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A travers les méandres de l’histoire, une humanité meilleure qu’il n’y paraît

https://m.media-amazon.com/images/I/41NEIidZccL._SX195_.jpgUne approche « optimiste » pour une action positive
Selon Rutger Bregman

Lorsqu’on remonte le cours de l’histoire, notre attention est attirée par les massacres qui la jalonnent, autant de malheurs engendrés par les ambitions, les égoïsmes, les fureurs collectives. Dans son livre sur la ,

philosophie de l’histoire, « Darwin, Bonaparte et le Samaritain », Michel Serres nous parle d’un âge dur symbolisé par la figure guerrière de Bonaparte (1). Il y a donc là la matière d’une dépréciation de l’homme. Dans une généralisation abusive, il peut nous apparaître comme violent et égoïste. Ce regard engendre la méfiance et cette méfiance alimente les tensions. Ainsi l’homme est perçu comme dangereux. Alors ses instincts présumés néfastes doivent être réprimés et il doit être encadré par un pouvoir fort, autoritaire et hiérarchique. En Occident, cette vision sombre de l’homme a été religieusement cautionnée par la théologie du péché originel (2), mais on la retrouve également chez ses penseurs matérialistes comme Freud (3). Cette vision négative de l’homme n’est pas sans conséquences. Loin de faire barrage, elle amplifie le mal. Elle ouvre la voie au fatalisme et à la résignation. Elle influe sur nos comportements. Ce problème a été abordé en France par un pionnier de la psychologie positive Jacques Lecomte (4). En psychologie aussi, si nous nous attardons uniquement sur nos  dysfonctionnements, cette orientation fera barrage à une dynamique positive. Nous avons déjà présenté sur ce blog le beau livre de Jacques Lecomte : « La bonté humaine ». L’homme n’est pas monolithique. Il y a en lui des inclinations différentes.

Dans son récent livre : « Humanité. Une histoire optimiste » (5), le chercheur néerlandais, Rutger Bregman, s’engage dans la même voie à partir d’une recherche approfondie qui prend souvent la forme d’enquêtes. Il démonte le mythe que les gens sont « égoïstes » et « agressifs » et il ouvre la voie à une autre perception : « Les gens sont des gens bien » (p 21). On connaît de mieux en mieux les effets positifs de l’effet placebo. Notre imagination transforme les situations en bien, mais ce peut être aussi en mal, ce qu’on qualifie aujourd’hui d’ « effet Nocebo ». Voici la raison d’être du livre de Rutger Bregman : « Une vision négative de l’humanité n’a-t-elle pas aussi un effet nocebo ? Si nous croyons que la plupart des gens sont mauvais, c’est ainsi que nous allons nous traiter mutuellement. Du coup, nous allons flatter chez chacun et chacune les plus vils instincts. Après tout, peu d’idées ont autant d’influence sur le monde que notre vision de l’humanité. Ce que l’on présuppose chez l’autre, c’est ce que l’on suscite. Quand il s’agit des plus grands défis de notre époque, du réchauffement climatique au déclin de la confiance que l’on porte au prochain, je pense que la réponse commence par une autre perception du genre humain. Je ne compte pas prétendre dans ce livre que l’homme est naturellement bon. Nous ne sommes pas des anges. Nous avons tous une bonne et une mauvaise jambe. La question, c’est de savoir laquelle nous exerçons. Je souhaite simplement montrer que nous avons tous et toutes naturellement depuis l’enfance -que ce soit sur une ile inhabitée, lorsqu’une guerre éclate ou que les digues se rompent- une forte préférence pour notre bonne jambe. Ce livre rassemble un grand nombre d’éléments scientifiques. Il en ressort qu’il est réaliste d’avoir une vision plus positive de l’être humain. D’ailleurs, je pense que cela peut devenir encore plus réaliste si nous nous mettons à y croire » (p 28-29).

Tout au long de ce livre, Rutger Bregman relate des faits historiques ou des histoires. Il analyse les interprétations, et bien souvent, pour en diminuer les biais, il effectue des enquêtes en remontant le temps. Comme un détective, il découvre les dessous des faits étudiés. Rutger Bregman allie ainsi la démarche d’un auteur de roman policier et celle d’un historien et d’un sociologue. Il met sa grande culture au service d’une cause : la mise en évidence d’une nouvelle vision de l’humanité.

 

Un nouveau regard à propos de situations sociales en tension

Pour démonter les préjugés et introduire un nouveau regard, ce livre nous entraine dans un parcours. Et, tout d’abord, à partir d’exemples saisissants, il contredit des représentations négatives de situations sociales et nous apporte en regard une vision positive. Comme l’affirme Gustave Thibon dans « la psychologie des foules », est-il vrai que, dans des situations d’urgence, « l’homme descend de plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation » ? (p 11).          L’expérience dément cette prédiction. Lorsqu’en septembre 1940, les bombardiers allemands s’attaquèrent à la ville de Londres et commencèrent leur œuvre de destruction, la population, loin de s’effondrer sous le choc, résista. « Gustave Le Bon, le fameux psychologie des masses, n’aurait pas pu être plus éloigné de la vérité. La situation d’urgence ne convoquait pas le pire chez les êtres humains. Le peuple britannique s’était précisément élevé de quelques degrés sur l’échelle de la civilisation » (p 14). Etait-ce là un phénomène spécifiquement britannique ? Pas vraiment puisque lorsque par la suite des bombardements écrasèrent les villes allemandes, la population résista.

Rutger Bregman apporte d’autres exemples. Ainsi lorsque l’ouragan Katrina dévasta La Nouvelle Orléans aux Etats-Unis, il n’en résulta pas une sauvage anarchie comme cela fut rapporté par certains medias , mais au contraire un mouvement de solidarité et d’amour du prochain, un démenti au commentaire d’un historien britannique : « Retirez les éléments de base de la vie organisée et civilisée et nous retournerons en quelques heures à un état de nature hobbesien (à l’image de la théorie d Hobbes), celui d’une guerre de tous contre tous » (p 23). D’autres chercheurs montrent  au contraire que, dans les situations d’urgence, c’est ce que les gens ont de meilleur qui revient à la surface (p 26). Le pessimisme dominant sur la nature humaine apparait dans un roman de William Golding : « Sa majesté de mouches » (Lord of the flies). C’est la désintégration d’un groupe d’écoliers britanniques ayant échoué dans une ile déserte. Cette histoire est une pure invention. Elle témoigne du parti pris de l’auteur : « L’homme produit le mal comme l’abeille produit le miel ». Ce livre a connu un grand succès. « Il a été traduit en plus de trente langues et est devenu un des plus grands classiques du XXè siècle » (p 42). En fait, il a rejoint et conforté un pessimisme ambiant . Rutger Bregman nous raconte combien ce livre l’avait attristé. Aussi lorsque le temps de sa recherche est arrivé, il a découvert un auteur « assez torturé » (p 43) et surtout, à sa manière de détective, il s’est mis à chercher si, en vrai, on avait des récits d’enfants naufragés et comment ils avaient réagi. Et, à partir d’internet, cette enquête a finalement abouti. Dans le Pacifique, six enfants avaient échoué sur une ile déserte. Ils s’étaient bien entendu et finalement ils avaient pu être libérés (p 41-57). Au total, Rutger Bregman nous rapporte les effets négatifs des récits cyniques  sur notre vision du monde.

