.

Ainsi, évoque-t-il Pascal, le philosophe. « Il a compris ce qu’est la pensée. Celle-ci est une affaire de conscience et non de raisonnement. On pense quand on a conscience du miracle de l’univers. Nous ne sommes rien dans l’univers ou quasiment rien. Nous devrions ne pas exister, un rien suffit pour nous anéantir. Or nous existons. Il y a là un miracle. Quelque chose qui vient d’ailleurs, d’au delà de nous, nous permet d’exister          . On s’en rend compte en faisant justement l’expérience d’exister (p 46).

Nous ne sommes pas englouti par le vide abyssal. « Face au vide, il y a le fait d’exister malgré un tel vide, fait quelque part plus immense encore que l’immense… Plus vaste que l’infini spatial, il y a l’infini d’existence. Il faut qu’il y ait de l’existence pour qu’il y ait de l’espace… En ayant conscience d’exister, nous comprenons tout, même l’espace. Nous prenons alors la bonne mesure des choses… Le réel n’est pas une chose et encore moins un vide, c’est une existence et, mieux encore, un infini d’existence auquel seule la conscience a accès.. On pense quand on parvient à un tel niveau… On dévoile la profondeur du réel ainsi que des êtres humains. On se met à avoir une relation juste à ceux-ci » ( p 47).

 

La pensée juste est celle de l’homme vivant

 La pensée peut-elle s’exercer positivement en dehors des contingences de l’existence ? Y a-t-il une raison pure ? Le philosophe Kant répond à cette question dans « la critique de la raison pure ». Il comprend qu’il faut replacer la pensée dans le cadre de l’homme vivant. En finir avec ces pensées qui prétendent tout penser une fois pour toutes. Cesser donc de faire, par exemple, de Dieu une pensée qui prétend tout penser afin de faire de lui une pensée vivante  qui fait progresser. Remplacer le Dieu de l’idéologie par le Dieu qui fait avancer et vivre » (p 53).

Bertrand Vergely met en scène les dérives du dogmatisme et du scepticisme qui se répondent et s’engendrent mutuellement dans le champ de la religion et de la philosophie. A l’opposé de ces discours systématiques, il y a une pensée en phase avec l’existence.

« Quand la pensée vit, quand elle est la pensée d’un homme existentiel, elle est au cœur d’un croisement entre le ciel et la terre, elle est la rencontre entre l’esprit et la réalité concrète, incarnée. Ici, pas besoin de dogmatisme pour affirmer l’esprit, ni de scepticisme pour corriger le dogmatisme afin de revenir dans la réalité… L’esprit rend témoignage de la réalité concrète comme la réalité concrète rend témoignage de l’esprit. Rien ne s’oppose, tout se croise » (p 52).

Une pensée féconde et équilibrée s’enracine dans l’existence. « Kant a vu, comme Pascal, que la pensée est en proie à un conflit entre dogmatisme et scepticisme. Ce conflit vient de ce que la pensée est vécue de façon passionnelle. Cette approche passionnelle vient de ce que l’on ne la vit pas. On n’a pas de relation avec celle-ci. On ne la vit pas…Qui est vivant noue des relations au monde en confrontant sans cesse ce qu’il pense et ce qu’il vit, ce qu’il vit et ce qu’il pense. Quand tel est le cas, fini les illusions de la raison pure. Fini donc le scepticisme pour corriger une telle façon de penser » (p 52).

Il y a des expériences où la prise de conscience d’exister transforme notre regard sur la vie. Nous avons rapporté  l’expérience d’Odile. Comme l’écrit Bertrand Vergely, prendre conscience de son existence, c’est aussi prendre conscience de celle des autres et, au delà, d’un rapport avec la nature et avec Dieu. C’est ce que David Hay, dans son livre majeur : « Something there » met également en évidence en définissant la spiritualité comme « une conscience relationnelle » (4). Et la recherche montre que les expériences spirituelles témoignent d’une activation du sens relationnel, d’une manifestation de la transcendance et d’un profond et immense émerveillement (4).

Dans son livre, Bertrand Vergely nous entraine dans l’émerveillement. Comme dans ces quelques pages concernant le miracle de l’existence, il nous apprend à en voir toutes les dimensions. Il dévoile le miraculeux  qu’on peut entrevoir dans le quotidien. C’est le mot d’Einstein : « Il y a deux façons de voir la vie. L’une, comme si rien n’était un miracle. L’autre comme si tout était miraculeux » .

Si la conscience d’exister est source d’émerveillement et ouvre notre regard, l’existence de l’homme est, elle aussi, extraordinaire. « L’homme a des sources extraordinaires. Sophocle, dans Antigone, n’hésite pas à le dire : « Entre tant de merveilles au monde, la grande merveille, c’est l’homme ». L’homme n’est pas rien. Il vient de loin. Il est appelé à aller loin. Il est porteur de grandes choses » (p 51).

J H

 

 

 

 

 

Partager les solutions. Propager les innovations. C’est changer le monde

Entretien entre Christian de Boisredon et Pierre Chevelle

Comme l’écrit Jürgen Moltmann, un théologien de l’espérance, « Pour agir, nous avons besoin de croire que notre action peut s’exercer avec profit. Nous devenons actifs pour autant que nous puisions entrevoir des possibilités futures. Nous entreprenons ce que nous pensons être possible » (1). Ainsi, nous pouvons nous demander quelles sont les incidences de l’information qui nous parvient constamment à travers les médias. Si l’accent est mis sur les mauvaises nouvelles, jugées plus spectaculaires, si le ton se fait constamment critique, il en résulte un pessimisme qui entraine le repli et la démobilisation . Si, au contraire, à travers l’analyse des évènements, l’énoncé des problèmes et des menaces s’accompagne d’une recherche de voies nouvelles et de la mise en évidence des initiatives et des innovations déjà en cours pour faire face, alors une mobilisation pourra s’opérer. C’est tout le mérite du journalisme des solutions de contribuer à cet état d’esprit. Ne pas délivrer l’information, comme si elle nous conduisait fatalement dans une impasse, mais rechercher les issues et mettre en évidence les solutions à travers les multiples initiatives, innovations et découvertes déjà en route. Aujourd’hui, il y a bien un courant d’action qui œuvre pour nous apporter une information à partir de laquelle nous puissions construire.

Christian de Boisredon fait partie des innovateurs qui ont introduit en France ce nouvel état d’esprit comme en témoignent ces quelques jalons dans son parcours (2). En 1998, à l’âge de 24 ans, avec deux amis, Christian entreprend un tour du monde, en Afrique, en Amérique latine, en Asie à la rencontre des gens « qui font avancer le monde ». A la suite de cette aventure,  il écrit un livre : « L’espérance autour du monde » (3) qui devient un best-seller et est traduit en plusieurs langues. « Ce projet a été le premier tour du monde de ce type et il a lancé la vogue des tours du monde engagés dans cet esprit ». Christian de Boisredon initie et fonde ensuite l’association : « Reporters d’espoir » qu’il préside et dirige jusqu’en 2007. En 2011, Christian fonde « Sparknews », une entreprise sociale qui a pour mission de partager les projets qui proposent des solutions innovantes aux problèmes de société. Sparknews travaille à l’échelle internationale en collaboration avec les grands journaux de référence des quatre continents. (4)

L’exemple de Christian est un exemple pour une jeune génération qui s’engage dans le même sens. Ainsi, Pierre Chevelle (5), diplômé de l’Ecole de commerce ESCP Europe, se consacre aujourd’hui à la promotion de l’innovation sociale et solidaire. Intervenant sur You Tube, conférencier, il est aussi l’auteur d’un livre : « Changer le monde en deux heures ». Une interview de Christian de Boisredon par Pierre Chevelle est donc particulièrement éclairante (6). C’est une  conversation entre deux innovateurs autour de l’information comme vecteur de changement.

Sparknews (6)

Il Inspire 120 MILLIONS de Personnes | Christian de Boisredon, Sparknews

Pierre Chevelle nous dit comment il a découvert l’entreprenariat social en travaillant à Sparknews, agence d’information fondée par Christian de Boisredon.

Mais quelles sont au juste les objectifs de Sparknews ? Christian répond en ce sens : « L’idée, c’est de repérer les plus beaux projets qui existent dans le monde entier, les faire connaître notamment avec les médias, les connecter avec les entreprises pour qu’ils travaillent ensemble et qu’ensemble nous changions le monde ». Pierre demande à Christian d’expliquer en quoi consistent les opérations que Sparknews réalise avec certains journaux. « On a convaincu 60 journaux dans le Monde, parmi les plus grands : Times, Die Welt, El Pais, Figaro. On leur a proposé d’écrire deux articles sur les plus beaux projets innovants qu’il y avait dans leur pays. Ensuite, on a tout mis en commun. Le même jour, ils ont publié des articles en provenance de tout le monde. Au total,  le lectorat de ces tous ces médias, ce sont 120 millions de lecteurs.

Quand les journaux ne parlent que des problèmes, les gens se disent : je suis au courant. Mais qu’est-ce que je peux faire avec cela ? et donc, c’est totalement déprimant. Notre idée, ce n’est pas d’annoncer de bonnes nouvelles. En regard des problèmes, c’est de parler aussi des solutions ».

 

Faire connaître les initiatives à impact positif

Pierre : « Peux-tu nous donner des exemples d’initiatives concrètes que vous avez relayées dans les médias ? ».

Christian : «  Par exemple, c’est une entreprise au Maroc : « Go Energyless », une entreprise sociale. Ils ont fabriqué une sorte de réfrigérateur pour les endroits où il n’y a pas d’électricité, un système de double pot où on met du sable entre les deux pots avec de l’eau, et, de fait, l’évaporation de l’eau fait refroidir la température à l’intérieur des pots. Ce qui permet de conserver beaucoup plus longtemps fruits et légumes, mais aussi l’insuline pour les diabétiques dans les endroits où il n’y a pas d’électricité, donc pas de frigidaires. Ce projet a été médiatisé dans tous les journaux lors de « l’impact journalism day » et ces entrepreneurs ont été contactés par quatre ou cinq pays. Ils sont en train de travailler ensemble pour répliquer le projet. L’impact des médias est vraiment colossal. Il peut être parfois négatif, mais il peut être aussi très positif. Il y a des informations qui peuvent changer notre vie. Ce peut être un petit article ou bien une page de livre de Pierre (« Changer le monde en deux heures »)

Christian rapporte d’autres exemples : « Quand j’avais quatorze ans, mon frère, avec un de ses amis, était au Chili . La semaine, il travaillait dans une banque, et, le week-end, il faisait du bénévolat. Il se demandait : « Qu’est-ce qu’on peut faire vraiment pour aider les gens dans les bidonvilles ? » C’était dans les années 80. Un jour, il tombe sur un article qui parle de Mohammed Yunus au Bangladesh qui avait inventé la première banque de microcrédit. Là bas, à l’époque, personne ne connaissait. C’était un des tous premiers articles. Ils se disent : « C’est génial. Une banque pour les pauvres. Si cela a marché là bas, il n’y a pas de raison que cela ne marche pas au Chili. Et donc, ils ont créé la première banque de microcrédit au Chili et, trente ans plus tard, cette banque a permis la création de près de  30000 micro entreprises. Cent mille personnes ont ainsi changer de vie. Un jour, je me suis dit : Ce qui est fou, c’est que si un  journaliste n’avait pas écrit l’article que mon frère et son copain ont lu, la vie de 100000 personnes n’aurait pas été changée.

Voici un autre exemple. Tristan Lecomte est celui qui a créé Alter eco. qui a vraiment démocratisé le commerce équitable en France, qui l’a introduit dans les grandes surfaces chez Monoprix. Tristan me racontait qu’auparavant il travaillait dans le marketing. Voilà. C’était passionnant. Mais cela ne lui suffisait pas. Et puis, un jour, sa sœur lui avait découpé un article qui parlait du commerce équitable à une époque où personne ne connaissait vraiment. Cet article, il ne l’avait vraiment pas lu. Il l’avait mis dans un coin, et puis, un an plus tard, en rangeant ses affaires, il est tombé dessus. Et il s’est dit : c’est cela que je veux faire et c’est comme cela qu’il a eu autant d’impact.

Avec nos opérations, on touche 120 millions de personnes, mais en plus, on donne envie aux médias de continuer, de parler plus souvent de ces sujets. Par exemple, le rédacteur du Tages Anzeiger, qui est le plus grand journal suisse, nous a dit : On a rarement un impact de retours  aussi positifs des lecteurs, et, du coup, la rédaction s’est dit :  Comment peut-on parler plus souvent de ces sujets ? Ils ont commencé par faire une chronique hebdo sur les solutions ».

Pierre : « J’avais parlé de vous dans mon premier livre : « Changer le monde en deux heures ». Comment les gens qui regardent cette vidéo peuvent-ils vous aider ? ».

Christian : « La meilleure façon de nous aider, c’est de nous signaler les projets innovants que vous connaissez. Je me souviens par exemple d’une personne qui nous avait envoyé une vidéo sur un projet absolument génial. C’est une école de langues au Brésil qui s’est rendu compte qu’il y avait beaucoup d’élèves qui ne pouvaient aller apprendre l’anglais aux Etats-Unis. Ils se sont rendu compte qu’aux Etats-Unis, il y avait des maisons de retraite où les vieux s’ennuyaient toute la journée. Donc, ils ont créé un système un peu comme Skype. Cela s’appelle : « Speaking exchange ». Ce sont des conversations qui se passent entre de jeunes brésiliens et des retraités américains. Cette vidéo est bouleversante parce que c’est plus d’humanité. Tout le monde est gagnant. Les jeunes apprennent l’anglais et les vieux ont du lien social et se sentent utiles. Nous avons médiatisé le projet : « Speaking exchange » dans plus de soixante journaux dans lesquels nous travaillons ».

Pierre : « La partie émergée de Sparknews, c’est votre site qui est un peu le You Tube des solutions. Si vous déprimez un peu, vous pouvez aller vous balader sur le site ». Christian : « Effectivement, sur le site, il y a plus de 3000 vidéos qui montrent qu’on peut trouver des solutions. Face à tous les problèmes, quelqu’un me disait que tous les dimanches, il regarde une vidéo avec ses enfants Pour lui, c’est une façon de leur monter autre chose que ce qu’ils voient tous les jours à la télé ».

 

Avec qui peut-on collaborer ?

Pierre : « Vous travaillez beaucoup avec Axa et Total.  Qu’est-ce qu’on peut répondre aux gens qui trouvent que cela pose un problème éthique ? Christian :  « Nous avons une autre stratégie. Si on les met sur les bancs des accusés en leur disant : « Vous êtes des méchants », finalement, ils n’ont aucun intérêt à évoluer, alors on leur dit : « Oui, vous faites partie des problèmes, mais on peut peut-être réfléchir ensemble comment vous pouvez faire partie des solutions ». On leur amène des innovations positives dans le domaine de l’énergie qui peuvent potentiellement être le « busines model » du domaine. On ne peut pas leur dire du jour au lendemain : vous allez arrêter le pétrole. Cela prend du temps de gérer cette transition. Après, si on constate qu’ils n’en ont rien à faire, on arrête de travailler avec eux, mais ce n’est pas du tout ce qui s’est passé ».

 

Entreprendre : Entreprenariat social et micro engagement

Pierre : « Et si on parlait de toi ? La moyenne d’âge des entrepreneurs sociaux est souvent assez jeune. Toi, tu as un peu plus d’expérience. Tu as fait un tour du monde. Tu as réalisé Reporters d’espoir, maintenant Sparknews et surement plein d’autres projets. Quel regard portes-tu sur la carrière d’entrepreneur social ? »

Christian : Je me souviens qu’à trente ans, au fond de moi, j’avais envie d’être entrepreneur social, mais je pensais que je n’étais pas capable de l’être.  Un jour, il y a quelqu’un qui m’a dit : « Mais, en fait, tu es un entrepreneur ». C’est quelqu’un qui avait dix ans de plus que moi, qui avait monté sa boite. En fait, c’est le plus grand compliment qu’on ait pu me faire parce que j’ai réalisé qu’on n’avait pas besoin d’être parfait pour être entrepreneur ».

Pierre : « Le micro engagement, qu’est-ce que cela évoque pour toi ? ». Christian : « Pierre, je trouve cela super que tu aies fait ce bouquin : « Changer le monde en deux heures », parce que je m’en souviens très bien : Quand j’avais 23-24 ans, il y avait des jeunes qui partaient une semaine,  un mois dans une association et des gens leur disaient : « C’est pour te donner bonne conscience. Cela ne sert à rien ». Quand j’ai fait le tour du monde, on s’est arrêté quelques jours dans un mouroir de Mère Térésa. En principe, n’importe qui  peut passer la porte des soeurs et aider pour une demie journée, pour quelques heures. Il y avait un homme qui venait d’arriver, que des gens venaient d’apporter parce qu’il n’arrivait plus à marcher, un indien rachitique visiblement en train de mourir. Et là, il y a un américain qui arrive, un touriste et qui dit : « Est- ce que je peux aider ? Une bonne sœur lui passe une bouteille d’huile et lui dit : « tu vas masser l’homme qui est là ». L’américain se met à le masser pendant une heure, deux heures. Au début de la matinée, cet homme était totalement terrorisé et au fur à mesure que le jeune américain prenait soin de lui, le regardait dans les yeux, il ne pouvait pas parler, mais il y avait une humanité. Ce vieil homme indien est mort au bout de deux heures. Il est vrai que ce jeune américain n’a passé que deux heures. C’est peu, mais c’est sans doute les deux heures les plus importantes de la vie de cet homme. Bien sûr, c’est un cas un peu extrême, mais je pense qu’on a toujours la tentation de se dire : cela ne sert à rien. Il faudrait que je donne ma vie. Il faudrait que je m’engage complètement et, du coup, on ne fait pas les petites choses qu’on pourrait faire ».

Pierre : « Aurais-tu des conseils à donner à des personnes, et notamment aux jeunes, comme il y en a plein sur You tube, qui ont envie d’agir, mais qui ne savent pas par où commencer ? »

Christian : « Partez de vos passions et regardez ce qui vous plait. Cela peut être le cheval, cela peut être les jeux vidéo, cela peut être n’importe quoi… et regardez ce qui se fait dans ces domaines. Par exemple, les jeux vidéos ont un impact social, sensibilisent. Partez de vos passions et partez de ce qui vous provoque, de ce qui vous choque parce que c’est cela qui vous donnera le moteur et l’énergie… »

 

Muhammad Yunus et le microcrédit

Pierre : « Quels sont les gens qui t’inspirent aujourd’hui ? »

Christian : « Celui qui m’a le plus inspiré, c’est Muhammad Yunus. Muhammad Yunus a été le premier grand entrepreneur social. Ce que je trouve incroyable, c’est qu’il n’était pas du tout destiné à cela. C’est simplement parce qu’un jour il s’est dit : j’enseigne des théories mathématiques économiques qui ne sont même plus capables de résoudre les problèmes  de la famine, et donc, avec ses étudiants, il est allé dans un village pour comprendre ce qui se passait et, c’est comme cela qu’il a compris le problème des pauvres et qu’en prêtant quelques dollars, il pouvait changer leur vie. Ensuite, il est allé voir les banquiers en disant : « Tiens, vous devriez le faire puisque c’est votre job ». et puis, comme ils n’ont pas compris ou ils n’ont pas voulu le faire, il l’a fait lui-même. Et, à chaque fois qu’il y avait un problème, il est arrivé à le contourner. Je me souviens par exemple qu’au Bangladesh, il y a les mollahs puisque c’est un pays musulman. Ils lui disaient : « Vous n’avez pas le droit de prêter aux femmes ». il leur dit : « Je vais vous raconter l’histoire d’une femme entrepreneur ». Donc, il leur raconte l’histoire de cette femme entrepreneur. En fait, cette femme, c’était une des femmes de Mahomet… Donc, cela prouve bien que, si Mohammed l’a épousé, c’était très bien qu’elle soit une femme entrepreneur ».

 

Changer le monde 

Pierre : « Tu penses qu’on peut changer le monde ? »

Christian :  « Oui, je suis convaincu qu’on peut changer le monde.

Je suis croyant, donc je ne peux pas croire que Dieu se soit amusé de nous mettre dans un monde où les clés étaient pipées d’emblée. Après, on peut croire ce que l’on veut, mais je ne peux pas croire dans un monde où il n’y a pas des clés pour qu’on y arrive. C’est sûr que c’est compliqué, mais, en fait, il suffit parfois de changer quelques paramètres et cela change tellement de choses  qu’on peut vraiment inverser la tendance. C’est se rappeler que rien n’est impossible . Cela ne veut pas dire qu’on peut tout réussir, mais, en tout cas, c’est possible qu’on réussisse. Quand je suis sorti de l’Ecole, l’entreprenariat social, cela n’existait pas . Les formations supérieures autour de l’entreprenariat social n’existaient pas. Quand j’ai fait mon tour du monde de l’espérance en 1998, j’avais 24 ans. On a trouvé des projets super, mais ces projets étaient des projets ridicules par rapport à ce qu’on trouve aujourd’hui. Non seulement il y en avait beaucoup moins, mais ils étaient dix mille fois moins innovants. Aujourd’hui, comme le dit Olivier Kayser, le laboratoire d’innovations positives est rempli. Maintenant, il faut créer des usines pour changer d’échelle ».

Pierre : «  Pour toi, changer le monde, cela veut dire quoi ? »

Christian : Cela veut dire que tout le monde puisse être heureux. Cela ne veut pas dire forcément être riche, mais que tout le monde puisse être heureux ».

Dans cette mutation profonde dans laquelle l’humanité est engagée depuis plusieurs décennies, vague après vague, nous sommes nombreux à participer à ce mouvement pour un changement positif. A cet égard, cette conversation entre Christian de Boisredon et Pierre Chevelle nous paraît exemplaire, car elle met en évidence une même orientation entre deux personnes  dont le positionnement varie quelque peu selon l’âge. Et le questionnement de Pierre Chevelle est particulièrement précieux parce qu’il traduit également les aspirations et les attentes d’une jeune génération.

Christian de Boisredon, à travers de multiples exemples, corrobore notre conviction que les représentations ont un rôle majeur et que c’est à travers des représentations positives que les comportement peuvent évoluer favorablement et contribuer à un changement social pour une vie meilleure. Et, en tout cela, nous avons besoin d’une vision animée par l’espérance (1). Ainsi Christian de Boisredon a-t-il intitulé « l’espérance autour du monde », le livre qui rapporte son projet pionnier. Aujourd’hui encore, c’est le même esprit qui nous anime. Dans la tourmente, gardons cette boussole.

 

J H

 

(1)            « Agir et espérer. Espérer et agir.  Selon Jürgen Moltmann » http://vivreetesperer.com/?p=2720

(2)             Présentation de Christian de Boisredon sur Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Christian_de_Boisredon  Témoignage de Christian de Boisredon à TED x Saint Sauveur Square (You Tube) : https://fr.wikipedia.org/wiki/Christian_de_Boisredon

(3)            Christian de Boisredon.Nicolas de Faugeroux. Loïc de Rosando. L’espérance autour du monde. Préface de Dominique Lapierre. Presses de la renaissance, 2000

(4)            Sparknews « Pour construire un monde meilleur, commencer par le raconter autrement  et valoriser les initiatives à impact positif pour retrouver la confiance et donner envie d’agir » : https://www.sparknews.com

(5)            Le site de Pierre Chevelle : Changer le monde en deux heures : https://www.en2heures.fr

(6)            Interview de Christian de  Boisredon par Pierre Chevelle : « il inspire 120 millions de personnes. Christian de Boisredon. Sparknews. » Sur You tube : https://www.youtube.com/watch?v=9F9d6VS6EoU

 

Au fil des années, Vivre et espérer participe  à la mise en valeur des projets innovants et des initiatives à impact positif. Quelques exemples en rappel :

 

« Vers une économie symbiotique » : http://vivreetesperer.com/?p=2165

« Le film : Demain » : http://vivreetesperer.com/?p=2422

« Vers un nouveau climat de travail dans des entreprises humanistes et conviviales. Un parcours de recherche avec Jacques Lecomte » : http://vivreetesperer.com/?p=2318

« Le monde va beaucoup mieux que vous ne le croyez, selon Jacques Lecomte » : http://vivreetesperer.com/?p=2604

« Alexandre Gérard : chef d’entreprise, pionnier d’une »entreprise libérée » : http://vivreetesperer.com/?p=2746

« Pour une éducation nouvelle, vague après vague . L’expérimentation de Céline Alvarez dans une classe maternelle de Gennevilliers » : http://vivreetesperer.com/?p=2497

« Sugata Mitra : Un avenir pédagogique prometteur à partir d’une expérience d’auto apprentissage d’enfants indiens en contact avec un ordinateur » : http://vivreetesperer.com/?p=2165

« Médiation animale » : http://vivreetesperer.com/?p=2785

« Pourquoi et comment innover face au changement accéléré du monde » : http://vivreetesperer.com/?p=2624

« Cultiver la terre en harmonie acec la nature. La permaculture : une vision holistique du monde » : http://vivreetesperer.com/?p=2405

« Les plantes médicinales au cœur d’une nouvelle approche médicale : phytothérapie clinique intégrative et médecine endobiogénique » : http://vivreetesperer.com/?p=2687

« Génération Y : une nouvelle vague pour une nouvelle manière de vivre » : http://vivreetesperer.com/?p=2652

Lumière et espérance en temps d’orage

Il y a toujours des jardins avec des roses (1)

2-sa-presence-dans-ma-vie-odile-hassenforder_02Dernièrement, je visitais une exposition dans une ancienne grange-relais de diligence du temps jadis. J’ai été frappée par le regard lumineux de notre hôtesse. Elle nous expliqua comment, avec son mari, elle avait réparé et parfois reconstruit le bâtiment. Elle nous raconta l’histoire de quelques poutres. Celle-ci était arrivée et avait trouvé sa place au moment voulu ; celle-là avait pris place à la bonne dimension. Une troisième, provenant de la destruction d’une maison ancienne, avait été mise de côté pour être utilisée au bon moment.

Ainsi au long des années, ce magnifique bâtiment avait pris forme. Toute cette aventure avait été et est encore pour elle source de joie. Elle nous exprima cette joie débordante avec une profonde reconnaissance pour les bienfaits qu’elle avait reçus . Elle témoignait, sans la nommer, d’une présence supérieure. Au cours des années, tout s’était mis en place à travers des événements appropriés. C’était un mouvement de vie dans lequel elle s’inscrivait.

Dans le même état d’esprit, en traversant son jardin, elle nous partagea son émerveillement devant tel splendide rosier qu’elle avait changé de place parce qu’il végétait. Plus loin, un rosier grimpant prenait racine dans un sol de briques : il avait du trouver le chemin d’un interstice pour pénétrer dans une terre fertile.

Au fur et à mesure de la visite, je me laissais imprégner par la joie profonde que suscite la reconnaissance pour l’harmonie de la vie perçue par-delà le visible. Comment nommer cette harmonie de vie ? Le mot : « Providence » me vient à l’esprit. Ce mot est peu employé aujourd’hui, et, pour certains, il a un caractère désuet. Selon le dictionnaire, il vient d’un mot latin qui signifie : « pourvoir ». « Il s’agit de la sage conduite de Dieu dans la création et les évènements ». Par extension, « Etre la providence de quelqu’un, c’est être la cause de son bonheur, combler ses désirs, veiller sur elle avec sollicitude ». Dans la Bible, Dieu pourvoit à tous les besoins de ceux qui se confient en Lui (2).

Ainsi je peux vivre la présence de Dieu non seulement en constatant son œuvre, mais aussi plus profondément en y collaborant. Etre attentive, accueillir ce qui m’est offert ou proposé, me laisser inspirer pour trouver la place juste au moment voulu… Une telle attitude suscite une joie qui dilate le cœur aux dimensions de l’univers que Dieu tient dans sa main avec sollicitude et bonté. « En Lui, j’ai la vie, le mouvement et l’être » (3).

Bien sûr, il y a bien des malheurs dans ce monde, mais il y a toujours des jardins avec des roses. Ces jardins sont une porte vers la Vie.

 

Odile Hassenforder

 

(1)            Cette visite remonte à une excursion en Beauce en juin 2004. Ce texte d’Odile a été publié dans son livre : Sa présence dans ma vie (Empreinte temps présent, 2011) (p 217-218). Cet article s’inscrit parmi d’autres textes d’Odile publié sur ce blog : http://vivreetesperer.com/?s=Odile+Hassenforder

(2)            Epitre aux Philippiens. Chap. 4 v 19

(3)            Livre des Actes. Chap. 17 v 28

 

 

Le jardin de Paula

En fréquentant les sites flickr (1), on rencontre des photos qui suscitent l’émerveillement. On peut ainsi constituer une collection à laquelle on revient souvent pour admirer et méditer. Et il y a des sites qui attirent particulièrement notre attention. Pour moi, c’est le cas du site de Paula W (2). Paula y présente des photos de fleurs ou de scènes naturelles. A travers son appareil de photo, son regard nous montre la beauté de la campagne anglaise et les merveilles de son jardin. Ses commentaires entretiennent une convivialité amicale. Nous renvoyons ici à quelques unes de ses photos
J H (1)

Flickr d’après wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Flickr (2)
Site  flickr de Paula W : https://www.flickr.com/photos/137207784@N04/with/44734286252/ 

In my garden. Dans mon jardin

Enjoying the winter sunshine ! Appréciant le soleil d’hiver !

A Magical Autumn Garden. Un jardin magique en automne

Fiesta. Fiesta…

Etre en attention

Chrétienne, épouse, maman, fille, sœur, ami(e)s… en relation.

A  travers la vie, un réseau qui se construit.  Mes occasions de relation : fêtes de famille, fêtes chrétiennes, vie quotidienne, loisirs, réseaux sociaux…Des liens d’amitié, coups de cœur humains qui perdurent depuis la jeunesse jusqu’à maintenant.

Le lien humain, c’est comme une structure intérieure qui nous tient en éveil, en essence, à la vie. Le lien peut être fluctuant et changeant. Mais si le lien est tangible, il perdure avec une communication sous-jacente ou explicite. Un bonheur qui peut se traduire par la rencontre d’une personne qu’on n’a pas vu depuis des années. On en arrive à se dire que l’on est reconnue, que l’on reconnaît autrui dans un lien complice et aimant. Le lien a perduré. Quel bonheur !

Au quotidien, bon nombre de personnes que je porte en moi me donne le dynamisme pour aller toujours plus de l’avant. Dans ce dynamisme, je trouve la motivation pour être en partage et en soutien avec l’Ami auquel je souhaite une foule de sentiments positifs.

L’intuition que l’on peut avoir nous donne souvent les clefs pour être en lien, en partage à distance. Un exemple : recevoir un appel téléphonique alors que l’on pense justement à la personne en question.

Effectivement une sensibilité accrue confirme souvent ce genre de réalité. Mon entourage me l’exprime souvent avec amour

J’envisage l’existence essentiellement en étant en attention avec les gens, le monde et ce qui m’environne.

H L

Vois la beauté en moi ! Un appel à entendre

Marshall Rosenberg

Marshall Rosenberg et la communication non violente

 

Une nouvelle approche de la relation se développe et se répand aujourd’hui dans un mouvement intitulé : Communication non violente (CNV). Cette approche est apparue aux Etats-Unis à partir des années 1960 sous l’impulsion de Marshall Rosenberg . Marshall Rosenberg a grandi dans une famille juive très unie en contraste avec le climat de violence raciste qui sévissait à l’époque et dont il a beaucoup souffert. Dans son parcours d’étude et de recherche en psychologie, il trouve inspiration chez Carl Rogers, un psychologue américain innovant qui met l’accent sur une approche centrée sur la personne. Dans sa découverte de la non violence, il s’inspire de l’exemple de Gandhi. Aujourd’hui, en France, la communication non violente commence à pénétrer dans de nombreux secteurs d’activité où la relation a un rôle majeur. La pensée de Marshall Rosenberg est relayée par des personnalités comme Thomas d’Ansembourg (1), bien apprécié sur ce blog. De nombreux témoignages apparaissent sur le Web. L’approche de Marshall Rosenberg est accessible à travers de livres et de nombreuses vidéos auxquelles on se reportera (2). Marshall Rosenberg veut promouvoir une relation fondée sur un « don naturel », la capacité de donner et de recevoir dans une joie désintéressée . Cependant,  cette aptitude positive est aujourd’hui contrecarrée par une culture qui traduit une vision pessimiste de l’homme entrainant une pratique en terme de punition et de récompense, et qui se manifeste dans la volonté d’avoir raison. Communiquer avec l’autre, c’est savoir reconnaître dans ses réactions, les besoins et les sentiments qui en sont les ressorts. La communication pourra alors s’établir en profondeur sur ce registre. On cherche également à observer les comportements plutôt que de formuler des impressions subjectives sur leurs auteurs. Bref, il y a là un savoir-être et un savoir-faire qui se révèlent très efficaces pour dépasser et dénouer les conflits aux différents niveaux où ils peuvent advenir, y compris dans des situations sociales et politiques dangereuses. La communication non violente apparaît ainsi comme une sagesse en action.

 

Vois la beauté en moi : « See me beautiful »

La vidéo de Marshall Rosenberg, que nous présentons ici, témoigne de la dimension humaine de cette approche d’une façon émouvante. En effet, Marshall commence son propos par un chant qu’il émet et accompagne sur sa guitare (3). Ce chant exprime une aspiration humaine à une pleine reconnaissance alors que celle-ci est en réalité bien souvent refoulée :

« Vois la beauté en moi

Cherche le meilleur en moi

C’est ce que je suis vraiment

C’est tout ce que je veux être

Peut-être que cela prendra du temps

Peut-être que cela sera difficile à trouver

Vois la beauté en moi

Est-ce que tu peux saisir l’occasion

Est-ce que tu peux trouver une manière

De me voir briller avec toutes les choses que je fais

Vois la beauté en moi »

 

Dans cette vidéo, Marshall Rosenberg donne ensuite quelques exemples  qui permettent de comprendre la mise en œuvre de la communication non violente. Ainsi, nous raconte-t-il une rencontre mouvementée dans un camp de réfugiés au Moyen-Orient.

« Lorsque mon interprète m’a présenté, il a mentionné que j’avais la nationalité américaine. Alors, un des participants a bondi et il a crié : « assassin ». Ce que j’ai entendu lorsqu’il s’est exprimé, c’est « Vois la beauté en moi ». Pour faire cela, on voit la vérité. Cette personne se sent comment ? Quel est le besoin chez lui qui a engendré ce sentiment ? Ainsi, lorsqu’il a crié : « assassin », j’ai dit : « Monsieur, est ce que vous êtes furieux parce que mon gouvernement n’a pas répondu à votre besoin de soutien ? Il a été un peu surpris par cette réponse. Il n’avait pas l’habitude que quelqu’un cherche à savoir son besoin lorsqu’il essaye de communiquer. « Oui, tu as fichtrement raison. On n’a pas de maison. On n’a pas d’argent. Pourquoi est-ce que vous envoyez vos armes ? » Alors, je suis resté en lien avec ses besoins. « Si je comprend bien, c’est difficile pour vous lorsque vos besoins ne sont pas satisfaits, de voir arriver des armes ». Tant que je reste en lien avec ce qui est vivant dans cette personne, je n’entend aucune critique, je n’entend aucun reproche. Je vois la personne qui chante : « Vois la beauté en moi ». Et quand la personne s’aperçoit de mon regard quand je chante cette chanson, la personne sent que ce qui est vivant en elle m’importe. Et quand les gens ont confiance que ce qui est vivant en eux nous importe, nous sommes bien sur le chemin pour résoudre les besoins de tout le monde. Alors cela, c’est l’autre moitié de la communication non violente. On a la possibilité d’utiliser la communication non violente sans devoir tenir compte de la façon dont l’autre personne s’exprime, parce que nous avons ces oreilles là. Nous nous mettons en lien avec les sentiments et les besoins de l’autre quelque soit sa façon de communiquer ».

Et voici un exemple familier. Lorsque nous demandons à nos enfants de fermer la télé, nous recevons parfois une réponse violente : « Non ». On n’entend pas « non ». Nous entendons : « Vois la beauté en moi » ». Nous entendons ce que la personne sent et ce qui l’habite. Cela ne veut pas dire que nous renoncions à nos besoins. Mais cela montre à l’autre personne que ses besoins sont importants pour nous, que ses besoins sont sur un pied d’égalité avec les nôtres. Et  quand les gens ont confiance, on est sur le chemin de l’apprentissage réciproque ».

 

Dépasser les obstacles

 

« Vois la beauté qui est en moi »… C’est affirmer, c’est reconnaitre que, quelque soit le marasme dans lequel il est embourbé, il y a , en tout homme, un potentiel de vie. c’est reconnaître le positif pour lui permettre de se développer. Cela ne va pas de soi. Ce chant est un appel qui trace un chemin, qui autorise les humains en déshérence à être reconnu dans leur potentiel, à exprimer leur dignité intrinsèque. Et ne sommes pas nous-même interpellés ? N’y a-t-il pas parfois en nous un déni de nous-même ? N’y a-t-il pas dans  notre culture des éléments qui peuvent s’opposer à l’expression d’une pleine appréciation de notre être comme si il y avait une inconvenance ?

Un souvenir remonte à notre mémoire. Dans un colloque qui a eu lieu aux Etats-Unis sur la réception de la  théologie de l’espérance de Jürgen Moltmann, son épouse, Elisabeth  Moltmann-Wendel, une pionnière de la théologie féministe était intervenue pour exprimer le malaise de beaucoup de femmes chrétiennes de l’époque face à un état d’esprit répressif (4). Et, pour exprimer la valeur de la femme,  elle avait conclu sa prise de parole par une affirmation percutante : « I am good. I am full. I am beautiful ».  « Je suis bonne. Je vis pleinement. Je suis belle ».  Elle rapporte ses sources : la plénitude mise en valeur par la théologie féministe et le théologie afro-américaine : « Black is beautiful ».  Aujourd’hui, notre contexte de vie est différent, mais sommes-nous tous à l’aise avec une affirmation personnelle dans les termes de Marshall Rosenberg et d’Elisabeth Wendell Moltmann ?

Dans une de ses interventions (5), Thomas d’Ansembourg, sur un registre un peu différent, nous rapporte combien il a ressenti dans sa culture environnante, catholique traditionnelle, une méfiance vis à vis de la recherche et de l’expression du bonheur.  Il y a effectivement un héritage culturel à dépasser.

 

Marshall Rosenberg nous montre combien une image négative de l’humain a régné pendant des siècles et comment elle a engendré le malheur  « Lorsqu’on pense que, par nature, l’être humain est malfaisant, quel est le processus correctif : la pénitence. Il faut que les gens se détestent eux-mêmes ». Et, aujourd’hui encore , plutôt que de rester dans une attitude de partage, on entre dans une pratique de confrontation : « qui a raison ? », et, en conséquence, un engrenage de punitions et de récompenses ».

 

Dans ces oppositions à la non violence, il y a donc un héritage culturel à dépasser, et cet héritage renvoie à une culture religieuses fondée sur une théologie du péché originel. Dans son livre : « Oser la bienveillance »  (6),  Lytta Basset nous apporte un  utile éclairage. « Nos contemporains ont un besoin  brulant d’être valorisés pour qui ils sont. Mais si la voix qu’ils entendent n’est pas celle d’un Dieu inconditionnellement bienveillant, faut-il s’en étonner ? J’ai cherché du côté de ce qui, trop longtemps, a parasité la ligne. Je veux parler de ce dogme du péché originel qui, adopté au Vè siècle sous l’influence de saint Augustin, a « plombé » l’Occident de manière ininterrompue jusqu’au XXè siècle, avec sa vision catastrophique de la nature humaine » (p 11). Lytta Basset nous montre également en quoi une doctrine aussi « toxique » est contraire à l’enseignement et à la vie de Jésus, et à la théologie chrétienne des premiers siècles, relayés sur ce point par l’Orthodoxie et  reformulés aujourd’hui par des théologiens contemporains (7). Notons par ailleurs que cette représentation pessimiste de l’homme se trouve également aujourd’hui chez certains psychanalystes athées comme Freud (8). Et, comme l’observe Lytta Basset : « Comment peut-on accompagner quelqu’un sur son chemin de guérison, de pacification, de libération lorsqu’on a une vision négative de l’être humain ? ».  La bienveillance, telle que la décrit Lytta Basset, notamment dans l’exemple de la relation entre Jésus et Zachée, est un processus libérateur.

« Vois la beauté en moi ». Lytta Basset nous paraît rejoindre Marshall Rosenberg : « En toute lucidité, on peut opter pour la bienveillance : se focaliser sur l’être de la personne, ce qu’elle est essentiellement et éternellement quoiqu’elle fasse : une créature bénie « capable de Dieu ». A cette profondeur, on n’est jamais déçu ni trompé…. On ne dira jamais assez  combien le simple geste bienveillant que nous posons, la moindre parole, peut nous remettre instantanément dans le courant puissant de la bienveillance. C’est à notre portée parce que c’est de l’ordre du respect : je salue en toi, malgré tout, un être humain semblable à moi. Puisque tu es en vie, je prend le risque de faire confiance à ton potentiel, que je ne prétend pas connaître » (p 23). Oui, le chant de Marshall Rosenberg ouvre le chemin de la confiance. « Quand la personne s’aperçoit de mon regard quand je chante cette chanson, la personne sait que ce qui est vivant en elle m’importe. Et quand les gens ont confiance que ce qui est vivant en eux nous importe, nous sommes bien sur le chemin pour résoudre les besoins de tout le monde ».

 

J H

 

(1)            Site de Thomas d’Ansembourg : http://www.thomasdansembourg.com   Sur ce blog, plusieurs articles autour d’interviews ou de conférences de Thomas d’Ansembourg, et notamment, présentation de son dernier livre : « la paix, ça s’apprend » : http://vivreetesperer.com/?p=2596

(2)            On  trouvera un enseignement de base dans trois vidéos sous titrées en français : https://www.youtube.com/watch?v=f99Xvp3yFPg

(3)            Le chant de Marshall Rosenberg : « See me beautiful » : https://www.youtube.com/watch?v=XJJ6PQhX8og

(4)            Intervention d’Elisabeth Moltmann-Wendel dans le colloque sur la réception de la rhéologie de l’espérance. Sur ce blog : « Quelle vision de Dieu, de l’humanité et du monde en phase avec les aspirations et les questionnements de notre époque » : http://vivreetesperer.com/?p=2674

(5)            Thomas d’Ansembourg. Comprendre l’humain dedans pour comprendre l’humain devant : https://www.youtube.com/watch?v=7THnCPe7qUo

(6)            Lytta Basset. Oser la bienveillance. Albin Michel, 2017. Mise en perspective sur ce blog : « Bienveillance divine. Bienveillance humaine. Une harmonie qui se répand » : http://vivreetesperer.com/?p=1842

(7)             On suivra sur ce point l’œuvre de théologiens très présents sur ce blog : Jürgen Moltmann et Richard Rohr. C’est une théologie qui met en évidence la communion divine en un Dieu Trinitaire, une communion à l’œuvre pour inspirer notre humanité. Voir la vie et l’oeuvre de Jürgen Moltmann : http://www.temoins.com/une-theologie-pour-notre-temps-lautobiographie-de-juergen-moltmann/  « The divine dance » par Richard Rohr : http://vivreetesperer.com/?p=2758

(8)            Dans son livre : « Vers une civilisation de l’empathie », Jérémie Rifkin, traite entre autres, de la sombre vision de l’humanité soutenue par Freud et de ses conséquences : http://www.temoins.com/vers-une-civilisation-de-lempathie-a-propos-du-livre-de-jeremie-rifkinapports-questionnements-et-enjeux/

 

 

 

 

Vers une économie symbiotique

 Avec Isabelle Delannoy

 Face à la crise, l’économie symbiotique, c’est la convergence des solutions.

 51AtX99cxLL._SX366_BO1,204,203,200_         Symbiose est un mot inventé à la fin du XIXè siècle et qui signifie : vivre ensemble. « Il décrit l’association étroite et pérenne entre deux organismes différents qui trouvent, dans leurs différences, leurs complémentarité. La croissance de l’un permet la croissance de l’autre et réciproquement » (p 52). En proposant le terme d’économie symbiotique, Isabelle Delannoy a écrit un livre (1) sur ce thème dans lequel elle ouvre un avenir à partir de la mise en évidence de la complémentarité d’approches innovantes qui sont déjà à l’œuvre aujourd’hui. « La vraie révolution que l’on a apporté avec l’économie symbiotique, c’est de faire croiser trois sphères : la matière avec la sphère de l’économie circulaire, la sociosphère avec l’économie collaborative, l’ingénierie écologique et l’utilisation des écosystèmes du vivant, pour qu’on puisse restaurer nos écosystèmes naturels et ne plus rester dans la logique extractive » (Laura Wynne) (2).

Ce livre est le fruit d’un parcours. Ingénieur agronome, Isabelle Delannoy a très vite mesuré l’ampleur du déséquilibre écologique. « Nous relâchons en quelques décennies un carbone que des êtres vivants ont mis des centaines de milliers d’années à enfouir ». (p 23). Et elle a participé à la réalisation du film « Home » de Yann Arthus Bertrand. « Dans ce film diffusé en 2009, nous disions une vérité lourde : Si nous ne sommes pas capables d’inverser la tendance avant dix ans, nous basculerons dans une planète au visage inconnu. A la suite de la détérioration du socle des équilibres planétaires, la détérioration des écosystèmes d’un côté, la croissance des émissions de gaz à effet de serre de l’autre, le climat pourrait entrer dans une phase d’emballement qui ferait basculer la terre dans un autre état thermodynamique global… » (p 28). Mais Isabelle Delannoy n’a pas voulu rester sur le registre de la mise en garde. Elle s’est engagée dans une recherche de solutions qui a abouti à la publication de ce livre. Et cette recherche a couvert toute la gamme des approches innovantes  que l’on peut observer aujourd’hui. « J’ai alors cherché systématiquement les logiques économiques et productives qui pouvaient participer à répondre à cette déstabilisation de l’écosystème Terre et à renverser la tendance » (p 28). En regard, elle a trouvé une pléthore d’innovations, mais « aucune de ces logiques ne suffisait… Toutes semblaient nécessaires, mais largement insuffisantes » ( p 29).

C’est alors qu’Isabelle Delannoy a vu se dessiner un mouvement global. « A mesure que je cherchais, il se formait un motif, un design commun. Je me rendais compte que, sous leur diversité apparente, elles présentaient des analogies de fonctionnement remarquable.. . Pour l’ingénieur agronome que je suis, c’est à dire une scientifique à orientation technique, les principes que je voyaient se dessiner étaient comme les rouages d’un nouveau moteur, les éléments unitaires d’un nouveau système logique économique » (p 29). Isabelle Delannoy a développé ces principes pour en faire le fondement d’une « économie symbiotique ». Tout au long de cet ouvrage, elle nous présente cette économie en devenir.

 

Vers une économie symbiotique

 

Dans cette période de mutation, nos regards se transforment. La mise en évidence des processus symbiotiques est elle-même le fruit d’une inflexion récente de la recherche. « La symbiose fut longtemps ignorée face à la compétition mise en avant par Charles Darwin dans sa théorie publiée au XIXè siècle… Depuis ces dernières décennies, la symbiose a le vent en poupe. Des chercheurs comme Lynn Margulis, Olivier Perru, Marc-André Sélosse… montrent que la symbiose en particulier, et les mécanismes coopératifs en général agissent également comme un des moteurs principaux de l’évolution » (p 52) (3). L’auteure cite l’exemple des coraux qui sont la résultante d’une symbiose entre deux organismes : l’un constructeur : le polype, l’autre nourricier : la zooxanthelle, une algue qui sait capter l’énergie lumineuse grâce à la photosynthèse. Aujourd’hui, le sens du mot  symbiose est de plus en plus réservé aux « relations à bénéfices réciproques entre deux ou plusieurs organismes qui se lient de façon pérenne » (p 53). L’économie symbiotique s’inscrit ainsi dans dans un univers caractérisé par la complémentarité, la réciprocité, la synergie. En examinant différentes approches innovantes à elle seule insuffisantes pour répondre au grand défi, Isabelle Delannoy « s’est rendu compte que, sous leur diversité apparente, elles présentaient des analogies de fonctionnement remarquables…. Je voyais converger l’agroécologie, la permaculture, l’ingénierie écologique, l’économie circulaire, l’économie de la fonctionnalité, les smart grids, l’économie collaborative et du pair à pair, la gouvernance des biens communs et les structures juridiques des coopératives. Dans tout ce qui fait économie, ressources vivantes, ressources techniques, ressources sociales, une nouvelle logique…était apparue » (p 30). A partir de l’observation des pratiques nouvelles, Isabelle Delannoy a élaboré une théorie, « un système logique commun qui peut se traduire jusque dans des formulations mathématique, systémique et thermodynamique » ( p 30)

 

Penser en terme d’écosystème

 

« En écologie, un écosystème est un ensemble formé par une communauté d’êtres vivants en interrelation avec un environnement » (Wikipedia). Penser en terme d’écosystème, c’est reconnaître et encourager une dynamique interrelationnelle. Et cette approche est particulièrement active dans ce livre sur l’économie symbiotique : « une économie de l’information ; réanimer les ressorts de la terre ; une économie structurée en écosystèmes, l’énergie et la matière ; une économie en écosystèmes… ».

 

Les milieux naturels se lisent en terme d’écosystèmes. Et, dans l’agriculture, on prend conscience actuellement des méfaits de la monoculture mécanisée et on reconnaît les avantages de la diversité et de la complémentarité. En France, la ferme du Bec Hellouin est  ainsi reconnue dans son expérimentation innovante dans l’esprit de la permaculture (4). Et le même esprit est présent dans une ferme en Autriche dans une vallée peu propice à la culture. Or, un pionnier, Sepp Holzer y a construit un écosystème agricole ultra productif. Comment a-t-il atteint cette performance ? « Sepp Holzer a réfléchi à sa ferme comme un ensemble d’écosystèmes. A la petite échelle de la parcelle, il met en compétition les espèces qui vont s’enrichir mutuellement. Ainsi chaque arbre est planté avec un ensemble de graines d’une cinquantaine de plantes différentes qui entreront en synergie. Elles trouveront leur complémentarité dans la différence de taille, de morphologie, d’enracinement, d’écosystèmes microbiens associés, de synthèse de molécules, de préférence pour l’ombre et la lumière. Ces coopérations engendrent des relations nutritives entre les plantes et permettent de se passer d’engrais. Elles entretiennent une diversité d’hôtes et de prédateurs et il et possible de s’affranchir des pesticides… Mais Sepp Holzer a également créé une association d’écosystèmes diversifiés selon un design très précis permettant leur mise en synergie… Ainsi, à mesure des années, il a créé un ensemble de soixante dix mares et étangs et étagé le relief en terrasses. Le miroir créé par la surface de l’eau envoie les rayons du soleil sur les coteaux qui la surplombent et produit de nouvelles conditions climatiques pour des espèces qui n’auraient pu se développer  dans les conditions initiales… » (p 59-60). « Le système entre  en croissance selon un mécanisme synergique et enrichit son milieu. Sepp Holzer a créé un système productif qui ne détruit pas les ressources écologiques, mais qui, au contraire, en crée » ( p 60).

 

Cependant, les écosystèmes vivants ne sont pas à même de remplacer toutes les industries. « Ces industries doivent être alimentées en matériaux et en énergie pour fonctionner. De plus, de nombreuses infrastructures, machines et outils, ne peuvent exclusivement faire appel à des matériaux biosourcés. Il s’agit donc d’organiser les systèmes économiques et productifs  qui permettront une réutilisation maximale de la matière qui la compose » (p 109). Alors Isabelle Delannoy nous expose les voies innovantes d’une économie en écosystèmes pour traiter de l’énergie et de la matière. Et là aussi, elle s’appuie sur de nombreuses études de cas.

Ainsi une architecture bioclimatique produit des bâtiments consommant un minimum d’énergie pour le chauffage et la climatisation. C’est l’exemple de l’entreprise Pocheco dans le nord de la France qui est devenu autosuffisante en matière de chauffage, six jours sur sept (p 115). Au Val d’Europe, une zone d’activité de la région parisienne,  le data center de la banque Natixis a été conçu dès son implantation comme une centrale à la fois de données et de chauffage. L’activité des serveurs est intense et dégage une grande chaleur. Cette énergie est la base d’un réseau de chaleur faisant circuler une eau à 55°C qui alimente un centre aquatique, une pépinière d’entreprises, deux hôtels et une centaine de logements collectifs (p 119).

Et, en même temps, dans l’industrie, une approche systémique se développe. « La logique de fonctionnement actuelle est très mal adaptée à la limitation des ressources. Elle repose sur une logique linéaire : j’extrais, je transforme, je consomme, je jette. Son efficience tend vers zéro » (p 12). On peut agir autrement : « ne plus bâtir des « chaines » de production, mais des écosystèmes de production en agissant sur toutes les étapes. Ainsi, à Kalundberg, au Danemark, les industriels se sont rendus compte que les uns achetaient comme matière première ce que les autres rejetaient en tant que déchets. Ils sont entrés en coopération et celle-ci s’est étendue à des échanges de matière et d’énergie ( p 126-127). Cet écosystème industriel est aujourd’hui un exemple. « En bout de chaine, avec l’apparition du web, une telle organisation collaborative se répand chez les consommateurs. Ils forment des écosystèmes ou chacun peut être à la fois fournisseur, acheteur ou usager d’un bien » (p 128).

Lorsque les consommateurs se rapprochent de la production et inversement, on enregistre des gains très importants d’efficience. C’est le cas lorsqu’au lieu de vendre des objets, le fabricant en vend l’usage. C’est une « économie de fonctionnalité ». « Puisqu’il reste propriétaire de son bien, le fabricant a tout intérêt à en prolonger la durée de vie ». et il pourra, en fin de cycle, récupérer les matériaux .

Spécialisé dans la fabrication de photocopieuses, Rank Xerox est une des références les plus anciennes. « Aujourd’hui, Rank Xerox réutilise 94% des composantes de ses anciennes machines pour en fabriquer de nouvelles (p 133). « Les modèles dynamiques d’accès  permettent de vendre beaucoup en produisant peu » (p 136).

Et, bien sur, la nouvelle économie portée par le Web abonde en systèmes écoproductifs. « Ce sont des projets open source. L’open source est un exemple des principes symbiotiques appliqués à l’innovation et à la production : une diversité d’acteurs partageant des valeurs similaires et un centre d’intérêt commun mettant en partage leurs savoirs et savoir-faire. De leur coopération naissent des logiciels (tel Wordpres, Firefox, Linux), des encyclopédies du savoir telle Wikipedia… » ( p 143).    L’émergence des fablabs pour permettre une mutualisation des outils industriels à l’intention d’acteurs de terrain témoigne de même de la métamorphose de la production (p 146-148).

« Dans les fablabs, la combinaison d’internet et le libre partage de l’innovation accélèrent le brassage des innovations. Il se crée un écosystème entre concepteurs, usagers et ateliers de fabrication qui change radicalement la logique de la production industrielle : ouverte, coopérative, locale, personnalisée »  (p 155).

Ainsi, Isabelle Delannoy nous montre l’avancée de l’économie symbiotique dans son visage industriel. C’est une métamorphose radicale de la fabrication des biens d’équipement et de consommation. On peut maintenant envisager « la transformation de la chaine industrielle en un vaste écosystème mondial reliant des écosystèmes locaux » ( p 160).

 

Le temps de l’information

 

Nos yeux s’ouvrent et nous commençons à voir le monde en terme d’information. Nous prenons conscience du rôle prépondérant de l’information. « Depuis son origine, la Terre n’a cessé de créer de l’information. Grâce à elle, des mouvements ordonnés de la matière se sont créés, donnant lieu à une diversité de formes, de couleurs, de mouvements, exceptionnelle : la vie telle que nous la connaissons. De cette information motrice, l’une a été motrice plus que tout autre. Il s’agit de celle qui est codée dans les gènes du végétal portant les mécanismes de la photosynthèse » (p 43).  La photosynthèse est un processus exceptionnellement puissant. « La photosynthèse permet de capter une énergie brute et immatérielle, l’énergie lumineuse, de la stocker et de la distribuer de façon extrêmement fine… ». Grâce aux informations contenues dans sa bibliothèque génétique, le végétal va ainsi à l’encontre des lois physiques de l’énergie qu’on appelle l’entropie » (p 44). Le vivant se caractérise par la richesse de l’information. Il en déborde. Apprenons à la respecter. « C’est très simple. Si nous coupons une forêt pour bruler son bois, nous aurons perdu l’intelligence contenue dans le matériau bois qui aurait pu servir pour la construction, mais aussi l’intelligence chimique de ses molécules qui auraient pu servir à la pharmacopée, et encore celle apportée par l’écosystème forêt réparatrice de la qualité de l’eau, de la fertilité du sol, du climat » (p 45).

Nous pouvons faire mieux. En terme d’information, l’intelligence humaine est elle-même extrêmement créatrice. L’intelligence humaine peut devenir catalysatrice. « En agissant comme un catalyseur des écosystèmes vivants, l’espèce humaine devient un facteur multipliant leur efficience naturelle » (p 46). Le rôle de l’information va en croissant. Dans les écosystèmes vivants, il y a d’abord une construction de structures. « Ils créent alors beaucoup de biomasse et tissent peu de réseaux. Mais lorsque leurs structures deviennent plus matures, les réseaux s’enrichissent…les racines se connectent…des signaux chimiques s’échangent…. La faune vient s’installer. Les informations circulent extrêmement abondantes » (p 48). On peut envisager une évolution comparable dans l’histoire humaine. Ne serions-nous pas arrivé dans la phase de maturité où « presque toute l’efficience à produire des services vient de la capacité à produire et à traiter de l’information ».

Isabelle Delannoy nous ouvre un horizon. « Admirons l’improbable conjoncture que forme notre époque. Nous vivons l’instant où le niveau de destruction des écosystèmes menace la perpétuation de nos conditions de vie en même temps que nous accédons à un stade de structuration des écosystèmes dans son plein niveau possible d’efficience (p 49).

 

Emergence

 

 

Isabelle Delannoy a mené une recherche pour mettre en évidence les principes qui fondent une économie symbiotique et toutes les synergies que celle-ci engendre. Des exemples, comme le nouveau mode de fabrication permis par la voiture électrique sont particulièrement éloquents (p 241-244). La moindre chaleur émise permet une grande souplesse et inventivité dans la mise en œuvre des matériaux. Ainsi, avec Isabelle Delannoy, nous assistons à une émergence : émergence de nouvelles pratiques, mais également avec elle, émergence d’un nouveau regard : « Il semble que, dans le silence, un nouveau regard, une métamorphose  sociale et économique soit en train de naitre. Apparues sans concertation, les différentes logiques économiques et productives que nous avons successivement présentées  couvrent toutes les activités économiques et forment un écosystème  économique complet. Sous leur apparente diversité et la multiplicité des termes : ingénierie écologique, permaculture,  biomimétisme, écologie industrielle, économie circulaire, économie de la fonctionnalité, smart grids, open source, makerspaces, open data, économie de pair à pair, contribution sociale et solidaire, elles sont d’une extraordinaire cohérence dans leur système de fonctionnement et peuvent être décrites selon les mêmes principes » (p 227). Isabelle Delannoy a « qualifié ces principes,  et le principe logique dont ils sont le cœur, de « symbiotique ». « Ce système logique est utilisable en tant que tel, sans même vouloir développer une économie symbiotique complète. Il caractérise un fonctionnement continu et typique d’une nouvelle logique émergente » (p 227).

La recherche d’Isabelle Delannoy a commencé en 2009 dans la conscience de la menace du basculement climatique. Cette menace n’a pas disparu. On doit y faire face et il y a urgence. Le remède passe par une transformation de l’économie. Isabelle Delannoy nous apporte une bonne nouvelle. Non seulement, cette transformation est possible, mais  elle a déjà commencé. Un puissant mouvement est déjà en cours.

« Une nouvelle forme de pensée se développe partout dans le monde. Extraordinairement cohérente, non concertée, apparue majoritairement ces cinquante dernières années, elle laisse entrevoir que, dans le silence, est en train de naitre une métamorphose économique, technique et sociale radicale de nos sociétés… cette nouvelle économie a le potentiel de devenir symbiotique et régénératrice au niveau global…Elle organise une symbiose entre les écosystèmes vivants, les écosystèmes sociaux et l’efficience de notre technique » (p 313-314). On assiste donc à une multiplication d’écosystèmes innovants. L’économie symbiotique grandit à partir des réalités locales. On peut imaginer une économie décentralisée avec « des places de marché locales et reliées ». Cette économie nouvelle surgit de toute part.

 

Vers une nouvelle civilisation

 

Ce livre nous fait entrer dans un monde en transformation : une métamorphose, un changement de paradigme, une nouvelle civilisation en germination. C’est bien ce qui apparaît à Isabelle Delannoy dans l’exploration qu’elle a entrepris et qu’elle nous rapporte dans cet ouvrage. Si nous définissons une civilisation comme « l’ensemble des traits qui caractérisent une société donnée du point de vue technique, intellectuel, économique, politique et moral, cette étude m’amène à penser qu’émerge aujourd’hui une nouvelle civilisation » (p 19).

Dans ce livre, nous voyons apparaître une ligne de force majeure : la reconnaissance du vivant dans toutes ses dimensions. Cela induit une nouvelle vision de l’humain. « Ces travaux ont renouvelé ma conception de l’être humain et de sa place dans l’univers. Nous avons une vision très négative de l’homme vis-à-vis du vivant. L’idée que nous devons choisir entre notre développement et celui de la nature est profondément ancrée. Il s ‘agit donc au mieux de faire le moins de mal possible. L’économie symbiotique apporte (et requiert) une vision positive de l’espèce humaine et de son rôle dans l’univers (p 35-36). Aujourd’hui, l’humain prend un autre rôle dans le vivant. Il n’observe plus la nature pour la soumettre,  pour en devenir « maitre et possesseur » comme l’expriment Francis Bacon et René Descartes, pères du rationalisme occidental moderne, mais pour en comprendre et en faciliter les équilibres afin de favoriser son développement et sa croissance (p 37). L’auteure nous indique un changement de cap majeur dans les attitudes et les représentations : «  Nous pensions quantité, masse, forces. En comprenant que nous pouvons devenir symbiotes de notre planète, notre génie se déploie. Nous pensons informations, liens, synergie (5). Jamais notre imagination n’a été nourrie de la possibilité que le beau puisse être efficace, que ce qui est doux puisse être puissant » (p 37).

 

Ouvertures spirituelles

 

A la suite de cette vaste enquête et de ce travail de synthèse, Isabelle Delannoy nous permet d’entrevoir la montée d’une civilisation nouvelle. Celle-ci commence à se frayer un chemin à travers de nouvelles représentations et de nouvelles pratiques. Et, dans le même mouvement, une nouvelle éthique et une nouvelle spiritualité apparaissent. Isabelle Delannoy évoque « une nouvelle alliance » ( p 103-106), reconnaissance et respect du vivant par l’humanité. Dans le même mouvement, c’est aussi l’affirmation de valeurs comme la bienveillance, la collaboration, l’entraide, la solidarité. Des pièces du puzzle rassemblées par l’auteur, on voit apparaître un paysage nouveau.

Laissons libre cours à notre émerveillement. Et, pour les chrétiens, à partir d’une approche théologique nouvelle, sachons reconnaître l’œuvre de l’Esprit. Nous pouvons écouter cette interpellation de Pierre Teilhard de Chardin, scientifique et théologien précurseur, cité par Isabelle Delannoy (p 57). « Si les néohumanistes du XXè siècle nous déshumanisent sous leur Ciel trop bas, de leur côté, les formes encore vivantes du théisme ( à commencer par la chrétienne) tendent à nous sous-humaniser dans l’atmosphère raréfié d’un Ciel trop haut. Systématiquement fermées encore aux grands horizons et aux grands souffles de la Cosmogenèse, elles ne se sentent plus vraiment avec la terre, une Terre dont elles peuvent bien encore, comme une huile bienfaisante, adoucir les frottements internes, mais non (comme il le faudrait) animer les ressorts ».

Et, déjà, pour participer à l’évolution en cours, pour y apporter une contribution, le christianisme est appelé à retrouver son esprit d’origine dans une marche en avant qui regarde vers la nouvelle création à venir et qui s’inscrit dans une théologie de l’espérance. « Dieu est lié à l’espérance humaine de l’avenir. C’est un Dieu de l’espérance qui marche « devant nous » et nous précède dans le déroulement de l’histoire » (Jürgen Moltmann) (6). L’Esprit de Dieu est « l’Esprit qui donne la vie » (7). Cet Esprit n’est pas seulement  l’Esprit rédempteur, c’est aussi l’Esprit créateur à l’œuvre dans une création qui se poursuit (8). Ainsi, Jürgen Moltmann peut-il écrire : « Dieu est celui qui aime la vie et son Esprit est dans toute la création. Si on comprend le créateur, la création et son but de façon trinitaire, alors le créateur habite par son Esprit dans l’ensemble de la création et dans chacune de ses créatures et il les maintient ensemble et en vie par la force de l’Esprit » (9). Ainsi l’Esprit Saint anime et relie. « Si l’Esprit Saint est répandu dans toute la création, il fait de la communauté des créatures avec Dieu et entre elles, cette communauté de la création dans laquelle toutes les créatures  communiquent chacune à sa manière entre elles et avec Dieu…L’ « essence » de la collaboration dans l’Esprit est, par conséquent, la « collaboration » et les structures manifestent la présence de l’Esprit dans la mesure  où elles font reconnaître l’ « accord général ». « Au commencement était la relation » (Martin Buber) (9). Cette vision fait apparaître une correspondance entre l’inspiration de l’Esprit qui induit reliance et créativité et ce que nous entrevoyons  dans la civilisation symbiotique en voie d’émergence.

Nous vivons à un tournant de l’histoire. Nous ne voyons que trop les menaces engendrées par les abus de l’humanité vis à vis de la nature. Les remèdes sont en route, mais le temps presse. Comme d’autres observateurs, Jürgen Moltmann  nous rapporte une parole du poète allemand, Friedrich  Hölderlin : « Dieu est proche et difficile à saisir. Mais , au milieu du danger, se développe le salut » (6).

Dans ce contexte, ce livre sur l’économie symbiotique arrive au bon moment. Isabelle Delannoy met en évidence la convergence de nouveaux courants économiques qui débouchent sur une transformation générale de l’économie et portent un changement de mentalité.  Sur ce blog, notre attention va dans le même sens. Nous essayons de mettre en évidence les émergences positives (10) et de contribuer ainsi à l’évolution des représentations. L’action dépend de l’horizon qui lui est proposée. « Nous devenons actifs pour autant que nous espérions. Nous espérons pour autant que nous puisions entrevoir des possibilités futures. Nous entreprenons ce que nous pensons être possible » (Jürgen Moltmann) (11). A juste titre, Isabelle Delannoy évoque la puissance de la pensée. Elle cite Lune Taqqiq : « Le poids d’une pensée peut faire basculer le cours de l’humanité » (p 316). Ce livre sur l’économie symbiotique participe à notre « conscientisation ». En faisant apparaître l’émergence d’une économie et d’une société nouvelle à travers l’apparition de multiples innovations signifiantes, il nous enseigne, il nous éclaire, il nous mobilise. Merci à Isabelle Delannoy !

 

Jean Hassenforder

 

(1)            Isabelle Delannoy. Préf. de Dominique Bourg. L’économie symbiotique. Régénérer la planète, l’économie et la société. Domaines du possible. Actes Sud/Colibris.  Voir aussi : Isabelle Delannoy. L’économie symbiotique. TED x Dijon : https://www.youtube.com/watch?v=9BL0fJErgmQ

(2)            Laura Wynn. « L’économie symbiotique est un modèle qui donne espoir » You tube : https://www.youtube.com/watch?v=Pvp4cxI_ENs

(3)            « L’entraide, l’autre loi de la Jungle par Pablo Servigne et Gauthier Chapelle » : http://vivreetesperer.com/?p=2734   Autre source : Dans son itinéraire scientifique, Lynn Margulis à montré le rôle important de la symbiose dans l’évolution. Comme le montre Jean-François Dortier, dans son blog : « La quatrième question », à l’époque, cette théorie symbiotique s’est heurtée à une vive opposition de la théorie Darwinienne alors dominante :               https://www.dortier.fr/lynn-margulis-et-levolution-des-etres-complexes/

(4)            « Cultiver la terre en harmonie avec la nature » (la permaculture et la ferme du Bec Hellouin) : http://vivreetesperer.com/?p=2405

(5)            « Une philosophie de l’histoire, par Michel Serres »  Michel Serres nous parle de l’entrée de l’humanité dans un âge  doux…http://vivreetesperer.com/?p=2479

(6)            Jürgen Moltmann. De commencements en recommencements. Empreinte, 2012 (p 109-110 et p 69)

(7)            Jürgen Moltmann. L’Esprit qui donne la vie. Cerf, 1999

(8)            « Un Esprit sans frontières » :  http://vivreetesperer.com/?p=2751

(9)            Jürgen Moltmann. Dieu dans la création. Cerf, 1988 ( p 8 et 24-25)

(10)      Des initiatives écologiques à l’économie collaborative (voir ci-dessous)

(11)      « Agir et espérer. Espérer et agir » : http://vivreetesperer.com/?p=2720

 

 

Nouvelles initiatives et mouvements de pensée

1 « Cultiver la terre en harmonie avec la nature » : http://vivreetesperer.com/?p=2405

2 « Incroyable, mais vrai ! Comment les « incroyables comestibles » se sont développés en France

http://vivreetesperer.com/?p=2177

3 « Convergences écologiques : Jean Bastaire, Jürgen Moltmann, Pape François et Edgar Morin » : http://vivreetesperer.com/?p=2151

4 « Vivre en harmonie avec la nature. Ecologie, théologie et spiritualité » : http://vivreetesperer.com/?p=757

« Anne Sophie Novel : militante écologiste et pionnière de l’économie collaborative » : http://vivreetesperer.com/?p=1975

5 « Quand l’arrivée d’un oiseau annonce une vie nouvelle pour les terrils » : http://vivreetesperer.com/?p=2713

6 « Le film : Demain » : http://vivreetesperer.com/?p=2422

7 « Blablacar. Un nouveau mode de vie » : http://vivreetesperer.com/?p=1999

8 « OuiShare, communauté leader dans le champ de l’économie collaborative » : http://vivreetesperer.com/?p=1866

9 « Vive la co-révolution. Pour une société collaborative »

http://vivreetesperer.com/?p=1394

10 « Vers un nouveau climat de travail dans des entreprises humanistes et conviviales » : http://vivreetesperer.com/?p=1394

 

Voir aussi, en prospective économique :

« Un monde en changement accéléré » (Thomas Friedman) : http://vivreetesperer.com/?p=2560

« Comprendre la mutation actuelle de notre société requiert une vision nouvelle du monde » (Jean Staune) : http://vivreetesperer.com/?p=2560

 

A la recherche d’un travail qui a du sens

 

Cette chronique de Gabriel Monet (1) met en évidence un changement profond dans les mentalités. Dans la recherche du travail, les jeunes mettent de plus en plus en priorité un accomplissement personnel et une participation à ce qui contribue au bien commun.

Gabriel Monet rapporte des données très évocatrices à cet égard : « Les 2/3 des 18-30 ans veulent un emploi « qui a du sens » et 58% espèrent une meilleure conciliation entre vie privée et professionnelle ». Une génération qui monte, la génération Y, forme une nouvelle vague qui opte pour une nouvelle manière de vivre (2). Et des entreprises entrent dans une compréhension nouvelle de leur rôle, en développant de nouvelles formes de relation.  Ce sont les entreprises humanistes décrites par Jacques Lecomte (3) ou les entreprises libérées qui nous sont présentées à travers le témoignage d’Alexandre Gérard (4). Sachons reconnaître les fils conducteurs du positif et la vision nouvelle qui est en marche.

 

J H

(1)  Les chroniques de Gabriel Monet : http://vivreetesperer.com/?p=2774

(2)  Génération Y : une nouvelle vague pour une nouvelle manière de vivre : http://vivreetesperer.com/?p=2652

(3)  Vers un nouveau climat de travail dans des entreprises humaniste et conviviales : http://vivreetesperer.com/?p=2318

(4)  Alexandre Gérard, Chef d’entreprise, pionnier d’une « entreprise libérée » : http://vivreetesperer.com/?p=2746

 

Faire ce que l’on aime, aimer ce que l’on fait !

 

Les épreuves du baccalauréat battent leur plein… Il y a quelques semaines, c’étaient les examens dans les universités, bientôt il y aura le brevet pour ceux qui finissent le collège. Avant un été synonyme de vacances ressourcantes, les étudiants n’échappent pas à l’exigence de réussir leurs examens en vue d’obtenir le diplôme espéré. On ne peut que souhaiter à chacun de faire de son mieux et bien sûr de réussir. Ceci étant, l’obtention d’un diplôme n’est pas une fin en soi. Et peut-être aujourd’hui plus qu’auparavant. En effet, dans un contexte où le marché du travail est vacillant, si la réussite des études demeure un facteur facilitant, cela n’est plus suffisant pour avoir la garantie de trouver du travail… Mais au-delà même de l’espoir de trouver un emploi, de plus en plus nombreux sont ceux qui cherchent à donner du sens à leurs études comme à leur occupation professionnelle.

 

Une étude récente a mis en évidence que les deux tiers des 18-30 ans veulent un emploi « qui a du sens », et 58 % espèrent une « meilleure conciliation entre vie privée et vie professionnelle ». Cela rejoint une autre enquête selon laquelle les étudiants estiment à 60 % que « pour réussir, il faut être motivé par la défense d’une cause ». L’ambition ne motiverait plus que 18 % des jeunes. Ce n’est plus tant la « reconnaissance » (13 %), « l’obtention d’un statut » (5 %), ni même « l’argent » (2 %) qui motivent, mais ce qui permet d’« être fidèle à ses valeurs » (59 %). De ce fait, on comprend la frustration de certains jeunes qui, dans le processus de sélection de leur filière post-bac, ParcoursSup, se retrouvent ou se retrouveront à préparer un diplôme qui n’est pas forcément ce qu’ils auraient souhaité prioritairement.

 

Certes, les choses ne sont pas figées, car cette valorisation des valeurs et du sens peut amener à des tournants professionnels significatifs. Il est loin le temps où la majorité des gens n’avaient qu’un seul métier et qu’un seul employeur durant toute leur vie. Une étude récente montre que 26 % des salariés ont connu une transition professionnelle au cours des 12 derniers mois. Il semble qu’en moyenne, actuellement, on change près de 5 fois d’employeurs dans une vie. En tous cas, cela est corroboré par le fait que de plus en plus de jeunes adultes diplômés, parfois surdiplômés, font le choix de changer radicalement de carrière, notamment pour se tourner vers des métiers manuels. Il y a comme une inversion des valeurs : la finance, le commerce, ou le tertiaire en général, semblent perdre de leur attrait au bénéfice des métiers d’artisanat et d’agriculture. Il y a comme un désir de mettre en pratique l’adage de Confucius : « Choisis un travail que tu aimes, et tu n’auras pas à travailler un seul jour de ta vie ».

 

S’il y a des attentes particulières de la part des individus en vue d’un parcours professionnel qui s’intègre à part entière dans un parcours de vie épanoui et fondé sur les valeurs, il en est de même pour les entreprises et les employeurs. C’est de moins en moins sur le seul « savoir-faire » que les recruteurs s’appuient, mais aussi sur le « savoir-être ». C’est aussi vrai des formations, qui intègrent de plus en plus cette dimension humaine dans leurs programmes, ou même qui créent des cursus spécifiques centrés sur les valeurs, comme c’est par exemple le cas d’un récent Master intitulé « Peace » à l’Université de Paris Dauphine. Etudier pour être acteur de paix, franchement cela a du sens. Au-delà de cette filière spécifique, il y a comme une prise de conscience, qui me semble tout à fait aller dans le bon sens. Cela rejoint quelque peu la formule de Rabelais, selon qui « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

 

Dans la Bible, il est aussi question de construire un avenir épanouissant. C’est le prophète Jérémie qui relaie cette parole divine : « Car je connais les projets que j’ai formés sur vous, dit l’Éternel, projets de paix et non de malheur, afin de vous donner un avenir et de l’espérance » (Jérémie 29.11). L’Ecclésiaste, lui, insiste sur l’importance de la joie : « Si donc quelqu’un vit beaucoup d’années, qu’il se réjouisse de chacune d’elles » ; certes il y a des jours plus sombres, mais il insiste : « Réjouis-toi de tes jeunes années, que ton cœur te rende heureux pendant les jours de ta jeunesse ; suis les voies de ton cœur » (Ecclésiaste 11.8-9). La question n’est donc plus tant aujourd’hui de savoir si on est à bac + 2, + 3 ou bac + 5, mais bien d’être à bac + sens. Il importe de vivre ses aspirations et oser faire ce qui nous plait. Ceci étant, étudier est loin d’être inutile, et si un diplôme n’est pas une fin en soi, cela demeure un sésame précieux. Alors bon courage à tous les étudiants, et n’oublions de faire ce que nous aimons et d’aimer ce que nous faisons.

 

Gabriel Monet

Le 21 juin 2018

Reconnaître et vivre la présence d’un Dieu relationnel

 

indexExtraits du livre de Richard Rohr : The divine dance

Dans un article précédent (1), nous avons présenté le livre de Richard Rohr : « The divine dance. The Trinity and your transformation ». (La danse divine. Dieu trinitaire et votre transformation). Il nous parle d’un Dieu qui est communion d’amour et présence relationnelle. De nombreux commentateurs convergent  pour voir dans ce livre, un ouvrage original qui ouvre un nouvel horizon.

En attendant une traduction de ce livre en français, en voici quelques extraits dans une traduction en français qui ne relève pas d’une compétence professionnelle, mais qui s’efforce de rapporter une pensée vive et profonde.

Ces extraits suscitent notre réflexion. Ils nous questionnent et ils nous interpellent. Ils éveillent notre méditation. Ils nous invitent à lire le livre de Richard Rohr pour poursuivre notre découverte et notre recherche.

 

La présence unifiante de Dieu est déjà là

Au cœur de l’expérience spirituelle, «  accepter que nous sommes acceptés et vivre en conséquence ».

Mais tant d’obstacles au sein même de l’univers religieux : «  Nous vivons dans l’autoaccusation…. nous sommes convaincus que nous sommes indignes… nous avons été tellement anesthésiés à la bonne nouvelle de l’Evangile que la question de notre union à Dieu a été résolue une fois pour toute »… Il y a aussi la résistance d’un ego et d’une autosuffisance.

Mais la grâce est là. « Vous ne pouvez pas créer votre union à Dieu. Elle vous est déjà donnée. La différence n’est pas entre ceux qui sont unis à Dieu et ceux qui ne le sont pas. Nous sommes tous unis à Dieu, mais seulement certains d’entre nous le savent ».

(p 109)

Une vie bonne, c’est une vie en relation

Lorsqu’une personne est séparée, isolée, seule, la maladie menace.

« La voie de Jésus, c’est une invitation à une vision trinitaire de la vie, de l’amour, et de la relation sur la terre comme au sein de la Divinité. Comme la Trinité, notre nature, c’est de vivre en pleine relation. Nous appelons cela l’amour. Nous sommes faits pour l’amour et, en dehors de cela, nous mourons très rapidement ».

« Dieu est entièrement relation », nous dit Richard Rohr. « Je décrirai le salut comme étant simplement le désir et la capacité d’être en relation »

(p 46-47)

 

Etre ensemble

Richard Rohr nous rapporte une affirmation qui est présente dans les quatre évangiles à la fois : « Quiconque vous accueille m’accueille, et quiconque m’accueille, accueille celui qui m’a envoyé »  (1).

« Si vous avez grandi dans le christianisme, vous avez entendu souvent ce verset. Mais vous êtes vous arrêtè pour réfléchir à ce qui  vraiment arrivait là ? Jésus dit qu’il y a une équivalence morale entre vous, votre prochain, le Christ et Dieu. C’est une chaine étonnante entre les êtres qui n’est pas évidente pour un observateur occasionnel.

Cette nouvelle ontologie, cette nouvelle manière de parcourir la réalité, est le cœur et le fondement de toute la révélation, de toute la révolution chrétienne. Cela vient profondément remodeler notre compréhension de qui Dieu est et ou il se trouve. Et aussi de qui nous sommes et où nous sommes.

Est-ce que vous allez recevoir cette vision ? Dieu n’est pas là bas à l’extérieur, ce que la religion a envisagé depuis le début. On doit se demander : quelle est l’expérience nouvelle qui a permis à tous les quatre évangiles de parler d’une manière si peu conforme et cependant si assurée ? ».

(1) Matthieu 10.40 Marc 9.37 Luc 10.16 Jean 13.20

(p 164)

 

Reconnaître le champ de la force divine.

« Comme nous accordons nos cœurs à une vision plus vaste, nous commençons à faire l’expérience de Dieu presque comme un champ de force pour emprunter une métaphore à la physique…. Et nous sommes tous déjà dans ce champ de force, que nous le sachions ou pas, de la même façon que des hindous, des bouddhistes, des gens de toute race et de toute nationalité . Dieu ne commence pas et ne s’arrête pas à une frontière.

Quand vous vous ouvrez au flux de la réalité fondamentale à travers votre vie, vous êtes une personne universelle qui vit au delà de ces frontières que les êtres humains aiment créer. Paul l’exprime joliment : «  Notre citoyenneté est dans les cieux ».

En devenant plus âgé, je suis devenu prêt quotidiennement à accepter et à faire confiance au champ de force en sachant qu’il est bon, qu’il est totalement de notre côté et que je suis déjà à l’intérieur. Comment pourrions-nous être en paix autrement ?

C’est seulement dans cette acceptation et cette confiance de base que je puis cesser de me polariser sur telle ou telle chose dans mon mental ou même de me créer des problèmes mentaux.

( p 111)

 

A l’encontre d’un pouvoir dominateur, une puissance partagée

  « La Trinité nous dit que le pouvoir de Dieu n’est pas domination, menace, coercition. A la place, il est d’une nature totalement différente, ce à quoi les disciples de Jésus ne se sont pas encore ajustés. Si le Père ne domine pas le Fils,, si le Fils ne domine pas le Saint Esprit et si l’Esprit ne domine pas le Père et le Fils, alors, il n’y a pas de domination en Dieu. Toute puissance divine est une puissance partagée, ce qui devrait avoir complètement changé la politique et la relation chrétienne. Dans la Trinité, il n’y a pas de recherche de pouvoir sur,  mais seulement un pouvoir avec,  un don sans retenue, un partage, un lâcher prise et, ainsi, une confiance et une réciprocité infinie. Il y a là une puissance pour changer nos relations dans le mariage, la culture et même les relations internationales… »

(p 95-96)

 

Trois

« Il faut une personne pour être un individu. Il faut deux personnes pour faire un couple. Et il faut au moins trois personnes pour faire une communautéTrois (« trey ») crée la possibilité pour les gens d’aller au delà de leur intérêt personnel. C’est le commencement d’un sens du bien commun, d’un projet commun au delà de ce qui correspond aux intérêts personnels. Trois crée de la stabilité et de la sécurité qui est essentielle pour une communauté.

Parce que la réalité ultime de l’univers révélée dans la Trinité est une communauté de personnes en relation les unes avec les autres, nous savons que trois (« trey ») est le seul moyen possible pour les gens de se relier les uns aux autres avec l’individualité de chacun, la réciprocité de deux, la stabilité, objectivité et subjectivité de trois »   (d’après Dave Andrews)

(p 101)

 

Une confiance naturelle à l’exemple de l’enfant

« Tournons-nous vers l’exemple de l’enfant pour réaliser la vertu naturelle de l’espérance. Les experts en marketing nous disent que les enfants (et les chiens) sont encore plus efficaces que le sexe dans la publicité. Pourquoi ? Parce que les enfants et les chiens sont encore remplis par une espérance naturelle et l’attente qu’on répondra à leur sourire. Ils tendent à établir un contact direct à travers leur regard… C’est l’être pur, c’est le flux sans inhibition.

C’est pourquoi Jésus nous a dit d’être comme des enfants. Il n’y a rien qui arrête le pur flux qui s’exprime dans un enfant ou dans un chien. Et c’est pourquoi quiconque a une once d’humanité et d’amour en lui est sans défense vis à vis d’une telle présence »

C’est une évocation de la présence de Dieu. « Nous voyons dans ce flux toute attirance pour la beauté, toute admiration, toute extase,  toute la solidarité avec la souffrance. Quiconque qui s’ouvre pleinement au flux verra l’image divine même dans des lieux qui sont devenus laids ou défaits. C’est la vision universelle de la Trinité »

( p 81-82)

 

Tous solidaires

« Nous ne pouvons séparer Jésus du Dieu trinitaire. Cependant, le pratiquant moyen n’a jamais eu la chance d’accéder à une économie de la grâce bien plus vaste »…

Nous pensons dans une perspective de rareté. Elargissons notre horizon. L’espérance elle-même s’applique en premier au collectif. Nous avons cherché à susciter de l’espérance chez un individu isolé dans un cosmos, une société et une humanité voués à la désespérance et à la punition. Il est très difficile pour des individus de jouir de la foi, de l’espérance et de l’amour, et même de prêcher la foi, l’espérance et l’amour, qui seuls élèvent, si la société elle-même ne jouit pas de cette foi, de cette espérance et de cet amour. C’est une bonne partie de notre problème aujourd’hui. Nous n’avons pas donné au monde un message à la dimension  cosmique

Dieu, en tant que Dieu trinitaire, donne de l’espérance à la société dans son ensemble parce que cela découle de la nature même de son existence et non sur les conduites fluctuantes et instables des individus ».

(p 81)

 

Louange de la création

 Dans une œuvre créatrice, L’Esprit Saint tend à multiplier continuellement des formes toujours nouvelles de créativité et de vie. On dit que 2/3 des formes de vie existent sous les mers. Et un tiers d’entre elles n’ont jamais été entrevues par un œil humain . « Qu’est-ce qu’une forme de vie en dehors de nous pour le voir ? » peuvent s’imaginer des humains autocentrés. Leur valeur ne dépend pas de notre reconnaissance à leur sujet. Comme les psaumes le disent de nombreuses manières, « les cieux proclament la gloire de Dieu » (Psaume 19.1).

De fait, la grande majorité des animaux et des fleurs qui ont existé, n’ont jamais été observés par l’œil humain. Ils forment le cercle universel de la louange. Simplement en existant, en ne faisant rien, toute chose rend grâce à Dieu. Toute chose. En existant, simplement en existant. C’est le fondement. Si vous désirez être un contemplatif, c’est tout ce que vous avez besoin de savoir. Toute chose, en étant elle-même, donne pure gloire à Dieu…. »

Richard Rohr cite ensuite une écrivaine appréciée : Annie Dillard. « Nous sommes là pour témoigner de la création et pour l’encourager. Nous sommes là pour remarquer chaque chose de telle manière à ce que chaque chose se trouve remarquée. Ensemble nous remarquons chaque ombre d’une montagne,  chaque pierre sur la plage, mais tout particulièrement, les beaux visages et natures complexes des uns et des autres…Autrement, la création serait en train de jouer dans une maison vide ».

(p 187-188)

 

L’Ecriture en mouvement

« L’Ecriture est à la fois pleinement humaine et pleinement divine. Elle est toujours écrite par des humains dans une perspective humaine. Nous l’appelons « Parole de Dieu », mais la seule « Parole de Dieu » endossée sans équivoque dans les pages de la Bible, c’est Jésus, le Logos éternel.

Dans mon livre : « Des choses cachées. L’Ecriture comme spiritualité », j’ai décrit la Bible comme une progression graduelle allant de l’avant. Le narratif est en mouvement vers une théologie toujours plus développée de la grâce, jusqu’à ce que Jésus devienne la grâce personnifiée. Mais c’est un concept que le psychisme humain n’est jamais complètement prêt à accepter. Nous résistons et vous verrez aussi dans la majorité des textes bibliques ce que l’anthropologue René Girard appelle « un texte en travail », un texte souffrant….

C’est encore vrai dans le Nouveau Testament, où même les déclarations de Jean sur l’amour inconditionnel sont encore accompagnées de lignes qui semblent impliquer un amour conditionnel, ainsi : « Si vous obéissez à mes commandements » est formulé à plusieurs reprises…Psychologiquement, les humains ont réellement encore besoin de quelque amour conditionnel pour aller vers la reconnaissance et le besoin d’un amour inconditionnel.  Nous avons reçu la promesse d’un plein amour (grâce) ici et maintenant, mais c’est toujours trop à croire pour l’esprit et pour le cœur….

Le texte biblique reflète à la fois la croissance et la résistance de l’âme. L’Ecriture est une symphonie polyphonique,  une conversation avec elle-même où elle joue des mélodies et des dissonances, trois pas en avant, deux pas en arrière. Progressivement et finalement, les trois pas l’emporteront. Le texte se déplace inexorablement vers l’inclusivité, la grâce, l’amour inconditionnel et le pardon. J’appelle cela « l’herméneutique de Jésus ». Interprétez les Ecritures de la manière dont Jésus l’a fait. Il ignore, dénie ou s’oppose ouvertement à ses propres Ecritures, quand elles sont impérialistes, punitives, exclusivistes ou tribales. Vérifiez par vous-même…. »

( p 136-137)

 

Ouvrir notre horizon

Faut-il redouter les apports d’autres traditions religieuses ?

« Dans notre climat fortement polarisé, je sais que certains chrétiens ont appris pendant des générations à redouter tout ce qui ne vient pas « purement » de « nos » sources ». Cependant, « notre propre Ecriture  contient des exemples d’apports appréciés d ‘éléments de fois environnantes… Nous sommes peureux. Dieu, apparemment, est sans peur…Si la vérité est la vérité, si Dieu est un, alors il y a une réalité et il y a une vérité… Ne pourrait-on pas être heureux quand d’autres religions déduisent approximativement la même chose ?… »

Richard Rohr a vécu en Inde, berceau d’une tradition religieuse très ancienne. « Dans la théologie et dans le langage hindou, il y a trois qualités de Dieu et donc de toute réalité. J’ai entendu fréquemment ces mots : « sat, chit, ananda ».

Sat est le mot correspondant à l’Etre (Being). Dieu est l’Etre lui-même. L’Etre universel, la source de tout être, nous l’appelons le Père.

Chat est le mot pour conscience et connaissance. Dieu est conscience et esprit. Est-ce que cela ne rappelle pas le Logos ? Naturellement, notre concept biblique de Logos a été emprunté à la philosophie grecque. L’auteur de l’Evangile de Jean a déjà fait ce que je fais maintenant :  emprunter à une sagesse extra-biblique, extra-judaïque.

Et finalement, Ananda. Cela signifie : bonheur, béatitude. Est-ce que cela ne résonne pas comme la joie de l’Esprit Saint, le bonheur que vous pouvez expérimenter lorsque vous vivez sans résistance dans le flux. Vous ne savez pas d’où Il vient, ce que Jésus dit à propos de l’Esprit . Comme la grâce elle-même, ananda est un don qui vient de nulle part »…

Je n’ai pas à travailler dur pour reconnaître ici la dimension trinitaire :

Sat-Chit-Ananda.

Etre, connaissance, bonheur

Père, Fils, Esprit.

La vérité est une et universelle

(p 140-141)

 

S’ouvrir au mystère

« C’est seulement Dieu en nous qui comprend les choses de Dieu. Nous devons prendre cela très au sérieux et savoir comment il opère en nous, avec nous, pour nous, comme nous. L’échec dans l’accès à notre propre système de fonctionnement a rendu une part du christianisme très immature et superficiel avec des clichés de seconde main au lieu d’une expérience calme, claire et immédiate de la réalité. Cela nous a laissé du côté de l’argumentation plutôt que de l’appréciation… ainsi, tout ce qui reflète un mystère reste statique dans la forme de dogmes et de doctrines, hautement abstrait, densément métaphysique et largement non pertinent.

Pourquoi l’athéisme occidental se développe-t-il ? Pourquoi les chrétiens occidentaux produisent-ils le plus grand nombre d’athées ? Ce que crois, et j’ai dédié ma vie à renverser la tendance, c’est que nous n’avons pas porté le dogme et la doctrine au niveau de l’expérience intérieure. Aussi longtemps que l’enseignement reçu ne devient pas une connaissance expérientielle, nous continuons à créer une grande quantité de croyants désabusés ».

(p 123-124)

 

Guidance

« La vie de foi, c’est un chemin vigilant pour apprendre comment demeurer paisiblement dans un Amour ultime et dans une Source infinie. D’une façon très pratique, vous serez alors capables de découvrir avec confiance que vous êtes gardés et guidés. De fait, après quelque temps, vous pourrez avoir confiance que presque tout est en forme de guidance, absolument tout. Votre capacité à faire confiance à la réalité d’une guidance, va lui permettre de se révéler. Etonnante logique, mais ne l’écartez pas jusqu’à ce que vous ayez sincèrement essayé. J’ai confiance que vous en viendrez à voir que c’est vrai dans l’économie divine des choses…

Certes, votre jugement calculateur pourra douter. Quand vous doutez de la possibilité de telles choses, vous arrêtez le flux. Mais si vous demeurez dans la disposition de permettre et de faire confiance, l’Esprit en vous, vous permettra de lâcher prise avec confiance. Il y a une raison pour cela.  Je suis en train de vivre comme le fleuve s’écoule, porté par la surprise de son/mon déroulement. Je suis conduit. C’est bon…

S’il vous plait, n’entendez pas que j’adopte une approche fataliste, comme si vous ne pouviez travailler pour améliorer et changer la situation. En fait, c’est tout le contraire. Vous pouvez.

Mais ce que je suis en train de vous dire, c’est ce qui doit venir en premier à votre cœur et à votre âme doit être un oui et non un non, la confiance au lieu de la résistance. Et quand vous pourrez avancer avec vos ouis et vous permettre de voir Dieu dans tous les moments de votre vie, vous reconnaitrez qu’une telle énergie n’est jamais gaspillée, mais génère toujours de la vie et de la lumière »

(p 97-98)

Ces passages du livre de Richard Rohr et de Mike Morrell : « The divine dance » ouvrent des avenues pour notre réflexion et des pistes pour notre méditation. Si cette lecture suscite des échos, elle pourra inciter un éditeur à entreprendre une traduction en français.

(1)            Richard Rohr with Mike Morrell. The divine dance. The Trinity and your transformation. SPCK, 2016.  Mise en perspective sur ce blog : http://vivreetesperer.com/?p=2758

 

Sur ce blog, dans le même esprit de stimulation et d’incitation, nous avons également présenté des extraits du dernier livre de Jürgen Moltmann : The living God and the fullness of life (Le Dieu vivant et la plénitude de vie) : http://vivreetesperer.com/?p=2758

 

 

Au réveil, prendre vie

 

indexLorsque la vie est difficile et la santé menacée, il n’est pas toujours facile de se réveiller et de commencer la journée.

Dans son livre : « Sa présence dans ma vie » (1), Odile nous fait part de son expérience quotidienne. Ici, au réveil, prendre vie dans la participation au Vivant, à la Présence divine…

« Ce matin au réveil, fatigue immense.

Il me faut faire un trop grand effort pour rassembler mes forces. Je n’en ai pas envie. Me laisser dormir encore un peu.

L’expérience m’a montré que cette sensation provenait non pas d’une surcharge extérieure de trop d’activité, mais bien plus d’une mauvaise orientation de l’énergie. Alors, peu à peu, je me suis mise à respirer progressivement de plus en plus profondément, calmement, accueillant une sensation de détente.

La pensée me vient que cet air que je respire est porteur de vie, énergie. Dieu créateur y est présent, car cet air existe animé par Lui. Jésus a dit : Je suis la Vie. Il est tout en tous.

Alors, comme pour la prière du Pèlerin russe, à chaque longue respiration, je dis Jésus en pensant que je reçois sa Vie, sa puissance de Vie reliée au Père. Je bloque ma respiration et compte 1.2.3.4 en réalisant que sa vie imprègne mon être tout entier : mon être physique (l’air dans les poumons. L’oxygène dans le sang circule dans les cellules) ; mon être psychique, émotionnel (sensation de calme, contentement) ; mon être intellectuel (une certaine compréhension que je m’approprie) ; mon être spirituel (reconnaissance pour cette paix intérieure, une certaine joie de vivre).

L’énergie revenant peu à peu, tangible, la pensée me vient que je peux reprendre ma vie en main, faire des projets pour la journée. Et je réalise que ces deux derniers jours, je flottais, ne sachant même plus quel jour de la semaine je vivais : vendredi, samedi. .. Heureusement que mon mari me demande pour organiser sa journée quel était mon programme . Cela m’a permis d’avoir des repères durant cette période de temps. Drôle de sensation désagréable que celle de ne pas pouvoir saisir le temps. Hors du temps, je me sentais hors de la réalité tout en m’activant. Cela provoquait une sorte de déprime avec une perte d’énergie.

Ce matin, en faisant cet exercice, je récupère la notion de temps, l’énergie, la volonté de reprendre ma journée en main . Je regarde le ciel à travers la fenêtre ouverte, rideau que je ne tire pas le soir, car j’aime me réveiller avec le jour. Ce regard vers le ciel fait de mon énergie qui circule en cercle fermé en moi, une ouverture, une spirale vers le cosmos. Je me sens à ma juste place  en moi, et moi dans l’univers imprégné du Créateur.

Je te loue, je t’adore, o Eternel

Toi qui me donne Vie en toi.

Merveille, magnificence, joie de vivre.

« Tout en moi bénit l’Eternel », maître du temps et de l’espace

« N’oublie aucun de ses bienfaits », aucun, c’est beaucoup dire, en tout cas, reçois ma reconnaissance.

« C’est toi qui pardonne toutes mes fautes ». Tu as remis en place ce qui était faussé en moi. Merci !

« C’est toi qui guérit toutes mes maladies ».

C’est la conséquence de la remise en place selon les lois de vie. (Psaume 103) ».

 

Odile Hassenforder

02.07.2006

Extrait d’écrits personnels

 

Odile Hassenforder. Sa présence dans ma vie. ( p 155)

 

(1)            Odile Hassenforder. Sa présence dans ma vie. Parcours spirituel . Empreinte Temps présent, 2011. Sur ce site : http://vivreetesperer.com/?p=2345

(2)            De nombreux écrits d’Odile Hassenforder sont publiés sur ce blog, ainsi, parmi les plus récents : « la joie jusque dans l’épreuve » : http://vivreetesperer.com/?p=2662  « Ce matin » : http://vivreetesperer.com/?p=2612   « La prière » : http://vivreetesperer.com/?p=2612  « Mon regard en Dieu » : http://vivreetesperer.com/?p=2125   « Ressembler à Jésus ? » : http://vivreetesperer.com/?p=2060   « Une vie qui a du sens » : http://vivreetesperer.com/?p=2028   ………

 

Une société si vivante

 

La France en mouvement, selon Jean Viard

31nD-fL+s2L._SX266_BO1,204,203,200_         Une société si vivante ! Cette parole nous interroge et nous interpelle. De quoi s’agit-il ? De quoi parle-t-on ? Sommes-nous exempts de tout immobilisme pour nous dire : « Et bien, oui, cette société est bien la nôtre ». La vie n’est pas toujours facile, mais, c’est sûr, notre société est bien en mouvement. « Une société si vivante » (1), c’est le titre d’un livre que vient de publier Jean Viard, ce sociologue dont nous avons tant appris dans ses livres précédents et notamment : « Le moment est venu de penser à l’avenir » (2).

Car Jean Viard sait nous présenter la société française telle qu’elle apparait aujourd’hui dans toute sa nouveauté, les lignes de force qui la traversent et aussi les situations de crise, une nouvelle carte de France, des grandes métropoles à la France des anciennes provinces, des villages et des petites villes.

Ce regard nouveau, cette intelligence que Jean Viard sait nous communiquer, c’est le fruit de son immersion de longue date dans la société française : « Je cherche depuis plus de quarante ans à lier un travail d’observation du quotidien, du local et une pensée du global et des révolutions qui nous bouleversent. Mon travail est de tenter de mettre notre monde en récit et de le faire partager le plus largement possible ». Et, « comme le disait Alberto Giacometto : « Je ne sais ce que je vois qu’en travaillant ». Je pourrais ajouter, en écrivant et en me nourrissant du quotidien que j’ai choisi » (p 237).

Ce livre-ci est différent des précédents. Non pas tant dans le fond. Nous retrouvons les grands thèmes que nous avons déjà rapportés pour les lecteurs de ce blog, en suivant une écriture construite (2) : « Une nouvelle géographie ; une nouvelle analyse de la société ; tensions, oppositions, blocages ; ouvrir un nouvel espace ; permettre la mobilité ; recréer du récit ». Il est différent dans la forme puisque l’auteur nous présente ici « une cinquantaine de petits portraits » de notre monde et de notre société. « Il forme un tout. Car ce monde est dynamique, réactif, changeant tellement vite que souvent on n’y comprend plus rien et qu’on se croit perdu. Mais y-a-t-il un fil, de nouveaux liens, de nouveaux horizons, des utopies possibles ? Cherchons » (p 12-13).

 

Quelques portraits

 

A travers ce livre, l’auteur nous permet de prendre conscience de l’ampleur du changement dans la société française et d’en comprendre les ressorts. Et il nous permet à la fois d’envisager les aspects positifs, d’identifier les ressorts et de chercher des remèdes. En voici quelques exemples.

 

La révolution du temps

 

Le temps a profondément changé. « En un siècle, nous avons allongé la vie de chacun de l’équivalent d’une génération. Vingt ans. Et, dans cette vie allongée, la part que nous consacrons au travail est passée de 40% à 10%. En outre, nous dormons deux à trois heures de moins par jour… Nous sommes donc entrés dans la civilisation « des vies complètes » dont parlait l’économiste Jean Fourastié » (p 24). « Nous sommes contemporains plus longtemps dans des familles de plus en plus « quatre générations » (p 15). En conséquence, notre manière d’envisager la vie change. « L’ancienne stabilité – CDI, mariage, propriété- se transforme en aventure, étape, discontinuité ». « La grande question est alors : qui choisit et qui subit ? » (p 25). Quelle va être notre attitude ? Comment allons-nous vivre le temps ?

 

Une mobilité croissante

 

Hier les Roms. Aujourd’hui les migrants. « Au delà du principe de l’accueil, marque indéniable d’une civilisation, la question est : Pourquoi cette angoisse de l’envahissement ? Partout semble populaire une demande de sociétés de plus en plus fermées… Ces peurs et ces refus viennent d’un monde qui s’unifie. Le global fait exploser le local… » (p 30). Et si avec Jean Viard, on regardait une perspective d’avenir ? « C’est le temps du monde qui est neuf. Pas la peur des hommes. Nous sommes entrés dans le temps de l’humanité réunifiée après des millénaires de dispersion… ». Il va nous falloir apprendre à lier « unité de l’humanité » et « diversité des cultures ». Immense travail. Il nous faut des frontières, et des passages, des principes d’humanisme et de droit et la conviction de l’apport positif des migrations. Seules les civilisations mortes ont peur des arrivants. Les autres les intègrent et s’enrichissent de leurs apports » (p 31).

 

Le sécateur et le lien social

 

Jean Viard nous rapporte des faits d’observation qui témoignent de bouleversements dans notre vie quotidienne. Et puisqu’il vit dans le midi, il s’agit ici des vendanges. « Hier, les vendanges étaient la fête de la campagne. Tout le monde y allait : les femmes, que l’on voyait peu dans les champs, les chômeurs, les étudiants, des bataillons d’espagnols… A midi, on mangeait au bord des vignes… ». Aujourd’hui, « la cave vinicole ouvre à trois heures du matin. Il faut essayer d’être le premier pour ne pas attendre le déchargement. La vendange se fait avec une machine… Trois hommes. Bruit des moteurs, travail au phare… Le village est réveillé par les bennes qui remontent à vide… Vers huit heures, on fait un copieux déjeuner. La sieste sera longue et solitaire… » (p 42-43). Pour tous ceux qui ont connu la vie des campagnes autrefois, quelle perte d’humanité ! Ainsi, cette évolution de notre société a de bons et de mauvais côtés. L’important, c’est de comprendre. « Comment assurer la protection des hommes et réfléchir à la nouvelle solitude du travail ? Comment inventer de nouveaux lieux pour se blaguer et vivre le plaisir d’être ensemble ? ».

 

Bon Noël à chacun

 

Noël, c’est bien une fête de la famille propice au bonheur. Comment est-elle vécue dans la société française d’aujourd’hui ? A la fois un grand changement dans la composition de la famille et une continuité dans le partage affectif. « En 2017, 60% des bébés sont nés hors mariage, contre 30% en 1990, 6% en 1968 » (p 10). C’est un bouleversement. Mais, pour Jean Viard, il s’inscrit dans une évolution plus large où la famille se recompose autrement. « Une famille mobile, recomposée… une famille aussi de quatre générations… » (p 73). Et de noter par ailleurs la force de ces liens familiaux. « Le repas du dimanche est redevenu un must, 70% des gens partent en vacances en famille, 20% des emplois sont trouvés grâce à ce réseau de solidarité quand Pôle emploi plafonne à 9% » (p 98). « Nous avons rebâti discrètement le plus solide maillon des sociétés, la famille… en engendrant par moyenne deux enfants par maman. Donc une société nataliste, dynamique. Mais avec des failles, des tristesses. Celle des solitaires, nombreux, des mamans seules. Des enfants qui ne verront pas leur papa à Noël. Des SDF, solitaires absolus qui ont perdu tous les liens : travail, logement, famille, amitié… Au bilan, nouveaux bonheurs privés, faiblesse des liens sociaux et des projets communs. « Fraternité », demandait-on en 1848. Pour 2048 aussi ! Bon Noël à chacun ! » (p 74).

 

Faire tête ensemble

 

Nous sommes tous embarqués dans une même mutation, une mutation mondiale, la révolution numérique.

« 3,81 milliards de cerveaux humains sont connectés par internet, soit 41% des cerveaux de l’humanité. 75% des terriens possèdent un téléphone portable. Bien sûr, les hommes se sont toujours reliés par des mots, des concepts qui, pour eux, font sens : Dieu, Révolution, Nation, Amour. Cette capacité à vivre et à mourir pour des mots pourrait même définir l’espèce humaine. Mais là, ce que nous avons inventé est encore plus fantastique – et dérangeant… Le savoir est à portée de la main de qui sait le trouver. Le mensonge aussi, bien sûr. La propagande. Mais retenons ici le positif et sa force à peine explorée. Nous sommes balbutiants comme aux prémices de l’écriture. Mais déjà tout s’accélère… Blablacar déplace chaque mois, en France, deux millions de passagers… Une immense révolution est en marche. Une révolution  dans le proche comme dans le lointain » (p 116-117). Cette révolution va inclure également un nouveau rapport avec la nature… « Notre idée de nature et notre agriculture, notre management de la planète devrait entrer peu à peu dans la civilisation numérique et collaboratrice… ». « Cette révolution numérique favorise aussi une classe créative » qui tire en avant nos sociétés. C’est elle qui restructure nos sociétés et nos entreprises… 61% de la richesse française sont ainsi produits dans les treize plus grandes cités. Mais il y a ceux qui sont loin, dans les quartiers, dans les villages, dans les Suds. Eux qui cherchent du sens et en sont privés. Eux aussi sont derrière l’écran, mais souvent sans les moyens de consommer, sans avoir assez étudié pour apprendre. La société collaborative produit ainsi ses néosédentaires qui souvent ont la haine. Il va falloir apprendre à faire tête ensemble – comme le disent les Créoles – sur cette toile qui se tend… comme on a appris, il y a un siècle, à bâtir l’école pour tous et l’éducation populaire. Il faut donner à chacun les clefs pour apprendre sur internet » (p 118-119).

 

Voici donc quelques unes des réflexions originales engagées par Jean Viard à partir de faits singuliers : données statistiques et observations personnelles. Nous apprenons ainsi à nous situer dans un monde nouveau. Car les anciennes grilles d’analyse qui sont à l’origine de l’opposition gauche-droite, classes et ordres s’épuisent aujourd’hui. La montée de l’individualisme, la part croissante de l’autonomie individuelle, nous appellent en regard à rechercher ce qui fait lien. « Il faut que nous retrouvions une direction, un chemin. Un sens à ce monde, un commun. Mais un commun du futur ». « La révolution est culturelle » (p 205). Dans les années 60, « On est sorti d’une société de groupe, de classe, pour devenir une société d’individus autonomes qui a favorisé la place nouvelle des femmes, de la nature, le tourisme, et la mondialisation aussi. Comme la mobilité des gens augmentait, il a fallu inventer des techniques pour se lier. C’est bien la rupture culturelle des années 60, qui a induit des besoins technologiques, lesquels ont à leur tour bousculé la société. C’est elle qui bouscule actuellement le travail et lie l’humanité en une grande communauté sur une terre si petite, perdue dans l’univers… » (p 206-207).

Ce nouveau livre de Jean Viard, comme les précédents, contribue à la vie citoyenne en clarifiant les enjeux (3). Il appelle le croyant à apporter sa part à la recherche de sens pour cette humanité  en devenir (4). Il peut aider chacun à comprendre ses situations de vie, c’est à dire à réduire les peurs et à développer une bienveillance constructive.

 

J H

 

(1)            Jean Viard. Une société si vivante. Editions de l’aube, 2018

(2)            Jean Viard. Le moment est venu de penser à l’avenir. Editions de l’aube, 2016. Mise en perspective sur ce blog : http://vivreetesperer.com/?p=2524 Et aussi : Jean Viard. Nouveau portrait de la France. La société des modes de vie. Editions de l’aube, 2011. Mise en perspective sur ce blog : http://vivreetesperer.com/?p=799

(3)            La réflexion citoyenne requiert une compréhension de l’évolution de la société, une analyse des aspirations et des besoins. Ainsi, les livres de Jean Viard m’ont apporté un éclairage lors de la dernière campagne présidentielle. De la même manière,  j’ai apprécié l’apport d’un livre de Thomas  Friedman, journaliste au New York Times sur les incidences du changement technologique accéléré à l’échelle mondiale : Thomas Friedman. Merci d’être en retard. Survivre dans le monde de demain. Saint Simon, 2017. Mise en perspective sur ce blog : http://vivreetesperer.com/?p=2624 Et aussi, mise en perspective de la version originale : Thank you for being late : http://vivreetesperer.com/?p=2560

(4)            Notre engagement personnel dans la société s’inscrit dans une vision chrétienne dans l’esprit de « la nouvelle création » qui se prépare dans la mouvance de Christ ressuscité. C’est la théologie de l’espérance de Jürgen Moltmann très présente sur ce blog. Dans cette perspective, « le christianisme est résolument tourné vers l’avenir et invite au renouveau » (Jürgen Moltmann. De commencements en recommencements. Empreinte, 2012 (p 100-101)

Médiation animale

Quand l’animal vient réconforter l’homme

La médiation animale est une pratique innovante en France. Nous avons demandé à Béatrice Ginguay de nous faire part d’une expérience professionnelle, qui est aussi une expérience de vie

J H

 

thumbnail1 La médiation animale commence à se développer en France. Qu’est ce que la médiation animale ? Comment cette nouvelle pratique se développe-t-elle actuellement dans notre pays ?

Avant toute chose, je souhaiterais préciser un point important.

Dans un certain nombre de structures, des personnes bénévoles au grand cœur viennent visiter les patients, les résidents, accompagnées d’un animal.

Le bien-être ressenti et les bienfaits lors de ces échanges entre humains et avec l’animal, le partage d’émotions … sont  indéniables. Et j’admire ces personnes qui donnent de leur temps, de leur énergie, de leur attention. J’ai eu plusieurs retours positifs.

Néanmoins, il me parait important de différencier les visites de « chiens visiteurs », du sujet précisément développé : les séances de Médiation Animale.

La médiation animale, c’est « mettre l’animal au cœur d’une médiation », au service d’une relation.

Dans la « société des hommes », un médiateur permet à deux  parties de mieux se comprendre, de résoudre une difficulté, de trouver une solution.

Dans le cadre de la Médiation Animale (MA), l’animal, de par sa présence et/ou grâce à la relation qui va s’établir avec lui, va, par exemple, agir au niveau psychologique ou psychique, et va permettre une redistribution, active ou inconsciente, des cartes, des tensions, des enjeux, des énergies…

Il s’agit donc de transformer une relation « duelle » (c’est-à-dire entre deux personnes – ce qui ne signifie pas forcément qu’elle soit conflictuelle, en « relation triangulaire » – intervention d’un troisième  élément, l’animal.

La MA va permettre une approche différente de la situation.

Grâce à une multiplicité de déclinaisons possibles, elle va tendre à la débloquer, à apporter un mieux-être et à trouver une solution…

C’est en réalité un binôme « humain-animal » que la MA met en jeu : un professionnel humain, diplômé et expérimenté, aidé dans son approche par un animal.

L’accompagnement en MA est le résultat d’une combinaison subtile qui dépend autant

  • de la spécificité professionnelle, personnalité,… de l’humain,
  • que de l’animal en lui-même (race, personnalité…)
  • ET de la relation développée entre le professionnel et l’animal avec lequel il travaille.

Dans notre cadre professionnel, l’animal n’est pas, à lui seul, un médiateur, ni un thérapeute. C’est ce binôme qui a cette action « thérapeutique » (au sens large du terme).

Ainsi l’aide apportée par ce type de médiation sera fonction

  • du type d’animal (chien, cheval, lapin…), de la race (gros chien petit chien…), du caractère spécifique de l’animal…,
  • de la problématique de la personne accompagnée,
  • de l’orientation professionnelle de l’humain.

 

Il me semble important d’insister sur le fait que la bonne volonté, l’intuition, l’amour des animaux ne suffisent pas.

Ainsi pour moi, la Médiation Animale impose du professionnalisme à trois niveaux :

  • la MA est un outil utilisé par un professionnel dans sa propre discipline professionnelle,
  • l’animal doit être « professionnel », c’est-à-dire être « formé ». Je ne parle pas ici de « formation/dressage qui casse » et qui rend l’animal « obéissant et coopératif » sous l’emprise de la soumission, voire de la terreur.

Non, le bien être de l’animal, son plaisir à entrer en relation avec l’humain, sa sécurité, le respect de ses signaux de fatigue… sont des fondamentaux incontournables de la MA.

  • le professionnel se doit également d’être formé à la Médiation Animale, l’animal n’étant pas un objet, ni un robot, mais bien un être vivant. Cette formation va lui permettre d’être très attentif et respectueux
  • des signaux que l’animal va émettre (malaise, fatigue, énervement…)
  •  des besoins biologiques, physiologiques, psychiques de  l’animal,
  • de la spécificité de son espèce.

 

 

2 Aujourd’hui, tu interviens dans ce domaine avec une chienne formée en ce sens, Iska. Peux-tu nous décrire quelques unes de tes interventions ?

Mes services s’adressent aux particuliers, aux institutions médicales ou médico-sociales, aux collectivités publiques ou organismes privés.

Les bénéficiaires peuvent être des personnes âgées, des adultes, des enfants (quel que soit leur âge – j’interviens également en crèche).

De nombreuses problématiques faisant intervenir différentes dimensions  peuvent ainsi être abordées dans le cadre de la M.A :

  • dimension physique liée à la motricité, l’équilibre…
  • dimension cognitive et mnésique
  • dimension émotionnelle
  • dimension sensorielle
  • …..

 

Les prises en charge sont diverses :

  •  Maladies invalidantes, Handicap mental / physique, Polyhandicap,
  •  Troubles cognitifs (légers ou sévères),
  •  Personnes privées de toute communication, maladie d’Alzheimer,
  •  Deuil, Séparations, Mal-être,
  •  Reconversion professionnelle, Burn Out,
  •  Etc…

 

Les séances peuvent avoir lieu à un niveau individuel ou en groupe.

Selon les demandes, j’interviens seule avec Iska, ou en présence d’un autre professionnel.

J’apprécie particulièrement les interventions de cette sorte avec d’autres professionnels : infirmière, psychomotricien, psychologue, kinésithérapeute, animateur, auxiliaire de puériculture, etc…

Cette coordination enrichit grandement la prise en charge et l’accompagnement de la personne bénéficiaire, et permet de poser, en fonction du projet, un objectif thérapeutique précis.

Iska et moi pouvons intervenir également dans une dimension de Santé Publique autour du thème « la prévention des morsures », s’adressant plus particulièrement aux enfants.

Le descriptif de ces interventions permet de différencier une séance de Médiation Animale d’un autre type de présence animale : celle des Chiens Visiteurs.

Le plus souvent, il s’agit de personnes bénévoles généreuses, accompagnées de leur animal de compagnie. Ces binômes apportent  beaucoup de joie, de bien-être et d’amour à travers une dimension relationnelle.

 

3 Peux tu nous raconter, plus en détails, une de tes interventions ?

Dans un des EHPAD (Etablissement d’Hospitalisation pour Personnes Agées Dépendantes) je travaille avec une psychologue. Celle-ci m’a demandé d’intervenir auprès d’une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer à un stade très avancé.

Cette dame n’a, en apparence, plus de contact avec notre réalité. La psychologue décrit une situation d’usure des équipes suite aux cris, pleurs, gémissements incessants de cette dame.

Lors de la première séance, je me suis approchée de la dame : je lui ai parlé pendant de longues minutes. Je l’ai touchée, caressée.

J’ai mobilisé doucement le bras de la dame encore très crispé et replié sur son thorax. Puis j’ai fait intervenir Iska, afin que la main de la dame soit mise en contact avec le poil d’Iska. Elle a pu ressentir ainsi la chaleur et la douceur qui émanaient du corps de l’animal.

Nous avons passé un bon moment comme cela : c’est comme si le temps et l’espace étaient suspendus et se réduisaient à mes paroles prononcées sur un ton doux et paisible, aux commentaires que j’associais à mes gestes, aux  massages-caresses, à l’intervention d’Iska prêtant son corps, ….

Et je me suis rendue compte au bout d’1/4 heure que l’ambiance de la chambre avait changé : la dame avait cessé de crier et de gémir.

Mon intervention, associée à celle d’Iska, avait apaisé cette dame. Aucun mot ne sortait de sa bouche ; mais il était clair que les différentes stimulations étaient traitées par son cerveau, malgré son absence de réactions volontaires explicites. Et il en résultait un effet positif au niveau du ressenti et apaisant au niveau des émotions.

Ce même phénomène s’est renouvelé durant les séances suivantes.

Puis un jour, la psychologue m’a rapporté que les équipes s’apercevaient que la dame était beaucoup plus paisible. Les pleurs, gémissements s’estompaient : la Médiation Animale opérait, y compris durant les périodes entre 2 séances.

Maintenant, cette dame est moins tendue, moins crispée, moins  douloureuse et peut rester dans la salle commune, dans son fauteuil, au milieu des autres résidents, sans gémir, ni crier sa souffrance.

La spirale a été rompue : silencieuse, elle ne « perturbe » plus l’ambiance des réunions/activités d’animation, phénomène qui avait abouti à un isolement en chambre pour le confort collectif.

En retour, elle bénéficie, à son niveau, de différentes sollicitations sensorielles, même si elles ne lui sont pas directement adressées.

 

4 Une pratique de ce genre requiert une sympathie pour les animaux. Peux- tu nous raconter comment cette sympathie s’est développée chez toi ? A partir de quelles expériences ?

Depuis toute petite, j’ai toujours été fortement attirée par les animaux. Ceux-ci venaient assez spontanément vers moi, même en pleine rue.

Quelques expériences :

  • je me souviens d’un été en vacances, où je passais tout mon temps « libre », à jouer avec des chiots de la ferme dans laquelle nous étions accueillis : moments de bien être ressenti par un enfant avec ces compagnons de jeu qui me faisaient la fête dès que je revenais vers eux. Premières découvertes de l’accueil inconditionnel.

 

  • le chat de nos voisins de l’époque était associable avec tout le monde, y compris avec ses maîtres qui ne pouvaient pas l’approcher, et encore moins le toucher. Ce même chat venait  de lui même à ma rencontre et sautait sur mes genoux quand j’étais assise, et se mettait à ronronner. Cette question est toujours présente en moi : qui choisit qui ? Est-ce vraiment le maître qui choisit l’animal, ou l’animal qui choisit son maître ?

 

  • un boxer que je ne connaissais pas, tenu en laisse par sa maîtresse s’est approché de moi dans la rue, et m’a fait la fête. Cela a donné naissance à une relation qui a duré de nombreuses années avec cette dame. Avec le recul, il s’agissait, outre la relation avec ce chien, d’une super expérience sociale de mise en relation d’humains par le biais de l’animal.

 

J’étais fascinée par cet attrait réciproque, cette relation qui s’effectuait spontanément, sans jugement, sans question, sans avoir à prouver quoique ce soit… les choses allaient de soi, coulant de source…

Les Hommes semblaient tellement plus compliqués !

Ces relations me comblaient, et visiblement comblaient également les animaux, puisqu’ils en redemandaient !

Puis lorsque j’ai eu, pour la première fois à 40 ans un chien « à moi », j’ai vécu avec lui des expériences qui sont allées bien au-delà de la simple relation affective. Ce vécu m’a poussée à creuser la question de la relation « Homme- Animal ».

Professionnelle de santé, j’avais besoin de comprendre ce qui se jouait, au niveau affectif, sensoriel, psychique, au niveau de la communication non verbale…

De plus, étant entourée de personnes « cérébrales, analytiques, scientifiques… », il me fallait donc étayer mon intuition et mes sensations, afin d’être crédible, comprise, de pourvoir expliquer et partager sur ce sujet.

J’ai alors effectué de nombreuses recherches dans la littérature, et j’ai suivi une formation pour être diplômée de Thérapie avec le Cheval, formation qui m’a beaucoup apportée et enrichie.

Puis en 2015, j’ai associé à mon activité de Coaching la Médiation Animale avec Iska, une chienne formée par Handi’Chiens.

La force du binôme que je constitue avec Iska, réside dans les formations suivies par chacune de nous deux, ainsi que dans la complémentarité et complicité qui se sont construites au fil des mois.

 

5 Comment ta pratique de la médiation animale avec Iska s’inscrit-elle dans ton itinéraire professionnel ? Dans quel contexte as-tu décidé de t’engager dans cette pratique sous la forme d’un travail avec une chienne ?

Après avoir exercé 30 ans, dont 20 en tant que cadre Infirmier, dans le secteur sanitaire (hospitalier, extra-hospitalier) et médico-social, j’ai suivi une formation afin de me réorienter vers le Coaching.

En effet, l’évolution de la situation dans les institutions de Santé et notamment  du contexte hospitalier, ne correspondait plus à ce que je souhaitais vivre au niveau humain et ne me permettait pas un exercice professionnel en accord avec mes valeurs de respect, de qualité, d’écoute, d’accompagnement…

J’ai donc pris la difficile décision de « lâcher » la sécurité pour une réorientation professionnelle, m’établir en libéral et mettre à profit mes expériences personnelles et professionnelles.

Mon cœur de métier et mon parcours professionnel me permettent d’accompagner les personnes confrontées à des accidents de la vie : situations de Handicap, graves maladies, maladie d’Alzheimer, burn out…

De plus, ayant expérimenté personnellement les bienfaits des contacts avec l’animal, et ayant suivi cette double formation avec le cheval et le chien, c’est donc tout naturellement que je propose (aucune obligation) que les séances de coaching puissent se dérouler avec Médiation Animale.

 

6 Comment s’est développée ta relation avec cette chienne, Iska ? Comment ressens-tu cette relation sur le plan personnel ?

Iska est arrivée dans  notre famille en Juin 2015.

Ma relation avec Iska  s’est développée en fonction d’expériences vécues en commun au fur et à mesure du temps. Il peut s’agir

  • d’expériences professionnelles lors des séances
  • d’expériences de la vie quotidienne : ballades dans la rue, dans la nature, rencontres avec des amis, trajets en transport en commun…

Il s’agit de vivre ensemble le maximum d’expériences, d’être attentif à la manière dont Iska se comporte, réagit face à des situations et contextes non expérimentés, ce qu’elle semble ressentir, aimer, ne pas aimer …

Il peut s’agir de situations qui nous sont imposées, ou de situations que je « provoque » afin de  tester ses attitudes, et ses comportements réactionnels. En effet, cela participe à la fois

  • à une meilleure connaissance de la chienne,
  • à une analyse de  ma réaction face à un comportement nouveau
  • et ainsi améliorer notre interaction et collaboration si nous sommes un jour confrontées à une situation semblable dans un cadre professionnel

 

En parallèle, Iska est pour moi une source d’inspiration et peut même être un « modèle ». J’ai en tête par exemple la notion de « confiance ».

 

Iska ne se pose pas de question pour savoir si elle va plaire, si la relation avec cet humain qu’elle a en face d’elle va bien se passer.

Elle y va, elle fonce, sûre d’elle. Elle a confiance

  • en elle (en sa beauté, sa gentillesse, son amour pour l’homme, son « pouvoir de séduction »…)
  • et dans l’humain qu’elle rencontre pour la première fois, certaine de l’intérêt, voire de l’amour qu’il va lui porter…).

Les animaux eux, vivent dans « l’ici et maintenant ». Ils ne calculent pas. Ils ne mentent pas.

La simplicité et la confiance avec laquelle Iska aborde les humains me surprennent toujours. Je ne peux m’empêcher de comparer son attitude à l’attitude si fréquente chez les humains, et aussi parfois chez moi :

  • nous nous posons beaucoup de questions pour savoir si nous sommes assez ceci, pas trop cela, si nous avons les compétences, ou les facultés pour…

Finalement, avons-nous suffisamment conscience de notre valeur et identité propre ?

  • des doutes peuvent nous envahir lorsque nous rencontrons une nouvelle personne : va-t-elle nous accepter, nous reconnaître à notre juste valeur…

En réalité, faisons-nous suffisamment confiance à l’être humain qui est en face de nous ? Ne nous arrive-t-il pas souvent de soupçonner le mal ?

Je peux donc résumer la politique que j’adopte avec Iska en ceci :

  • partager le plus de situations possibles en passant du temps ensemble,
  • ne pas hésiter à sortir des sentiers battus.

 

7 Cette pratique de la relation animale témoigne d’un regard nouveau envers les animaux. Y vois-tu une dimension spirituelle ?

Pour répondre à la dimension spirituelle, je m’appuie sur la culture judéo-chrétienne. Le livre de la Genèse propose le récit de la Création et l’apparition d’une faune diversifiée. Les animaux sont donc bien complètement intégrés à la Création, œuvre du Dieu Créateur.

Avant le déluge, Dieu a pris soin de sauvegarder chaque espèce, et se donne, en quelque sorte, les moyens de respecter et de préserver, l’écosystème si complexe qu’Il avait établi.

D’autre part, la Bible cite de nombreux exemples où les animaux ont une part active et positive, en interaction avec les humains : on pourra juste citer, l’ânesse l’ânon, la colombe, les corbeaux….

Et Jésus dans ses paraboles utilise à plusieurs reprises les animaux comme éléments de comparaison et d’explication : les brebis, les passereaux….

Béatrice Ginguay

 

Autre article de Béatrice Ginguay :

« De cadre infirmier à coach de vie » :

http://vivreetesperer.com/?p=1943

Le secret d’une résistance non-violente efficace

Gagner la paix et obtenir justice à travers la non violence

jamila-headshotA travers le monde, nous voyons les ravages engendrés par les guerres. La violence répond à la violence. De grandes souffrances en résultent. Est-il possible d’échapper à cet engrenage ?

Jamila Raqib peut nous apporter une réponse à cette question. En effet, non seulement  travaille-t-elle depuis treize ans à développer des stratégies et des pratiques d’action non violente dans des organismes comme Albert Einstein Institution ou le Center for International Studies au Massachusetts Institute of Technology (1),  mais elle a elle-même vécu l’expérience d’une situation de guerre et de violence. Ainsi, pouvons-nous entendre son témoignage et son enseignement dans une vidéo de Ted Talks Live (2).

Afghane, Jamila Raqib est née en Afghanistan, six mois après l’invasion soviétique et elle a vécu alors dans un climat de souffrance et de peur. « Ces expériences précoces ont grandement impacté ma pensée sur la guerre et les conflits. J’ai appris que lorsqu’une question fondamentale est en jeu, la majorité des gens ne considèrent pas l’abandon. Dans ce genre de conflits, quand les droits des gens sont enfreints, que les pays sont occupés, qu’ils sont opprimés et humiliés, ils ont besoin d’un moyen puissant pour résister et riposter. Alors, peu importe à quel point la violence est destructrice et terrible, ils l’utiliseront ».

Alors, que faire ? Comment résister à cet engrenage maléfique ?

« Il n’y a qu’une seule solution : « Leur offrir un outil qui soit un moyen au moins aussi puissant et efficace que la violence ». Pendant ces treize dernières années, Jamila Raquib a travaillé en ce sens. « Elle a enseigné à des personnes se trouvant dans les situations les plus difficiles du monde à utiliser la lutte non-violente pour mener des conflits ».

De fait, l’action non violente est plus répandue que l’on ne pense. N’est-ce pas ainsi que beaucoup de droits ont été gagnés au cours des dernières décennies ? Mais, ces modes d’action n’ont pas été suffisamment étudiés. On en découvre aujourd’hui la grande variété.

On doit donc élargir notre champ de vision concernant les formes d’action non violente. Ces formes sont nombreuses. Et coordonnées dans une stratégie, elles sont particulièrement efficaces

 « J’ai récemment rencontré un groupe d’activistes éthiopiens et ils m’ont dit une chose que j’entend souvent. Ils m’ont dit avoir déjà essayé la non-violence et que cela n’avait pas marché. Il y a des années, ils ont manifesté. Le gouvernement a arrêté tout le monde, marquant la fin du mouvement ». Mais la lutte non-violente ne se résume pas à la manifestation. Elle se manifeste à travers toute une série de méthodes. « Ma collègue et mentor, Gene Sharp, a identifié 198 méthodes d’action non violente. Et manifester n’en est qu’une ».

Jamila Raquib mentionne et décrit un bel exemple de victoire remportée à travers une action non-violente ayant joué sur plusieurs registres. « Jusqu’il y a quelques mois, le Guatemala était dirigé par d’anciens militaires corrompus ayant des liens avec le crime organisé. La plupart des gens le savaient, mais se sentaient impuissants face à cela, jusqu’à ce qu’un groupe de citoyens, 12 personnes ordinaires, lance un appel à leurs amis sur facebook de se retrouver sur la place centrale avec des pancartes disant : « Reununcia Ya »  (Démissionnez). A leur grande surprise, 30000 personnes sont venues. Ils ont continué pendant des mois et les protestations se multipliaient… ». Le président refusant de démissionner, « les activistes ont réalisé qu’ils ne pouvaient pas juste protester et demander au président de démissionner. … Ils ont organisé une grève générale. Les gens de tout le pays refusèrent de travailler… En cinq jours, le président et des douzaines d’autres membres du gouvernement avaient démissionné ».

Des actions isolées ne peuvent l’emporter. Une stratégie globale est nécessaire. « Il a fallu des milliers d’années pour développer la technique de guerre avec d’énormes ressources… Pendant ce temps, la lutte non-violente est rarement systématiquement étudiée…. Apprenons plus des actions non-violentes ayant fonctionné et comment les rendre plus puissantes…. Avec l’innovation humaine, nous pouvons rendre la lutte non–violente plus puissante que les nouvelles technologies de la guerre. Le plus grand espoir de l’humanité réside non pas dans la condamnation de la violence, mais dans l’obsolescence de la violence ».

Nous voici à un tournant (3). Voici une perspective plus vaste qui s’ouvre à nous.

J H

 

(1)            Biographie de Jamila Raqib sur le site du Albert Einstein Institute : https://www.aeinstein.org/about/people/jamila-raqib/

(2)            « Le secret d’une communication non-violente efficace ». Une vidéo de Jamila Raqib at TED talks live. Traduction en français par Morgane Quilfen : https://www.ted.com/talks/jamila_raqib_the_secret_to_effective_nonviolent_resistance/up-next?language=fr

(3)            « Une bonne nouvelle : La paix, çs s’apprend ». Entretien avec Thomas d’Ansembourg : http://vivreetesperer.com/?p=2596                                 « Mandela et Gandhi, acteurs de libération et de réconciliation » : http://vivreetesperer.com/?p=2739

 

Puissance du dialogue

 

indexSi nous avons conscience que la relation est au cœur du monde,  au cœur de notre société et que c’est ainsi que tout se tient, alors c’est dire l’importance de la qualité de cette relation, l’importance d’un dialogue constructif. Chaque semaine,  Gabriel Monet, nous offre un commentaire sur l’actualité . A partir d’une information particulièrement bien choisie et étudiée, il nous apporte une réflexion de fond sur une question concernant notre manière de vivre en société. «  Alors que l’information nous arrive de toutes parts, chercher du sens dans ce qui se trame, se vit, se joue autour de nous, est essentiel. Il est utile de discerner les marqueurs d’une société en mouvement, de s’enthousiasmer ou de s’offusquer, de se laisser interpeller par des initiatives constructives ou de critiquer des attitudes discutables » (1).  Dans ce « billet d’humeur » du 26 avril 2018, Gabriel Monet trouve dans l’actualité de bons exemples pour aborder la question du dialogue.  Il en montre le sens profond, c’est à dire la recherche d’une compréhension mutuelle. C’est bien ce à quoi une inspiration chrétienne nous appelle. Toute la démarche de Gabriel, son style en forme  de va et vient, et justement de dialogue débouche sur cette recherche de compréhension, une compréhension  en mouvement, une compréhension qui va de l’avant. Nous voyons ici une heureuse conjonction entre l’inspiration biblique,  une sagesse telle qu’elle s’exprime dans certaines traditions, l’approche compréhensive de la réalité présente dans les sciences sociales.  En présentant cette chronique à ses correspondants, Gabriel Monet citait un proverbe africain : « Une de nos armes les plus puissantes est le dialogue ».  Puissance du dialogue ! Face à la violence, c’est bien le cas.  Et rien n’est plus urgent que d’ « Oser la fraternité » (1), ce qui est aussi le titre du livre récent dans lequel Gabriel Monet a rassemblé ses chroniques de l’année 2016-2017. 

 

J H

 

Gabriel Monet. Oser la fraternité : regards chrétiens sur l’actualité de 2016-2017 (accessible sur Amazon)

 

Un dialogue inter-essant

Comment trouver un accord si l’on ne dialogue pas ? Il est bien des situations où des divergences de vue peuvent exister, or, à moins de renoncer à toute relation ou vainement espérer que les choses s’arrangent d’elles-mêmes, la rencontre et le dialogue semblent un passage obligé pour aller dans le sens de la conciliation. Mais passer du principe à la réalité est souvent plus complexe qu’il n’y paraît, comme l’actualité nous en donne plusieurs exemples.

Emmanuel Macron vient d’achever une visite officielle aux Etats-Unis, et a clairement cherché à être conciliant avec son homologue américain. Au point que les commentateurs parlent d’une « bromance » entre Donald Trump et le Président français. Ce mot qui est une contraction des mots « brothers » (frères) et « romance » laisse entendre qu’il existe une amitié profonde. On sait pourtant les divergences de fond comme de forme que Donald Trump suscite chez nombre de Français, et sans nul doute aussi chez Emmanuel Macron. Cette stratégie du lien et du dialogue convivial malgré certains désaccords est-elle la bonne ? Elle présente en tous cas l’avantage d’une dynamique positive et d’une minoration de ce qui dérange au bénéfice de ce qui rapproche. Mais en même temps, permet-elle de mettre en évidence ce qui ne va pas et ainsi d’essayer de faire bouger les lignes ?

L’approche inverse aurait été de ne pas dialoguer. C’est ce qu’ont fait les dirigeants coréens pendant bien longtemps avec les tensions que l’on connaît. Or l’éclaircie ouverte pour un début d’échange lors des derniers Jeux Olympiques génère diverses avancées, puisque des parlementaires des deux pays ont pu se rencontrer en Suisse fin mars, et le sommet du vendredi 27 avril entre les dirigeants des deux Corées à la Maison de la Paix dans le village frontalier de Panmunjom marque un tournant. Ainsi, au boycott semble succéder une forme de compromis relationnel qui pourra peut-être un jour tendre vers une réunification.

Il est vrai que sans dialoguer, il y a peu de chance de trouver un accord. C’est pourtant ce qu’ont décidé les syndicats cheminots en boudant la dernière session du cycle de discussions initiée par la Ministre des transports, Elisabeth Borne. Les relations entre deux interlocuteurs peuvent parfois ressembler à un bras de fer, où l’on espère l’emporter en appliquant la loi du plus fort. Faire pression peut faire partie de la résolution d’un conflit, mais c’est rarement un schéma gagnant lorsque c’est la seule approche. Concernant la SNCF, la force de la loi de la part du gouvernement peut s’avérer trop autoritaire, alors que la force de la grève montre aussi ses limites et ses inconvénients pour tous. Toujours est-il que se voir ou se parler mais sans s’écouter et sans être prêt à évoluer, est stérile et n’avance pas à grand-chose.

C’est pourquoi arrêter ou refuser le dialogue peut parfois se comprendre. Il est même des situations où le boycott devient un message en soi, une manière de signifier un désaccord. C’est ce qu’a choisi de faire Hugues Charbonneau, co-producteur du film « 120 battements par minute », Grand Prix du festival de Cannes 2017 et César du meilleur film 2018. Convié le 26 avril au dîner organisé à l’Elysée par le couple présidentiel en l’honneur du cinéma, il a décliné l’invitation et l’a fait savoir, et ce, pour dénoncer la loi « asile et immigration ». Le « sans moi » d’Hugues Charbonneau est finalement peut-être malgré tout une manière de dialoguer puisqu’il ajoute, comme pour continuer le débat : « Comment se réjouir après l’abjecte loi votée dimanche par votre majorité ? […] Votre politique est violente, vous faites ce que le vieux monde sait faire de mieux : stigmatiser et exclure ». Mais à se lancer de telles invectives, c’est plutôt un dialogue… de sourds.

On ne peut pas tous penser et agir de la même manière, c’est même plutôt une bonne chose. Ceci étant, il faut tenter de s’entendre, de collaborer, de trouver des compromis. Dialoguer est alors essentiel. Mais dialoguer n’est ni de l’ordre de la querelle, ni une simple succession d’avis, mais un échange fécond qui passe nécessairement par une écoute vraie et un partage en vue de se comprendre mutuellement, éventuellement de se rapprocher. Un véritable dialogue est forcément « intéressant », dans le sens originel du terme qui vient du latin inter esse, c’est-à-dire « être entre ». Dès lors que la parole peut se dire, qu’elle circule entre les êtres, comme le mot « dialogue » le laisse entendre (logos = parole, dialogue = parole échangée), la communication devient plus fructueuse, elle ouvre un avenir, elle est « créatrice ». Dans la Bible, la parole et le dialogue jouent un rôle clé, et parfois de manière presque surprenante le dialogue est toujours favorisé. Après la chute, Dieu prend l’initiative de la rencontre et du dialogue, bien qu’Adam et Eve aient agi dans un sens opposé à la volonté divine. Jésus, lui, n’a pas hésité à dialoguer avec tous, même avec ceux qui pouvaient sembler s’opposer à lui, que ce soit une femme samaritaine, des pharisiens… avec des résultats souvent réjouissants. Nul doute que nous gagnerons à faire de même et à toujours oser le risque du dialogue !

Gabriel Monet

La prière selon Agnès Sanford, une pionnière de la prière de guérison

  A la rencontre de Dieu en dedans et en dehors de nous

Notre manière de prier dépend pour une part de nos représentations de Dieu, mais aussi de la relation qu’il a avec nous et avec le monde. De plus en plus, nous percevons aujourd’hui la réalité dans une perspective d’interrelation, d’interconnection. Cette perspective s’appuie sur des convergences scientifiques (1). Elle se manifeste sur le plan spirituel. Tout se tient (2). Et aujourd’hui, par rapport à d’anciens clivages, elle s’inscrit dans une pensée théologique comme celle de Jürgen Moltmann qui développe une pensée holistique, particulièrement dans son livre : « L’Esprit qui donne la vie » (3). Tout simplement, « En Dieu, nous avons la vie, le mouvement et l’Etre » (Actes 17.27).

Très tôt, dès la fin de la première moitié du XXè siècle, puisque son livre le plus diffusé : « The Healing Light » date de 1957, Agnès Sanford (4), pionnière de la prière de guérison, a anticipé cette perspective holistique. Ce livre nous montre comment l’énergie divine suscite la guérison  dans tout notre être si nous nous ouvrons à Dieu et faisons appel à lui. Cependant, ce n’est pas ce thème qui retient ici notre attention. Nous voulons seulement mettre en évidence comment Agnès Sanford reconnaît la présence de Dieu et en quoi cette reconnaissance oriente sa prière.  Pour cela, nous avons extrait de son livre deux textes significatifs (5

« Nous vivons en Dieu, c’est en lui que nous respirons. Que nous le voulions ou non, il en est ainsi. Mais nous absorbons plus ou moins de sa force de vie selon que nos âmes sont plus ou moins réceptives. Trop souvent, nous fermons nos ouïes spirituelles, sans les laisser, ou si peu, pénétrer par cette force, et notre chair demeure sans vie et semble comme se rétracter…. ». Ce processus d’affaiblissement et de rigidification a des conséquences pour notre santé.

« Le remède à tout cela, c’est plus de vie, plus de lumière. Et c’est là précisément ce que nous apportent nos prières pour la santé et nos actes de pardon, un afflux de lumière et de vie. Cette vie spirituelle stimule la circulation, libère dans le corps l’énergie naturelle. Elle accroit aussi la vigueur de notre pensée, elle la rend plus calme, forte de cette paix qui naît d’une activité non pas ralentie, mais augmentée. Et elle accroît aussi notre réceptivité spirituelle, en nous rendant sensible à l’action divine,  non seulement au dedans de notre corps, mais dans le monde qui nous entoure ».

« A mesure que nos prières, jointes à notre discipline mentale et à nos actes de pardon, créent en nous le sentiment toujours plus vivant et plus assuré de la présence de Dieu en nous, nous sommes toujours plus sûrs de posséder une source intérieure où nous pouvons puiser à volonté et nous sommes toujours plus conscient aussi qu’il existe en dehors de nous une source de puissance ; c’est une influence qui nous protège et nous guide, qui enveloppe de sa bénédiction notre travail de chaque jour et qui conduit nos pas sur le chemin de la paix.

Comme on l’a dit : Dieu est à la fois transcendant et immanent. Et son immanence est la clé de sa transcendance. En d’autres termes, la lumière de Dieu brille en nous et hors  de nous et c’est en apprenant à la recevoir en nous que nous commençons à l’apercevoir hors de nous.

Puisqu’il en est ainsi, cherchons le avec joie en dehors et au dedans. Comme chaque matin, nous sommes inondés de sa lumière, remplissons de même nos journées de sa suprême direction, de son secours, de sa protection. Rendons grâce de ce que sa puissance est à l’œuvre non seulement en nous, mais dans le monde qui nous entoure. Soyons reconnaissant pour la journée qui est devant nous et plaçons-la d’avance dans la lumière de l’amour divin… ».

Ainsi, pour Agnès Sanford, il y a interrelation entre Dieu et l’homme, et, en l’être humain, entre l’esprit et le corps. Quelques décennies plus tard, cette vision intégrée est éclairée par l’approche théologique de Jürgen Moltmann.. Dieu n’est pas éloigné et distant de notre expérience. Il est proche de nous, actif en nous et dans le monde. « Il y a immanence de Dieu dans l’expérience humaine et transcendance de l’homme en Dieu ». Dans le christianisme, « L’Esprit de Dieu est la puissance de vie de la résurrection qui, à partir de Pâques, est répandue sur toute chair pour la rendre vivante à jamais… le corps  devient « le temple de l’Esprit Saint ». Comme Agnès Sanford, Jürgen Moltmann voit en Dieu une force agissante, une force de vie. « L’expérience de l’Esprit de Dieu est comme l’inspiration de l’air. L’Esprit de Dieu est le champ  vibrant et vivifiant des énergies de la vie. Nous sommes en Dieu et Dieu est en nous. Les mouvements de notre vie sont ressentis par Dieu et nous ressentons les énergies vitales de Dieu »

Ainsi, lorsque nous prenons conscience de la présence de Dieu dans tout notre être, Christ en nous, nous pouvons prier non seulement en regardant à Dieu au delà de nous–même, mais aussi à partir de sa présence transformatrice en nous. Comme l’écrit, Agnès Sanford, « nous cherchons Dieu en dehors et en dedans ». Et nous recevons de Lui une vie abondante.

 

J H

 

(1 Dans une préface au livre majeur de Jean Staune : Staune (Jean). Notre existence a-t-elle un sens ? Presses de la Renaissance, 2007, l’astrophysicien, Trinh Xuan Thuanh, écrit : « En physique, après avoir dominé la pensée occidentale pendant trois cent ans, la vision newtonienne d’un monde fragmenté, mécaniste, déterministe a fait place à celle d’un monde holistique, indéterminé et débordant de créativité ». On pourra voir, entre autres : « La dynamique de la conscience et de l’esprit humain. Un nouvel horizon scientifique. D’après le livre de Mario Beauregard : « Brain wars », traduit en français : « les pouvoirs de la conscience » (2013) :  http://www.temoins.com/la-dynamique-de-la-conscience-et-de-lesprit-humain-un-nouvel-horizon-scientifique-dapres-le-livre-de-mario-beauregard-l-brain-wars-r/

« Vers une nouvelle médecine du corps et de l’esprit. Guérir autrement : Thierry Janssen. La solution intérieure. Fayard, 2006) :

http://www.temoins.com/vers-une-nouvelle-medecine-du-corps-et-de-lespritguerir-autrement/

(2) «  Assez curieusement, ma foi en notre Dieu, qui est puissance de vie, s’est développée à travers la découverte des nouvelles approches scientifiques qui transforment notre représentation du monde. Dans cette nouvelle perspective, j’ai compris que tout se relie à tout et que chaque chose influence l’ensemble. Tout se tient. Tout se relie. Pour moi, l’action de Dieu s’exerce dans une interrelation. Dans cette représentation, Dieu reste le même toujours présent et agissant à travers le temps (Odile Hassenforder. Sa présence dans ma vie »). Voir : « Dieu, puissance de vie » : http://vivreetesperer.com/?p=1405

(3) Moltmann (Jürgen). L’Esprit qui donne la vie. Cerf , 1999.  Citations présentées dans cet article : p 24 et 123. Introduction à la pensée théologique de Jürgen Moltmann sur le blog : « L’Esprit qui donne la vie » : https://lire-moltmann.com

(4) Dans la dernière édition du livre : « The Healing Light », Agnès Sanford est présentée en ces termes : « Agnès Sanford apparaît comme une enseignante et une praticienne majeure du ministère de guérison au sein de l’Eglise. Son message est même encore plus actuel aujourd’hui comme le don de guérison a gagné une large reconnaissance dans la communauté chrétienne toute entière. Ses écrits ont eu une grande influence sur le développement de ministères de guérison tels que ceux de Francis MacNutt et Ruth Carter Stapleton… ». On a pu la considérer comme « la grand-mère du mouvement de guérison ». On pourra consulter le site qui lui est dédié : http://heyjoi.tripod.com

(5)  Sanford (Agnès). The Healing Light. Ballantine, 1983. Quelques années après sa première parution en 1947, le livre a été traduit en français : Sanford  (Agnès). La lumière qui guérit. Delachaux et Niestlé, 1955 (Cette édition est épuisée , mais parfois accessible en occasion). Les deux citations : p 62 et 66 dans « The Healing light » ; p 66 et 70 dans « La lumière qui guérit » (Nous avons repris cette traduction).

 

Sur le blog : « L’Esprit qui donne la vie », on pourra voir aussi :

« Quelle est notre représentation de l’être humain » :

Quelle est notre représentation de l’être humain ?

« Vivre l’expérience de la présence de Dieu » :

Vivre l’expérience de la présence de Dieu

 

Dieu vivant : rencontrer une présence

Selon Bertrand Vergely. Prier, une philosophie

 

9782355362583 Nous avons de plus en plus conscience que l’approche intellectuelle dominante dans le passé tendait à diviser la réalité, à en opposer et en séparer les éléments plutôt que d’en percevoir les interrelations et une émergence de sens dans la prise en compte de la totalité. Ainsi, dans « Petite Poucette », Michel Serres met en évidence des changements que la révolution numérique suscite actuellement dans la manière d’être et de connaître (1). Il constate que l’ordre qui quadrillait le savoir est en train de s’effriter. Et il remet en cause les cloisonnements universitaires. « L’idée abstraite maitrise la complexité du réel, mais au prix d’un appauvrissement de la prise en compte de celui-ci ». Et, de même, dans une œuvre théologique de longue haleine, Jürgen Moltmann montre l’émergence d’une nouvelle approche intellectuelle et culturelle qui se départit du penchant dominateur à l’œuvre dans la prépondérance d’une pensée analytique généralisée. Ainsi, dans son livre : « Dieu dans la création » (2), paru en France en 1988, Jürgen Moltmann écrit : « Le traité de la création dans son rapport écologique doit s’efforcer d’abandonner la pensée analytique avec ses distinctions sujet-objet, et apprendre une pensée nouvelle communicative et intégrante. Dans cette critique de la pensée analytique, Moltmann évoque l’antique règle romaine de gouvernement : « divide et impera » (diviser et régner). Aujourd’hui, des sciences nouvelles comme la physique nucléaire et la biologie mettent en œuvre des approches nouvelles. « On comprend beaucoup mieux les objets et les états de chose quand on les perçoit dans leurs relations avec leur milieu et leur monde environnant éventuels, l’observateur humain étant inclus » (p 14). Cette approche préalable appuie une part de la réflexion de Bertrand Vergely dans son livre : « Prier, une philosophie » (3).

 

En effet, aux yeux de certains, la prière et la philosophie sont deux domaines séparés. Au contraire, Bertrand Vergely met en évidence les interrelations. Ainsi met-il en exergue une pensée de Wittgenstein : « La prière est la pensée du sens de la vie ». « Quand on considère les relations entre philosophie et religion, celles-ci s’opposent. Si on envisage philosophie et religion de l’intérieur, il en va autrement. Au sommet, tout se rejoint » (p 15). Et, de même, Bertrand Vergely montre qu’il n’est pas bon, de séparer l’action et la prière. Il ouvre des portes par rapport au déficit engendré par un exercice de la pensée autosuffisant et coupé de la réalité existentielle. « La modernité, qui poursuit un idéal de rationalité et de laïcité, divise la réalité en deux, avec d’un côté, l’action, et, de l’autre, la prière. Les choses sont-elles aussi simples ? » (p 10). De fait, « il y a quelque chose que nous avons tous expérimenté, à savoir la présence. Devenir présent à ce que nous sommes éveillant la présence en nous, on fait advenir la présence de ce qui vit autour de nous » (p 11)… Mettons nous à vivre dans le présent, on rentre dans la présence. En restant dans la présence, on rencontre ce qui demeure stable à travers le changement et le multiple… Présence emmenant loin au delà de soi vers le supra-personnel, le supra-conscient comme le dit Nicolas Berdiaeff. « Nul ne sait ce que peut le corps » dit Spinoza. La présence est en relation avec une présence qui dépasse tout, la divine présence… (p 12). D’où l’erreur de penser que la condition humaine est fermée. Quand on prie en allant de toutes ses forces dans son être profond, ce qui semble impossible devient possible » (p 13).

Bertrand Vergely nous parle à la fois en philosophe et en chrétien de confession et de culture orthodoxe. Ce livre nous emmène loin : « Prier ? Prier les dieux, Prier Dieu ? ; Quand la prière humanise ; Quand la philosophie spiritualise ; Quand la prière divinise ». Il témoigne d’une immense culture. Certes, nous pouvons parfois nous sentir dépassé par le langage philosophique. Mais l’auteur recherche l’accessibilité, notamment en découpant le livre en de courts chapitres. Il n’est pas nécessaire de le lire en continu. Et, dans cette présentation, nous ne couvrirons pas l’ensemble de l’ouvrage ; nous nous centrerons sur une démarche de l’auteur qui rejoint quelques autres, celles de Jürgen Moltmann et de Richard Rohr.

 

Dons et requêtes de la vie

 

Dans son approche, à de nombreuses reprises, Bertrand Vergely appelle à la conscience de la vie dans tout ce qu’elle requiert et tout ce qu’elle entraine. C’est ainsi qu’on débouche sur une démarche spirituelle et sur la prière.

Et, pour cela, on doit aussi se démarquer d’un monde dominé par notre intellect prédateur et sa rationalité morbide ».

« Transformer son intelligence. Laisser passer le Vivant, l’Unique en soi. On y parvient par la métanoïa, la sur-intelligence. Quand on vit, il n’y a pas que nous qui vivons. Il y a la Vie qui se vit en nous et qui nous veut vivant. Il y a quelque chose à la base de l’existence. Un principe agissant, une force, un premier moteur, comme le dit Aristote, une lumière qui fait vivre. (p 220)… Quand nous rentrons en nous-mêmes afin de savoir qui nous sommes, ce n’est pas un moi bavard que nous découvrons, mais un moi profond porté par la Vie avec un grand V. d’où la justesse de Saint Augustin quand, parlant de Dieu, il a cette formule : « la vie de ma vie » (p 221).

Répondons-nous oui à la vie ? Vivons-nous vraiment ? Ou bien sommes-nous prisonniers de principes auxquels nous nous assujettissons ? La morale et la religion peuvent ainsi s’imposer comme un esclavage. Au contraire, « la morale et la religion sont en nous et non à l’extérieur… C’est ce que le Christ rappelle. L’enfant, qui est la vie même, est le modèle de la morale et de la religion. Ce que n’est pas le pharisien qui ne se laisse plus porter par la vie qui est en lui… » (p 236).

« La Vie. La Vie avec un grand V. Ce n’est pas un terme grandiloquent. Il y a en nous une présence faisant écho à ce que nous avons de plus sensible, d’où la justesse de parler de divine présence.

C’est « une conscience profonde à la base de l’étonnante capacité que nous avons de demeurer le même à travers le temps et que Jankélévitch appelle l’ipséité ». C’est « une conscience vivante avec laquelle rien n’est désincarné, ni impersonnel, le moi étant lié au monde comme le Je est lié au Tu et le Tu au Je pour reprendre l’idée majeure qui guide la pensée de Martin Buber (p 237).

« Chaque fois qu’un sujet se met à être le monde au lieu d’être en face de lui, apparaît une expérience lumineuse, étincelante, faisant tout exister et quelque chose de plus. Une liberté supérieure, divine » (p 238).

 

Dieu vivant

 

On peut s’interroger sur les raisons de croire en Dieu en terme de réponse à une recherche de cause. « Quand la raison cherche à démontrer l’existence de Dieu par la raison banale, elle ne convainc personne… Quand une cause a été démontrée rationnellement, nul besoin d’y croire… » (p 225). La relation à Dieu est d’un autre ordre. Elle implique notre être profond. « Il faut exister pour comprendre quelque chose à l’existence de Dieu. Quand on est dans la raison  objective qui aborde le monde à distance, il est normal qu’il n’existe pas » (p 226)… Ainsi la foi implique et requiert une intensité de vie.

« Le monde occidental ne croit plus aujourd’hui que Dieu est la cause du monde. En revanche, quand Dieu est pensé comme sur-existence, il en va autrement. Il se pourrait que nous ne soyons qu’au début de la vie de Dieu et que son temps ne soit nullement passé. La preuve : quand on pense Dieu, on pense toujours celui-ci sur un mode théiste. Jamais ou presque sur un mode trinitaire. D’où deux approches de Dieu pour le moins radicalement différentes. Posons Dieu en termes théistes. Celui-ci est un principe abstrait sous la forme d’une entité dans un ciel vide. Il est comme la raison objective. Unique, mais à quel prix ! A part lui, table rase… Posons à l’inverse Dieu en termes trinitaires. Dieu n’est plus Dieu, mais Père, source ineffable de toute chose. Il n’est plus seul, mais Fils, c’est à dire passage du non manifesté au manifesté… Dans le visible et non dans l’invisible. Dans le théisme, on a affaire à un Dieu, froid, glacial même. Avec le Dieu trinitaire, on a affaire à une cascade de lumière, d’amour et de vie… (p 227-228).

Importance du passage. Des Hébreux au Christ, une continuité, un même souffle : diffuser la vie et non la mort, et, par ce geste, glorifier le Père, la source de vie, source ineffable. On est loin du Dieu qui ne fait qu’exister, du Dieu cause. Le Dieu qui cause le monde ne le transforme pas. Le Dieu qui sur-existe le transforme. Il fait vivre en appelant l’homme à la vie afin qu’il sur-existe en devenant comme lui hyper-vivant » (p 229).

 

Dieu vivant, communion d’amour, puissance de vie

 

En lisant le livre de Bertrand Vergely sur la prière, nous voyons de convergences avec le courant de la pensée théologique que nous avons découvert dans les ouvrages de Jürgen Moltmann, puis dans le livre de Richard Rohr : « The Divine Dance » (4).

Dans les années 1980, Jürgen Moltmann a été le pionnier d’une nouvelle pensée trinitaire qui nous présente un Dieu relationnel, un Dieu communion. Dans son livre le plus récent : « The living God and the fullness of life » (5), il écrit : « la foi chrétienne a elle-même une structure trinitaire parce qu’elle est une expérience trinitaire avec Dieu »… « Nous vivons en communion avec Jésus, le Fils de Dieu et avec Dieu, le Père de Jésus-Christ, et avec Dieu, l’Esprit de vie… Ainsi, nous ne croyons pas seulement en Dieu. Nous vivons avec Dieu, c’est à dire dans son histoire trinitaire avec nous » (p 60-62).

De même,  Robert Rohr nous parle de la révolution trinitaire comme l’émergence d’un nouveau paradigme spirituel. Et, comme Moltmann, pour exprimer Dieu trinitaire, il emprunte aux Pères grecs, l’image de la « danse divine ». « Tout ce qui advient en Dieu, c’est un flux, une relation, une parfaite communion entre trois, le cercle d’une danse d’amour ».

Et comme Bertrand Vergely nous appelle à rencontrer Dieu à travers l’expérience, à travers le vivant, Richard Rohr raconte comment, découvrant le plein sens de Dieu trinitaire, à travers un livre savant, il l’a ressenti comme une expérience intérieure. « La Trinité n’était pas une croyance, mais une voie objective pour décrire ma propre expérience de la transcendance et ce que j’appelle le flux. La conviction venait de l’intérieur. Quelque chose résonnait en moi ».

Le premier chapitre du livre de Jürgen Moltmann : « L’Esprit qui donne la vie » (6) s’intitule : « Expérience de la vie, expérience de Dieu ». C’est donner à l’expérience une place primordiale. « L’expérience de Dieu devient possible dans, avec et sous toute expérience quotidienne du monde dès lors que Dieu est dans toute chose et que toute chose est en Dieu, et que, par conséquent, Dieu lui-même, à sa manière, fait « l’expérience de toute chose ».

La pensée trinitaire donne toute sa place à la troisième composante divine, l’Esprit de Dieu, l’Esprit qui donne la vie. » (7) L’agir de l’Esprit de Dieu qui donne la vie est universel et on peut le reconnaître dans tout ce qui sert la vie » (p 8). Il y a unité dans « l’agir de Dieu dans la création,  le rédemption et la sanctification de toutes choses » (p 27). « Les recherches conduisant à une « théologie écologique », à une christologie écologique et à une redécouverte du corps ont pour point de départ la compréhension hébraïque de l’Esprit de Dieu et présupposent l’identité entre l’Esprit rédempteur du Christ et l’Esprit de Dieu qui crée et donne la vide ». C’est pourquoi l’expérience de l’Esprit, qui donne vie, qui est faite dans la foi du cœur et dans la communion de l’amour, conduit d’elle-même au delà des frontières de l’Eglise vers la redécouverte de ce même Esprit dans la nature, les plantes, les animaux et dans les écosystèmes de la terre » (p 28).

Richard Rohr nous parle également du Saint Esprit comme « la relation d’amour entre le Père et le Fils. C’est cette relation qui nous est gratuitement donnée. Ou mieux, nous sommes inclus dans cet amour » (p 196). Dans la création, l’Esprit engendre la diversité et, en même temps, il est Celui qui relie et qui rassemble. Richard Rohr nous fait part d’un texte significatif de Howard Thurman, un inspirateur de Martin Luther King. « Nous sommes dans un monde vivant. La vie est vivante (alive) et nous aussi, comme expression de la vie, nous sommes vivant et portés par la vitalité caractéristique de la vie. Dieu est la source de la vitalité, de la vie et de toutes les choses vivantes » (p 189).

L’univers est relationnel. Il est habité. « Il est parcouru par le flux de l’amour divin qui passe en nous » (p 56). C’est un flux de vie. Dieu est la force de vie qui anime toute chose et nous invite à reconnaître sa présence.

Tout au long de son œuvre, Jürgen Moltmann a développé une théologie de la vie fondée sur la résurrection et manifestée dans une approche trinitaire. Il l’exprime bien cette démarche dans le titre de son dernier livre : « Le Dieu vivant et la plénitude de vie (5). « Ce que je souhaite faire ici est de présenter une transcendance qui ne supprime, ni n’aliène notre vie présente, mais qui libère et donne vie, une transcendance dont nous ne ressentions pas le besoin de nous détourner, mais qui nous remplisse de la joie de vivre » (p X).

Richard Rohr nous apporte une vision enthousiaste et libératrice de la présence divine en un Dieu trinitaire. « Dieu n’est pas un être parmi d’autres, mais plutôt l’Etre lui même qui se révèle… le Dieu dont Jésus parle et s’y inclut, est présenté comme un dialogue sans entrave, un flux inclusif et totalement positif, la roue d’un moulin à eau qui répand un amour que rien ne peut arrêter » (p 43).