 

La nature humaine à travers l’histoire

Mais d’où vient l’humanité ? Quel est notre héritage ? Comment notre vie en société a-t-elle évolué jusqu’à aujourd’hui ? L’auteur s’engage dans une recherche anthropologique. Son chapitre sur l’état de nature commence par une évocation de la vision opposée de Hobbes et de Rousseau. « Hobbes, le pessimiste croyait que l’homme était naturellement mauvais. Seule la civilisation, pensait-il, pouvait nous sauver de nos instincts bestiaux. En face, Rousseau était convaincu que nous étions profondément bons. Mais il pensait que la civilisation nous avait abimé » (p 61) . L’auteur envisage l’évolution de l’humanité de l’homme de Néanderthal à l’Homo Sapiens. Si on a pu soupçonner l’Homo Sapiens d’avoir éliminé ses prédécesseurs, Rutger Bregman répond à cette accusation en mettant en valeur la spécificité positive de notre espèce : la sociabilité. Et, pour cela, il nous rapporte une expérience entreprise en Sibérie montrant la possibilité d’évolution de renards argentés d’une redoutable agressivité à une sensibilité extrême et à toutes les qualités attenantes. Cette extraordinaire expérience nous aide à percevoir les caractéristiques positives de l’Homo Sapiens : « Les êtres humains sont des machines à apprendre hypersensibles. Nous sommes nés pour apprendre, pour nouer des liens et pour jouer » (p 87).

Et cependant, la violence meurtrière est un fait historique. L’auteur n’élude pas le problème. Il y répond d’abord par un chapitre qui montre que, même dans l’armée, les soldats ne sont pas prédisposés à tirer pour tirer. Et de plus il semble que le phénomène de la guerre ait eu un commencement. « La guerre ne remonte pas à des temps immémoriaux. Selon l’éminent archéologue, Brian Ferguson, elle a eu un début ». « Disposons-nous de preuves archéologiques pour étayer l’existence de formes de guerre primitives antérieures à la domestication du cheval, à l’invention de l’agriculture et aux premières colonies de peuplement ? Quelles sont les preuves que nous sommes d’une nature belliqueuses ? Réponse : il n’y en a pratiquement pas… » (p 111).

Nous voici donc engagé dans une recherche historique. Selon Rutger Bregman, la guerre n’a guère prospéré chez les chasseurs cueilleurs, des sociétés portées au partage.

Cependant, le climat se réchauffant après la dernière période glaciaire, il y a environ 15000 ans, la lutte commune contre le froid a cessé. Les populations se sont installées. « Plus important encore, les gens ont commencé à accumuler des biens » (p 120). Le patrimoine s’est accru. Des pouvoirs autoritaires se sont mis en place. « Ce qui est fascinant, c’est que c’est justement à cette époque après la fin de la période glaciaire qu’ont eu lieu les premières guerres » (p 121). Il y a une corrélation entre le développement des états et des empires et l’expansion de la guerre. « Notre vision de l’histoire a été déformée. La civilisation est devenue synonyme de paix et de progrès tandis que la vie sauvage équivalait à la guerre et au déclin. En réalité, pendant la majeure partie de notre histoire, cela a été plutôt le contraire (p 131). De fait, « le véritable progrès est en fait très récent ». « Il ne s’agit donc pas d’être fataliste face à la civilisation. Nous pouvons choisir de réorganiser nos villes et nos Etats dans l’intérêt de chacun et de chacune… » (p 133).

 

Au nom de préjugés pessimistes, comment des expérience en psychologie sociale ont été dévoyées.

Dans les années 1950 et 1960, la psychologie sociale a grandi. C’est alors que dans l’humeur dominante de l’époque, de jeunes psychologues ont réalisé des expérimentations qui partaient de postulats négatifs sur la nature de l’homme. Certaines d’entre elles ont exercé une grande influence, par exemple une expérience menée par Stanley Milgram à l’université Yale. Des moniteurs étaient chargés d’envoyer des électrochocs (en réalité factices) à des cobayes donnant de mauvaises réponses. De fait, la majorité des moniteurs suivirent les consignes de l’expérimentateur jusqu’à de grandes décharges. Ces résultats furent abondamment diffusés. « Pour Milgram, tout tournait autour de l’autorité. Il décrit l’humain comme un être qui suivait des ordres sans broncher » (p 183). Un écho aux atrocités nazies…         Comme pour d’autres expérimentations mettant en valeur le côté sombre de la nature humaine, Rutger Brugman a enquêté, remontant dans les archives et dans la mémoire humaine. Et, à partir de là, il met en évidence les biais de ces expériences. Ici, il montre les résistances larvées des participants. « Si vous pensez qu’une telle résistance ne sert à rien, lisez donc l’histoire du Danemark pendant la seconde guerre mondiale. C’est l’histoire de gens ordinaires témoignant d’un courage extraordinaire. Une histoire qui montre que cela a toujours un sens de résister même dans les circonstances les plus sombres » (p 196).

 

La violence meurtrière est un fait. Comment en comprendre les ressorts ?

Pendant la seconde guerre mondiale, on a pu constater les performances de l’armée allemande. Une contre propagande a été organisée. Les effets ont été limités. La recherche a montré quelles raisons bien plus simples permettaient d’expliquer les performances presque surhumaines de l’armée allemande. Kameradschaft : l’amitié… En fin de compte, les soldats ne se battaient pas pour un Reich millénaire, pour « le sang et le sol ». Ils se battaient pour leurs camarades qu’il ne fallait pas laisser tomber. « En fait, nos ennemis souvent nous ressemblent » (p 228). Même pour les terroristes, les liens sociaux comptent beaucoup. « Cela n’excuse pas leurs crimes, mais cela les explique » (p 230).