Cette reconnaissance de la vie divine rejoint celle à laquelle nous appelle Bertrand Vergely dans son livre : « Prier, une philosophie ».

« Il y a en nous une présence faisant écho à ce que nous avons de plus sensible et de plus profond, d’où la justesse de parler d’une divine présence ». « Laissons passer le vivant… Quand on vit, il n’y a pas que ce que nous vivons. Il y a la Vie qui se vit en nous et qui nous veut vivant » (p 237 et 220).

J H

 

(1)            « Une nouvelle manière d’être et de connaître ». (Michel Serres. Petite Poucette) : http://vivreetesperer.com/?p=836

(2)            Jürgen Moltmann. Dieu dans la création. Traité écologique de la création. Cerf, 1988

(3)            Bertrand Vergely. Prier, une philosophie. Carnetsnord, 2017

(4)            Richard Rohr. With Mike Morrell. The Divine Dance. The Trinity and your transformation. SPCK, 2016. Mise en perspective sur ce blog : http://vivreetesperer.com/?p=2758

(5)            Jürgen Moltmann. The living God and the fullness of life. World Council of Churches, 2016 Mise en perspective sur ce blog : http://vivreetesperer.com/?p=2697 et http://vivreetesperer.com/?p=2413

(6)            Jürgen Moltmann. L’Esprit qui donne la vie. Une pneumatologie intégrale. Cerf, 1999

(7)            « Un Esprit sans frontières » : http://vivreetesperer.com/?p=2751

 

Voir aussi : « L’émerveillement est le fondement de l’existence. Propos de Bertrand Vergely » : http://vivreetesperer.com/?p=1089

Odile Hassenforder. « La grâce d’exister » : http://vivreetesperer.com/?p=50

Jean-Claude Schwab. « Accéder au fondement de son existence » : http://vivreetesperer.com/?p=1295

Hymne à la liberté

Confronté à toutes les formes de domination et d’oppression qui existent aujourd’hui dans le monde, nous pouvons considérer ces réalités et ces menaces dans un mouvement ou nous pressentons qu’un nouveau monde est néanmoins en train d’apparaître et finira par l’emporter. Et déjà, en bien des lieux et en bien des moments, liberté et fraternité ont remporté la victoire. Nous pouvons envisager cette évolution dans un regard animé par l’espérance. Si à Pâques, on se remémore la résurrection de Jésus, de fait cette résurrection est aussi le point de départ d’un mouvement en cours ou, en Christ, un nouveau monde est en train de grandir et germe un univers où Dieu sera tout en tous (1). « Voici que je fais toutes choses nouvelles » ( Ap. 21.5).

En voulant évoquer par une photo, l’événement de Pâques comme une victoire de la vie,  nous avons pensé à une superbe photo d’une photographe espagnole, Gloria Castro, représentant un envol d’oiseaux : https://www.flickr.com/photos/glorinhabum/39600291525/in/faves-22263854@N03/

Et nous avons remarqué qu’elle avait sous-titré : « Un canto a la  libertad », c’est à dire : « Un hymne à la liberté ».  Nous avons ensuite découvert que ce titre correspondait à un chant qui nous a paru admirable :

De fait, « Canto a la libertad » est l’œuvre de Jose Antonio Labordeta, auteur compositeur interprète, écrivain et artiste aragonais. Il a composé cet hymne à la liberté au moment où la mort de Franco ouvrait les portes de l’Espagne sur de nouveaux horizons de liberté. Sa chanson parlait de paix, d’égalité, de justice et d’effort collectif…

Ce chant est devenu si populaire qu’à la mort de Jose Labordeta en 2010, un mouvement est apparu pour promouvoir cette chanson comme hymne officiel de la province d’Aragon (2)

Ce chant porte des paroles qui font sens (3) :

 

Il y aura un jour où nous tous

En levant les yeux

Nous verrons une  terre

Porteuse de liberté….

 

En criant liberté

Les cloches sonneront

Depuis les clochers

Les chants déserts

Se remettront à grainer

Des épis hauts

Prêts pour le pain

 

Pour le pain qui durant des siècles

Ne fut jamais partagé

Parmi tous ceux qui firent leur possible

Pour propulser l’histoire

Vers la liberté

 

Il sera aussi possible

Que ce magnifique matin

Ni toi ni moi ni un autre

Ne parvenions à le voir

Parce qu’il faudra l’impulser

Pour qu’il puisse exister

 

Qu’il soit comme un vent

Qui arrache les buissons

Faisant surgir la vérité

Qu’il lave les chemins

Des siècles de destruction

De la liberté

 

Un chant que nous pouvons écouter en nous y associant

J H

 

Sur ce blog, voir aussi :

« Non violence : une démarche spirituelle et politique : http://vivreetesperer.com/?p=2739

« Agir et espérer. Espérer et agir » : http://vivreetesperer.com/?p=2720

« Prayer of the mothers » : un chant mobilisateur de Yael Deckelbaum pour la marche de femmes juives et arabes unies pour la paix » : http://vivreetesperer.com/?p=2681

« Une vision de la liberté » http://vivreetesperer.com/?p=1343

« La vision mobilisatrice de Martin Luther King : « I have a dream » http://vivreetesperer.com/?p=1493

 

(1)            On se reportera à l’œuvre de Jürgen Moltmann portant théologie de l’espérance sur ce blog ou sur le blog : « L’Esprit qui donne la vie » : « Engagés dans le monde » : https://lire-moltmann.com/engages-dans-le-monde/

(2)            « Canto a la libertad » : son auteur : http://www.spainisculture.com/fr/obras_culturales/canto_a_la_libertad.html

(3)             « Traduction de Canto a la libertad » : https://greatsong.net/TRADUCTION-JOSE-ANTONIO-LABORDETA,CANTO-A-LA-LIBERTAD,101562678.html

 

La danse divine (The divine dance) par Richard Rohr

 Une vision relationnelle de Dieu en réponse aux aspirations de notre temps

61deO2iFrxL._SX332_BO1,204,203,200_Les interrogations vis-à-vis de Dieu, tel qu’il est présenté dans la société occidentale en héritage de la chrétienté tournent souvent en désaffection. Mais dans cette représentation de Dieu, s’exprime l’écart entre une religion impériale et le premier accueil de l’Evangile. Face à cet écart, le livre de Richard Rohr, récemment paru aux Etats-Unis : « The divine dance » (1) apporte plus qu’une analyse : une proposition qui apparait comme une réponse vitale : une redécouverte du plein effet de la vie divine en terme de communion trinitaire. Cet ouvrage est écrit par Richard Rohr, un prêtre franciscain américain, animateur d’un Centre pour l’action et la contemplation (Center of action and contemplation), et, comme les commentaires sur son livre l’indiquent, en phase avec un réseau de personnalités chrétienne engagées dans le renouveau et l’innovation.

Ainsi, un des pionniers de l’Eglise émergente aux Etats-Unis, Brian McLaren, écrit à ce sujet : « Dans « La Danse divine », Richard Rohr et Mike Morrel explorent la vision trinitaire comme un chemin qui nous permet de dépasser une vision de Dieu qui pose problème. Ce livre magnifiquement écrit peut faire plus que changer des représentations perturbantes. Il peut changer entièrement notre manière de penser au sujet de Dieu ». Une écrivaine, Kristen Howerton, met en évidence l’originalité de cet ouvrage : « la Danse divine » est, pour notre génération, une redécouverte radicale de la Trinité en nous offrant une compréhension étendue du flux divin du Dieu trinitaire, et comment cela nous apporte un cadre de compréhension générale pour nos relations, notre sexualité, notre estime de soi et notre spiritualité. C’est une lecture éclairante pour tous les chrétiens qui ont lutté pour comprendre la Trinité par delà une doctrine impersonnelle… ».

Il y a des livres qui répondent à nos attentes et leur donnent un sens. Ainsi, Antoine Nouis, dans son livre : « Nos racines juives » (2) raconte comment il a retenu la réflexion d’un ami : « Vous savez, on ne choisit pas une théologie ; on est choisi par une théologie. Quand j’ai choisi Bultmann, je n’ai pas été convaincu par la vigueur des arguments, mais j’ai trouvé en lui un auteur qui m’aidait à penser ce que je croyais, qui mettait des mots sur ce que je savais vrai sans toujours savoir le formuler ». Ainsi, il nous arrive de trouver réponse à un ensemble de questionnements chez un auteur qui fait écho à notre recherche et à nos attentes. Ce fut le cas, en ce qui me concerne, lorsque j’ai rencontré Jürgen Moltmann (3). Et le livre de Richard Rohr éveille un écho en nous. Lui-même raconte comment, à l’occasion d’une retraite, il a découvert  « un livre hautement académique » sur la Trinité. Mais cette lecture a suscité un déclic. « Comme je lisais, en saisissant seulement quelques bribes de compréhension, je ne cessais  de me dire : « oui ! oui ! », aux mots et aux idées nouvelles. Je sentais la présence d’une grande tradition rencontrant la dynamique intérieure qui avait grandi en moi pendant trente-cinq ans… La Trinité n’était plus une croyance, mais une manière objective de décrire ma profonde expérience intérieure de la transcendance, ce que j’appelle ici « le flux » (« flow » (p 40-41). Ainsi, le souhait de Richard Rohr est que, si possible, ce livre ne soit pas seulement un apport de connaissances. « Ma prière et mon désir est que quelque chose que vous rencontrerez dans ces pages, résonne avec votre propre expérience de manière à ce que vous pouviez dire : « Je sens. Je sais que cela est vrai pour moi ».

Ecrit dans un style direct, découpé en courts chapitres (près de 70 !), ce livre nous entraine dans une découverte intellectuelle et existentielle. Cet ouvrage est trop riche pour donner lieu à un compte-rendu. Aussi rapporterons- nous simplement quelques chapitres significatifs.

 

Un changement de paradigme spirituel

En reprenant le terme : « paradigme » énoncé par Thomas Kuhn en histoire des sciences, Richard Rohr nous parle d’une profonde transformation en cours dans notre vision du monde.

« Au risque de paraître exprimer une grosse exagération, je pense que l’image chrétienne la plus courante de Dieu, en dépit de Jésus, est encore largement païenne et non transformée. L’histoire a si longtemps procédé à travers une image impériale et statique de Dieu qui vit principalement dans un splendide isolement par rapport à ce qu’il a créé. Dieu est largement perçu comme un spectateur critique. Et comme nous devenons toujours ce que nous voyons, nous avons désespérément besoin d’un changement dans notre espérance chrétienne concernant la manière dont nous communiquons avec Dieu… » (p 35-36).

« De fait, la révélation chrétienne, dans son intégralité, ne s’est traduite que très lentement dans les mentalités. Mais, aujourd’hui, le contexte est plus favorable. « La révolution trinitaire, en cours, révèle Dieu comme toujours avec nous dans toute notre vie, et comme toujours impliqué. Elle redit la grâce comme inhérente à la création, et non comme un additif occasionnel que quelques personnes méritent… Cette révolution a toujours été active comme le levain dans la pâte. Mais aujourd’hui, on comprend mieux la théologie de Paul et celle des Pères orientaux à l’encontre des images punitives plus tardives de Dieu qui ont dominé l’Eglise occidentale ».

« Dieu est celui que nous avons nommé Trinité, le « flux » (flow) qui passe à travers toute chose sans exception et qui fait cela depuis le début. Ainsi, toute chose est sainte pour ceux qui ont appris à le voir ainsi… Toute impulsion vitale, toute force orientée vers le futur, toute poussée d’amour, tout élan vers la beauté, tout ce qui tend vers la vérité, tout émerveillement devant une expression de bonté, tout bond d’élan vital, comme diraient les français, tout bout d’ambition pour l’humanité et la terre, est éternellement un flux de vie du Dieu trinitaire ». « Que nous le voulions ou pas… Ce n’est pas une invitation que vous puissiez accepter ou refuser. C’est une description de ce qui est en train de se produire en Dieu et dans toute chose créée à l’image et à la ressemblance de Dieu » (p 37-38). «  C’est une invitation à être paisiblement joyeux et coopératif avec la générosité divine qui connecte tout à tout. Oui, Dieu sauve le monde et Dieu est à l’œuvre même quand nous manquons de le noter, de nous en réjouir et de vivre pleinement notre vie unique » (p 38-39).

Richard Rohr nous rappelle des paroles dans les épitres :

« Il y a un seul Christ. Il est tout et il est en toute chose »

« Quand Christ sera pleinement révélé, et il est votre vie, vous aussi serez révélés avec Lui dans toute votre gloire »

Dans notre société, il y a un grand malaise qui tient à une fréquente déconnection : « Déconnection de Dieu, assurément, mais aussi de nous-même (notre corps), des uns des autres et de notre monde… Il en résulte un comportement de plus en plus destructeur.

Le don de Dieu trinitaire et l’expérience pratique, ressentie, de recevoir ce don, nous offre une reconnection bien fondée avec Dieu, nous-mêmes, les autres et le monde » (p 39).

 

L’importance majeure de la relation

L’influence de la pensée grecque sur notre propre civilisation a été considérable. Platon et Aristote exercent encore une grande influence sur nos représentations. Or, Aristote, en considérant les propriétés des choses, distinguait la « substance » et la « relation ». « Ce qui définissait la substance était ce qui induit la substance par rapport à tout le reste. Ainsi, un « arbre » est une substance tandis que « père » est une relation. Et Aristote mettait « la substance » tout en haut de l’échelle ». Ainsi la théologie occidentale a été influencée par la philosophie grecque. Alors Dieu a été défini en terme de substance ce qui entre en conflit avec la représentation relationnelle d’un Dieu trinitaire. Et cette conception a également influencé les comportements occidentaux. « Maintenant, nous voyons bien que Dieu n’est pas, n’a pas besoin d’être « une substance » dans le sens d’Aristote de quelque chose d’indépendant de tout le reste. En fait, Dieu est lui-même relation. Et, dans vie des hommes, l’ouverture à la relation induit une vie saine.

Ainsi « nous pouvons dire que Dieu est essentiellement relation. J’appellerai « salut », la disposition, la capacité et le vouloir d’être en relation » (p 46). « La voie de Jésus, c’est une invitation à un mode trinitaire de vie, d’amour et de relation  sur la terre comme c’est le cas dans la divinité. Comme la Trinité,  nous vivons intrinsèquement dans la relation. Nous appelons cela l’amour. Nous sommes faits pour l’amour. En dehors de cela, nous mourrons très rapidement. Et notre lignage spirituel nous dit que Dieu est personnel. « Dieu est amour » (p 47).

 

Percevoir l’image trinitaire

« Ceux d’entre nous qui ont grandi avec la notion prétrinitaire de Dieu ont vu probablement la réalité, consciemment ou inconsciemment, comme un univers en forme de pyramide avec Dieu au sommet du triangle et tout le reste en dessous… Mais si nous nous situons dans une perspective trinitaire, la figure représentative la plus appropriée est un cercle et même une spirale et non une pyramide. Laissons la dance du cercle inspirer notre imagination chrétienne… » (p 66-67). Nous ne sommes pas en dessous. Nous ne sommes pas exclus. Nous participons. « Nous ne sommes pas des outsiders ou des spectateurs, mais une part inhérente de la danse divine » (p 67). Le Dieu trinitaire partage sa vie avec nous. Dieu nous a inclus dans le flux divin.

Le mystère trinitaire peut également être perçu dans tout ce qui existe. Il peut être entrevu dans le code de la création. « Ce qu’à la fois les physiciens et les contemplatifs affirment, c’est que le fondement de la réalité est relationnel. Chaque chose est en relation avec une autre » (p 69). « Commencez par le mystère de la relation. C’est là où réside la puissance. C’est ce que les physiciens de l’atome et les astrophysiciens nous disent aujourd’hui » (p 70).

 

L’énergie divine

« Le Saint Esprit est la relation d’amour entre le Père et le Fils. C’est cette même relation qui nous est gratuitement donnée

Et cette même relation se manifeste dans une multitude de formes (p 186). « Tout ce qui conforte la relation est toujours l’œuvre de l’Esprit qui réchauffe, adoucit, répare et renouvelle tout ce qui est refroidi entre les chose et à l’intérieur… ». Au sein de la création, le Saint Esprit a deux grandes tâches. Il multiplie les formes de vie. Beaucoup d’espèces animales et végétales échappent à la présence humaine. « Elles forment le cercle universel de la louange simplement en existantSi vous désirez être contemplatif, c’est tout ce que vous avez besoin de savoir. Chaque chose en étant elle-même rend gloire à Dieu » (p 187). La deuxième tâche du Saint Esprit est de connecter toutes ces choses. Dans cette vie multiforme, « le Saint Esprit entretient l’harmonie et une mutuelle déférence » (p 188).

 

Maintenant tout est saint

« Une fois que vous avez appris à prendre votre place à l’intérieur du cercle de la louange et de la déférence mutuelle, toute distinction entre séculier et sacré, naturel et surnaturel s’efface. Dans l’économie divine, tout est utilisable, même nos fautes et nos péchés. Ce message nous est adressé de la croix et nous ne l’avons pas encore entendu. Tout est saint maintenant. Et la seule résistance à ce flux divin de sainteté et de plénitude est le refus humain de voir, de se réjouir et de participer » (p 189-190).

« Sans le libre flux du Saint Esprit, la religion devient un système de tri tribal, passant beaucoup de temps à définir qui est dedans, qui est dehors, qui a raison, qui a tort. Et, surprise, nous sommes toujours du côté de celui qui a raison » (p 192).

Richard Rohr met en évidence la réalité et la permanence de l’amour. « L’amour est juste comme la prière. Ce n’est pas tant une action que nous faisons qu’une réalité que nous sommes déjà. Nous ne décidons pas d’être aimant. Le Père ne décide pas d’aimer le Fils. Sa paternité est un flux du Père au Fils. Le Fils ne choisit pas de laisser passer son amour vers le Père ou l’Esprit. L’amour est son mode d’être… L’amour en vous dit toujours oui. Ce n’est pas quelque chose que vous pouvez acheter ou gagner. C’est la présence de Dieu en vous appelé le Saint Esprit… Vous ne pouvez pas diminuer l’amour que Dieu vous porte. Le flux est constant, total. Dieu est pour vous… » (p 193). Une pensée de la théologienne Catherine La Cugna résume tout : « La nature même de Dieu est de trouver la plus profonde communion et amitié possible avec chaque créature sur cette terre ». C’est la description de l’œuvre de Dieu.

La seule chose qui puisse vous tenir à l’écart de la danse divine, c’est la peur ou le doute ou quelque haine de soi. Qu’est-ce qui arriverait dans votre vie, juste maintenant, si vous acceptiez ce que Dieu a créé ? Voilà ce que vous ressentiriez soudain :

C’est un univers très sûr

Vous n’avez rien à craindre

Dieu est pour vous

Dieu bondit de joie vers vous

Dieu est à votre côté, honnêtement davantage que vous êtes à ses côtés » (p 193-194)

 

Pourquoi redécouvrir aujourd’hui la vie trinitaire ?

Pourquoi une redécouverte et un épanouissement de la théologie trinitaire aujourd’hui dans le monde? Si le livre de Richard Rohr éveille en nous un écho, c’est parce qu’il répond à nos aspirations et à nos questionnements dans le contexte culturel qui est le notre aujourd’hui. Comment perçoit-il lui-même l’actualité de sa vision ?

1 L’humilité de la transcendance

« Le processus actuel de l’individualisation débouche sur un sens très raffiné de l’intériorité, de l’expérience intérieure, du travail psychologique et de l’interface avec ce qu’une religion authentique dit réellement… L’approche trinitaire offre une phénoménologie beaucoup plus profonde de notre expérience intérieure de la transcendance… ».

2 Un langage théologique élargi

« La globalisation de la connaissance, une interface accrue avec d’autres religions mondiales (en particulier l’autre hémisphère du cerveau représenté à la fois par le christianisme oriental et les religions de l’Orient), un interface nouveau avec la science, tout cela demande que nous élargissions notre vocabulaire théologique ».

3 Une connaissance plus étendue de Jésus et du Christ

« En extrayant Jésus de la Trinité et en essayant de comprendre Jésus en dehors du Christ, nous avons créé une christologie très terrestre et basée sur l’expiation (atonement). Nous avons essayé d’aimer Jésus sans aimer (et même connaître le Christ et cela a créé une forme de religion malheureusement tribale et compétitive au lieu de celle de Paul : « Il y a un seul Christ. Il est tout et il est en tout ». Le Christ est une formulation cosmique et métaphysique. Jésus est une formulation personnelle et historique. Beaucoup de chrétiens ont la seconde formulation, mais sans la première, ce qui rend Jésus et le christianisme bien trop petit » (p 121-122).

 

Un livre majeur pour une voie nouvelle

Ce livre regorge de points de vue étayés par des connaissances et nourris par l’expérience. Certains de ces points de vue retentissent en nous et ouvrent un nouveau regard. Nos représentations se modifient.

Nous apprenons à mieux reconnaître la générosité divine et sa présence bienfaisante. Dans sa réalité trinitaire, l’amour de Dieu se révèle.

Nous retrouvons dans ce livre de grands thèmes de l’œuvre de Jürgen Moltmann  (3) qui, très tôt, en 1980, a publié un livre sur « La Trinité et le Royaume de Dieu » « en développant, dans un débat critique avec les tendances monothéistes de la théologie occidentale, une doctrine « périchorétique » de la Trinité qui souligne l’être-un des personnes divines, leur interpénétration et leur inhabitation mutuelle… Lorsque, dans la manière de comprendre Dieu, le concept de communauté-communion, de « mutuality » et de périchorèse vient au premier plan et reprend, relativise et limite le concept de la Seigneurie unilatérale, alors se modifie également la façon de comprendre les relations que le hommes sont appelés à vivre les uns avec les autres ainsi que leur rapport à la nature ». Et, ensuite, dans son livre : « Dieu dans la création » (première édition en allemand : 1985), Jürgen Moltmann a poursuivi sa réflexion : « Au concept trinitaire de la périchorèse mutuelle, correspond une doctrine écologique de la création. Le Dieu Trinité ne fait pas seulement face à sa création, mais y entre en même temps par son Esprit éternel, pénètre toute chose et réalise la communauté de la création par son inhabitation. Il en résulte une connexion nouvelle de la connexion de toute chose… Au concept trinitaire de la périchorèse mutuelle, correspond une compréhension nouvelle de la condition de l’image de Dieu qui est celle de l’homme. Dans la communauté mutuelle de l’homme et de la femme, ainsi que dans la communauté des parents et des enfants, il devient possible de reconnaître un être et une vie qui correspondent à Dieu… » (4). Jürgen Moltmann a écrit ensuite un livre au titre significatif : « L’Esprit qui donne la vie » (4). La pleine reconnaissance de l’Esprit découle également de la révélation trinitaire.

Si les parcours et les contextes de Richard Rohr et de Jürgen Moltmann sont différents, au point que nous ne voyons point dans le livre du premier des références aux livres du second, dans une diversité d’accents et de sensibilités, nous voyons également de profondes convergences dans leurs écrits. Ainsi,  dans son livre : « Dieu dans la création » (5), Moltmann écrit : « La périchorèse trinitaire (mouvement incessant de relation en Dieu qui se traduit dans l’expression : danse divine), doit être comprise comme l’activité suprême et en même temps comme la quiétude absolue de cet amour qui est la source de tout vivant, le ton de toutes les résonnances et l’origine du rythme et de la vibration des mondes dansants » (p 31). Et, comme Richard Rohr, Jürgen Moltmann met en  évidence l’importance majeure de la relation : « Si l’Esprit Saint est répandu sur toute la création, il fait de la communauté de toutes les créatures avec Dieu et entre elles, cette communauté de la création dans laquelle toutes les créatures communiquent chacune à sa manière entre elles et avec Dieu… Rien dans le monde n’existe, ne vit et ne se meut par soi. Tout existe, vit et se meut dans l’autre, dans les structures cosmiques de l’Esprit divin » (p 24-25). Ainsi, à partir de ces différents éclairages, nous pouvons avancer dans la joie de la découverte et de la reconnaissance de l’être et de l’œuvre du Dieu trinitaire.

La parution du roman de William Paul Young : « The Shack » qui nous a proposé une représentation imagée du Dieu trinitaire, ouvrage traduit en français sous le titre : « La cabane » (6) et ayant remporté un succès mondial, témoignait d’une sensibilité nouvelle. L’auteur de ce livre  a accordé une préface à « The divine Dance » : « La « danse divine », de pair avec des milliers d’autres voix qui s’élèvent aujourd’hui, renverse l’Empire et célèbre la Relation. Quand on a vu les profonds mystères révélés ici avec amour, on ne peut pas ne pas voir. Quand on a entendu, on ne peut retourner en arrière. La souffrance ne peut effacer le sourire du cœur. O Dieu, tu n’a jamais eu une idée médiocre de l’Humanité » (p 22). Voici un livre qui suscite la joie et la louange parce qu’il nous parle de l’amour inconditionnel de Dieu au cœur d’un univers relationnel.

J H

 

(1)            Richard Rohr with Mike Morrell. Foreword by William Paul Young. The divine dance. The Trinity and your transformation. SPCK, 2016

(2)            Antoine Nouis. Nos racines juives. Préf. De Marion Muller-Colard. Bayard, 2018

(3)            Vie et œuvre théologique de Jürgen Moltmann à travers son autobiographie : A broad place. Sur le site de Témoins : « Une théologie pour notre temps. L’autobiographie de Jürgen Moltmann » : http://www.temoins.com/une-theologie-pour-notre-temps-lautobiographie-de-juergen-moltmann/   Des écrits de Jürgen Moltmann présentés sur ce blog : Vivre et espérer et sur le blog : L’Esprit qui donne la vie : http://www.lespritquidonnelavie.com

(4)            Jürgen Moltmann. L’Esprit qui donne la vie. Une pneumatologie intégrale. Cerf, 1999. En annexe : Mon itinéraire théologique. Quelques extraits présentés ici (p 438)

(5)            Jürgen Moltmann. Dieu dans la création. Traité écologique de la création. Cerf, 1988

(6)            William Paul Young. La cabane. J’ai lu, 2014 (18 millions de lecteurs à travers le monde)

L’homme, la nature et Dieu

 Tous interconnectés dans une communauté de la création

La menace qui pèse sur la nature nous réveille d’une longue indifférence. Nous prenons conscience non seulement qu’elle est condition de notre vie, mais aussi de ce que nous y participons dans une vie commune, dans un monde de vivants. Nous retrouvons l’émerveillement que l’homme a toujours éprouvé par rapport à la nature et qui risquait de s’éloigner. Aujourd’hui, une nouvelle approche se répand. C’est celle d’une écologie qui ne s’affirme pas seulement pour préserver les équilibres naturels, mais aussi comme un genre de vie, un nouveau rapport entre l’humanité et la nature.

On connaît les dédales par lesquels une part du christianisme avait endossé la domination de l’homme sur la nature (1). Aujourd’hui, on perçoit à nouveau combien cette nature est création de Dieu, un espace où les êtres vivants communiquent, un don où l’humain participe à un mouvement de vie. C’est donc un nouveau regard qui s’ouvre ainsi et qui trouve inspiration dans la vision de théologiens comme Jürgen Moltmann (2) et le Pape François (3).

Aux Etats-Unis, un frère franciscain, Richard Rohr, a créé un  « Centre d’Action et de Contemplation » où, entre autres, il intervient en faveur d’une spiritualité de la création. Nous présentions ici deux de ses méditations journalières mises en ligne sur internet (4).

 

La nature est habitée

Avec Richard Rohr, nous découvrons une merveilleuse création.

« Par la parole du Seigneur, les cieux ont été créés » (Psaume 35.6). Ceci nous dit que le monde n’est pas advenu comme un produit du chaos ou de la chance, mais comme le résultat d’une décision. Le monde créé vient d’un libre choix… L’amour de Dieu est la force motrice fondamentale dans toutes les choses créées. « Car tu aimes toutes les choses qui existent et tu ne détestent aucune des choses que tu as faites, car tu n’aurais rien fait si tu les avais détestées » (Sagesse 11.24) (Pape François Laudate Si’ 77).

En Occident, nous nous sommes éloigné de la nature. « Pour la plupart des chrétiens occidentaux, reconnaître la beauté et la valeur intrinsèque de la création : éléments, plantes et animaux, est un déplacement majeur du paradigme. Dans le passé, beaucoup ont rejeté cette vision comme une expression d’animisme ou de paganisme. Nous avons limité l’amour de Dieu et le salut à notre propre espèce humaine, et, alors, dans cette théologie de la rareté, nous n’avons pas eu assez d’amour de reste pour couvrir toute l’humanité !… ».

Notre spiritualité s’est rétrécie. « Le mot « profane » vient du mot latin « pro » voulant dire « au devant » et « fanum » signifiant « temple ». Nous pensions vivre « en dehors du temple ». En l’absence d’une spiritualité fondée sur la nature, nous nous trouvions dans un univers profane, privé de l’Esprit. Ainsi, nous n’avons cessé de construire des sanctuaires et des églises pour enfermer et y contenir un Dieu domestiqué… En posant de telles limites, nous n’avons plus su regarder au divin… Notez que je ne suis pas en train de dire que Dieu est en toutes chose (panthéisme), mais que chaque chose révèle un aspect de Dieu. Dieu est à la fois plus grand que l’ensemble de l’univers, et, comme Créateur, il interpénètre toutes les choses créées (panenthéisme) ».

Toute notre représentation du monde en est changée. Nous vivons en communion. « Comme l’as dit justement Thomas Berry : « Le monde devient une communion de sujets plus qu’une collection d’objets ». « Quand vous aimez quelque chose, vous lui prêtez une âme, vous voyez son âme et vous êtes touché par son âme. Nous devons aimer quelque chose en profondeur pour connaître son âme. Avant d’entrer dans une résonance d’amour, vous êtes largement aveugle à la signification, à la valeur et au pouvoir des choses ordinaires pour vous « sauver », pour vous aider à vivre en union avec la source de toute chose. En fait, jusqu’à ce que vous puissiez apprécier et même vous réjouir de l’âme des autres choses, même des arbres et des animaux, je doute que vous ayez découvert votre âme elle-même. L’âme connaît l’âme ».

 

La nature comme miroir de Dieu.

Hildegarde de Bingen (1098-1179), proclamée, en catholicisme, docteur de l’Eglise, en 2012, « a communiqué spirituellement l’esprit de la création à travers la musique, l’art, la poésie, la médecine, le jardinage et une réflexion sur la nature. « Vous comprenez bien peu de ce qui est autour de vous parce que vous ne faites pas usage de ce qui est à l’intérieur de vous », écrit-elle dans son livre célèbre : « Schivias ».

Richard Rohr nous entraine dans la découverte du rapport entre le monde intérieur et le monde extérieur. La manière dont Hildegarde envisage l’âme est très proche de celle de Thérèse d’Avila. « Hildegarde perçoit la personne humaine comme un microcosme avec une affinité naturelle pour une résonance avec un macrocosme que beaucoup appellent Dieu. Notre petit monde reflète le grand monde ». Ici la contemplation prend tout son sens. « Le mot-clé est résonance. La prière contemplative permet à votre esprit de résonner avec ce qui est visible et juste en face de vous. La contemplation élimine la séparation entre ce qui est vu et celui qui voit ».

Hildegarde utilise le mot « viriditas ». Ce terme s’allie à des mots comme : vitalité, fécondité, verdure ou croissance. Il symbolise la santé physique et spirituelle comme un reflet du divin (5). Richard Rohr évoque « le verdissement des choses de l’intérieur analogue à ce que nous appelons « photosynthèse ». Hildegarde reconnaît l’aptitude des plantes à recevoir le soleil et à le transformer en énergie et en vie. Elle voit aussi une connexion inhérente entre le monde physique et la présence divine. Cette conjonction se transfère en une énergie qui est le terrain et la semence de toute chose, une voix intérieure qui appelle à « devenir ce que nous sommes », « tout ce que nous sommes »… C’est notre souhait de vie (« life wish ») ».

Nous pouvons suivre l’exemple de Hildegarde. « Hildegarde est un merveilleux exemple de quelqu’un qui se trouve en sureté dans un univers où l’individu reflète le cosmos et où le cosmos reflète l’individu ». En regard, Richard Rohr rapporte la magnifique prière d’Hildegarde à l’Esprit Saint : « O Saint Esprit, tu es la voie puissante dans laquelle toute chose qui est dans les cieux, sur la terre et sous la terre, est ouverte à la connexion et à la relation (« penetrated with connectness, relatedness). C’est un vrai univers trinitaire où toutes les choses tournent les unes avec les autres ». Ici, Richard Rohr rejoint la vision de Jürgen Moltmann dans  « L’Esprit qui donne la vie » (6).

Hildegarde a entendu Dieu parler : « J’ai créé des miroirs dans lesquels je considère toutes les merveilles de ma création, des merveilles qui ne cesseront jamais ». « Pour Hildegarde, la nature était un miroir pour l’âme et pour Dieu. Ce miroir change la manière dont nous voyons et expérimentons la réalité ». Ainsi, « la nature n’est pas une simple toile de fond permettant aux humains de régner sur la scène. De fait, la création participe à la transformation humaine puisque le monde extérieur a absolument besoin de se mirer dans le vrai monde intérieur. « Le monde entier est un sacrement et c’est un univers trinitaire », conclut Richard Rohr.

 

Une oeuvre divine

Et, dans cette même série de méditations, Richard Rohr évoque la vision d’Irénée (130-202). « Irénée a enseigné passionnément que la substance de la terre et de ses créatures portait en elle la vie divine. Dieu, dit-il, est à la fois au dessus de tout et au dedans de tout. Dieu est la fois transcendant et immanent. Et l’œuvre de Jésus, enseigne-t-il, n’est pas là pour nous sauver de notre nature, mais pour nous restaurer dans notre nature et nous remettre en relation avec la tonalité la plus profonde au sein de la création. Dans son commentaire de l’Evangile de Jean dans lequel toutes choses sont décrites comme engendrées par la parole de Dieu, Irénée nous montre Jésus, non pas comme exprimant une parole nouvelle, mais comme exprimant à nouveau, la parole première, le son du commencement et le cœur de la vie. Il voit en Jésus, celui qui récapitule l’œuvre originale du Créateur en articulant ce que nous avons oublié et ce dont nous avons besoin de nous entendre répéter, le son duquel tout est venu. L’histoire du Christ est l’histoire de l’univers. La naissance de cet enfant divin-humain est une révélation, le voile soulevé pour nous montrer que toute vie a été conçue par l’Esprit au sein de l’univers, que nous sommes tous des créatures divines-humaines, que tout ce qui existe dans l’univers porte en soi le sacré de l’Esprit ».

En lisant ces méditations, on ressent combien nous nous inscrivons dans une réalité plus grande que nous. Nous faisons partie de la nature et nous y participons. Dieu est présent dans cette réalité et nous pouvons le reconnaître en nous et en dehors de nous. Cette reconnaissance et cette adhésion sont source d’unification et de paix. Ces méditations nous ouvrent à un nouveau regard.

J H

 

(1)            « Vivre en harmonie avec la nature. Ecologie, théologie et spiritualité » : http://vivreetesperer.com/?p=757

(2)            Jürgen Moltmann est un théologien qui a réalisé une oeuvre pionnière dans de nombreux domaines. Paru en français dès 1988, son livre : « Dieu dans la création » (Cerf) porte en sous titre : « Traité écologique de la création ». La pensée de Jürgen  Moltmann, très présente sur ce blog, est pour nous une référence théologique. Voir aussi le blog : « L’Esprit qui donne la vie » : http://www.lespritquidonnelavie.com

(3)            « Convergences écologiques : Jean Bastaire, Jürgen Moltman, Pape François et Edgar Morin » : http://vivreetesperer.com/?p=2151

(4)            Center for action and contemplation

« Nature is ensouled » : https://cac.org/nature-is-ensouled-2018-03-11/ « Nature as a mirror of God » : https://cac.org/nature-as-a-mirror-of-god-2018-03-12/ Et enfin : « The substance of God » : https://cac.org/the-substance-of-god-2018-03-13/

(5)            Un blog de Claudine Géreg : « Viriditas » inspiré par Hildegarde de Bingen : https://viriditas.fr

(6)            Sur ce blog, voir notre précédent article : « Un Esprit sans frontières. Reconnaître la présence et l’œuvre de l’Esprit » (d’après le livre de Jürgen Moltmann : L’Esprit qui donne la vie. Cerf, 1999).

Un Esprit sans frontières

 Reconnaître la présence et l’œuvre de l’Esprit

Si on reconnaît de plus en plus l’interconnexion qui caractérise notre univers et à laquelle nous participons, il y a dans cette prise de conscience un potentiel d’ouverture par rapport à la perception d’une force transcendante, à l’écoute d’une voix d’amour. C’est pourquoi, dans la société d’aujourd’hui, la présence de l’Esprit peut davantage être reconnue.

En christianisme, en terme d’Esprit saint, l’Esprit est reconnu  comme un acteur personnel de la communion divine et comme catalyseur et inspiration de l’Eglise. Mais si ces termes sont approximatifs avec l’intention de parler à tous, n’est-ce pas dire ainsi combien nous avons besoin de mieux connaître et reconnaître l’Esprit divin. Nous trouvons cet éclairage dans un livre que Jürgen Moltmann, le théologien de l’espérance, a consacré à l’Esprit saint sous un titre significatif : « L’Esprit qui donne la vie » (1).

Ce livre est pour nous une source d’inspiration qui éclaire notre existence. Comme l’œuvre de Jürgen Moltmann dans son ensemble, cet ouvrage ouvre des horizons multiples. Dans ce texte et selon Moltmann, nous nous interrogeons sur les barrières qui ont fait obstacle à la reconnaissance de la place et de l’œuvre de l’Esprit. Découvrons ces barrières pour les dépasser et entrer dans un processus bienfaisant. « L’auteur cherche à élaborer une théologie de l’Esprit susceptible de dépasser la fausse alternative, souvent réitérée dans les Eglises entre la Révélation divine qu’elles ont pour mission de sauvegarder et les expériences humaines de l’Esprit. Il entend ainsi mettre en valeur les dimensions cosmiques et culturelles de l’Esprit « créateur et recréateur » qui transgresse toutes les frontières établies » (page de couverture).

 

Par delà les barrières

L’Esprit de Dieu est à l’œuvre dans l’expérience humaine par delà les exclusivismes institutionnels. Il n’est pas seulement l’Esprit de la rédemption, mais aussi l’Esprit de la création. Il se déploie malgré les limites érigées par des institutions inquiètes. L’histoire récente nous montre cette tension. « Il ne peut être question d’un « oubli » de l’Esprit aux Temps modernes ; au contraire, le rationalisme et le piétisme des Lumières furent tout aussi enthousiastes que le christianisme pentecôtiste aujourd’hui. Ce furent les craintes des Eglises établies à l’égard de « l’esprit de liberté » religieux aussi bien qu’irréligieux, du monde moderne qui conduisirent à une réserve de plus en plus grande en matière de doctrine de l’Esprit saintSeul fut déclaré « saint » cet Esprit qui est lié à la médiation ecclésiale et institutionnelle… » (p 17). Encore aujourd’hui, dans certains cercles, on peut observer cet exclusivisme. « Dans la théologie et la piété protestante, comme dans la théologie et la piété catholique, il existe une tendance qui consiste à concevoir l’Esprit Saint uniquement comme l’Esprit de la rédemption  dont le lieu est l’Eglise et qui donne aux hommes la certitude de la béatitude éternelle de leur âme. Cet Esprit sauveur est mis à l’écart de la vie corporelle comme de la vie naturelle » (p 25).

 

Esprit de rédemption. Esprit de création

L’Esprit Saint n’est pas seulement rédempteur, mais aussi créateur. « Si l’Esprit Saint était seulement l’Esprit de l’Eglise et de la foi, cela restreindrait « la communion de l’Esprit Saint » et aurait pour conséquence que, dans son expérience de l’Esprit, l’Eglise deviendrait incapable de communiquer avec le monde ».

Pourquoi cette conception réduite de l’œuvre de l’Esprit ? Elle tient également à une focalisation sur les expériences intérieures de l’âme dans une attitude marquée par l’influence de la philosophie platonicienne. C’est la perspective, non pas chrétienne, mais gnostique d’une âme, à la mort, « libérée de cette vallée de larmes et de cette enveloppe corporelle caduque, et introduite dans le ciel des bienheureux ». En regard, l’Eglise ancienne a adopté la résurrection de la chair. « Or, si la rédemption est la résurrection de la chair  et la création nouvelle de toutes choses, alors l’Esprit du Christ qui sauve ne peut être un autre esprit que l’Esprit créateur qu’est la « Ruah Yahweh » selon une expression hébraïque »… Il y a une unité entre l’agir de Dieu dans la création, la rédemption et la sanctification de toutes chosesL’Esprit rédempteur est aussi l’Esprit de la résurrection et de la création nouvelle de toutes choses… ».

Ainsi, « l’expérience de la résurrection et la relation à la puissance divine ne conduisent pas à une spiritualité qui exclut les sens, qui est tournée vers l’intérieur, hostile au corps et séparée du monde, mais à une vitalité nouvelle de l’amour de la vie » (p 27).

 

Transcendance et immanence

Les représentations de Dieu ont naturellement une grande influence. Certaines représentations peuvent avoir une influence  très négative. Et on peut s’interroger en se souvenant de la personne de Jésus : «On reconnaît l’arbre à ses fruits ». Ainsi, si on croit en un Dieu si transcendant qu’il en devient inaccessible, on ne peut percevoir l’Esprit de Dieu dans l’expérience humaine. Dans un contexte de débat théologique, pour le théologien Karl Barth, « II n’y avait pas de continuité  entre la créature et le créateur, pas même dans le souvenir qu’a l’âme humaine de son origine, comme le disait Augustin » (p 22). La révélation vient d’en haut et s’impose à l’homme. Jürgen Moltmann s’interroge sur cette discontinuité entre l’Esprit de Dieu et l’esprit de l’homme. « Je ne parviens pas à percevoir d’alternative de principe entre la révélation de Dieu à des hommes et l’expérience de Dieu faite par des hommes. Comment un homme pourrait-il parler d’un Dieu si Dieu ne se révèle pas ? Comment un homme pourrait-il parler d’un Dieu dont il n’existe aucune expérience humaine ? » (p 22). Et il nous invite à percevoir la présence de Dieu en terme d’immanence et de transcendance. « C’est voir l’immanence de Dieu dans l’expérience humaine et la transcendance de l’homme en Dieu. Parce que l’Esprit de Dieu est en l’homme, l’esprit de l’homme dans son autotranscendance est orienté vers Dieu. Celui qui schématise révélation et expérience en en faisant une alternative aboutit à des révélations qui ne peuvent faire l’objet d’une expérience et à des expériences dépourvues de révélation » (p 24).

 

Pour une théologie de l’expérience

L’affirmation constante du lien de l’Esprit à l’institution ecclésiale « a conduit à l’appauvrissement des communautés, à la désertion des Eglise et à l’émigration de l’Esprit vers les groupes spontanés et vers les expériences personnelles …Les hommes ne font pas l’expérience de l’Esprit de façon extérieure  seulement dans leur communauté ecclésiale, mais de façon intérieure dans l’expérience qu’ils font d’eux-mêmes à savoir dans le fait que « l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit saint… (Romains 5.5). Cette expérience personnelle de l’Esprit, beaucoup de personnes l’expriment par de simples mots : « Dieu m’aime ». Ainsi Jürgen Moltmann est amené à développer une théologie de l’expérience (p 37).

« Il n’y a pas de paroles de Dieu sans expériences humaines de l’Esprit. C’est pourquoi les paroles de la Bible et les paroles de la prédication de l’Eglise doivent être référés également aux expériences des hommes d’aujourd’hui pour que ceux-ci ne soient pas seulement des auditeurs de la Parole (K Rahner), mais deviennent eux-mêmes des locuteurs de la Parole… Mais cela n’est possible que si l’on voit la Parole et l’Esprit dans leur rapport mutuel et non pas comme une voie à sens unique » (p 18).

 

Une dimension cosmique

« Les recherches nouvelles conduisant à une « théologie écologique », à une « christologie cosmique », et à la redécouverte du corps ont pour point de départ la compréhension hébraïque de l’Esprit de Dieu…. L’expérience de Dieu qui donne vie et qui est faite dans la foi du cœur et dans la communion  de l’amour conduit d’elle-même au delà des frontières de l’Eglise vers la redécouverte de ce même Esprit dans la nature, les plantes, les animaux et dans les écosystèmes de la terre ».  Ainsi notre vision s’élargit jusqu‘à une dimension cosmique. « L’expérience de la communauté de l’Esprit conduit nécessairement la chrétienté par delà d’elle-m écouvriront la sign ification cosmique du chridstg les autres, les unes pour les autres,  les unes par les autreset les unes daême, vers la communauté plus grande de toutes les créatures de Dieu. La communion de la création, dans laquelle toutes les créations existent les unes avec les autres, les unes pour les autres,  les unes par les autres et les unes dans les autres,  est la communion de l’Esprit saint » (2). C’est une interpellation pour les Eglises. « Face à la menace d’une « fin de la nature », les Eglise découvriront la signification cosmique du Christ et de l’Esprit ou bien  se feront complices de la destruction  de la création terrestre de Dieu. » . C’est un nouveau regard. « La découverte de l’ampleur cosmique de l’Esprit conduit au respect de la dignité de toutes les créatures dans lesquelles Dieu est présent par son Esprit » (p 28).

 

La personnalité de l’Esprit

Bien entendu, nous nous posons la question : comment l’Esprit saint s’inscrit-il dans la réalité divine ? C’est une question qui a suscité de grands débats théologiques. Elle ne peut être exprimée ici en quelques lignes d’autant que nous sommes dépourvus d’expertise théologique. On se reportera donc au chapitre de Jürgen Moltmann consacré à l’expérience trinitaire de l’Esprit  (p 90-113).

Dans son livre le plus récent : « The living God and the fullness of life » (3), Moltmann décrit ainsi cette expérience trinitaire de Dieu : « La foi chrétienne est une vie en communion avec Christ. Jésus, le fils de Dieu, appelle Dieu : Abba, cher père ». D’autre part, en communion avec Christ, nous ressentons un encouragement à vivre, une puissance de guérison. Nous savons que nous sommes consolés et nous sommes en phase avec le grand oui de Dieu à la vie. Nous recevons ainsi les énergies de l’Esprit de Dieu. L’Esprit qui donne la vie « entre à flots dans nos cœurs » (Rom 5.5)… (p 61). Nous faisons ainsi l’expérience de ces trois dimensions dans la communion avec Christ. Nous vivons avec Jésus, le Fils de Dieu et avec Dieu, le Père de Jésus-Christ et avec Dieu, l’Esprit de vie. Ainsi, nous ne croyons pas seulement en Dieu, nous vivons en Dieu, c’est à dire dans l’histoire trinitaire de Dieu avec nous » ( p 62).

Mais où voyons-nous l’unité de Dieu ? « Elle émerge de la relation interne entre Dieu le Fils, Dieu le Père et l’Esprit de Dieu ». En chaque personne divine, nous voyons la présence des autres. Elles sont ainsi tellement interreliées qu’elles ne peuvent être séparées.  Cette vérité est exprimée par Jésus lorsqu’il dit : « Le Père et moi, nous sommes un » (Jean 16-30). Ce n’est pas seulement une unité de vouloir, c’est aussi une interrelation : « Afin qu’ils puissent être un. Comme toi, Père, est en moi, et moi en  toi » (Jean 17-20). C’est une inhabitation réciproque, un don mutuel. « L’idée israélite de la « Shekinah » et le concept patristique de la « perichoresis » sont des représentations de ces inhabitations réciproques ». Cette communion s’étend à nous. « L’amour est la vraie force qui dépasse les frontières. Celui qui vit dans l’Esprit de Dieu vit en Dieu et Dieu en lui ou elle » (p 63). Au total, si on perçoit l’Esprit saint à travers ce qu’il opère, sa personnalité ne se comprend qu’à partir de ses relations au Père et au Fils. « Car l’être-personne est toujours être-en-relation. Les relations qui constituent l’être-personne de l’Esprit doivent être cherchées dans la Trinité » (L’Esprit qui donne la vie p 30).

 

Vers un monde nouveau

Les prophètes d’Israël, Ezéchiel et Jérémie, mettent en évidence l’action transformatrice de l’Esprit. Ainsi Jérémie écrit : « Des jours viennent où je conclurai avec la communauté d’Israël et la communauté de Juda, une nouvelle alliance… Je déposerai la loi au fond d’eux-mêmes l’inscrivant dans leur être. Je deviendrai Dieu pour eux et eux, ils deviendront mon peuple. Ils ne s’instruiront plus entre eux, répétant : « Apprenez à connaître le Seigneur », car ils me connaitront tous, petits et grands » (Jérémie 31.31-33). « Ici la connaissance médiatisée cède la place à la connaissance immédiate, et le vouloir de Dieu médiatisé cède la place au vouloir qui va de soi. Cela suppose un avenir dans lequel Dieu lui-même est manifesté de façon immédiate et universelle et dans lequel l’Esprit de Dieu pénètre également les profondeurs du cœur de l’homme et leur donne vie » (p 87-88). Cette vision se réalise dans l’expérience de la Pentecôte (4). « Les dons de l’Esprit sont répandus sur le peuple entier si bien que sont abolis les privilèges traditionnels des hommes par rapport aux femmes, des maitres par rapport aux serviteurs et des adultes par rapport aux enfants »… « Quand Dieu deviendra définitivement présent par l’Esprit, le peuple tout entier deviendra un peuple prophétique ». Et, comme il est aussi écrit, « Je répandrai mon Esprit sur toute chair », cette expression « toute chair » va au delà du genre humain et induit tout ce qui est vivant …L’effusion de l’Esprit de Dieu conduit par conséquent à la nouvelle naissance de toute vie et de la communauté de tout ce qui est vivant sur la terre » (p 88) .

C’est ainsi que Jürgen Moltmann peut nous ouvrir un horizon qui nous transporte dans un espace où les barrières s’effacent et ou une communion universelle apparaît.

« L’expérience de Dieu qui est attendue de la venue de l’Esprit est

1 Universelle. Elle n’est pas particulière, mais se rapporte à toute chair selon les dimensions de la création.

2 Totale. Elle n’est plus partielle, mais opère dans le cœur de l’homme, dans les profondeurs de l’existence humaine

3 Permanente. Elle n’est plus historique et passagère,  mais évoquée comme le « repos » et « l’habitation » de Dieu

4 Immédiate. Elle n’est plus médiatisée par la révélation et la tradition, mais fondée sur la révélation de Dieu et sa gloire » ( p 88).

Au terme de ce parcours, nous pouvons demander comment il sera reçu non  seulement par les lecteurs croyants, mais aussi par les lecteurs en attente. En effet, chez certains de nos contemporains, nous pouvons observer un  désir de communion et d’unité, une recherche de transformation intérieure dans l’amour allant de pair avec une reconnaissance du vivant dans la nature.

Dans ce texte, nous voyons comment la pensée théologique de Jürgen Moltmann dépasse un héritage de divisions pour relier des réalités jusque là séparées, dans une perspective d’unification à la lumière d’un Dieu, communion d’amour et puissance de vie. L’Esprit saint est un Esprit qui donne la vie. Il échappe à tout exclusivisme clérical. En tant qu’Esprit de création, il est à l’œuvre dans tous les êtres vivants,  dans tous les humains. Dieu n’est pas lointain et inaccessible. L’Esprit de Dieu se manifeste dans l’expérience humaine. Il ne nous détourne pas de notre vie humaine, mais il nous encourage à vivre pleinement. Dans la relation avec le Christ, il nous invite à entrer dans une vie nouvelle et dans la dimension de la résurrection. C’est une spiritualité qui induit les sens et conduit à la vitalité nouvelle de l’amour de la vie. A une époque où l’on prend conscience de la menace qui pèse sur la nature. Jürgen Moltmann pointe sur la présence de l’Esprit dans les animaux, les plantes, les écosystèmes de la terre. C’est une invitation à vivre en harmonie avec les êtres vivants et à respecter leur dignité. La vision de l’Esprit saint, telle que nous la propose Jürgen Moltmann, est celle d’un Esprit qui communique la vie. C’est une vision qui répond à nos profondes aspirations. C’est une vision qui porte une dynamique en écho à ce chant présent dans notre mémoire : « Dans le monde entier, le Saint Esprit agit… Au fond de mon cœur, le Saint Esprit agit… » (5)

Jean Hassenforder

 

(1)            Jürgen Moltmann. L’Esprit qui donne la vie Une pneumatologie intégrale. Cerf, 1999

(2)            « Convergences écologiques : Jean Bastaire, Jürgen Moltmann, Pape François et Edgar Morin » : http://vivreetesperer.com/?p=2151

(3)            Jürgen Moltmann. The living God and the fullness of life. World Council of Churches, 2016.  Présentation : http://vivreetesperer.com/?p=2697

(4)            « La Pentecôte : une communauté qui fait tomber les barrières » : http://vivreetesperer.com/?p=2390

(5)            « Dans le monde entier, le Saint Esprit agit… » https://www.conducteurdelouange.com/chants/consulter/70

 

Voir aussi ce témoignage d’Odile Hassenforder, paru dans « Sa présence dans ma vie » : « Dieu, puissance de vie » : http://vivreetesperer.com/?p=1405

 

Alexandre Gérard : chef d’entreprise, pionnier d’une « entreprise libérée »

 Le travail est bien une composante majeure de notre vie. Ainsi, les conditions dans lequel il s’effectue, influent sur notre état d’âme,  sur toute notre existence. En héritage des siècles passés, le travail est souvent ressenti comme une charge et, au sein de la majorité des entreprises, il est généralement vécu dans un encadrement hiérarchique. Cependant, dans la culture actuelle où les employés, particulièrement les jeunes générations (1) désirent communiquer et s’exprimer et sont en quête de sens, le système hiérarchique paraît de plus en plus inapproprié et en porte à faux. Face à ce malaise, des entreprises pionnières apparaissent et s’organisent en terme de collaboration. Ce mouvement est bien décrit par Jacques Lecomte dans son livre sur « les entreprises humanistes » (2). Il s’expérimente également dans le courant des « entreprises libérées » (3). Dans ces entreprises, les salariés ne sont plus assujettis à un contrôle hiérarchique. Ainsi ils peuvent réaliser leurs tâches dans un esprit d’initiative et de travail d’équipe. Dans un exposé à Ted X Saclay (4), un chef d’entreprise, Alexandre Gérard, nous dit pourquoi et comment il a engagé son entreprise dans cette voie nouvelle.

 

 

Une entreprise témoin : Chronoflex

 On sait qu’un climat nouveau commence à apparaître dans les entreprises investies dans la culture digitale. Mais ce nouvel état d’esprit est également en train d’émerger dans des entreprises plus classiques. Effectivement, Alexandre Gérard est PDG de Chronoflex, une entreprise qui est consacrée au dépannage et à la réparation des flexibles hydrauliques sur site. Alexandre Gérard a créé cette entreprise en 1995 et elle compte aujourd’hui 300 salariés. En 2009, cette entreprise est frappée par la crise de plein fouet et contrainte à de nombreux licenciements économiques. En 2010, Alexandre Gérard décide de reprendre les choses en main et d’adopter un management libérateur. Cette aventure est relatée sur le site : « Oser entreprendre. Agir pour libérer les hommes et les organisations » (5). La rencontre avec Isaac Getz et JF Zobriot, respectivement théoricien et praticien de l’entreprise libérée a inspiré Alexandre Gérard. « Même si cet échange l’a déstabilisé, il y a trouvé les moyens et l’énergie pour instaurer un modèle similaire chez Chronoflex ». « Dans un premier temps, Chronoflex a arrêté de manager en fonction des 3% qui ne respectaient pas les règles. On part du constat que la plupart des règles sont établies dans l’organisation par rapport aux 3% des salariés qui auraient tendance à enfreindre la règle (vol, dégradation) contraignant les 97% autres. Il décide alors de donner la parole à ses salariés, de coopter l’action collective, de laisser faire et surtout de faire confiance à l’autre. « Avant, j’utilisais un seul cerveau pour prendre des décisions, le mien, maintenant, j’en utilise 300 et ça va mieux ». Après un bref chaos dans son organisation, de nouvelles règles ont été définies et les effectifs dits « perturbateurs » sont partis d’eux-mêmes. Et une autre organisation est apparue.

° Les équipes se sont regroupées pour construire une vision commune et des valeurs partagées : assurer la performance par le bonheur, cultiver l’amour des clients, constituer des équipes respectueuses et responsables et enfin conjuguer esprit d’ouverture et ouverture d’esprit.

° Les managers ont pratiqué la stratégie des petits cailloux. Ils ont demandé aux collaborateurs de rapporter tous problèmes liés à l’exercice de leurs fonctions pour les en délivrer.

° Enfin ils ont supprimé tous les signes de pouvoir au sein de l’organisation pour un meilleur sentiment d’équilibre, d’équité et d’égalité. Plus de bureau fixe, plus de place de parking. Comme tous ses salariés, Alexandre Gérard se gare sur le parking là où il y a de la place ».

 

Entreprise libérée. Pourquoi ? Comment ?

Dans son intervention à Ted x Saclay, Alexandre Gérard nous communique sa vision et les fondements de son inspiration.

« Durant quinze ans, j’ai été le patron d’une entreprise classique. En 2010, ma vie entière a changé. Je venais de rencontrer le chemin des entreprises libérées. Entreprises libérées, organiques, humanistes… Ce n’est pas l’appellation qui importe. Ce qui est important, c’est ce que nous tentons d’en faire. Conjuguer de notre mieux la confiance et la liberté. A la clef, des personnes plus engagées, mieux dans leur peau et une organisation plus performante. Bien sûr, le manager est le manager, mais son rôle est différent. A la manière du jardinier, il est là pour créer un environnement favorable à la créativité des personnes. Les managers sont là pour permettre aux équipes de grandir, de se réaliser. Ce mouvement fédère actuellement des centaines d’entreprises ».

Cette nouvelle approche requiert une transformation des croyances. Alexandre Gérard nous propose trois clés de lecture.

La première s’inscrit dans la psychologie sociale. C’est la prophétie auto-réalisatrice, bien connue sous le nom d’effet Pygmalion. « Robert Rosenthal (6), psychologue américain, confie des rats à ses élèves. L’objectif : faire traverser un labyrinthe le plus rapidement possible. La première équipe reçoit des rats dits exceptionnels ; la seconde équipe, des rats dits peu agiles. Ils les entrainent et les résultats arrivent. Ce sont les rats exceptionnels qui vont gagner l’épreuve très haut la main. En réalité, les rats ont été affectés de façon totalement aléatoire. On constate ainsi que le regard de la société, du manager sur une équipe influe directement sur le résultat de l’équipe ». Et il en va de même dans une seconde expérience. Des enfants réputés très doués alors qu’ils sont dans la moyenne sont remarqués et encouragés bien davantage par les professeurs si bien qu’ils réussissent beaucoup mieux. « Bienvenue dans le monde des prophéties auto-réalisatrices. Notre regard sur les autres les change ».

La seconde clé de l’histoire nous est donné par Douglas McGregor, professeur au MIT dans les années 50 (7). Dans son livre sur la dimension humaine de l’entreprise, « McGregor nous explique que, derrière le modèle de l’organisation dominante, c’est à dire l’organisation pyramidale, il y a une croyance. Cette croyance, c’est que les gens n’aiment pas travailler, c’est qu’ils font tout ce qu’ils peuvent pour l’éviter. Et c’est pour cela que l’on va mettre des managers pour expliquer aux gens ce qu’ils doivent faire. Et si le boulot est bien fait, carotte, récompense. Et si il est mal fait, bâton, sanction. McGregor nous révèle qu’il existe d’autres types d’entreprise fondés sur d’autres croyances. On y croit que le travail est aussi naturel que le loisir. Ces entreprises vont mettre l’humain en leur cœur et faire place à la performance collective. Ces entreprises deviennent plus agiles et, sur le long terme, plus performantes ».

Mais, dans le modèle dominant actuellement, comment se répartissent les attitudes vis à vis du travail ? C’est la troisième clé de lecture. Alexandre Gérard rapporte une enquête de Gallup. Les gens au travail se répartissent en trois catégories. Les engagés sont enthousiastes, heureux de travailler. Mais ils ne représentent que 13% de l’échantillon. Les désengagés ne s’impliquent pas. Pour eux, la vraie vie commence en dehors du travail. Ils constituent la grande majorité des sondés : 63%. Enfin, il y a un autre groupe : les « activement désengagés », ceux qu’on pourrait considérer comme toxiques pour l’organisation. Ils constituent 24% de l’échantillon.  « Imaginez un bateau avec des rameurs qui se comporteraient de la même manière… Les organisations pyramidales peuvent s’interroger ».

Alors comment créer une entreprise alternative ?

« Isaac Getz, l’auteur de « Liberté et compagnie » (8), aujourd’hui un best-seller, a théorisé le leadership libérateur. Dans ces organisations, le rôle du patron est au fond celui du jardinier. Et comme le jardinier doit garantir l’accès à l’eau, à la lumière et aux nutriments pour ses plantes, le patron doit garantit trois choses : La première, c’est l’égalité intrinsèque… Je ne parle pas d’égalitarisme surtout à la française. Simplement, c’est une philosophie du management. Le second ingrédient, c’est la possibilité donnée à tous de se réaliser, par exemple de se former, de construire son parcours de vie au sein de cette organisation. Le troisième ingrédient : faire que chacun, quelque soit son rôle, puisse prendre toutes les décisions nécessaires au projet de l’entreprise, sans avoir besoin de l’autorisation d’un chef ou de la procédure 414. Voilà : c’est ce regard positif que nous allons poser sur  chacun de nos équipiers qui, parfois, va lui permettre de se réaliser, parfois même de se révéler ».

 

Changer soi-même pour que l’organisation change

 « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde » déclarait Gandhi. La conviction qu’il y a un lien étroit entre changement personnel et changement collectif s’est répandue dans un vaste courant de pensée et d’action. « Changer soi-même pour que le monde change », inspire encore aujourd’hui un mouvement comme Initiatives et changement » (9). Cette prise de conscience s’étend et elle apparaît maintenant à certains non seulement comme une évidence existentielle, mais comme une nécessité pratique.  Alexandre Gérard nous le dit : Si le regard porte le changement autour de soi, comment changer son regard ? « Il a fallu d’abord que j’aille regarder à l’intérieur de moi. Grâce à mon coach Jean-Luc et à de nombreux mois de travail, j’ai pu travailler mon lâcher-prise. Je croyais, par exemple, que si je n’étais pas au cœur de la bataille à prendre toutes les décisions dans l’entreprise, il ne pouvait rien se passer de bien. Imaginez ce que j’ai pu ressentir quand, après un an de voyage en famille autour du monde, je reviens et je me rends compte que l’entreprise marche mieux que quand j’étais là. J’ai pu apprivoiser ma vulnérabilité. Quand je suis dans le doute, je mets inconsciemment en place des mécanismes de contrôle très puissants qui découragent mes équipiers. J’arrive aujourd’hui en partie à partager avec eux ces difficultés. J’ai pu aussi découvrir ma part d’ombre, vous savez cette partie de chacun d’entre nous qu’on passe une partie de notre temps à essayer de masquer aux autres. Chez moi, cette partie pourrait être moins humble que je le voudrais, avoir envie de convaincre et de convaincre à tout prix… Nous avons besoin de nous aligner, cerveau, cœur et tripes.

 

Un mouvement significatif

Avec Alexandre Gérard, nous découvrons une entreprise différente de la représentation que beaucoup lui attribuent : un lieu nécessaire, mais contraignant et parfois opprimant. Cette représentation procède d’une expérience encore largement répandue, mais dans sa puissance d’évocation, plus encore peut-être, elle est issue d’un héritage historique. Dans une certaine tradition religieuse, le travail était perçu comme une punition. Et, par la suite, l’entreprise a été vécue comme un lieu d’exploitation. Certes, la réalité historique est beaucoup plus complexe. Mais la représentation de l’entreprise  puise à la fois dans le passé et dans le présent. Et aujourd’hui, on le sait, nous vivons en France dans une société où, à l’inverse de la situation dans beaucoup de pays étrangers, la confiance peine à s’affirmer (10). Il y a quelque part une agressivité latente. Cependant une évolution est en cours. Ainsi perçoit-on aujourd’hui le rôle des entreprises comme force de développement économique. Le progrès des « entreprises humanistes » (2), l’apparition des « entreprises libérées » (3) s’inscrivent dans un changement profond de mentalités.

L’intervention d’Alexandre Gérard s’appuie sur une expérience vécue : le passage de l’entreprise Chronoflex d’une forme classique à une dynamique fondée sur la collaboration et la créativité. Beaucoup, parmi nous travaillent encore dans des structures traditionnelles, en ressentent les contraintes et expriment leur morosité. Alors, c’est une bonne nouvelle d’apprendre qu’on peut travailler autrement, qu’une autre forme d’entreprise est possible. Oui, c’est possible et le témoignage d’Alexandre Gérard nous dit pourquoi et comment.

Cependant, l’aspiration au changement ne se limite pas au travail dans les entreprises. Elle se manifeste dans toutes les organisations. C’est la recherche d’un nouveau modèle privilégiant la participation, la collaboration, l’intelligence collective. Cet état d’esprit germe dans les administrations (11). Et on peut observer les mêmes attentes confrontées aux mêmes résistances dans beaucoup d’institutions.

Alexandre Gérard met en évidence l’importance du regard que nous portons sur les humains. Ainsi, tout dépend de notre attitude ! Quelle responsabilité ! Quel potentiel ! Quel appel au changement personnel et à la transformation intérieure ! Or voici qu’on observe aujourd’hui un courant en faveur de l’empathie, de la bienveillance, de la psychologie positive (12). Les sciences humaines s’allient à la spiritualité. Et, certaines composantes religieuses apportent leur contribution (13). Car, ce qui est en cause nous concerne tous. C’est le choix du respect, de la sympathie, de la confiance en l’autre. Cette confiance en l’autre ne requiert-elle pas plus généralement une adhésion implicite ou explicite à une vision positive de notre destinée commune dans le monde et à une dynamique relationnelle ? (14)

J H

 

(1)            « Génération Y : une nouvelle vague pour une nouvelle manière de vivre » : http://vivreetesperer.com/?p=2652

(2)            « Vers un nouveau climat de travail dans des entreprises humanistes et conviviales. Un parcours de recherche avec Jacques Lecomte » : http://vivreetesperer.com/?p=2318

(3)            Wikipedia : entreprise libérée : https://fr.wikipedia.org/wiki/Entreprise_libérée

(4)            TED x Saclay : au service du vivant : jeudi 30 novembre 2017 : Alexandre Gérard : Entreprise libérée : la patron qui a osé changer son regard sur les autres » :

https://www.youtube.com/watch?v=EW2xjH2Py2s

Autre vidéo sur TED x Rennes : https://www.youtube.com/watch?v=VebUucpwAZc

Par ailleurs, Alexandre Gérard est auteur d’un livre : « Le patron qui ne voulait plus être chef ».

(5)            « Alexandre Gérard a libéré l’entreprise Chronoflex et ses 300 salariés » sur le site : « Oser entreprendre. Agir pour libérer les hommes et les organisations » : http://www.oser-entreprendre.fr/alexandre-gerard-a-libere-lentreprise-chronoflex-et-ses-300-salaries/

(6)            Wikipedia : « Robert Rosenthal » : https://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Rosenthal

(7)            Wikipedia : « Douglas McGregor » : https://fr.wikipedia.org/wiki/Douglas_McGregor

(8)            Wikipedia : « Isaac Getz » : https://fr.wikipedia.org/wiki/Isaac_Getz

(9)            « Interview de Myriam Bertrand, volontaire du service civique, à « Initiatives et changement » : http://vivreetesperer.com/?p=1780

(10)      « Promouvoir la confiance dans une société de défiance » : http://vivreetesperer.com/?p=1306

(11)      Des initiatives personnelles témoignent du changement d’esprit. « Pour un processus de dialogue en collectivité. Un chemin vers l’intelligence collective » : http://vivreetesperer.com/?p=2631

(12)      « Empathie et bienveillance. Révolution ou effet de mode » http://vivreetesperer.com/?p=2639

(13)      « Lytta Basset : Oser la bienveillance » : http://vivreetesperer.com/?p=1842

Non-violence : une démarche spirituelle et politique » : http://vivreetesperer.com/?p=2739

« La rencontre entre le président Obama et le pape François » : http://vivreetesperer.com/?p=2192

(14)      Voir le monde qui se construit en terme de relations : « L’« essence » de la création dans l’Esprit est par conséquent la « collaboration », et les structures manifestent la présence de l’Esprit, dans la mesure où elles font connaître l’« accord général ». « Au commencement était la relation » (M Buber). (Jürgen Moltmann. Dieu dans la création. Cerf, 1988). Pouvoir, dans l’espérance, nous inscrire dans la dynamique d’un nouveau monde en préparation, pour le chrétien, en Christ ressuscité, la venue d’un monde réconcilié où Dieu sera tout en  tous (Jürgen Moltmann. La théologie de l’espérance).

Non-violence : une démarche spirituelle et politique

Mandela et Gandhi, acteurs de libération et de réconciliation

Selon Eric et Sophie Vinson

518-zvi9UyL._SX319_BO1,204,203,200_ Vaincre une oppression à travers une action non-violente, est-ce possible ? Comment une telle lutte peut-elle l’emporter face à un grand pouvoir ? Lorsqu’on visite l’histoire du XXé siècle, on y rencontre de grands malheurs, mais aussi de grands mouvements de libération, qui ont remporté la victoire sans recourir à la violence. De grandes figures jalonnent ce parcours : Gandhi, Mandela, Martin Luther King (1). Sur un registre plus discret, d’autres mouvements ont œuvré pour la paix et la réconciliation à travers des rencontres bienveillantes. Ce fut le cas du Réarmement moral suscité par Frank Buchman, qui, après la seconde guerre mondiale a agi en faveur de la réconciliation franco-allemande et pour une transition pacifique vers l’indépendance dans certains pays d’Afrique (2). Aujourd’hui, l’aspiration à résoudre pacifiquement les conflits se poursuit. Ainsi se développe actuellement une approche de « Communication non- violente » (CNV), telle qu’elle a été conçue par un pionnier, Marshall Rosenberg (3). Cette approche peut s’appliquer dans diverses situations. Aujourd’hui, on prend conscience que « La paix, ça s’apprend », comme nous y invite un livre récent de Thomas d’Ansembourg (4).

Face à la violence, ce qui compte en premier, c’est un état d’esprit : un choix de paix, une volonté de bienveillance. Cette disposition est source de courage, de patience et de créativité. Elle transforme les relations. Gandhi et Mandela se rejoignent dans l’histoire par la manière dont ils ont remporté la victoire sur des forces d’oppression. Eric Vinson et Sophie Viguier-Vinson ont consacré un livre à cette dynamique de paix : « Mandela et Gandhi. La sagesse peut-elle changer le monde ? » (5). Effectivement, ces deux hommes, aujourd’hui célèbres, ne sont pas sans rapport. En effet, si l’engagement de Gandhi est chronologiquement antérieur à celui de Mandela, il y a entre eux une forte interconnexion à travers un champ commun : l’Afrique australe, un adversaire semblable : l’impérialisme colonial occidental, des modes d’action comparables : le primat de la non-violence avec une part d’inspiration chrétienne. Voici deux personnalités qui ont marqué le XXè siècle dans des séquences historiques différentes.

 

Itinéraires

Rappelons brièvement les itinéraires.

Gandhi demeure aujourd’hui encore une source d’inspiration. Car s’il s’inscrit dans un univers culturel spécifique, il anticipe également à travers une conscience de la non-violence et de l’écologie. Sa culture s’enracine dans un entre-deux entre l’Inde et l’Angleterre à la fin du XIXè siècle. Et lorsqu’il rejoint la communauté indienne de l’Afrique Australe, il y découvre la sujétion à laquelle cette communauté est soumise par le pouvoir local. A partir de 1906, à travers sa profession d’avocat, il s’engage dans des campagnes de « désobéissance civile » contre les discriminations. De retour en Inde à partir de 1915,  son action pour libérer le pays du pouvoir colonial va se dérouler pendant plusieurs décennies jusqu’aux années de l’après-guerre où l’indépendance l’emporte et où Gandhi est assassiné en 1948. Et pendant toutes ces années, Gandhi a mené la lutte en conjuguant plusieurs orientations : spirituelles, sociales, politiques et écologiques.

Né en 1918, Nelson Mandela grandit dans l’ambiance très libre d’une communauté rurale africaine. Lorsqu’il arrive en ville, il achève ses études d’avocat et commence à participer à la lutte contre l’apartheid menée par le Congrès national africain (ANC). Il prend une place grandissante dans ce combat et, en 1962, il est condamné à un emprisonnement de longue durée. Il va ainsi resté prisonnier pendant 27 ans, d’abord au pénitencier de Robben Island, puis bien plus tard, dans une condition plus libérale, jusqu’à sa libération en 1990. Dans sa négociation avec le pouvoir dominant, il parvient à imposer la fin de l’apartheid et à initier un processus politique non- violent à travers lequel, en 1994, il accède à la présidence par des élections démocratiques. Comme président, il va assurer la transition démocratique jusqu’en 1999. Les auteurs du livre écrivent à ce sujet : « C’est un immense et incomparable changement. Multiséculaire,  le régime fondé sur la discrimination raciale a donc pris fin, avec sa version la plus achevée : l’apartheid en place depuis 45 ans. Pas à pas, ce dernier va être remplacé par une démocratie représentative, égalitaire en droits. Le tout sans une guerre civile totale » (p 171) .

Ces notations très schématiques sur l’itinéraire de ces deux grandes personnalités, des géants de l’histoire, vont nous permettre d’aborder maintenant les caractéristiques de l’action non-violente et une initiative de réconciliation sans égale : la  Commission Vérité et Réconciliation organisée sous l’impulsion de l’archevêque Desmond Tutu. Au passage nous observerons les ressources spirituelles, morales et intellectuelles qui ont permis la victoire de cette action non-violente.

 

Une lutte non-violente

Dans la lutte menée contre la domination coloniale, Gandhi et Mandela ont mis en œuvre une action non-violente.

Gandhi a ouvert la voie. Pourquoi et comment Gandhi a-t-il choisi ce mode d’action ? Ce livre nous explique son cheminement. C’est tout d’abord une attitude d’inspiration spirituelle qui s’est développée dans son milieu familial et culturel. « C’est dans son cadre domestique que Gandhi est sensibilisé à la notion centrale dans le jaïnisme, d’ « ahima » qui revient  à « ne léser aucune vie », signifiant littéralement « non-nuisance » en sanskrit. Ce terme essentiel chez Gandhi, est le plus souvent rendu dans les langues occidentales par le terme de « non-violence ». Norme éthique et spirituelle, ce principe caractérise la voie mystique et ascétique, née du sous-continent indien… ». D’action en réaction, « la violence conduit à la souffrance de tous ». « La non-nuisance, et à fortiori l’altruisme aimant et compatissant permettent de rompre un cercle vicieux pour conduire à terme tous les êtres à la sagesse et au bonheur » (p 34). C’est dans cet état d’esprit : « un idéal de maitrise de soi bienveillante » qu’en 1888, Gandhi quitte sa patrie pour venir à Londres étudier le droit. Et, dans cette capitale-monde, il va poursuivre son cheminement spirituel dans la rencontre de différents courants religieux et philosophiques occidentaux, mais aussi orientaux. Ainsi raconte-t-il que le « Sermon sur la Montagne » lui alla droit au cœur. « Et moi, je vous dis de ne pas résister à celui qui vous maltraite… ». Ma jeune intelligence s’efforça d’unir dans un même enseignement la Gitâ, la Lumière de l’Asie et le Sermon sur la Montagne » ( p 47).  Et lorsque, avocat diplômé, il rejoint l’Afrique du Sud, en 1893, il va poursuivre ses lectures et trouver une inspiration chez des auteurs comme H.D. Thoreau, Ruskin et Tolstoï.

En Afrique du Sud, Gandhi subit quelques expériences humiliantes de discrimination. Cependant, la communauté indienne est prospère et ce n’est qu’au début du XXè siècle qu’elle se trouve menacée. En 1906, face à un projet de discrimination des asiatiques, Gandhi s’engage dans une action non-violente. Cette lutte va se poursuivre dans les années suivantes : marches de protestation, emprisonnements. Gandhi exprime cette désobéissance civile dans un terme indien : « satyagraha » : « idée de fermeté-vérité », de « force de la vérité ». Les auteurs notent la capacité de Gandhi de négocier en accordant une confiance qui a été parfois trahie . «  Un satyagrahi » n’a jamais peur de faire confiance à son adversaire… au nom de la confiance implicite dans la nature humaine qui fait partie de sa philosophie…Une logique comparable à celle de Mandela toujours soucieux de maintenir ou de rétablir un lien d’humanité, par delà les antagonismes politiques (p 98). De retour en Inde en 1915, Gandhi, accueilli en héro et baptisé Mahatma (la grande âme) s’engage sur plusieurs fronts : « Parallèlement aux actions non-violentes, il met en œuvre de  multiples leviers économiques, éducatifs, sanitaires, culturels, permettant aux personnes et communautés de véritablement rompre à long terme avec un système injuste » (p 103).

Le leadership de Gandhi dans les campagnes d’action non-violente menées par la communauté indiennes au début du XXè siècle en Afrique du Sud a exercé une grande influence à long terme et ce mode d’action a été repris par le Congrès National Africain et par Mandela après la seconde guerre mondiale dans la lutte contre l’apartheid institué en 1948.

Mandela a grandi en liberté dans un milieu rural inspiré par une spiritualité traditionnelle et par une foi chrétienne méthodiste. Puis il rejoint Johannesburg, la grande ville, en 1941 et ses études débouchent sur une profession d’avocat. Ses lectures sont variées et incluent des oeuvres marxistes. Son engagement dans la lutte menée par le Congrès National Africain (ANC) contre l’apartheid est de plus en plus marqué. Cette action s’exerce dans une pratique non violente telle qu’elle a été inaugurée par Gandhi dans ce pays et qu’elle a continué ensuite à inspirer l’organisation africaine. En 1952, une vaste mobilisation défiant le gouvernement emprunte ce mode d’action. Mandela expérimente pour la première fois la répression et l’incarcération.        « Il subit la brutalité des gardiens, mais goute aussi la camaraderie des codétenus. Alors que nous allions en prison, les voix des volontaires qui chantaient : « Nkosi sikelel iAfrika » (« Dieu bénisse l’Afrique ») faisaient vibrer les camions » (p 107). Mandela sort transformé de la campagne de 1952. « Elle m’avait libéré de tout sentiment de doute ou d’infériorité que je pouvais avoir… » (p 107).

Au début des années 60, dans un climat de grande tension, un débat s’ouvre où Mandela en vient à préconiser la création d’une branche militaire au sein de l’ANC. Il s’en explique par la suite en ces termes : « j’ai suivi la stratégie Gandhienne autant que j’ai pu, mais notre lutte arrive à un point où la force brutale de l’oppresseur ne pouvait plus être contrée par la seule résistance passive. Nous avons donc fondé une branche militaire. Mais, même alors, nous avons choisi le sabotage parce qu’il n’impliquait pas mort d’homme, et que cela ménageait le meilleur espoir pour les relations raciales à venir » (p 124). Mais très vite, il est arrêté à la fin de1962. Il est condamné à la prison à perpétuité. Il va rester en détention plus de 27 ans. Dès le début, il décide de résister et d’imposer le respect à ses surveillants. C’est une résistance non violente qui prend des formes multiples. Ses armes sont d’abord le droit. La fraternité, l’étude, l’autodiscipline s’inscrivent dans cette voie militante. Pour Mandela, cette détention est aussi une expérience intérieure. Et, « capitaine de son âme », Mandela va aussi le rester intellectuellement en lisant et en apprenant (p 131). Cependant, au fil des années, ses rapports avec l’administration pénitentiaire vont évoluer. Ce livre nous décrit l’influence d’une attitude non violente par rapport aux gardiens et l’évolution intérieure de Mandela. « La métamorphose du prisonnier Mandela a permis une humanisation contagieuse dont il a ensuite bénéficié. Il a lâché prise, s’est apaisé, a puisé au plus profond et s’est renforcé jusqu’à pouvoir s’ouvrir à  ses ennemis dont il partageait alors la vie. Et les regarder avec compassion, ce qui a déclenché en eux… un processus mimétique. Devenu plus attentif à son humanité, à son intériorité, en les cultivant, il a modifié ses qualités de présence et de relation, et, à long terme, cela a fait la différence comme si les autres cœurs environnants s’étaient mis peu à peu au diapason » (p 152).

Réconciliation, justice, réparation, pacification

 

La Commission Vérité et Réconciliation

A travers une lutte non violente, Gandhi et Mandela sont parvenus à obtenir la libération de peuples opprimés. Sous la direction de Mandela, l’Afrique du Sud a également évité les affres de la guerre civile.  Cependant, issu des souffrances du passé, un mal intérieur profond demeurait. « La politique d’apartheid a créé une blessure profonde dans mon pays et dans mon peuple. Il nous faudra des années et peut-être des générations pour guérir de ce mal terrible » écrit Mandela à la fin de ses mémoires ( p 177). Ici encore Mandela va jouer un rôle décisif : dépasser l’alternative tragique du maitre et de l’esclave théorisée par Hegel, selon le commentaire des auteurs du livre. C’est un humanisme spirituel. Barack Obama l’a souligné : Mandela « comprenait les liens qui unissent l’esprit humain… « l’ubuntu » incarne son plus grand don : celui d’avoir reconnu que nous sommes tous unis par des liens invisibles, que l’humanité repose sur un même fondement, que nous nous réalisons en donnant de nous-mêmes aux autres. Non seulement, il incarnait l’ubuntu, mais il avait aussi appris à des millions d’autres à découvrir cette vérité en eux. Il fallut un homme comme Mandela pour libérer non seulement le prisonnier, mais aussi le geôlier » ( p 178).

Dans ce contexte, une innovation va apparaître : la création de la Commission Vérité et Réconciliation (CVR) sous l’impulsion de l’archevêque anglican Desmond Tutu. C’est la mise en œuvre d’un processus de réconciliation et de guérison collective. Dans un contexte de médiation, puissamment porté par une dimension spirituelle et religieuse d’inspiration chrétienne, une expression concrète des victimes et des bourreaux va pouvoir advenir. « Les victimes sud-africaines pourront dire à haute voix les coups reçus, les peines vécues, et les bourreaux d’hier, le mal qu’ils ont fait, en tant qu’agents institutionnels du régime » (p 184). « La commission recueille les récits des forfaits subis entre 1960 et 1994 dans le cadre de l’apartheid et elle écoute leurs auteurs (perpetrators) sur la base du volontariat. De quoi établir la vérité des faits en permettant à ceux qui les ont perpétrés d’avouer publiquement pour les aider à se libérer de leur culpabilité » (p 185), cette confession pouvant déboucher sur une amnistie. Le processus va effectivement assainir le climat. « L’amnistie publique accordée d’un commun accord… et la « réconciliation » refondent l’Afrique du Sud d’après l’apartheid, constate le spécialiste du pays, PJ Salazar » (p 188).

Cette innovation spécifique est aussi un exemple pour l’humanité d’aujourd’hui. Dans un certain contexte, une forme de réparation, une réconciliation peut advenir dans un processus social de médiation. Les auteurs du livre ont une formule heureuse pour caractériser les fruits de ce processus : « C’est la refondation éthico-spirituelle d’une nation » (p 188). Ils nous aident également à en comprendre les ressorts.

La composante chrétienne, et plus généralement religieuse, de ce processus est évidente. Elle se manifeste notamment à travers le rôle majeur joué par Desmond Tutu, un pasteur-prêtre anglican, engagé de longue date, dans la lutte non violente contre l’apartheid et dans une vision spirituelle imprégnée d’œcuménisme et de dialogue interreligieux. Ainsi, au cours de l’histoire, si la religion a pu être un outil de domination suscitant le rejet, elle a été et elle est également une force de libération.

Un des fruits de ce processus est aussi l’éclosion d’une « justice réparative ». «  Cette forme de justice cherche à mobiliser tous et chacun, dans la quête de solutions pragmatiques permettant la réponse d’une vie commune apaisée… Elle résulte d’une combinaison de droit et de politique, de droit et d’anthropologie, de droit et de psychologie » explique le magistrat Garapon (p 191).

Ainsi, l’œuvre de la Commission Vérité et Réconciliation se situe à un confluent. Différents apports s’y croisent et s’y enrichissent mutuellement et des fruits diversifiés en résultent. En cette terre africaine, la sagesse locale de l’ubuntu, c’est la reconnaissance de l’interdépendance entre les hommes qui s’inscrit dans une transcendance. C’est une approche dans laquelle Mandela et Gandhi se rejoignent et que Desmond Tutu a pu exprimer en termes théologiques. C’est bien là aussi un apport à toute l’humanité.

Ainsi ce livre d’Eric et de Sophie Vinson se révèle une précieuse contribution. Il nous éclaire sur un aspect significatif de l’histoire du XXè siècle, un registre de lumière en regard des ravages engendrés par des idéologies totalitaires. Il nous montre le caractère réaliste d’une approche encore souvent méconnue : la non violence. Cette approche exigeante requiert une inspiration qui s’appuie sur des ressources spirituelles, religieuses, philosophiques. A travers une analyse historique fortement documentée, ce livre nous en fait part. Enfin cet ouvrage nous permet d’apprécier le rôle des personnalités ; la part des hommes dans l’histoire. Le leadership de Gandhi et de Mandela a permis à des peuples entiers d’accéder à une libération et d’échapper à des grands malheurs. En croisant les itinéraires de ces deux leaders, les auteurs nous permettent de mieux comprendre les ressorts de leur action. Et ils nous introduisent dans la dimension spirituelle de la politique. « Chacun à leur façon, Gandhi et Mandela manifestent une certaine manière de vivre et de faire de la politique. Ils s’imposent comme des figures singulières, en ce qu’ils connectent le débat démocratique avec une autre dimension de l’existence à la fois personnelle, universelle et transcendante ». ( p 249) (6). « D’autres figures historiques se sont inscrites dans cette démarche et forment une même famille, celle des démocrates spirituels, qui articulent démocratie et intériorité, intime et collectif, tradition et modernité. Ces hommes mobilisent le champ sémantique et pratique du spirituel »  (p 250). Voici  un livre qui appelle une large audience.

J H

 

(1)            Sur ce blog : « la vision mobilisatrice de Martin Luther King «  I have a dream » : http://vivreetesperer.com/?p=1493

(2)            La riche histoire du Réarmement moral et de son fondateur Frank Buchman est relatée sur la « free wikipedia ». C’est l’appel au changement personnel pour contribuer au changement du monde. En 2001, le mouvement prend un nouveau nom : « Initiatives et changement » : https://en.wikipedia.org/wiki/Moral_Re-Armament                 Acteur d’Initiatives et changement, Frédéric Chavanne œuvre pour la réconciliation des peuples, notamment dans la relation France-Maghreb. Sur ce blog : « Construire une société ou chacun se sentira reconnu et aura sa place » : http://vivreetesperer.com/?p=1240

(3)            Présentation de la Communication non violente par Marshall Rosenberg en trois vidéos : https://www.youtube.com/watch?v=f99Xvp3yFPg

(4)            « Une bonne nouvelle : la paix, ça s’apprend » : Présentation du livre de Thomas d’Ansembourg et de David Reybroucq : La paix, ça s’apprend. Guérir de la violence et du terrorisme.          http://vivreetesperer.com/?p=2596

(5)            Eric Vinson. Sophie Viguier-Vinson. Mandela et Gandhi. La sagesse peut-elle changer le monde ? Albin Michel, 2018       Voir aussi  une présentation sur le site de Témoins : http://www.temoins.com/mandela-gandhi-sagesse-changer-monde/

(6)            Ce rapprochement entre Mandela et Gandhi apparaît à bien des gens sensibilisés à leur engagement. Des vidéos sur You Tube en témoignent. En 2017, aux Pays-Bas, une exposition : « We have a dream » a réuni Martin Luther King, Mandela et Gandhi : https://www.youtube.com/watch?v=48AzHI9_wrk

 

Face à la violence, l’entraide, puissance de vie dans la nature et dans l’humanité

 L’entraide, l’autre loi de la Jungle,  par Pablo Servigne et Gauthier Chapelle

41qMkIivvEL._SX327_BO1,204,203,200_Comment nous représentons-nous le monde ? Comme un champ de bataille où les plus forts éliminent les plus faibles, ou bien, au contraire, comme un espace où l’entraide et la collaboration peuvent s’affirmer. Certes, la réalité est plus complexe. Elle est parcourue par des contradictions. Cependant, notre conception du monde a une influence directe sur notre manière d’y vivre et d’y agir. Si notre vision de monde et de la société est sombre et ne laisse pas de place à l’espoir, alors le pessimisme entrainera le repli sur soi et la démobilisation. Au contraire, si nous voyons dans ce monde une place pour le bien et le beau, alors nous pourrons chercher à l’accroitre et à participer à une œuvre d’amélioration et de transformation positive.

Ces visions du monde varient dans le temps et dans l’espace et on peut percevoir une relation entre ces manières d’envisager le monde et les conceptions philosophiques et religieuses. Aujourd’hui, des changements interviennent dans nos représentations au sujet de l’homme et de la nature. La parution du livre de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle : « L’entraide. L’autre loi de la jungle » (1) témoigne de cette évolution. En effet, les auteurs font apparaître une vision nouvelle à partir d’une littérature de recherche, récente, abondante, multiforme en réalisant ainsi « un état des lieux transdisciplinaires, de l’éthologie à l’anthropologie, en passant par l’économie, la psychologie et les neurosciences ». Et, à partir de cette synthèse, ils démontrent qu’à côté de la lutte pour la vie ou de la loi du plus fort,  il y a aussi « une autre loi aussi ou plus puissante qu’elle, la loi de la coopération et de l’entraide ». « De tout temps, les humains, les animaux, les plantes, les champignons et les micro organismes ont pratiqué l’entraide. Qui plus est, ceux qui survivent le mieux aux conditions difficiles ne sont pas forcément les plus forts, mais ceux qui s’entraident le plus ». Et les auteurs vont ainsi nous aider à « comprendre la nature coopérative de l’être humain dans le sillage de celle des autres organismes vivants ».

 

La nature, de la lutte pour la vie à l’entraide   

A partir de l’œuvre de Darwin, une interprétation s’est développée mettant l’accent sur la lutte pour la vie, la loi du plus fort, la loi de la jungle.  Dans certains milieux, cette interprétation s’est étendue à l’humanité en justifiant les pires excès. Mais aujourd’hui, cette interprétation est non seulement battue en brèche, elle est bousculée par un ensemble de recherche qui mettent en valeur l’importance de l’entraide dans l’univers du vivant. « A partir de Darwin, et durant presque tout le XXè siècle, les biologistes et les écologues ont cru que les forces principales qui structuraient les relations entre espèces au sein de ces systèmes étaient la compétition et la prédation. Les expériences ont été conçues pour mettre cela en évidence et, naturellement, c’est ce qu’on a fini par observer. L’histoire de l’observation des forces inverses (les relations mutuellement bénéfiques) a été bien plus laborieuse. Elle a véritablement explosé dans les années 1970. Aujourd’hui, les études se comptent par milliers » (p 33). Ainsi, la recherche aujourd’hui fait apparaître des modes d’entraide très variés dans tous les registres du monde animal et du monde végétal. « Entre semblables, entre lointains cousins, entre organismes qui n’ont rien à voir », nous disent les auteurs. Et, dans ce paysage multiforme, les espèces les plus anciennes ont également poursuivi leur évolution en association avec les autres êtres vivants. Ainsi les bactéries pratiquent l’entraide à tous les niveaux. Et elles s’associent aux plantes et aux animaux. « Depuis 3,8 milliards d’années, le vivant a développé mille et une manière de s’associer, de coopérer, d’être ensemble ou carrément de fusionner. Ces relations entre êtres identiques, semblables ou totalement différents peuvent prendre des formes multiples… On découvre avec émerveillement ce que nous nommons « symbiodiversité »…. Et la conclusion, « c’est que, chez les autres qu’humains,1) l’entraide existe 2) elle est partout 3) elle implique potentiellement tous les êtres vivants, y compris  l’espèce humaine » (p 49-50).

 

 

L’homme et la nature

Alors pourquoi des milieux influents ont-ils retenu dans leur étude de la nature principalement ce qui était rivalité, violence, prédation ? Cette attitude remonte au début de la modernité, à une époque où l’homme s’est hissé au dessus de la nature en projetant sur elle un caractère de sauvagerie. Mais cette tendance s’est accrue au XIXè siècle  où la parution du livre de Charles Darwin : « De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle » a donné lieu à des interprétations valorisant la lutte pour la vie et la loi du plus fort. Cependant, certains se sont opposés à ces représentations. Ainsi, un géographe russe, par ailleurs prince et anarchiste, Pierre Kropotkine, a publié en 1902 un livre : « L’entraide, facteur de l’évolution ». Il est aujourd’hui remis à l’honneur après des décennies où les théories compétitives  avaient le vent en poupe. Au milieu des années 1970, encore, une nouvelle discipline apparaît : la sociobiologie selon laquelle le socle de la vie serait la compétition entre les gènes et entre les individus. Cependant, au début des années 2000, le fondateur de la sociobiologie, E O Wilson revient sur son hypothèse initiale en privilégiant le milieu par rapport aux gènes. On assiste à « un effondrement du château de cartes théoriques de la sociobiologie des années 70 ». Mais, plus généralement, au début du XXIè siècle, il y a un changement majeur de tendance. « La période qui s’ouvre dans les années 2000, est caractérisée par une véritable escalade du nombre d’expériences sur les mécanismes d’entraide, en particulier grâce aux avancées en économie expérimentale, en sciences politiques, en climatologie ou encore en neurosciences ainsi qu’à l’explosion de la génétique moléculaire qui confirme  l’omniprésence et l’ancienneté des symbioses » (p 67).

 

L’évolution de l’entraide humaine

L’entraide humaine a été active aux différentes étapes de l’histoire humaine. Elle s’est généralisée à travers des normes sociales. Ce livre est introduit par un sociologue Alain Caillé qui se réfère à l’œuvre de l’anthropologue Marcel Mauss dans son célèbre « Essai sur le don ». « Au cœur du rapport social, on trouve non pas le marché, le contrat ou le donnant-donnant, mais la triple obligation de donner, recevoir et rendre. Ou si l’on préfère la loi de la réciprocité »  ( p 25). Autour de la « Revue du Mauss », un groupe de chercheurs s’inspire de cette analyse et réfute une croyance dominante : « l’axiomatique utilitariste de l’intérêt » : l’interprétation de la vie sociale en terme d’intérêts individuels en compétition. Cette croyance inspire le néolibéralisme actuel. Mais  comme la conception compétitive est aujourd’hui remise en cause en biologie, la même contestation apparaît dans les sciences sociales. Une nouvelle vision de l’homme émerge. A travers un ensemble de  recherches rapportant de nombreuses situations, les auteurs font ressortir l’omniprésence de l’entraide dans la vie sociale d’aujourd’hui. Ainsi s’égrainent plusieurs chapitres : « L’entraide spontanée. Les mécanismes de groupe. L’esprit de groupe. Au delà du groupe ». Ces chapitres ne démontrent pas seulement la puissance de l’entraide. Il décrivent et analysent avec précision les pratiques engagées et les processus en cours. Ainsi, on peut se reporter à ces chapitres pour analyser et améliorer ses propres pratiques.

 

Une prise de conscience

Pourquoi cette prise de conscience intervient-elle après une longue période où l’entraide a été méconnue ? Quels ont été les obstacles ? Et aujourd’hui à quoi tiennent les résistances ?

« Le principal obstacle à l’assimilation de ces travaux est la puissance de deux mythes fondamentaux de notre imaginaire collectif

1)   La croyance que la nature (dont la nature humaine) est fondamentalement compétitive et égoïste, et, par conséquent

2)   La croyance que nous devons nous extraire de celle-ci pour empêcher le retour de la barbarie.

Baignés dans cette mythologie depuis plus de 400 ans, nous sommes devenus des experts en compétition, considérant que ce mode constituait l’unique principe de vie (p 277).

En regard, les auteurs montrent, combien, dans une histoire longue, l’entraide s’est affirmée comme une caractéristique de l’humanité. « Ce qui fait de nous des êtres ultra-sociaux provient à la  fois de notre passé (animal) et aussi de notre longue histoire culturelle et de nos interactions sociales présentes » ( p 278). Aujourd’hui, en considérant l’environnement social, on peut mettre en évidence les facteurs propices à l’entraide chez les êtres humains.

 

Un livre innovant

Ce livre est la résultante d’un travail de longue haleine qui n’aurait pu advenir sans la motivation et l’enthousiasme de ses auteurs. « Nous avons démarré ce chantier il y a une douzaine d’années avec autant d’enthousiasme que de naïveté. Notre label « biologique » ne nous avait pas préparé à absorber les incroyables avancées des sciences humaines. Explorer tout cela a été une incroyable aventure » (p 28). Cet ouvrage ouvre des chemins nouveaux. Il participe à un nouvel état d’esprit qui s’ouvre à l’émerveillement et au respect des êtres vivants. « L’écriture de ce livre nous a fait ressentir notre participation intense à une vague qui  redéfinit en douceur ce que l’on est, et donc ce que l’on peut être… un sentiment fort d’appartenir à un ensemble plus grand, à une famille étendue…  Ce voyage a révélé notre interdépendance radicale avec l’ensemble de la toile du vivant et celle des interactions humaines. Pour nous, ce concept même d’individu a commencé à perdre son sens comme si aucun être vivant n’avait jamais existé, n’existe et n’existera seul. Notre liberté semble s’être construite à travers cette toile d’interactions, grâce à ces liens qui nous maintiennent debout depuis toujours » ( p 298).

 

Perspectives

Nous vivons dans un temps de crises (2). C’est une époque où on assiste à la fois à des décompositions et des recompositions.  Les menaces sont bien souvent apparentes. Elles retiennent donc notre attention au point parfois de nous entrainer dans une polarisation sur tout ce que l’on peut craindre. Et alors, nous risquons de nous égarer, car nous ne sommes plus à même d’apercevoir les changements positifs, les voies nouvelles qui sont en train d’apparaître et donc d’y participer. Ainsi, aujourd’hui, il y a bien des changements positifs dans les mentalités, encore à bas bruit, si bien qu’il faut y prêter attention.

Ce livre sur l’entraide s’inscrit dans un mouvement profond qui prend de l’ampleur depuis la fin du XXè siècle. Au cours des dernières années, par deux fois, le magazine Sciences humaines nous a informé sur l’évolution des esprits. En février 2011, c’est un dossier consacré au « retour de la solidarité : empathie, altruisme, entraide » (3). La coordinatrice du dossier, Martine Fournier, peut déjà anticiper par rapport au livre de Pablo Servigne et Gauthier-Chapelle. « Alors que la théorie de l’évolution était massivement ancrée dans un paradigme Darwinien « individualiste », centré sur la notion de compétition et de gène égoïste, depuis quelques années, un nouveau visage de la nature s’impose. La prise en compte des phénomènes de mutualisme, symbiose et coévolution entre systèmes tend à montrer que l’entraide et la coopération seraient des conditions favorable de survie et d’évolution des espèces vivantes, à toutes les étapes de la vie ». Et elle rejoint aussi le préfacier du livre, Alain Caillé, dans un rejet de l’idéologie de l’ « homo oecumenicus » à la recherche de son intérêt égoïste et des vertus de la société libérale et de la compétition.

En juin 2017, Sciences Humaines publie un nouveau dossier sur le même thème : « Empathie et bienveillance. Révolution ou effet de mode ? » (4). Le coordinateur, Jean Dortier, met en évidence un mouvement profond qui prend de l’ampleur. Ainsi l’usage du mot : empathie « grimpe en flèche dans les décennies 1990 et 2000 ».

Au cours des dernières années, plusieurs ouvrages ont également porté cette vision nouvelle. Entre autres, nous avons présenté le livre de Jérémie Rifkin : « Vers une civilisation de l’empathie » ( 2011) (5) et celui de Jacques Lecomte : « La bonté humaine. Altruisme, empathie, générosité » (2012) (6).

En 2017, le livre de Michel Serres : « Darwin, Bonaparte, le samaritain. Une philosophie de l’histoire » (7) vient nous interpeller, car il nous propose « un grand récit » qui récapitule les différentes étapes de notre évolution pour nous proposer une vision anticipatrice. En effet, après avoir décrit les affres d’un « âge dur » voué aux guerres et dominé par la mort, Michel Serres perçoit un tournant intervenu depuis la fin de la seconde guerre mondiale : l’apparition d’un « âge doux » convivial et inventif en lutte contre la mort. Cet « âge doux » se caractérise par l’importance donnée au soin et à la médecine, un mouvement pour assurer et développer la paix, l’expansion d’internet et la révolution numérique. C’est la montée d’un nouveau mode de relation entre les hommes. A l’occasion, face à des préjugés contraires, Michel Serres écrit : « Contre toute attente, les statistiques révèlent que les hommes pratiquent l’entraide plutôt que la concurrence ».

La prise de conscience actuelle du rôle majeur de l’entraide et de la collaboration est le fruit d’un ensemble de recherches, mais ces recherches elles-mêmes traduisent un changement de regard. Il y a un phénomène qui s’inscrit dans une trame historique et qui marque un changement de cap. Si on considère le passé, c’est un « âge dur » qui apparaît. Certains y ont vu une « guerre de la nature » et une lutte constante pour la vie. Pour ceux qui ne se résignent pas à voir l’histoire comme  une victoire définitive des puissants sur les plus faibles, comme un chemin de croix perpétuel, la prise de conscience des manifestations de l’entraide est un précieux apport. Il y a dans cette période des faits historiques qui interviennent comme des germes d’une autre vie. Ainsi, par exemple, les paroles de Jésus, comme la parabole du samaritain mise en exergue par Michel Serres marquent l’affirmation d’une autre vision du monde, d’une autre pratique de vie. A travers les méandres de sa mise en œuvre, « la leçon majeure du christianisme n’enseigne-t-elle pas l’incarnation, l’allégresse vive de la naissance, enfin la résurrection non pas comme une victoire contre les ennemis comme pendant le règne de la mort, mais contre la mort elle-même », écrit Michel Serres. Jürgen Moltmann, le théologien de l’espérance, envisage la résurrection non seulement comme une victoire contre la mort, mais comme le point de départ d’un processus de nouvelle création vers un monde en harmonie où Dieu sera tout en tous ». « Le christianisme est résolument tourné vers l’avenir et il invite au renouveau. La foi est chrétienne lorsqu’elle est la foi de Pâques. Avoir la foi, c’est vivre dans la présence du Christ ressuscité et tendre vers le futur royaume de Dieu » ( 8). Dans cette perspective, il est important de pouvoir constater que la constitution de la nature, envisagée dans les termes d’une première création, est déjà, pour une part, dans l’entraide et la collaboration.

La nature est aussi caractérisée par une interrelation entre tous ses éléments. C’est la constatation des auteurs en fin de parcours : « Ce voyage a révélé notre interdépendance radicale avec l’ensemble de la toile du vivant et celle des interactions humaines ». Et, en entrée de livre, figure une magnifique citation de Victor Hugo : « Rien n’est solitaire, tout est solidaire… Solidarité de tout avec tout et de chacun avec chaque chose. La solidarité des hommes est le corollaire invincible de la solidarité des univers. Le lien démocratique est de même nature que le rayon solaire ». Nous pouvons envisager cette solidarité dans la vision que nous propose Jürgen Moltmann dans son livre : « Dieu dans la création. Traité écologique de la création » (1988) (9) : « L’essence » de la création dans l’Esprit est, par conséquent, la « collaboration » et les structures manifestent la présence de l’Esprit, dans la mesure où elles font reconnaître l’ « accord général ». « Au commencement était la relation » (Martin Buber).

Et si la prise de conscience de la réalité et de la montée de l’entraide, de la collaboration, de l’empathie et de la bienveillance était une inspiration de l’Esprit et un signe dans un parcours traversé par des crises et des soubresauts. Cette mise en évidence de l’entraide n’entre-t-elle pas dans une vision nouvelle de l’humanité qui commence à se faire jour dans la grande crise à laquelle elle est confrontée ?

Ce livre sur l’entraide est un livre important. Voici un chantier que les deux auteurs, Pablo Servigne et Gauthier Chapelle ont commencé il y a une douzaine d’années et l’ont conduit avec persévérance pour réaliser la synthèse de multiples recherches dans des disciplines différentes. Ils confirment ainsi la puissance du courant de recherche qui assure la reconnaissance et la promotion de l’entraide. Cependant, à travers plusieurs chapitres, cet ouvrage peut également nous guider pour mieux comprendre et améliorer nos pratiques sociales. Voici un livre qui compte dans le mouvement des idées pour une nouvelle vision de la nature et de l’humanité.

J H

 

(1)            Pablo Servigne. Gauthier Chapelle. L’entraide. L’autre loi de la jungle. Les liens qui libèrent, 2017                                                                            Voir aussi une vidéo OBS : « La loi de la jungle, c’est aussi la loi de l’entraide » : https://www.youtube.com/watch?v=-gB5x4LshGo

(2)            Michel Serres. Temps des crises. Le Pommier, 2009 (Poche)           Voir aussi la vidéo : «  Le temps des crises » : https://www.youtube.com/watch?v=-gB5x4LshGo                   Une analyse des crises actuelles dans le livre de Frédéric Lenoir. Sur ce blog : http://vivreetesperer.com/?p=1048

(3)            « Quel regard sur la société et sur le monde ? Le retour de la solidarité : empathie, altruisme, entraide »  : http://vivreetesperer.com/?p=191

(4)            « Empathie et bienveillance. Révolution ou effet de mode » : http://vivreetesperer.com/?p=2639

(5)            « Vers une civilisation de l’empathie. A propos du livre de Jérémie Rifkin » : http://www.temoins.com/vers-une-civilisation-de-lempathie-a-propos-du-livre-de-jeremie-rifkinapports-questionnements-et-enjeux/

(6)            « La bonté humaine. La recherche et l’engagement de Jacques Lecomte » : http://vivreetesperer.com/?p=674

(7)            Michel Serres. Darwin, Bonaparte et le samaritain. Une philosophie de l’histoire. Le Pommier, 2016                   « Une philosophie de l’histoire » : http://vivreetesperer.com/?p=2479

(8)            Jürgen Moltmann. De commencements en recommencements. Une dynamique d’espérance. Empreinte. Temps présent, 2012 ( p 109-110)                  Voir aussi : « Une théologie pour notre temps. L’autobiographie de Jürgen Moltmann » : http://www.temoins.com/une-theologie-pour-notre-temps-lautobiographie-de-juergen-moltmann/

(9)            Jürgen Moltmann. Dieu dans la création. Traité écologique de la création. Cerf, 1988 ( p 25)

Sur le blog : L’Esprit qui donne la vie : « Dieu dans la création » : https://lire-moltmann.com/dieu-dans-la-creation/

Apprendre à s’aimer

Une expérience de la relation

Selon Camille Syren

 Apprendre à s’aimer. S’aimer soi-même. S’aimer toi et moi. S’aimer entre nous, ensemble.

Si on ne s’aime pas soi-même, comment peut-on recevoir le flux de l’amour et le répandre autour de soi ? C’est une étape majeure, mais elle ne va pas de soi. Parce qu’elle peut rencontrer des oppositions dans un héritage psychologique, et parce que, culturellement et religieusement, cette étape peut être sous-estimée, voire déniée.

Comment apprendre à s’aimer ? Au fond de notre cœur, nous savons bien que l’amour partagé est la source qui porte la vie et qui fonde la communauté humaine. Alors, quels chemins pouvons nous emprunter ? Quel bonheur lorsque, à ce sujet, nous pouvons entendre  une parole authentique fondée sur une expérience personnelle ! Et justement, c’est ce que nous apprécions dans l’intervention de Camille Syren, en octobre 2017, à TED X La Rochelle (1). Comment fait-on pour s’aimer soi-même, toi et moi et tous ensemble ? C’est une question qui a été et qui est au cœur de Camille. Il y a, dans ses paroles, non seulement une expérience murie et une réflexion construite, mais aussi un engagement affectif. Et, dans cette expression d’un amour vécu, il y a un courant qui passe. Accompagnons l’écoute de cette vidéo par des notes qui vont nous permettre de méditer doublement à partir de cette contribution.

 

 

Un chemin

« S’aimer (m’aimer), S’aimer (toi et moi). S’aimer (les uns les autres), c’est pareil. Et je crois que dans la vie, c’est pareil ». C’est tout un chemin. Pour Camille Syren, « Cela fait 43 ans de recherche appliquée. Le voyage certainement le plus intéressant et le plus utile que j’ai jamais fait. Ce qui m’amène à vous dire aujourd’hui que le bien le plus utile et le plus précieux que j’ai, c’est justement mon aptitude à aimer. Et la bonne nouvelle, c’est que cette aptitude s’apprend. Il n’y a pas ceux qui naissent avec et ceux qui naissent sans… Apprendre à tisser des relations de qualité, c’est de l’or en barre. On n’y croit pas assez. C’est puissant. Si il y avait une seule chose à cultiver, c’est bien celle-ci ».

Dans la vie de Camille, il y a eu un déclic et puis, tout un processus s’est mis en marche. « Quand j’avais 14 ans, j’ai reçu de son auteur, un autocollant : « Déclaration des droits à l’amour ». Quand j’ai lu cela, je me suis dit : « Ouah, je rêve ! Si un jour, j’arrive à faire cela ! ». Et du coup, je me suis dit : Si quelqu’un l’a écrit, donc c’est possible. Et je décide d’y croire. Je me suis dit aussi : je décide d’y avoir droit. Même moi, qui avait été abimée, pour bien savoir aimer ou me laisser aimer. Et puis, troisième chose que je me suis dit : je veux savoir comment on fait. Et, depuis, je n’ai jamais arrêté de chercher… ».

 

« La cabane à gratter » : une association de quartier

 Camille nous donne un premier exemple de l’esprit qui l’anime : sa participation à une association de quartier.

« La cabane à gratter », c’est une petite association dans mon quartier que j’ai rencontré pour la première fois, il y a quelques années. Installée sur le trottoir, une petite cahute en bois de toutes les couleurs. Quand j’ai fait connaissance, elle était tenue par Gervais, un grand « black » avec un cœur d’or, qui savait très bien s’y prendre pour faire de la place à chacun, qui qu’il soit, d’où qu’il vienne. Cette rencontre a accroché mon cœur. Moi qui ai toujours eu à cœur de mettre de la diversité dans ma vie, déjà pour mourir moins bête, car la réalité est toujours complexe. Alors, moi aussi, j’ai commencé à fréquenter la cabane comme ces gens isolés du quartier, comme les personnes déracinées, en transition, loin de chez elle, comme il peut y en avoir dans un quartier de la gare.

Ce que j’ai aimé dans « la cabane à gratter », ce sont deux choses. Une petite phrase d’une habituée de la cabane : « Quand on ne gratte pas, on ne peut pas savoir ». Et bien, je trouve que c’est vrai pour tout. Ne jamais se contenter des apparences. En ce qui me concerne, en ce qui te concerne, en ce qui nous concerne. Toujours gratter un peu derrière. On y trouve des pépites… A la fin d’une fête de Noël, une des plus belles fêtes de Noël que j’ai passé, je rentre chez moi à la maison avec mes enfants qui vont à l’école, qui sont au chaud… Depuis ma place à moi, il n’est pas si simple d’être à parité, de passer une fête de Noël avec quelqu’un qui a une histoire à coucher dehors, pour de vrai, avec quelqu’un qui n’a plus rien, avec quelqu’un qui n’a personne autour de lui pour l’aimer… Cette capacité d’être profondément connecté d’humain à humain, quelque soient les statuts, être ensemble, c’est un plaisir profond. Des moments comme cela, il devrait y en avoir plus souvent ».

 

Apprendre à vivre la rencontre

 Cependant, si on peut être prédisposé à cette expérience de la rencontre, on a besoin aussi de s’y familiariser, de développer en nous cette aptitude, car « cette aptitude là, elle se cultive ». Camille nous fait part de son apprentissage. Comment a-t-elle appris à s’aimer, à se rencontrer, à rencontrer l’autre ?

« Je parle de traversée. Il ne suffit pas d’avoir des bottes de sept lieues. Il y a quelques passages obligés. Et la première rencontre à faire, c’est soi. Cela tombe bien, car pour se rencontrer, on a la matière première la plus infinie qui existe, renouvelable, gratuite, hyperperformante, disponible tout le temps et chez tout le monde. Tout est là et tout est juste. C’est ma sensibilité. C’est votre sensibilité. Réapprendre à sentir. Apprendre quelque chose que je sens. Comprendre quelque chose que je sens et agir.

Mais il y a deux idées reçues qui me révoltent.

La première, c’est qu’il y aurait des émotions négatives. Or, toutes les émotions sont importantes. Cela rappelle le petit jeu pour guider une recherche : « Tu brûles. Tu refroidis ». Si on ne disais que « tu brûles » à celui qui cherche, il pourrait chercher  longtemps ! De même, dans la vie, on a besoin  des autres indications : traces de peur, de colère, de tristesse. Toutes ces indications sont juste celles dont on a besoin pour aller vers la satisfaction suffisante de nos besoins. Et là est le plaisir. On appelle cela le plaisir chez les humains. Pas d’émotions négatives. Elles sont toutes bonnes à prendre. Et quand cela prend le tour d’une émotion destructrice, voire violente, que ce soit pour soi-même ou pour les autres, ce n’est pas une émotion, c’est un mécanisme de défense. Ce n’est pas la même chose. Et en général, cela nous vient de loin et même de très loin. Et les mécanismes de défense, on en a tous. C’est un court-circuit. Et cette zone d’ombre vulnérable, nous devons être capable de la respecter, de la regarder avec tendresse, car il n’y a que comme cela qu’elle nous délivrera l’information dont on a besoin pour pouvoir faire différemment.

Deuxième idée reçue : Cela ne peut pas changer. Entendre cela me désespère. Quand j’entendais dire, à 14 ans, on ne peut pas changer, quelle bonne excuse pour ne pas bouger les lignes. Et les siennes d’abord ! »

Toi et moi

Apprendre à s’aimer, c’est un processus. C’est s’aimer soi, mais c’est aussi s’aimer, toi et moi.

« Une seconde rencontre à faire : toi et moi. Que ce soit mon conjoint, mon voisin, mon boss, ma boulangère… Or, parfois, la diversité nous agace. Je ne sais pas si vous avez déjà rempli le coffre d’une voiture avec votre compagne, votre compagnon… On n’a pas la même façon ! Cette deuxième rencontre, c’est dépasser le « ou toi, ou moi » pour penser : « tout moi et tout toi ». Cela m’émerveille, car je vois que cela marche. Quand je suis « tout moi » et que je ne lâche pas ce moi, cela me laisse assez tranquille pour permettre à l’autre d’être « tout toi ». Il y a quelque chose qui arrive que jamais je n’aurais inventé tout seul et qu’il (elle) n’aurait jamais inventé tout seul. C’est encore mieux qu’on aurait pu l’imaginer. Bienvenue dans la vraie vie, mais en mieux. C’est la réalité augmentée.

Assumer la diversité. Mais se rencontrer comme cela, c’est du courage. La première chose dont vous devez vous équiper, c’est la sensibilité. Et puis, pour moi, j’aime quand cela marche et j’aime les gens. Et quand je décide d’aimer quelqu’un, et bien, je décide de ne pas lâcher si facilement. Et, du coup, je m’occupe du « entre » en mettant de l’énergie dans le courage d’aller au contact et dire le bien. Quand vous voyez quelque chose de bon et que vous ne le dites pas, un compliment que vous retenez, il manque à l’univers. C’est quelque chose de perdu pour l’univers.

Et puis, bien sûr, il y a toujours des choses qui restent en touche, des tensions dont on ne s’est pas occupé parce que : pas de temps, parce que : pas si important, parce que : autre chose à faire. Et bien, quand cela reste en travers, c’est qu’il y a quelque chose à faire. Sinon, cela pourrait bien se mettre en travers de ma santé, en travers de notre relation, mettre à distance »

 

Se rencontrer entre nous, ensemble

 Cette dynamique interpersonnelle débouche sur un mouvement de convivialité,  de vie commune, un vrai savoir-faire pour le vivre ensemble

« Se rencontrer, c’est se rencontrer soi-même, se rencontrer toi et moi, se rencontrer entre nous. Quand on sait faire cela de mieux en mieux, cela se pratique, cela se décide, cela se tisse. Se rencontrer entre nous, c’est plus complexe encore, car il y a un lien entre plusieurs personnes, toutes celles qui participent au collectif. Il va falloir s’occuper de chaque personne et s’occuper du « entre ». Si on sait bien faire cela, le résultat dépasse nos espérances.

Pourquoi cela se complique au moment où on devient un collectif ? Parce qu’on vit là avec une question. On vient au monde avec une question. Quelle est ma place ? Trouver ma place dans ma famille même si elle est toute petite, trouver ma place dans mon collectif d’amis, dans mon job, dans mon entreprise, dans mon association… Et dès que j’ai peur pour ma place, dès que je ne suis pas sûr d’en avoir une, les choses se crispent. Quand chacun dans un groupe ose prendre sa place, s’occupe du « entre » pour que chacun ait la permission réelle de prendre sa place, alors il y a un espace, un « truc magique » qui se passe, qui est : « il y a de la place pour tout le monde ».

         A partir de cette intelligence là, à la fois émotionnelle, relationnelle, mais aussi une forme de saut dans le vide, ne pas avoir de plan préétabli au départ, quand on mise sur ce qu’on a, sur ce chacun aime, ses limites, ses handicaps, ses « pas possible », la complémentarité fera forcément quelque chose de bien. C’est un sacré lâcher prise par rapport à notre envie de contrôler, de savoir à l’avance. Et cette attitude est valable aussi bien quand je pilote la campagne à gratter que quand j’élabore ma stratégie d’entreprise : faire de la place à chacun et, pour le reste, laisser faire l’univers. Et bien, ces choses là, jamais l’intelligence artificielle ne pourra le faire à notre place.

Savoir s’aimer, cela s’apprend, c’est notre bien le plus précieux, alors cultivons-le ! ».

 

Un message émouvant, éclairant, mobilisateur

 En rapportant les propos de Camille Syren dans les termes familiers où elle nous communique son expérience personnelle, nous accompagnons ici sa parole par un écrit pour nous permettre de mieux en apprécier la portée. Apprendre à s’aimer dans tous les registres de la rencontre : s’aimer soi-même, s’aimer toi et moi, s’aimer entre nous ensemble, pour Camille, cette visée se réalise à travers un engagement personnel qui allie émotion, observation et réflexion. C’est une dynamique qui se répand, car si on apprend à s’aimer, l’affection reçue peut y contribuer.

Nous sentons bien qu’il y a dans l’expérience de l’amour une dimension qui nous dépasse et que nous pouvons évoquer en des termes différents, par exemple, cet « univers » que Camille Syren nous invite à « laisser faire » ou bien nous le présente comme « nous appelant à exprimer tout ce qui est bon ». Pour nous, nous nous reconnaissons dans la vision du monde du théologien Jürgen Moltmann lorsqu’il nous parle de « l’Esprit qui donne la Vie » : « L’essence de la création dans l’Esprit est « la collaboration » et les structures manifestent la présence de l’Esprit dans la mesure où elles font connaître « l’accord général ». « Au commencement était la relation » (Martin Buber) (2). L’amour est au coeur du message de Jésus.

Cette intervention nous instruit sur bien des obstacles dont nous n’avons pas toujours conscience. Sans se référer directement à des savoirs, comme des connaissances psychologiques ou l’approche de la communication non violente, Camille nous éclaire par une réflexion à partir de son expérience personnelle, une réflexion que nous recevons d’emblée. Il y a dans ce témoignage l’expression d’une émotion qui éveille la nôtre et nous met en mouvement. En suivant le chemin de l’amour vécu : s’aimer, toi et moi,  s’aimer entre nous, nous entrons dans une dynamique. C’est un souffle de vie.

J H

 

(1)            Comment on fait pour s’aimer ? Camille Syren TED x La Rochelle https://www.youtube.com/watch?v=i6ZmfE15LhY

(2)             Dans ce blog, nous faisons souvent appel à l’éclairage de Jürgen Moltmann. Citation p 25 (Dieu dans l’Univers, Cerf, 1988). Jürgen Moltmann. L’Esprit qui donne la vie. Cerf, 1999

 

Sur ce blog, voir aussi :

Lytta Basset. Oser la bienveillance : http://vivreetesperer.com/?p=1842

La raison pour laquelle le seul futur qui mérite d’être conçu inclut tout le monde (Pape François TED) : http://vivreetesperer.com/?p=2634

Une belle vie se construit avec de belles relations

http://vivreetesperer.com/?p=2491

On ne dit jamais assez aux gens qu’on aime qu’on les aime

http://vivreetesperer.com/?p=2224

Devenir plus humain. Une culture de l’amour, de l’accueil de l’autre, d’acceptation de la différence (Jean Vanier) : http://vivreetesperer.com/?p=2105

Se sentir aimé pour s’accepter (Luc-Olivier Bosset) : http://vivreetesperer.com/?p=2100

Des petits riens de grande portée. La bienveillance au quotidien (Odile Hassenforder) : http://vivreetesperer.com/?p=1849

Le visage de l’autre

 Dans ses activités professionnelles, engagée au fil des années pour la promotion d’une bibliothèque pour enfants innovante (1), Geneviève Patte a vécu et vit constamment dans la relation et la rencontre. Nous avons recueilli auprès d’elle des propos sur la manière dont elle vit également la relation dans son environnement quotidien

J H

 

Tous les jours, lorsque je suis dans le métro, je pense aux gens qui m’entourent. Certains ont peut-être appris qu’ils avaient une maladie grave.  D’autres, au contraire, sont tout heureux d’être ensemble. Mais, selon des sondages, il y a aussi toutes ces personnes, parmi les plus modestes, qui n’ont pas l’occasion d’échanger avec d’autres personnes. Face à l’isolement, il y a des rencontres qui se font tout naturellement si on ose sortir de soi même.

Je me rappelle cet ouvrier marocain assis près de moi dans le métro avec qui je suis amené à parler et qui me dit combien il est heureux d’être en France, mais qui ne cache pas sa souffrance de la solitude. Il préfère la semaine où il travaille sur le chantier au week-end où il se sent très seul. Et nous parlons ensemble de la beauté de son pays, le Maroc. Je lui ai dit que j’étais invité à un mariage au Maroc et il m’a dit combien les mariages au Maroc sont beaux. Effectivement, dans ces pays-là, ils savent faire la fête.

Dans le métro où je passe en général un moment à lire, je regarde aussi la lecture de ceux qui me côtoient et je leur demande s’ils me recommanderaient les livres qu’ils sont en train de lire et ainsi s’engage toute une conversation sur leur expérience de lecture.  C’est ainsi que j’ai beaucoup parlé, avec une voisine qui était assise dans le métro, d’un livre de Véronique Olmi : Bakhita, une femme qui fut esclave en Afrique

Je pense aussi à cet homme qui m’a aidé à porter mes bagages à Roissy. C’était un Malien. il se trouve que j’ai travaillé avec le Mali. Il me demande pourquoi je voyage vers l’Amérique Latine et je lui répond que c’est pour une forme de travail avec les enfants autour de la lecture. Il me raconte toutes les difficultés qu’il a eues à l’école en France. Sa famille était trop nombreuse, trop d’enfants et personne pour s’occuper de lui. Il a été obligé de repasser trois fois le cours préparatoire sans succès. Il  a été mis dans un centre d’apprentissage et il a décidé de s’en échapper pour aller au Québec. Et là, il découvre la poésie qui change sa vie. Il est devenu un lecteur passionné, fréquente les bibliothèques et souhaite devenir instituteur.

Dans un voyage à New York en avion, j’engage une conversation avec mon voisin qui fait une recherche sur Pascal et Port-Royal. Il me demande de l’aider à trouver une bibliothèque spécialisée sur cette question à Paris. Depuis quinze ans maintenant, nous sommes devenus d’excellents amis.

Je pense aussi à certains commerçants dans mon quartier. Là où je vais m’approvisionner en vin, je parle beaucoup à la femme qui dirige cette petite boutique appelée Nicolas. Je la trouve tellement ouverte que je lui donne le livre que je viens d’écrire : « Mais qu’est ce qui les fait lire comme ça ? ». Elle est enthousiaste et le fait connaître autour d’elle. Tout récemment, se trouve dans la même boutique un homme auquel elle me présente. Il me parle d’un film d’animation qui l’a enthousiasmé : « Persépolis ». Il se propose tout de suite de me prêter ce DVD, et, quelques jours après, la vendeuse du magasin me remet ce DVD pour que nous en parlions ensemble.

Je pense toujours aux enquêtes qui ont eu lieu sur l’isolement social. Pour moi, j’ai toujours extrêmement de plaisir à entrer en relation avec les gens qui se trouvent sur mon chemin, car je vois la richesse de leur personnalité. J’aime cette relation avec l’autre qui toujours m’enrichit.

Propos de Geneviève Patte

 

(1)            Présentation du dernier livre de Geneviève : « Mais qu’est ce qui les fait lire comme ça ? » : « De rencontre en rencontre. L’histoire de la femme qui a fait lire des millions d’enfants » : http://vivreetesperer.com/?p=2234

Agir et espérer. Espérer et agir

L’espérance comme motivation et accompagnement de l’action.

Nos activités, nos engagements dépendent de notre motivation. Et notre motivation elle-même requiert la capacité de regarder en avant, un horizon de vie, une dynamique d’espérance. Quel rapport entre espérance et action ? Cette question concerne tous les registres de notre existence. Jürgen Moltmann apporte une réponse théologique à cette question dans l’introduction à son dernier ouvrage qui porte sur l’éthique de l’espérance (Ethics of hope ») (1)

 

Qu’est-ce que nous pouvons espérer ? Que pouvons-nous faire ? Un espace pour l’action.

L’espérance, nous dit Moltmann, suscite notre motivation. Peut-on agir si nous avons l’impression de nous heurter à un mur ? A un certain point, le volontarisme trouve sa limite. Dans l’histoire, on a vu des groupes se déliter parce qu’ils avaient perdu une vision de l’avenir. Pour agir, nous avons besoin de croire que notre action peut s’exercer avec profit. « Nous devenons actif pour autant que nous espérions », écrit Moltmann. « Nous espérons pour autant que nous puissions entrevoir des possibilités futures. Nous entreprenons ce que nous pensons être possible ».

Ce regard inspire nos comportements sur différents registres, dans la vie quotidienne, mais aussi dans la vie en société. « Si, par exemple, nous espérons que le monde va continuer comme maintenant, nous garderons les choses telles qu’elles sont. Si, par contre, nous espérons en un avenir alternatif, alors nous essaierons dès maintenant de changer les choses autant que faire se peut ».

 

Que dois-je craindre ? Qu’est-ce que je peux faire ? L’action : une nécessité.

 « Nous pensons à l’avenir, non seulement en fonction d’un monde meilleur, mais aussi, et peut-être plus encore, en fonction de nos anxiétés et de nos peurs ». Il est important et nécessaire de percevoir les dangers. Nos peurs interviennent alors comme une alerte.

La peur affecte également nos comportements. L’anxiété attire notre attention sur les menaces. Nous faisons face au danger avec d’autant plus d’énergie que nous percevons l’efficacité de notre action. « Une éthique de la crainte nous rend conscient des crises. Une éthique de l’espérance perçoit les chances dans les crises ».

 

Espérance chrétienne.  D’un monde ancien à un monde nouveau.

Dans les textes apocalyptiques juifs et chrétiens, la fin des temps est évoquée dans des scénarios catastrophiques, « mais, en même temps, la délivrance à travers un nouveau commencement divin est proclamé avec d’autant plus de vigueur ». Ainsi, « rien de moins que l’Esprit de Dieu sera répandu pour que tout ce qui est mortel puisse vivre ». (Joël 2. 28-32. Actes 2 16-21). Porté par l’Esprit divin, la nouvelle création de toutes choses commence lorsque le monde ancien s’efface . Motmann cite le poète Friedrich Hölderlin : « Là où est le danger, la délivrance croit aussi ». « L’éthique chrétienne de l’espérance apparaît dans la mémoire de la résurrection du Christ crucifié et attend donc l’aube du nouveau monde suscité par Dieu dans l’effacement de l’ancien ». C’est une forme de métamorphose. La transformation est déjà en cours. « L’espérance chrétienne est fondée sur la résurrection du Christ et s’ouvre à une vie à la lumière du nouveau monde suscité par Dieu. L’éthique chrétienne anticipe,  dans les potentialités de l’histoire, la venue (« coming » universelle de Dieu ».

 

Prier et observer.

Si l’on espère, la prière s’inscrit dans une attente et, en conséquence, elle s’accompagne d’une observation de ce qui se passe et va se passer : prier et observer. « En observant, nous ouvrons nos yeux et reconnaissons le Christ caché qui nous attend dans les pauvres et les malades (Matthieu 25. 37)… L’attention à l’éveil messianique se manifeste à travers les signes des temps dans lesquels le futur de Dieu est annoncé de telle façon que l’action chrétienne inspirée par l’espérance, devienne anticipation du royaume qui vient, dans lequel justice et paix s’embrassent mutuellement ».

 

Attendre et se hâter.

« Dans l’espérance de l’avenir divin, tous les théologiens de Coménius à Blumhardt ont mis l’accent sur ces deux attitudes : attendre et se hâter ». Attendre ne veut pas dire adopter une attitude passive, mais au contraire regarder en avant : « La nuit est avancée. Le jour est proche » (Romains 15.12). Attendre, c’est aussi s’attendre. « La venue de Dieu, Dieu qui vient, engendre une puissance de transformation dans le présent ». « Dans la tension de l’attente, nous nous préparons à l’avenir divin et cet avenir gagne en force dans notre présent ».

Et aussi, nous ne nous résignons pas à l’injustice et à la violence. Les gens qui attendent la justice de Dieu ne peuvent plus supporter la réalité actuelle comme un fait obligé « parce qu’ils savent qu’un monde meilleur est possible et que des changements sont aujourd’hui nécessaires ».

L’attente s’exerce dans une foi fidèle : « L’espérance ne donne pas seulement des ailes à la foi.  Elle donne aussi à cette foi le pouvoir de tenir ferme et de persévérer jusqu’au bout ».

Il y a aussi un double mouvement : attendre et se hâter. « Se hâter dans le temps signifie traverser la frontière entre la réalité présente et la sphère de ce qui est possible dans l’avenir ». En traversant cette frontière, nous anticipons l’avenir que nous espérons. « Ne pas prendre les choses comme elles sont, mais les voir comme elles peuvent être dans l’avenir  et amener dans le présent cette potentialité, ce pouvoir être, c’est nous ouvrir à l’avenir ». Le présent apparaît comme une transition entre ce qui a été et ce qui sera.

« Regarder en avant, percevoir les possibilités et anticiper ce que sera demain, tels sont les concepts fondamentaux d’une éthique de l’espérance. Aujourd’hui, attendre et se hâter dans la perspective du futur signifient résister et anticiper ».

Jean Hassenforder

 

(1)            Moltmann (Jürgen). Ethics of Hope. Fortress Press, 2012. Ce livre a été traduit par Margaret Kohl à partir de la première édition publiée en allemand en 2010 : Ethik der Hoffnung. Dans cet ouvrage, Jürgen Moltmann fait le point sur sa pensée après plusieurs décennies de réflexion théologique. Ce texte est écrit à partir de l’introduction à laquelle les citations sont empruntées (p 3-8).

 

 

Sur ce blog , d’autres articles sur la pensée de Jürgen Moltmann :

« Le Dieu vivant et la plénitude de vie » : http://vivreetesperer.com/?p=2697

http://vivreetesperer.com/?p=2413

« Dieu vivant, Dieu présent, Dieu avec nous dans un monde où tout se tient » http://vivreetesperer.com/?p=2267

« L’avenir inachevé de Dieu. Pourquoi c’est important pour nous !  » : http://vivreetesperer.com/?p=1884

Quand l’arrivée d’un oiseau annonce une vie nouvelle pour les terrils

 Changer de regard pour redonner de l’avenir.

Il y eu des années d’activité, de vie intense, et puis, tout s’est effondré. C’est le marasme. Ce peut être une situation individuelle ou collective. Et bien souvent, les deux à la fois. C’est l’impasse. On se résigne. On s’installe ou bien tout continue à se dégrader. Où aller ? Comment rebondir ?

Mais pour aller de l’avant, on a besoin de changer de regard. C’est une nouvelle manière de voir. C’est pouvoir apercevoir les signes d’un renouveau, des pistes qui apparaissent et jalonnent les nouvelles orientations. Jean-François Caron nous raconte l’histoire du renouveau du pays minier dans le Pas de Calais. Il en est un des principaux acteurs. Cette histoire est émouvante parce qu’elle nous parle d’un peuple courageux qui, à l’arrêt des houillères, avait perdu sa raison de vivre. Cette histoire est exemplaire parce qu’elle nous montre qu’un nouvel espoir peut grandir et un nouvel horizon apparaître. Ici, la mutation écologique est le moteur de la grande mutation à laquelle nous assistons. Dans cette intervention à TED x Vaugirard Road (1), Jean-François Caron nous raconte cette histoire.

 

 

Un pays en souffrance

« Je viens d’un pays où il n’y avait plus de futur  et j’ai passé 25 années de ma vie à construire un cheminement de reconversion. Ce pays, ce petit pays, ça s’appelle le pays minier dans le Pas de Calais ». Ce pays a beaucoup souffert dans le travail des mines. « Dans ma commune, le sol a baissé de quinze mètres à cause des affaissements miniers. Les réseaux d’eau sont fracturés. Et les hommes mourraient à quarante ans à cause de la silicose. C’était normal de donner sa vie pour ses enfants. C’était la règle. Un de mes grands oncles est mort à 34 ans de la silicose, cette maladie qui ronge les poumons. Voilà. C’était assez pénible… ».

 

L’oiseau de l’espérance. Un « traquet motteux » s’installe sur un terril.

Et voici que Jean-François Caron nous parle des oiseaux. C’est une image de vie. Et c’est aussi un objet d’attention pour les écologistes. « Les oiseaux étaient partis. Je vous parle des oiseaux parce qu’un oiseau est revenu et qu’il a tout changé… Figurez-vous que, chez nous, à l’arrière, il y a quelques montagnes noires ; on appelait cela les terrils. Les terrils, c’est ce qui a été extrait du fond jusqu’à moins mille mètres dans notre commune. C’est du schiste, de la pierre, de la poutrelle. On appelle cela des crassiers, des tas de déchets. Et puis, parce que je suis ornithologue, un jour j’observe un « traquet motteux » avec un petit croupion blanc, admirable, étincelant. C’est un oiseau qui vit en montagne. Il a besoin de pierres pour nicher sous la pelouse alpine. Il vit dans les Alpes et en Scandinavie. Cet oiseau, qui remontait en migration prénuptiale, a trouvé dans les terrils un milieu qui lui convenait. Et mon terril  hébergeait un oiseau rare. Cela a complètement changé mon regard sur les terrils que je voyais là depuis que j’allais à l’école et qui faisait partie du paysage ».

 

Un regard nouveau sur les terrils.

« J’ai donc commencé à changer de lunettes sur ce terril qui hébergeait un oiseau rare. A ce sujet, j’ai rencontré des gens qui sont devenus mes amis. J’ai rencontré, par exemple, des urbanistes qui disaient que, dans ce pays plat du Nord, les terrils, ce sont nos points de repère, ce sont nos beffrois. Ils structurent le territoire. J’ai rencontré des artistes qui sont devenus mes amis. Ils me disaient : regarde ces triangles merveilleux qui montent au ciel, tout noirs, tout purs. Il fallait y penser. Mais c’est vrai que c’était beau. J’ai rencontré des mineurs, bien sûr. Ils disaient : « Les terrils, c’est passé dans nos mains. C’est plein de sueur. C’est plein de notre sang. C’est nous, les terrils ». Et donc, avec ces pionniers, nous avons changé de lunettes. Nous avons décidé de nous organiser. Nous avons créé une association qui s’appelle : « la chaine des terrils ». Parce qu’on en avait marre qu’en plus de nous imposer le chômage, on nous dise que ces terrils n’étaient pas beau et parce qu’à l’époque, tout me monde disait : « il faut raser tout ça ». C’était terrible, cette volonté de négation. Alors que 29 nationalités étaient venues travailler chez nous, qu’on avait un système de valeurs extraordinaire, que la vie dans les cités minières était mille fois plus joyeuse et agréable.

Le bassin minier recélait plein de systèmes de valeurs et donc, on s’est organisé et quand on a remonté la dernière gaillette (morceau de charbon) à la fosse de Oignies, France III a organisé un débat avec le grand patron de l’empire des Houillères, un monsieur qui avait des tas de diplômes, qui faisait son job pour faire gagner des sous à sa boite. Et, pour lui, les terrils, c’était des tas de matériaux. Ça se vendait. Et moi, j’étais en face parce que j’étais un peu le représentant du monde qui va venir. On ne savait pas quoi, mais on avait créé « la chaine des terrils ». On avait un regard. On avait une idée de ce que pouvait être ce monde à venir. Donc, on fait ce débat.

Je n’était pas seul. Avec moi, il y avait mon arrière grand-père qui avait été délégué mineur durant les grandes grèves de 1900. Et j’avais le traquet motteux, la nature avec moi. Finalement, on a gagné. Le ministre de l’intérieur (1995) a imposé à Charbonnages de France, l’institution par excellence, une partition entre les terrils qu’on allait garder pour la nature, les terrils qu’on allait garder pour la fonction symbolique comme par exemple le terril Renard à Denain que Zola avait décrit dans Germinal, et puis, quand même, les terrils pour les matériaux. Et, à partir de là, on a commencé à regagner un peu de dignité et de fierté, tout simplement. Nous nous sommes organisé. Et on a commencé à avoir un certain nombre de résultats. J’ai créé une école de parapente. On a développé une action culturelle. Des mineurs qui jouaient leur propre rôle. Des sons et lumières participatifs. On a fait du « land art » sur les terrils ».

 

Un projet collectif pour transformer le territoire

« Entre temps, j’ai été élu au Conseil régional parce que les gens ont estimé que tous ces combats là avaient de l’importance. Et puis, je suis devenu élu local. Et là, j’ai eu à m’occuper de l’urbanisme, du plan d’occupation des sols et, très vite, il m’est apparu qu’on ne pourrait pas faire un plan d’occupation des sols sans un vrai projet de ville. Comme au Far West, quand on a abandonné les mines et que tout est resté dans l’état, on n’avait plus de futur. Mais où voulez-vous mettre un million de personnes ? Un petit peu à Dunkerque, au Havre, à Paris ? Ce n’était pas possible. Et donc, très vite, il m’est apparu qu’on ne pourrait plus faire un véritable plan d’occupation des sols, de l’agriculture et des usines, là où on pouvait construire, donc sans un vrai projet de ville. Dans notre représentation, cette ville nouvelle ne pouvait s’édifier que dans une œuvre collaborative. Ce ne pouvait pas être à dire d’expert. Même si nous en avions besoin, ce n’est pas un expert qui pouvait nous dire notre futur. Ce n’étaient pas non plus les élus, même si j’en faisais partie. Ce ne pouvait se faire que dans un processus collectif. C’est comme cela qu’on a installé le rôle d’habitant acteur, qu’on a mis les gens en situation de coproduire la ville. Et nos premières expérimentations ont découlé de là. On avait une eau absolument catastrophique, le double de la dose de nitrate. Alors, dans le plan d’occupation des sols et dans les actions de ville, il fallait être draconien sur la protection de l’eau. Les maisons de mineurs avaient eu du charbon gratuit pour le chauffage. Thermiquement, elles étaient comme des passoires. Alors l’écoconstruction et la réhabilitation thermique devenaient absolument stratégiques et c’est comme cela que nos premières expérimentations sont sorties et que, progressivement, on a commencé à dessiner une vision ».

 

Inventer une transition

« C’était la vision d’un nouveau  modèle de développement, même à travers des signaux faibles. Comme on dirait aujourd’hui : sortir de la société du gaspillage. On voit bien que le nouveau modèle de développement ira plutôt vers la sobriété et le recyclage en prenant le contre pied de nos pratiques actuelles. Ce nouveau modèle de développement n’était pas encore apparu, mais nous avions vu l’homme et la nature martyrisés et on se rendait compte de ce que ce modèle pourrait devenir progressivement. On doit en même temps construire la transition. Et c’est très compliqué d’emmener une communauté, un collectif et de dire : on va changer le monde, mais on ne sait pas vers quel monde on va.

Progressivement, la confiance s’est installée par la qualité des collectifs qu’on avait monté, par le travail qu’on faisait ensemble, par la façon dont on posait des actes sur la manière de reconquérir notre espace. Et puis, j’ai beaucoup insisté sur cette idée qu’il fallait libérer les initiatives. On sortait d’une société encadrée. Quand vous devez inventer un monde, il faut faire des innovations. Et une innovation, c’est une désobéissance qui a réussi, mais c’est d’abord une désobéissance. Et donc, on travaille la question du droit à l’erreur parce que, si vous n’avez pas le droit de vous tromper, je vous garantis que jamais vous ne ferez quelque chose. On a travaillé ces questions. On a multiplié les processus et les initiatives et on est progressivement devenu une ville pilote du développement durable ».

 

En marche

Jean-François Caron nous rapporte les excellents résultats de son action municipale : un maire réélu avec 82% des voix. Et, comme il dit avec humour : « un écolo au pays des gueules noires ». C’est un parcours significatif.

« Nous, on était dans le gouffre, pas au bord du gouffre, dans le gouffre. Il y a vingt cinq ans, on n’avait pas le choix. On avait l’épée dans les reins. Paradoxalement, on avait de la chance.

On est parti de nos valeurs : l’homme et la nature ne sont pas des variables d’ajustement. On a choisi un nouveau regard. Ça nous a changé nous-mêmes. On a retrouvé de la confiance, de la vision, une place pour chacun dans l’effort collectif d’inventer un nouveau modèle, et puis surtout, on a inventé du désir, du désir de développement durable, parce que si le développement durable, c’est une addition de contraintes et des grands discours de morale, jamais le développement durable ne s’imposera. Alors que si on se remet en perspective et de considérer que de dire bonjour à son voisin plutôt que de lui faire la gueule ou faire une haie de trois mètres de haut, aimer la nature et reprendre nous-même notre destin, c’est tout simplement joyeux. Cela nous redonne prise. Et donc, aujourd’hui, tout n’est pas réglé à Loos-en-Gohelle. Loin s’en faut ! On est à notre petite échelle. On est en train de travailler au changement d’échelle. Chaque histoire est unique. La notre est unique. Chacune des vôtres est unique. Mais, souvenez-vous, si vous changez de regard, alors vous pourrez soulever des montagnes. Pas seulement des terrils ! »

 

Changer de regard !

Jean-François Caron nous rapporte une longue marche nourrie par une vision qui s’est précisée peu à peu. C’est la sortie d’une déshérence et le parcours d’un chemin vers une vie nouvelle. Le récit de Jean-François Caron s’entend comme celui d’une émergence, d’un renouveau et même comme celui d’une libération par rapport au vieux monde. Ce pays reprend vie et des signes successifs en témoignent : l’arrivée d’un oiseau, la transformation des terrils, une dynamique sociale et écologique.

L’homme qui raconte cette histoire éveille notre sympathie  travers la force tranquille que nous percevons en lui : honnêteté, authenticité, confiance et les valeurs qu’il évoque : « l’homme et la nature ne sont pas des variables d’ajustement ». Nous voyons dans son parcours une dynamique d’espérance et de foi.

Dans l’histoire de l’humanité, nous avons vu des groupes se débiliter parce qu’ils avaient perdu  une vision de l’avenir. Pour agir, nous avons besoin de croire que notre action peut s’exercer avec profit. « Nous devenons actifs pour autant que nous espérons. Nous espérons pour autant que nous pouvons entrevoir des possibilités futures. Nous entreprenons ce que nous pensons du possible » (Jürgen Moltmann) (2). De fait, nos représentations sont opérantes. « La foi déplace les montagnes ». « Si quelqu’un dit à cette montagne : « Soulèves-toi ! Jette-toi dans la mer ! », et si il n’hésite pas dans son cœur, mais croit que ce qu’il dit va arriver, cela lui sera accordé » (3). Importance de nos représentations, de nos intentions, telles qu’elles s’expriment dans notre regard.

La dynamique de transformation suscitée par Jean-François Caron s’est réalisée à travers une longue marche d’étape en étape. Elle témoigne de la puissance d’une vision. C’est un témoignage encourageant, car comme nous le dit Jean-François Caron : « Chaque histoire est unique. Chacune des vôtres est unique. Mais souvenez-vous, si vous changez de regard, alors vous pourrez soulever des montagnes, pas seulement des terrils ».

J H

 

(1)            Changer de regard pour se redonner un avenir. Jean-François Caron. TED x Vaugirard Road : (ajouté le 20 juillet 2015) : https://www.youtube.com/watch?v=uZFNNN7i734

(2)            Agir et espérer. Espérer et agir L’espérance comme motivation et accompagnement de l’action : article précédent sur ce blog.

(3)            Evangile Marc 11.23, Matthieu 21.21

Mon expérience de facebook

Un apport positif et un désir d’aller plus loin

160103_FT_Facebook-Spot-Like.jpg.CROP.original-originalJe suis entré à facebook, il y a quelques années, en 2011. Comment cette activité s’est-elle développée et comment se déroule-t-elle aujourd’hui ? Quel rôle joue-t-elle actuellement dans mon existence quotidienne ? Quelles sont les convictions et les valeurs qui m’inspirent dans la participation à ce réseau ? Quel bilan puis-je établir aujourd’hui ? C’est un essai d’observation en vue de partager mon expérience.

         Qu’est ce qui m’a incité à m’inscrire à facebook ? Il y avait un désir de relation. Et, comme je venais de créer un blog : Vivre et espérer, j’avais le désir d’en partager les expressions. Bref, ma motivation, c’était un désir de dialogue et de partage. Ma pratique facebook a-t-elle répondu à ce besoin ?

Aujourd’hui, en septembre 2017, avec qui suis-je en contact ? Si je compte 220 « amis », je puis répartir en trois groupes l’origine des messages que je reçois.

Dans un premier groupe, il y a des relations qui s’expriment plus familièrement et qui communiquent facilement au sujet des évènements de leur vie quotidienne. Dans ce groupe, il y a quelques personnes que je connais personnellement. Il y aussi des relations qui se sont ajoutées au cours du temps. L’implication est plus ou moins directe. Ces expressions portent sur le ressenti de la vie quotidienne. Elles apportent de la fraicheur et éveillent la sympathie. On peut parfois y percevoir un appel.  Ce sont souvent de belles et bonnes choses qui sont partagées : la vie de famille, des goûts de nature, des intérêts artistiques, et plus avant, des convictions. Facebook appelle à souhaiter  les anniversaires. Ce peut être un geste conventionnel. Pour ma part, par rapport aux amis que je connais personnellement, j’essaie, à chaque fois, d’exprimer ce que je ressens en profondeur.  Au total, il y a là une forme de convivialité à partir de laquelle le terme ambitieux d’ « ami »  peut se trouver plus ou moins validé.

Le deuxième groupe est composé de relations qui interviennent dans le champ social, politique, intellectuel et religieux, pour moi, chrétien en l’occurrence. La communication qui en résulte m’apporte des réflexions et des informations qui sont très précieuses pour mon entendement.

Au cours du temps, il s’y est ajouté un ensemble de médias très variés qui forment un troisième groupe. Il s’y ajoute le partage d’articles et de vidéos par des personnes avec qui je suis en relation. Ces ressources couvrent de nombreux domaines, entre autres, l’actualité politique. C’est à travers facebook et, plus généralement, sur internet que j’ai suivi la campagne présidentielle en allant directement aux sources. Cette information a également une dimension internationale et j’ai pu suivre ainsi des évènements de la vie politique anglaise et américaine. En fonction de mon inclination, je suis également bien informé des pratiques innovantes dans le domaine écologique.

Au total, on apprend beaucoup. Il ne se passe pas une semaine sans que je trouve sur facebook plusieurs textes ou vidéos qui sont pour moi des apports originaux auquel je n’aurais pas eu accès sans cette fréquentation. Ces apports peuvent être à l’origine d’articles sur mon blog (1). Et pour d’autres, moins conséquents, je les partage sur mon journal pour en accroitre la diffusion et les mémoriser. C’est un choix qui se reproduit plusieurs  fois par semaine (2). Cependant, en contrepartie, on doit prendre garde de ne pas se laisser fasciner par cette proposition incessante, par ce flux abondant, constamment renouvelé.

Pour ma part, je suis venu et je viens sur facebook dans un désir de participation et non de consommation. Alors qu’est-ce que je partage sur mon journal ? J’y partage des textes renvoyant aux articles sur les blogs et sites où j’interviens : Vivre et espérer ; L’Esprit qui donne la vie ; Témoins. Je reprends fréquemment, pour les partager des vidéos et des textes appréciés dans la fréquentation de mon mur. Et, par ailleurs, je me suis constitué une collection de photos issues de sites flickr. J’y puise régulièrement pour partager une photo belle et signifiante.

Je viens à Facebook dans le désir d’apporter une contribution positive qui est aussi l’expression d’une conviction profonde, une contribution positive exprimant un désir de partage. De la  même façon, tout en veillant à l’authenticité de mon expression, je clique abondamment sur la mention : j’aime, et parfois même j’adore. Et bien sûr, je m’attriste parfois aussi. Je joins également des commentaires exprimant approbation, sympathie et encouragement.  Manifester de l’empathie, exprimer de la bienveillance, c’est contribuer à un état d’esprit positif, à un climat de confiance. Par les uns et par les autres, à travers Facebook, nous pouvons également accéder à des campagnes pour peser en faveur de causes sociales ou écologiques. Je participe à certaines.

Sur Facebook, des opinions différentes s’expriment. Parfois j’entre en dialogue. Mais je ressens les limites pour la réalisation d’un dialogue construit. La dimension des commentaires rend difficile l’expression d’un point de vue nuancé. Et l’on rencontre parfois des opinions abruptes et passionnées. Aller plus avant demanderait beaucoup de temps. Par ailleurs, il y a des lieux où la violence affleure. Je cherche à ne pas entrer dans ces confrontations. Lorsqu’il me semble que la réception est possible, j’essaie un commentaire réfléchi.

Je ne suis pas expert dans l’usage d’internet. Je n’utilise pas pleinement le potentiel de facebook, et, par exemple, la messagerie. Je sais aussi l’existence de groupes. Depuis peu, je fréquente : « La paix, ça s’apprend » et « TranscendArts ».  J’y  découvre positivement une réception accueillante. Des contacts peuvent se présenter. Je vais poursuivre mon exploration. J’ai donc beaucoup à apprendre.

Si maintenant, je fais le point sur la manière dont j’ai pu réaliser mes intentions initiales, le bilan est mitigé .  Si il y a parfois de nouvelles rencontres, globalement, je ne me suis pas engagé en profondeur dans des relations amicales nouvelles. Les affinités ne sont pas là nécessairement. Mes limites m’incitent à la prudence. Mais je n’ai pas non plus trouvé une grande audience pour les productions du blog que j’anime. Si mon public est assez nombreux et varié, il m’arrive de m’interroger sur la capacité d’écoute de mes « amis ». Ne vient-on  pas parfois sur facebook pour s’exprimer plutôt que pour entendre ce que les autres ont à vous dire ? Je puis m’interroger moi aussi sur mon attitude. Certes il faut compter sur le souhait de chacun de ne pas s’engager dans une pratique trop couteuse en temps dans le rapport avec des propositions qui paraissent trop éloignées des vôtres. Mais pourquoi y a-t-il parfois si peu d’écho pour de simples expressions de beauté et de bonté ? Les chemins se croisent sans toujours se rencontrer. Cela peut être ressenti comme une source de frustration.

Cependant, il y a un autre aspect du bilan qui lui, est très, très positif. J’ai beaucoup appris à travers facebook. Aujourd’hui, c’est pour moi une source d’information essentielle. A travers facebook, je peux non seulement suivre l’actualité, mais trouver des ressources originales auxquelles je n’aurais pas accès sans ce potentiel qui s’offre à moi. Et puis, je bénéficie de la tonalité positive que me renvoie en général cet ensemble d’ « amis » avec lesquels je suis associé. Cette tonalité tient pour beaucoup au cadre bienveillant que Facebook nous propose avec l’intention de susciter sympathie et dialogue comme en témoigne les mentions mises à notre disposition. C’est le choix dominant entre le « j’aime » et l’abstention. En dehors des commentaires où une hostilité peut s’exprimer , les promoteurs ont exclu toute réaction exprimant un rejet. J’apprends aussi la diversité des réactions pour les prendre en considération et y réfléchir. Au total,  c’est une éthique du positif. J’apprécie ce choix de la bienveillance (3). Ainsi globalement, Facebook induit de la convivialité, une convivialité qui se traduit parfois uniquement par un voisinage, mais un bon voisinage.

 Quoiqu’il en soit, grâce à Facebook, je puis être « citoyen » du net, témoin de mon espérance. Je puis adopter une attitude qui se veut empathique, bienveillante, encourageante ; et mon désir, c’est d’aller plus loin dans le partage. Au total, plus je fréquente Facebook, plus je me rend compte combien ce réseau compte pour moi.

J H

 

(1)            Quelques articles récents parus sur Vivre et espérer ayant pour origine une rencontre sur facebook :  « Prayer of the mothers ». Un chant mobilisateur de Yael Deckelbaum pour la marche des femmes juives et arabes pour la paix » : http://vivreetesperer.com/?p=2681  – « Plus proches sur facebook. Plus solidaires dans le monde » : http://vivreetesperer.com/?p=2657  –  « La joie : une force de vie » : http://vivreetesperer.com/?p=2660  – « La raison pour laquelle le seul futur qui mérite d’être conçu inclut tout le monde » : http://vivreetesperer.com/?p=2634 –  « Une bonne nouvelle : la paix, ça s’apprend » : http://vivreetesperer.com/?p=2596

(2)            Quelques messages issus de facebook retransmis en partage à travers mon journal facebook :  °15 septembre 2017. Une prière formulée par Pierre LeBel lors d’un concert organisé pour célébrer le 10è anniversaire de la déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. °14 sept. Une approche pour aider les couples à vivre unis. Avec Vincent Hulin, Imago au Bénin (vidéo). °13 sept. Michèle Jeunet sur la douceur de Jésus dans l’Evangile de Matthieu (11.28-30). 9 sept. °Jean Viard, sociologue engagé, présente l’économie circulaire  (Vidéo). ° 9 sept. Jean-Michel Blanquer assure une aide aux devoirs au sein même des établissements scolaires (vidéo). ° 9 sept. A Bogota, le pape François met en valeur la culture de la rencontre familière aux jeunes. _° 8 Sept.   Magnificence des fleurs poussant dans le désert d’Atacama (vidéo).  ° 6 sept. Cantique à Ouagadougou (vidéo). ° 6 sept.  La ferme du Bec Hellouin, pionnière en permaculture (vidéo). ° 6 sept. Une vision de la nouvelle économie par Nicolas Hulot (vidéo)…   Lien avec mon journal facebook : https://www.facebook.com/jean.hassenforder?ref=tn_tnmn

(3)            « Lytta Basset. Oser la bienveillance » : http://vivreetesperer.com/?p=1842

Voir aussi : « Plus proches sur facebook. Plus solidaires dans le monde » : http://vivreetesperer.com/?p=2657

 

Le Dieu vivant et la plénitude de vie

 

Face à nos questions existentielles, une théologie pour la vie en dialogue avec la culture contemporaine

 

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Aujourd’hui, dans la lignée de ses nombreux ouvrages , le nouveau livre de Jürgen Moltmann publié par le Conseil Œcuménique des Eglises, s’intitule : « The living God and the fullness of life » (Le Dieu vivant et la plénitude de vie ») (1). Comme le souligne un commentateur, James M Brandt (2), Moltmann poursuit son projet théologique : mettre en valeur la réalité du Dieu vivant et montrer ce à quoi la vie humaine ressemble lorsqu’elle prend forme dans une rencontre avec le Dieu d’Israël et Jésus-Christ. Brandt rappelle à cette occasion la place occupée par Jürgen Moltmann dans la théologie chrétienne depuis les années 60. « Dans ces années là, de pair avec Wolfhart Pannenberg, Moltmann a développé une théologie de l’espérance en mettant l’eschatologie au centre de la pensée et de la vie chrétienne et en participant significativement à la construction d’une théologie de l’engagement politique, particulièrement la théologie de la libération. En 1972, son livre : « Dieu crucifié » a fait progresser la théologie de la croix développée par Luther en affirmant combien la souffrance de Dieu est primordiale pour comprendre qui est Dieu. L’œuvre de Moltmann sur le Saint Esprit et sur le Dieu trinitaire a été une grande contribution au renouveau de la pneumatologie et de la pensée trinitaire. Un seul de ces apports aurait suffi à nous permettre de percevoir Moltmann comme un géant de la théologie, ajoute Brandt. Toutes ces contributions font peut-être de lui, le théologien le plus important de notre époque ».

 

Alors que la plupart des ouvrages précédents traitaient d’une grande question théologique, « The living God and the fullness of life » est davantage un livre de synthèse qui cherche à répondre aux questions existentielles de l’homme contemporain à partir des acquis d’une recherche fondamentale.  L’auteur s’adresse en premier à un public marqué par une culture moderne qui ferait appel à « des concepts humanistes et matérialistes » de la vie, une culture dans laquelle Dieu serait absent. Cette vie sans transcendance engendre un manque et induit ce que Moltmann appelle une « vie diminuée ».

Si une forme de christianisme a pu apparaître comme un renoncement à une vie pleinement vécue dans le monde, Moltmann nous présente au contraire un Dieu vivant qui suscite une plénitude de vie. Dieu n’est pas lointain. Il est présent et agissant. « Avec Christ, le Dieu vivant est venu sur cette terre pour que les humains puissent avoir la vie et l’avoir en abondance (Jean 10.10). Moltmann nous propose une spiritualité dans laquelle « la vie terrestre est sanctifiée » et qui se fonde sur la résurrection du Christ. Dans la dynamique de cette résurrection, « L’horizon de l’avenir, aujourd’hui assombri par le terrorisme, la menace nucléaire et la catastrophe environnementale, peut s’éclairer. Une lumière nouvelle est projetée sur le passé et ceux qui sont morts. La vie entre dans le présent pour qu’on puisse l’aimer et en jouir… Ce que je désire, écrit Moltmann, c’est de présenter ici une transcendance qui ne supprime, ni n’aliène notre vie présente, mais qui libère et donne vie, une transcendance par rapport à laquelle nous ne ressentions pas l’envie de lui tourner le dos, mais qui nous remplisse d’une joie de vivre » (p X-XI).

 

Ce livre se développe en trois mouvements.

Dans le premier, en introduction, Moltmann décrit le visage du monde moderne tel qu’il est issu de l’époque des Lumières dans une diversité de trajectoires selon les histoires nationales. Et il entre en dialogue avec deux penseurs de cette période : Lessing et Feuerbach, critiquant ainsi les racines de l’agnosticisme et de l’athéisme contemporain.

Mais à quel Dieu pouvons-nous croire ? La représentation de Dieu telle qu’elle ressort de l’expression des mentalités et de la réflexion des théologiens a une influence considérable sur notre pensée et sur notre vie. En proclamant un Dieu vivant, le Dieu de l’Exode et de la Résurrection, Moltmann réfute l’image d’un Dieu lointain, mais nous présente au contraire un Dieu qui s’implique en notre faveur. Dans ce second mouvement, en première partie, le livre nous introduit dans la compréhension de ce que la Bible veut nous dire par l’expression : « Le Dieu vivant » (« The living God ». L’auteur se propose de « libérer le Dieu d’Israël et Jésus-Christ de l’emprisonnement des définitions métaphysiques qui sont issues de la philosophie grecque et de la conception religieuse des Lumières » (p XI). Elle interpelle une conception de Dieu immuable, impassible, dominatrice qui fait obstacle à un engagement aimant et libérateur de Dieu dans l’humanité.

Dans un troisième mouvement, en deuxième partie, le livre porte sur le déploiement et l’épanouissement de la vie humaine dans la vie de Dieu. « Mon but est de montrer comment une plénitude de vie (fullness of life) procède du développement de la vie humaine dans la joie de Dieu, dans l’amour de Dieu, dans le vaste espace de la liberté de Dieu, dans la spiritualité des sens et dans une puissance imaginative et créative de la pensée qui traverse les frontières » (p XI). Les deux-tiers de l’ouvrage sont ainsi consacrés à des chapitres qui viennent éclairer notre existence : la vie éternelle dans la communion avec la vie divine ; celle des vivants et des morts ; la communion de la terre ; la vie dans le grand espace de la joie en Dieu ; la liberté vécue dans la solidarité ; la liberté vécue dans une société ouverte ; la vie aimée et aimante ; une spiritualité des sens : espérer et penser ; la vie, une fête sans fin. C’est toute la vie humaine qui est concernée.

Ecrit à l’intention d’un vaste public, ce livre nous paraît néanmoins particulièrement dense, notamment dans son argumentation philosophique. C’est pourquoi dans cette mise en perspective, il est exclu d’en rendre compte d’une façon linéaire et exhaustive. Ainsi faisons-nous le choix de nous centrer sur le chapitre qui ouvre le troisième mouvement : la vie éternelle.