Ensuite, l’auteur rappelle les études qui montrent la répugnance de beaucoup de soldats à tirer sur leurs ennemis. « Il y a une aversion atavique des êtres humains pour la violence » (p 241). « La plupart du temps, on ne tire pas de près, mais de loin » (p 241). « Les guerres, de mémoire d’homme, se gagnent donc en employant le plus de gens possible pour tirer à distance » (p 241). « Enfin, il y a un groupe pour lequel il est aisé de garder une distance avec l’ennemi, c’est le groupe qui se trouve au sommet » (p 243). Alors comment se fait-il que les égoïstes, « les bandits, les personnalités narcissiques, les sociopathes pervers parviennent si souvent à se hisser au sommet de la hiérarchie ? » (p 204). Rutger Bregman s’interroge donc sur le pouvoir et, à cet égard, il rappelle les écrits de Machiavel : « la théorie selon laquelle il vaut mieux mentir et tricher si l’on veut parvenir à quelque chose » (p 216). L’auteur se montre très critique vis à à vis du pouvoir, de ses effets et de ses conséquences. Il rappelle le mot célèbre de lord Acton : « Tout pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument » (p 254). Par ailleurs le pouvoir va de pair avec le développement ou le maintien des inégalités. « Certaines sociétés ont donc monté quelque chose pour mieux distribuer le pouvoir. Nous appelons cela la démocratie ». Mais il y a des limites.

 

L’héritage des lumières

Le siècle des lumières : une étape majeure dans l’histoire occidentale. Rutger Bregman nous en montre les apports décisifs. Les lumières ont posé les fondements du monde moderne de la démocratie à l’état de droit, de l’éducation à la science » (p 265). Cependant certains philosophes des lumières comme Hobbes posaient sur l’homme un regard très pessimiste. « Face à la corruption de l’homme, ils s’appuyaient sur la raison ». « Ils se sont persuadés que nous pouvions développer des institutions intelligentes qui tiendraient compte de notre égoïsme inné » (p 266). L’économie a été envisagée comme la mise en œuvre des intérêts. Dans la première démocratie occidentale, les Etats-Unis, la constitution posait des contrôles et des contre-pouvoirs. « On doit faire jouer l’ambition contre l’ambition » (p 267).

Lorsqu’on dresse l’héritage des lumières, on y voit de grands bienfaits. Mais aussi, il y a une part d’ombre. Et, dès lors, on peut s’interroger pourquoi les institutions héritières des lumières (démocratie,  état de droit, vie économique) se fondaient-elles sur une conception aussi pessimiste de la nature humaine. Pourquoi s’attachaient-elles à une vision si négatives de l’humanité ? Ces négations n’ont-elles pas nuit à une bonne marche des institutions ? « Pourrions-nous miser sur la raison et utiliser notre entendement pour créer de nouvelles institutions qui s’appuieraient sur une toute autre conception de l’humanité ? » (p 271). La recherche de Rutger Brugman va s’orienter dans ce sens.

 

L’influence des représentations sur les attitudes et les comportements. Les effets placebo et nocebo

Si, dans sa recherche de la vérité, l’auteur en était venu à se méfier des croyances, à un moment, il a commencé à douter du doute lui-même. C’est ici qu’il nous rapporte les célèbres recherches de Bob Rosenthal. « Les rats, dont les étudiants pensent, en fonction des informations qui leur ont été données, qu’ils sont plus intelligents et plus vifs, réussissent effectivement mieux » (p 277). Rosenthal découvre que « la façon dont les étudiants manipulaient les rats « intelligents »- plus chaleureuse, plus douce et plus chargée d’attentes- changeait la façon dont les rats se comportaient » (p 278). Et cette influence d’une image positive sur les réalisations de ceux à qui elle est affectée s’est confirmée brillamment dans une école. Les élèves dont il était cru qu’ils étaient plus doués que les autres, réussissaient beaucoup mieux. Rosenthal appelle sa découverte l’effet Pygmalion. L’effet Pygmalion rappelle l’effet placebo. Seulement, « il ne s’agit pas ici d’une attente d’un effet sur nous-même. Cette fois, c’est une attente qui produit un effet sur les autres » (p 279). Contrairement à d’autres, cette découverte a été validée maintes fois. Mais en a-t-on tiré tous les enseignements ? « Si nos attentes peuvent devenir réalité, c’est aussi le cas de nos hantises. Le jumeau maléfique de l’effet Pygmalion est appelé « l’effet Golem » (p 279). « Notre monde est tissé d’effets Pygmalion et d’effets Golem… L’homme est une antenne qui s’ajuste à la fréquence des autres » (p 280-281). C’est dire l’influence de nos représentations collectives et notamment du regard que nous portons sur la condition humaine d’autant qu’il y a des effets induits. On adopte ce que les autres adoptent. Les gens se laissent souvent entrainer par ce qui leur apparaît l’opinion dominante. Dès lors, Rutger Bregman s’interroge. « Notre conception négative de l’humanité relève-t-elle aussi de l’ignorance collective. Craignons-nous que la plupart des gens soient égoïste parce que nous pensons que c’est ce que pensent les autres ? Et nous conformons-nous à ce cynisme alors que nous aspirons en réalité à une vie plus riche en gentillesse et en fraternité » (p 283). Ne nous laissons pas enfermer dans des spirales négatives. « La haine n’est pas la seule à être contagieuse. La confiance l’est aussi » (p 283).

 

Puissance de la motivation intrinsèque

La conviction d’un homme peut susciter la confiance et des réalisations à contre-courant qui sortent de l’ordinaire. L’auteur nous donne l’exemple de Jos de Blok, fondateur de la Fondation Boutsorg, une organisation néerlandaise de soins à domicile ou prévaut l’entraide en dehors d’une tutelle hiérarchique (p 285). A cette occasion, Rutger Bregman met en valeur « une motivation intrinsèque ». « Pendant longtemps, on a cru que le monde du travail dépendait du « bâton et de la carotte ». Ainsi Frédéric Taylor, dans son « organisation scientifique du travail » assure que « ce que les employés attendent par dessus tout de leurs employeurs, c’est un bon salaire » (p 282). Cependant, en 1969, un jeune psychologue, Edward Deci rompt avec la psychologie behaviouriste où les être sont considérés comme passifs en montrant que l’effort n’est pas toujours proportionné à une récompense matérielle. Une prise de conscience de la motivation intrinsèque émerge. Mais elle tarde à se répandre dans les organisations. Cependant, il y a aujourd’hui beaucoup d’innovations qui vont dans ce sens. L’auteur nous en décrit plusieurs. Il y a bien une motivation intrinsèque. « Edward Deci, le psychologue américain grâce auquel notre façon d’envisager la motivation a été transformée de fond en comble, estime que la question n’est plus de savoir comment nous motiver les uns les autres. La vraie question est plutôt de savoir comment créer une société dans laquelle les gens se motivent eux-mêmes » (p 299-230). Rutger Bregman poursuit : « Et si nous fondions la société toute entière sur la confiance ? ». Ainsi évoque-t-il un mouvement de transformation sociale qui s’exprime dans des expériences éducatives et politiques. Il y a bien une évolution des mentalités. Ainsi prend-on conscience aujourd’hui de tout ce dont nous disposons en commun. C’est le terme anglais : « commons ». Pendant longtemps, tout ce qu’il y avait au monde faisait partie des « commons ». Cependant au cours des dix mille dernières années, la propriété s’est développée. Mais aujourd’hui, il y a de nombreuses situations où les « commons » prospèrent et il y a là un horizon nouveau.