 

La vie éternelle

La vie éternelle ne tourne pas le dos à la condition terrestre de l’homme, mais elle l’anime. Elle ne s’adresse pas à des individus qui seraient polarisés sur le salut de leur âme. Elle s’inscrit dans un univers interrelationnel. « L’être humain n’est pas un individu, mais un être social… Il meurt socialement lorsqu’il n’a pas de relations » (3). Ainsi, selon Moltmann, le vie éternelle s’inscrit dans trois dimensions : « Comme enfants de Dieu, les êtres humains vivent une vie divine. Comme parents et enfants, ils s’inscrivent dans la séquence des générations humaines. Comme créatures terrestres, ils vivent dans la communauté de la terre » (p 73). Dès lors, le chapitre s’articule en trois parties : « In the fellowship of the divine life » (Dans la communion de la vie divine) ; « In the fellowship of the living and of the dead » (Dans la communion entre les vivants et les morts » ; « In the fellowship of the earth » (Dans la communion avec la terre)

 

Dans la communion de la vie divine

« On entend dire que la vie sur terre n’est rien qu’une vie mortelle et finie. Dire cela, c’est accepter la domination de la mort sur la vie humaine. Alors cette vie est bien diminuée. Dans la communion avec le Dieu vivant, cette vie mortelle et finie, ici et maintenant, est une vie interconnectée, pénétrée par Dieu et ainsi, elle devient immédiatement une vie qui est divine et éternelle » (p73). « La vie humaine est enveloppée et acceptée par le divin et le fini prend part à l’infini. La vie éternelle est ici et maintenant. Cette vie présente, joyeuse et douloureuse, aimée et souffrante, réussie ou non, est vie éternelle. Dans l’incarnation du Christ, Dieu a accepté cette vie humaine. Il l’interpénètre, la réconcilie, la guérit et la qualifie pour l’immortalité. Nous ne vivons pas simplement une vie terrestre, ni seulement une vie humaine, mais nous vivons aussi simultanément une vie qui est remplie par Dieu, une vie dans l’abondance (Jean 10.10)… Ce n’est pas la foi humaine qui procure la vie éternelle. La vie éternelle est donnée par Dieu et elle est présente dans chaque vie humaine, mais c’est le croyant qui en a conscience. On la reconnaît objectivement et subjectivement, on l’intègre dans sa vie comme la vérité. La foi est une joie vécue dans la plénitude divine de cette vie. Cette participation à la vie divine présuppose deux mouvements qui traversent les frontières : l’incarnation de Dieu dans la vie humaine et la transcendance de cette vie humaine dans la vie divine… » (p74).

« La Parole est devenue chair et elle a habité parmi nous…et nous avons contemplé sa gloire » (Jean 1.14). « La Parole a pris notre condition humaine fragile, corruptible, mortelle. Ce qui a été pris par Dieu est guéri de tout ce qui le séparait de lui. L’incarnation de Dieu en Christ est un miracle de guérison de portée universelle pour l’humanité et pas pour l’humanité seulement » (p 74). « L’incarnation a également uns signification, une dimension cosmique » (« Jean-Paul II).

Et, par ailleurs, l’Esprit de Dieu est venu résider dans l’humanité. « Votre corps est le temple du Saint Esprit. Aussi glorifiez Dieu dans votre corps » (1 Corinthiens 6.19-20). Alors, dans les êtres humains, dans leurs esprits (Rom 8.15), dans leurs cœurs (Rom 5.5) et même dans leurs corps, on trouve la puissance de la vie divine. Dans leur être fini, imparfait et mortel, réside ce qui est infini, parfait et immortel, ce qu’on appelle l’Esprit de Dieu ». « Comme Karl Rahner, nous dit Moltmann, « on peut voir là une « auto-transcendance » de l’existence humaine, qui est une conséquence de l’auto-immanence de l’Esprit dans l’existence humaine » ( p 75).

Jürgen Moltmann nous ouvre ainsi un grand horizon : « Nous sommes nés dans cette vie ouverte et divine. Même avant notre naissance, le vaste espace de Dieu était là pour nous » (p 75) : « Je te connaissais avant de t’avoir formé dans le sein de ta mère » (Jérémie 1.5). Chaque enfant naît dans un grand oui de Dieu à la vie ». Ainsi, dans nos difficultés, nous pouvons avoir « une ferme assurance au sujet de notre existence, une assurance qui peut résister au doute et à la dépression parce qu’elle est plus forte…

Nous mourrons dans cette vie ouverte et divine. Pour nous, la mort est la fin de la vie mortelle, mais pour la vie divine dans laquelle nous avons vécu, aimé et souffert, c’est une transition d’une condition mortelle à l’immortalité et de ce qui est passager à ce qui est éternel » (1 Cor 15. 42-44) (p 76).

 

La communion avec les vivants et les morts

Nous prenons davantage conscience aujourd’hui de l’interrelation qui prévaut dans tous les domaine. Ainsi « l’être humain est un être en relation ». Cette réalité se manifeste également dans la succession des générations. « Les êtres humains participent à une communauté des vivants et des morts même s’ils n’en ont pas toujours conscience ». Ainsi, dans les sociétés modernes occidentales, l’individualisme fait obstacle à cette conscience collective. Cela réduit la conscience de la communion entre les vivants et les morts. A cet égard, les sociétés traditionnelles, en particulier celles d’Extrême Orient, ont quelque chose à nous rappeler, car elles vivent actuellement cette communion entre les vivants et les morts. Dans le monde moderne occidental, nous avons besoin d’une culture nouvelle du souvenir « de manière à ne pas vivre seulement comme individus pour nous-même, mais en vue de regarder au delà de nous-même ». C’est seulement si nous percevons notre durée de vie dans le cadre plus vaste de la succession des générations que nous pouvons entrer « dans la mémoire du passé et dans l’avenir en espérance de ce qui est à venir ».

Pour réaliser cette communion entre les vivants et les morts, une transcendance de la vie et de la mort est requise… La foi chrétienne envisage cette communion des vivants et des morts dans le Christ qui est mort dans une mort humaine et a été ressuscité dans la vie divine. En conséquence, la communauté chrétienne est  une communauté non seulement des vivants, mais des morts. « Le Christ est mort et ressuscité pour qu’il puisse être le Seigneur à la fois des morts et des vivants » Rom 14.9) (p 78).  « Depuis qu’il est « descendu dans le royaume des morts », comme le déclare le symbole des apôtres », Christ a brisé la puissance de la mort et il a ramené les morts dans le partenariat de la vie divine. La barrière de la mort qui séparait les morts des vivants a été brisée dans la résurrection du Christ en vie éternelle. Dans la communauté du Christ, les morts ne sont pas « morts », selon la représentation courante, mais ils sont grandement présents (« present in a highly personal sense »).

 

Communion avec la terre

Très tôt, dès les années 1980, Jürgen Moltmann s’est engagée dans une réflexion théologique qui est venu éclairer et accompagner le mouvement écologique ; Son livre : « Dieu dans la création » (1988) porte en sous-titre : « Traité écologique de la création ». Ce que Motmann écrit dans ce chapitre : « In the fellowship of the earth » s’inscrit ici dans une pensée très vaste et très élaborée.

Moltmann  nous rappelle qu’au cours des derniers siècles, l’humanité a fait preuve d’un esprit dominateur en exploitant la terre jusqu’à une véritable dévastation. Cette attitude s’est inspirée, pour une part, d’une compréhension partiale de la Bible selon laquelle l’être humain était « la couronne de la création » parce qu’il était seul à avoir été créé à l’image de Dieu, et, par suite, en charge de gouverner la terre (p 81).  Cependant, on pourrait dire, à l’inverse, que l’être humain est une créature qui vient en dernier, et que, par suite, l’humanité dépend pour sa vie de tout ce qui a été créé par ailleurs.

« Selon le premier récit de la création, la terre n’est pas assujettie par l’être humain. La terre est un être grand, unique, créatif qui engendre la vie : plantes, arbres et animaux de toute espèce (Genèse 1.24).  On ne dit rien de semblable pour d‘autres êtres créés, y compris pour l’homme » (p 81). La terre n’est pas seulement un abri pour les êtres vivants. Elle les engendre. Ainsi Moltmann en est venu à se faire une haute idée de la terre. « La terre est plus que vivante parce qu’elle engendre la vie. Elle est plus qu’un organisme parce qu’elle produit des organismes. Elle est plus qu’intelligente, car elle engendre de l’intelligence. Elle est plus grande que l’humanité. Elle survivra à l’humanité, même si celle-ci met fin à son existence » (p 82).

Et, sur le plan biblique, dans l’épisode de Noé, Dieu fait alliance avec la terre. L’arc en ciel est un signe de cette alliance entre Dieu et la terre (Genèse 9.13). Les droits de la terre sont exprimés dans les règles du Sabbat. Ainsi la terre a un droit au repos du sabbat pour qu’elle puisse régénérer ses forces vitales. Pour la foi chrétienne, le salut de la terre vient du Christ cosmique. Dieu a « réconcilié » (Col 1.20) l’univers en unissant toute chose en Christ : « les choses dans le ciel et les choses sur la terre » (Eph 1.10) . Le Christ ressuscité a été aussi exalté… et le Christ exalté est le Christ cosmique. Il est présent en toutes choses. Finalement, il est aussi celui qui vient et qui remplira le ciel et la terre de sa justice » (p 83).

A nouveau, Moltmann critique la religion gnostique qui privilégie le départ vers le ciel et déconsidère la terre. La participation à la vie de la terre conduit au ressenti d’une vie universelle. La nouvelle spiritualité de la terre éveille une « humilité cosmique ». Elle suscite également un amour cosmique tel que le Staretz Sosima l’exprime dans le roman de Dostoevski : « les frères Karamazov » : «  Aime toute la création, l’ensemble et chaque petit grain de sable. Aime les animaux, les plantes, chaque petite chose. Si tu aimes chaque petite chose, alors le mystère de Dieu en elle, te sera révélé. Une fois qu’il t’est révélé, alors tu le percevras de plus en plus chaque jour. Et à la fin, tu aimeras l’univers entier d’un amour sans limite (« all comprehensive ») ».

 

Les chapitres qui s’inscrivent dans l’approche sur la plénitude de vie (fullness of life) sont particulièrement riches et denses. En effet, sur des thèmes majeurs comme la joie, la souffrance, la liberté, la solidarité, l’amitié, l’amour, la vie sensorielle, l’espérance, la fête et la célébration, ils apportent une réflexion originale qui, parfois, sur certains points, peut être contestée, mais élève toujours notre pensée dans une expression à même de susciter la méditation et d’éveiller l’émerveillement. Cependant, comme dans ce livre, la pensée de Moltmann se développe souvent à partir d’un débat philosophique, sa lecture requiert un effort particulier de la part de ceux  qui ne sont pas habitués à cette approche. De plus, dans un volume limité en nombre de pages, la brièveté du propos ne rend pas toujours bien compte de la densité de la pensée. Ce livre est néanmoins non seulement important, mais original, car il est écrit à l’intention de tous ceux qui vivent aujourd’hui dans la culture occidentale. Il nous aide à répondre aux objections auxquelles nous sommes confronté. Et il nous ravit en montrant tout ce que nous pouvons recevoir de la foi chrétienne pour notre existence.  A une époque marquée par l’inquiétude, Jürgen Moltmann nous apporte un message de vie, une vision d’avenir en traduisant également cet apport dans ce qu’il peut éclairer notre vie concrète.

Ce livre nous invite à nous référer aux autres ouvrages du même auteur pour mieux comprendre l’ampleur et le sens de sa recherche. En dehors de la suite des ouvrages de fond traduits en français et publiés aux éditions du Cerf, nous suggérons la  lecture d’un livre publié en 2010 dans une traduction en anglais et qui présente, en des termes accessibles, les avancées théologiques de Moltmann : « Sun of rigtneousness, arise. God’s future for humanity and the earth » (4). En français, nous disposons depuis 2012, d’un livre qui, à partir d’une approche existentielle, peut également nous introduire dans la démarche de Moltmann. « De commencements en recommencements. Une dynamique d’espérance » (5). Voici de quoi accompagner ce nouveau livre : « The living God and the fullness of life » qui nous apporte aujourd’hui une réflexion bienvenue sur les fondements d’une approche chrétienne dans la culture d’aujourd’hui

 

J H

 

(1)            Moltmann (Jürgen). The living God and the fullness of life. World Council of Churches publications, 2016  Disponible sur Amazon.fr : http://www.amazon.fr/Living-God-Fullness-Life/dp/0664261612/ref=sr_1_1?s=english-books&ie=UTF8&qid=1459608494&sr=1-1&keywords=The+living+God+and+the+fullness+of+life

(2)            Sur le site : Journal of Lutheran Ethics, compte-rendu détaillé de « The living God and the fullness of life », par James M Brandt, professeur de théologie historique à la Saint Paul School of Theology. Nous recommandons la lecture de cette remarquable présentation. L’auteur conclut ainsi son analyse :  « Perhaps the signal contribution of this book, in an age drawn to spirituality and action but leary of doctrine, is the way it links deep theological reflection with a vibrant vision of life. Life that is given meaning by the joy od God’presence in, with, and under the sensual goodness of the world, and community that overcomes barriers and create new relationships in anticipation of God’s future. In The Living God, there is inspiration aplenty for the thinking and the living » : http://elca.org/jle/articles/1143

(3)            « Dieu vivant, Dieu présent, Dieu avec nous dans un monde où tout se tient » : http://vivreetesperer.com/?p=2267

(4)            Moltmann (Jürgen). Sun of righteousness, arise ! God’s future for humanity and the earth. Fortress Press, 2010

(5)            Moltmann (Jürgen). De commencements en recommencements. Une dynamique d’espérance. Empreinte Temps présent, 2012.  Présentation sur ce blog : « Une dynamique de vie et d’espérance » : http://vivreetesperer.com/?p=572

 

Voir aussi :

« Le Dieu Vivant et la plénitude de  vie. Eclairages apportés par la pensée de Jürgen Moltmann » : http://vivreetesperer.com/?p=2413

« Dieu vivant, Dieu présent, Dieu avec nous dans un monde où tout se tient » : http://vivreetesperer.com/?p=2267

 

Les plantes médicinales au cœur d’une nouvelle approche médicale : phytothérapie clinique intégrative et médecine endobiogénique.

 

indexNotre société se caractérise par une individualisation croissante. C’est un processus de longue durée qui se réalise par étapes. Aujourd’hui, cette individualisation est manifeste dans tous les domaines de la vie. Elle appelle en regard une responsabilité accrue à travers une extension des choix. Dans le même temps, on prend conscience des interrelations qui interviennent à tous les niveaux de notre existence. Ces deux mouvements se traduisent dans des phénomènes différents, mais concomitants : la prise de conscience écologique et la révolution numérique. Cette évolution dans les mentalités influence notre manière de voir dans différents domaines d’activité. C’est le cas, par exemple, dans le domaine de l’éducation. C’est aussi le cas dans le domaine de la médecine. Dans ces deux domaines, les usagers, aspirent à être considérés comme des personnes et à participer à un mouvement de vie. Cependant, cette évolution se heurte à la fois à des représentations anciennes et au poids des appareils. Les organisations peinent à se défaire de la massification héritée de la précédente révolution industrielle. La pensée écologique, dans sa vision holistique, consciente de la complexité et respectueuse de la diversité, se heurte à l’héritage d’une conception dominatrice. Ainsi, la part donnée aux mathématiques dans l’accession aux études de médecine traduit un état d’esprit technocentré. Nous sommes donc engagés dans un changement qui rencontre des oppositions. Mais ce changement peut s’appuyer sur la transformation actuelle des mentalités.

Aujourd’hui, l’apparition d’une médecine endobiogénique qui s’appuie sur l’usage des plantes médicinales est une innovation pionnière qui s’inscrit dans la transformation de notre culture et de notre société. C’est une médecine personnalisée qui prend en compte la diversité dans une relation participative. C’est une médecine intégrative qui met en œuvre une vision globale, holistique d’un organisme humain en mouvement dans l’exercice des fonctions hormonales et neuro-végétatives. Le recours aux plantes médicinales pour une œuvre de régulation et de remédiation se révèle particulièrement efficace parce qu’il  participe au monde du vivant et multiplie, dans une approche scientifique, les acquis d’une expérience traditionnelle. C’est un aspect remarquable de la prise en compte de la biodiversité. Dans son originalité, la médecine endobiogénique est née en France, sous l’impulsion de deux médecins, Christian Duraffour et Jean-Claude Lapraz et elle est portée par une communauté innovante (1), même si elle se heurte encore aujourd’hui à un manque de moyens et un manque de reconnaissance.      Dans ce contexte, la publication d’un ouvrage de référence, sous la direction de Jean-Claude Lapraz et d’Alain Carillon : « Plantes médicinales. Phytothérapie clinique intégrative et médecine endobiogénique » (2) est un pôle de ressources qui vient conforter une dynamique scientifique. Pour en situer la portée, il est bon de rappeler quelques jalons permettant d’ouvrir à tous la compréhension de cet apport.

 

Une médecine personnalisée

En 2012, paraît un livre intitulé : « La médecine personnalisée », écrit par le docteur Jean-Claude Lapraz  en collaboration avec une journalise : Marie-Laure de Clermont-Tonnerre  (3). Ce livre explique les fondements de la médecine endobiogénique et nous introduit ensuite dans un vécu personnel de sa pratique. Cet ouvrage demeure aujourd’hui la porte d’entrée pour la compréhension de cette médecine. On en trouvera une présentation détaillée sur ce blog (4). Nous renvoyons à cette analyse en rappelant néanmoins les grands principes qui y sont exposés.

 

Une vision nouvelle de la médecine : la médecine de terrain.

Selon notre constitution, nous réagissons chacun différemment à telle ou telle agression. « Une seule explication possible : l’état de notre terrain : « L’ensemble des facteurs génétiques, physiologiques, tissulaires ou humoraux qui, chez un individu, favorisent la survenue d’une maladie ou en conditionne le pronostic » (Larousse). C’est dans cette perspective que cette nouvelle approche médicale est mise en œuvre : « L’être humain ne se limite pas à un simple assemblage de fonctions ou d’organes sans lien entre eux. Il est un être vivant autonome et complet qui réagit à chaque instant comme un tout cohérent et doit sans cesse s’adapter… La médecine actuelle a fait éclater le corps en ses multiples composants. En négligeant de replacer chacun d’eux dans ses relations complexes avec les autres, elle a perdu la capacité d’établir un diagnostic global de l’état du patient. Il est donc temps aujourd’hui de proposer une approche médicale qui mette en évidence les liens qui unissent le local au global et qui donnent une véritable vision scientifique intégrale du patient. C’est ce que nous désignons comme la conception endobiogénique du terrain » (p 68).

On prend conscience aujourd’hui des limites d’une médecine en miettes pour se diriger vers une médecine globale, « intégrative ».

Effectivement, nous dit-on, « le tout est plus que la somme des parties ». Le corps est perçu comme un ensemble de niveaux : « Chaque niveau, du gêne au chromosome, du chromosome au noyau, du noyau à la cellule, de la cellule à l’organe, de l’organe à l’organisme, possède ses propres mécanismes de fonctionnement, mais ils sont intégrés et sous contrôle du niveau supérieur, et, en fin de compte sous celui de l’ensemble de l’organisme. Si un niveau se dérègle, il est important d’identifier ce qui, en amont, a généré le dérèglement et de comprendre comment celui-ci agira à son tour sur l’aval » (p 68-69).

Tout se tient. « Pour maintenir l’harmonie, il existe nécessairement une communication permanente entre chacun des éléments, chacune des parties qui nous constitue. Il faut donc qu’en notre corps, ensemble vivant infiniment complexe, existe un coordonnateur qui gère en permanence les liens qui unissent la cellule à l’organe, l’organe aux autres organes et les fonctions entre elles (p 70-71)… La vie ne peut se maintenir s’il n’existe pas une cohérence et une finalité qui permette de faire fonctionner de façon harmonieuse les cellules et les organes de notre corps pour qu’ils se maintiennent en équilibre » (p 70-71).

De fait, il existe bien une forme de « chef d’orchestre ». « Si l’organisme est une maison, il a pour architecte, pour coordonnateur, pour régulateur, le système hormonal ». Selon l’endobiogénie, « l’approche endocrinienne du terrain est fondée sur la reconnaissance du rôle primordial et incontournable du système hormonal à tous les niveaux du corps humain. C’est lui qui gère le métabolisme, c’est à dire la succession permanente et dynamique des phénomènes de destruction (catabolisme), de reconstruction et de synthèse (anabolisme) qui se déroulent à chaque seconde en nous… » (p 71).

 

L’approche endobiogénique s’appuie sur une interprétation nouvelle du fonctionnement du corps humain. Elle propose également de nouveaux outils pour en comprendre concrètement le fonctionnement et pour pouvoir en conséquence intervenir pour corriger et réguler.

« En partant d’une simple prise de sang comportant douze données biologiques (comme la numération formule sanguine, le nombre des plaquettes sanguines, le dosage de deux enzymes…), on peut construire un système établi sur des algorithmes, tous basés sur des données incontestées de la physiologie qui font apparaître de nouveaux chiffres conduisant à une compréhension beaucoup plus large des phénomènes à l’œuvre dans le corps que ne le permet l’approche purement analytique actuellement en vigueur. C’est la biologie des fonctions… Ce système complexe, conçu par le Docteur Christian Duraffourd, a permis d’établir quelques 172 index d’activité endocrine, métabolique, tissulaire, etc (par exemple : nécrose cellulaire, résistance à l’insuline, remodelage osseux, immunité, stress oxydatif, développement anormal cellulaire) (p 81-83). « Dans une goutte de sang, on peut voir l’individu et son terrain ». La production de cet ensemble est un bond en avant impressionnant pour la compréhension de l’état du patient.

Mais, dans la consultation, telle qu’elle est pratiquée par les médecins qui se réclament de cette approche, d’autres données recueillies à travers l’écoute et l’examen clinique, viennent encore s’y ajouter. Ces données viennent s’inscrire en regard de l’interprétation endobiogénique. A partir de là, le médecin peut prescrire un traitement approprié en faisant appel principalement aux plantes médicinales. L’usage de celles-ci permet d’éviter la nocivité des effets secondaires que peuvent entraîner certains médicaments de synthèse. Par ailleurs, la combinaison d’un certain nombre de plantes à activité synergique ou complémentaire induit un effet global important : « La sommation des petits effets que chacun va générer dans l’organisme permet d’apporter une amélioration, puis une vraie guérison ».

 

Soigner autrement, c’est possible

         En 2013, le docteur Jean-Christophe Charrié, médecin généraliste et praticien de l’endobiogénie à la Rochelle explique l’approche de la médecine endobiogénique dans la vidéo d’une intervention TEDx : « Soigner autrement, c’est possible » (5). Jean-Christophe Charrié fait partie du groupe de médecins qui militent pour la progression de l’endobiogénie en France et il a apporté une contribution au livre de fond qui vient de paraître sur les plantes médicinales (6). Cette intervention, alliant beaucoup de compétence et un grand talent pédagogique, nous familiarise avec cette pratique médicale.

 

 

Après avoir esquissé une définition de l’endobiogénie (endo : intérieur ; bio : la vie ; génie : organisation) : une science de l’organisation de la vie intérieure », Jean-Christophe Charrié nous expose au préalable les vertus de la plante médicinale :

« Quelque chose qui appartient à toute l’humanité, car elle n’est pas brevetable.

Quelque chose qui est actuellement la seule source de soin pour 4 humains sur 5.

Quelque chose dont l’Organisation Mondiale de la Santé fait la promotion.

Quelque chose qui a été reconnu en France par l’Académie de Médecine, mais qui a été rejeté en 2007 par la Sécurité Sociale.

Cela fait 7 000 ans au moins que l’homme utilise la plante médicinale. C’est un outil aux propriétés multiples, exceptionnelles, qu’il convient d’utiliser à bon escient.

C’est un outil thérapeutique qui répond aux exigences de la politique de santé de demain, en terme de réduction des coûts, en terme d’accessibilité aux soins, en terme de respect de l’individu et de l’environnement. C’est un outil thérapeutique qui prend sa pleine puissance quand il est utilisé dans le cadre de la science médicale qu’est l’endobiogénie ».

Il y a effectivement un potentiel considérable. « Il y a sur terre un peu plus de 500 000 plantes. La moitié a été répertoriée. L’Organisation Mondiale de la Santé a relevé 29 000 plantes comme faisant partie de celles utilisées traditionnellement dans le soin. Un peu plus de 2 500 plantes ont bénéficié d’études approfondies pour savoir comment elles fonctionnent. Et dans ma pratique, j’en utilise un peu plus de 200. Ainsi, nous avons un potentiel énorme de recherche et de développement. L’industrie pharmaceutique l’a bien compris, puisque dans le gros dictionnaire rouge des médecins, le Vidal, 70% des médicaments trouvent leur source dans la plante médicinale ».

 

Si la plante médicinale est un outil majeur de la médecine endobiogénique, elle est négligée par la médecine dominante. Jean-Christophe Charriè nous apporte un aperçu très éclairant sur la manière dont la médecine s’est développée depuis 150 ans.

Comment en est-on arrivé à la médecine d’aujourd’hui ?

Au milieu du XIXè siècle, « la science médicale était dans une impasse, car elle n’arrivait pas à soigner et guérir les grandes épidémies. En ce temps-là, il y a eu deux montées d’approche théorique de la recherche qui s’incarnent dans deux figures emblématiques : Claude Bernard et Louis Pasteur. Pour Claude Bernard, qui est médecin, il s’agit d’étudier la fonctionnalité de l’organisme. La maladie est la résultante d’une dysfonction. C’est grâce à ses travaux  qu’on peut aujourd’hui interpréter une prise de sang. Pour Louis Pasteur qui est physicien, mais qui n’est pas médecin, la maladie est la conséquence de l’agression de l’organisme par un événement extérieur, que cet événement soit un microbe, un poison et aujourd’hui un gène défectueux. C’est parce que cette approche avait des résultats visibles, reproductibles et finalement très simples : à une maladie correspond un traitement, que la science médicale s’est engouffrée dans cette seule voie de recherche.

Il a fallu créer de nouveaux médicaments, des médicaments à la puissance extrême pour gérer des maladies extrêmes. Et, ainsi ; on a effectivement maitrisé de grandes épidémies telle que la peste, la tuberculose, la variole. Et c’est ainsi qu’on est entré dans la logique des anti : antihypertenseur, anticholestérol, antidiabétique, antibiotique. Avec ces outils à la puissance extrême, pour lutter contre des maladies extrêmes, on a cru qu’on allait tout guérir. Force est de constater, que ce n’est pas le cas.

Aujourd’hui, du fait d’un mésusage en utilisant ces outils extrêmes qui sont là pour prendre la place de l’organisme afin d’entrainer la guérison de celui-ci dans des situations extrêmes, on a utilisé ces outils pour soigner des maladies du quotidien et cela davantage pour l’intérêt de l’industrie pharmaceutique que pour l’intérêt du patient. Par cette stratégie, on a vu apparaître des maladies induites par ces médicaments, on a vu apparaitre une explosion des coûts de santé et, plus grave encore, des maladies qu’on pouvait traiter avec ces médicaments, aujourd’hui ne répondent plus. Par exemple, dans la maladie infectieuse, vous avez des bactéries qui ont développé des résistances aux antibiotiques, c’est à dire que l’antibiotique n’a plus de prise sur la bactérie, ne peut plus la détruire…

Nous sommes donc à nouveau dans une impasse. Avec cette approche médicale qui a résumé l’organisme à un foie malade, un cœur malade, un intestin malade, un cerveau malade, bref avec cette approche qui a éclaté l’homme, comment peut-on recoller les morceaux ? Comment reconsidérer le tout ? L’endobiogénie apporte une réponse. Et comment respecter le tout ? Les plantes médicinales apportent une réponse ».

 

Jean-Claude Charrié nous raconte ensuite comment, dans son itinéraire médical, il a rencontré l’endobiogénie et comment il la met en œuvre aujourd’hui. « Je suis un médecin généraliste qui, de façon prioritaire, utilise les plantes médicinales quand il est possible d’accompagner l’organisme dans des mécanismes d’autoréparation. Je ne m’interdis pas d’utiliser les médicaments anti dont nous avons parlé, mais je les garde pour des situations exceptionnelles. Et j’utilise la plante médicinale selon l’endobiogénie. L’endobiogénie est une médecine qui vous sort de la masse, qui vous sort de la statistique. C’est une médecine qui s’intéresse à chacun de vous individuellement. Et qui construira pour vous un traitement sur mesure qui est adopté à vous seulement.

L’endobiogénie, c’est une approche qui essaie de comprendre comment fonctionnent les mécanismes de réparation et de restauration. La restauration : par exemple, votre peau. Tous les matins, quand vous faites votre toilette, vous enlevez de la poussière, de la crasse et des cellules mortes. Cette peau, il faut la restaurer en permanence. L’autoréparation : Quand vous avez un petit chat qui vous griffe, vous avez une plaie. Et l’organisme sait réparer. Il fait cela tout seul. Il n’a pas besoin de médecine pour faire cela. Parce que vous êtes vivant. Parfois, il y a des phénomènes qui apparaissent et qui ont du mal à se restaurer et à se réparer. Et là, vous avez besoin du médecin. Le rôle du médecin en endobiogénie est de comprendre comment vous fonctionnez, aller voir ce qu’on peut soutenir et d’étayer votre organisme pour qu’il puisse se réparer lui-même ;

L’endobiogénie est une science. Comme toute science, elle repose sur une théorie. Pour que cette dynamique de réparation et de restauration fonctionne, il faut un gestionnaire et ce gestionnaire repose essentiellement sur le système endocrinien et le système neurovégétatif. Comment vos hormones s’organisent entre elles, comment elles entrent en interrelation pour coordonner cette dynamique ? Et comment votre système nerveux inconscient, celui qui gère votre digestion, votre respiration, le battement de votre cœur, comment ce système là vient aider le premier pour obtenir des phénomènes de réparation ? Quand vous allez voir le médecin en consultation, vous lui parlez. Il vous écoute et il vous examine. Pour le médecin endobiogéniste, ces trois temps là sont fondamentaux, car il va chercher des petits signes qui peuvent paraître infimes, sans sens, mais qui, associés les uns aux autres, peuvent permettre de construire l’histoire de votre vie jusqu’à aujourd’hui, permettre de comprendre les dysfonctionnements qui ont abouti à la maladie que vous exprimez. S’il en a besoin, mieux encore, le médecin peut faire une prise de sang simple. Quand les paramètres sont dans les normes, tout va bien. Quand ils sont hors des normes, il y a un problème. Vous n’avez pas assez de globules rouges, vous avez une anémie. On peut s’arrêter à cela. Mais grâce à la théorie de l’endobiogénie, on peut comprendre que tous ces chiffres ne sont pas liés au hasard. Ces paramètres apportent une sorte de photographie de votre fonctionnement intérieur. Avec l’endobiogénie, on peut relier ces chiffres entre eux, et mesurer, de la façon la plus fine, comment vous fonctionnez. Cela apporte une aide considérable au médecin. Car, pour étayer, il faut avoir les bons étais pour les mettre à une bonne place. Et, pour faire cela, le médecin va utiliser les plantes médicinales. Il va les utiliser en fonction des données de la science moderne qui a démontré que la plante a la capacité de réguler les systèmes endocriniens et neurovégétatifs ».

 

Plantes médicinales et médecine endobiogénique

Un ouvrage ressource. Un ouvrage de référence

Sur des registres différents, le livre de Jean-Claude Lapraz et Marie-Laure de Clermont-Tonnerre  et l’interview en vidéo de Jean-Christophe Charrié introduisent un vaste public dans la prise de conscience du caractère original de l’approche endobiogénique et de son apport précieux et irremplaçable. Et cette approche s’appuie sur l’utilisation des plantes médicinales. C’est dire l’importance et l’utilité d’un ouvrage de référence consacré à cette ressource.

 

L’ouvrage sur les plantes médicinales récemment publié sous la direction de Jean-Claude Lapraz et Alain Carillon présente effectivement les connaissances correspondantes issues de la pharmacologie et des données de la tradition. Il offre « 45 monographies de plantes médicinales dont l’intérêt thérapeutique est confirmé par de nombreuses publications scientifiques récentes ».

Cependant, « l’originalité et la spécificité de cet ouvrage reposent sur un abord nouveau de l’usage de la plante médicinale fondé sur l’évaluation clinique  du patient placé au cœur de la réflexion diagnostique. Cette approche permet l’utilisation intégrative et personnalisée des plantes… La plante médicinale, par la complexité des éléments qui la composent et de leurs effets spécifiques, répond au mieux aux exigences d’une thérapeutique plus physiologique  et peut alors devenir un moyen de traitement de premier plan si elle est utilisée selon les règles médicales et prescriptives… La médecine endobiogénique propose une réflexion originale qui permet de mettre en évidence les déséquilibres des systèmes endocriniens gestionnaires de l’organisme. Elle aide le médecin à les identifier et leur permet d’établir un traitement régulateur et physiologiques où la plante médicinale joue un rôle prioritaire afin d’aider l’individu à retrouver l’état d’équilibre antérieur à la maladie : l’état de santé ».

 

Vers une nouvelle approche médicale

Ce livre sur les plantes médicinales et la médecine endobiogénique  prend place dans l’univers scientifique et professionnel. Ainsi cette nouvelle approche médicale progresse sur différents registres. Elle rencontre une opinion plus favorable,  comme en témoigne un intérêt croissant pour les médecines alternatives et complémentaires, dans un contexte de plus en plus sensible à la dimension écologique et en demande de participation. Elle est portée par un courant militant : médecins généreux et patients reconnaissants (6). Et ce livre témoigne d’une maturité scientifique.

Tout au long de cet article, on a pu percevoir une vision nouvelle, un nouveau paradigme et a pu apprécier la fécondité de cette approche. On attendrait qu’elle se répande dans le corps médical. En ce sens, des propositions accrues de formation sont nécessaires. Il serait opportun que les pouvoirs publics apportent leur soutien.

Dans un système de santé qui comporte de nombreuses rigidités, comment promouvoir cette nouvelle pratique ? A cet égard, un article paru dans Le Monde, le 14 mars 2012, est toujours pertinent aujourd’hui (8). Sous la signature de Luc Montagnier, prix Nobel de médecine en 2008 et Frédéric Bizard, consultant et maitre de conférences à Sciences-Po, cet article ouvre la voie : « Anticipons le passage d’une médecine curative à une médecine préventive ». On peut y lire : « D’une approche verticale et segmentée, nous devons passer à une vision transversale de la santé. D’une médecine curative du siècle dernier, nous devons passer à la médecine 4p : préventive, prédictive, personnalisée, partipative, ce qui modifie considérablement le logiciel du système. L’approche transversale de la médecine 4p doit s’accompagner d’une rénovation de notre système de santé avec une approche holistique des soins fondée sur la personne et les relations interpersonnelles. D’un système centré sur la maladie, il faut évoluer vers un système centré sur la personne, sur la santé ». La médecine endobiogénique s’inscrit dans cette grande transformation.

 

J H

(1)            Société internationale de médecine endobiogénique et de physiologie intégrative : https://www.simepi.info

(2)            Jean-Claude Lapraz. Alain Carillon, dir. Plantes médicinales. Phytothérapie clinique intégratives et médecine endobiogénique. Lavoisier Tec et doc. 2017

(3)            Jean-Claude Lapraz. Marie-Laure de Clermont-Tonnerre. La médecine personnalisée. Retrouver er garder la santé. Odile Jacob. 2012

(4)            Présentation du livre : « La médecine personnalisée » : « Médecine d’avenir. Médecine d’espoir » : http://vivreetesperer.com/?p=475

(5)            « Soigner autrement, c’est possible » : TEDx La Rochelle, 2013 : https://www.youtube.com/watch?v=XAazxiP6tP0

(6)            Le docteur Jean-Christophe Charrié est un des contributeurs du livre : « Plantes médicinales.  Phytothérapie clinique intégrative… » Il a écrit plusieurs livres de conseil médical, dans une perspective endobiogénique, en collaboration avec Marie-Laure de Clermont Tonnerre : « Se soigner toute l’année au naturel » (2017) ; « Objectif santé : à chaque besoin, sa cure » (2017) ; « Soigner au naturel les maux de l’automne et de l’hiver » (2014) ; il vient de publier un livre sur « les clés de l’alimentation anti-cancer et maladies inflammatoires, infectieuses, auto-immunes » (2017).           Voir : https://www.amazon.fr/s/ref=nb_sb_noss_2?__mk_fr_FR=ÅMÅŽÕÑ&url=search-alias%3Dstripbooks&field-keywords=Jean-Christophe+Charrié

(7)            Phyto2000 : association des usagers de la phytothérapie clinique : https://www.google.fr/search?hl=fr&as_q=Phyto2000&as_epq=&as_oq=&as_eq=&as_nlo=&as_nhi=&lr=&cr=&as_qdr=all&as_sitesearch=&as_occt=any&safe=images&as_filetype=&as_rights= Le site de l’association est en réfection.

(8)            Texte cité dans l’article présentant le livre : « La médecine personnalisée » (note 4). Ce texte publié en 2012 nous paraît garder toute son actualité.

« Prayer of the mothers » : un chant mobilisateur de Yael Deckelbaum pour la marche des femmes juives et arabes unies pour la paix.

 

 

Dans le contexte de la violence qui sévit entre israéliens et palestiniens, exacerbée par l’appareil répressif d’Israël, un mouvement s’est levé pour proclamer un esprit de paix. Ce mouvement : « Women wage peace » (Les femmes font campagne pour la paix) est apparu en 2014 à l’occasion du conflit armé à Gaza. Il a pris son essor et a réalisé en 2016 une marche pacifique qui s’est imposée par sa dynamique et sa visibilité.

Le 4 octobre 2016, ce mouvement pour la paix a commencé une marche de l’espérance qui a duré deux semaines. Pendant ces deux semaines, des milliers de femmes juives et arabes israéliennes ont marché du nord d’Israël vers Jérusalem, en réclamant un accord de paix Israël-Palestine qui serait respectueux, non violent et accepté par les deux parties. La marche a culminé le 19 octobre avec plus de 4 000 femmes réalisant une prière conjointe juive et musulmane pour la paix au Qasr el Yahud à l’extrémité nord de la Mer morte. Ce même soir, 15 000 personnes se sont rassemblées pour protester et appeler à l’action devant la résidence du Premier ministre israélien (1).

 

Un chant de marche : « The prayer of the mothers »

Cette grande manifestation a trouvé son chant de marche dans un hymne : « The prayer of the mothers » (la prière des mères). Ce chant a été réalisé par une jeune et talentueuse musicienne israélienne, Yael Deckelbaum, interprète et compositrice qui s’est engagée dans le mouvement et l’a accompagné dans son action (2). Reconnue dans son pays et à l’étranger comme une artiste d’excellence, fondatrice et membre du légendaire trio : Habanot Nechama, Yael a écrit le chant : « Prayer of the mothers » et l’a enregistré avec des responsables de « Women wage peace ». Yael a travaillé également avec Lehmah Gbowee, une femme libériane qui a reçu le prix Nobel de la paix pour sa mobilisation des femmes en faveur de la paix ayant débouché sur la fin de la seconde guerre civile au Libéria en 2003.

 

 

« Prayer of the mothers » est chanté dans des contextes divers et sous des formes différentes (3).

Ses paroles nous entrainent sur le chemin de la fraternité et de la paix comme en témoignent ces quelques extraits.

 

« Chuchotement du vent de l’océan

Qui souffle très loin

Le linge qui flotte

Contre l’ombre d’un mur

 

Entre le ciel et la terre

Il y a des gens qui veulent vivre en paix

Ne baisse pas les bras

Continue à rêver

De paix et de prospérité

 

Quand est-ce que les murs de la peur fondront ?

Quand retournerais-je de l’exil

Et nos portes s’ouvriront

A ce qui est vraiment bon ?

 

Les murs de la peur fondront un jour

Et je rentrerai de l’exil

Les portes s’ouvriront

A ce qui est vraiment bon

 

Du Nord au Sud

De l’Ouest à l’Est

Ecoute la prière des mères

Apporte leur la paix

 

 

Ce chant a accompagné la marche de la paix. Il porte de bout en bout le clip réalisé par « Women wage Peace » (4) pour communiquer le message et l’esprit de cet événement. Ce clip transmet une symbolique forte à travers ses différentes séquences :

° Des jeunes femmes, de blanc vêtues, se rassemblant dans le désert, et exprimant une convivialité fraternelle dans un chant partagé, expression de paix.

° Dans le même élan et dans le même esprit, des femmes de toutes origines manifestant leur solidarité et leur fraternité en des gestes significatifs de tendresse et de reconnaissance.

° L’intervention de Lehmah Gbowee, prix Nobel de la paix, pour encourager ce mouvement : « Je voulais vous faire savoir que la paix est possible dans le monde où nous vivons quand des femmes intègres et de foi se manifestent pour le futur de leurs enfants ».

° De bout en bout, la dynamique de cette marche commune revêt une dimension épique et nous entraine dans un dépassement de nous-même.

 

Dans cette démarche,  convergent des femmes dans une pleine humanité d’amour, d’empathie, de respect. Pour nous, nous percevons dans cet événement un souffle, le souffle de l’Esprit. L’Esprit abolit les barrières et unifie comme nous l’apprend l’expérience de la Pentecôte (6). Comme en d’autres évènements historiques, l’espérance ouvre les portes de la libération. Nous accueillons ce chant dans un mouvement d’émotion, de sympathie et d’émerveillement.

 

J H

(1)            Sur le site du journal israélien, Haaretz, un article qui fait le point sur cet épisode : « Prayer of the mothers » honors thousandsof jewish and arab women marching for peace » : http://www.haaretz.com/israel-news/1.754127 On trouvera par ailleurs d’autres articles sur cet évènement important intervenu en octobre 2016 : Sur +Positivr : « des milliers de femmes en marche pour la paix » : http://positivr.fr/women-wage-peace-paix-israel-palestine-femmes/ Sur le site du Monde : « En Israël, le combat des femmes pour la paix » : http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/10/20/en-israel-le-combat-des-femmes-pour-la-paix_5017432_3218.html Le mouvement « Women wage peace » s’est inspiré de mouvements analogues pour la paix en Irlande du Nord et au Libéria. Il milite pour des négociations de paix entre Israël et l’autorité palestinienne. Il accueille des personnes très diverses, y compris des hommes. Il comprend aujourd’hui plus de 20 000 membres. Une information complète sur Wikipedia : https://en.wikipedia.org/wiki/Women_Wage_Peace

(2)            Yael Deckelbaum. Biography : http://www.yaeldeckelbaum.com/en/biography

(3)            Yael Deckelbaum and The Prayer of the Mothers Ensemble- The Land : https://www.youtube.com/watch?v=bU8Fqi1iFxc

(4)            Clip de la marche de l’espoir conduite par « Women wage Peace » et animée, de bout en bout, par le chant : « The prayer of the mothers » : « Yael Deckelbaum/ Prayer of the mothers- Official video : https://www.youtube.com/watch?v=YyFM-pWdqrY&list=PLKZY04ztdn4vRnQqcu2z0UzBWtTV9FL9s

(5)            Pentecôte : Actes 2.1-21

 

 

Sur ce blog, voir aussi :

« Aujourd’hui, nous sommes tous frères à Bamako » : http://vivreetesperer.com/?p=1101

« La vision mobilisatrice de Martin Luther King » : « I have a dream »

http://vivreetesperer.com/?p=1493

Quelle vision de Dieu, du monde, de l’humanité en phase avec les aspirations et les questionnements de notre époque ?

 

Genèse de la pensée de Jürgen Moltmann 

A notre époque, un moment où la conjoncture internationale s’est assombrie, pour y faire face, aller de l’avant, nous avons besoin d’une dynamique d’espérance. Nous pouvons donc nous tourner à nouveau vers la pensée théologique de Jürgen Moltmann (1) qui commence à émerger avec la parution en 1964 d’un livre révolutionnaire à l’époque : « La théologie de l’espérance » (2).

Bien entendu, ce livre est intervenu dans un contexte social différent du notre, un moment où le vieux monde commençait à se fissurer et où un nouvel horizon apparaissait. C’est l’époque où Martin Luther King exprime son rêve d’une Amérique libérée de la domination raciale. JF Kennedy regarde en avant dans l’esprit d’une nouvelle frontière. En Tchécoslovaquie, apparaît un essai de socialisme à visage humain, bientôt écrasé par les chars soviétiques. Jean XXIII et le concile Vatican II entreprennent une révolution des esprits dans l’Eglise catholique. Mais c’est aussi l’époque marquée par la guerre du Vietnam, par l’affrontement Est-Ouest et la menace de la destruction nucléaire.

Plus de vint ans après  la parution de la « Théologie de l’espérance », en 1988, l’Eglise de la Trinité à New York a invité Jürgen Moltmann et son épouse Elisabeth Moltmann-Wendel, une des premières théologiennes féministes à intervenir dans un forum de théologiens réputés. Après deux décennies, il était possible et nécessaire de faire le point. En quoi l’apport de Jürgen Moltmann avait-il marqué un tournant dans la vision de Dieu, du monde et de l’humanité ? En quoi cet apport avait-il joué un rôle majeur dans l’univers chrétien ? Avec le recul, vingt ans plus tard, comment cet apport continuait-t-il à éclairer les représentations des acteurs chrétiens ? Aujourd’hui, trente ans plus tard, cette conférence n’a pas perdu sa pertinence. En effet, elle nous aide à mieux comprendre comment une réflexion théologique peut nous aider à répondre à nos questionnements dans toute leur dimension et leur actualité. Aujourd’hui, nous avons conscience de l’ampleur des mutations en cours. Une dynamique d’espérance, la conscience de l’œuvre créatrice et libératrice de Dieu est à même de nous éclairer dans notre recherche et dans notre action. Voici pourquoi cette conférence n’appartient pas seulement au passé. Elle nous apparaît comme un épisode d’une histoire en marche.

 

Ce colloque a donné lieu à une série de quatre vidéos (3) réalisées par la « Trinity church » de New York et impulsées par deux théologiens de cette Eglise : Frederic Burnham et Leonard Freeman. Elles présentent à la fois interviews et interventions de  Jürgen Moltmann et questionnements et commentaires de théologiens réputés. La première vidéo présente la théologie de l’espérance dans son contexte. La seconde vidéo est consacrée à un débat sur cette théologie. La troisième porte sur la théologie féministe telle qu’elle est présentée par Elisabeth Moltmann-Wendel. Enfin la quatrième concerne le rôle de l’Eglise dans le monde. Notre compte-rendu ne sera pas exhaustif. Nous nous bornerons à mettre en évidence quelques affirmations majeures de la théologie de Jürgen Moltmann et la manière dont certaines d’entre elles apparaissent à beaucoup de théologiens comme une réponse attendue et libératrice. De la même façon, aujourd’hui encore, par rapport aux aspirations et aux questionnements de nos contemporains, nous avons besoin de réponses adéquates. En mettant en scène le débat autour de la pensée de Jürgen Moltmann, ces vidéos nous permettent  de mesurer l’importance de la réflexion théologique pour éclairer nos représentations et le cours de notre pensée.

 

La théologie de l’espérance

Moltmann est interrogé sur son parcours. Qu’est-ce qui l’a amené à s’engager dans la réflexion théologique et à écrire « La théologie de l’espérance » ?

Effectivement, au départ, Jürgen Moltmann était davantage intéressé par les sciences. « Quand j’avais quatorze ans, mon intention était d’étudier les mathématiques et la physique parce que j’étais fasciné par Einstein ». Et puis, Jürgen Moltmann a été saisi par la tourmente de la guerre à Hambourg, l’anéantissement de la ville par un bombardement destructeur, son enrôlement dans la Wehrmacht, sa condition de prisonnier de guerre en Grande-Bretagne pendant plusieurs années. « Pourquoi ai-je survécu ? » s’est interrogé Moltmann. Et c’est dans un camp de prisonniers qu’il a découvert la voie chrétienne en la personne de Jésus. Ainsi la théologie de l’espérance n’est pas le produit d’une construction progressiste ; c’est un chemin de foi. « Je pense que je suis un optimiste parce qu’autrement je serais un pessimiste. Je ne suis pas un optimiste par ce que je vois, mais par ce que à quoi je fais confiance lorsque j’écoute l’Evangile. C’est le triomphe de la grâce sur le péché, de l’espérance sur la haine ».

 

Jürgen Moltmann est donc « l’inventeur » d’une théologie de l’espérance dont on peut étudier le contexte de formation. Ecoutons simplement la dynamique qui a porté cette théologie. « Quand au début, j’ai écrit la théologie de l’espérance, il y a maintenant plus de vingt ans, j’ai commencé avec le postulat que, depuis Augustin, l’espérance chrétienne avait été réduite par l’Eglise au salut des âmes dans le Ciel par delà la mort, et que, dans cette réduction, cette espérance avait perdu sa puissance de changement et de renouvellement de la vie. Mais, dans la théologie de l’espérance, j’ai essayé de présenter l’espérance chrétienne non plus comme une espérance pour l’au delà, mais plutôt comme une puissance de vie qui nous fait vivre. Pour développer cette vision, je me suis fondé sur les promesses bibliques de la nouvelle création, de la résurrection du corps, du ciel nouveau et particulièrement de la terre nouvelle dans laquelle la justice de Dieu habitera ». Jürgen Moltmann répond au désarroi du christianisme à une époque, qui, comme celle d’aujourd’hui, se caractérise par des changements profonds dans la société et par une transformation des mentalités. « Parce qu’il n’y avait plus d’espérance pour la société dans la tradition chrétienne, nous avons négligé la société. Parce qu’il n’y avait plus d’espérance pour la terre, nous avons négligé la terre et nous l’avons abandonnée aux forces de destruction que nous voyons autour de nous. Il est grand temps d’ouvrir l’expérience chrétienne à sa puissance de vie universelle (all embracing power).

 

Cette nouvelle inspiration théologique est venue dans un moment de crise. Comme le note un participant : A l’époque, «  dans les années 60, on pouvait se demander où était l’espérance et si le christianisme était capable de faire face à la crise ». Cette théologie de l’espérance est un nouvel horizon. « C’est une théologie messianique qui nous donne de regarder en avant ». Cela nous permet de sortir de l’individualisme égocentré et complaisant d’une idéologie existentialiste ». « Comme pasteur, il était difficile pour moi de prêcher sur la fin des temps et le jugement final. Moltmann nous a permis de découvrir qu’il y avait bien plus dans les Ecritures que nous le pensions ». Cette séquence nous permet de mieux comprendre la réception de la pensée de Moltmann. A certains moments, en regard de l’évolution des mentalités, on éprouve le besoin d’un nouveau regard, d’une nouvelle vision théologique. Cet exemple reste instructif pour aujourd’hui.

 

 Débat autour de la théologie de Jürgen Moltmann

Ce colloque a permis un partage et un débat autour de la théologie de Moltmann. En réponse aux interrogations, Jürgen Moltmann a pu s’expliquer sur certains points donnant lieu à controverse. Une seconde vidéo rapporte cette explication qui porte sur trois questions : la nature du pouvoir ; la nature de la Trinité ; la nature de la vie après la mort. On se reportera aux différents dialogues pour un suivi complet. Voici quelques aperçus.

 

Toute réflexion s’inscrit dans un contexte. Jürgen Moltmann en a bien conscience. « Je puis avoir une certaine obsession par rapport au pouvoir à cause de mon expérience personnelle d’un pouvoir aliénant ». Moltmann a subi le régime de l’Allemagne hitlérienne. Il note qu’un contexte allemand est bien différent d’un contexte anglais. Dans sa théologie, Moltmann s’est élevé contre la représentation d’un pouvoir dominateur attribué à Dieu. Il nous dit que la puissance de Dieu s’exerce dans son auto-détermination. Personne ne peut limiter Dieu excepté lui-même dans une auto-limitation. « Les hommes ont l’amour du pouvoir, mais Dieu a le pouvoir de l’amour ».

 

A travers son attention au récit évangélique, Jürgen Moltmann nous décrit le Dieu trinitaire comme une communion d’amour. « Selon ma compréhension, on doit partir de l’histoire de Jésus dans sa relation avec Celui qu’il appelait « Abba », cher père, et avec l’Esprit. L’histoire biblique est l’histoire de la collaboration entre Jésus, Abba et l’Esprit ». C’est une vision qui ne vient pas d’en haut, mais d’en bas. L’unité de Dieu s’exerce dans la « périchorésis », une habitation de l’un dans l’autre. « Le Père est en moi. Je suis dans le Père », dit Jésus.

 

L’approche eschatologique tournée vers l’avenir de Dieu, présente dans la théologie de l’espérance s’est appliquée largement à la dimension sociale et politique de la vie. Aussi on a pu se demander si la dimension personnelle : la vie après la mort, n’était pas négligée. Dans ce bilan, Moltmann reconnaît qu’il avait effectivement trop peu étudié cette question. Interpellée sur cette question par l’épouse d’un ami décédé, il s’est d’autant plus mis à la tâche. « Il s’agissait d’achever ce qui avait été commencé avec la théologie de l’espérance, non pas de changer, mais de compléter ». « Dans la grande perspective du Nouveau Testament, les vivants et les morts sont en communion avec le Christ… « Soit que nous vivions, soit que nous mourrions, nous appartenons au Seigneur, car il est mort et revenu à la vie pour être le Seigneur des morts et des vivants » (Romains 14.8-9)(4).

Ces dialogues nous montrent la théologie de Moltmann à un moment de son évolution. C’est une pensée en  mouvement qui évolue, se rééquilibre, s’enrichit et va à la découverte. Ici, questions, commentaires et réponses de Moltmann se complètent et font ressortir la dynamique d’une pensée à l’écoute.

 

La réponse féministe.

Epouse de Jürgen Moltmann et pionnière d’une théologie féministe, Elisabeth Moltmann-Wendel s’est également exprimée dans ce colloque dédié à la théologie de l’espérance. Son œuvre s’inscrit en effet dans la même perspective. Elle a retravaillé les données chrétiennes classiques dans une perspective nouvelle. Elle s’est appuyée sur la sagesse de l’Ancien Testament et sur l’ouverture de Jésus envers les femmes pour créer un modèle biblique inclusif. Elle s’inspire de la justification par la foi pour promouvoir la libération des femmes. Et par rapport à un état d’esprit répressif, elle ose proclamer la valeur de la femme en des termes percutants : « I am good. I am full. I am beautiful » : « Je suis bonne. Je suis unifiée. Je suis belle ». De fait, par rapport à une représentation restrictive de l’œuvre de Dieu, elle ouvre le regard en citant un verset du Sermon sur la Montagne (Matthieu 5.45) : « Votre Père céleste fait luire son soleil aussi bien sur les méchants que sur les bons. Il fait pleuvoir sur ceux qui lui sont fidèles comme sur ceux qui ne le sont pas ». Elle proclame un Dieu inconditionnellement aimant.

Cependant, la puissante devise destinée à libérer le potentiel des femmes : « Je suis bonne. Je suis unifiée. Je suis belle » est venue à l’esprit d’Elisabeth en voyant les dégâts engendrés par une éducation chrétienne traditionnelle. Elle fréquentait « des femmes chrétiennes bien éduquées, exerçant un grand contrôle sur elles-mêmes, bonnes, faisant du bon travail dans l’Eglise. Je me suis rendu compte qu’elles ne parvenaient pas à s’aimer elles-mêmes. Alors, en réaction, j’ai proclamé ces trois affirmations : Je suis bonne. Je suis unifiée. Je suis belle. J’empruntais l’idée d’unité, de complétude, de plénitude (wholeness) à la théologie féministe qui assume la femme, corps et âme. La référence à la beauté m’est venue en pensant à la devise : « Black is beautiful » empruntée au mouvement de libération afro-américain ». Mais pourquoi cette « haine de soi » ? En quoi est-elle associée au christianisme ? « Au commencement du christianisme, dans l’Eglise primitive, la femme était pleinement acceptée. Jésus avait une relation étroite avec des femmes de tout bord : pauvres, discriminées… » Plus tard, le christianisme est retombé dans le sillage d’une société et d’une culture patriarcale. Aujourd’hui, dans l’esprit d’une justification par la foi, un Evangile de libération est à nouveau à l’oeuvre et permet aux femmes de changer, de passer d’une haine de soi à un amour de soi et de s’accepter holistiquement. Ce changement a bien entendu d’autres aspects : nouveau rapport avec la création, proclamation du partenariat et de la communauté dans les relations de pouvoir.

Jürgen Moltmann, interrogé sur cette question, a certes confirmé le caractère innovant et authentiquement chrétien de cette théologie, mais il s’est exprimé aussi d’une façon plus personnelle.

Il rappelle combien l’éducation des jeunes garçons, des hommes a, elle aussi été entâchée par la négativité et la violence. « Vous n’êtes rien… vous ne pouvez rien… vous devez faire. Vous n’êtes pas bon… Vous n’êtes pas unifié… vous n’êtes pas beau…vous devez faire. Quelle terrible éducation ! ». Alors Jürgen Moltmann apprécie le signe de libération venant de la théologie féministe.

 

Ainsi, en 1988, malgré l’ébranlement culturel des années 1960, on enregistrait encore beaucoup de rigidité dans des milieux chrétiens. Les filles et les femmes en étaient particulièrement victimes, mais cela touchait aussi les garçons et les hommes. En étudiant aujourd’hui la communication non violente, on peut constater un impact négatif à long terme de cette éducation associée à une culture patriarcale et chrétienne. Aujourd’hui encore, une approche positive du potentiel humain se heurte à un inconscient hérité. Ainsi la théologie féministe, exprimée dans cette vidéo par Elisabeth Moltmann et Letty Russel, en affinité avec Jürgen Moltmann, garde sa pertinence aujourd’hui.

 

Une théologie en mouvement.

Depuis 1988, Jürgen Moltmann a été invité à de nombreuses rencontres théologiques et ses interventions sont parfois également rapportées dans des vidéos. Alors pourquoi avoir rendu compte de ce colloque organisé par l’Eglise de la Trinité autour de la théologie de l’espérance ? Il nous semble que ce compte-rendu nous permet de mieux comprendre la production et la réception de l’œuvre fondatrice de Jürgen Moltmann dans son contexte historique. Nous découvrons comment cette œuvre a répondu aux questionnements et aux aspirations des chrétiens dans un sérieux désarroi à cette époque. Et certains thèmes abordés dans ce colloque, comme une approche positive du potentiel humain, est encore pertinente aujourd’hui. En écoutant ces interventions, nous percevons une dynamique qui nous interpelle encore aujourd’hui, car, dans un autre contexte, la conjoncture actuelle est troublée et nous avons besoin de regarder en avant.

Tout est redit par Moltmann dans un livre plus récent (5) : « Le christianisme est résolument tourné vers l’avenir et invite au renouveau. Avoir la foi, c’est vivre dans la présence du Christ ressuscité et tendre vers le futur Royaume de Dieu… De son avenir, Dieu vient à la rencontre des hommes et leur ouvre de nouveaux horizons qui débouchent sur l’inconnu et les invite à un commencement nouveau ».

Ajoutons que le fonctionnement même de ce colloque dans les interactions entre les organisateurs, Frederic Burnham et Leonard Freeman, le questionnement et le commentaire des théologiens et les réponses de Jürgen Moltmann nous permet de mieux comprendre la nature de la réflexion théologique au carrefour entre le donné des Ecritures et les manières de penser engendrées par l’évolution de la culture. C’est un éclairage pour le monde d’aujourd’hui.

 

J H

 

(1)            Pour connaître l’œuvre et la pensée de Jürgen Moltmann, lire son autobiographie : Jûrgen Moltmann. A broad place.An autobiography. SCM Press, 2007. Présentation : « Une théologie pour notre temps. L’autobiographie de Jürgen Moltmann » : http://www.temoins.com/une-theologie-pour-notre-temps-lautobiographie-de-juergen-moltmann/ et http://www.lespritquidonnelavie.com/?p=695

Se reporter également au blog dédié à l’œuvre de Jürgen Moltmann : L’Esprit qui donne la vie (bientôt renouvelé) : http://www.lespritquidonnelavie.com

Sur ce blog, plus particulièrement les articles suivants :

« Une théologie pour la vie » : http://vivreetesperer.com/?p=1917

« L’avenir inachevé de Dieu » : http://vivreetesperer.com/?p=1884

« Dieu vivant, Dieu présent, Dieu avec nous dans un monde où tout se tient » : http://vivreetesperer.com/?p=2267 « Le Dieu vivant et la plénitude de vie » : http://vivreetesperer.com/?p=2413

(2)             « La théologie de l’espérance », dans sa version allemande, est paru en 2004 et dans sa version anglaise en 2007.  Dans sa version française, il est paru au Cerf en 1970

(3)            Colloque organisé par Trinity Church (New York) : Love : The foundation of hope. A celebration of the life and work of Jürgen Moltmann and Elisabeth Moltmann-Wendel : 4 vidéos sur You Tube : A theology of hope : https://www.youtube.com/watch?v=0GBb8–Ic3I&t=354s      Theology of hope : critiques and questions :  https://www.youtube.com/watch?v=wqJYaKB9sFs&t=7s     The feminist response : https://www.youtube.com/watch?v=HXz4WDU6iyQ Theology of hope. The church and the world : https://www.youtube.com/watch?v=uWPKdlLDLgI&t=364s

(4)            Sur ce blog : « Vivants et morts, ensemble, en Christ ressuscité » : http://vivreetesperer.com/?p=2221

(5)            Jürgen Moltmann. De commencements en recommencements. Une dynamique d’espérance. Empreinte. Temps présent, 2012 Citation : p 109-110 Sur ce blog : http://vivreetesperer.com/?p=572

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Une orientation nouvelle pour facebook

A une époque où une mutation technologique interfère avec l’évolution économique, dans un cours parsemé de troubles qui suscite une inquiétude sociale et un malaise politique, la nécessité de faire face engendre le besoin d’échapper à l’isolement et de participer à une dimension communautaire.

Ce besoin a été diagnostiqué par Thomas Friedman, un expert américain, qui, dans son livre : « Thank you for being late » (1), nous appelle à prendre le temps de la réflexion face au phénomène de l’accélération généralisée des techniques de communication et aux effets induits qui bouleversent notre manière de travailler et, plus généralement, notre manière de vivre. Thomas Friedman nous dit combien dans cette situation mouvementée, nous avons besoin d’une force spirituelle et d’un enracinement social. Et, pour cela, « cherchons à enraciner autant de gens que possible dans des communautés saines » (p 34). C’est le moyen de développer une solidarité efficace. Les africains expriment cela dans les termes d’un dicton : « Elever un enfant requiert tout un  village ».Thomas Friedman a lui aussi grandi dans une forte communauté et il en expérimenté les bienfaits.  Depuis le livre d’Alexis de Tocqueville : « De la démocratie en Amérique », nous savons combien  la dynamique associative a porté la vie des Etats-Unis dans toutes ses dimensions. Mais aujourd’hui, on peut observer les bienfaits de la vie associative  dans beaucoup d’autres pays, en France en particulier. Et dans notre pays, cette dynamique ne faiblit pas. Au contraire, elle engendre une vitalité (2).

Aujourd’hui, dans une nouvelle conjoncture mondiale, facebook prend conscience de l’importance de la dimension communautaire. En 2016, des aléas politiques ont contribué à renforcer la conscience qu’une communication saine à l’échelle des peuples et du monde était un bien précieux auquel il fallait veiller. A cet égard, facebook a bien une responsabilité particulière puisqu’aujourd’hui deux milliards d’humains sont connectés.

 

Facebook : un nouvel horizon

Le 22 juin 2017, Mark Zuckerberg, fondateur et directeur de facebook a émis une déclaration par laquelle il engage ce réseau dans une politique qui va chercher à rassembler davantage les gens (« bringing people closer together »), à travers une politique qui met l’accent sur le développement communautaire, la promotion de communautés dans le réseau (3).

Une grande organisation n’infléchit pas son orientation sans une étude préalable. C’est bien ce qui s’est passé ces derniers mois et qui aboutit à ce changement de cap. Ainsi, Mark Zuckerberg s’est beaucoup entretenu avec les responsables des communautés déjà actives dans le réseau. Celles-ci apparaissent aujourd’hui comme un exemple dont on peut s’inspirer. Ainsi mentionne-t-il une communauté professionnelle rassemblant des serruriers. Il y a aussi des communautés centrées sur un aspect de la vie : partager les expériences et les questions de jeunes mamans et de jeunes papas, aider des jeunes à entrer au collège. Voici une réalisation particulièrement originale : « Il y a quelques semaines, j’ai rencontré Lola Omolola. Lola vit à Chicago et elle est originaire du Nigéria. Il y a deux ans, Lola a fondé un groupe secret appelé : « Female IN ». Elle le décrit comme un groupe de soutien qui ne porte pas de jugement en vue de donner aux femmes un endroit sûr pour parler de tout, du mariage aux questions de santé et aux problèmes de travail. Aujourd’hui ce groupe a plus d’un million de membres à travers le monde, toutes des femmes, parce qu’une femme s’est souciée de leur donner une voix ». Lorsqu’une communauté répond ainsi à des besoins, être responsable de sa bonne marche est un véritable engagement.  Ces responsables ont besoin de soutien.  Facebook va s’engager en ce sens.

 

 

Un nouvel horizon : « Bringing people together »

« Dans les décennies passées, nous nous sommes centrés sur un objectif : rendre le monde plus ouvert et plus connecté (« bringing the world more open and connected »). Nous n’avons pas terminé. Mais j’avais l’habitude de penser que si nous donnions simplement une voix aux gens et que nous les aidions à se connecter, cela rendrait par là même le monde meilleur. De bien des manières, cela a été le cas. Mais notre société est encore divisée. Maintenant, je pense que nous avons la responsabilité de faire davantage. Il n’est pas suffisant de simplement connecter le monde ; nous devons aussi travailler à rendre le monde plus proche, rapprocher les gens ensemble (« bring people closer together »). Nous avons besoin de donner une voix aux gens pour permettre une expression de la diversité des opinions, mais nous avons aussi besoin de créer du commun pour que nous puissions ensemble faire des progrès. Nous avons besoin de rester connectés avec les gens que nous connaissons et auxquels nous faisons déjà attention, mais nous avons aussi besoin de rencontrer des gens nouveaux avec des perspectives nouvelles. Nous avons besoin de la famille et des amis, mais nous avons aussi besoin de participer à des communautés.

Aujourd’hui, nous avons choisi de redéfinir notre mission. Notre projet est de donner aux gens le pouvoir et la capacité de créer des communautés et de rendre le monde plus proche. Nous ne pouvons pas faire cela seuls. Il nous faut donner aux gens la capacité de créer ces communautés.

Nos vies sont maintenant connectées. Dans la prochaine génération, nos grands défis seront énormes : mettre fin à la pauvreté, guérir les maladies, arrêter le changement climatique, répandre la liberté et la tolérance, stopper le terrorisme. Nous devons bâtir un monde où les gens vont converger pour effectuer ces efforts significatifs ».

 

Une dynamique communautaire

« Cela ne peut pas venir d’en haut. Il est nécessaire que les gens le désirent. Les changements commencent sur le plan local lorsqu’un nombre suffisant d’entre nous se sent concerné et soutenu pour s’engager dans des perspectives plus vastes.

Les gens ont généralement envie d’aider les autres, mais nous trouvons aussi que nous avons nous-mêmes également besoin d’être soutenus. Les communautés nous donnent le sentiment que nous faisons partie de quelque chose qui est plus grand que nous-mêmes, que nous ne sommes pas seuls, qu’il y a quelque chose de mieux à réaliser en avançant.

Nous retirons tous du sens de nos communautés. Que ce soient des églises, des équipes de sport, des groupes de voisinage, nous recevons d’elles la force d’ouvrir notre horizon et de nous engager pour des causes plus grandes. Des études ont prouvé que, plus nous sommes connectés, plus nous nous sentons heureux et en meilleure santé. Les gens qui vont à l’église sont plus nombreux à se porter volontaires et à donner, pas seulement parce qu’ils sont religieux, mais aussi parce qu’ils font partie d’une communauté.

C’est pourquoi il est si frappant de voir que, pendant les dernières décennies, l’appartenance à tous les genres de groupes a baissé d’un quart (l’auteur décrit la situation américaine). Il y a là beaucoup de gens qui ont besoin de trouver le sens d’un but et un soutien quelque part. Voilà notre défi. Nous sommes appelés à bâtir un monde où chacun puisse avoir un sens de projet et de communauté. C’est ainsi que nous pourrons rendre le monde de plus en plus proche, où nous pourrons prendre soin d’une personne en Inde, en Chine, au Nigéria et au Mexique aussi bien que d’une personne ici.

Je sais que nous pouvons faire cela. Nous pouvons renverser ce déclin, rebâtir nos communautés et rendre le monde plus proche.

 

Promouvoir la participation à des communautés significatives (« meaningful communities »)

« La plupart d’entre nous, nous faisons partie de groupes, soit dans le monde physique, soit sur internet. Une personne moyenne sur facebook est membre d’environ 30 groupes, mais, si vous avez de la chance, il peut y en avoir un ou deux qui sont importants pour vous. Les autres sont des groupes occasionnels. Nous avons trouvé que cent millions de gens sont membres de communautés significatives. Elles comptent pour vous ». Mark Zuckerberg précise sa pensée : Les communautés significatives auxquelles nous tendons ne sont pas uniquement en ligne. « Si vous avez besoin d’être soutenu dans une maladie, si vous avez de nouveaux parents, ces communautés n’interagissent pas seulement en ligne. Elles organisent des repas et se soutiennent dans la vie quotidienne ». Des communautés en ligne peuvent également élargir des communautés physiques.

Si deux milliards de gens utilisent facebook, pourquoi avons-nous aidé seulement 100 millions à joindre des communautés significatives ? Aujourd’hui, nous sommes en train de nous fixer un but : aider un milliard de gens à joindre des communautés significatives. Si nous réussissons cela, cela commencera à fortifier notre tissu social et à rapprocher le monde : « bring the world closer together ».

Cette missive se termine sur des considérations stratégiques.  Comment agir pratiquement pour atteindre cet objectif ? Facebook est appelé à innover, car il n’est pas familiarisé avec le développement communautaire.  Il ne suffit pas de faire connaître aux gens, grâce à l’intelligence artificielle, des communautés qui peuvent être significatives pour eux ; il est également nécessaire que le nombre de nouvelles communautés significatives grandisse rapidement, et pour cela facebook se propose d’encourager et d’aider les nouveaux leaders.

 

Un grand dessein

Facebook est apparu en 2006, il y a dix ans seulement. Le chemin parcouru est impressionnant. Aujourd’hui, deux milliards d’humains utilisent et fréquentent facebook. Et voici que le fondateur et animateur de facebook, Mark Zuckerberg, prend conscience qu’un nouveau pas est nécessaire  parce que, dans ce monde en mutation, une exigence nouvelle apparaît : face à la tentation de la division et du repli, renforcer les forces de cohésion et d’unification, permettre aux gens de vivre davantage en convivialité et en solidarité. Il y a bien là une contribution pour répondre à une aspiration qui se fait jour dans tous les pays. C’est par exemple l’émergence de la notion de tiers lieu, un espace social propice à la convivialité entre la maison et le travail (4). En France même, on appelle à plus de convivialité (5), plus de fraternité (5). Il y a partout des forces collaboratives en voie de s’exprimer. Ce nouvel espace ouvert à la dynamique associative doit encourager la créativité dans l’expression sociale sur tous les registres : entraide, éducation, santé, spiritualité.

Des formes anciennes déclinent, des formes nouvelles apparaissent. C’est bien le mouvement de la vie. « L’essence  de la création dans l’Esprit est la « collaboration » et les structures manifestent la présence de l’Esprit dans la mesure où elles font connaître « l’accord général ». « Au commencement était la relation » (Martin Buber) » (Jürgen Moltmann) (7). En écoutant Mark Zuckerberg et en lisant sa missive très simple, très conviviale, on peut percevoir, dans ces propos, la genèse d’une grande innovation sociale à l’échelle du monde. Il y a là un grand dessein. On le reçoit comme une promesse.

 

J H

 

(1)            Thomas Friedman. Thank you for being late. An optimist’s guide to thriving in the age of accelerations. Allen Lane, 2016  Mise en perspective : « Un monde en changement accéléré » : http://vivreetesperer.com/?p=2560

(2)            Roger Sue. La contresociété. Les liens qui libérent, 2016         Mise en perspective : « Vers une société associative. Transformations sociales et émergence d’un individu relationnel » : http://vivreetesperer.com/?p=2572

(3)             Mark Zuckerberg. Bringing the world closer together (22 juin 2017) : https://www.facebook.com/zuck/posts/10154944663901634     The Zuckerberg interview. Extended cut : https://www.youtube.com/watch?v=RYC7nAcZqn0

(4)            Emergence d’espaces conviviaux et aspirations contemporaines. Troisième lieu (« Third place ») et nouveaux modes de vie  : http://www.temoins.com/emergence-despaces-conviviaux-et-aspirations-contemporaines-troisieme-lieu-l-third-place-r-et-nouveaux-modes-de-vie/

(5)            Appel à la fraternité. Pour un nouveau vivre ensemble : http://vivreetesperer.com/?p=2086

(6)            Jürgen Moltmann. Dieu dans la création. Traité écologique de la création. Cerf, 1988

 

Voir aussi : « la création de la Chan Zuckerberg initiative » : http://vivreetesperer.com/?p=2283

 

La joie jusque dans l’épreuve

 

         « Dans les dernières années de sa vie, Odile a manifesté à plusieurs reprises son désir de transmettre une expérience et une réflexion qui se sont développées au cours de son existence. Ainsi a-t-elle exprimé dans plusieurs écrits son grand désir de communiquer un message d’amour et de vie. « Ce que j’ai la joie de partager aujourd’hui est la découverte des bienfaits de Dieu : manifestation de sa bonté infinie que j’ai pu ressentir, de sa magnificence que j’ai pu reconnaître dans la création, de sa présence dans l’énergie vitale sur tout ce qui existe. Mon regard s’est éclairé. Mon attitude s’est adoucie. Mon cœur s’est rempli de reconnaissance. « Le Royaume de Dieu s’est approché » dit Jésus. Aujourd’hui, Jésus est ressuscité. Nous pouvons vivre le règne de Dieu sur terre chacun et chacune à sa mesure. Cette joie de reconnaissance explose en moi. J’ai envie de la partager. La vie vaut la peine d’être vécue ». Ainsi les écrits d’Odile ont pu être recueillis et publiés dans un livre : « Sa présence dans ma vie » (1).

Au cours des dernières années de sa vie terrestre, Odile a affronté les assauts répétés d’un cancer. C’est dans cette condition qu’elle s’interroge sur la joie. Lorsque l’apôtre Paul parle , à plusieurs reprises de la joie dans ses épîtres : « Soyez toujours joyeux ! », est-ce possible ? Comment parler authentiquement de notre vécu par rapport à la joie ? Odile parle ici de la joie à partir de sa foi et de son expérience.

 

La joie jusque dans l’épreuve

Quand tout roule, que je me sens en forme, la vie est belle…La joie est tout naturellement au rendez-vous. Chacun peut le constater. Voilà que les nuages arrivent, que des pépins pleuvent, ou simplement  qu’une mauvaise nouvelle s’annonce, alors patatras tout s’écroule. Je me sens fatiguée avec un vague à l’âme qui risque fort de s’installer. Alors le commun des mortels constate d’un air résigné : « Il y a des jours avec et des jours sans ».

Se laisser influencer par le climat ambiant, comme un bouchon voguant sur l’eau, ne me satisfait pas.  Je souhaite tenir ma vie en mains dans la mesure de mes possibilités. Je lis dans le livre des Proverbes des vérités profondes que j’ai pu observer dans ma vie : « Un esprit joyeux est un excellent remède, mais l’esprit déprimé mine la santé » (Pr 17/22).  « Un bon moral permet de supporter la maladie (Pr 18/14). Et aussi : « Si tu te laisses abattre au jour de l’adversité, ta force est bien peu de chose » (Pr 24/10). Alors comment développer cette force intérieure que je désire ?

L’apôtre Paul parle à plusieurs reprises de cette joie dans ses épîtres. « Soyez toujours joyeux ! ». Toujours ? Est-ce vraiment possible ? Allez donc dire cela à quelqu’un dans la détresse où même simplement dans la peine. Vous risquez fort d’être renvoyé « sur les roses » ! Dans l’épître aux Thessaloniciens, (5/17-18), Paul ajoute : « Priez sans cesse. Remerciez Dieu en toute circonstances : Telle est pour vous la volonté que Dieu a exprimé en Jésus-Christ ».

Remercier en toutes circonstances ? Est-ce possible ? Comment ? Pourquoi ? Ne risquons-nous pas d’être hypocrites ? Il faut reconnaître ses sentiments. J’ai médité longuement la lettre adressée aux chrétiens de Philippes. Le mot : « joie » est mentionnée plus de dix fois, et « joyeux », tout autant. Pourtant Paul est en prison. Enchaîné dans des conditions matérielles pénibles, il parle de « détresse », et, de plus, il est profondément attristé, meurtri même, par l’attitude de certains, jaloux, hypocrites, dit-il, qui annoncent l’Evangile dans un esprit de rivalité.. Il semble toujours sur le qui-vive, car il voit l’influence néfaste de la propagande judaïsante pour ramener  les chrétiens sous le joug de la « Loi ». En même temps, l’apôtre a une affection particulière et une profonde reconnaissance pour les chrétiens de Philippes. Ils ont pris part à sa détresse et l’ont secouru : soutien matériel qui soulage ses conditions de vie, mais aussi et surtout leur communion spirituelle dans leur collaboration à la diffusion de la Bonne Nouvelle. Il se réjouit de les savoir fidèles à l’Evangile, de leur progrès dans la foi, de leur amour fraternel entre eux.

Alors, où est la vérité ? L’univers de Dieu est bien paix et joie dans la justesse des commandements de Dieu. (Romains 14/17). Attention de ne pas devenir schizophrène spirituel en séparant notre vécu : corps, émotion, mental, des élans mystiques. Plus j’approfondis ma relation  à Dieu, plus je suis convaincu que Dieu a des projets de bonheur pour moi (Jérémie 29/11), dans mon être tout entier (I Thes 5) et non pas uniquement spirituel. Voilà ce qui lui fait plaisir (Romains 12/1).

Alors joyeux dans l’adversité ? Je relis attentivement cette épître aux Philippiens. Comment l’apôtre réagit-il devant l’attitude qui l’a tant blessée de ceux « qui, animés par un esprit de rivalité et de dispute, jaloux de ses succès, se mettent à prêcher Christ ».

Qu’importe, après tout ! » dit Paul. Ce qui importe le plus, c’est que Christ soit annoncé, quelque soit le support de la communication. Alors sa douleur passe au second plan et s’adoucit à travers un intérêt plus important.

Dans le Psaume 23 du bon berger, je constate : devant l’adversité, le Seigneur prépare un banquet pour moi, m’accueillant comme un hôte important : sa bonté, sa générosité m’accompagnent tous les jours de ma vie.

J’ai compris qu’en toute chose, Dieu me veut du bien. Dans toute adversité, il y a un germe de vie. Aussi, je comprends la parole de Jésus : la semence doit mourir en terre pour donner une plante.  A chaque déception, le long de cette maladie a rebondissements, je me tourne vers l’Esprit Saint, le consolateur qui conduit dans la vérité.

Attentive à sa réponse, je perçois ma voix intérieure me désignant l’attitude faussée qui est à guérir en moi : une rancune, une colère intérieure, une blessure non guérie, une manière d’être à améliorer… Parfois, c’est une parole dite par telle personne, ou verset biblique, ou même un événement qui m’interroge et m’éclaire. Ainsi, pas à pas, l’œuvre divine a fait son chemin en moi, libérant ma personnalité. Je peux dire aujourd’hui qu’à soixante-dix ans passés, je vis une profonde joie de reconnaissance de devenir de plus en plus moi même dans la croissance de mes potentialités qui étaient bloquées par tant  d’obstacles et déviations vécus dans le passé.

Aujourd’hui devant tout le mal, je cherche le germe d’un bien meilleur. Sagesse et discernement spirituel souvent cités dans les épîtres de Paul développent la maturité de mon être.  Actuellement, je suis étonnée de vivre ce paradoxe d’une joie profonde et d’une grande paix en même temps qu’une douloureuse déception. Cette dernière, du reste, s’estompe quand un rayon de lumière me dévoile l’espérance. Ce sentiment est subjectif bien sûr . Il est perçu à l’extérieur quand mon interlocuteur au téléphone me demande des nouvelles tout en donnant une réponse avant que je n’ai le temps de parler : « Tu as une bonne voix, ça va bien ». Ouf, je n’ai pas à exprimer mon désarroi lié au traitement renforcé qui m’est prescrit. Alors la conversation peut se dérouler sur un ton joyeux qui me fortifie. Il m’arrive parfois d’encourager et même de prier pour l’autre au bout du fil qui, lui, exprime sa souffrance, son désarroi.