 

Face à la violence

Dans la dernière partie du livre, Rutger Brugman envisage différentes stratégies pour diminuer la violence et résoudre les conflits. Le titre est significatif : « L’autre joue », en référence à une parole de Jésus. Et il commence en rapportant une anecdote. Agressé par un jeune qui s’empare de son porte-monnaie, un travailleur social lui propose de manger avec lui. Une relation s’établit. Rutger Bregman ne cache pas sa stupéfaction en entendant cette histoire. Elle lui fait penser aux clichés qu’enfant il entendait à l’église. Et il réfléchit. « Ce dont je me rend compte maintenant, c’est qu’en fait Jésus décrivait un principe très rationnel. Les psychologues modernes parlent ainsi de « comportement non complémentaire »… Il est facile de faire le bien autour de soi lorsqu’on est soi-même bien traité. Ou comme le disait Jésus : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? ». La question est de savoir si on peut aller un cran plus loin. Et si nous partions du principe que non seulement nos enfants, nos collègues et nos concitoyens, mais aussi nos ennemis ont un bon fond. Le mahatma Gandhi et Martin Luther King, les plus grands héros du XXè siècle brillaient par leurs comportements non complémentaires, mais c’étaient des figures presque surhumaines. D’où la question : en sommes-nous capables ? Et cela fonctionne-t-il aussi à grande échelle dans les prisons et les commissariats de police, après les attentats et en temps de guerre ? ». Dans ce livre, le lecteur découvrira quelques exemples. Ainsi l’auteur décrit des prisons norvégiennes ou l’engrenage de la violence est rompu par un climat de confiance. Et puis, il analyse des situations où un renouveau de compréhension résulte d’une réduction de l’isolement social et d’un abaissement des barrières entre les groupes. Il y a là un autre apport original de ce livre qui mérite une lecture approfondie.

 

Un nouveau regard

La richesse de cet ouvrage nous a incité à écrire un long compte-rendu pour en  partager l’apport et inviter à la lecture d’un livre qui, de bout en bout se lit passionnément. En effet, non seulement il nous invite à un regard neuf, mais il nous entraine dans un chemin d’exploration. Bien sur, nous ne suivons pas nécessairement l’auteur dans certaines de ses affirmations, il y a d’autres approches dans l’histoire qui mériteraient d’être mentionnées (6), mais il nous offre un livre facilement accessible qui nous permet d’accéder à un ensemble de recherches et d’innovations. C’est un livre qui ouvre notre regard. Ce n’est pas rien d’entendre un historien israélien renommé Yuval Noah Harari affirmer : « L’ouvrage de Rutger Brugman m’a fait voir l’humanité sous un nouveau jour ». Et, ce livre nous invite aussi à changer dans nos comportements comme il énonce « dix préceptes » en conclusion. « Le monde serait meilleur si nous portions sur l’autre un regard bienveillant et si nous cherchions à le comprendre. Le bien est contagieux » (p 420). Le sous-titre : « Une histoire optimiste » nous avait au départ déconcerté et amené à vérifier le sérieux du livre en nous renseignant sur l’auteur à travers un moteur de recherche. Le titre en anglais nous paraît plus approprié : « A hopeful history » (une histoire qui incite à l’espoir). Oui, la période actuelle est particulièrement difficile. Cependant, il y a aussi des courants, parfois encore peu visibles, qui se développent pour affronter les menaces et construire d’autres possibles. Pour y participer, cette lecture nous paraît très utile.

J H

  1. Une philosophie de l’histoire, par Michel Serres http://vivreetesperer.com/une-philosophie-de-lhistoire-par-michel-serres/
  2. Bienveillance humaine. Bienveillance divine. Une harmonie qui se répand http://vivreetesperer.com/bienveillance-humaine-bienveillance-divine-une-harmonie-qui-se-repand/
  3. Vers une civilisation de l’empathie https://www.temoins.com/?s=empathie&et_pb_searchform_submit=et_search_proccess&et_pb_include_posts=yes&et_pb_include_pages=yes
  4. La bonté humaine http://vivreetesperer.com/la-bonte-humaine/ Voir aussi : Vers un nouveau climat de travail dans des entreprises humanistes et conviviales http://vivreetesperer.com/vers-un-nouveau-climat-de-travail-dans-des-entreprises-humanistes-et-conviviales-un-parcours-de-recherche-avec-jacques-lecomte/
  5. Rutger Bregman. Humanité. Une histoire optimiste. Seuil, 2020 Rutger Bregman est également l’auteur du livre (best seller) : Utopies réalistes. Seuil, 2017
  6. Comment l’Esprit de l’Evangile a imprégné les sociétés occidentales, et, quoiqu’on en dise, reste actif aujourd’hui http://vivreetesperer.com/comment-lesprit-de-levangile-a-impregne-les-mentalites-occidentales-et-quoiquon-dise-reste-actif-aujourdhui/

 

Facebook en question

https://encrypted-tbn0.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcRmlEscPEmEATrViL259qpiKBUrcu9lEnAscA&usqp=CAUS’il vous plait, un peu de communication dans une ambiance respirable lorsque les médias se font répétitifs et amplifient l’écho des mauvaises nouvelles. Alors si parfois les contenus de facebook peut me paraître un peu superficiels, et si ma fréquentation, dans un moment d’isolement où le besoin de relation et d’information se fait sentir, peut comporter un danger d’addiction, au total, c’est finalement une ressource bénéfique puisqu’au fil du temps, un réseau assez divers a pu se développer. Et d’abord, l’à priori positif qui est privilégié à travers le rôle donné aux «like» éduque mon regard et suscite une démarche d’appréciation et de participation. Et puis, si les nouvelles importantes apparaissent immédiatement, elles sont en quelque sorte filtrées par une réception humaine . Alors, si « la pêche » sur facebook me paraît maigre assez souvent, il y des moments aussi où j’y trouve un texte, une vidéo, une photo à partager et à répandre. Et parfois, c’est une piste, une ressource signifiante. Et puis, ne l’oublions pas, si je n’ai pas rencontré physiquement la grande majorité de mes « amis » de facebook, une fréquentation régulière de leurs messages me permet d’entrevoir leur vie et leur personnalité. C’est donc un regard amical que je porte. J’ai conscience que ce qu’ils communiquent peut être interprété comme un cadeau de leur part. Ils me font part de ce qui leur tient à cœur.