Dieu est grand, d’une bonté infinie. Il imprime en moi sa paix et sa joie. La liberté des enfants de Dieu m’est accordée. Joie . Reconnaissance.

 

Odile Hassenforder

 

(1) Odile Hassenforder. Sa présence dans ma vie. Parcours spirituel. Empreinte Temps présent, 2011.  L’introduction : « Odile Hassenforder : sa vie et sa pensée » est présentée sur ce blog : http://vivreetesperer.com/?p=2345 On y trouvera également d’autres textes d’Odile  ou des références à sa pensée : http://vivreetesperer.com/?s=Odile+Hassenforder

Ce texte : « La joie jusque dans l’épreuve » figure dans le livre sous le titre : « Soyez toujours joyeux » (p 145-148).

 

Lire aussi : « La joie, force de vie » (Méditation de Anne Faisandier)

(Texte précédent)

 

La joie, une force de vie

 

Les mots ne désignent pas seulement des réalités. Ils contribuent à nous permettre de les reconnaître et de les promouvoir.

Employer le mot joie,  c’est évoquer, selon le Petit Robert, une émotion agréable et profonde, un sentiment exaltant ressenti par toute la conscience. Et il y a de nombreux synonymes : allégresse, ravissement, enthousiasme, gaité…

 

Mais comment recevons-nous ce vocable ? y a-t-il en nous, dans notre héritage des obstacles à la joie comme au bonheur ?  Ou bien y accédons-nous facilement et même parfois dans un bonheur profond ?

Mais le ressenti de la joie n’est-il pas également pluriel ? Ne se construit-il pas différemment en fonction des sources et selon les situations ?

 

Cependant la joie n’est-elle pas à rechercher et à recevoir comme un cadeau pour notre existence ? C’est le message évangélique. C’est la parole de Jésus. Si la joie est un fruit de l’émerveillement, elle est aussi un espace de vie positive, un lieu de résistance au regard de l’ombre. Entendre parler de joie, c’est apprendre à la reconnaître dans un mouvement qui vient de sa source.

 

Une méditation d’Anne Faisandier

C’est une méditation sur la joie que Anne Faisandier partage avec nous dans cette courte vidéo (1).

 

 

Non la joie, ce n’est pas « un sentiment, une émotion qui peut paraître un peu mièvre, un peu simple, un peu léger peut-être ». C’est un état d’âme « fondamental ». «  C’est comme cela qu’en parle la Bible, en particulier l’Evangile comme d’une note de fond qui peut nous permettre d’être irrigué, de s’enraciner dans quelque chose qui permet de vivre debout, d’être vivant en quelque sorte. Cette joie, c’est quelque chose qui est très enraciné et qui est même de l’ordre de la résistance, du combat ».

Anne Faisandier partage avec nous une inspiration évangélique qui va en ce sens. « La nuit de Noël, c’est une joie qui est lumineuse et qui vient s’opposer à la nuit. La parabole de la Brebis perdue est un symbole de la personne qui change de vie, qui choisit la vie, qui choisit de se retourner du côté de la vie et pas ce qui l’a tiré vers la face sombre de l’existence. Dans l’Evangile de Jean, retenu ici, Jésus parle de cette joie juste avant sa mort. C’est dans son dernier discours avec ses disciples. Et il prend l’image de la comparaison avec l’accouchement  (Jean 16.21). Il nous dit que la joie de l’Evangile, c’est une joie imprenable comme est la joie de la mère qui vient de donner naissance. Et il prend cette image de la naissance comme étant l’archétype de l’action de Dieu dans nos vies ».

Alors, Anne Faisandier peut nous appeler à prendre du temps pour revisiter nos vies : « J’aimerais vous souhaiter, pendant cet été, à regarder vos vies, pour voir où Dieu agit, où Dieu a fait naitre quelque chose qui vous remplit de joie ; mais aussi autour de vous, dans la vie des gens : qu’est-ce qui est porteur de joie et d’espérance, parce que, sans doute, Dieu se cache derrière et que cela vaut le temps de le remercier et de le louer et de lui combien nous sommes heureux qu’il nous permette de choisir la vie ».

 

J H

 

(1)            Anne Faisandier. La joie comme une résistance (Pasteur du dimanche) : Vidéo sur You Tube : https://www.youtube.com/watch?v=ATBXklcJiKo&index=2&list=PL6F0WgMatbJUxPNorU-tyfYon2NQBXsRG

 

Voir aussi sur ce blog : Anne Faisandier. Redressez-vous et relevez la tête : http://vivreetesperer.com/?p=2259

 

Lire aussi : « La joie jusque dans l’épreuve »  (Méditation d’Odile Hassenforder » : texte suivant.

 

Génération Y : une nouvelle vague pour une nouvelle manière de vivre

 

Au cours des dernières décennies, on a pu observer dans chaque génération, des styles différents se marquant dans les aspirations, les représentations, les comportements. S’il y a bien un mouvement dans la durée où se marque une orientation globale, il y a une dominante particulière dans chaque génération. Et certaines d’entre elles, comme la génération qui a participé aux évènements de la fin des années 1960, à travers le moment de 1968, est perçue comme une génération innovante par les sociologues et les historiens (1). Dans la perspective des mutations en cours dans nos sociétés (2), le mouvement se poursuit. Assurément, la mondialisation, la révolution numérique, la prise de conscience écologique ne peuvent pas se développer sans marquer les esprits. Et c’est ainsi qu’on parle aujourd’hui d’une génération Y qui rassemble les jeunes nés dans les années 1980 et 1990 (3). Les changements de mentalité sont rapides et on évoque déjà une prochaine génération Z. Cependant, notons d’emblée que si les enquêtes mettent bien en évidence des inflexions, la jeunesse n’est pas homogène dans ses conditions sociales et son rapport à la société, et donc dans ses comportements. Si cette réalité appelle la prudence dans les généralisations, il n’en est pas moins vrai qu’on peut constater des changements de mentalité sensibles dans certaines portions des jeunes générations, particulièrement dans le groupe le plus instruit.

Les aspirations nouvelles interpellent les institutions. Elles font irruption dans la vie professionnelle où elles remettent en question les cadres dominants et les institutions établies. Ainsi la génération Y manifeste une recherche de sens et un désir d’accomplissement. La génération suivante poursuit le mouvement vers une recherche accrue d’autonomie et d’initiative.

Emmanuelle Duez n’est pas seulement observatrice. Elle est actrice sur ce terrain jusque dans la création et le développement d’une entreprise directement concernée. Dans une vidéo rapportant une intervention au « Positive Economy Forum » (Le Havre, 2015) (4), elle exprime ainsi une perspective militante. Le titre de la vidéo annonce la couleur : « Cette vidéo va changer votre manière de voir les jeunes (génération Y et Z) » (5). Si on ne lui demande pas comme à un sociologue de nuancer ses propos, son intervention ouvre tout grand un nouvel horizon et nous appelle à réfléchir. Vague après vague, une nouvelle manière de vivre apparaît dans un monde en pleine mutation. Elle n’est pas sans limite, mais à nous d’en voir les promesses et d’y participer.

 

Première génération d’un nouveau monde

La génération Y, issue des naissances durant les années 80 et 90, a grandi dans un monde en pleine mutation si bien que les mentalités correspondantes rompent avec des habitudes bien installées. Ainsi au départ, peut-elle éveiller une inquiétude chez les plus anciens. Cependant, la génération Y est bien la première d’un nouveau monde.  Emmanuelle Duez définit la génération Y comme « la génération première fois » :

° La première génération mondiale

° La prochaine grande génération (La moitié de la population mondiale a moins de trente ans)

° La première génération numérique (Michel Serres définit la révolution numérique comme la troisième révolution anthropologique de l’humanité (6)). C’est la raison pour laquelle on appelle la génération Y, la génération « Digital native ».

° La première génération postmoderne à l’aube d’une nouvelle ère. Tous les grands modèles qui ont sous tendu la conception de notre société actuelle sont à réinventer.

° La première génération omnisciente grâce à l’usage d’internet (résumé de l’intervention (7))

Ainsi cette génération répandue dans tous les continents, est en mesure d’exercer un rôle déterminant : « La génération Y est une génération  massive et globalisée qui arrive dans un monde à réinventer avec un pouvoir dans ses mains : le numérique.

Ces nouveaux comportements interpellent les différentes institutions politiques, scolaires, religieuses. Intervenant dans un forum d’économie positive, Emmanuelle Duez montre l’impact de ce changement de comportement dans la vie des entreprises.

« Le sujet Y ne comprend pas et ne reconnaît pas le système de management actuellement en vigueur dans les entreprises.

Le sujet Y préfère partir ou « débrancher la prise » (C’est à dire se désengager).

On assiste à un turn over en hausse parmi ces jeunes malgré une situation économique compliquée.

Ils croient qu’autre chose est possible et portent un regard différent sur l’entreprise.

Ils font plusieurs paris :

Faire passer le pourquoi avant le comment

Faire passer la flexibilité avant la nécessité

Faire passer l’exemplarité avant le statut

Avoir l’ambition de s’accomplir avant de réussir ».

Emmanuelle Duez esquisse ensuite un regard sur la génération suivante en train d’apparaître. C’est la génération Z. Très critique et consciente des changements à venir, les jeunes appartenant à cette génération manifestent une attitude d’autonomie et s’attachent à leurs parcours de formation. « Ainsi, la génération Z estime devoir apprendre ses métiers d’une manière révolutionnaire par rapport aux générations passées : demain, on apprendra de soi, de l’entreprise et de l’école (D’après une enquête, seulement 7% des sujets interrogés estiment que les compétences professionnelles seront apprises à l’école) ».

 

 

La mixité : une nouvelle manière de travailler ensemble

Emmanuelle Duez évoque la génération Y dans différentes instances et elle en aborde toutes les facettes. Dans une intervention au forum Café Solidays (8), elle met en évidence une autre caractéristique de cette génération : une familiarité avec la mixité. Au départ, elle cite Françoise l’Héritier : « La grande révolution qu’on est en train de vivre, ce n’est pas le numérique, c’est le fait que les femmes n’ont jamais été si puissantes ». « Evidemment, il y a de grandes différences selon les cultures. Evidemment, il y a encore énormément à faire. Mais il y a énormément qui a été fait. Aujourd’hui, il y a des générations entières d’hommes  qui pensent que la femme est l’égale de l’homme. Et cela, c’est révolutionnaire, car, jusqu’à présent, cela n’avait jamais encore été le cas. Ici aussi, la génération Y, c’est la génération « première fois ».

Nos mères ont été la première génération de femmes à travailler, et donc elles ont élevé leurs enfants, et notamment leurs garçons, avec l’idée qu’évidemment les femmes sont l’égale de l’homme, évidemment je dois pouvoir travailler en entreprise de manière équilibrée. Il y a donc une nouvelle génération d’hommes qui disent : En fait, je ne vois pas en quoi il y a une différence. Et si la pierre angulaire des combats féministes des dernières années a été la recherche d’un équilibre de vie, c’est quelque chose que je revendique pour moi-même. J’ai 25 ans. Je sors d’une grande école. Je sors d’une université  Je sors de nulle part. J’aspire à avoir une vie équilibrée. C’est un glissement très important. Car on adopte là une revendication « féminine » majeure. Cette revendication là n’est pas seulement française. Elle est mondiale »

 

Une action qui porte les valeurs de le génération Y : les innovations conduites par Emmanuelle Duez : WoMen up et le boson project

Consciente du changement actuel des mentalités, active pour les promouvoir, Emmanuelle Duez a engagé des initiatives innovantes.

Il y a cinq ans, c’est la naissance de « WoMen up », « la première association d’Europe qui travaille à la fois sur le genre et la génération. C’est une association qui repose sur une conviction très forte : aujourd’hui, lorsqu’on parle du travail dans les entreprises, le combat pour la mixité et celui pour un bon équilibre de vie se rejoignent. On s’appuie sur la génération nouvelle favorable à la mixité comme levier pour transformer l’entreprise et y promouvoir des valeurs « féminines » comme un travail différent et une vie plus équilibrée.

Comment fait-on ? On fait des appels de candidature. Et pendant un an, on accompagne des jeunes hommes et des jeunes femmes qui sont des jeunes actifs en dernière année d’étude à qui on donne des rôles modèles, c’est à dire des gens qui incarnent tout ce que je viens de raconter : oui, il n’y a pas de différence entre les genres. Oui, on a le droit d’assumer la volonté d’avoir un équilibre de vie. On a le droit de sortir des sentiers battus même lorsqu’on est un homme, car, paradoxalement, aujourd’hui, c’est plus difficile. On essaie de transformer ces jeunes en ambassadeurs. On essaie de faire en sorte qu’ils s’engagent sur le long terme afin que les hommes soient les libérateurs du potentiel féminin et que les femmes continuent sur leur lancée parce que les femmes sont en mouvement pour écrire leur propre histoire ».

La deuxième innovation, c’est une start up qui s’appelle le « boson project ». « The boson  project » est une start up composée d’entrepreneurs engagés à faire bouger les lignes dans les entreprises en mettant les collaborateurs au cœur des processus de transformation, notamment les plus jeunes. Cabinet de conseil d’un nouveau genre, nous abordons la problématique cruciale de la mutation des organisations, depuis des structures rigides-processées très hiérarchisées, lourdes, parfois inertes, parfois même contreproductives dans leurs modes de fonctionnement actuels, vers des structures fluides, transversales, transparentes, interconnectées, flat et nécessairement engagées par et pour le capital humain » (9).

« La génération Y entre dans un modèle qui n’a pas été bâti à notre époque. Elle rentre dans un modèle avec des hiérarchies, des strates, des silos. On a oublié que c’était le capital humain qui était au cœur de tout. Le vrai sujet, ce n’est pas une histoire de jeunesse et de génération. Ce qu’on essaye de faire là, c’est de transformer ces jeunes collaborateurs qui se cognent la tête à des logiques qu’ils ne comprennent pas en ambassadeurs d’une autre manière de voir les choses parce qu’on pense qu’ils sont intimement et inconsciemment porteurs d’un autre modèle d’entreprise.

On essaie de passer d’une société de contrôle à une société de confiance. Avec « WoMen up », on transforme les hommes et les femmes en ambassadeurs de la mixité. Avec le « boson project », on essaye de transformer des collaborateurs en « corporate hackers » : « Engagez-vous pour transformer les entreprises de l’intérieur » ».

 

 

Un appel à s’engager

Dans ses différentes interventions, Emmanuelle Duez appelle ses auditeurs à s’engager dans cette grande transformation. Ici, elle évoque la manière dont elle a rencontré des gens qui s’engageaient radicalement jusqu’au sacrifice : les forces spéciales de la Marine.

En regard, « l’engagement, c’est facile ». Elle s’adresse à la jeune génération : « On a une chance extraordinaire. On a moins de trente ans. On a le pouvoir entre nos mains. On a besoin de nous. Ce serait trop simple de dire : je regarde les choses se faire. Si on ne s’engage pas, on va regretter les choix que d’autres générations auront fait pour nous, car les trente prochaines années, ce sont les nôtres ».

 

Génération Y : changer les institutions !

Conscients de la grande mutation en cours, nous savions que la jeunesse y était sensible dans ses représentations, dans ses comportements et dans ses choix. Mais les interventions d’Emmanuelle Duez éclairent singulièrement la situation et les enjeux. Sa réflexion s’appuie sur celle des chercheurs. Elle s’appuie sur une expérience engagée tout-à-fait exceptionnelle. Si sa vivacité peut déranger certains, dans son enthousiasme, elle nous ouvre un nouvel horizon.

De fait la transformation en cours ne concerne pas seulement les entreprises, mais les institutions dans leur ensemble, politiques, scolaires, religieuses. Bien souvent, ces institutions redoutent le changement, et, d’une façon ou d’une autre, elles temporisent et cherchent à l’éviter. Mais parfois, des brèches s’ouvrent. Ainsi, récemment, on voit une jeune génération accéder à la députation dans le sillage de la République en marche. L’écart entre les aspirations de la génération Y et beaucoup d’institutions religieuses est également considérable. Des recherches anglophones montrent en quoi et pourquoi la génération Y se détourne de pratiques qui n’ont plus de pertinence pour elle, « irrelevant ». A entendre les attitudes et les valeurs de la génération Y, on imagine l’écart avec des églises hiérarchisées et patriarcales. En regard, des innovations apparaissent particulièrement dans le courant de l’Eglise émergente (10).

Nous sommes engagés aujourd’hui dans une grande mutation. Nous en percevons les processus. Nous en apprécions les dimensions. Emmanuelle Duez nous rappelle cette dynamique. C’est un espace de grande opportunité. Mais si celle-ci peut être saisie par ceux qui y sont le mieux préparés, cette situation est aussi source d’inquiétude et de crainte pour beaucoup (11). Ainsi il est bon d’entendre Emmanuelle Duez nous introduire dans la manière dont une nouvelle génération entre dans la scène du changement et les valeurs qu’elle entend promouvoir. Ces valeurs, ce sont aussi celles que beaucoup d’entre nous avons portées pendant des années et qui se traduisent aujourd’hui par l’avancée de La génération Y, issue des naissances durant les années 80 et 90, a grandi dans un monde en pleine mutation si bien que les mentalités correspondantes rompent avec des habitudes bien installées. Ainsi au départ, peut-elle éveiller une inquiétude chez les plus anciens. Cependant, la génération Y est bien la première d’un nouveau monde.  Emmanuelle Duez définit la génération Y comme « la génération première fois ». Ainsi, pouvons nous apprécier le projet de la génération Y dans ses aspects positifs. C’est une bonne nouvelle.

 

Jean Hassenforder

 

(1)            Sur le site Témoins : « La crise religieuse des années 1960. Quel processus pour quel horizon ? » : http://www.temoins.com/la-crise-religieuse-des-annees-1960-quel-processus-pour-quel-horizon/

(2)            Sur les mutations en cours : « Quel avenir pour le monde et pour la France ? » (Jean-Claude Guillebaud) : http://vivreetesperer.com/?p=945 « La fin d’un monde. L’aube d’une renaissance » (Frédéric Lenoir) : http://vivreetesperer.com/?p=1048 « Comprendre la mutation actuelle de notre société requiert une vision nouvelle du monde » : http://vivreetesperer.com/?p=2373

« Un monde en changement accéléré (Thomas Friedman) : http://vivreetesperer.com/?p=2560

(3)            La génération Y est l’objet de nombreuses études et recherches. Présentation générale sur Wikipedia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Génération_Y

(4)            Premier forum sur l’économie positive au Havre en septembre 2012 : http://vivreetesperer.com/?p=880

(5)            Intervention d’Emmanuelle Duez sur la génération Y au forum d’économie positive au Havre (2015) : https://www.youtube.com/watch?v=gkdvEg1kwnY

(6)            « Une nouvelle manière d’être et de connaître » (« Petite Poucette » de Michel Serres : http://vivreetesperer.com/?p=836

(7)            Sur le site Adozen. fr, mise en ligne de la même vidéo : « Cette vidéo va changer votre manière de voir les jeunes » avec un résumé des propos d’Emmanuelle Duez que nous avons repris ici pour une part : http://adozen.fr/video-generations-y-et-z/

(8)            Intervention d’Emmanuelle Duez au Forum café Solidays : « Génération Y : l’opportunité de réinventer le monde » : https://www.youtube.com/watch?v=Y1wY6RiGrP4

(9)            « The boson project » : https://www.thebosonproject.com/le-boson

(10)      L’Eglise émergente : sur le site de Témoins : http://www.temoins.com

(11)      Dans une intervention à Ted X Marseille, Emmanuelle Duez décrit les inquiétudes et les craintes et, en regard, exprime une dynamique : « Du poids des maux à la responsabilité des idées : https://www.youtube.com/watch?v=1oKk4i6aOtU

Notre responsabilité pour le monde

 

Barack Obama au Kirchentag

25 mai 2017

Sa présidence achevée, Barack Obama poursuit son engagement politique sous une autre forme. Ainsi, le 25 mai 2017, a-t-il répondu à l’invitation du Kirchentag, un grand rassemblement socio-religieux et socio-culturel organisé, tous les deux ans, à l’instigation de l’Eglise protestante allemande (1), cette année en rapport avec le 500 ème anniversaire du commencement de la Réforme sous l’impulsion de Martin Luther.

 

 

Très populaire en Allemagne, Barack Obama a été accueilli par une foule enthousiaste où les jeunes étaient très nombreux. Il s’est exprimé de pair avec Angela Merkel. Après l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis et tout ce que cela représente de régression politique et sociale, Barack Obama avait prononcé à Athènes un remarquable discours sur le sens de la démocratie (2), puis il avait rencontré à Berlin Angela Markel, une partenaire politique estimée comme si il voulait l’encourager à assurer la défense des valeurs démocratiques dans un monde perturbé par une vague de peur et d’enfermement. Le revoilà donc à Berlin ce mois de mai dans une Europe affermie dans son existence démocratique par l’élection présidentielle d’Emmanuel Macron (4) auquel Barack Obama avait fait part de son soutien.

Lors de ses déplacements comme président des Etats-Unis dans les grands ensembles continentaux (Asie, Amérique latine, Afrique….), Barack Obama s’adressait aux jeunes leaders de ces ensembles pour les encourager dans leur action pour le développement et la démocratie dans une ambiance simple et conviviale. On pouvait y apprécier une attitude quasi fraternelle (3). Aujourd’hui, à partir de son expérience politique, il veut poursuivre ces échanges pour encourager une jeune génération à prendre ses responsabilités. Lors de la rencontre au Kirchentag, il a rappelé son engagement à cette jeune génération particulièrement présente dans ce rassemblement.

Dans une vision chrétienne caractérisée par une tonalité d’espérance et d’ouverture (5), dans une analyse des problèmes d’un monde dont il connaît bien le fonctionnement, Barack Obama nous permet de mieux nous situer à l’échelle des grandes questions qui nous concernent tous aujourd’hui. Une vidéo nous rapporte son intervention en dialogue avec Angela Merkel et ses interlocuteurs allemands dans une ambiance chaleureuse qui se marque sur les visages des participants (6). Nous présentons ici des extraits de cette intervention.

 

Un idéal à partager

Barack Obama rappelle que sa vie publique a commencé en travaillant avec les églises dans les quartiers pauvres de Chicago. «  Lorsqu’on veut créer un monde meilleur, cela requiert de regarder vers un but et d’avancer avec foi (sense of purpose and sense of faith). Nous avons besoin de croire que nous pouvons entrer en relation avec les gens avec de la gentillesse et de la tolérance et que nous pouvons gérer les différences entre les nations, entre les religions. Nous trouvons une unité dans la croyance en Dieu. Ce sont ces convictions qui m’ont porté dans mon travail et dans ma vie et je suis très encouragé en voyant autant de jeunes aujourd’hui ».

La jeune génération est une force montante. « A une époque où le monde  est un lieu très compliqué, où nous sommes bouleversé par une violence terrible, telle qu’elle vient de se manifester à Manchester, nous savons que le terrorisme est un grand danger, car il y a des gens qui veulent faire du mal aux autres simplement parce qu’ils sont différents d’eux. Mais cette époque est aussi une période de grande opportunité. Maintenant que je ne suis plus président, mais néanmoins en situation d’influence, je pense être en capacité d’aider de plus en plus de jeunes à faire face à ces défis. Je veux encourager une nouvelle génération dans l’exercice d’un leadership de manière à marginaliser ceux qui veulent nous diviser et à rassembler de plus en plus de gens pour réaliser un bien commun.

 

Une tâche à poursuivre.

Pendant huit ans, Barack Obama a été président des Etats-Unis. Comment a-t-il exercé son action dans cette haute fonction ? « Je suis très fier du travail que j’ai effectué en étant président. Quand vous entrez dans la vie publique, vous devez reconnaître que vous ne réaliserez jamais 100%  de ce que vous souhaiteriez. Ce que vous devez essayer de faire, c’est travailler avec d’autres qui partagent les mêmes valeurs, la même vision, pour essayer de rendre les choses meilleures en sachant que vous n’atteindrez pas la perfection ». Barack Obama cite en exemple la  réforme de l’accès aus soins médicaux (« Obamacare »). 20 millions de personnes nouvelles ont bénéficié de cette réforme, mais nous n’avons pas réussi à couvrir 100% de la population et aujourd’hui. Après mon départ, la réforme est remise en question ».

Le progrès se réalise pas à pas, avec parfois des reculs provisoires. Au delà du court terme, il faut voir à plus long terme . Il y a des étapes. Barack Obama estime qu’après avoir accompli sa tâche, avec ses imperfections, il est bon de passer la relève à une génération plus jeune. « Chaque génération a une contribution à apporter. En considérant ce qui est arrivé pendant ma vie, malgré toutes les tragédies actuelles, le monde n’a jamais été plus riche, en meilleure santé, mieux éduqué. Les jeunes aujourd’hui ont accès à une information et à des opportunités qui étaient inconnues à l’époque où je suis né. Mais la poursuite du progrès dépend de la jeune génération. Je me donne pour but de l’aider ».

 

Quel ordre international ?

L’ordre international est à un tournant. C’est un moment important pour la communauté internationale. Je suis né en 1961. A l’époque, Berlin était divisé. Nous venions tout juste de sortir d’une guerre dévastatrice. Les dictatures régnaient dans une grande partie du monde.  Certains pays commençaient seulement à sortir du colonialisme. L’apartheid prévalait en Afrique du Sud. Pourtant, à cause d’un ensemble d’idéaux et de principes : le règne du droit, la dignité de l’individu, la liberté de religion, la liberté de la presse, une économie libérale basée sur le marché, à cause de ces principes qui ont prévalu en Europe et aux Etats-Unis et dans d’autres pays qui se sont joint à eux en ce sens, nous avons vu un progrès incroyable. En Europe, il n’y a jamais eu plus grande prospérité et plus grande paix que dans ces trois ou quatre dernières décennies. C’est une remarquable réalisation. Et parfois les jeunes la considèrent comme allant de soi. Mais aujourd’hui, nous devons reconnaître qu’à cause de la mondialisation et de la technologie, et de la disruption que cela entraine, à cause des inégalités qui existent entre les nations et à l’intérieur des pays, à cause de l’inquiétude en lien avec le rétrécissement du monde à l’ère de la communication internet, à cause de la crise des réfugiés, cet ordre international qui a été créé et existe aujourd’hui, devrait changer, être remis à jour, être renouvelé, parce que nous sommes confrontés aujourd’hui à un récit concurrent empreint de peur, de xénophobie, de nationalisme, d’intolérance, de tendances anti-démocratiques. Comme citoyen des Etats-Unis et membre de la communauté mondiale, je pense qu’il est très important que nous soutenions les valeurs et les idéaux qui sont les meilleurs et que nous repoussions les tendances qui violent les droits humains, suppriment la démocratie ou réduisent la liberté de conscience et la liberté religieuse. C’est une bataille significative que nous devons mener et elle n’est pas toujours facile ». Barack Obama cite alors l’exemple de la Syrie avec toute la désolation qui règne dans ce pays. On ne peut se désintéresser de ce qui arrive dans une autre partie du monde. « Nous devons reconnaître que ce qui arrive dans une autre partie du monde  ou dans des pays isolés, que ce soit en Afrique, en Asie, en Amérique latine, a un impact sur nous et que nous sommes appelés à nous engager pour aider ces pays à trouver la paix et la prospérité. Comme président des Etats-Unis, j’ai fait de mon mieux même si je n’ai pas toujours eu les outils pour le faire. Mais du moins j’ai essayé. Et lorsque nous persévérons, il peut arriver dans ces situations  ce que le président Abraham Lincoln a évoqué : « Les anges les meilleurs de notre nature peuvent s’éveiller »

 

Comment aider les réfugiés ?

L’Allemagne a été confronté récemment à un afflux de réfugiés et ce problème a été affronté avec beaucoup de courage par la chancelière Angela Merkel. Barack Obama a donc été interrogé sur cette question. « En fonction de la géographie, de la présence des océans, nous n’avons pas eu un aussi grand nombre de réfugiés venant de Syrie ou d’Afghanistan. Mais il y a aux Etats-Unis, une immigration importante venant du Mexique et, plus récemment, d’Amérique centrale et d’Amérique latine. Et comme président des Etats-Unis, j’ai été confronté à ce problème.

Aux yeux de Dieu, un enfant, de l’autre côté de la frontière, est aussi digne d’amour et de compassion que mon propre enfant. Nous ne pouvons les distinguer en terme de valeur et de dignité, et tous méritent amour, abri, éducation et opportunité . Mais lorsque nous sommes à la tête de grands états nationaux et  que nous avons une responsabilité  vis à vis de nos citoyens et des gens à l’intérieur de nos frontières, alors le travail du gouvernement est d’exprimer humanité, compassion et solidarité avec ceux qui sont dans le besoin, mais aussi de reconnaître que nous devons agir  dans le cadre de contraintes légales, de contraintes institutionnelles et des obligations vis à vis des citoyens des pays que nous servons. Et ce n’est pas toujours facile.  Un moyen de faire du meilleur travail est de créer plus d’opportunité pour les gens dans leur propre pays. C’est donc un défi de faire comprendre à nos concitoyens que lorsque nous suscitons du développement en Afrique, ou que nous sommes impliqués dans une résolution de conflits ou dans des endroits où il y a une guerre, lorsque nous faisons des investissements pour faire face au changement climatique et aux problèmes que ce changement entraîne pour les agriculteurs, nous ne faisons pas tout cela simplement par charité, parce que c’est une bonne chose d’agir avec gentillesse, mais aussi parce que si il y a une disruption dans ces pays, si il y a un conflit, si il y a une mauvaise gouvernance, si il y a une guerre, si il y a de la pauvreté, alors dans ce nouveau monde où nous vivons, nous ne pouvons pas nous isoler, nous cacher derrière un mur. Il est très important pour nous de voir que ces investissements contribuent à notre propre bien être et sécurité.

 

Les religions et la vie politique

Quel rapport entre les religions et la vie politique ? Barack Obama s’exprime à partir de l’exemple américain. « Les Etats-Unis sont un pays très religieux et je pense que c’est une grande source de force. Mais, pour une part, historiquement, ce dynamisme est lié à la séparation entre l’Etat et l’Eglise qui a été envisagée comme une protection des communautés de foi pour qu’elles puissent pratiquer librement ». Comment le rapport entre religions et vie politique peut-il s’exercer au mieux ? « Nous avons besoin de reconnaître que, dans toute démocratie, il y a des gens engagés dans des religions très différentes. Et la démocratie requiert des compromis. Quand nous évoquons la foi religieuse, par définition, il y a certains points où nous ne faisons pas de compromis. Et je pense que nous faisons parfois fausse route en introduisant ce refus de compromis dans le processus politique ».

Barack Obama appelle au respect et à la gestion de la diversité. « Si nous sommes probablement une nation chrétienne, nous sommes aussi une nation musulmane, une nation hindoue, une nation juive et une nation de non croyants. Mais nous pouvons trouver des conceptions et des principes moraux qui nous relient ensemble et nous rencontrer sur ce consensus qui nous permet de progresser ensemble.

Même dans notre propre famille religieuse, il y a certains points où nous pouvons être en désaccord. Parfois cela peut nous troubler. Personnellement, dans ma propre foi, je pense qu’il est utile d’accepter un petit bout de doute. Nous croyons en des réalités qui ne sont pas visibles et, en conséquence, j’essaie d’être humble. Je ne prétend pas que Dieu parle exclusivement à travers moi. J’assume que Dieu partage de la sagesse dans tous les gens. Si je suis convaincu que j’ai toujours raison, la conclusion logique se traduit parfois en une grande cruauté et une grande violence. Dans un monde pluraliste, dans un monde où il y a des gens différents venant de diverses traditions religieuses, cherchons à réaliser que nous sommes, les uns et les autres, partie de la vérité ».

 

La foi : une motivation

« Je pense aux défis auxquels nous devons faire. Si notre réponse n’est pas parfaite et s’élabore à travers l’action et la réflexion, elle est motivée par notre foi et les valeurs et les idéaux qui sont les plus importants pour nous. Nous devrions être prêts à risquer quelque chose pour la cause à laquelle nous tenons. Nous devrions être prêts à contester une pratique traditionnelle. Aux Etats-Unis, ce sont des gens de foi qui, les premiers, ont parlé contre l’esclavage. Cela appelait une juste colère contre une institution qui semblait ressortir de l’ordre naturel. C’était un mouvement radical qui a élevé la conscience du peuple et qui a conduit une longue marche vers la liberté. Ainsi nous sommes appelé à agir selon ce que nous croyons vrai et juste. Lorsque nous agissons ainsi, ma seule suggestion, c’est de nous rappeler que Dieu ne parle pas seulement à nous. Pour moi, la force de notre foi trouve sa confirmation lorsque nous acceptons de nous engager avec des gens ayant des vues différentes et d’être prêts à les écouter et à les considérer ». L’avancée peut prendre du temps. L’important, c’est de persévérer même quand c’est difficile.

 

Les grandes questions

Quelles sont les grandes questions qui concernent la politique internationale, Barack Obama énonce deux questions. La première est relative au développement. La seconde concerne les budgets militaires.

 

« L’écart croissant entre les opportunités, les inégalités de plus en plus grandes entre les nations et à l’intérieur des nations, voilà une des questions majeures que cette génération et les prochaines générations auront à affronter. Le volume de richesse, d’opportunité et de consommation qui existe au sommet, en comparaison avec les besoins énormes qui existent dans le monde, est une situation que je trouve insupportable.

Il y a assez pour nourrir chacun, pour loger et vêtir chacun, pour éduquer chacun si nous sommes capables de mettre en route un processus social qui reflète nos valeurs. Ce n’est pas facile à faire. Ce n’est pas simplement faire un chèque et envoyer de l’argent. C’est créer une société qui parvienne à se suffire à elle-même et manifeste de la détermination et de la dignité. C’est pourquoi  quand nous examinons un budget pour une aide au développement, nous nous centrons sur la manière non pas de donner simplement du poisson, mais d’apprendre à le pêcher. Nous voulons aussi nous assurer que la gouvernance cherche à promouvoir les intérêts de gens à la base.          Cependant, on doit se rendre compte des énormes progrès qui ont été réalisés, même dans la durée limitée de mon existence. Juste dans les dernières décennies, il y a eu des centaines de millions de gens qui sont sortis de l’extrême pauvreté, en Chine, en Inde, dans certaines parties de l’Afrique. Il y a beaucoup à faire, mais il encourageant de voir tout ce qui a été déjà fait ».

 

Il y a une autre grande question. Elle concerne les budgets militaires. « Ce que j’aurais aimé voir, par exemple, c’est l’ultime élimination des armes nucléaires de cette planète. Absolument !  Un moment, nous sommes parvenus quelque peu à réduire les armements nucléaires russes et américains. Cependant, de la même façon qu’il a fallu du temps pour sortir des gens de la pauvreté, réduire le besoin de budgets militaires demandera un effort long et persévérant. Il est vrai que nous vivons dans un monde dangereux ». Barack Obama cite l’exemple de l’Afrique où les Etats-Unis sont appelés à intervenir pour rétablir la paix et assurer la sécurité des organisations humanitaires. Il montre aussi combien les conflits militaires sont souvent en rapport avec des problèmes de développement. Ainsi, « notre budget national de sécurité ne devrait pas être conçu uniquement en terme d’armements, mais aussi en terme de développement, en terme de diplomatie, en terme de soutien à l’éducation des filles et des paysans ».

 

A un carrefour de l’histoire

A ce moment de l’histoire, l’Occident semble traversé par deux tendances adverses. D’un côté, animée par le rêve d’une grandeur passée, inquiète par rapport aux changements économiques, sociaux , culturels, une tendance qui préconise un retour en arrière, un repli sur soi, le renvoi des migrants, un rejet de la solidarité internationale. En regard, un mouvement engagé de longue date, mais qui aujourd’hui prend de l’ampleur : une coopération internationale croissante tant économique que sociale et culturelle, la prise de conscience d’une unité du monde dans la construction d’une civilisation nouvelle attentive aux droits humains, une solidarité accrue face à des menaces internes et externes comme le maintien ou la progression des inégalités ou le réchauffement climatique. Si la description de ces deux tendances opposées est quelque peu sommaire, voire caricaturale, il y a là néanmoins le cadre d’une forte tension marquée en 2016 par des succès importants remportés par la tendance régressive au cœur même de l’Occident : la victoire du Brexit en Grande-Bretagne, l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis.

Pendant ses deux mandats présidentiels, Barack Obama a conduit les Etats-Unis dans la voie de l’ouverture, de la solidarité internationale, du respect des minorités, d’une progression d’un mieux être social, du progrès écologique. Il a mené cette lutte dans un esprit de respect vis à vis des personnes, une attitude empathique et chaleureuse induisant un consensus. Dans cette tâche difficile, il a été porté par une inspiration chrétienne ouverte. Sa présence au Kirchentag en mai 2017 nous paraît ainsi particulièrement significative. Barack Obama exprime le mouvement pour un monde plus solidaire et plus respectueux des personnes, un mouvement tourné vers l’avenir et non vers le passé. Il s’adresse tout particulièrement à la jeune génération qui est en train de grandir sur les différents continents.

Quelques jours auparavant, l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République Française témoignait de la victoire d’une tendance « progressiste » qui marquait une inflexion majeure dans la conjoncture internationale en marquant un coup d’arrêt par rapport à la tendance préconisant le repli, le rejet, le dissociation. Ainsi, Barack Obama a pu intervenir dans un contexte où, à nouveau, on pouvait entrevoir un horizon d’ouverture. Au cœur de l’Europe, à Berlin, ce dialogue a témoigné d’une espérance qui, dans le contexte du Kirchentag, s’exprimait dans une ambiance de fraternité chrétienne.  Barack Obama nous aide ici à voir quels sont actuellement les grands enjeux politiques et de quelle manière on peut les aborder. Il nous permet de dépasser nos ressentis immédiats pour nous situer dans la durée. Le processus démocratique nous permet d’avancer vers de meilleures solutions, mais il inclut aussi des reculs. Barack Obama nous appelle à un engagement patient et persévérant. Nous partageons ici ce que nous percevons à travers la vidéo de cette rencontre : une conviction, une pensée ouverte et prospective, une convivialité fraternelle.

 

J H

 

(1) Présentation du Kirchentag sur « Free Wikipedia » : « le « Deutscher Evangelischer Kirchentag » est une assemblée de membres laïcs de l’Eglise Evangélique allemande qui organise un rassemblement biaannuel concernant la foi, la culture et la politique ».

https://en.wikipedia.org/wiki/German_Evangelical_Church_Assembly

Du 24 au 28 mai 2017, le Kirchentag a célébré le 500è anniversaire de la Réforme dans une grande manifestation « joyeuse, diverse et multiculturelle »      («  Réforme »). Un compte-rendu sur le site du Centre d’information sur l’Allemagne : http://www.allemagne.diplo.de/Vertretung/frankreich-dz/fr/__pr/nq/2017-05/2017-05-30-kirchentag-protestant-pm.html?archive=4908386  L’hebdomadaire « Réforme » (1er juin 2017) a consacré une double page (p 4-5) à cet événement marquant qui, à travers une forte participation jeune et internationale, témoigne de la vitalité d’une foi chrétienne au sein du monde d’aujourd’hui. Dans un article intitulé « La foi visible », Jean-Paul Willaime écrit ainsi : « Le fait que deux éminentes personnalités politiques protestantes : l’ancien président des Etats-Unis, Barack Obama et la chancelière Angela Merkel aient accepté de discuter de démocratie et d’engagement à Berlin au 36è Kirchentag… constitue incontestablement un événement »

(2) Discours de Barack Obama sur la démocratie (Athènes. (le 16 novembre 2016) : https://www.youtube.com/watch?v=xKirW7AQ2oo

Dans une perspective historique et à partir de son expérience, Barack Obama nous apporte ici un enseignement majeur sur les vertus et les problèmes de la démocratie aujourd’hui : https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2016/11/16/remarks-president-obama-stavros-niarchos-foundation-cultural-center

(3) Lors de ses déplacements internationaux, Barack Obama s’adresse fréquemment aux « leaders » des régions visitées dans des rencontres caractérisées par un dialogue dynamique et convivial. Deux exemples : Asie du Sud Est : https://www.youtube.com/watch?v=j3GuzhWdiiI

Argentine et Amérique Latine :

https://www.youtube.com/watch?v=zbq2gmYq780

(4) On peut percevoir des analogies entre Barack Obama et Emmanuel Macron dans une approche dialoguante et inclusive. Emmanuel Macron nous dit avoir beaucoup reçu du philosophe français, Paul Ricoeur : https://le1hebdo.fr/journal/numero/64/j-ai-rencontr-paul-ricoeur-qui-m-a-rduqu-sur-le-plan-philosophique-1067.html

(5) L’inspiration chrétienne chez Barack Obama :

« De Martin Luther King à Barack Obama » : http://vivreetesperer.com/?p=2065

« La rencontre entre Barack Obama et le pape François » :

http://vivreetesperer.com/?p=2192

« La prière dans la vie de Barack Obama » :

http://vivreetesperer.com/?p=2326

(6) Barack Obama and Angela Merkel speak at Kirchentag in Berlin. Vidéo principalement à partir de laquelle nous avons travaillé pour présenter des extraits adaptés en français. Nous renvoyons à cette vidéo qui apporte non seulement la parole dans son extension, mais aussi l’expression des participants  à travers leurs visages.

https://www.youtube.com/watch?v=ZV6yjj50lGc

Autres versions : https://www.youtube.com/watch?v=PXrmmVMnUg4

https://www.youtube.com/watch?v=qEFi0UKeGE8

Empathie et bienveillance. Révolution ou effet de mode ?

 

La montée de l’empathie. 

14937267872_SHUM293_258Empathie est un terme de plus en plus fréquemment employé. Sciences Humaines, dans son numéro de juin 2017, nous offre un dossier sur l’empathie (1).

« L’empathie est une notion désignant la compréhension des sentiments et des émotions d’un autre individu, voire, dans un sens plus général de ses états non émotionnels, de ses croyances. En langage courant, ce phénomène est souvent rendu par l’expression : « se mettre à la place de l’autre ». Cette compréhension se traduit par un décentrement, et peut mener à des actions liées à la survie du sujet visé par l’empathie. Dans l’étude des relations interindividuelles, l’empathie est donc différente des notions de sympathie, de compassion, d’altruisme qui peuvent en résulter ». Cette définition de Wikipedia (2) converge avec les significations dégagées par Sciences Humaines : « L’empathie cognitives consiste à comprendre les pensées et intentions d’autrui… L’empathie affective est la capacité de comprendre, non pas les pensées, mais les émotions d’autrui…L’empathie compassionnelle est l’autre nom de la sollicitude. Elle ne consiste pas simplement à constater la souffrance ou la joie d’autrui, mais suppose une attitude bienveillante à son égard ». Ainsi, en regard d’un individualisme égocentré, l’empathie fonde une relation attentionnée à autrui : « Se mettre à la place des autres ». Elle débouche sur la sollicitude, sur la bienveillance, sur la sympathie. C’est une capacité qui nourrit les relations humaines.

 

La montée de l’empathie

Pour qui perçoit les expressions de ceux qui s’intéressent à la vie humaine et à sa signification, à la fois sur le Web et dans la littérature courante, il apparaît que le terme : empathie est de plus en plus employé. Et on observe la même évolution positive pour un terme comme : bienveillance. On ressent là un changement d’attitude, une évolution dans les représentations comme si un nouveau paradigme émergeait peu à peu dans la vie sociale. A une époque troublée comme la notre, où les menaces abondent, où la violence s’exprime de diverses manières, notamment sur le Web, n’y aurait-il pas là une tendance à long terme qui soit pour nous une source d’encouragement et d’espoir. Dans ce dossier de Sciences Humaines, un article introductif de Jean-François Dortier : « Empathie et bienveillance, révolution ou effet de mode ? », nous aide à y voir plus clair (3).

« Comment un mot quasi inconnu, il y a un demi-siècle, a pris autant d’importance en si peu de temps ? Ce succès du mot en dit long tant sur la façon de penser les rapports humains que sur nos attentes dans ce domaine ». Jean-François Dortier nous présente ainsi un graphique très évocateur sur l’usage du mot « empathie » dans les livres de langue française de 1950 à aujourd’hui. En lente progression durant les décennies 1960, 1970 et 1980, l’usage grimpe en flèche dans les décennies 1990 et 2000.

De fait, cette progression est d’autant plus puissante  que la recherche sur ce thème et l’intérêt qu’il éveille, s’exerce dans une grande variété de champs. «  Dans le monde animal, l’éthologue Franz de Waal se taille de beaux succès avec ses ouvrages sur l’empathie chez les primates… Dans le règne animal, la solidarité est omniprésente… Chez le petit humain, l’empathie joue un rôle fondamental dès la naissance… ». Et cette disposition est nécessaire dans tout le processus d’éducation. Mais, plus généralement, « l’empathie est devenue un enjeu humain majeur pour comprendre les humains et construire le « vivre ensemble ». Au travail, à l’école, à l’hôpital, et même en politique (4), l’empathie et son corollaire la bienveillance sont sollicitées pour rendre les collectifs humains plus viables ». Il peut y avoir des difficultés et des oppositions, mais progressivement secteur après secteur, la bienveillance gagne du terrain. Ainsi, à la fin du XXè siècle, elle s’impose dans la théorie et la pratique du « care ». Elle va de pair avec l’apparition de la « communication non violente » et l’essor de la psychologie positive au début du XXIè siècle. Et comme en traite deux articles dans ce dossier, elle inspire de plus en plus l’éducation et pénètre dans la gestion des entreprises. A cet égard, nous avons rendu compte sur ce blog du livre phare de Jacques Lecomte : « Les entreprises humanistes. Comment elles vont changer le monde » (5). Par ailleurs, la progression de l’empathie dans les mentalités se réalise à l’échelle internationale comme le montre l’économiste et philosophe américain, Jérémie Rifkin, dans un livre de synthèse : « The empathic civilization. The rise to global consciousness in a world in crisis » (2009) traduit en français sous le titre : Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Vers une civilisation de l’empathie » (6).

 

Un changement de regard

Face à une vision pessimiste de l’homme qui enferme celui-ci dans le mal et la violence, une vision qui remonte loin dans le temps et s’est appuyée sur des conceptions religieuses et philosophiques (7),

à l’encontre, un puissant mouvement est apparu et met l’accent sur la positivité. Il se manifeste à la fois dans les idées et dans les pratiques. En février 2011, déjà, Sciences Humaines avait publié un dossier : « Retour de la solidarité : empathie, altruisme, entraide » (8). Et Martine Fournier, coordinatrice de ce dossier, pouvait écrire : « L’empathie et la solidarité seraient-elles devenues un paradigme dominant qui traverse les représentations collectives ? De l’individualisme et du libéralisme triomphant passerait-on à une vision portant sur l’attention aux autres ? Le basculement s’observe aussi bien dans le domaine des sciences humaines et sociales qu’à celles de la nature. Ainsi, alors que la théorie de l’évolution était massivement ancrée dans un paradigme darwinien « individualiste » centré sur la notion de compétition et de gêne égoïste, depuis quelques années un nouvel usage de la nature s’impose. La prise en compte des phénomènes de mutualisme, symbiose et coévolution entre organismes tend à montrer que l’entraide et la coopération seraient des conditions favorables de survie et d’évolution des espèces vivantes à toutes les étapes de la vie ».

Il y a là un changement de regard. Les découvertes elles-mêmes dépendent pour une part des questions posées, c’est à dire d’une nouvelle orientation d’esprit. Une transformation profonde de la manière de penser et de sentir est en cours. Cette transformation porte une signification spirituelle. Elle rompt avec des représentations anciennes. Elle s’inscrit dans un contexte d’universalisation où différentes traditions viennent apporter leur contribution. Pour notre part, nous nous référons à la « parabole du bon samaritain » rapportée dans l’Evangile de Luc (10.29-37). L’empathie compassionnelle s’y manifeste puissamment. « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Il tomba au milieu des brigands qui le dépouillèrent, le chargèrent de coups et s’en allèrent, le laissant à demi mort… » Passent deux religieux sans lui prêter attention. « Mais un samaritain qui voyageait, étant venu là, fut ému de compassion lorsqu’il le vit… Il prit soin de lui ». Dans un livre sur la philosophie de l’histoire : « Darwin, Bonaparte et le Samaritain », Michel Serres voit notre humanité en train de sortir d’un état de violence et de guerre dans lequel elle a été enfermée pendant des millénaires. Et si la paix commence à apparaître, Michel Serres voit dans la figure du Samaritain l’emblème de l’entraide et de la  bienveillance. Cette parole de Jésus a grandi et porté des fruits.

 

Empathie, bienveillance : l’audience de ces notions est-elle un effet de mode ou une révolution ? S’interroge Jean-François Dortier dans le titre de son article en introduction du récent dossier de Sciences Humaines. Dans les tempêtes de l’actualité, on perçoit et on déplore des pulsions de violence et d’agressivité. Mais, par delà, à une autre échelle de temps, on peut apercevoir un autre mouvement. Le montée de l’empathie et de la bienveillance nous parait plus qu’un effet de mode.  Lorsqu’on mesure l’ampleur et la pénétration de ce mouvement, on peut y voir une évolution en cours des mentalités.

 

J H

 

(1)            Dossier : Les pouvoirs de l’empathie, p 24-45. Sciences Humaines, juin 2017

(2)            Empathie : Wikipedia https://fr.wikipedia.org/wiki/Empathie

(3)            Jean-François Dortier. Empathie et bienveillance. Révolution ou effet de mode ? Sciences Humaines, juin 2017, p 26-31

(4)            Pour la première fois à notre connaissance, la bienveillance est apparue en politique. Ce fut dans la campagne présidentielle en marche d’Emmanuel Macron. Edouard Tétreau nous fait part de cette réalité dans un article des Echos : « Les leçons de la start Up Macron » (15 mai 2017) : « Leçon numéro 3 : cette réussite tient aussi – surtout ? – à un mot et une réalité bien rarement vue et entendue dans ma génération et les précédentes, dans le monde du travail en France. Ce mot et cette réalité s’appellent la bienveillance. En jetant les bases de son mouvement et de son pari, Emmanuel Macron a exigé, et obtenu, de ses plus proches collaborateurs, cette qualité-là. La bienveillance entre eux, et vers l’extérieur. Les cyniques du XXème siècle, ceux qui n’ont rien compris au film de ces dernières semaines, doivent s’esclaffer à l’évocation de ce mot, signifiant le « sentiment par lequel on veut du bien à quelqu’un ». La bienveillance n’est pas la faiblesse, ou la gentillesse façon Bisounours. Elle est l’apanage des forts, qui choisissent de mettre de côté leurs petits intérêts privés pour se mettre au service de l’intérêt général. Les médiocres ne pouvant s’occuper que d’eux-mêmes ».

(5)            Jacques Lecomte. Les entreprises humanistes. Les Arènes, 2016. Mise en perspective sur ce blog : « Vers un nouveau climat de travail dans une entreprise humaniste et conviviale » : http://vivreetesperer.com/?p=2318

(6)            Jérémie Rifkin. Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Vers une civilisation de l’empathie. Les Liens qui Libèrent, 2011. Mise en perspective sur le site de Témoins : « A propos du livre de Jérémie Rifkin » : http://www.temoins.com/vers-une-civilisation-de-lempathie-a-propos-du-livre-de-jeremie-rifkinapports-questionnements-et-enjeux/

(7)            Ce regard négatif sur l’homme a été lié à une conception écrasante du péché originel. Voir à ce sujet : Lytta Basset. Oser la bienveillance. Albin Michel, 2014  Voir sur ce blog : http://vivreetesperer.com/?p=1842 Un autre facteur a été le Darwinisme social associé à une conception matérialiste. Voir le chapitre : « The theory of evolution and christian theology : from « the war of nature » to natural cooperation and from « the struggle for existence » to mutual recognition » p 209-223, dans : Jürgen Moltmann. Sun of righteousness, arise ! God’s future for humanity and the Earth. Fortress Press, 2010

(8)            Le retour de la solidarité. Dossier animé par Martine Fournier. Sciences humaines, février 2011. Mise en perspective sur ce blog : « Quel regard sur la société et sur le monde ? » : http://vivreetesperer.com/?p=191

(9)            Michel Serres. Darwin, Bonaparte et le samaritain. Une philosophie de l’histoire. Le pommier, 2016. Sur ce blog, mise en perspective : « Au sortir de massacres séculaires, vers un âge doux portant la vie contre la mort » : http://vivreetesperer.com/?p=2479

 

Voir aussi :

« Pour un processus de dialogue en collectivité » : http://vivreetesperer.com/?p=2631

« Branché sur le beau, le bien, le bon » :

http://vivreetesperer.com/?p=2617

« Comment la bienveillance peut transformer nos relations :

http://vivreetesperer.com/?p=2400

La raison pour laquelle le seul futur qui mérite d’être conçu inclut tout le monde

 

Intervention du pape François à la conférence TED 2017 : The future, you 

Il y a  aujourd’hui dans le monde un espace dans lequel les gens voulant exprimer une idée qui leur tient à cœur, souvent à travers leur histoire de vie, une idée reconnue par ailleurs comme digne d’être diffusée dans le monde (« worth spreading ideas »), peuvent en rendre compte à travers un court exposé (talk) ne dépassant pas 18 minutes et enregistré en vidéo. Si au départ le sigle TED correspond à : « Technology. Entertainment. Design » (1), tous les domaines de l’activité et de la pensée humaine sont aujourd’hui couverts. Des conférences TED ont commencé à se tenir annuellement aux Etats-Unis à partir de 1990. En 2006, on décide d’en diffuser le contenu à travers le monde en ligne sur internet. Et, par ailleurs, les lieux d’expression se démultiplient en apparaissant dans des villes de nombreux pays sous l’appellation TED X (2).

 

 

Cette année, la conférence internationale à Vancouver vient de se dérouler sur le thème : « The future, you ». Comment sommes-nous personnellement impliqué dans l’avenir en gestation ? Le pape François a été invité à s’exprimer dans un exposé intitulé : « La raison pour laquelle le seul futur qui mérite d’être conçu inclut tout le monde » (3). Cet exposé s’adresse à des gens très divers à travers le monde et il nous paraît communiquer un message d’amour et d’espérance qui porte la vie.

 

Un espace interconnecté

Le pape François constate que les êtres humains ne peuvent pas vivre isolés, mais que, de fait, nos vies sont interconnectées.

« L’avenir est fait de rencontres, car la vie n’existe que dans nos relations avec les autres. Mes quelques années de vie ont renforcé ma conviction que notre existence à tous est profondément liée à celle des autres. La vie n’est pas un temps qui s’écoule, la vie est interraction. Aujourd’hui, même la science suggère que la réalité est un lieu où chaque élément se connecte et interagit avec tous les autres ».

François Bergoglio, aujourd’hui le pape François, sait combien nos itinéraires s’entrecroisent. « Je suis né dans une famille de migrants. Mon père, mes grands-parents, comme beaucoup d’autres italiens, sont partis en Argentine et ont connu le destin de ceux qui ont tout quitté. J’aurais très bien pu devenir moi aussi un laissé-pour-compte. C’est pourquoi je m’interroge encore au plus profond de moi : pourquoi eux et pas moi ? »

Mais, puisqu’en réfléchissant à la réalité du monde et au déroulement de nos vies, nous constatons qu’il y a partout interrelation, nous percevons également qu’une vie harmonieuse requiert des connexions saines entre les hommes. « Nous avons tous besoin les uns des autres. Aucun de nous n’est seul au monde, un « moi » autonome et indépendant, séparé des autres. Nous ne construirons l’avenir qu’en étant ensemble, en n’excluant personne. Nous n’y réfléchissons pas souvent, mais tout est connecté, nous devons rétablir des connections saines entre nous ». Cela requiert par exemple d’entrer dans un processus de pardon et de réconciliation.

Plus généralement, « De nos jours, beaucoup d’entre nous semblent croire qu’il sera impossible d’avoir un avenir heureux. Bien qu’il faille prendre ces préoccupations très au sérieux, on peut inverser la tendance. Nous les dépasserons si nous ne fermons pas notre porte au monde extérieur. Le bonheur ne peut être trouvé que s’il y a une harmonie entre le tout et l’individuel ».

 

Un élan de solidarité et de générosité.

         Nous ne pouvons ignorer la pauvreté, la misère engendrées par les inégalités, la polarisation sur la production de biens marchands au dépens de la vie humaine. « Comme ce serait merveilleux si la solidarité, mot magnifique et parfois dérangeant, n’était pas réduite au travail social et devenait au contraire l’attitude naturelle dans les choix politiques, économiques et scientifiques et dans les relations entre les individus, entre les peuples, entre les pays ».

Loin d’exprimer à ce sujet une attitude pessimiste sur la nature humaine, le pape François met en valeur un potentiel de générosité et de bonté . « La solidarité est une réaction naturelle qui vient du cœur de chacun. Oui, une réaction naturelle ! Quand on réalise que la vie, même au milieu de tant de contradictions, est un don, que l’amour est la source et le sens de la vie,  comment peut-on réprimer cette envie de faire le bien à autrui. Pour faire le bien, il faut de la mémoire, il faut du courage, il faut de la créativité. Et je sais bien que Ted réunit beaucoup d’esprits créatifs. Oui, l’amour requiert une attitude créative, concrète et ingénieuse. Les bonnes intentions et les formules convenues, qu’on utilise si souvent pour apaiser notre conscience, ne suffisent pas. Aidons-nous les uns les autres à nous rappeler que l’autre n’est ni une statistique, ni un nombre. L’autre est toujours une présence, une personne dont il fait prendre soin ».

Alors, pour nous éclairer, peut remonter cette parole si unique : l’histoire du Bon Samaritain racontée par Jésus (Evangile Luc10. 25-36). « L’histoire du Bon Samaritain est l’histoire de l’humanité actuelle. La voie des hommes est pavée de blessures, car tout est centré sur l’argent, les possessions et non sur les hommes. Les gens qui se disent respectables ont souvent l’habitude de ne pas s’occuper des autres, laissant des populations entières abandonnées sur la route. Heureusement, il y a ceux qui créent un monde nouveau en  prenant soin des autres »…. «  Nous avons tant à accomplir, nous devons le faire ensemble. Mais comment le faire avec tout le mal que nous respirons ?  Grâce à Dieu, aucun système ne peut annihiler notre désir de nous ouvrir au bien, à la compassion, ni notre capacité de réagir face au mal ; tout ça vient du plus profond de notre cœur… Dans les ténèbres des conflits actuels, chacun d’entre nous peut devenir un cierge éblouissant, une preuve que la lumière peut vaincre les ténèbres, et jamais l’inverse ».

 

Une dynamique s’espérance

 Dans les dernières décennies, en christianisme, l’espérance est devenue inspiratrice d’une action collective. C’est ce qu’exprime ici le pape François. « Pour les chrétiens, le futur a un nom, et ce nom est l’Espérance. Espérer ne veut pas dire être un optimiste naïf et ignorer la tragédie que vit l’humanité. L’Espérance est la vertu d’un cœur qui ne demeure pas dans le passé, qui ne fait pas que passer dans le présent, mais qui est capable de voir des lendemains. L’Espérance est la porte qui mène vers l’avenir. L’Espérance est une graine de vie, cachée, humble, qui, avec le temps, deviendra un arbre immense… L’Espérance commence avec une seule personne. Quand il y a un « nous », c’est une révolution qui commence ».

 

La révolution de la tendresse

 Le message se poursuit à travers un appel à la tendresse. Qu’est-ce que la tendresse ? C’est l’amour qui se rapproche et se concrétise. C’est un mouvement qui part du cœur et arrive aux yeux, aux oreilles et aux mains. La tendresse nous demande de nous servir de nos yeux pour voir l’autre, et de nos oreilles pour l’écouter, pour écouter les enfants, les pauvres, ceux qui ont peur de l’avenir, pour entendre le cri silencieux de notre maison commune, notre terre polluée et malade. La tendresse nous demande de nous servir de nos mains et de notre cœur pour réconforter l’autre, pour prendre soin de ceux dans le besoin ». Quel merveilleux registre de relation !

« La tendresse, c’est se mettre au niveau de l’autre ». Et, à nouveau, un geste, une parole vient nous éclairer. « Dieu est descendu en Jésus pour être à notre niveau. C’est le chemin que le Bon Samaritain a suivi. C’est le chemin que Jésus lui-même a pris. Il s’est abaissé, il a vécu toute son existence humaine à parler le langage vrai, le langage concret de l’amour ». Le pape François nous appelle à suivre le chemin de la tendresse. « La tendresse n’est pas une faiblesse, c’est une force. C’est le chemin de la solidarité, le chemin de l’humilité ». Combien cette humilité est nécessaire chez les puissants !

Dans le monde d’aujourd’hui, chacun a un rôle à jouer. « L’avenir est entre les mains des hommes qui reconnaissent l’autre comme un individu et eux-mêmes comme un élément du « nous ».  Nous avons tous besoin de l’autre ».

 

En accueil 

Voici un message en affinité avec les orientations développées dans ce blog.

Oui, il y a bien aujourd’hui une prise de conscience des interconnections qui interviennent à tous les niveaux. Comme l’écrit Jürgen Moltmann : « Si l’Esprit Saint est répandu sur toute la création, il fait de la communauté de toutes les créatures , avec  Dieu et entre elles, cette communauté de la création dans laquelle toutes les créatures communiquent chacune à sa manière entre elles et avec Dieu »… L’« essence » de la création est par conséquent la « collaboration » et les structures manifestent la présence de l’Esprit dans la mesure où elles font connaître l’ « accord général ». « Au commencement était la relation » (Martin Buber ») (4).

De fait, cette conscience de l’interconnexion se manifeste maintenant jusque dans l’existence quotidienne. Ainsi, dans son livre : « Sa présence dans ma vie », Odile Hassenforder peut écrire : « Assez curieusement, ma foi en notre Dieu, qui est puissance de vie, s’est développée à travers la découverte de nouvelles approches scientifiques qui transforment notre représentation du monde. Dans cette nouvelle perspective, j’ai compris que tout se relie à tout et que chaque chose influence l’ensemble. Tout se tient. Tout se relie. Pour moi, l’action de Dieu s’exerce dans ces interrelations »(5).

 

Dans cette perspective, nos vies personnelles et aussi bien la vie sociale dépendent de la qualité des relations humaines. Avec le pape François, Jürgen Moltmann met en évidence l’importance « des connexions saines entre les hommes ». « Une vie isolée et sans relations, c’est à dire individuelle au sens littéral du terme et qui ne peut être partagée est une réalité contradictoire en elle-même. Elle n’est pas viable et elle meurt… La vie nait de la communauté, et là où naissent des communautés qui rendent la vie possible et la promeuvent, là l’Esprit de Dieu est à l’oeuvre » ( 6) Ainsi, c’est bien à travers la solidarité que l’humanité peut subsister et s’épanouir.

 

Tout se tient, mais tout est également en mouvement. Et c’est pourquoi le papa François proclame la vertu de l’espérance qui ouvre notre horizon vers l’avenir. Sa pensée rencontre là aussi celle de Jürgen Moltmann, le théologien de l’espérance (7). « Le christianisme déborde d’espérance… Il est résolument tourné vers l’avenir et invite au renouveau… L’avenir n’est pas un aspect du christianisme, mais l’élément de la foi qui se veut chrétienne… La foi est chrétienne lorsqu’elle est la foi de Pâques. Avoir la foi, c’est vivre dans la présence du Christ ressuscité et tendre vers le futur royaume de Dieu » (8).

 

Le pape François appelle tous les hommes à une révolution de la tendresse, car il perçoit en chacun un potentiel de générosité. Et nous savons qu’il est entendu en retour. Nous quittons les rives d’une civilisation où l’homme était écrasé par un regard mortifère et culpabilisant. Aujourd’hui, nous voyons apparaître des courants nouveaux qui portent la bienveillance (9) et appellent un  regard positif (10). La théologienne Lytta Basset intitule un de ses livres : « Oser la bienveillance » (11). Ce blog est témoin du changement de sensibilité qui est en train d’advenir. En évoquant une révolution de la tendresse, en rappelant l’histoire du Bon Samaritain, à l’époque un message inouï (12), le pape François montre comment la graine semée par Jésus est en train de grandir aujourd’hui. Si la violence est présente aujourd’hui dans nos sociétés, en entendant le pape François, on peut constater également que la bonté éveille la bonté. Et, comme il le dit : « la lumière peut vaincre les ténèbres, et jamais l’inverse ».

 

J H

 

(1)            Histoire et présentation de Ted sur Wikipedia. The free Encyclopedia :  https://en.wikipedia.org/wiki/TED_(conference)

(2)            Les  conférences Ted X sont maintenant présentes dans de nombreuses ville de France et, sur ce blog, nous mettons souvent les « talks » correspondants en valeur

(3)            « La raison pour laquelle le seul futur qui mérite d’être conçu inclut tout le monde » : Talk du pape François (avril 2017) sous titré en français (avec un script du texte en français) :  https://www.ted.com/talks/pope_francis_why_the_only_future_worth_building_includes_everyone?language=fr

(4)            Jürgen Moltmann. Dieu dans la création. Traité écologique de la création. Cerf, 1988 (p 24-25)

(5)            Odile Hassenforder. Sa présence dans ma vie.  Empreinte, 2011 (p 219)   Sur ce blog : « Dieu, puissance de vie » : http://vivreetesperer.com/?p=1405

(6)            Jürgen Moltmann. L’Esprit qui donne la vie. Cerf, 1999 (p 298)

(7)            Le livre de Moltmann : « Theology of hope » paru en 1967 a ouvert un nouvel horizon. Sur la vie et la pensée de Jürgen Moltmann,  un texte à partir de son autobiographie : « Une théologie pour notre temps. L’autobiographie de Jürgen Moltmann » : http://www.temoins.com/une-theologie-pour-notre-temps-lautobiographie-de-juergen-moltmann/

(8)            Jûrgen Moltmann. De commencements en recommencements. Une dynamique d’espérance. Empreinte, 2012 (p 109-110)    Présentation du livre : http://vivreetesperer.com/?p=572

(9)            Ce mouvement vers la mise en valeur et la mise en œuvre de la bienveillance est visible sur le web, notamment dans des talks TED X . Sur ce blog, les articles indexés à ce terme : http://vivreetesperer.com/?s=bienveillance+

(10)      La psychologie positive est en plein développement en France depuis le début du siècle. Voir le site : http://www.psychologie-positive.net/spip.php?article8            Sur ce blog, analyse de plusieurs livre de Jacques Lecomte, un pionnier de la psychologie positive en France : « La bonté humaine. Est-ce possible ? » : http://vivreetesperer.com/?p=674

(11)      « Lytta Basset. Oser la bienveillance » : http://vivreetesperer.com/?p=1842

(12)      Dans son livre : « Darwin, Bonaparte et le samaritain », Michel Serres met en valeur la figure pionnière du Bon Samaritain : « Une philosophie de l’histoire » : http://vivreetesperer.com/?p=2479

 

Sur ce blog, on pourra lire aussi :

« Une belle vie se construit sur de belles relations » : http://vivreetesperer.com/?p=2491

« Devenir plus humain » :

http://vivreetesperer.com/?p=2105

« Briser la solitude » :

http://vivreetesperer.com/?p=716

« Dans un monde difficile, un témoignage porteur de joie et d’espérance » :

http://vivreetesperer.com/?p=2358

Pour un processus de dialogue en collectivité : un chemin vers l’intelligence collective

 

Témoignage de Pascale Ribon, ingénieur

 

Nous savons, par expérience, combien il y a souvent des blocages dans la communication au sein des collectivités. Des oppositions tranchées s’installent et le dialogue social ne parvient pas à s’établir. Cette situation empêche la résolution des problèmes et l’élaboration de réponses constructives. Mais on peut observer aussi des dynamiques positives. Ingénieur, dirigeante de services publics au fil de son parcours, Pascale Ribon nous fait part de son expérience dans un entretien Ted X Saclay (1) : « Si gentillesse et bienveillance rimaient avec performance collective ». Pascale nous parle de son expérience avec beaucoup de simplicité et d’authenticité. On perçoit les fruits d’une attitude qui engendre le dialogue à travers le respect, l’attention et l’écoute. Ce dialogue débouche sur la mise en route d’une intelligence collective. Pascale Ribon nous décrit ce processus à partir de trois étapes de sa vie professionnelle.

 

 

L’approche innovante d’une jeune ingénieur

C’est tout d’abord la première fonction dans laquelle elle est entrée au sortir de ses études.

« J’étais jeune ingénieur. C’était mon premier poste. J’étais responsable d’un bureau d’étude d’ingénierie dans le domaine de l’eau, de l’assainissement et de la gestion des rivières. A l’époque, la norme, c’était de canaliser les rivières, donc, c’était un peu une catastrophe en terme d’écosystème ». Pascale va essayer de faire évoluer les représentations pour qu’on utilise des méthodes plus naturelles.

Et justement, on lui confie un projet qui concerne un effondrement des berges de la Seine. Elle raconte la confrontation qui s’est opérée. « Je devais présenter des préconisations techniques. Il n’y avait que des messieurs d’un certain âge en face de moi. J’étais la seule femme. J’ai présenté un projet 100% naturel avec des plantes. Il y a eu un grand blanc, et à la fin de ma présentation, je me suis fait renvoyer dans mes buts comme si j’étais totalement incompétente. Et j’ai bien compris à leur regard qu’ils se disaient. Comment a-t-on pu recruter à ce poste une jeune femme comme ça ? Ces histoires de petits poissons, de plantes, c’est bien une histoire de femme. Ce n’est pas une histoire d’ingénieur. J’ai bien compris ce jour là que je n’avais pas réussi à convaincre ».

Cependant Pascale va surmonter cette humiliation. Elle va persévérer et, peu à peu, les mentalités vont changer. « Je suis retourné un certain nombre de fois en gardant le sourire. Et puis surtout, on a travaillé ensemble avec des collègues. On a créé un réseau pilote. On a mobilisé les expériences étrangères et finalement, on a réussi à convaincre et à changer la norme en assez peu de temps ».

C’est par le dialogue qu’on parvient à faire évoluer les représentations et les comportements. En voici un exemple encourageant.

 

Dépasser un conflit social dans une Direction de l’équipement

Pascale Ribon a poursuivi son parcours professionnel. La voilà maintenant responsable d’un service public important : une Direction départementale de l’équipement : mille agents répartis dans une dizaine de sites.

Or voici qu’une décision de l’Etat vient remettre en cause le fonctionnement de celle-ci et donc les habitudes des employés. On imagine l’émotion suscitée par ce bouleversement. « L’Etat avait décidé de transférer une partie des missions aux conseils généraux et de réorganiser le reste. C’était la décentralisation. Bien sûr, les personnels ne perdaient pas leur travail, mais ils étaient remis en question d’une façon assez profonde. Certains allaient changer de statut. Ils allaient devoir changer d’employeur, changer de métier ».

Comme directrice, Pascale est directement confrontée à l’agitation suscitée par la crainte des employés. « Ce jour-là, les syndicats avaient organisé une manifestation pour exprimer leur opposition. Vous arrivez le matin. Vous êtes le directeur. Vous savez qu’une centaine de personnes vous attendent sur le parking, avec un mégaphone, avec beaucoup d’agressivité pour vous montrer qu’ils sont totalement contre la réforme que vous allez mettre en œuvre. Vous avez le choix. Vous pouvez aller vous garer discrètement dans une rue adjacente, monter directement dans votre bureau, dire à votre directeur des relations humaines qu’il s’en occupe parce que le dialogue social, c’est son boulot ! Et puis, vous avez des choses importantes à faire. Il y a surement une réunion qui va démarrer…

Mais vous pouvez aussi faire le choix d’aller discuter. Et ce matin là, c’est le choix que j’ai fait, même si c’était difficile. La barrière s’est ouverte. Je suis entrée sur le parking. Je me suis avancé vers les leaders du mouvement. Je les connaissais. J’avais l’habitude de travailler avec eux. Mais là, face à leur colère, ce n’était pas pareil. C’était difficile. Je voulais leur dire que les décisions qu’on allait prendre tiendraient compte de leurs contraintes. Je voulais leur dire que j’avais besoin qu’ils participent à les construire. Et surtout, je voulais qu’ils sentent que, pour moi, ils n’étaient pas des chiffres ou un tableau de bord, mais des personnes comme moi, avec leurs émotions, leurs contraintes personnelles, leur conscience professionnelle. Et donc, malgré ma peur, malgré leur agressivité, on a discuté, on a tissé doucement les fils de la confiance et puis on a arrêté la manifestation. Et on s’est mis au travail. On a travaillé pendant deux ans. Et finalement on a déployé la décentralisation au mieux des intérêts de chacun… »

Ainsi, comme l’exprime ce témoignage de Pascale, nous ne sommes pas soumis à une fatalité selon laquelle nous sommes impuissants face à des engrenages collectifs. Une conviction personnelle, portant une volonté de dialogue, peut entrainer un changement dans le déroulement des évènements et dans la vie des personnes concernées.

 

Introduire un esprit collaboratif dans une école d’ingénieurs

Pascale nous raconte une troisième expérience professionnelle. Parce qu’elle avait envie de contribuer à une évolution des mentalités vers plus d’esprit de dialogue et de confiance mutuelle, Pascale Ribon est devenue directrice d’une école d’ingénieurs : l’ESTACA (2).

« J’ai fait le pari que l’école, pour les étudiants, pouvait être la première entreprise à laquelle ils coopèrent, et que, dans cette entreprise là, on allait leur faire pratiquer concrètement l’intelligence collective de manière à ce que, par la suite, ils puissent essaimer et qu’ils puissent apporter cette manière de travailler dans les différentes entreprises où ils agiront plus tard.

C’est pour cela que les nouveaux locaux qu’on a inauguré l’année dernière à l’ESTACA étaient les plus ouverts et les plus décloisonnés possible pour que, finalement, les étudiants, les enseignants, les chercheurs, les personnels administratifs, les partenaires aient le plus possible l’occasion de se croiser, de se parler, de se connaître, et donc de coopérer, de faire des choses ensemble. C’est aussi pourquoi, lorsqu’on a travaillé sur le campus numérique, on a décidé que les étudiants aussi pourraient produire des contenus pédagogiques pour qu’ils apprennent à se soutenir et à s’entraider les uns les autres au delà de leurs cercles d’amis. C’est pour cela aussi que, sur plusieurs années, on a fait évoluer le système de distribution des moyens qui étaient attribués aux projets associatifs, aux projets des étudiants, en passant d’un système où c’était l’administration qui distribuait les moyens à un système où ce sont les étudiants qui font les choix. Il a fallu déconstruire un certain nombre de représentations, de comportements, en particulier ceux qui étaient liés à la peur de l’arbitraire, à la peur du copinage en lien avec le pouvoir, et puis en construire d’autres plus propices à la confiance ». Comme l’exprime ici Pascale, c’est bien nos représentations qui sont en question et que nous sommes appelés à changer. A cet égard, l’éducation, la formation sont des espaces stratégiques.

 

Le choix d’agir et d’influer sur les situations

Cependant, on en a bien conscience en écoutant Pascale, ce changement est guidé par une vision du monde, une vision de l’humain qui s’articule avec des valeurs comme la confiance et la bienveillance. Pascale Ribon s’exprime à ce sujet à partir de son expérience.

« A partir de ces trois expériences de ma vie professionnelle, je veux démonter un discours qu’on entend de plus en plus, et qui, pour ma part, m’insupporte. On change de plus en plus vite. Et, dans ce monde qui change de plus en plus vite, les entreprises seraient devenues des lieux de souffrance à cause des changements sur lesquels nous n’aurions aucune prise. Les responsables seraient ailleurs : la finance, la politique, la mondialisation, enfin à chacun son bouc émissaire. Et nous attendons un homme providentiel pour nous sauver. C’est l’époque. Finalement, la seule solution, la seule alternative à la dépression, à la démobilisation, ce serait la résistance, ce serait la révolte. Croire qu’on peut dire : « stop ».

Mais depuis le début de ma carrière, je travaille dans des organisations en changement. Comme vous, je pense. Et, depuis une vingtaine d’années, j’ai dirigé des organisations de taille variable, publiques, privées, de 100 à presque 1000 personnes, qui, toutes, étaient confrontées à des évolutions très importantes. Ce qui m’a guidé dans ces évolutions, dans ces fonctions, c’est la conscience que les entreprises, ce sont d’abord des gens, ce sont des communautés d’individus comme vous, comme moi. Et finalement, ce ne sont pas des décideurs lointains qui font notre quotidien professionnel, mais bien des gens que nous côtoyons directement, par leur comportement et par la qualité de leurs interactions les uns aux autres ». Et donc, ce qui se passe, dépend de nous pour une bonne part. « Chacun choisit chaque jour, soit de poursuivre son projet personnel en compétition avec les autres, voire en considérant que ce sont des obstacles à sa propre réussite, à son propre épanouissement personnel, ou, au contraire, de poursuivre un projet plus collectif, de construire ce que j’appelle un écosystème de développement, d’apprentissage dans lequel chacun va trouver grosso modo sa place, et au fur et à mesure poser les problèmes qui le concernent, y apporter des solutions les plus adaptées possible, construire finalement un environnement plus conforme à nos souhaits ».

En vous racontant l’histoire de la direction départementale de l’équipement de l’Eure et Loir, je voulais vous faire partager que, même dans des environnements très contraints, des environnements conflictuels, là où on pourrait penser qu’on n’a pas d’autres solutions que de s’effacer derrière des règles, des procédures, des décisions prises par d’autres, quand on pense qu’on n’a pas de marges de manœuvre, on garde toujours le choix. C’est cette liberté que nous avons prise ce jour là, les syndicats et moi-même. Nous avons pris le risque d’assumer nos marges de manœuvre. Nous avons pris le risque de la responsabilité, du dialogue, puis de la coopération, et donc, on a réussi à construire une forme d’intelligence collective et c’est grâce à cette intelligence collective que nous avons trouvé des solutions à un problème que nous n’étions pas prêts à résoudre ni les uns, ni les autres ».

 

Bienveillance et engagement personnel

Mais quels sont les ingrédients pour construire cette intelligence collective ? (3) A quelles qualités ce processus fait-il appel ? Qu’est ce qui nous est demandé ?

Pascale Ribon distingue deux ingrédients fondamentaux pour avancer dans ce sens.

« Le premier type d’ingrédient, c’est la bienveillance, l’empathie, je dirais même la gentillesse. Quand on parle de gentillesse, on entend : « On n’est pas chez les bisounours ! ». Mais je dis : Pourquoi pas ? Et ce n’est pas moi qui le dis. Ce sont les résultats d’une recherche commandée par Google. 200 équipes ont été auditées. Ils cherchaient à savoir qu’est ce qui suscitait la plus grande performance de certaines équipes. Ils ont testé beaucoup de critères. Et le critère principal auquel ils sont arrivés, c’est le niveau de gentillesse entre les membres (4). Et finalement, c’est assez instructif. Quand on a confiance les uns dans les autres, quand on sait qu’on peut compter sur les gens autour de soi, on prend des risques, on est innovant, on est créatif, on avance.

Pour construire cette intelligence collective, il y a un deuxième ingrédient. C’est l’engagement individuel. Ici. On peut évoquer la légende du colibri raconté par Pierre Rahbi (5). Cette légende dit qu’un jour, dans la foret, il y a eu un immense incendie. Et alors, l’ensemble des animaux assistait impuissant au désastre. Ils étaient atterrés, terrifiés. Il y a juste un petit colibris qui s’agite, qui prend de l’eau avec son bec, puis va jeter quelques gouttes d’eau dans le feu, et puis qui recommence. Cela agace le tatoo. « Mais arrête colibri ! Tu ne vas pas éteindre le feu ! ». Le colibri s’arrête, regarde le tatoo et lui dit : « Je sais. Je ne suis pas fou, mais je fais ma part ».

 

Le choix de la confiance

Lorsque Pascale, jeune ingénieur, commence à travailler dans un milieu insensible à la conscience écologique, elle a néanmoins persévéré et, petit à petit, elle a réussi à susciter une transformation des normes. Petit à petit, c’est un peu comme le goutte à goutte du colibri. Aussi peut-elle nous encourager.

« Vous aussi, je suis sur qu’il y a un incendie qui vous préoccupe. Il y a des choses que vous avez envie de voir changer. Mettez-vous en mouvement. Proposez des solutions. En plus, le temps joue pour vous. Des études disent que d’ici à cinq ans, 50% des métiers qui recruteront n’existent pas encore. Cela veut dire que les marges de manœuvre sont énormes. Et puis n’ayez pas peur de l’échec. On ne réussit jamais du premier coup. Il faut revenir, revenir. Les enfants tombent beaucoup avant de savoir marcher.

Ce qui est difficile en France dans cette dynamique là, c’est qu’on est nourri à la défiance. A la lecture des enquêtes internationales, on constate que la France est toujours en queue de peloton sur le thème de la confiance (6). Moins d’un français sur quatre considère qu’on peut globalement faire confiance aux autres. C’est presque 40% dans la moyenne des pays de l’OCDE. Et je ne vous parle pas des pays de l’Europe du nord où le pourcentage s’élève à 50%, 60%/. Les élèves, nos enfants, sont élevés dans un climat de défiance. Cela veut dire qu’on les « plombe » dans un monde où le niveau d’incertitude, de complexité va nécessiter de la coopération pour agir, donc de la confiance ».