Je suis venu à facebook individuellement, il y a une décennie. A l’époque, je créais les blogs : « Vivre et espérer » et « L’Esprit qui donne la Vie ». Je ressentais un besoin de partage et de relation. J’y suis arrivé seul et, peu à peu, j’y ai retrouvé certains amis (C P) (1), certaines connaissances (D P), certains collègues (L S C). Rencontres bienvenues, mais je ne suis pas arrivé là comme d’autres dans une situation de partage semi familial avec des amis qui forment « tribu ». C’est une différence avec d’autres. J’ai pu lire un point de vue sociologique qui distingue des réseaux où on s’attache essentiellement à un objet partagé et d’autres où on partage non seulement des informations, mais les ressentis de la vie quotidienne, randonnées, vacances, questionnements et jusqu’à l’évocation d’un bon repas. Ainsi à flickr.com, on partage et on commente des photos. A facebook, c’est toute la vie sociale qui s’exprime. Mais on peut aussi garder une certaine discrétion. C’est mon cas. Ainsi, l’engagement dans facebook prend des formes diverses avec des ressentis et des retours différents. Cependant, quelque soit notre degré d’expression, il y a des convictions fondamentales qui transparaissent. Sur ce blog, j’ai déjà déjà présenté ma participation à facebook dans ses différentes dimensions (2). Dans cet article, je m’interroge sur ma fréquentation de facebook, aujourd’hui, au quotidien.

Un peu plus de 300 « amis » se sont enregistrés. Dans les quelques derniers jours, une cinquantaine d’entre eux se sont manifesté. Il s’y est ajouté l’apport substantiel de nombreux organismes qui diffusent leurs messages sur facebook. Les thèmes sont différents : écologique : Mondialisation, Reporterre, Colibris,

Brut, Forum économique mondial….politique : Loopsider, Guardian, le Monde, Présidence de la République….artistique : Aux amidonniers, RestaurArs et différentes galeries…. Ces contributions  et celles des « amis » qui les relayent sont riches en contenus méritant d’être partagés.

Comment est-ce que je perçois les différents aspects de ma fréquentation ?

Une vie sociale

Il y a l’expression de la vie de certains. Ils nous associent aux manifestations et aux ressentis de leur vie quotidienne. Si mon attitude personnelle à cet égard est la discrétion, j’apprécie ce partage comme une expression de confiance. Si des soucis et des deuils peuvent être exprimés, c’est le plus souvent un bonheur partagé. Une personnalité s’exprime en nous faisant part de sa vie familiale et personnelle. Et souvent, en même temps, de ses convictions et de sa motivation profonde.

Ainsi L R  nous rapporte les évènements marquant de sa vie de couple et de sa vie de jeune maman. Dans les joies et les difficultés, elle manifeste une inspiration qui nous encourage dans l’amour et la persévérance.

D S réside en Provence. Il nous partage sa vie familiale dans ses vacances et ses déplacements. C’est tout particulièrement la vie de sa petite fille O, musicienne et amoureuse de la nature. A plusieurs reprises, D S s’est fortement engagé pour la défense des droits humains et la promotion démocratique.

J C G ne nous entretient pas seulement avec ouverture et compétence de la culture actuelle. Pasteur, il est engagé dans une expression de foi et dans la promotion des médias protestants. Mais il n’hésite pas à partager des échos de la saveur de sa vie personnelle.

M F R partage avec nous son amour de la nature dans la campagne française, sa pratique écologique et une expression discrète de sa recherche du bon et du beau. De quoi éveiller des affinités…

Il y a aussi des amis qui expriment leur existence dans une dimension internationale : V B partageant son année entre la France et l’Australie, P O et A O sur la côte Pacifique des Etats- Unis avec deux  enfants lumineux et un engagement chrétien.

Un écho à l’actualité

Facebook  renvoie également à l’actualité en faisant immédiatement écho aux événements à travers des voix nombreuses et diverses. J’ai pu y suivre la campagne présidentielle. Aujourd’hui, je lis des commentaires (  B G  D S). Comme mon public est divers, certaines réactions peuvent me déplaire, ainsi parfois des colères qui se polarisent. Mais il est bon de pouvoir entendre des voix différentes à condition que l’agressivité ne prenne pas le pas. Emettre frontalement des avis contraires n’est souvent pas bien accepté dans ce contexte. Certains réussissent à permettre un dialogue grâce à une gestion éclairée ( D P).

Le courant écologique est très présent (F R) et nous pouvons y apprécier et y partager des ressources éclairantes.

La dimension spirituelle

Parmi les intervenants récents sur mon fil facebook, beaucoup ont une activité identifiable dans le champ chrétien. (Une vingtaine sur 50). Cela est sans doute une réponse à ma propre recherche spirituelle. A cet égard, à coté des expressions protestantes, je suis également le courant réformateur en milieu catholique (C P  A S

C O M  M J). J’évite les manifestations du fondamentalisme et du traditionalisme. Je n’entre pas dans les polémiques suscitées par certaines interventions (H L). Je recherche avant tout une expression d’amour, de foi et de bienveillance  ce qui n’exclue pas un examen critique.

Depuis longtemps, j’ apprécie le blog d’une religieuse qui sait nous parler de l’amour de Dieu (Au bonheur de Dieu), très présente sur facebook (M J). Et aujourd’hui  une pasteure suisse (A C) s’exprime sur facebook dans une dynamique de vie et  d’amour. Du Québec, nous vient une contribution marquante. C’est le réseau Transcendarts animé par P L. J’y trouve du sens et du bon sens, un message chrétien qui éclaire mon esprit. Il y a là une connexion à laquelle participe également un ami rencontré sur facebook, J C. Et puis est apparu également un réseau au titre expressif : « En dehors de la boite religieuse » animé par D F. C’est une heureuse critique du fondamentalisme, une critique intelligente et pertinente qui en montre les travers, les abus et les maux qui en résultent. Mais c’est aussi un trésor d’expressions spirituelles et théologiques. Pour la France, rappelons la page de Témoins sur Facebook, carrefour d’une approche chrétienne interconfessionnelle. Une autre page exprime le mouvement de vie et d’espérance  présent dans Vivre et espérer.

Notre fil facebook manifeste également une expression spirituelle qui s’exprime abondamment à travers de courtes expressions : parfois brèves expressions personnelles, mais surtout beaucoup de citations, et pour certains, des versets bibliques (C P). Certains expriment régulièrement leur approche spirituelle (I I A). Ces affirmations portent les plus souvent une vérité expérientielle.  A certains moments, abondance et redondance de brèves affirmations peuvent lasser.

Sur un plan plus psychologique où psychologie s’allie à spiritualité, notons l’apport du réseau géré par un remarquable psychothérapeute T A : « La paix, ça s’apprend ».

Dans ce vaste champ d’expression sur facebook émerge de temps à autre un  élément fondamental qui nous est rapporté par tel ou tel et que nous diffusons à notre tour.

Généreuse beauté

 On ne se lasse pas de la beauté. Elle est très présente sur mon fil facebook , soit à travers des contributions personnelles, soit à travers des apports dédiés. Ce sont des paysages. Et je recours à Flickr pour y participer. Il y a de belles photos personnelles qui traduisent l’amour de la nature (M F R  V H  P S..). Il y a aussi l’intervention d’offices de tourisme. La France est si belle de la Provence à la Bretagne… Et puis des « amis » nous font part également d’œuvres artistiques  (A S  V B  J E…). De nombreuses galeries nous offrent des reproductions de peintures (Aux amidonniers etc..). Toute cette beauté : photos de nature ou expressions artistiques, vient nous enchanter. C’est une contribution majeure de ma participation à facebook.

Voici donc ma pratique de facebook, une pratique parmi d’autres.  Je reçois, mais j’ai à cœur également de contribuer en partageant certains apports ou, en expression de mes convictions, des  textes de « Vivre et espérer », de « L’Esprit qui donne la vie » ou de « Témoins » Je fais part aussi de superbes photos que je choisis sur Flick en pensant également à leur apport symbolique.

Je vois sur facebook des interrelations dans le respect et dans la discrétion. Dans mon cheminement, ce qui me revient à ce sujet, c’est la parole de Paul : « Que tout ce qui est vrai, tout ce qui est honorable, tout ce qui est juste, tout ce qui est aimable, tout ce qui mérite l’approbation … soit l’objet de vos pensées » (Epitre aux Philippiens 4.8). C’est rechercher le bon, le bien et le beau. Le rechercher ensemble donne une force plus grande à ce mouvement.

Chacun d’entre nous ressent le besoin d’être reconnu. J’y pense en étant généreux dans mon attribution de « like » en poussant parfois, dans les bonnes occasions, jusqu’à l’élan positif du petit cœur rouge.

Au total,  il y a dans le partage de l’expression sur Facebook une incitation à la gratitude et à la louange. D’une certaine manière, facebook peut être une école de bienveillance.  Puis-je y apprendre à manifester davantage attention, compassion, prière. Si, pour moi, facebook est d’abord un espace de « bon voisinage » , il oriente mon  regard au delà. C’est un chemin.

J H

  1. Nous mentionnons certains participants Facebook par leurs initiales
  2. Mon expérience de facebook : http://vivreetesperer.com/mon-experience-de-facebook/

 

 

 

Le temps des consciences

Une rencontre entre Nicolas Hulot et Frédéric Lenoir

La crise actuelle multiforme et menaçante nous interpelle. Quelles en sont les origines et comment y faire face ? Ces questions sont partout posées . Parmi les réponses, on peut retenir un livre rapportant une rencontre entre Nicolas Hulot et Frédéric Lenoir : « D’un monde à l’autre. Le temps des consciences » (1).

Ces deux personnalités ont un parcours original et leur rencontre est donc prometteuse. « Nicolas Hulot a passé une partie de sa vie à voyager dans les parties les plus reculées du monde au fil de son émission de télévision : Ushaïa. Engagé depuis trente ans dans la protection de l’environnement , il fut ministre de la transition écologique et solidaire de mai 2017 à août 2018. Auteur de nombreux ouvrages, il a créé la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme ». « Frédéric Lenoir est philosophe et sociologue, auteur de nombreux essais et romans traduits dans une vingtaine de langues. Il est notamment l’auteur des best sellers : « Du Bonheur », « Un voyage philosophique », « La puissance de la joie » ou « Le miracle Spinoza ». Il est cofondateur de la fondation Seve (Savoir Être et Vivre Ensemble) qui propose des ateliers de philosophie avec des enfants » (page de couverture). Le parcours de Frédéric Lenoir est diversifié à la fois quant à ses fonctions et quant à ses intérêts (2). En effet, si ses nombreux livres témoignent de son évolution spirituelle (3), il est connu aussi pour avoir été directeur du Monde des religions. Nous avons ici présenté son remarquable livre : « La guérison du monde » paru en 2012. Dans ce livre, Frédéric Lenoir envisage la crise qui affecte nos sociétés et il en présente les menaces et les opportunités : « Un chemin de guérison pour l’humanité. La fin d’un monde. Le début d’une renaissance » (4). On retrouve l’approche de Frédéric Lenoir dans ce livre : « Le temps des consciences » et on y trouve aussi l’authenticité et l’originalité de la démarche de Nicolas Hulot. De la crise du progrès à la recherche de sens, le livre se déroule en abordant de grandes questions de société comme « le règne de l’argent » ou « les limitations de la politique » ou un examen de nos attitudes : « Tout est question de désir », « Du toujours plus au mieux-être ». Les auteurs nous font part de leur réflexion, mais aussi de leur expérience. Ainsi, dans le chapitre : « Les limites de la politiques», Nicolas Hulot nous fait part des démêlés qui l’ont affecté dans son passage au gouvernement.

 

La crise du progrès

« En s’interrogeant sur ce qui appartient au progrès ou ce qui n’en est qu’une illusion, nous touchons d’emblée au cœur de la réflexion que nous devons engager en ce début de siècle. Sous bien des aspects, le projet s’est vidé de sens et est devenu une machine incontrôlable » (p 13), nous dit Nicolas Hulot. Mais il rappelle aussi les avancées majeures que sont l’augmentation de l’espérance de vie, les acquis sociaux et les libertés individuelles. Il y a un siècle, 80% de la population mondiale vivait dans l’extrême pauvreté contre 10% aujourd’hui en 2020. Mais, on doit « redéfinir ce que nous estimons relever du progrès afin de distinguer ce qui est une addition de performances technologiques de ce qui participe de notre raison d’être et à l’amélioration durable de la condition humaine » (p 12).