 

Avec Pascale Ribon, nous voici au cœur des problèmes de notre époque. Dans une société en changement rapide (7), comment faire face aux transformations auxquelles nous sommes confrontés ? Cette question peut être éludée en regardant vers le passé, en refusant d’entrer dans la nouveauté ou en développant une agressivité qui se fixe sur des boucs émissaires. Pascale nous montre qu’il y a un autre chemin, que les problèmes peuvent être affrontés et résolus, que « oui, c’est possible ». Mais il y a une condition. C’est entrer en relation, dialoguer, faire confiance. Ce qui se passe, dépend de nous pour une bonne part. Elle nous appelle à « construire des écosystèmes de développement, d’apprentissage où chacun va pouvoir trouver sa place, et, au fur et à mesure, poser les problèmes qui le concernent, y apporter des solutions les plus adaptées possibles ». C’est le chemin d’une intelligence collective où nous allons pouvoir résoudre des questions jugées jusque là inaccessibles. Ce processus requiert de la confiance. En nous, cette confiance dépend de notre vision du monde, de notre vision de l’humain et donc d’une dimension spirituelle. Si elle se heurte à un climat opposé, elle peut néanmoins se répandre et engendrer une dynamique. Le témoignage de Pascale Ribon nous encourage et nous permet d’envisager les enjeux.

 

J H

 

(1)            « Et si gentillesse et bienveillance rimaient avec performance collective » (Pascale Ribon) (Ted X Saclay) mis en ligne avec le 23 janvier 2017 : https://www.youtube.com/watch?v=6fmWo-znXVM

(2)            ESTACA : Ecole d’ingénieurs : Aéronautique, auto, spatial ferroviaire : http://www.estaca.fr

(3)            L’intelligence collective passe par un dialogue qui permet de développer des représentations plus adaptées : « Pour une intelligence collective » : http://vivreetesperer.com/?p=763

(4)            Diverses recherches montrent une influence positive de la bienveillance et de la gentillesse sur l’efficacité du travail » :    « Vers un nouveau climat de travail dans des entreprises humanistes et conviviales. Un parcours de recherche avec Jacques Lecomte » : http://vivreetesperer.com/?p=2318

(5)            La légende des colibris racontée par Pierre Rahbi inspire le Mouvement Colibris : https://www.colibris-lemouvement.org/mouvement/nos-valeurs

(6)            « Promouvoir la confiance dans une société de défiance ! » : http://vivreetesperer.com/?p=1306

(7)            « Un monde en changement accéléré. La réalité et les enjeux selon Thomas Friedman » : http://vivreetesperer.com/?p=2560

« Pourquoi et comment innover face au changement accéléré du monde ? » : http://vivreetesperer.com/?p=2624

 

Voir aussi

 

« La paix, ça s’apprend ! » : http://vivreetesperer.com/?p=2596

« Comment la bienveillance peut transformer nos relations ? » : http://vivreetesperer.com/?p=2400

« Thomas d’Ansembourg. Un citoyen pacifié devient un citoyen pacifiant » : http://vivreetesperer.com/?p=2156

« Appel à la fraternité » : http://vivreetesperer.com/?p=2086

« Un environnement pour la vie » : http://vivreetesperer.com/?p=2041

« Susciter un climat de convivialité et de partage » : http://vivreetesperer.com/?p=1542

Pourquoi et comment innover face au changement accéléré du monde

 

Prendre le temps de la réflexion avec Thomas Friedman

 

41FhTpYNmkL._SX327_BO1,204,203,200_Nous savons tous que notre monde se transforme à une vitesse accélérée. Thomas Friedman, triple prix Pulitzer, une éminente distinction américaine pour le journalisme, a couvert la vie internationale pour le New York Times pendant des décennies. Il a suivi l’expansion de la mondialisation en analysant les progrès fulgurants des processus scientifiques et techniques de la communication. En 2005, il publie un premier livre : « The world is flat » (1) qui montre comment le monde est devenu interconnecté. A travers une enquête internationale, ce livre fait apparaître un âge nouveau, et, en 2016, dans la même orientation, il publie un ouvrage qui va faire date en mettant en évidence l’accélération du changement et en nous interpellant sur les moyens d’y faire face : « Thank you for being late. An optimist’s guide to thriving in the age of acceleration » (2). Ce livre vient d’être traduit en français sous le titre : « Merci d’être en retard. Survivre dans le monde de demain » (3). Voilà un ouvrage qui éclaire singulièrement la scène sociale, politique et économique qui prévaut aujourd’hui. Comment et en quoi le changement s’est-il accéléré ? Comment faire face aux déséquilibres induits par cette accélération ? En quoi l’accroissement de la puissance appelle en regard une élévation de la conscience et comment envisager cette conscientisation ?  Dès sa parution en anglais, nous en avons présenté ici une analyse (4). Cette fois dans sa traduction française, nous nous centrons sur un aspect que nous avons peu abordé précédemment. Dans un contexte où les grandes données changent, non seulement « la machinerie, le marché et la nature », mais aussi la géopolitique, bien analysée par l’auteur, comment mettre en évidence la voie positive des innovations ? Thomas Friedman est pour nous un guide remarquable, à travers une expertise qui résulte aussi bien d’observations sur le terrain que de consultations des acteurs et des inventeurs du changement, et ce, pendant des décennies et sur tous les continents. Et, pour ce livre même, il a enquêté pendant deux ans et demi pour l’écrire : « J’ai du m’entretenir deux ou trois fois avec les principaux technologues pour vérifier que j’étais bien à jour ; ça ne m’était jamais encore arrivé. Comme si je poursuivais des papillons au filet » (p 190).  Voici donc un éclairage précieux à un moment où nous en avons particulièrement besoin en France.

 

Promouvoir l’innovation sociale et la formation permanente

L’accélération du progrès technologique suscite une pression généralisée.  « Les accélérations ont creusé un grand écart entre le rythme du changement technologique, celui de la mondialisation, celui des contraintes sur l’environnement et la capacité des individus et des institutions à s’y adapter et à les piloter » (p 191). Pour faire face, il y a une seule manière : « se maintenir dans une stabilité dynamique », innover dans tous les domaines et, en particulier dans le domaine social et éducatif. Comme les technologies matérielles évoluent à toute allure (selon la loi de Moore), en regard, les technologies sociales devraient « comprendre plus intimement comment fonctionnent la psychologie de l’individu, les organisations, les institutions et les sociétés afin d’accélérer leur adaptabilité et leur évolution ». « Chaque société, chaque collectivité doit accélérer le rythme auquel elle réimagine et réinvente ses technologies sociales » (p 193).

 

Mais demain qu’en sera-t-il du travail ? L’auteur rappelle la période heureuse et équilibrée de l’après-guerre. Aujourd’hui, aux Etats-Unis, « l’emploi moyennement qualifié et bien payé a disparu comme ont disparu les pellicules Kodak. Il reste des  emplois très qualifiés, très bien payés. Il reste des emplois peu qualifiés, mal payés » (p 196). Il n’y a plus de chemin tout tracé. L’initiative est nécessaire, car « l’exigence de performances augmente pour tout le monde, individus et institutions » (p 192). L’auteur trace des voies nouvelles. Non, il n’y a pas de fatalité à ce que les robots s’emparent de tous les emplois. Cela n’arrivera que si nous les laissons faire, si nous n’innovons pas rapidement dans les domaines du travail, de la formation, des start-ups, si nous ne relançons pas le tapis roulant qui conduit de la formation initiale au marché du travail et à l’apprentissage tout au long de la vie » (p 195). De fait, l’emploi ne disparaît pas nécessairement comme on pourrait le redouter. Il se modifie. « La question centrale est celle des compétences et non des emplois en tant que tels. Il y a une grande différence entre automatiser certaines tâches et automatiser un emploi jusqu’à se passer de toute intervention humaine » (p 199).  Et même, d’après un chercheur américain, « l’emploi augmente significativement dans les métiers  qui ont davantage recours aux ordinateurs » (p 200). Ainsi les emplois ne disparaissent pas. Ils changent et ils requièrent des compétences nouvelles pour lesquelles on a besoin de formation. « Nos systèmes éducatifs doivent être repensés pour maximiser ces nouvelles compétences et aptitudes : « Bases solides en écriture, lecture, programmation et mathématiques ; créativité, sens critique, communication et collaboration, ténacité, automotivation, réflexes d’apprentissage continu, goût d’entreprendre  et d’improviser et, ce, à tous les niveaux » (p 204).

 

Aujourd’hui, l’intelligence artificielle peut engendrer une « assistance intelligente », par exemple sous la forme de « plateformes web et mobiles permettant à tous les actifs d’accéder à une formation continue qualifiante sur un temps libre » (p 204). L’auteur nous donne un bel exemple de la mise en œuvre de l’assistance intelligente dans la reconversion du personnel d’un grand groupe en la fondant sur une offre de formation continue personnalisée (p 205-210). Aujourd’hui, de nombreux cursus apparaissent en ligne. Parmi les nombreuses initiatives en ce sens, la « Khan Academy » est une des plus connue. « Elle offre de courtes vidéos d’apprentissage accessibles sur You Tube dans tous les domaines. Non contente d’être devenue le premier assistant intelligent mondial de culture générale, l’entreprise s’est associée en 2014 au College Board, l’institution qui administre la préparation aux tests d’entrée à l’université et a créé une plateforme gratuite conçue pour aider les lycéens à combler  leurs lacunes (p 217-218). Ainsi, dans de nombreux domaines de la formation à la flexibilisation du travail et à la formation professionnelle, ces dispositions intelligentes ouvrent de nouvelles possibilités et élèvent le niveau de qualification.

 

Et voici encore une bonne nouvelle. Dans l’économie de demain, on aura également besoin de qualités affectives et relationnelles. « En dépit de tout ce que les machines savent faire aujourd’hui… il leur manque toujours une caractéristique humaine. Elles n’ont pas de compétences sociales. Or ces compétences ( coopération, empathie, adaptabilité) sont devenues indispensables dans le monde du travail actuelLes emplois riches en compétences sociales ont cru en plus grand nombre que les autres depuis 1980. De plus, les seuls emplois dont la rémunération a progressé régulièrement depuis 2000, exigent des compétences à la fois analytiques et sociales…Pour préparer les étudiants à ce changement, les établissements d’enseignement  devront modifier leurs cursus. L’accent est rarement mis sur les compétences sociales dans l’éducation traditionnelle » (p 229).

 

Contrôle ou chaos : un défi dans la vie internationale

Pendant la guerre froide, partagé en deux sphères d’influence, le monde était stable. Aujourd’hui, nous sommes entrés dans une nouvelle configuration. Le paysage a changé. « Le défi posé par les accélérations de l’après-après-guerre froide est particulièrement complexe. Il s’agit à la fois de dissuader les grandes puissances rivales comme autrefois, d’endiguer le Monde du Désordre, de juguler la désintégration des états fragiles dont les réfugiés menacent la cohésion de l’Union Européenne, de contenir et de désarmer les supercasseurs, tout cela dans un monde de plus en plus interdépendant. C’est pourquoi il est absolument vital de ré-imaginer (humblement) la géopolitique » (p 237).

Thomas Friedman nous décrit l’apparition et l’expansion d’un « Monde du Désordre » qu’il connaît bien pour l’avoir parcouru ces dernières années et mesurer les facteurs qui entrainent cet effondrement. « Les mondes du désordre ne se limitent pas aux zones de guerre du Moyen Orient. Ils s’étendent aux régions d’Afrique touchées par la désertification » (p 251). L’auteur nous montre comment de nombreux états sont en train d’imploser sous la pression du changement climatique et dans l’incapacité de suivre les accélérations technologiques et économiques. Il nous fait voir la détérioration des conditions de vie. Il met en évidence l’apparition et la diffusion de nouveaux comportements.

Ces pages sont émaillées par les descriptions du reporter qui va sur place et qui nous rapporte le vécu. Ainsi perçoit-on en direct les conséquences de la grande sécheresse qui frappe l’Afrique Sahélienne et engendre une émigration sauvage. C’est par exemple le spectacle de la ville d’Agadez au Niger où convergent des jeunes cherchant à traverser le Sahara pour gagner la Méditerranée. « Des dizaines de pick-up Toyota où s’entassent des centaines d’hommes jeunes se regroupent pour former une longue caravane qui les mènent en Lybie dans l’espoir d’embarquer pour l’Europe… Les passeurs, connectés aux réseaux de traite humaine qui maillent l’Afrique de l’Ouest, coordonnent le rassemblement clandestin des migrants cachés dans les caves d’Agadez à l’aide de l’appli mobile de messagerie WhatsApp… Le spectacle est hallucinant… » (P 254-255) . Le  constat global est alarmant. «  Le désordre et l’essor des supercasseurs au Moyen Orient et en Afrique… sont le produit d’états faillis incapables de suivre le rythme des accélérations et d’équiper leurs jeunes pour qu’ils réalisent leur potentiel. Ces tendances sont exacerbées par le changement climatique, l’explosion démographique et la dégradation de l’environnement qui sape l’agriculture dont vivent la majorité des populations africaines et moyen-orientales » (p 274).

 

En regard, Thomas Friedman trace quelques pistes d’intervention.

« Ce que les Etats-Unis et l’Occident peuvent faire et n’ont pas commencé à faire, c’est d’investir dans les… outils qui permettent aux jeunes de réaliser leur potentiel…. Et combattre ainsi l’humiliation, la seule et unique motivation à vouloir tout casser (p 275). « La meilleure contribution passe par le financement et le renforcement des écoles et des universités au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique Latine… Les îlots de raison peuvent d’élargir… » (p 177).

Amplifier les opportunités de formation, mais aussi « amplifier la possibilités pour les plus pauvres en Afrique notamment de rester sur leurs terres dans leurs villages est aussi important. L’auteur nous entretient à ce sujet des initiatives de Bill Gates et de Monique Barbut à la convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification. Ce sont parfois des actions qui paraissent modestes, mais ont une grande portée. « A travers mon travail pour la Fondation », nous dit Bill Gates, « j’ai vu beaucoup de pauvres élever des poules et j’ai appris énormément à ce sujet. A l’évidence, quiconque vit  dans misère s’en sortira mieux en élevant des poules » ( p 278).

Monique Barbut partage l’idée de Bill Gates de réparer les fondations pour stabiliser le bas de la pyramide, de sorte que les gens ne soient pas contraints de « fuir ou de se battre ». Et cela passe par un soutien de l’agriculture de subsistance. « Cinq cent millions d’exploitations ont moins de trois hectares. Elles font vivre directement 2,5 milliards de personnes, soit un tiers de la population mondiale ». Pour combattre la désertification, elle veut promouvoir « la grande muraille verte », un rideau de projets de régénération des sols qui s’étend sur toute la frontière sud du Sahara pour retenir le désert et ancrer les populations dans leurs villages » (p 286).

Enfin , l’auteur souligne l’importance de la connectivité à haut débit sans fil. « Toutes les études montrent que relier les pauvres aux flux éducatifs, commerciaux, informationnels et de bonne gouvernance tire la croissance et permet aux gens  de générer des revenus sans quitter leurs pays » (p 281).

L’auteur nous entretient par ailleurs des problèmes de sécurité au regard de la politique étrangère des Etats-Unis.

 

Quelle politique pour une société en crise ?

Dans une société en crise, comment s’adapter à l’accélération du changement et répondre aux problèmes nouveaux ?

Thomas Friedman explore les enseignements que nous pouvons tirer de la nature parce que celle-ci se montre particulièrement capable de faire face à des situations nouvelles. « Adaptabilité, diversité, entreprenariat, propriété, durabilité, faillite, patience et couche arable… Parce qu’elle applique ces stratégies en vue d’entretenir sa résilience, la nature connaît la vertu des interdépendances saines qui veulent que les composants d’un système croissent ensemble au lieu de s’entrainer mutuellement dans leur chute » (p 293).

L’auteur voit dans la nature des processus d’adaptation dont il est possible de s’inspirer dans les politiques publiques. A partir de là, il traite de cinq applications à la gouvernance d’aujourd’hui :

1)   S’adapter sans se sentir humilié face à des étrangers en supériorité

2)   Accepter la diversité

3)   Assumer ses responsabilités et ses propres problèmes

4)   Trouver le point d’équilibre entre national et local

5)   Aborder la politique et la résolution des problèmes l’esprit ouvert : entrepreneurial, hybride, hétérodoxe et non dogmatique. C’est à dire combiner et améliorer toutes les idées ou idéologies susceptibles de produire énergie et résilience quelle qu’en soit l’origine » (p 295).

A l’image de la nature : reconnaissance de la diversité. Le pluralisme n’exige pas qu’on abandonne son identité et ses engagements, mais qu’on vive ses différences, même religieuses, non pas dans l’entre-soi, mais en relation à autrui. Le pluralisme réel est construit sur le dialogue, c’est à dire le langage et l’écoute, l’échange, la critique et l’autocritique… Le retour sur investissement dans le pluralisme va grimper en flèche et devenir le premier avantage compétitif d’une société, pour des raisons à la fois politiques et économiques… » (p 301).

 

Face au défi de cette grande mutation, de ce changement accéléré, Thomas Friedman propose une approche innovante.

« Il faudra innover au travail pour identifier précisément ce que les hommes font mieux que les machines et encore mieux avec les machines, et former de plus en plus de gens à ces nouveaux métiers.

         Il faudra de l’innovation géopolitique pour diriger ensemble un monde où le pouvoir de l’individu, celui des machines, des flux et  de la multitude renversent les états faibles, arment les destructeurs et mettent sous tension les états forts.

         Il faudra de l’innovation politique pour réformer l’offre traditionnelle gauche-droite des partis nés de la révolution industrielle… et répondre aux nouvelles exigences de la résilience sociale et à l’ère des trois grandes accélérations.

         Enfin, il faudra de l’innovation sociétale, construire de nouveaux contrats sociaux, offrir de la formation tout au long de la vie, étendre les partenariats public-privé afin d’arrimer et d’énergiser des populations plus diverses et de bâtir des collectivités plus dynamiques » (p 192).

 

Certains livres nous permettent de trouver des repères dans le nouveau monde qui est en train d’apparaître. C’était le cas récemment avec le livre de Jean Staune : « Les clés du futur » (5). Cet ouvrage de Thomas Friedman ouvre également notre regard. Voilà pourquoi, nous ajoutons ici ce commentaire de la traduction française à celui que nous avions écrit à partir de la version originale (4). Nous avons centré cette analyse sur les innovations en cours ou à venir. Voici une réflexion qui se déroule à l’échelle internationale, mais qui vaut aussi pour notre pays et qui vient y éclairer utilement le débat public. L’auteur met en évidence les dangers et les menaces qui résulte des difficultés d’adaptation au changement accéléré qui s’opère actuellement. Mais on peut tirer parti positivement de la nouvelle technologie : « Je suis émerveillé par le potentiel qu’offre l’assistance intelligente pour diminuer la pauvreté, découvrir de nouveaux talents et trouver des solutions.. » (p 338). « Si nous parvenons à obtenir le minimum de coopération politique permettant le développement des technologies sociales pour encaisser le choc, à maintenir notre économie ouverte et à améliorer la formation de la population active, je suis convaincu que jamais dans l’histoire de l’humanité, autant de gens n’auront eu à leur portée une vie décente » ( p 339).

Cependant, c’est de notre regard que dépend notre manière d’aller de l’avant. Et, dans l’édition originale, Thomas Friedman insiste sur la nécessité d’un renouveau moral et spirituel. Ainsi, nous incite-t-il à appliquer « la règle d’or » quelque soit la version selon laquelle elle nous a été transmise. « La règle d’or, c’est de ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’on vous fit ». C’est simple, mais cela produit beaucoup d’effet. Cela peut paraître naïf. Mais « Je vais vous dire ce qui est vraiment naïf. C’est ignorer ce besoin d’innovation morale à une époque où abondent des gens en colère, maintenant superpuissants. Pour moi, cette naïveté, c’est le nouveau  réalisme » (Version originale p 348).

Cette traduction rapide et bien écrite du livre de Thomas Friedman est particulièrement bienvenue dans la conjoncture actuelle. Elle porte comme sous-titre : « Survivre dans le monde de demain ». C’est l’évocation d’un appel qui monte dans notre société. De fait, la réponse de l’auteur va plus loin. Il trace un chemin pour vivre, comme ose l’affirmer le sous-titre de l’édition anglophone : « An optimist guide to thriving in the age of accelerations ». C’est un appel à la confiance.

 

J H

 

(1)            Thomas Friedman. The world is flat. A brief history of the twenty-first century. Farras, Strauss and Giroux, 2005                                 Voir « La grande mutation, les incidences de la mondialisation » sur le site de Témoins : http://www.temoins.com/la-grande-mutation-les-incidences-de-la-mondialisation/  Ce livre a été publié en français en 2006 : « La terre est plate ». une brève histoire du XXIè siècle »

(2)            Thomas Friedman. Thank you for being late. An optimist’s guide to thriving in the age of acceleration. Allen Lane, 2016

(3)            Thomas Friedman. Merci d’être en retard. Survivre dans le monde de demain. Saint Simon, 2017. Traduction de Pascale-Marie Deschamps

(4)            « Un monde en changement accéléré. La réalité et les enjeux selon Thomas Friedman… » : http://vivreetesperer.com/?p=2560

(5)            Jean Staune. Les clés du futur. Réinventer ensemble la société, l’économie et la science. Plon, 2015                       « Comprendre la mutation actuelle de notre société requiert une vision nouvelle du monde » : http://vivreetesperer.com/?p=2373

Branché sur le beau, le bien, le bon

                                          

Le bonheur, un état d’esprit…

 

Témoignage et enseignement d’Elisabeth Grimaud, neuropédagogue

 

L’aspiration au bonheur est naturelle chez l’homme. Cette recherche prend des formes différentes. Elle est plus ou moins profonde, plus ou moins exigeante. Et, de même, les réponses se situent à différents niveaux et sur différents registres.          Neuropsycholinguiste, Elisabeth Grimaud nous apporte une approche empirique. Qu’est-ce qui nous rend plus heureux ? Comment identifier et développer les attitudes qui contribuent au bonheur ? Et, dans une personnalité humaine où différentes composantes interviennent, comment le cerveau participe-t-il à la réalisation du bonheur ? « Le bonheur est un état d’esprit », nous dit Elisabeth, « mais cela se travaille ». Cette approche met en avant l’expérience et elle rencontre la notre. Elle appelle une expression du ressenti. Elle aide à mieux comprendre les interrelations entre nos attitudes, nos pratiques et l’activité de notre cerveau, notamment à travers la production de neurotransmetteurs. Dans cette perspective, les activités qui mettent en œuvre le beau, le bien et le bon apparaissent comme ayant un rôle moteur dans la réalisation du bonheur.

Dans son « talk » à Ted X Roanne, Elisabeth Grimaud, chercheur  en psychologie cognitive (1), explique comment le cerveau correspond avec certaines attitudes à travers des secrétions qui suscitent du bien-être. Ainsi a-t-elle intitulé sa communication : « Programmez votre cerveau pour le bonheur » (2). Cependant, si cet exposé débouche sur une analyse scientifique, il procède à partir du témoignage de l’intervenante  nous rapportant la manière dont elle a ressenti sa visite d’un chef d’œuvre de l’architecture espagnole : l’Alhambra à Grenade. Elle nous fait part d’un enthousiasme communicatif. Cette expression chaleureuse nous invite à entrer dans une pratique du beau, du bien et du bon, à en percevoir les effets et à comprendre, en regard, les processus en cours dans le cerveau.

 

La visite de l’Alhambra 

Comment Elisabeth Grimaud a-t-elle vécu sa visite à l’Alhambra ? Auteur d’une recherche sur l’enseignement cérébral par les jeux, Elisabeth a donc participé à un colloque scientifique international à Grenade. Et c’est à cette occasion que le troisième jour, elle a pu visiter « ce monument extraordinaire : l’Alhambra » .

Elle a commencé par les jardins. Ainsi est-elle d’abord rentrée « dans une grande allée tapissée d’arbres ». « En avançant, je me suis sentie entrer dans un univers »… Puis, en arrivant, il y avait un parterre de fleurs. « Je suis passée à coté d’une rose. Je me suis arrêtée. Cette rose m’a frappée parce qu’elle avait une couleur intense. A ce moment là, j’étais avec la fleur et rien d’autre… J’ai continué la visite. Je me suis rendu compte qu’il y avait une odeur qui se dégageait. Cela sentait bon. Il y avait une odeur d’été. C’était du chèvrefeuille. Je ressentais du bien-être ».

« En continuant la visite, j’ai accédé au monument. Le palais de l’Alhambra est constitué de différents espaces et de différents bâtiments. Et ces bâtiments ont tous une spécificité. Ils sont immenses, et, en même temps, dans cette immensité, il y a du détail, infiniment de détails. La sculpture est partout. L’immensité se conjugue avec une précision extraordinaire. Pendant plusieurs heures, j’ai monté des marches et, à chaque fois, l’effort en valait la peine…

Quand je suis passé devant le magasin de souvenirs, j’ai eu envie d’acheter quelque chose pour mon conjoint, mes enfants. J’ai trouvé un livre où il y avait des photos correspondant à ce que j’avais vu, suscitant des émotions ressemblant à celles que j’avais ressenties. Quand je suis ressorti de ce magasin, j’étais heureuse. Je l’avais fait pour ceux que j’aime.

Et pendant toute cette visite, j’ai vécu ce que j’appelle le bonheur, ce que j’enseigne et dont je parle beaucoup ».

 

 

Correspondance entre le vécu et les activités cérébrales 

Elisabeth Grimaud revient ensuite sur ce vécu et en analyse les différents aspects en les mettant en relation avec les activités du cerveau. « Les différentes manières dont j’ai vécu ce bonheur s’expriment par l’émotion et s’expliquent grâce aux mécanismes du cerveau ». Ainsi, en terme de « d.o.s.e », elle énonce les différents neurotransmetteurs qui ont été émis par le cerveau : dopamine, ocytocine, sérotonine, endorphine. Et elle nous apprend en quoi l’apparition de chaque neurotransmetteur correspond à une de ces activités durant cette visite de l’Alhambra.

« La dopamine est le neurotransmetteur de la réussite. Je montais les marches parce qu’à chaque fois, je sentais que j’allais vers une réussite. Ce que j’allais voir méritait un effort.

Dans le magasin, il y a eu activation de l’ocytocine qui correspond à l’attachement, à la reliance. A chaque fois que vous vous reliez à quelqu’un : famille, enfants, un bon copain, vous êtes heureux. Qu’est-ce que cela fait du bien de se voir ! Ma famille n’était pas là. mais je pensais à eux. J’étais avec eux.

A la fin de mon parcours, j’avais coché toutes les cases du programme. J’étais contente de moi. J’étais satisfaite. La sérotonine correspond à cette satisfaction de voir la tâche accomplie.

Enfin, l’endorphine agit en contraste. Elle amortit la douleur. Vous êtes fatigué. Et à ce moment, vous ne le ressentez plus. Cette gestion de votre fatigue vous permet de continuer. Vous sentez à nouveau un peu de bien-être ».

Cette analyse nous permet de mieux comprendre ce qui se passe en nous dans nos propres expériences. Mais Elisabeth Grimaud nous invite également à développer notre capacité d’activer ces neurotransmetteurs.  Ils découlent de certaines activités mentales, mais ils peuvent aussi les stimuler. « Vous avez la possibilité d’activer les neurotransmetteurs et l’entrainement cérébral peut vous aider en ce sens ».

 

Le beau, le bien et le bon

Elisabeth Grimaud nous présente ainsi une approche à travers laquelle il est possible de développer une disposition au bonheur à travers une aptitude à produire les neurotransmetteurs correspondants. Mais dans quel esprit ? C’est ici qu’en évoquant son expérience de la visite de l’Alhambra, Elisabeth Grimaud nous invite à nous exercer dans le sens du beau, du bien et du bon. « Lorsque vous mettez en activité ces trois mots simples, tous les jours dans votre quotidien, vous activez un peu de cette dose de bien-être qui va vous apportez du bonheur ».

« Le beau, c’est savoir s’émerveiller. Lorsque j’étais avec cette rose, le l’ai sentie, je l’ai vue. Je me suis émerveillée.  Qu’est-ce que cela a suscité dans mon corps ? Cela a fait monter le niveau d’ocytocine qui permet à la dopamine d’être davantage présente et d’apporter du bien-être. Cet émerveillement peut s’opérer à partir de nos cinq sens.

Le bien, c’est le fait de s’appliquer et de s’impliquer. Lorsque vous vous appliquez et que vous vous impliquez, vous recevez de la sérotonine. C’est le plaisir et la fierté de la tâche accomplie. Cela peut se réaliser dans le quotidien jusque dans de tout-petits riens ».

Le bon, c’est entrer en relation. « Dans ma visite, lorsque je suis entré au magasin, je me suis tournée vers les autres en pensant aux miens. Quand on se tourne vers les autres, selon la psychologie positive, on augmente son propre niveau de bien-être ». On peut être aussi un ami pour soi-même. Elisabeth est sensible aux dangers du narcissisme et d’un développement autocentré. Ainsi met-elle l’accent sur les bienfaits de la relation.

Au total, « quand on considère l’augmentation du bien-être dans le corps, il se fait en étant en lien avec les autres, avec l’environnement par les cinq sens, avec ce que l’on fait. C’est avec le beau, le bien, le bon que vous développez votre bonheur au quotidien ».

 

Echos

Nous écoutons Elisabeth Grimaud comme une amie qui nous raconterait un moment heureux de sa vie. Et en même temps, elle nous éclaire sur les ressorts de nos émotions et de nos comportements. Quelque part, on ressent là une harmonie.

Ce commentaire ajoute ici un autre angle de vue qui nous paraît complémentaire.

La neuropédagogue met l’accent sur le rôle du cerveau et la manière d’en tirer parti à travers des comportements positifs puisqu’il les répercute en effets bienfaisants. Cependant, à notre sens, le cerveau n’est pas le maître du jeu. C’est notre pensée qui oriente. Nous nous émerveillons. Nous aimons. Et, comme dans le cas de la gratitude (3), ces émotions positives entrainent des réactions neuronales qui se traduisent en effets bienfaisants. Et de fait, il y a interaction. Une bonne habitude s’ancre et va s’amplifier à travers cet ancrage. On découvre aujourd’hui la puissance de la pensée. Avec le chercheur en neurosciences, Mario Beauregard, on peut voir que « l’esprit humain a une grande capacité d’influence au niveau du corps, du cerveau et de tous les systèmes physiologiques qui sont connectés » (4).

Cependant, nous vivons dans une culture qui a longtemps été influencée par un héritage philosophique et religieux où l’âme et le corps étaient séparés et le corps dévalorisé. On peut ajouter à cela un point de vue pessimiste sur la nature humaine (5). Ce contexte est réfractaire à une approche telle que celle qui nous est présentée ici.

Dans son livre : « Dieu dans la création » (6), Jürgen Moltmann (7) ouvre la voie d’une approche théologique globale, holistique : « Les recherches actuelles mettent en valeur les interactions entre le psychisme et le corps ». Ce phénomène est bien reçu dans la vision d’une anthropologie biblique où « l’homme apparaît toujours comme un tout ». « L’homme est une totalité qui s’exprime à travers son corps. La corporéité est la fin de toutes les œuvres divines ». « La présence de Dieu dans l’Esprit n’est plus localisée uniquement dans la conscience ou dans l’âme, mais dans la totalité de l’organisme humain ».

Nous faisons référence ici à l’expérience spirituelle d’Odile Hassenforder (8) en phase avec la vision interactive qui se développe aujourd’hui : « Ma foi en notre Dieu, qui est puissance de vie, s’est développée à travers la découverte des nouvelles approches scientifiques qui transforment nos représentations du monde. Dans cette nouvelle perspective, j’ai compris que tout se relie à tout et que chaque chose influence l’ensemble. Tout se tient. Tout se relie. Pour moi, l’action de Dieu s’exerce dans ces interactions ».

En entendant Elisabeth Grimaud nous parler de la prédisposition du cerveau à exercer des effets positifs en rapport avec la mise en œuvre du beau, du bien et du bon, on peut s’écrier avec un psaume (139. 14) : « Je te loue que je suis une créature si merveilleuse ».

Dans une épitre du Nouveau Testament (Philippiens 4. 8), on trouve cette recommandation : « Que tout ce qui est bon, tout ce qui est vrai, juste, agréable… soit l’objet de vos pensées ». Cette recommandation, cette expression de sagesse va de pair avec le « beau, le bien, le bon » au cœur du processus mis en valeur par Elisabeth Grimaud. Ainsi pourrait-on avancer que dans son exposé, on peut voir une rencontre entre neurosciences, psychologie positive et sagesse. C’est une rencontre qui s’effectue ici dans une expérience relatée avec simplicité et enthousiasme, de quoi éveiller en écho un accueil chaleureux.

 

J H

 

(1)            Elisabeth Grimaud, neuropsycholinguiste a créé une méthode scientifique d’entrainement cérébral : EnCéfaL (entrainement cérébral fonctionnel par les activités de loisir) : http://www.lafabriqueabonheurs.com/praticien-en-neuropedagogie-encefal/ Elle est l’auteur d’un livre : Beau, bien, bon (Marabout, 2017). Elle est interviewée à ce sujet (vidéo) dans le cadre d’un site : « Beau, bien, bon » où l’on trouve également de courtes vidéos : « Secrets d’optimisme » : https://www.youtube.com/channel/UCFtBeM9siMy8pnmJpyFfH5w/featured

(2)            La rencontre avec Elisabeth Grimaud à Ted X Roanne : « Beau, bien, bon, programmez votre cerveau pour le bonheur » (Nous en rapportons quelques extraits) https://www.youtube.com/watch?v=tKIYGevgAxA

(3)            La gratitude : un mouvement de vie : http://vivreetesperer.com/?p=2469

(4)            Comment nos pensées influencent la réalité ? Mario Beauregard : Pour une approche intégrale de la conscience : http://vivreetesperer.com/?p=2341

(5)            Lytta Basset : Oser la bienveillance http://vivreetesperer.com/?p=1842

Jacques Lecomte : La bonté humaine http://vivreetesperer.com/?p=674

(6)            Jürgen Moltmann. Dieu dans la création. Traité écologique de la création. Cerf, 1988. Chapitre : « La corporéité est la fin de toutes les œuvres divines » (p 311-349)

(7)            Une théologie pour notre temps. L’autobiographie de Jürgen Moltmann : http://www.temoins.com/une-theologie-pour-notre-temps-lautobiographie-de-juergen-moltmann/

(8)            Odile Hassenforder. Sa présence dans ma vie. Parcours spirituel. Empreinte Temps présent, 2011

Odile Hassenforder : « Sa présence dans ma vie » : un témoignage vivant : http://vivreetesperer.com/?p=2345

Ce matin …

 

En regardant le ciel au lever du jour.

 

Il fait sombre. Le ciel est très gris, parsemé de nombreuses taches noires. Les nuages paraissent nombreux au ¾ de la surface.

Un mince croissant de lune attire mon attention par sa luminosité.

C’est très beau.

 

photo 1

 

Dix, quinze minutes passent.

Je lève à nouveau les yeux sur un ciel un peu plus dégagé, mais sombre. Et… la lune au-dessus de la zone nuageuse signale un ciel totalement dégagé.

A l’horizon, le ciel commence à s’éclairer.

On peut deviner une source lumineuse à l’Est.

 

Bien sûr, nous savons tous que le soleil se lève. Drôle d’expression du reste, car nous savons que cet astre n’a pas bougé puisqu’on nous a appris que c’est la terre qui tourne.

 

Nous avons appris, mais nous avons aussi constaté qu’imperturbable chaque jour succède à la nuit.

 

Image de la FOI.

Nous avons appris

Nous savons par expérience

Que Dieu, auteur de la création

Est imperturbable : « fidèle et bon ».

Les nuages passent : les circonstances de la Vie.

 

25-30 minutes.

A l’Est, ciel rouge magnifique.

Toute la journée, le soleil va colorier différemment.

 

Odile Hassenforder

 

Pendant des années, Odile levée tôt le matin, voyait le ciel de son fauteuil, par la fenêtre orientée vers l’est.

 

 

Texte d’Odile publié dans son livre : Sa Présence dans ma vie. Empreinte Temps présent. 2011 (p 177)

Photo de lever de soleil prise récemment du même point de vue

 

Sur ce blog, précédent article d’Odile Hassenforder :

« La prière. Une expérience familière en Christ »

http://vivreetesperer.com/?p=2588

Autres articles :

http://vivreetesperer.com/?s=Odile+Hassenforder

Et si tout n’allait pas si mal !

 

Le monde va beaucoup mieux que vous ne le croyez

selon Jacques Lecomte

 

71mvkBrqYOLEn 2016, le ciel s’est assombri. Des évènements inquiétants ont ponctué l’actualité. Et, en ce début d’année 2017, nous sommes en attente d’un horizon.  Il y a bien des signes contradictoires, mais choisir la vie, c’est discerner le positif pour tracer notre chemin.

Il y a le temps court et il y a le temps long. Dans l’immédiat, tout s’enchevêtre. Dans la durée, des tendances apparaissent. Il est bon de pouvoir distinguer ces tendances.

Comme le montre Yann Algan, dans son livre : « La fabrique de la défiance » (1), on enregistre en France un manque de confiance bien plus élevé que dans beaucoup d‘autres pays. Dans le désarroi actuel, cela se traduit en pessimisme, en cynisme, en rejet. Alors, on peut remercier ceux qui regardent au delà et affrontent la morosité ambiante pour mettre en évidence des évolutions positives dans la durée. Ainsi, le livre publié tout récemment par Jacques Lecomte vient exposer une réalité à même de nous encourager : « Le monde va beaucoup mieux que vous ne le croyez » (2). Cet ouvrage vient à la suite d’une réflexion de fond que l’auteur a entreprise sur le potentiel de l’homme. Si les méfaits de l’histoire humaine sont affichés (3), l’homme n’est pas nécessairement voué au mal. Il montre aussi une aptitude à la bonté, des dispositions à l’altruisme, à l’empathie et à la générosité. Jacques Lecomte a pu ainsi écrire un livre sur « la bonté humaine » (4). Et, dans un autre ouvrage, à partir de l’analyse d’un grand nombre d’études, il met en évidence l’émergence d’attitudes et de pratiques nouvelles dans des « entreprises humanistes » où se développent un climat de travail plus collaboratif et plus convivial.

Dans une conférence rapportée en vidéo sur le thème : « Vers une société de la fraternité » (5), Jacques Lecomte, un des pionniers de la psychologie positive en France (6), présente sa démarche en commençant par nous raconter son parcours personnel. Brisé par le contexte familial de sa jeunesse, il en réchappé en rencontrant un environnement bienveillant et convivial. Il a vécu là une conversion chrétienne « qui a radicalement changé sa vie et où il a surtout compris que les forces de l’amour et de la bonté sont plus fortes que les forces de la violence et de la haine ». De cette expérience, il a compris que le meilleur peut sortir du pire et que le pire n’est pas une fatalité. A partir de là, Jacques Lecomte a développé un optimisme réaliste, un « optiréalisme ». C’est une disposition d’esprit qui permet de percevoir dans une situation, tout ce qu’elle porte de positif, en germe ou en activité, et, ainsi, de susciter une évolution favorable. Dans son livre : « Le monde va beaucoup mieux que vous ne croyez », Jacques Lecomte met en œuvre cette approche dans une évaluation de l’évolution du monde.

 

 

Le monde va mieux que nous le croyons

« Comment le monde pourrait-il aller mieux quand le chômage, la guerre, les attentats, le réchauffement climatique et tant d’autres mauvaises nouvelles font la une des médias ?… Pourtant les chiffres nous disent ceci : ces dernières décennies, sur l’ensemble du globe, la pauvreté, la faim, l’analphabétisme et les maladies ont fortement reculé comme jamais avantQuant à la violence, elle connaît, depuis plusieurs siècles, un inexorable déclin… En résumé, contrairement à une opinion largement répandue, l’humanité va mieux qu’il y a vingt ans, même s’il reste encore malheureusement de fortes zones sombres… Quant à la planète, elle est certes en moins bonne posture sur certains aspects, mais en meilleur état sur d’autres… «  (p 9-10). Chapitre après chapitre, l’auteur analyse la situation à partir des meilleures sources : « L’humanité vit mieux… Et en meilleure santé. Environnement : on avance… Jamais aussi peu de violence » (p 209-210).

Bref, l’auteur rompt avec la vision catastrophiste du monde qui nous influence bien souvent. Cette vision est suscitée par l’attrait de nombreux médias pour le sensationnel. Elle abonde là où manque la culture nécessaire pour trier les informations et distinguer ce qui relève du court terme et du moyen terme. Bien sur, nous souffrons personnellement de l’inquiétude qui nous atteint ainsi.

Certes, les responsables de l’information peuvent estimer qu’il est nécessaire d’alarmer pour sensibiliser. Mais cette attitude est bien souvent contre-productive. « Les prophètes de malheur nous démobilisent. Ils mènent souvent à des mesures politiques autoritaires » (p 15). « Fournir des informations catastrophistes sans présenter des moyens d’agir, pousse à l’immobilisme, voire au rejet des informations… » (p 31). La peur est mauvaise conseillère. « De nombreuses études montrent que les périodes d’anxiété sociale ont tendance à  accentuer le désir de soumission à l’autorité…  Le ressenti de menace est une cause d’autoritarisme au sein de la population. Ainsi, aux Etats-Unis, pendant les périodes menaçantes, les Eglises à tendance autoritaire bénéficient d’un afflux de conversions, alors que ce sont les Eglises non autoritaire  qui vivent ce phénomène pendant les périodes non menaçantes » ( p 43).

A l’inverse, il y a une manière de partager l’information à même de produire des effets positifs. Et il y a des faits significatifs qui font exemple. Ainsi, aujourd’hui, en apprenant que le trou d’ozone est en train des se refermer grâce à la mise en œuvre du protocole de Montréal (1987), nous voyons là « le premier succès majeur face à un problème environnemental mondial » (p 107), Manifestement, cette victoire suscite l’espoir et contribue à nous mobiliser dans la lutte contre le réchauffement climatique.

 

« Si nous voulons un monde meilleur, nous devons être conscient des progrès accomplis, et inspirer plutôt qu’accuser » (couverture). Ce livre est source d’encouragement. Il nous aide à réfléchir sur les modes de communication. Ainsi, l’ignorance des évolutions positives tient pour une part à une communication qui met en exergue les mauvaises nouvelles.

Cependant, ne doit pas aller plus loin dans l’analyse du catastrophisme. Comme le complotisme, cet état d’esprit n’est-il pas lié à une agressivité qui se déploie à la fois contre soi-même et contre les autres ? Et ne témoigne-t-il pas d’une absence d’espérance personnelle et collective ? Comme l’écrit le théologien Jürgen Moltmann, agir positivement dépend de notre degré d’espérance : « Nous devenons actif pour autant que nous espérions. Nous espérons pour autant que nous puissions entrevoir des possibilité futures. Nous entreprenons ce que nous pensons possible ». « Si une éthique de la crainte nous rend conscient des crises, une éthique de l’espérance perçoit les chances dans les crises ». Pour les chrétiens, « l’espérance est fondée sur la résurrection du Christ et s’ouvre à une vie à la lumière du nouveau monde suscité par Dieu » (7). Ainsi, quelque soit notre cheminement, notre comportement dépend de notre vision du monde. En ce sens, Jacques Lecomte ne se limite pas à nous offrir des données positives concernant la situation du monde à même de nous encourager, il conclut son livre par la vision d’ « une grande réconciliation ». « Une société plus fraternelle et conviviale est possible (5), dès lors que l’on y croit et que l’on s’engage à la faire advenir » (p 197).

 

J H

 

(1)            Algan (Yann), Cahuc (Pierre), Zybergerg (André). La fabrique de la défiance, Grasset, 2012. Sur ce blog : « Promouvoir la confiance dans une société de défiance » : http://vivreetesperer.com/?p=1306

(2)            Lecomte (Jacques). Le monde va beaucoup mieux que vous ne le croyez ! Les Arènes, 2017

(3)            « Une philosophie de l’histoire, par Michel Serres. Au sortir de massacres séculaires, vers un âge doux portant la vie contre la mort » : http://vivreetesperer.com/?p=1306

(4)            Lecomte (Jacques). La bonté humaine. Altruisme, empathie, générosité. Odile Jacob, 2012. Sur ce blog : « La bonté humaine, est-ce possible ? » : http://vivreetesperer.com/?p=674

(5)            Conférence de Jacques Lecomte : « Vers une société de la fraternité », à l’invitation,  le 8 juin 2016 du Pacte civique et de la Traversée. Vidéo sur You Tube : https://www.youtube.com/watch?v=KALjpMcwpWU&feature=youtu.be

(6)            http://www.psychologie-positive.net

(7)            Moltmann (Jürgen). Ethics of life. Fortress Press, 2012 (p 3-8)

 

Voir aussi :  « Quel avenir est possible pour le monde et pour la France? (Jean-Claude Guillebaud. Une autre vie est possible) » : http://vivreetesperer.com/?p=937

http://vivreetesperer.com/?p=942

http://vivreetesperer.com/?p=945

Une bonne nouvelle : la paix, ça s’apprend

 

9782330063276FS         Nos sociétés sont traversées par des poussées de violence. Il y a là des phénomènes complexes qui peuvent être analysés en termes sociaux, économiques, culturels, politiques, mais également dans une dimension psychosociale, un regard sur les comportements. En dehors même de ces épisodes, dans la vie ordinaire, nous pouvons percevoir et éprouver des manifestations d’agressivité. A une autre échelle, au cours de l’histoire, nous savons combien la guerre a été un fléau dévastateur (1). Ainsi, affirmer la paix aujourd’hui, c’est garder la mémoire du malheur passé pour empêcher son retour, mais c’est aussi effectuer un pas de plus : réduire les sources de violence, pacifier les comportements.

Psychothérapeute, engagé depuis des années dans une campagne pour le développement de la personne, auteur de plusieurs livres, animateur d’un site (2), Thomas d’Ansembourg milite pour répandre des pratiques de paix. Dans cette interview en vidéo à la Radio Télévision Belge Francophone (3), il explique pourquoi il vient d’écrire un nouveau livre en ce sens : « La paix, ça s’apprend. Guérir de la violence et du terrorisme » (4). « Nous avons réagi, David (le co-auteur) et moi à l’attentat du Bataclan, vite relayé par l’attentat de Bruxelles. Nous avons réalisé qu’on ne peut se contenter de mesures de sécurité (renforcement de frontières et traitement de symptômes). Il nous est apparu que le terrorisme est un épiphénomène d’un malaise extrêmement profond de la société et qu’il était intéressant de voir ce qui génère un tel malaise. Dans nos pratiques, lui comme historien et moi comme accompagnant de personnes, nous avons réalisé que la paix, c’est une discipline. Cela ne tombe pas du ciel. C’est une rigueur, c’est un exercice. Cela demande un engagement, de la détermination et du temps, et, petit à petit, on atteint des états de paix qui deviennent de plus en plus contagieux. Et cela devrait s’apprendre, depuis la maternelle, dans toutes les écoles. Tel est le propos de ce livre. C’est de faire savoir. Mettons en place des processus pour pouvoir éduquer des populations à se pacifier ».

 

 

Pour une pacification intérieure 

« Depuis près de vingt-cinq ans que j’accompagne des personnes dans la quête de sens et la pacification intérieure, j’ai acquis cette confiance que la violence n’est pas l’expression de notre nature. C’est parce que notre nature est violentée que nous pouvons être violents. Quand mon espace n’est pas respecté, je puis être agressif. Quand mon besoin d’être compris et écouté, n’est pas nourri et respecté, je puis être agressif. Et il en va de même lorsque des besoins importants ne sont pas respectés. D’où l’importance d’apprendre à respecter notre nature et donc de la connaître ». Ainsi « apprendre la connaissance de soi dès l’école maternelle nous paraît absolument essentiel aujourd’hui. Jusqu’ici, cela me semblait un enjeu de santé publique, mais aujourd’hui cela me paraît aussi un enjeu de sécurité publique. Tout citoyen qui va à l’école a besoin d’apprendre qui il est, qu’est-ce qui le met en joie… mais aussi qu’est-ce qui le chagrine, qu’est-ce qui le met en colère. Il est bon de comprendre ce qui vous met en rage avant de faire exploser sa rage à la tête des autres. On a largement dépassé la notion de développement personnel. Il y a là un enjeu de santé publique. La plupart de nos gouvernants ne savent pas tout cela, ne connaissent même pas les outils correspondants et la plupart des médias dédaignent cette approche en la considérant comme du « bisounours » alors que ces outils sont des clés pour le vivre ensemble ».

 

Des outils pour le vivre ensemble

La paix peut s’apprendre à travers des outils. Thomas d’Ansembourg n’a pas souhaité réaliser un inventaire de tous les outils. Dans ce livre, il nous en présente trois qui sont particulièrement efficaces.

« La Pleine conscience » est une approche de méditation qui se dégage des rituels religieux traditionnels et qui peut être vécue d’une façon laïque et d’une manière spirituelle si on le souhaite. Elle permet de trouver un espace de fécondité, de créativité, d’alignement qui est très bénéfique pour le vivre ensemble ».

Thomas d’Ansembourg nous parle également de la communication non violente, une approche « qu’il enseigne depuis des années et qui est proposée dans de nombreux milieux depuis des classes maternelles jusqu’à des prisons en passant par des cockpits d’avion… C’est une approche pratico-pratique pour mieux vivre les relations humaines, dépasser les conflits, les querelles d’égo ».

Il y a une troisième pratique, celle de la bienveillance.

« Il y a plusieurs aspects de la bienveillance : accueillir l’autre tel qu’il est et non tel que je voudrais qu’il soit, être ouvert à son attitude et à sa différence, être disponible à une remise en question par son attitude. Cela demande de l’humilité, peut-être du courage. Et puis, il y a cette attitude positive de prendre soin, bien veiller sur l’autre, l’encourager dans son développement qui n’est pas forcément celui que j’aurais aimé avoir pour lui. Je pense par exemple à notre attitude avec les enfants, ne pas projeter sur eux nos attentes. Cela demande du travail sur soi. Ce n’est pas ingénu. Cela requiert une hygiène de conscience pour remettre en question nos projections, nos attentes, nos préjugés, des idées toutes faites, pour ouvrir notre cœur.

Le monde se transforme à vive allure. « Nous assistons à un métissage incroyable de la planète, de grands exodes en fonction du réchauffement climatique. C’est plus urgent d’apprendre à vivre ensemble, et pour cela, d’avoir des clés de connaissances de soi pour avoir une bonne estime de soi et une capacité d’accueillir la différence, des clés d’ouverture à l’autre et la cohabitation. Cela ne tombe pas du ciel. On voit bien qu’il y a des tentatives de repli et de méfiance. Ce n’est pas comme cela que nous allons grandir ensemble. Nous avons besoin d’approches pour vivre ensemble. On n’en trouve pas encore dans nos pratiques scolaires, ni même dans nos pratiques religieuses. Il y a de belles idées , mais cela appelle une pratique. Comment est-ce qu’on vit quand on est plein de rage et de colère ? On a besoin d’apprendre à vivre la rage et la colère pour la transformer. Grâce à la communication non violente, j’ai appris à faire des colères non violentes, à exprimer ma colère sans agressivité. Ce sont des apprentissages que l’on peut faire ».

 

Promouvoir la paix

Thomas d’Ansembourg porte une dynamique et il l’envisage sur différents registres. Ainsi peut-il souhaiter la création d’un ministère de la paix avec un budget, des formations, de la recherche scientifique en neurosciences, en relations humaines.

Et au plan de la transformation des relations quotidiennes, il a conscience de la puissance des outils existants. « Je sais que ces outils transforment la vie des gens. Je rencontre des personnes dont la vie a pivoté parce qu’ils ont appris à savoir qui ils sont, qu’est ce qui fait sens pour eux… ». Ainsi, « il y a des processus, il y a des clés efficaces. J’aimerais qu’ils soient fournis au grand public. Nous assistons à tellement de détresses dans notre société : solitudes, addictions, divorces douloureux, dépendances… Des outils magnifiques existent. Ne pas les faire connaître est une sorte de non assistance à personne en danger ».

 

Au milieu des drames de l’histoire, l’inspiration de la non violence apparaît comme un fil ténu, mais solide avec des moments de lumière qui sont entrés dans notre mémoire collective depuis les premières communautés chrétiennes jusqu’à  Gandhi et Martin Luther King.

Aujourd’hui, le mouvement pour la paix peut s’appuyer sur de nouvelles méthodes où s’allient une orientation d’esprit et des approches nourries par la psychologie, une conscience renouvelée du corps et les neurosciences. Ainsi, face aux routines traditionnelles, une motivation nouvelle peut apparaître en s’appuyant  sur l’efficacité démultipliée de  nouvelles méthodes. Dans ce livre et dans cette interview, Thomas d’Ansembourg nous apporte une bonne nouvelle : la paix, ça s’apprend ! La paix, c’est possible ! Une voie est ouverte. A nous de nous mobiliser…

 

J H

 

(1)            « Une philosophie de l’histoire, par Michel Serres » : http://vivreetesperer.com/?p=2479

(2)            Site de Thomas d’Ansembourg : http://www.thomasdansembourg.com

(3)            « La paix, ça s’apprend ! Il était une foi  01.02.2017 RTBF » https://www.youtube.com/watch?v=hP-_atpsfT0

(4)            David Van Reybroucq. Thomas D’Ansembourg. La paix, ça s’apprend. Guérir de la violence et du terrorisme. Actes sud, 2016

 

Sur ce blog, voir aussi :

Eclairages de Thomas d’Ansembourg :

« Face à la violence, apprendre la paix » : http://vivreetesperer.com/?p=2332

« Un citoyen pacifié devient un citoyen pacifiant » : http://vivreetesperer.com/?p=2156

« Femmes et hommes. Monde nouveau. Alliance nouvelle » : http://vivreetesperer.com/?p=1791

« Vivant dans un monde vivant » :                 http://vivreetesperer.com/?p=1371

 

La bienveillance selon Lytta Basset

« Bienveillance humaine. Bienveillance divine. Une harmonie qui se répand (Oser la bienveillance) » : http://vivreetesperer.com/?p=1842

 

Martin Luther King

« La vision mobilisatrice de Martin Luther King.  « I have a dream »  : http://vivreetesperer.com/?p=1493

 

La prière : une expérience familière en Christ

 

 sa-presence-dans-ma-vie-parcours-spirituel.jpg« Sa Présence dans ma vie » : tel est le titre du livre d’Odile Hassenforder dont l’inspiration irrigue ce blog. Bien reçue, cette présence de Dieu, manifeste en Christ, fonde et inspire la prière.

Odile nous en parle dans les termes d’une expérience familière.

 

J’aurais beau arroser une plante, si ses racines ne plongent pas dans la bonne terre, elle dépérira fatalement.

« Demandez et vous recevrez », dit Jésus. Mes demandes sont-elles justes, est-ce que bien souvent nous demandons à recevoir le fruit de l’arbre sans vérifier que celui-ci a des racines dans la bonne terre. Jésus n’a-t-il pas dit : « je suis le cep, vous êtes les sarments ». Ceux-ci portent du fruit si la sève transporte la nourriture. Désirer cet enracinement en Christ me semble préalable à notre prière de demande.

 

Avoir soif de vivre en relation avec Dieu, imprégnée de sa présence, donne un sentiment de plénitude, de bien être intérieur.

Louange, remerciement ouvrent la porte à la manifestation divine. Ma demande va peut-être changer d’orientation.  Dans ma relation à autrui, par exemple. Imprégnée de la bonté de Dieu pour moi, je ressens que je deviens bienveillante.

 

Attitudes dans la prière.

° Cri du cœur.

Dépôt des soucis, préoccupations

Nos sentiments, crainte, souffrance, doute…

 

Au pied de la Croix…

Car Jésus, en détruisant le pouvoir de la mort qu’il a traversé pour une nouveauté de vie…

Par ses meurtrissures, Il nous a guéri.

C’est une chose accomplie, en potentialité, à appliquer, réaliser aujourd’hui pour moi, dans la collaboration avec l’Esprit.

« L’Esprit et nous avons décidé.. ».

« Il répandra la pluie sur la semence que tu auras mise en terre » (Esaïe 30/23).

 

° Regarder à Dieu afin que  « sa pensée devienne ma pensée » pour que le courant de vie passe en moi. Pour cela, je me mets sur la même longueur d’onde.  Dieu est présent dans le courant de vie, l’énergie de la création sinon celle-ci disparaîtrait dans le néant. Ce qui est impossible puisque Dieu est Vie dans l’infini, dans l’éternité. Dieu fait concourir toute chose au bien de ceux qui l’aiment et quil’accueillent.

 

° Accueillir : attentive aux pensées qui me viennent, aux conseils d’autrui, aux évènements.

Dieu dit : « Je t’instruirai et te montrerai la voie que tu dois suivre. Je te conseillerai, j’aurai un regard sur toi » (Ps 32/8).

Dans la certitude que Dieu m’entend et agit :

« Du haut du ciel

L’Eternel regarde la terre

Il reste attentif

Il prend soin » (Ps 33/15).

 

° Reconnaissance

Offre ta reconnaissance à Dieu

Alors tu pourras m’appeler au jour de ta détresse.

Je te délivrerai

Et tu me rendras gloire.

(Ps 50/14)

 

Louer Dieu :

Publier sa grandeur

Proclamer ses merveilles.  Rendre témoignage de ses œuvres.

« Lorsque mes cris montaient vers Lui

sa louange était sur mes lèvres » (Ps 66/16)

Oui, il est possible de louer Dieu au jour de la détresse. Car sa bonté est indépendante de notre situation. Je peux ressentir sa paix avec confiance et conviction, même dans la douleur, l’angoisse ressenties physiquement.

 

° Persévérance

Apocalypse 31/20 :  « Je me tiens à la porte et je frappe… ».

Romains 5/3-4 «  Car nous savons que la détresse produit la persévérance, la persévérance conduit à la victoire dans l’épreuve, et la victoire dans l’épreuve nourrit l’espérance ».

 

Ayez foi en Dieu !

« Ayez foi en Dieu ! »  nous dit Jésus (Marc 11/22).

 

La pensée de l’homme a un pouvoir beaucoup plus puissant que nous le croyons. Le désir pensé déclenche une énergie aussi bien en positif qu’en négatif. Il suffit de regarder vivre les optimistes et les pessimistes. Aux premiers, « tout réussit », tandis que les pessimistes, qui se croient souvent victimes d’une fatalité, ignorent ce trésor d’énergie qu’ils possèdent en eux.

Il est écrit : « Ayez foi en Dieu ! ». Là est la différence entre le croyant et celui qui ignore le Créateur. La source de la puissance de vie est en Dieu. Matthieu rapporte la parole de Jésus : « Tout ce que vous demanderez dans la prière ayant la foi, vous le recevrez » (Mat 21/22). C’est pourquoi Jésus a parlé de vie abondante. Il ne s’agit pas d’opposer énergie humaine et énergie de Dieu. Mais on peut considérer plutôt la pensée positive comme un réceptacle de la vie divine. Peut-on dire que l’énergie humaine déclenchée par notre pensée positive, d’un ruisseau devient un fleuve dans la mesure où nous ouvrons notre cœur à la puissance de Dieu.

 

Regarder en avant.

En vélo, il est terriblement dangereux de regarder ses pédales pour avancer. Tout cycliste sait regarder la voie devant lui en même temps que l’horizon. Il en est ainsi de la marche. Mais si j’ai mal au pied, j’aurais tendance à regarder précautionneusement où je marche quitte à trébucher au moindre obstacle.

 

Si je limite ma prière à ma demande, ne suis-je pas liée à mon problème qui encombre mon mental ? Je ne vois pas devant moi l’œuvre de Dieu, le chemin qu’Il veut me faire parcourir. Dans la Bible, constamment l’Eternel interpelle son peuple en lui montrant ce qu’il veut faire. Il redit toujours la même chose sous des aspects différents, dans des situations différentes. Jésus me dit aujourd’hui comme Il l’a dit à ses disciples : Je suis venu vous faire connaître le Père… la Vie éternelle.

 

Recevoir la bonté infinie du Dieu Trinitaire. Je dis infinie dans la plénitude qui nous est révélée en Ephésiens 3/20 : « A celui qui, par la puissance qui agit en nous, peut infiniment au delà de ce que nous demandons ou même pensons, à lui soit la gloire dans l’Eglise et en Jésus-Christ pour toutes les générations et pour l’éternité ».

 

Prier au nom de Jésus

Pour que l’œuvre du Christ ressuscité advienne parmi nous : Jésus dit : « Priez », une parole qui n’est pas un commandement extérieur, mais une directive pour « recevoir » .

C’est un mouvement de foi : Demandez et vous recevrez » pour que la  joie pascale persiste et parvienne à sa pleine réalisation (Jean 16 verset 22).

 

Odile Hassenforder

Extrait de différents textes sur la prière figurant parmi ses écrits personnels (environ 2006) .

Voir le texte complet, p 135-139, dans : Odile Hassenforder. Sa présence dans ma vie. Parcours spirituel. Empreinte. Temps présent. 2011

Sur ce blog : autres textes d’Odile Hassenforder :

http://vivreetesperer.com/?s=Odile+Hassenforder

 

Comment aujourd’hui dire au mieux l’amour de Dieu et ainsi faciliter sa réception ?

 

C’est la question qui a été posée à Cécile Entremont et à laquelle elle répond dans une interview rapportée dans la vidéo ci-dessous.

Cécile Entremont est psychologue clinicienne, psychothérapeute et docteure en théologie. Son parcours est relaté dans une interview accessible sur le site de Témoins (1). Et, au cours des dernières années, elle s’est engagée dans la voie de l’accompagnement spirituel  en lien avec l’association Aaspir où elle collabore avec Lytta Basset, une théologienne auteure de nombreux livres où elle apporte un éclairage original pour le vécu à la lumière de sa lecture des textes évangéliques (2). Cécile a développé un centre d’accueil en Bourgogne où elle propose des sessions d’accompagnement et de formation (3). Elle vient également de publier un livre où elle s’interroge sur les aspirations, les peurs et les questionnements des gens d’aujourd’hui et apporte, en réponse, le fruit de sa recherche et de son expérience : « S’engager et méditer. Dépasser l’impuissance, préparer l’avenir » (4). Cécile Entremont est intervenue récemment à la journée organisée par l’association Témoins sur le thème : « Parcours de foi aux marges des cadres institutionnels » (5).

 

 

De par sa profession et par ses engagements, Cécile est en relation avec de nombreuses personnes en recherche. Au cœur de la foi chrétienne, telle que Jésus nous la communique, il y a bien une inspiration majeure : la révélation et la manifestation de l’amour de Dieu. Mais cette affirmation a souvent été brouillée par des malentendus. Et, pour de nombreuses personnes aujourd’hui, la représentation de Dieu ne va pas non plus de soi.  En réponse à la question : « Comment aujourd’hui dire au mieux l’amour de Dieu et ainsi faciliter sa réception ? », Cécile Entremont nous répond ici dans une courte interview en vidéo réalisée par Alain Gubert (6).

Les contextes culturels et spirituels sont aujourd’hui très divers. Dans le contexte de son environnement, Cécile nous décrit un cheminement spirituel en écho à cette question. Ainsi se dégagent trois grandes pistes : émerveillement  en présence de ce qui invite au dépassement, comme la beauté de la nature, rencontre avec le profond de l’humain, pressentiment d’un au delà…(7).  En regard, Cécile Entremont mentionne l’œuvre de Maurice Bellet, théologien, philosophe et psychanalyste, une oeuvre de longue haleine à la recherche de l’essentiel du message évangélique (8). Cette interview ouvre un horizon de recherche.

 

J H

 

(1)            Un accompagnement psychologique et spirituel. Parcours de Cécile Entremont, psychologue, animatrice et théologienne : http://www.temoins.com/un-accompagnement-psychologique-et-spirituel-parcours-de-cecile-entremont-psychologue-animatrice-et-theologienne/

(2)            Sur ce blog, présentation de son livre : « Oser la bienveillance » : http://vivreetesperer.com/?p=1842

(3)            Un lieu d’accueil en Bourgogne : « Partager un ressourcement » : http://vivreetesperer.com/?p=1549

(4)            Cécile Entremont. S’engager et méditer en temps de crise. Dépasser l’impuissance, préparer l’avenir. Tempsprésent, 2016

(5)            « Parcours de foi aux marges des cadres institutionnels » : Interview vidéo de Cécile Entremont : « Spiritualité en post-modernité » : https://www.youtube.com/watch?v=MhV9aWrNGzA&feature=youtu.be&list=PLZeo7Oy8lb_Ap552kFrphuHk4QodrW-UU

(6)            « Comment aujourd’hui dire au mieux l’amour de Dieu et faciliter ainsi sa réception ? » Interview de Cécile Entremont par Alain Gubert. Réalisation technique : Pierre-Jean Gubert (entreprise Carrousel).

(7)            En écho à cette interview, voici quelques articles témoignant de notre démarche personnelle sur ce blog. « Quelle est notre image de Dieu ? « A la recherche du désir de Dieu au plus profond et au plus vivant de mon désir » : http://vivreetesperer.com/?p=1509 « Se sentir aimé de Dieu » : http://vivreetesperer.com/?p=1752  « Voir Dieu dans la nature » : http://vivreetesperer.com/?p=152  « Ce qui nous émerveille » : http://vivreetesperer.com/?p=253                                 « Les expériences spirituelles » : http://vivreetesperer.com/?p=670  « Reconnaître la présence de Dieu à travers l’expérience » : http://vivreetesperer.com/?p=1008  « Par delà la séparation » : http://vivreetesperer.com/?p=2209   « Devenir plus humain » : http://vivreetesperer.com/?p=2105 « Le Dieu vivant et la plénitude de vie » : http://vivreetesperer.com/?p=2413

(8)            http://belletmaurice.blogspot.fr

 

Vers une société associative

 

Transformation sociale et émergence d’un individu relationnel.

« La contresociété », selon Roger Sue

 

livre_galerie_486         Si certains épisodes comme l’élection présidentielle en France suscitent des mobilisations, dans la durée, on assiste plutôt à un rejet du pouvoir politique qui s’exprime à travers un pessimisme et un désengagement. Plus généralement, dans tous les domaines, les institutions hiérarchisées, qui ont longtemps encadré la société française, sont aujourd’hui plus ou moins sujet de défiance. Ainsi, peut-on ressentir un malaise dans la vie publique qui s’exprime dans un vocabulaire de crise. Ce désarroi se conjugue avec une révolte diffuse qui nourrit les extrémismes. Et pourtant, on peut également observer en regard des mouvements qui sont porteurs d’espoir. Nous avons besoin d’y voir plus clair. Cette situation appelle des diagnostics et des propositions.

A cet égard, des chercheurs en sciences sociales viennent éclairer les transformations actuelles. Ainsi, dans son livre : « La contresociété » (1), Roger Sue nous apporte une vision positive : « Le contrat social ne tient plus ». Dans le vide actuel, « surgissent les monstres, les extrémistes de l’ordre et du désordre. Mais se lève aussi l’immense majorité des individus anonymes, qui, hors des institutions verticales, retissent les liens d’une société horizontale et associative, une contresociété. Celle des réseaux qui créent internet, celle de l’économie collaborative qui renouvelle la relation au travail et à la richesse, celle de la connaissance qui défie ceux qui prétendent à son monopole, celle de l’engagement et de l’action qui redonne son sens original à la politique et à la démocratie… » (page de couverture)

Dans ce livre, Roger Sue met en évidence, par delà les héritages encore dominants, l’émergence d’une nouvelle forme de lien social, d’un « individu relationnel », moteur d’une société associative. Il décrit les comportements, les initiatives, les innovations qui portent ce changement et en témoignent. Enfin, en conclusion, il propose trois orientations stratégiques pour que « la contresociété devienne la société elle-même et dessine une autre figure politique en rapport avec l’évolution du lien social : l’ouverture de l’école à la société de la connaissance, l’universalité du service civique et la participation des citoyens à la politique ».

 

Une nouvelle manière de vivre en société

Si nous ressentons un état de crise qui entraine un repli, une morosité et se traduit par un rejet du politique, Roger Sue perçoit, dans le même temps, un mouvement sous-jacent dans lequel s’élabore une nouvelle manière d’envisager la société. A l’encontre de la société dominante, cette « contresociété » « préfigure de nouveaux modes d’organisation du social, de l’économique et du politique ». « Là où la plupart des observateurs décrivent la fragmentation, l’éclatement, la déconstruction des collectifs, le repli sur soi, sur fond de désert idéologique et politique,  et l’absence d’avenir, émerge un mouvement social de fond… » (p 8). Ce mouvement, en opposition aux formes anciennes de la société, s’affirme dans la désertion et la contestation, mais aussi dans la reconstruction. L’auteur décrit ces trois moments, mais comme les deux premiers , nous paraissent bien identifiés, nous mettons l’accent sur son analyse concernant la reconstruction.

Roger Sue nous appelle d’abord à ne pas nous focaliser sur la crise dans l’attente d’un retour au passé. « Le discours du retour au passé reste le fond de la promesses politique, à gauche et à droite, et à fortiori à l’extrême droite » (p 11). Nous ne devrions pas nous sentir prisonniers de représentations de l’économie liées au passé. Au delà des vicissitudes de l’économie, une transformation sociale est en cours qui va elle-même influer sur la vie économique. Un mouvement de fond est en train d’apparaître. « il est lié aux nouvelles manières de vivre ensemble, de se lier aux autres, de communiquer, de produire d’apprendre, de « faire société », bref aux évolutions du lien social » (p 13). Cette évolution est une nouvelle étape d’une transformation historique : « Le lien communautaire du passé enfermait la société et leurs membres sur eux-mêmes, dans leurs traditions statutaires et séculaires, et dans une économie de la reproduction relativement autarcique alors que la naissance de l’individu les ouvre aux liens contractuels de la modernité, à la démocratie, au marché, au progrès et au développement »  (p 15).

Nous entrons aujourd’hui dans une nouvelle étape. « L’évolution du lien social se caractérise par la montée en puissance d’un individu relationnel : les réseaux sociaux et associatifs ne se sont pas étendus aussi rapidement, puissamment et efficacement par hasard… ». « Un lien d’association ou de l’associativité se diffuse dans l’ensemble des relations sociales » et ce phénomène « a une portée révolutionnaire encore ignorée, de la famille à l’entreprise, en passant par les réseaux sociaux, de la manière de « faire connaissance » à celle de concevoir la politique » (p 15). Ainsi se développe une vie en réseau dans un grand nombre de domaines. « La famille fonctionne de plus en plus souvent comme une sorte d’association à géométrie variable…  De même l’irruption des technologies numériques, des grands réseaux sociaux, des mobiles est impensable sans une configuration sociale assez horizontale et associative…Le fonctionnement à grande échelle de l’internet est impossible sans une grande propension à l’associativité de la société… » (p 16-17). On retrouve cette influence de l’associativité dans l’émergence de la société de la connaissance, de l’économie collaborative, de la démocratie participative.

Nous rejoignons la question de Roger Sue : « La crise n’est-elle pas l’effet du choc d’une contresociété  de plus en plus horizontale face à des institutions et une organisation politique dramatiquement verticales ? ». Cette question implique une analyse de la situation qui correspond à notre expérience.

 

Une nouvelle forme du lien social : L’individu relationnel, source de la société associative.

 

« La forme du lien social gouverne notre relation à l’autre, aux autres et à la société. Aujourd’hui, cette évolution modifie toutes nos relations : le couple, la famille, les amis, le travail, l’entreprise, les loisirs, les institutions et la politique » (p 22). En analysant l’évolution sociale, Roger Sue nous fait entrer au cœur du processus qui génère une culture et une société associatives.

La recherche met en évidence le développement de l’individualisation au cours des derniers siècles et des dernières décennies . Cette évolution a pu être perçue par certains comme synonyme d’individualisme. Et effectivement, il y a eu des accents différents selon les phases et les moments de cette évolution. Mais aujourd’hui, le lien entre individualisation et socialisation est bien marqué.

Selon Roger Sue, on assiste actuellement à « une recomposition du rapport social de l’individu à lui-même, au collectif et à la société, c’est à dire du lien social » (p 23). L’auteur explore ces trois dimensions. Dans le rapport à soi, il y a attente et reconnaissance de la singularité de chacun. Cette singularité est liée à une capacité accrue de réflexion, mais aussi à la diversité des expérience vécues. « Elle tient à la faculté d’endosser des identités multiples ou successives ».  A la suite du livre de Bernard Lahire : « L’Homme pluriel » (2), on perçoit de mieux en mieux « la diversité des identités qui traversent la même personne » ( p 27). Le lien social n’est pas seulement extérieur à l’individu. Il le compose aussi intérieurement, mentalement, psychologiquement comme individu associé » (p 28).

Si nous adhérons à la proposition de Roger Sue de nommer « individu relationnel », le stade actuel de l’individualité, il en résulte la reconnaissance d’une énergie nouvelle : « Face à la décomposition des institutions, la socialisation procède désormais essentiellement du flux relationnel permanent qui émane des individus » (p30). C’est le développement d’une société en réseau. C’est l’émergence d’une société associative.

En France même, on assiste aujourd’hui à un développement constant de la vie associative. « On compte aujourd’hui plus de 1,3 million d’associations en activité, auxquelles s’ajoutent en moyenne 70000 créations chaque année. Ce rythme ne se dément pas. Il faut le comparer avec les 20000 créations des années soixante qui restent pourtant dans la mémoire comme la  grande période d’engagement, de  militantisme, de culture populaire et d’action civique » (p 43). « La France compterait aujourd’hui plus de 20 millions de bénévoles, soit près de 40% de la population, avec une remarquable progression de 12% au cours des années 2010-2016 » (p 42). Et, par ailleurs, les associations sont hautement appréciées par les français (79% de jugements positifs) devançant largement les institutions (p 29).

Cet esprit associatif se répand également dans la sphère politique malgré les résistances qui lui sont opposées. Les exemples sont multiples. Cependant, les oppositions que l’esprit d’association rencontre dans un système social et une sphère politique caractérisés par les séquelles de la hiérarchisation, engendre un malaise profond. Le diagnostic de Roger Sue nous paraît pertinent. « Le pessimisme ambiant fortement marqué en France, tient moins à la dégradation objective des conditions de vie qu’à la montée des subjectivités et des aspirations à l’association. Aspirations confrontées à une réalité socio-institutionnelle figée, décalée, qui paraît  d’autant plus distante. Du choc de l’horizontalité des réseaux de relation face à la verticalité des institutions nait la violence sociale qu’on retourne contre l’individu » (p 50)

 

Quelles perspectives ?

Dans notre recherche où la crise actuelle apparaît comme un effet des mutations en cours (3), où des transformations sociales en profondeur comme l’individualisation s’effectuent dans un processus à long terme (4), où des aspirations nouvelles se manifestent dans de nouveaux genres de vie (5) et à travers un puissant mouvement d’innovation (6), le livre de Roger Sue vient nous apporter un éclairage qui confirme un certain nombre de prises de conscience et contribue à une synthèse dans les convergences qu’il met en évidence. En proposant la notion d’ « individu relationnel », il met en évidence une nouvelle étape, bienvenue, dans le processus d’individualisation. En proposant la vision d’une « société associative, il donne du sens à toutes les innovations sociales qui apparaissent aujourd’hui, et, plus généralement  aux changements en cours qui manifestent un nouvel état d’esprit dans la vie sociale, économique et politique et qui se heurtent aux obstacles et aux oppositions « d’une réalité socio-institutionnelle figée, décalée », encore fortement hiérarchisée. Si cette grille de lecture n’épuise pas toutes les questions que nous nous posons aujourd’hui comme nos interrogations sur les origines de la puissance actuelle des forces qui montent à l’encontre des sociétés ouvertes, elle nous apporte une vision cohérente d’une société associative et participative dont nous voyons qu’elle répond à des aspirations convergentes.

Elle vient aussi en réponse à une attente qui court à travers les siècles comme un écho au message de l’Evangile tel qu’il a été vécu dans la première Eglise et a cheminé ensuite sous le boisseau dans un contexte religieux longtemps dominé par une civilisation hiérarchique et patriarcale. Il y a une affinité entre une dynamique fondée sur la relation et l’association et une vision qui nous appelle à l’amour et à la paix dans la fraternité.

 

J H

 

(1)            Sue (Roger). La contresociété. Les liens qui libèrent, 2016

(2)            Lahire (Bernard). L’homme pluriel. Les ressorts de l’action. Nathan, 1998

(3)            Les mutations en cours :   « Quel avenir pour le monde et pour la France ?  (Jean-Claude Guillebaud. (Une autre vie est possible) » :  http://vivreetesperer.com/?p=937    « Un chemin de guérison pour le monde et pour l’humanité (La guérison du monde, selon Frédéric Lenoir) » : http://vivreetesperer.com/?p=1048  «  Comprendre la mutation actuelle du monde et de notre société requiert une vision nouvelle du monde. La conjoncture, selon Jean Staune » : http://vivreetesperer.com/?p=2373   « Un monde en changement accéléré (Thomas Friedman) » : http://vivreetesperer.com/?p=2560

(4)            « L’âge de l’authenticité (Charles Taylor. L’âge séculier ») : http://www.temoins.com/lage-de-lauthenticite/

(5)            « Emergence en France de la société des modes de vie : autonomie, initiative, mobilité… (Jean Viard) » : http://vivreetesperer.com/?p=799  « Penser l’avenir, selon Jean Viard » : http://vivreetesperer.com/?p=799

« Le film : « Demain » :    http://vivreetesperer.com/?p=2  « Cultiver la terre en harmonie avec la nature » : http://vivreetesperer.com/?p=2405  « Appel à la fraternité » :  http://vivreetesperer.com/?p=2086   « Blablacar. Un nouveau mode de vie » :  http://vivreetesperer.com/?p=1999  « Pour une société collaborative » :   http://vivreetesperer.com/?p=1534  « Une révolution de l’être ensemble » ( « Vive la co-révolution. Anne-Sophie Novel et Stéphane Riot » : http://vivreetesperer.com/?p=1394

Un monde en changement accéléré

 

La réalité et les enjeux selon Thomas Friedman, journaliste au New York Times et analyste au long cours des technologies de la communication

 

9780374273538Nous pressentons la rapidité du changement. Nous percevons les peurs et les enfermements.  Les évènements récents nous montrent que c’est là une question prioritaire. Qui peut nous éclairer là dessus ?

En 2005, un journaliste américain publiait un livre : « The world is flat » (1) qui décrivait le processus à travers lequel le monde est devenu interconnecté. A partir d’une enquête internationale, ce livre faisait apparaître un paysage nouveau. Pendant des décennies, l’auteur, Thomas Friedman a couvert l’actualité internationale, et aujourd’hui chroniqueur au New York Times, il tient un blog qui apporte une information précieuse sur le déroulement de cette actualité (2). Et, en 2016, il publie à nouveau  un ouvrage qui va faire date en mettant en évidence l’accélération du changement et en nous interpellant sur les moyens d’y faire face. « Le titre : « Thank you for being late » peut nous intriguer (3). C’est un appel à faire une pause pour réfléchir comme l’attente engendrée par un retard peut nous laisser cette opportunité. Mais le sous-titre est plus explicite : « An optimist’s guide to thriving in the age of acceleration ».

Cet ouvrage nous apporte des informations originales dernier cri. Il induit une compréhension nouvelle de la conjoncture mondiale. Tout ceci est rapporté dans un style attractif, jalonné par le compte-rendu de rencontres avec des personnalités innovantes qui participent à l’expérience et à la réflexion de l’auteur.

 

Un changement accéléré

Dans son livre, « The world is flat », Thomas Friedman avait décrit les transformations des modes de communication qui, à la fin du XXè siècle, avait permis une unification du monde. Ainsi, au début du XXIè siècle, le monde était désormais interconnecté à un tel degré que, de plus en plus de gens, en de plus en plus d’endroits , avaient désormais une opportunité d’entrer en relation, de se concurrencer et de collaborer. Mais le changement ne s’est pas arrêté là. L’auteur a perçu une nouvelle inflexion dans le mouvement autour de l’année 2007. C’est alors que sont apparus de nouveaux processus encore inconnus lors de l’écriture du livre précédent : Facebook, Twitter, Linkedin, Skype entre autres (p 25). « Entre 2000 et 2007, en deux vagues successives, nous sommes entrés dans un monde où la connection est devenue rapide, libre, facile et omniprésente et où ensuite traiter la complexité est devenu rapide, libre, facile et invisible ». « Le monde n’est pas seulement devenu plat, sans frontières, mais rapide ». « Le prix de la production, du stockage et du traitement des données s’est effondré. La vitesse du chargement et du déchargement des données s’est envolée. Steve Jobs a donné au monde un appareil mobile avec une extraordinaire souplesse d’utilisation… Ces processus se sont croisés. Une immense énergie a été donnée aux êtres humains et aux machines, à un point qu’on a jamais vu et qu’on commence seulement à comprendre. Tel est le point d’inflexion qui est advenu autour de l’année 2007 » (p 93).