Frédéric Lenoir met en évidence les origines de cette crise. Déjà, dans son livre « La guérison du monde », il déplore le passage d’une conception « organique » du monde à une approche mécanique. C’est le philosophe René Descartes qui induit ce passage : « Au XVIIè siècle, le philosophe René Descartes considère que la nature  n’est que de la matière qu’on peut utiliser pour ses ressources. L’être humain devient, selon son mot célèbre, « maitre et possesseur de toutes choses ». Cette pensée réductionniste et utilitariste ouvre le champ de la science expérimentale, mais elle s’allie aussi au capitalisme naissant. La nature est totalement désenchantée. Elle abandonne ses dimensions sacrées pour devenir une chose… L’être humain n’est plus relié au cosmos ce qui pose une question fondamentale : comment vivre en étant déraciné du monde naturel ? » (p 25-26).

Nicolas Hulot dénonce aussi l’exploitation de la nature comme une marchandise. Comme le rappelle Frédéric Lenoir, la prise de conscience actuelle n’est pas sans précédent. Déjà les romantiques, au tournant du XVIIè et du XIXè siècle « offrent une vision du réel plus profonde que celle proposée par la vision cartésienne et reprise par l’idéologie capitaliste ». Pour eux, le monde « n’est pas fait de matière inerte, mais il est un organisme vivant. Ils invitent l’être humain à s’épanouir non pas en regardant la matière désenchantée, mais en contemplant l’âme du monde » (p 244-245), cette âme que le philosophe Platon avait mis en valeur. Frédéric Lenoir fait aussi référence au mouvement transcendentaliste américain : Henry David Thoreau et Ralph Wado Emerson qui tentent de reconnecter l’être humain à ses racines naturelles, et un siècle plus tard à la « Beat generation » (p 246-247).

Face aux déviances du monde actuel, Nicola Hulot partage avec nous la vision puissante et prémonitoire de Victor Hugo : « La grande erreur de notre temps, cela a été de pencher, je dis même de courber l’esprit des hommes vers la recherche du bien-être matériel. Il faut relever l’esprit de l’Homme vers le beau, le juste et le vrai, le désintéressé et le grand. C’est là et seulement là que vous trouverez la paix de l’Homme avec lui-même et par conséquent avec la société » (p 246).

 

Appel à la recherche de sens

« Actuellement, face à la crise actuelle, nous subissons comme des esclaves, alors que nous devrions prendre des décisions et faire des choix. La révolution qui se présente actuellement à nous n’est pas technologique. Elle est celle de l’esprit. Et nous devons l’accueillir ensemble… » (p 35) « L’homme doit faire fonctionner son esprit pour sortir du désarroi tragique de ne plus être relié à rien. » « Aujourd’hui, pense Nicolas Hulot, nous devons effectuer un nouveau saut, celui du sens » (p 37). Frédéric Lenoir évoque de même les besoins humains décrits dans la « pyramide d’Abraham Maslow » : « On peut cependant contester le fait que l’être humain passe à une aspiration supérieure lorsqu’un besoin plus fondamental a été satisfait… Ce n’est pas ce que l’expérience de la vie m’a montré. J’ai rencontré à travers de nombreux voyages des gens qui avaient parfois de la peine à survivre et dont la dimension spirituelle les aidait fortement à vivre et à être joyeux… C’est la réaction de notre esprit face aux événements que nous ne pouvons pas maitriser qui fait de nous des êtres joyeux ou tristes. C’est aussi la réflexion intellectuelle et morale qui nous permet de grandir en humanité et de vivre en harmonie avec les autres humains et espèces sensibles. Alors, je te rejoins complètement : La grande aventure du siècle doit  être celle de du sens » (p 36-37).

Le livre se termine donc par un chapitre : « donner du sens » avec  une citation de Friedrich Hegel en ouverture : « Ce qui s’agite dans l’âme humaine, c’est la quête de sens ». Or, trop souvent, cette quête est méconnue, nous dit Nicolas Hulot : « Boutée hors des débats publics, cantonnée à la sphère privée, voire réduite au non-dit, la question du sens est la grande absente des médias. C’est pourtant elle qui nous permettra de retrouver la pureté de ce qui se dissimule derrière le mot ‘progrès’ trop souvent confondu avec une addition de puissance et une augmentation de l’efficacité. La dimension spirituelle a été engloutie par la société technologique, matérialiste et consumériste » (p 290).

Ce chapitre, riche et diversifié, nous apporte des pistes de réflexion. Ainsi Frédéric Lenoir nous appelle à reconnaitre « la vibration spirituelle qui rassemble tous les humains ». « J’ai constaté cela en rencontrant des gens très éloignés de moi, notamment lors de voyages à l’étranger. Il est possible de vibrer sur la même « longueur d’onde » grâce à un simple sourire, un échange de regard ou quelques gestes… Comme l’ensemble du monde animé, l’être humain a une intériorité qui donne du sens à son corps, l’anime ou l’oriente de telle ou telle manière (p 292-293). « C’est un peu cela que j’appelle le sacré, cette vibration qui relie tous les individus entre eux et qui nous relie tous au monde », commente Nicolas Hulot. Frédéric Lenoir évoque la dimension anthropologique du sacré (5), développée notamment par Rodolf Otto et William James, dans un univers qui nous dépasse, face auquel nous ressentons crainte, émerveillement et qui nous bouleverse. C’est cette expérience profonde qu’on peut qualifier de sacrée ainsi que le lien mystérieux qui nous rassemble au-delà de toutes nos différences. « L’expérience la plus profonde et la plus belle que peut faire l’homme est celle du mystère », a dit Albert Einstein » (p 293). Frédéric Lenoir poursuit sa réflexion dans une rétrospective historique. « Les grands courants de spiritualité et de sagesse du monde sont nés au sein ou en marge des religions en réaction contre leur politisation, leur ritualisation et leur formalisme excessifs » (p 297).