 

Aujourd’hui, tout s’est accéléré dans trois grands domaines que l’auteur appelle  « la Machine, le Marché, et Mère Nature ».

Nous sommes passé d’un premier âge de la machine, celui engagé par la Révolution industrielle où travail et machines sont complémentaires à un nouvel âge « où nous commençons à automatiser davantage de tâches cognitives et bien plus de tâches de contrôle ». Le « marché » est un raccourci pour désigner l’accélération de la globalisation. C’est le flux global du commerce, de la finance, du crédit, des réseaux sociaux et l’interconnection qui tisse les marchés, les médias, les banques, les entreprises, les écoles, les communautés et les individus… Les flux d’informations et de savoirs qui en résultent rendent le monde non seulement interconnecté et hyperconnecté, mais aussi interdépendant » (p 26).

« Mère Nature » est un raccourci pour désigner le changement climatique, la croissance de la population et le déclin de la biodiversité. Et, là aussi, tout s’accélère.

 

Quelques exemples de cette accélération. Un des plus emblématiques est la baisse du prix des microprocesseurs qui a suscité un accroissement vertigineux du pouvoir des ordinateurs. « La clé a été la croissance exponentielle dans la puissance de calcul telle qu’elle est représentée dans la loi de Moore. Cette théorie émise en 1965 par le cofondateur d’Intel, Gordon Moore, postule que la vitesse et la puissance des microprocesseurs, qui engendrent la puissance du calcul, doubleraient environ tous les deux ans…Cette loi, qui indique une croissance exponentielle, a été validée pendant cinquante ans » (p 25). Cet accroissement de puissance impressionnant a rendu possible de nouvelles innovations comme des voitures se conduisant toutes seules ou des programmes capables de gagner aux échecs.

Cette expansion accélérée a abouti à l’irruption du « cloud » qui, au delà des appareils que nous utilisons, emmagasine un immense ensemble de données résultant des multiples activités en cours et auquel nous pouvons avoir nous-mêmes accès. C’est une réalité nouvelle sans précédent dans l’histoire humaine. Sa puissance est telle que Thomas Friedman préfère parler du « cloud » en terme de « supernova » pour en marquer l’originalité incomparable.

 

Cette croissance accélérée des technologies de la communication en rejoint une autre, celle de la globalisation entendue ici sous le terme de « Marché ». La globalisation n’est plus seulement la circulation des biens physiques, des services et des transactions financières. C’est une réalité bien plus vaste et bien plus impressionnante. « C’est la capacité pour toute personne et pour toute entreprise de se connecter, d’échanger, de collaborer ou de se concurrencer ». Et, à cet égard, aujourd’hui, la globalisation est en train d’exploser… «  A travers les téléphones mobiles et la supernova, nous pouvons maintenant envoyer partout des flux digitaux et en recevoir de partout » (p 120). « Le monde est plus interdépendant qu’il ne l’a jamais été ». Et « ce monde ne peut pas être connecté en tant de domaines et dans une telle profondeur sans être lui-même en train d’être transformé et réorganisé (« reshape » ». Le besoin d’interconnexion est devenu aujourd’hui une aspiration majeure, un désir vital. L’auteur cite une enquête sur l’importance accordée au téléphone mobile. 50% des personnes interrogées préféreraient se passer de vacances pendant un an plutôt que de perdre l’accès au téléphone mobile (p 121). Et, dans les pays du sud, le téléphone mobile est maintenant un bien prioritaire et le support de multiples communications. Les pauvres migrants eux-mêmes en sont dotés. Thomas Friedman raconte comment il en a fait l’expérience dans une rencontre où, à l’aide du téléphone mobile, ils se sont pris en photos mutuellement (p 123). L’auteur nous donne des exemples  concrets des transformations de pratiques et de comportements induites par l’interconnexion.

 

Thomas Friedmann est également familier avec la question écologique à laquelle il a consacré un livre précédent : « Hot, flat and crowded ». Comme d’autres experts, il nous met en garde contre le réchauffement climatique et la réduction de la biodiversité. Là aussi, les évolutions sont rapides.

 

Les transformations actuelles convergent. Au cœur de cet ouvrage, il y a la thèse que « le Marché, Mère Nature et la loi de Moore envisagés ensemble, engendrent cet « âge de l’accélération dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui. Le même mouvement affecte les mécanismes centraux de la machine. Ces trois accélérations ont un impact l’une sur l’autre. Davantage de loi de Moore suscite davantage de globalisation et davantage de globalisation engendre davantage de changement climatique. Mais davantage de loi de Moore suscite également plus de solutions possibles par rapport au changement climatique et à beaucoup d’autres défis » (p 27).

 

Face aux déséquilibres et aux dangers.

Cette accélération du changement induit des déséquilibres parce qu’elle requiert une adaptation qui n’est pas acquise au même rythme. Dans le passé, on a pu observer des adaptations par rapport à certains changements, mais le temps nécessaire avait pu être trouvé parce que ces changements étaient moins rapides. L’auteur nous propose deux courbes : celle de l’adaptation humaine qui monte lentement et celle du progrès technologique qui s’élève de plus en plus rapidement ( p 32). Aujourd’hui, un décalage commence à apparaître. Si l’adaptabilité s’est accrue par rapport au passé en fonction d’une meilleure éducation et d’une diffusion plus efficace des savoirs, l’accélération actuelle du changement peut dépasser notre capacité d’adaptation et susciter aussi beaucoup d’angoisse et de résistance. Aujourd’hui, très concrètement, « si il est vrai qu’il faut maintenant dix à quinze ans pour comprendre une nouvelle technologie et créer en conséquence de nouvelles lois et régulations pour protéger  la société, comment régulons-nous quand une technologie vient et s’implante en une courte période de 5 à 7 ans ?» (p 33).

 

         La globalisation est ambivalente. Ses effets dépendent des valeurs et des outils que nous mettons en œuvre en regard. Aujourd’hui, on perçoit de vives réactions politiques face à une immigration mal contrôlée. Comment adapter de saines protections sans perdre les avantages décisifs de la circulation des flux ? « Si beaucoup d’américains se sont récemment sentis submergés par la globalisation, c’est parce que nous avons laissé les technologies physiques (immigration, commerce et flux digital) prendre le dessus et dépasser les technologies sociales : l’éducation et les outils d’adaptation nécessaires pour amortir l’impact et ancrer les gens dans de communautés saines qui puissent les aider à vivre et prospérer » (p 155) . Nous avons besoin d’un leadership qui prenne en compte et apprivoise l’anxiété. Dans un âge où des situations extrêmes apparaissent, des politiques particulièrement innovantes sont nécessaires. Elles peuvent combiner des idées traditionnelles et de nouveaux processus. « Je parle d’une politique qui renforce les filets de sécurité pour les travailleurs afin de sauvegarder ceux qui sont dépassés par la rapidité du changement. Je parle d’une politique capable de susciter davantage de technologies sociales pour faire face aux changements entrainés par les technologies physiques. Finalement, je parle d’une politique qui comprenne que dans le monde d’aujourd’hui la grande opposition politique n’est pas entre la gauche et la droite, mais entre une société ouverte et une société fermée » (p 336).

 

Ce changement technologique accéléré engendre un accroissement considérable du pouvoir. C’est le pouvoir des machines. C’est le pouvoir des flux, mais c’est aussi le pouvoir des hommes, le pouvoir d’un groupe, mais aussi le pouvoir d’un seul. Ce qu’une personne isolée peut faire en terme de construction ou de destruction a été porté aujourd’hui à un haut niveau. Jusqu’ici une personne pouvait en tuer une autre. Maintenant, il est possible d’imaginer un monde où, un jour, une personne puisse tuer toutes les autres. Qu’on se souvienne de l’attaque contre les tours jumelles de New York, il y a quinze ans. Mais l’inverse est vrai aussi. Une personne peut maintenant en aider beaucoup d’autres. Elle peut éduquer, inspirer, divertir des millions de gens. Une personne peut maintenant communiquer une nouvelle idée, un nouveau vaccin ou une nouvelle application au monde entier » (p 87). Cet accroissement de puissance appelle en regard une élévation de la conscience.

Et de même, on constate aujourd’hui que l’humanité a créé un nouveau royaume pour l’interaction humaine. « Mais il n’y a personne en charge du cyberespace où nous sommes tous connectés » (p 339). Cette situation requiert évidemment le développement d’une régulation, mais elle appelle aussi une conscientisation morale et éthique. Il est impératif d’équilibrer le progrès technologique par le sens de l’humain.

 

Pour une conscientisation morale et éthique.

C’est bien là le message de Thomas Friedman. Il y aura toujours du mal dans le monde, nous dit-il. Mais la question, c’est comment augmenter les chances pour réduire les mauvaises conduites.

« La première ligne de défense pour toute société, ce sont ces garde-fous : les lois, la police, la justice, la surveillance… des règles de décence pour les réseaux sociaux. Tout cela est nécessaire, mais n’est pas suffisant à l’âge de l’accélération. Clairement, ce dont on a besoin, et c’est à la portée de chacun, c’est de penser avec plus de sérieux et plus d’urgence à la manière dont nous pouvons nous inspirer davantage des valeurs qui portent : l’honnêteté, l’humilité, et le respect mutuel. Ces valeurs génèrent la confiance, le lien social et, par dessus tout, l’espoir » (p 347).

Pour faire face au grand défi auquel nous sommes confrontés, Thomas Friedman nous incite à appliquer la « règle d’or », quelle que soit la version qui nous a été transmise. La « règle d’or » (4), c’est de ne pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’on vous fit » (p 347).  C’est simple, mais cela produit beaucoup d’effets. Cela peut paraître naïf. Mais « je vais vous dire ce qui est vraiment naïf, c’est ignorer le défi : ce besoin d’innovation morale à une époque où abondent de gens en colère, maintenant superpuissants ». Pour moi, « cette naïveté, c’est le nouveau réalisme » (p 348).

Thomas Friedman cite le discours du président Obama lors de sa visite à Hiroshima le 27 mai 2016. Barack Obama évoque le pouvoir de la science en bien comme en mal. Il appelle à une coopération paisible entre les nations. « Et peut-être par dessus tout, nous devons réimaginer notre relation les uns avec les autres comme membres de notre unique humanité » (p 349).

« Oui, nous avons besoin d’une évolution sociale et morale très rapide ». Mais où commencer ? « Une manière pratique de commencer est d’ancrer le plus de gens possible dans des communautés saines. Au delà des lois, de la police, de la justice, il n’y a pas de meilleure source de mesure qu’une forte communauté. Les africains ont forgé cette phrase : « On a besoin de tout un village pour élever un enfant ». Les communautés créent un sens d’appartenance qui engendre la confiance sous-jacente à la règle d’or et aussi les contrôles invisibles qui s’imposent à ceux qui veulent franchir les lignes rouges » (p 349) . L’auteur cite le film « The Martian » (Le Martien) qui met en valeur un geste de solidarité internationale. Si dans ce monde, il y a une stratégie pour vivre et prospérer, « c’est de construire des interdépendances saines, profondes et durables ». Et il y a aussi un obstacle : c’est « notre caractère tribal ». « Là est le défi et le besoin pour une innovation morale. Dans un monde bien plus interdépendant, nous avons besoin de redéfinir la tribu, c’est à dire d’élargir la notion de communauté, précisément comme le président Obama l’a plaidé dans son discours d’Hiroshima. « Ce qui fait notre espèce unique, c’est que nous ne sommes pas liés à un  code génétique pour répéter les histoires du passé. Nous pouvons apprendre. Nous pouvons choisir. Nous pouvons raconter à nos enfants une histoire différente, une histoire qui décrit notre humanité commune » (p 392).

L’homme est un être social. Dans nos sociétés occidentales, l’isolement est bien trop répandu. L’auteur rapporte un entretien avec une autorité médicale américaine. « La plus grande maladie aux Etats-Unis aujourd’hui, ce n’est pas le cancer, ce n’est pas la maladie de cœur. C’est l’isolement. Le grand isolement, c’est la plus grande pathologie » (p 450).

 

Durant son enfance, Thomas Friedman a vécu dans une communauté saine à Saint-Louis dans le Minnesota. Son livre s’achève par le récit de ce qu’il a vécu en revisitant ce lieu où il a grandi. C’est à partir de cette expérience qu’il peut nous dire l’importance d’une relation humaine dans le respect, la réciprocité, la solidarité.

 

A un moment où des poussées d’agressivité apparaissent dans le monde occidental et sont exprimées dans des formes qui contredisent  des valeurs majeures comme le respect de l’autre, il est urgent de comprendre ce qui est en question.

Or, nous savons que notre monde traverse une période de grande mutation . Nous en percevons des aspects, mais qu’en est-il plus profondément? Pour cela sans doute, faut-il comprendre au plus près, l’évolution des technologies qui ont, manifestement, un rôle moteur pour le meilleur ou pour le pire.

En 2005,  Thomas Friedman, dans son livre : « The world is flat » nous informait sur les processus qui ont abouti à l’unification du monde. Aujourd’hui, il est toujours celui qui va puiser l’information aux meilleures sources pour la partager avec nous et nous apporter à la fois sa connaissance et son expérience.

Avec lui, nous comprenons mieux ce qui se passe aujourd’hui et ce qui est en jeu. Et nous recevons d’autant plus son appel à un renouveau moral, éthique et spirituel. Il rejoint là la recherche qui se poursuit sur ce blog depuis quelques années (5).

Ce livre se lit avec passion parce qu’en nous ouvrant les yeux sur les transformations du monde, il nous ouvre aussi un chemin.

 

J H

 

(1)            Thomas Friedman. The world is flat, 2005  Mise en perspective : « La grande mutation. Les incidences de la mondialisation ». : http://www.temoins.com/la-grande-mutation-les-incidences-de-la-mondialisation/

(2)            On pourra suivre les écrits de Thomas Friedman, chroniqueur au New York Times pour les affaires étrangères sur un blog : http://www.thomaslfriedman.com    Une bonne ressource pour examiner la conjoncture internationale en ces temps troublés. On y ajoutera les interviews de Thomas Friedman sur You Tube

(3)            Thomas L. Friedman. Thank you for being late. An optimist’s guide to thriving in the age of accelerations. Allen, 2016 . On trouvera sur You Tube des interviews de Thomas Friedman en video, en particulier sur ce livre : https://www.youtube.com/watch?v=DlAJJxfm9bE                     https://www.youtube.com/watch?v=DVPPRVP3oIU

(4)            Histoire culturelle de la « règle d’or » (« Golden rule ») : une très bonne mise en perspective sur wikipedia anglophone : https://en.wikipedia.org/wiki/Golden_Rule

(5)             « Quel avenir pour le monde et pour la France ? (Jean-Claude Guillebaud. Une autre vie est possible) : http://vivreetesperer.com/?p=937                                 « Un chemin de guérison pour l’humanité. La fin d’un monde. L’aube d’une renaissance. La guérison du monde selon Frédéric Lenoir » : http://vivreetesperer.com/?p=1048     « L’ère numérique. Gilles Babinet, un guide pour entrer dans ce nouveau monde » : http://vivreetesperer.com/?p=1812                                « Comprendre la mutation de notre société requiert une vision nouvelle du monde (Jean Staune. Les Clés du futur) » http://vivreetesperer.com/?p=2373                      «      « Une philosophie de l’histoire par Michel Serres » : http://vivreetesperer.com/?p=2479                              « Une belle vie se construit sur de belles relations » : http://vivreetesperer.com/?p=2491                             « Penser à l’avenir, selon Jean Viard » : http://vivreetesperer.com/?p=2524                                        « Une vision de la liberté (Jürgen Moltman. (L’Esprit qui donne la vie) » : http://vivreetesperer.com/?p=1343

Une école où on vit en relation, c’est possible !

 

A la demande de sa grand-mère (1), à dix ans, Manon Aurenche nous communique ses observations sur l’école anglaise dans laquelle elle vient d’entrer. Comment ne pas être admiratif devant ses qualités d’observation, de réflexion, d’expression !

 

Carlton

 

Et il y bien une impression qui ressort : cette école publique municipale d’un quartier populaire de Londres, avec une population en majorité originaire du Pakistan ou du Bangladesh, la « Carlton school », est une école où on vit en relation. On peut s’y exprimer librement. La convivialité est active et encouragée. La diversité est reconnue. La condition, c’est le respect de l’autre. La caractéristique, c’est un climat de confiance.

 

Manon note :

 

« L’ambiance anglaise est très différente, car on a le droit de se lever et de parler pour discuter du travail en cours ».

 

« La maîtresse est tout le temps positive, très attentive aux problèmes des enfants et elle explique très bien ».

 

« On a, de temps en temps, des réunions de classe pour parler d’un thème, en particulier comme l’amitié ou : c’est quoi une bonne relation ? ».

 

« « La Rainbow Room (la salle Arc en Ciel) sert à calmer les enfants et à les faire s’expliquer en racontant chacun (e) leur vision du problème. Puis ils demandent à des enfants témoins de donner leur avis… ».

 

« A l’école, il y a des assemblées (assembly », c’est à dire des moments où toute l’école est réunie. Elles sont différentes à chaque fois. Par exemple, il y en a sur le chant dans lesquelles on chante. Une autre fois, sur le thème du harcèlement… »

 

Quand un enfant peut ainsi être reconnu, s’exprimer, participer, vivre en bonne entente, il peut être heureux. « J’aime beaucoup mon école anglaise », écrit Manon. « Elle et géniale ».

 

Depuis des décennies, le courant de l’éducation nouvelle œuvre pour promouvoir une école où l’on puisse apprendre dans un climat de confiance, de partage et d’entraide (2). Cette éducation est fondée sur des valeurs. Celles-ci sont inégalement actives dans les différentes sociétés, et parfois on doit avancer à contre-courant.

L’école anglaise, fréquentée par Manon, n’est pas, en soi, une « école nouvelle » . C’est une école publique d’un quartier populaire de Londres, mais elle  participe à la même approche. Les cultures nationales sont différentes (3), mais, en France, de plus en plus de parents désirent que leurs enfants puissent apprendre dans une ambiance conviviale et créative. (4).

Bref, du bonheur à l’école. Ce témoignage tout simple de Manon nous dit : Oui, c’est possible !

 

J H

 

(1)            Merci à Blandine Aurenche. Bibliothécaire, Blandine Aurenche a publié un article sur ce blog : « Susciter un climat de convivialité et de partage » : http://vivreetesperer.com/?p=1542

(2)            « Et si nous éduquions nos enfants à la joie. Pour un printemps de l’éducation » : http://vivreetesperer.com/?p=1872                                 « Pour une éducation nouvelle, vague après vague » : http://vivreetesperer.com/?p=2497

(3)            En France, « Promouvoir la confiance dans une société de défiance » : http://vivreetesperer.com/?p=1306         Dans certains pays, l’enseignement public a muté vers  une approche conviviale et créative. C’est le cas en Finlande comme l’expose « le film : Demain » : http://vivreetesperer.com/?p=2422

(4)            Ce  désir des parents s’expriment par exemple dans le développement rapide des écoles Montessori en France.

 

Manon à l’école anglaise

Je m’appelle Manon, j’ai 10 ans. J’ai déménagé à Londres en septembre avec ma famille. Je suis à l’école Anglaise de mon quartier. L’école Anglaise est assez différente de l’école Française dans son organisation et pour plein d’autres choses encore…

 

L’ambiance en classe est très différente car on a le droit de se lever et de parler pour discuter du travail en cours. De plus, si on n’y arrive vraiment pas on peut aller au bureau de la maîtresse et elle vient à notre table, elle nous aide et nous écoute pour voir ce que l’on a compris et regarde sur quoi nous bloquons. En Angleterre, les enfants sont plus attentifs car ils décident de leurs propres règles de classe, tout en respectant celles de l’école qui sont les mêmes pour toutes les classes. Bon, on doit quand même souvent se mettre en ligne sans parler. Pour le silence, il y a un signal : la maîtresse lève la main en l’air et tape 3 tape trois fois dans les mains et tous les enfants répètent après elle. La politesse est aussi très importante.

 

Ma maîtresse s’appelle Tina, elle a les cheveux violet/rose. Ma prof de sport s’appelle Sharon, elle a plein de tatouages et de piercings. Tout ça pour vous dire qu’à Londres le style n’a pas d’importance ! Nous, par contre, nous sommes tous en uniformes. Contrairement à la France, certaines filles musulmanes portent le voile.

 

Mais revenons à ma maîtresse ! Je sais qu’elle est allemande car elle m’a dit qu’elle aussi était arrivée à 14 ans en Angleterre sans savoir parler anglais. Elle est tout le temps positive, très attentive aux problèmes des enfants et elle explique très bien. Les maîtresses ne sont PAS SEULES dans la classe, elles ont des aides (Teacher Assistants) pour certains élèves qui ont besoin d’une aide vraiment spéciale et d’autres pour le reste de la classe. Donc, dans ma classe, il y a parfois 5 personnes en plus de la maîtresse ! On a de temps en temps des réunions de classe pour parler d’un thème en particulier comme « l’amitié ou c’est quoi une bonne relation ? ». Et puis, on peut comme cela travailler souvent en petits groupes !

 

Pour régler les problèmes dans la cour, les Teacher Assistants envoient les enfants dans une salle qui s’appelle la Rainbow Room (la salle arc-en-ciel). C’est une salle qui sert à calmer les enfants et les faire s’expliquer en racontant chacun(e) leur version du problème. Puis ils demandent à des enfants témoins de donner leur avis. Le problème est vite réglé. Ceux qui se sont mal comportés comprennent pourquoi car on leur explique et les autres sont contents d’être écoutés.

 

A l’école, il y a des assemblées (Assembly) c’est à dire des moments où toute l’école est réunie dans une même salle. Elles sont différentes à chaque fois. Par exemple, il y en a sur le chant dans lesquelles on chante… Une autre fois sur le thème du harcèlement. Elles servent aussi à célébrer les Goldens Stars tous les vendredi. Les Goldens Stars sont les élèves de la semaine qui sont récompensés car ils ont bien travaillé ou qu’ils se sont bien comportés en classe. Les assemblées apprennent aux enfants à prendre la parole en public mais c’est très impressionnant quand on ne parle pas encore anglais !

 

On commence l’école à 8H45 et on fini à 15H30 tous les jours même le mercredi et on a moins de vacances MALHEUREUSEMENT ! Mais ce qui est super c’est qu’après l’école on peut rester pour faire des afterschools : coding club, musique (j’ai pu commencer la guitare et jouer devant toute l’école à la fête de Noël), football, netball, mandarin, science, cours de cuisine en famille, art, girl’s sport, piscine, etc…

 

Bref, même si mes copines de France me manquent beaucoup et que je suis pressée de parler Anglais, j’aime beaucoup mon école anglaise, elle est géniale !

 

Manon Aurenche

Janvier 2017

A l’heure de Noël, à l’image de Jésus, l’enfant, promesse de vie

 

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« Chaque enfant apporte avec lui un nouveau commencement de vie dans le monde et se développe dans l’aurore de la plénitude à venir. S’ils sont des créatures de Dieu, ils sont créés pour cet avenir de sa création. Il faut donc considérer et accepter les enfants dans cette dimension transcendante où ils peuvent être eux-mêmes et se développer par eux-mêmes…Chaque enfant apporte avec lui quelque chose de nouveau dans le monde et ce renouvellement de la vie nous permet d’espérer quelque chose du royaume de paix promis avec sa plénitude de vie. « Les enfants sont différents », déclare à juste titre Maria Montessori en faisant référence à Emerson : « L’enfant est l’éternel Messie qui revient sans cesse dans l’humanité déchue pour la conduire vers le royaume des cieux » (1)

Dans son livre : « De commencements en recommencements », Jürgen Moltmann consacre ainsi son premier chapitre à « La promesse de l’enfant » (1) La reconnaissance du potentiel spirituel de l’enfant est une des découvertes de notre époque (2). La parole de Jésus, longtemps méconnue, est à nouveau entendue (3). Une bonne nouvelle à évoquer en ce temps de Noël que l’on aime recevoir comme un temps de nouveauté et de promesse.

 

J H

 

(1)            Jürgen Moltmann. De commencements en recommencements. Une dynamique d’espérance. Empreinte temps présent, 2012 (Citation : p 28)  http://vivreetesperer.com/?p=572

(2)            « L’enfant, un être spirituel » : http://vivreetesperer.com/?p=340                                 Le livre de Rebecca Nye est maintenant traduit en français et publié sous le titre : « La spiritualité de l’enfant » : http://www.temoins.com/lenfant-est-un-etre-spirituel/

(3)            « Découvrir la spiritualité des enfants. Un signe des temps ? » http://www.temoins.com/decouvrir-la-spiritualite-des-enfants-un-signe-des-temps/

Penser à l’avenir, selon Jean Viard

Dans une actualité tourmentée, comprendre les forces en présence et le jeu des représentations pour avancer vers un nouvel horizon.

 

_1449-Viard-Le temps est venu de penser à l_'avenirLe climat politique international s’est assombri durant l’année 2016. Des forces marquées par l’autoritarisme et l’hostilité à l’étranger sont apparues sur le devant de la scène. Elles s’appuient sur les frustrations, les peurs, les agressivités. Elles viennent bouleverser les équilibres au cœur du monde occidental. Elles portent atteinte à ce qui fondent nos valeurs : le respect de l’autre. Ces forces régressives constituent ainsi une grave menace. Notre premier devoir est donc de nous interroger sur les origines de cette dérive. Et pour cela, nous avons besoin de comprendre les transformations sociales en cours. Cette recherche emprunte différentes approches. Et, par exemple, comme Thomas Piketty, on peut mettre l’accent sur les effets néfastes d’un accroissement des inégalités. Mais il y a place également pour des analyses sociologiques comme celle de Jean Viard dans son dernier livre : « Le moment est venu de penser à l’avenir » (1). Cet ouvrage s’inscrit dans une recherche de long terme sur les transformations de la société française (2),  notamment dans sa dynamique géographique. Comment les différents milieux socio-culturels et les orientations induites s’inscrivent-elles dans l’espace, et bien sûr, dans le temps ? Des analogies apparaissent au plan international. Dans une approche historique, Jean Viard met aussi en valeur l’importance des représentations. Les catégories du passé s’effritent et s’effacent tandis que d’autres plus nouvelles, peinent encore à s’affirmer.

« Ce livre », nous dit-on, « est le récit des réussites de nos sociétés, mais aussi celui de leurs bouleversements : alors qu’une classe créative rassemble innovation, mobilité et initiative individuelle au cœur des métropoles productrices de richesse, les classes hier « dominantes » se retrouvent exclues, perdues, basculant leur vote vers l’extrême droite. Jean Viard propose une analyse sans concession des limites du politique dans la société contemporaine et exhorte les acteurs culturels à se réapproprier le rôle de guide en matière de vision sociétale à long terme. Des propositions innovantes pour repenser le vivre ensemble dans un monde qui a besoin de recommencer à se raconter » (page de couverture).

Comment la révolution économique transforme-t-elle le paysage géographique ? Quels sont les gains ? Quelles sont les pertes ?

Si la mutation dans laquelle nous sommes entrés engendre une grande crise, quelles sont les pistes pour y faire face ? Ce livre est particulièrement dense en données et en propositions originales. Nous nous bornerons à en donner quelques aperçus.

Une nouvelle géographie.

Le flux de la production qui irrigue le monde se déploie à travers les grandes métropoles. Les villes sont devenues un espace privilégié où se manifeste la créativité économique. « La révolution culturelle, économique et collaborative rassemble l’innovation, la mobilité, la liberté individuelle et la richesse au sein d’une « classe créative » de plus en plus regroupée au cœur des très grandes métropoles. Cœur des grandes métropoles où est produit aujourd’hui par exemple 61% du PIB français… On y est « Vélib » et high tech, low cost, usage plus que propriété, université, start up, communication, colocation, finance, COP 21. On y est nomade et mondialisé » (p 15).

Mais en regard, d’autres espaces reçoivent tous ceux qui ne sont pas parvenus à s’intégrer dans la nouvelle économie. Ce sont les zones périurbaines. « Les ouvriers de l’ancienne classe ouvrière sont partis vers les campagnes rejoindre dans un vaste périurbain, comme beaucoup de retraités, la précédente « classe dominante », celle des paysans. Le pavillon a remplacé la maison du peuple. L’idée de compenser par une mission historique les difficultés du quotidien a disparu. On y est face à son destin et on le vit sans perspective. 74% des salariés y partent travailler en voiture, plutôt diésel, sans autre choix possible ».

Les quartiers des anciennes banlieues ouvrières ont été abandonnées par une partie de leurs habitants et sont peuplés maintenant par des immigrants arrivés en vagues successives de différentes origines. Pauvres, mal desservis, ces quartiers sont néanmoins riches en potentiel.

 

Une nouvelle analyse de la société.

Notre représentation de la société en termes de classes sociales bien caractérisées est aujourd’hui bouleversée. Les anciens concepts qui ordonnaient notre vision du monde sont de plus en plus dépassés. Jean Viard exprime, avec clairvoyance ces bouleversements. «  Ce que nous appelions « nation » ne peut plus être une totalité, car elle est elle-même dominée par la nature. Et elle vit grâce à un monde nomade en croissance qui lie des hommes, des savoirs, des biens, des services et des imaginaires au  travers les grands vents de la planète. Les classes que nous avions pensées pour organiser le corps politique des nations se défont. Les anciennes classes dominantes, celles qui se sont raconté un destin historique, les paysans d’hier, puis les ouvriers, ne sont plus alors autre chose que des groupes en marge de l’histoire… » (p 25).

Une véritable révolution culturelle bat son plein. Elle est portée par une « classe nomade créative » » avec des guillemets, car ce n’est pas une classe au sens marxiste, faute de conscience de classe, mais un outil de classement aux sens culturel, esthétique, économique » (p 37). Cette « classe créatrice » est urbaine. Elle est internationale. Elle porte une nouvelle culture, un nouveau genre de vie.

Urbaine, elle porte New York et Paris, Toulouse, Nantes et Bordeaux, Montpellier et elle intègre une bonne part des 2,5 millions de Français qui sont allés vivre à l’étranger » (p 38). Elle se développe rapidement. « Les six plus grandes métropoles françaises n’ont pas cessé de créer des emplois depuis 2008 ».

Internationale, cette classe créatrice est « planétaire et non nationale et non continentale. Elle se structure autour des hubs de la mondialisation et non autour des ronds points autoroutiers ou des gares TGV. Nous sommes entrés dans une époque de multi-appartenances avec des nomades rapides…Nous avons à la penser, à la rêver et à l’organiser. L’Europe en est un échelon, une puissance, mais elle ne peut être notre nouvelle totalité… » (p 40).

Cette classe créatrice porte une nouvelle culture. Au fil de ses recherches, Jean Viard est bien placé pour nous en décrire l’origine et la trajectoire, comme la diversité et la cohérence de ses manifestations. Elle s’inscrit dans une révolution technologique et culturelle qui change profondément les rapports humains. « Sur les quatre millions et demi d’emplois créés en France en quarante ans, trois millions et demi sont occupés par des femmes. Un million seulement par des hommes ! » (p 40)

 

Tensions, oppositions, blocages.

Des évènements politiques récents comme le Brexit ou l’élection de Donald Trump, la progression des mouvements « populistes » en Europe, au delà des particularités de tel contexte, traduisent bien des oppositions radicales aux transformations induites par « la classe créative nomade ». Et d’ailleurs, la répartition des votes est significative. Les partisans du repli échouent dans les grandes villes.

Jean Viard nous éclaire sur ces affrontements. D’un côté, des forces nomades « « qui bousculent nos pays de l’intérieur et de l’extérieur. Au début du XXIè siècle, la révolution numérique est venue accélérer leur développement et rendre irrésistible ce qui était balbutiant. En 2015, avec la COP 21, on a admis qu’une nouvelle culture commune du développement était obligatoire. Jamais l’humanité n’a ainsi pensé ensemble, ni espéré pour sa survie…Nous vivions dans un monde de sédentaires avec des déplacements. Nous sommes dorénavant dans un monde de mobilité où l’enjeu est de chercher à associer liberté, mobilité et individus » (p 33).

« En face de  ce monde accéléré et de cette contrainte écologique, sourdent partout, si l’on peut dire, des volontés de retrouver un sens perdu, un projet dépassé, un territoire déjà balisé, une croyance ancestrale, un mythe national » (p 35). L’affrontement revêt à la fois une dimension sociale et une dimension culturelle ». « Les groupes dominants du passé, paysans, ouvriers en particulier, mais aussi bourgeois, voire classes moyennes, se défont en tant que groupes et ne forment plus peuple. Leurs souvenirs collectifs, leurs luttes héritées ou vécues n’intéressent plus… Ne reste qu’une foule souvent exclue du cœur des métropoles, sans récit, ni destin, ni ascenseur social. Pour ce peuple défait, cette foule malheureuse, seules les pensées extrémistes tirées du passé font sens, car elles en appellent au déjà connu… » (p 16).

« Cette société tripolaire : classe nomade créatrice, anciennes classes dominantes, « quartiers populaires », n’a pas encore de mot et de récit… L’enjeu est de penser la place des nomades créatifs émergents et, en même temps, les liens et les lieux respectueux des anciens groupes sociaux et qui leur ouvrent un chemin vers le futur » (p 27).

 

Ouvrir un nouvel espace. Faciliter la mobilité.

         Comment remédier aux tensions croissantes entre groupes sociaux ? De fait, les inégalités se manifestent de plus en plus dans la dimension de l’espace, dans la distance entre le centre et la périphérie.

Évoquant les propos de l’historien Pierre Nora, Jean Viard nous dit que, depuis les années 70, la France vit sa plus grande mutation historique. « La mutation la plus forte n’étant pas de passer d’un roi à un président de la République, mais de passer d’un système du « haut en bas », avec une domination du parisien et du central sur la province, à un système largement horizontal où il y a une relation à inventer entre le centre et la périphérie. Cela vaut d’ailleurs pour les classes sociales, pour les populations comme pour les espaces » (p 63).

La nouvelle dynamique économique se manifeste dans les grandes villes et plus généralement dans une civilisation urbaine. « La production de richesse se concentre depuis trente ans dans le monde urbain porté par la classe créatrice ». Les vieux métiers sont restructurés par la révolution numérique ou envoyés vers la périphérie des métropoles vers un monde rural de plus en plus ouvrier et résidentiel pour milieux populaires et retraités. Et, par ailleurs, les villes se transforment, associant production innovante, art de vivre et mise en valeur du patrimoine historique. « Les « deux formes de ville » que nous n’avons pas réussi à transformer : le périurbain et les « quartiers » sont les lieux des pires tensions. Là est l’enjeu urbain des trente prochaines années si nous voulons y rencontrer de la ville et du vivre-ensemble. Sinon, c’est entre ces territoires que se cristalliseront les tensions politiques » (p 50). De fait, ces tensions sont déjà là comme le montre la géographie électorale. En France, le Front National prospère dans le périurbain. Et récemment aux États-Unis, c’est à l’extérieur des grandes villes que Donald Trump l’a emporté.

Et par ailleurs, une nouvelle hiérarchie des territoires s’est imposée avec l’apparition des territoires délaissés : « Les anciennes régions du Nord et de l’Est, une part des périurbanités, mais aussi le nord de Londres, le sud de Rome «  (p 55).

En regard, Jean Viard énonce différentes approches à même de redonner de la fierté aux habitants des friches industrielles. Ainsi la création d’un musée à Lens n’a pas été sans conséquences positives pour l’ensemble de la population. « Aujourd’hui, dans notre société de l’art de vivre, c’est la qualité du commun qui attire l’habitant, et l’entreprise suit sa main d’œuvre rare » (p 55). Et, de même, face à la géographie clivée de nos sociétés, il faut chercher les voies de la réunification en exploitant les atouts des territoires excentrés. « Parce que l’économie de la résidence, du tourisme, de la retraite, opère aussi de gigantesques transferts, que les cas particuliers sont nombreux : traditions locales, entreprises familiales, positions logistiques, et que le hors métropole produit quand même 40% de la richesse » (p 57).

Rompre les cloisonnements, c’est aussi accroitre la mobilité. Cette mobilité va permettre d’éviter une fixation sur le passé, là où il n’y a plus de restauration possible. La mobilité, c’est aussi susciter un brassage permettant à la jeunesse d’éviter un enfermement dans des contextes immobiles. Dans le contexte de la révolution productive, définissons « un droit à la ville/ métropole » pour la jeunesse afin que les jeunes passent quelques années au cœur de la métropole ». La construction d’un million de logements d’étudiants au centre des dix plus grandes métropoles ouvrirait  un avenir à des centaines de milliers de jeunes venant des champs et des quartiers ». C’est au moins aussi important que de parler anglais » (p 59).

 

Recréer du récit

S’il n’y a plus de mémoire commune et pas de projet commun, il n’y a plus de points de repère et les gens se sentent abandonnés. Et lorsque les valeurs communes s’effritent, le pire est possible. Ainsi le peuple ouvrier, qui se sentait autrefois porteur d’une mission collective, se réduit de plus en plus à un ensemble d’individualités frustrées et désemparées. Dans ces conditions, une instabilité dangereuse apparaît. Jean Viard compare ainsi le peuple et la foule. « Le peuple a une mémoire et un vécu, des luttes partagées, des foucades et des haines. C’est ainsi qu’il forme groupe. Mais la foule, elle, est « individu voisinant » et se réfugie dans la sédentarité cherchant une identité dans le territoire, dans les frontières, dans les appartenances d’hier sociales ou religieuses. Contre « les autres » généralement. Il y a danger, car alors « la foule écrase le peuple et souvent le trahit » comme le disait Victor Hugo «  (p 15).

Aujourd’hui, au moment où les concepts de « classe » et de « nation » perdent en pertinence par rapport aux réalités nouvelles de la vie, nous avons besoin d’un récit collectif qui rende compte des dynamiques et des aspirations nouvelles et qui rassemble tous ceux qui sont à la recherche d’un avenir. La société change.  Elle n’est plus structurée par des statuts, des métiers. « Le social qui avait remplacé la religion comme organisateur exclusif, se trouve marginalisé. La religion revient en force comme toutes sortes de groupes structurés par habitus, origines, pratiques amoureuses. Chacun a besoin d’une identité multiple. Si l’on n’est pas capable de fournir la pensée et les mots de cette appartenance plurielle et complexe, chacun va penser dans sa boite à outils d’identités héritées monistes : la nation, la religion, la classe sociale… vieux mots auxquels on peut s’accrocher en période de peur et de désarroi … Alors, en regard, inventons plutôt un commun positif qui intègre, par une vision du futur et des mots nouveaux pour le dire, ces croyances qui deviennent certitudes par désarroi » (p 45).

L’individu aujourd’hui est au centre de notre société. Comment « attirer les individus vers le commun qui peut nous rassembler et vers la création vivante ou héritée ? C’est le rôle à la fois du monde numérique et de la culture, des évènements urbains, d’un nouveau langage politique et du projet à faire humanité et de survivre » (p 46).

Jean Viard note que déjà, au niveau du local, on peut observer un désir de partage. « Toutes les structures de proximité : familles, amis, entreprises, communes, ont une image positive » (p 47).

Et puis, à une échelle plus vaste, on peut également discerner des tendances positives et les mettre en valeur. « Dire la métropolisation comme mine numérique et écologique, dire société horizontale, mobilité, individu, liberté. Dire économie locale, économie de production et économie présentielle…Dire cela et avec ces mots là, permet à la fois de sortir des mots devenus creux de la révolution industrielle et de dessiner un chemin possible pour l’action de millions d’acteurs, autonomes, mais inscrits dans des réseaux, des compétences, des croyances et des peurs » (p 181).

Si dans notre imaginaire français, le mot révolution s’inscrit le plus souvent dans un vocabulaire politique, cette révolution là n’est pas du même ordre. « C’est l’épanouissement d’une révolution culturelle, née à la fin de la reconstruction et des Trente Glorieuses, qui a emporté avec elle l’hégémonie du politique, y compris les totalitarismes et les colonialismes » (p 181).

Et, pour nous tourner vers l’avenir, il est important de ne pas nous enfermer dans le regret et la déploration, mais de pouvoir nous appuyer sur la conscience des changements positifs qui, au cours des dernières décennies, sont intervenus dans les mentalités. « Cette immense révolution culturelle permet enfin aux femmes d’accéder au statut d’adultes à part entière dans tous les domaines de leur vie, et, à l’humanité de vivre dans la nature et non dans la domination, les deux étant profondément liés » (p 182). La conscience écologique grandissante modifie nos perceptions politiques et elle devient maintenant l’axe majeur d’un projet et d’un récit commun. « La seule vraie échelle de notre avenir est la terre comme totalité écologique. Cette conviction, depuis la Cop 21, surplombe l’ensemble de nos actions et de nos nations… » (p 185). « Sur le marché mondial du sens, proposons un chemin de progrès pour un écosystème terre en cogestion nécessaire » (p 185).

 

Dans un monde en crise, quelle perspective ?

Cette année 2016, la montée des frustrations, des peurs, des agressivités ont entrainé une victoire des extrémismes comme autant de chocs au coeur du monde occidental. Pour faire face à cette situation, il est urgent de comprendre les ressorts de cette poussée. Ce livre nous apporte une réponse. L’analyse de Jean Viard ouvre des horizons.

Sur ce blog, dans une approche d’espérance, nous cherchons à considérer la crise actuelle en terme de mutations (3) et à discerner les courants émergents (4), parfois encore peu visibles, qui traduisent cependant une transformation des mentalités et le développement de nouvelles pratiques. Oui, une nouvelle vision du monde commence à apparaître comme en témoigne l’enthousiasme de plusieurs amis ayant récemment visionné le film « Demain » (5). Nous rejoignons ici l’approche de Jean Viard lorsqu’il met en évidence la nécessité d’un récit rassembleur et mobilisateur.

La construction d’un tel récit requiert différents apports, jusqu’à associer par exemple « rationalité occidentale et pensée mythique » (p 41). A cet égard, si le religieux est aujourd’hui, dans certaines formes et dans certains lieux, tenté par un retour en arrière, nous proposons ici le regard d’une foi chrétienne, inspirée par une théologie de l’espérance (6) et alors, dans le mouvement de la résurrection du Christ et la participation à une nouvelle création, orientée vers l’avenir. De cette foi là, on peut attendre une contribution à un grand récit fédérateur. Comme l’exprime un verset biblique : « Sans vision, le peuple périt » (7).

Dans cette actualité tourmentée, nous avons besoin d’une boussole pour analyser les changements en cours et développer des stratégies pertinentes. Trop souvent, les débats politiques actuels ne prennent pas en compte une approche prospective de la vie sociale. Ce livre nous apporte un éclairage qui renouvelle nos représentations et nous permet de mieux entreprendre. C’est une lecture mobilisatrice.

 

J H

 

(1)            Viard (Jean). Le moment est venu de penser à l’avenir. Editions de l’Aube, 2016

(2)            Jean Viard, sociologue, éditeur, a écrit de nombreux livres aux Editions de l’Aube. Sur ce blog : « Émergence en France de la « société des modes de vie » : autonomie, initiative, mobilité… » : http://vivreetesperer.com/?p=799

(3)            « Quel avenir pour le monde et pour la France ? » (Jean-Claude Guillebaud. Une autre vie est possible) : http://vivreetesperer.com/?p=937                                « Un chemin de guérison pour l’humanité. La fin d’un monde. L’aube d’une renaissance » ( Frédéric Lenoir. La guérison du monde » : http://vivreetesperer.com/?p=1048               « Comprendre la mutation actuelle de notre société requiert une vision nouvelle du monde » (Jean Staune. Les clés du futur) : http://vivreetesperer.com/?p=2373

(4)            « Une révolution de l’être ensemble. La société collaborative » (Anne-Sophie Novel et Stéphane Riot. Vive la co-révolution » : http://vivreetesperer.com/?p=1394      « Appel à la fraternité. Pour un nouveau vivre ensemble » : http://vivreetesperer.com/?p=2086                             « Un mouvement émergent pour le partage, la collaboration et l’ouverture : OuiShare » : http://vivreetesperer.com/?p=1866                            « Un nouveau climat de travail dans des entreprises humaniste et conviviales. Un parcours de recherche avec Jacques Lecomte » : http://vivreetesperer.com/?p=2318   « Cultiver la terre en harmonie avec la nature. La permaculture : une vision holistique du monde » : http://vivreetesperer.com/?p=2405                           « Pour une éducation nouvelle, vague après vague » (Céline Alvarez. Les lois naturelles de l’enfant) : http://vivreetesperer.com/?p=2497

(5)            « Le film : Demain » : http://vivreetesperer.com/?p=2422

(6)            Une vue d’ensemble sur la théologie de Jürgen Moltmann : « Une théologie pour notre temps » : http://www.temoins.com/une-theologie-pour-notre-temps-lautobiographie-de-juergen-moltmann/                              Auteur d’une théologie de l’espérance, Jürgen Moltman nous en parle comme une force vitale qui nous incite à regarder en avant : « Nulle part ailleurs dans le monde des religions, Dieu n’est liée à l’espérance humaine de l’avenir…Un « Dieu de l’espérance » qui marche « devant nous » et nous précède dans le déroulement de l’histoire, voilà qui est nouveau. On ne trouve cette notion que dans le message de la Bible… De son avenir, Dieu vient à la rencontre des hommes et leur ouvre de nouveaux horizons…Le christianisme est résolument tourné vers l’avenir et invite au renouveau…Avoir la foi, c’est vivre dans la présence du Christ ressuscité et tendre vers le futur royaume de Dieu… ».   La force vitale de l’espérance, p 109-110 (Jürgen Moltmann. De commencements en recommencements. Empreinte, 2012) Sur ce blog : « Une dynamique de vie et d’espérance » : http://vivreetesperer.com/?p=572

(7)            « Lorsqu’il n’y a pas de vision, le peuple périt » (Proverbes 29.18)

Le cadeau d’une intuition

Un nouveau lieu pour l’expression créative  

 

Aujourd’hui, je cueille le fruit d’une intuition, portée et mûrie, pendant presque  9 ans : un lieu pour les formations avec l’expression créative !

Coup d’œil dans le rétro,  pour une réalisation née d’une intuition :

A PRH, nous disons l’importance de l’écoute de ses intuitions, et comment l’on passe d ‘une intuition à une décision puis à une réalisation !

Depuis mon démarrage comme formatrice (1), j’étais habitée d’un lieu, stable, pour exploiter tous les possibles du travail sur soi par l’expression créative, un des supports pédagogiques chers à PRH !

Pas facile de distinguer entre cette intuition de départ et du rêve, entre mes aspirations profondes et le possible dans le réel… C’est le temps qui a conforté cette intuition : elle ne m’a jamais lâchée ! Et comme cette caractéristique-là m’était déjà familière pour d’autres choix importants dans ma vie, elle m’a aidée à la prendre au sérieux. Pourtant, dans le paysage, pendant 5 ans, rien n’était disponible, ni convergent.

Peu à peu  ce projet a pris force en moi, suffisamment pour que j’en parle nettement ! Et mon mari s’y est ouvert ; c’est devenu un projet de couple ; il se voyait le construire avec  l’aide de proches.

Nous avions envisagé un premier lieu qui s’est avéré trop lourd pour nous et nous avons renoncé. Ce moment de déception me mit dans un arrêt intérieur pendant quelque temps mais le projet ne me lâchait pas….

Mon mari a entrevu un nouveau lieu…et c’est celui-là qui arrive à son accomplissement aujourd’hui. Il se compose d’une belle salle claire, ensoleillée, dans une ambiance – bois, chaleureuse ; il y a un grand espace, avec des zones différenciées offrant différentes postures de travail, en intérieur comme en extérieur dans un jardin, sans oublier de quoi se poser  ou de se restaurer!

Sa configuration permet d’accéder à des supports encore plus diversifiés comme le bois, le béton cellulaire en plus de l’argile, et la peinture. Cet ensemble permet d’évoluer à son rythme et au rythme du  travail intérieur en cours.

Outre les sessions par l’expression créative, des nouveautés s’y annoncent :

Ainsi , des journées découvertes  avec l’expression créative, pourront s’y tenir pour découvrir PRH et pour découvrir cette approche de soi, par les formes, couleurs, matières…., et aussi des temps forts de relation d’aide, alliés à la possibilité de recourir à ces médiations.

Sa réalisation a été possible grâce à un chantier solidaire où s’échangeaient des services. Occasion pour certains  d’apprentissages techniques, et pour tous, une belle expérience de convivialité !

Voici, avec du recul, quelques éléments de ma traversée intérieure… :

–          Prendre au sérieux l’intuition, après l’avoir déchiffrée, sondée

–          Y croire, malgré des moments de doute

–          Une interdépendance pour la réalisation

–          La difficulté d’accueillir « tout ça pour moi ? »….

–          L’étonnement des convergences des aides

–          Un arrêt intérieur : quelle promesse ? Qu’est ce qui  pourra se vivre ici ?

–          Une désappropriation

–          La fatigue, le découragement devant la longueur du travail

–          Et la joie présente !

A présent il existe ! En octobre s’y tiendra la première session PRH !

C’est  une promesse de créativité sociale, culturelle, artistique, et ce, dans un petit village tranquille au pied des Vosges !

Bienvenue à qui voudra pousser la porte !

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Prochaine session par l’expression graphique : Ma vie relationnelle, aujourd’hui, en février 2017

http://www.prh-france.fr/notre-offre/nos-formations/copy2_of_vie-relationnelle/ma-vie-relationnelle-aujourdhui

Et des nouveautés :

–          Des journées découvertes  avec l’expression créative, pour découvrir PRH et pour découvrir cette approche de soi, par les formes, couleurs, matières….

http://www.prh-france.fr/nos-activites-daccompagnement/offres-locales/stages-decouverte-et-acc-2016-2017-est.pdf

–          Des temps forts de relation d’aide, alliée à la possibilité de recourir à ces médiations

http://formateurs.prh-france.fr/nos-activites-daccompagnement/offres-locales/autres-rencontres-2016-2017-est.pdf

Valérie BITZ

(1)                         Valérie Bitz est formatrice à PRH Personnalité et relations humaines. Pour découvrir l’activité de cette formation qui se donne pour but formation et développement, consulter le site : http://www.prh-france.fr

Merci à Valérie pour ses contributions  sur ce blog :

Au cœur de nous, il y a un espace

http://vivreetesperer.com/?p=1820

Des expériences de transcendance, cela peut s’explorer

http://vivreetesperer.com/?p=1505

Et si je tentais d’explorer, par la peinture ou le graphisme, pour y voir plus clair

http://vivreetesperer.com/?p=1428

Pour une éducation nouvelle, vague après vague

 

Une avancée majeure : l’expérimentation de Céline Alvarez dans une classe maternelle à Genevilliers.

 

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Considérer l’enfant, l’adolescent, prendre en compte ses aspirations, lui permettre d’apprendre et de se développer en suivant son élan intérieur, créer une ambiance, un environnement favorable à cette dynamique : pendant tout le XXè siècle, des pionniers comme Maria Montessori, Dewey, Freinet, Decroly, ont cherché à promouvoir une éducation nouvelle face à un enseignement plus ou moins imposé d’en haut. Aujourd’hui, dans une part croissante de la société, un état d’esprit propice à l’initiative et à la créativité apparaît, se projetant naturellement sur la manière de concevoir l’éducation des enfants. La révolution numérique change de fond en comble les conditions de la transmission du savoir en le rendant accessible à tous (1). L’éducation apparaît de plus en plus comme une requête majeure de la société de la connaissance et de la nouvelle économie, et aussi comme la condition siné qua non d’une société plus démocratique. Ainsi, l’échec scolaire se révèle de plus en plus intolérable. En France, les dégâts sont particulièrement importants puisque 40% des élèves sortent du CM2 avec de graves lacunes. Ce sont les mêmes qui ne poursuivent pas une scolarité normale au collège et se retrouvent ensuite en difficulté dans la recherche d’une insertion professionnelle.

 

L’expérimentation menée par Céline Alvarez pendant trois ans dans une classe maternelle au sein d’une zone d’éducation prioritaire à Gennevilliers s’inscrit dans ce paysage. Si cette expérience s’est heurtée aux rigidités du système, à travers des résultats remarquables scientifiquement testés, elle a permis de valider une approche dont on perçoit l’exceptionnelle fécondité. Céline Alvarez milite donc aujourd’hui pour une promotion de cette approche chez des acteurs motivés. Et son livre : « Les lois naturelles de l’enfant » (2), à partir de l’expérience de l’auteur et de l’approche de la recherche, nous entraine dans une voie nouvelle.

 

Une expérimentation innovante pour un nouvel horizon

Les propos de Céline Alvarez mettent en évidence une forte motivation, un projet longuement réfléchi et muri, une action volontaire pour pénétrer dans l’enseignement public afin d’y expérimenter une nouvelle approche. Effectivement, en septembre 2011, elle parvient à prendre en charge une classe maternelle à Gennevilliers en zone d’éducation prioritaire. Et elle va poursuivre cette expérience pendant trois ans jusqu’à ce que des empêchements institutionnels viennent y faire obstacle. Quelles sont les grandes caractéristiques de son approche ?

 

 

Globalement, Céline Alvarez s’inspire de l’expérience pionnière de Maria Montessori. Celle-ci, doctoresse au début du XXè siècle, s’était elle-même appuyée sur les travaux de deux médecins français, Jean Itard et Edouard Seguin. « En 1907, Maria Montessori créa ce qu’elle appelait les « maisons d’enfants » qui regroupaient une quarantaine d’enfants de trois à cinq ans : le principe pédagogique essentiel de ces lieux de vie et d’apprentissage était l’autonomie accompagnée et structurée » (p 17). Céline Alvarez récuse une dépendance rigide vis à vis de cette méthode, mais, écrit-elle, « Lorsque j’ai découvert les écrits du Dr Montessori, ils m’ont rapidement passionnée justement pour cette démarche scientifique non dogmatique et évolutive . Ils étaient par ailleurs d’une justesse époustouflante, visionnaire et profondément humaine. J’ai alors étudié quotidiennement pendant plus de sept années ses travaux que j’ai enrichi de l’apport des connaissances scientifiques actuelles sur le développement humain et de la linguistique française »… C’est sur cette base que j’ai effectué mes recherches en axant mes réflexions sur le développement des compétences exécutives des enfants… sur les activités de langage…ainsi que sur les moments de regroupements indispensables pour la consolidation des fondamentaux. Enfin, et surtout, j’ai limité le nombre d’activités proposées aux enfants pour privilégier et renforcer le lien social… Cette reliance sociale fut un véritable catalyseur d’épanouissement et d’apprentissage » (p 18).

 

A l’approche de Maria Montessori si révolutionnaire à son époque en affirmant une conception nouvelle de l’enfant et de son potentiel et en lui offrant un environnement pédagogique, stimulant et respectueux, Céline Alvarez a ajouté une prise en compte de la recherche scientifique actuelle, et, dans le même mouvement, elle a fait de cette innovation une expérimentation accompagnée par une évaluation rigoureuse. « La première année malgré l’absence de cadrage institutionnel officiel, le cabinet du ministre et l’académie ont autorisé les tests visant à mesurer les progrès des enfants. Ces derniers ont été réalisé par le CNRS de Grenoble » ( p 18). Et, cette évaluation va rapidement mettre en évidence la réussite exceptionnelle de cette nouvelle approche pédagogique. Dès la fin de la première année scolaire, tous les élèves, sauf un, progressent plus vite que la norme, beaucoup connaissent des progressions très importantes… Certains des enfants qui avaient, en début d’année, un retard de plusieurs mois, voire de plusieurs années, ont non seulement rattrapé la norme, mais l’ont également dépassée sur certains domaines de compétences cognitives fondamentales ».

Il y avait là une grande réussite. Elle fut méconnue par le système bureaucratique puisqu’en juillet 2014, le Ministre de l’Education Nationale décida l’arrêt de l’expérience. Dès lors, Céline Alvarez a donné sa démission et poursuivi son action par d’autres voies et en pleine liberté. « Après les résultats extraordinaires et très prometteurs des enfants, je ressentais comme une grande urgence de partager très largement et avec une liberté et une rapidité que l’Education Nationale n’aurait pu m’offrir, les contenus théoriques ainsi que les outils pédagogiques qui avaient eu un impact si positif ».

 

Les lois naturelles de l’enfant

Déjà, au printemps 2014, Céline Alvarez avait fait connaître la dynamique de son expérience dans une intervention à TEDXIsèreRiver : « Pour une refondation de l’école guidée par les enfants » (3). Aujourd’hui, elle diffuse ses connaissances et son savoir-faire à travers un site particulièrement efficient, notamment grâce à la mise en ligne de nombreuses vidéos (4). Enfin un livre : « les lois naturelles de l’enfant »  (2), nous présente  une compréhension de l’enfant et une approche éducative fondée sur l’expérience et un recours méthodique à la recherche scientifique dans toute son extension et à l’échelle internationale.

Céline Alvarez présente ce livre en ces termes :  « Le livre que vous avez entre les mains… dégage les grands principes de l’apprentissage identifiés par la recherche, ainsi que les invariants pédagogiques qu’ils imposent. Nous verrons d’abord l’importance de nourrir l’intelligence extraordinaire de l’enfant dans les premières années de sa vie en lui offrant un environnement de qualité, riche, dynamique, complexe et en lui permettant d’être actif et de réaliser les activités qui le motivent. Nous abordons dans la deuxième partie, l’importance d’aider l’enfant à organiser et à s’approprier toutes ces informations qu’il perçoit du monde extérieur, notamment grâce à du matériel didactique lui présentant de manière très concrète les bases de la géographie, de la musique, du langage et des mathématiques. Nous verrons ensuite, dans une troisième partie qu’il est fondamental de permettre à l’enfant de développer ses potentiels embryonnaires au moment où ils cherchent à se développer, – ni avant, ni après. Et enfin, dans la quatrième partie de ce livre, nous aborderons une condition environnementale-clé : l’importance du lien humain. Les interactions sociales variées, chaleureuses, empathiques et bienveillantes sont en effet un des leviers les plus importants pour le plein épanouissement de l’intelligence humaine…» (p 28-29).

 

Un événement significatif

Lorsqu’on retrace l’histoire de l’innovation pédagogique en France au cours des dernières décennies, l’initiative de Céline Alvarez nous paraît tout à fait remarquable. En effet, elle est l’aboutissement d’une longue préparation théorique et pratique et d’une action consciente et persévérante. Dans un premier temps, elle parvient à franchir les obstacles institutionnels pour être ensuite empêchée, mais rebondir dans un mouvement plus large.

Cette initiative s’inscrit également dans un changement en cours des mentalités, l’éveil d’un nouvel état d’esprit. Si l’on prend en compte un certain nombre d’indicateurs, il y aurait aujourd’hui dans certains milieux une nouvelle vague en faveur d’une éducation nouvelle. Ce désir s’exprime par exemple dans des interventions diffusées par les cercles TEDx. On compte aujourd’hui en France environ 200 écoles Montessori, ce qui est un chiffre élevé sans aucune mesure avec celui qu’on aurait pu relever à la fin du XXe siècle. La référence à Maria Montessori (5) est elle-même significative. A travers son livre « L’enfant » (6) et sa conception du petit enfant comme « un embryon spirituel », elle éveille pour nous un éveil à une dimension plus profonde de l’être humain (7). Par ailleurs, le système classique, hiérarchisé, compartimenté, uniformisé est battu en brèche. Une association comme « Le printemps de l’éducation » témoigne de cet état d’esprit nouveau. L’innovation entreprise par Céline Alvarez participe à ce climat.

Mais elle ajoute à cet élan la mise en œuvre d’une recherche scientifique accompagnant et légitimant des pratiques nouvelles. Cette recherche confirme les intuitions des pionniers de l’éducation nouvelle en démontrant les bienfaits physiologiques et psychologiques de ces pratiques. La recherche pédagogique est présente en France depuis des décennies, mais ici on peut observer des conclusions tout à fait remarquables. Céline Alvarez fait appel tout particulièrement aux neurosciences, à la psychologie positive et à la linguistique. Si l’appel  à la recherche est toujours fructueux, il nous parait actuellement tout particulièrement bénéfique, non seulement en raison des avancées scientifiques, mais parce qu’un nouveau regard se manifeste aujourd’hui dans ces avancées (8). La mise en évidence de la précocité du développement de l’intelligence dans la petite  enfance, la mise en valeur de l’empathie (9), l’accent nouveau apporté par la psychologie positive (10) sont des acquis qui ont commencé à apparaître à la fin du XXè siècle (11). Ainsi, le titre ambitieux du livre de Céline Alvarez : « Les lois naturelles de l’enfant » peut s’appuyer sur un ensemble de découvertes qui vont de pair avec des valeurs qui se sont frayé un chemin à travers le XXé siècle, mais remontent bien plus loin encore.

Céline Alvarez attache ainsi une grande importance à la « reliance », c’est à dire « l’acte de relier ou de se relier, ou le résultat de cet acte », soit « le sentiment ou l’état de reliance ». La recherche met en évidence les effets extrêmement positifs da la reliance sur notre fonctionnement physiologique. « Lorsque nous nous mettons en lien avec autrui de manière généreuse, chaleureuse, empathique, tout notre organisme s’épanouit et se régénère avec une puissance extraordinaire… Ainsi, lorsque nous sommes chaleureux et bienveillant envers un enfant (mais également envers un adulte), nous agissons de manière puissamment positive tant sur sa santé que sur ses capacités cognitives, sociales et morales. Dans la classe maternelle de Gennevilliers, nous avons usé sans modération de ce levier : nous avons adopté une posture accueillante, chaleureuse et empathique, en veillant bien évidemment toujours à poser les limites claires d’un cadre structurant. A mon sens, cette posture fut, pour les enfants de la classe, un véritable catalyseur cognitif, moral et social » ( p 355).

L’auteur nous montre comment cette attitude a permis l’expression des tendances empathiques et altruistes des enfants. « Le jeune enfant est un être d’amour…Les enfants sont fondamentalement mus par des élans altruistes, généreux… » ( p 396). Ainsi Céline Alvarez n’hésite-t-elle pas à intituler la quatrième partie de son livre sur la mise en œuvre de la reliance dans sa classe maternelle : « Le secret, c’est l’amour ». « L’amour n’est pas le premier mot qui vient à l’esprit lorsqu’on aborde le sujet de l’apprentissage, et il s’agit là d’une erreur fondamentale…L’amour est le levier de l’âme humaine. Nous sommes câblés pour la rencontre chaleureuse et empathique avec l’autre et, lorsque nous obéissons à cette grande loi dictée par notre intelligence, alors tout devient possible » (p 352).

Ainsi, dans son approche comme dans ce livre, Céline Alvarez conjugue l’intelligence et le cœur. Nous savons par expérience combien le mal est présent dans ce monde. Nous oublions trop souvent qu’il peut y avoir en regard une contagion du bien. Et, tout autour de nous, nous rencontrons des formes positives de reliance. Ce livre nous parle d’éducation. Oui, une autre éducation est possible. Mais il a encore une portée plus vaste. Car, à partir d’une vie enfantine épanouie, il évoque aussi pour nous une vie autre . « Le secret, c’est l’amour ». C’est une espérance en marche.

 

Jean Hassenforder

 

(1)            « Petite Poucette » de Michel Serres. « Une nouvelle manière d’être et de connaître » : http://vivreetesperer.com/?p=820                                    « Une révolution en éducation. L’impact d’internet pour un nouveau paradigme en éducation » : http://vivreetesperer.com/?p=1565

(2)            Céline Alvarez. Les lois naturelles de l’enfant. Les Arènes, 2016. Un horizon pour l’éducation. La référence aux acquis scientifiques est fondée sur une remarquable bibliographie à l’échelle internationale. Voir en particulier les notes.

(3)            Céline Alvarez. Pour une refondation de l’école guidée par les enfants. Exposé à TEDxIsèreRiver (2014). Une intervention qui présente la dynamique de innovation : https://www.youtube.com/watch?v=nwVgsaNQ-Hw

(4)            Site présentant la démarche de Céline Alvarez : « les lois naturelles de l’enfant ». Un beau support de communication avec de nombreuses vidéos :     https://www.celinealvarez.org/notre-demarche

(5)            Liste des écoles Montessori en France : http://www.ecoles-montessori.com. Un site sur la vie, l’œuvre et le message de Maria Montessori : http://www.montessori-formations.fr/index.html  « L’enfant, être humain libre, peut nous enseigner à nous et à la société, l’ordre, le calme, la discipline et l’harmonie. Quand nous l’aidons, l’amour fleurit, un amour dont nous avons le plus grand besoin pour unir tous les hommes et créer une vie heureuse » Maria Montessori

(6)             Maria Montessori. L’enfant. Desclée de Brouwer, 2016 Première édition en 1936. Lu très tôt, dans notre première jeunesse, ce livre a été pour nous une découverte marquante.

(7)            Il y a quelques années, une recherche de Rebecca Nye a mis en évidence la présence d’une conscience spirituelle chez l’enfant. L’enfant nous dit-elle, a une « sensibilité innée à la la transcendance ». « Pendant l’enfance, la spiritualité consiste principalement à être attirée par l’interaction, à répondre au désir d’entrer en relation avec quelqu’un d’autre que soi, que ce soit les autres, Dieu, la création ou la sensation plus profonde d’être soi ». Des recherches ont mis en évidence une sensibilité des enfants à la présence de Dieu.  Ces découvertes viennent contredire des représentations longtemps dominantes qui méconnaissaient la vitalité spirituelle des enfants. Pendant des siècles de chrétienté, une mentalité répressive a dominé en prenant forme dans la théologie augustinienne du péché originel. A l’encontre de cette mentalité, aujourd’hui les paroles de Jésus sur l’enfant reprennent toute leur actualité et on en perçoit davantage la portée. Jésus a parlé des enfants comme ceux « dont les anges dans le ciel se tiennent constamment auprès de mon Père céleste » (Matthieu 18.10) . « Si quelqu’un accueille un enfant, ce n’est pas seulement moi qu’il accueille, mais aussi Celui qui m’a envoyé » (Marc 9.37). On voit là un univers où l’amour s’exprime, un univers appelé à s‘étendre. Voir le livre : Rebecca Nye. La spiritualité de l’enfant. Empreinte. Temps présent, 2015  http://www.temoins.com/lenfant-est-un-etre-spirituel/           Sur le site de Témoins, voir aussi : « Découvrir la spiritualité des enfants. Un signe des temps ? » : http://www.temoins.com/decouvrir-la-spiritualite-des-enfants-un-signe-des-temps/

(8)            « Quel regard sur la société et sur le monde ? Un changement de perspective » : http://vivreetesperer.com/?p=191

(9)            « Vers une civilisation de l’empathie ? A propos du livre de Jérémie Rifkin » : http://www.temoins.com/vers-une-civilisation-de-lempathie-a-propos-du-livre-de-jeremie-rifkinapports-questionnements-et-enjeux/

(10)      Sur ce blog : « La bonté humaine. Est-ce possible ? La recherche et l’engagement de Jacques Lecomte » : http://vivreetesperer.com/?p=674

(11)      Sur ce thème, voir aussi quelques articles récents mis en ligne sur ce blog : « Une belle vie se construit avec de belles relations » : http://vivreetesperer.com/?p=2491              « La gratitude : un mouvement de vie » : http://vivreetesperer.com/?p=2469

 

Sur ce blog, on pourra voir aussi :

« Bienveillance humaine. Bienveillance divine. Une harmonie qui se répand » (Lytta Basset. Oser la bienveillance) : http://vivreetesperer.com/?p=1842

 

Une belle vie se construit avec de belles relations

 

Un message de Robert Waldinger, directeur de la « Harvard study of adult development »

 

Qu’est ce qui contribue le plus à notre bonheur ? C’est une question qui se pose à tout âge, et aussi dans les jeunes générations qui s’interrogent sur leur devenir. On peut entendre parfois un désir de richesse, de célébrité ou bien l’éloge d’un travail acharné. Une recherche menée à l’Université de Harvard éclaire singulièrement notre réponse à ces questions. Directeur du projet » Harvard study of adult development », dans un exposé à Ted X (1), Robert Waldinger nous décrit une enquête exceptionnelle parce qu’elle s’effectue dans une longue durée. « Pendant 75 ans, nous avons suivi les vies de 724 hommes, année après année », en les interrogeant sur toutes les dimensions de leur vie : travail, vie de famille, santé…. Ainsi, depuis 1938, les chercheurs enquêtent auprès de deux groupes initiaux : « Le premier est entré dans l’étude alors que les jeunes gens étaient dans la deuxième année d’Harvard. Le deuxième était un groupe de garçons d’un des quartiers les plus pauvres de Boston ». Aujourd’hui, 60 de ces 724 hommes sont encore vivants. Les trajectoires de ces personnes sont extrêmement diverses. « Ils ont grimpé toutes les marches de la vie. Ils sont devenus ouvriers, avocats, maçons, docteurs… Certains ont grimpé l’échelle sociale du bas jusqu’au sommet et d’autres ont fait le chemin dans l’autre sens ». Répétée tous les deux ans, la recherche menée auprès d’eux a permis de collecter un ensemble de données approfondies et variées depuis des interviews en profondeur jusqu’à des informations médicales.

 

 

Quelles sont les données qui résultent des dizaines de milliers de pages d’information qui ont été ainsi recueillies ? A partir de là, Robert Waldinger peut répondre à la question portant sur les conditions qui favorisent le bonheur. « Le message le plus évident est celui-ci : les bonnes relations nous rendent plus heureux et en meilleure forme. C’est tout ». Ainsi, « les connexions sociales sont vraiment très bonnes pour nous et la solitude tue. Les gens qui sont les plus connectés à leur famille, à leurs amis, à leur communauté, sont plus heureux, physiquement en meilleure santé et ils vivent plus longtemps que les gens moins bien connectés ». L’isolement est vraiment un fléau.

Mais on peut aller plus loin. « Il y a une deuxième leçon que nous avons apprise. On peut se sentir seul dans une foule ou dans un mariage. Ainsi, ce n’est pas le nombre d’amis que vous avez ou que vous soyez engagé ou non dans une relation, mais c’est la qualité de vos relations proches qui importe ». Cette qualité de la relation ressort également d’une autre démarche de la recherche. « Une fois que nous avons suivi les hommes jusqu’à leur quatre-vingtième année, nous avons voulu revenir vers le milieu de leur vie, vers la cinquantaine » et voir si nous pouvions prédire ce qu’ils deviendraient plus tard. « Nous avons rassemblé tout ce que nous savions sur eux à cinquante ans. De fait, ce n’est pas le taux de cholestérol qui prédit comment ils allaient vieillir. C’est le niveau de qualité de leurs relations ». « Les gens qui étaient les plus satisfaits de leurs relations à cinquante ans étaient également ceux qui étaient en meilleure santé à quatre vingt ans ». Robert Waldinger ajoute un troisième observation. « les bonnes relations ne prolongent pas seulement la santé, mais aussi l’état du cerveau. La mémoire de ces gens restent en forme plus longtemps. »

Cependant, en conclusion, Robert Waldinger commente ainsi sa recherche. Ne recherchons pas le spectaculaire. C’est tout un processus qui est en cause, une attitude « tout au long de la vie ». « Cela ne finit jamais ». « Les gens de notre étude qui étaient les plus heureux dans leur retraite, étaient ceux qui ont activement remplacé leurs collègues de travail par de nouveaux amis ». « Les possibilité sont pratiquement sans fin. Ce peut être quelque chose d’aussi simple que de remplacer le temps d’écran par du temps vécu avec des gens, ou raviver une vieille relation en faisant quelque chose de nouveau ensemble, ou rappeler ce membre de la famille à qui vous n’avez pas parlé depuis des années..  »

Le bienfait des bonnes relations ; c’est « une sagesse qui est vieille comme le monde ». « Une belle vie se construit avec de belles relations ».

 

Cette recherche nous apprend beaucoup sur les fondements d’une vie humaine accomplie. Dans la conscience croissante de l’interconnection qui prévaut dans l’univers, c’est seulement dans la relation que l’être humain peut s’épanouir. Et d’ailleurs, la spiritualité a pu être définie comme une « conscience relationnelle » (2) avec soi, avec les autres, avec la nature et avec Dieu. L’emploi croissant du terme « reliance » (3) est également significatif.

Cependant, cette importance primordiale de la relation telle qu’on peut la constater dans cette recherche, nous paraît s’inscrire dans une dimension plus vaste. Nous nous référons ici à Jürgen Moltmann, un théologien qui nous invite à reconnaître l’œuvre de l’Esprit dans la communauté de la création. « L’ « essence » de la création dans l’Esprit est… « la collaboration » et les structures manifestent la présence de l’Esprit dans la mesure où elles font connaître l’ « accord général ». « Au commencement était la relation »   (Martin Buber) (4). A la fin de son exposé, « Robert Waldinger évoque « une sagesse qui est vieille comme le monde ». Dans l’Evangile, Jésus nous invite à nous aimer les uns les autres.

A une époque où se manifeste à la fois un progrès de l’individualisation et un désir de relation, Jürgen Moltmann évoque « la multiplicité dans l’unité ». « Les créatures font l’expérience de la « communion de l’Esprit Saint » aussi bien sous la forme de l’amour qui nous unit que sous celle de la liberté qui permet à chacune d’advenir à elle-même selon son individualité propre ». Il y a en nous, les humains, un besoin profond de relation et la recherche menée à Harvard  confirme l’importance vitale de ce besoin. Jürgen Moltmann exprime bien cette réalité et l’inscrit dans une perspective plus vaste.

« Il n’y a pas de vie sans relations….  Une vie isolée et sans relations, c’est à dire individuelle au sens littéral du terme et qui ne peut pas être partagée, est une réalité contradictoire en elle-même. Elle n’est pas viable et elle meurt… La vie naît de la communauté, et là où naissent des communautés qui rendent la vie possible et la promeuvent, l’Esprit de Dieu est à l’œuvre. Instaurer la communauté et la communion est manifestement le but de l’Esprit de Dieu qui donne la vie dans le monde de la nature et dans celui des hommes » (5).

La recherche menée à Harvard nous montre le bienfaits d’un vécu en relation. Bien sûr, ce vécu dépend de plusieurs variables. Certains peuvent le désirer et ne pas y parvenir pour diverses raisons. Mais l’objectif est pertinent.

Dans certains contextes, pour vivre pleinement en relation, il y a des obstacles à surmonter (6). C’est pourquoi nous sommes appelés à susciter des environnements propices à cette dimension essentielle de la vie (7). Les conclusions que Richard Waldinger tire de la « Harvard study of adult development » sont pour nous un éclairage et un encouragement.

 

J H

 

(1)            What makes a good life ? Lessons from the longest study on happiness. Sur You Tube : https://www.youtube.com/watch?v=8w9QwRAumBA         Sur Ted. Ideas worth spreading : https://www.ted.com/talks/robert_waldinger_what_makes_a_good_life_lessons_from_the_longest_study_on_happiness

(2)            « La vie spirituelle comme « une conscience relationnelle ». Une recherche de David Hay sur la spiritualité d’aujourd’hui » : http://www.temoins.com/la-vie-spirituelle-comme-une-l-conscience-relationnelle-r/

(3)            Origine et évolution du terme sur Wiktionnaire : https://fr.wiktionary.org/wiki/reliance  Céline Alvarez, dans un remarquable livre sur « Les lois naturelles de l’enfant » (Les Arènes, 2016) consacre un chapitre entier sur les bienfaits de la reliance dans une classe d’école maternelle mettant en œuvre une pédagogie d’inspiration montessorienne confirmée scientifiquement : « La puissance de la reliance » (p 353-374)

(4)            Jürgen Moltmann . Dieu dans la création. Traité écologique  de la création . Cerf, 1988 (p 25)

(5)            Jürgen Moltmann. L’Esprit qui donne la vie. Cerf, 1999 ( p 298)

(6)            « Solidaires face à la solitude » : http://vivreetesperer.com/?p=561

(7)            Rappelons ici le chapitre du livre de Céline Alvarez sur la reliance qui se réfère également à la recherche que nous venons de présenter.                                                                       Sur ce blog, voir aussi : « Un environnement pour la vie » : http://vivreetesperer.com/?p=2041 et une méditation de Guy Aurenche : « Briser la solitude » . http://vivreetesperer.com/?p=716

Une philosophie de l’histoire, par Michel Serres

 

Au sortir de massacres séculaires, vers un âge doux portant la vie contre la mort.

 

004060553A travers une culture encyclopédique, Michel Serres a développé une pensée créative et originale dans un style imagé. Il ouvre de nouvelles compréhensions plus vastes, plus profondes. Les ouvrages de Michel Serres nous entraînent dans une vision nouvelle du monde. C’est le cas dans son livre : « darwin, bonaparte et le Samaritain. Une philosophie de l’histoire » (1).

 

En page de couverture, quelques lignes explicitent le titre  concernant ce regard nouveau sur l’histoire de l’humanité.

« Darwin raconte l’ouverture de Faune et de Flore. Devenu empereur, Bonaparte, parmi les cadavre sur le champ de bataille, prononça, dit-on, ces mots : « Une nuit de Paris réparera cela ». Quant au Samaritain, il ne cesse, depuis deux mille ans, de se pencher sur la détresse du blessé. Voilà trois personnages qui scandent sous mes yeux, trois âges de l’histoire.

Le premier âge est plus long qu’on ne croit, le deuxième est pire qu’on ne pense, le dernier meilleur qu’on ne dit.

Histoire ou utopie ? Il n’y a pas de philosophie de l’histoire sans un projet, réaliste et utopique. Réaliste : contre toute attente, les statistiques montrent que les hommes pratiquent l’entraide plutôt que la concurrence. Utopique : puisque la paix devint notre souci ainsi que la vie. Tentons de les partager avec le plus grand nombre. Voici un projet aussi réaliste et difficile qu’utopique, possible et enthousiasmant ».

 

Le livre se répartit en trois parties : « Premier âge, long : le Grand récit. Deuxième âge, dur : trois morts. Troisième âge, doux : trois héros. » et se termine par une réflexion sur « les sens de l’histoire ». Le regard de Michel Serres renouvelle notre vision du passé dans une approche si dense, si riche, si originale qu’elle ne peut être résumée. Nous mettrons l’accent sur l’émergence actuelle d’un nouvel âge, cet « âge doux » évoqué par l’auteur. Et nous commenterons cette prise de conscience.

 

Le Grand Récit

Au départ, l’auteur montre comment les progrès récents de la science, à travers une capacité nouvelle de dater les phénomènes, nous ouvrent à une mémoire de l’univers, à une mémoire de la terre dans laquelle l’histoire humaine vient s’inscrire. Une nouvelle synthèse peut ainsi s’élaborer. Nous voici en présence d’un « Grand Récit ».

 

C’est une situation nouvelle. Michel Serres dégage quelques caractéristiques fondamentales de ce temps long. « Le couple énergie-entropie régit le monde physique ; analogue, le couple vie-mort régit le monde vivant » (p 33). Ainsi, dans l’évolution, pendant que la vie irrésistible perpétue son développement, la mort frappe espèces et individus. Dans notre humanité, on observe une évolution analogue. « D’une part, l’énergie et la vie prennent des figures nouvelles comme l’invention et la paix, d’autre part, l’entropie et la mort réapparaissent en guerres et répétitions » et menacent l’existence de l’humanité (p 33).

 

Cependant, en regard, l’auteur distingue deux formes, deux pratiques : les pratiques dures qui mobilisent des hautes énergies et les pratiques douces qui font appel à des basses énergies, à l’échelle informationnelle. Parallèlement, Michel Serres oppose deux âges : un « âge dur » caractérisé par la violence et par la guerre, et un « âge doux » convivial et inventif en lutte contre la mort.

 

Un âge dur

Dans son regard sur la plus grande part de l’histoire humaine, Michel Serres fait ressortir les composantes d’un âge dur. C’est la prépondérance de la guerre avec les massacres qui l’accompagnent. Cette importance des conflits militaires ne nous avaient sans doute pas échappé, mais l’auteur éveille en nous une prise de conscience de cette réalité dévastatrice. « Toute notre culture baigne dans le sang versé au cours de violences qui s’enchainent et nous enchainent à la guerre perpétuelle » (p 47). Ainsi a-t-on calculé qu’au cours des derniers millénaires, moins de 10% des années ont été consacrées à la paix, c’est à dire à la vie (p 48). Et l’auteur évoque les massacres tels qu’ils apparaissent dans des textes littéraires comme l’Iliade et se manifestent dans des données chiffrées que nous ignorons bien souvent. Sait-on par exemple que les guerres de la Révolution Française et celles de Napoléon ont engendré la mort d’un million cinq cent mille français plus que le million trois cent mille victimes provoquées par la Première Guerre Mondiale entre 1914 et 1918… (p 79). Dans ce contexte, un culte a été voué à l’héroïsme patriotique. « Chacun doit donner sa vie pour sa patrie » ( p 53). Les religions ont particip