Aujourd’hui, comment vivre ensemble harmonieusement ? « Puisque nous partageons une même communauté de destins, il s’agit de redéfinir des valeurs universelles communes. Ces valeurs nous permettent de déterminer ce qui est essentiel dans notre vie et ce qui ne l’est pas. Elles sont l’objectif ou l’horizon vers lequel l’être humain tend pour croitre de manière harmonieuse : solidarité, fraternité, liberté, beauté, respect, justice » (p 299). En réponse, on découvre un Nicolas Hulot particulièrement sensible à la beauté : « L’un de mes premiers guides a été la beauté, car j’ai eu la chance d’en être le témoin privilégié tout au long de ma vie. Source d’humilité sur le mystère du monde, elle fait prendre conscience de la sacralité de la nature. Je suis intimement convaincu que c’est la beauté qui relie tous les êtres humains. Elle est un langage universel… La beauté de la nature nous enseigne l’harmonie, l’équilibre, la juste mesure qui font défaut dans les comportements humains. Du monde fractal à l’espace, il y a un ordre. La beauté se loge partout jusqu’au fond des abysses… La beauté est ce qui nous guide peut-être jusqu’à ce que certains appellent Dieu et nous ramène au premier matin du monde. Elle est une force d’émerveillement pour celui qui sait orienter son regard, ses sensations, ses champs émotionnels et de conscience Je dois tout mon chemin à cette rencontre avec la beauté qui m’a mené vers le respect, le juste, le vrai et le nécessaire (p 299). En communion avec Frédéric, cet éloge de la beauté se poursuit. « Il n’y a pas que la beauté des paysages, mais aussi la beauté des esprits, des gestes, des pensées, des regards, des corps, des mots. Elle se niche partout pour nous donner des joies durables… La beauté est universelle ». (p 303-304). On reconnaît là une capacité d’émerveillement et tout sur ce quoi elle débouche (6). Ces propos rejoignent ceux de Jean-Claude Guillebaud dans son livre : « Sauver la beauté du monde » (7).

La conversation se poursuit à propos d’autres valeurs fondamentales comme la solidarité, la fraternité, la liberté. Les deux intervenants évoquent les personnalités qui les inspirent dans leurs parcours : Nelson Mandela pour Nicolas Hulot et le Dalaï Lama pour Frédéric Lenoir, et en remontant dans le passé, Victor Hugo pour N. Hulot et Baruch Spinoza pour F. Lenoir, et, en fin de chapitre, on en revient à la recherche d’une vision collective : « Je me demande si ce n’est pas la catastrophe écologique doublée par des crises sanitaires, qui lui sont corrélées, qui pourrait susciter un idéal collectif. Il s’agit de redécouvrir des valeurs universelles qui permettent de vivre une meilleure harmonie ensemble et avec notre environnement : La beauté, la justice, la solidarité, la liberté tant politique qu’intérieure » (p 339-340). Et, comme l’écrit Nicolas Hulot, « Cette crise économique et sanitaire a la vertu de nous rappeler que nous vivons en équilibre sur un fil de soie et que nous faisons partie d’un miracle… N’oublions jamais que, dans le domaine du vivant, l’homme est une possibilité parmi des milliards d’autres qui a eu la chance de tomber sur la combinaison gagnante… S’il fait partie d’un tout, l’homme ne peut se substituer au tout… Nous devons être les jardiniers. Il faut les faire jaillir en chacun d’entre nous pour échapper au sable mouvant de la profusion des moyens, accéder au bonheur, et décider de la direction à prendre ensemble… Le sens doit être un opérateur de conscience permettant de faire le tri. » (p 341).

Face à la crise actuelle, nous cherchons quelles en sont les origines et comment y faire face. Nous comprenons mieux aujourd’hui comment un changement de mentalité et des représentations correspondantes a entrainé la crise actuelle. Ce livre nous aide à mieux percevoir les conséquences d’une affirmation de la toute puissance de l’homme : « L’homme, maitre et possesseur de toutes choses », selon Descartes. En regard, à travers la recherche de Frédéric Lenoir et l’expérience de Nicolas Hulot, cet ouvrage nous appelle à reconnaître que l’homme n’est pas détaché de la nature, qu’il s’inscrit dans une dimension spirituelle dans la rencontre avec le sacré et le mystère du monde. Si nous sommes tous aujourd’hui à la recherche de sens, est-ce seulement en raison d’une déviation matérialiste ? Est-ce que cela ne tient pas aussi aux manquements d’une religion occidentale trop centrée sur la destinée individuelle de l’homme ? A cet égard, la parution de l’encyclique : « Laudato Si » (8) apparaît comme un tournant révolutionnaire. Et le dernier demi-siècle a été marqué par l’apparition d’une théologie nouvelle, la théologie de Jürgen Moltmann, une théologie de l’espérance dans la perspective d’une seconde création à l’œuvre en Christ ressuscité (9). Ainsi, pour comprendre et agir, nous pouvons accéder aujourd’hui à différentes ressources. Ce livre est significatif par la qualité et la complémentarité de ses auteurs.

 

J H

  1. Nicolas Hulot Frédéric Lenoir. D’un monde à l’autre. Le temps des consciences. Propos recueillis par Julie Klotz. Fayard, 2020. Voir à ce sujet sur France Culture : « Nicolas Hulot et Frédéric Lenoir, pour un monde en quête de sens » : https://www.franceculture.fr/emissions/de-cause-a-effets-le-magazine-de-lenvironnement/de-cause-a-effets-le-magazine-de-lenvironnement-du-mardi-08-septembre-2020
  2. Parcours de Frédéric Lenoir : https://www.fredericlenoir.com/bio-longue/
  3. Mieux comprendre l’évolution spirituelle de Frédéric Lenoir à travers une vidéo rapportant une interview conjointe de Carolina Costa, pasteure et Frédéric Lenoir, philosophe et sociologue
  4. https://www.rts.ch/play/tv/pardonnez-moi/video/carolina-costa–frederic-lenoir?urn=urn:rts:video:8266285
  5. « Un chemin de Guérison pour l’humanité. La fin d’un monde. L’aube d’une renaisssance » : https://vivreetesperer.com/un-chemin-de-guerison-pour-lhumanite-la-fin-dun-monde-laube-dune-renaissance/
  6. Voir : Hans Jonas. Les pouvoirs du sacré. Une alternative au récit du désenchantement. Seuil, 2020
  7. Autour du livre de Bertrand Vergely : Retour à l’émerveillement : « Avant toutes choses, la vie est bonne » : http://vivreetesperer.com/avant-toute-chose-la-vie-est-bonne/
  8. « Sauver la beauté du monde » : http://vivreetesperer.com/sauver-la-beaute-du-monde/
  9. Autour de Laudato Si : « Convergences écologiques : Jean Bastaire, Jürgen Moltmann, pape François et Edgar Morin » : http://vivreetesperer.com/convergences-ecologiques-jean-bastaire-jurgen-moltmann-pape-francois-et-edgar-morin/
  10. Un blog dédié à l’œuvre de Jürgen Moltmann : https://lire-moltmann.com Voir aussi : « Une vision d’espérance dans un monde en danger » : https://www.temoins.com/une-vision-desperance-dans-un-monde-en-danger/

Une voix différente

Pour une société du care

Un regard nouveau

Nous voici déstabilisés par le pandémie. Nous savons la part de souffrance qu’elle a suscité et suscite encore. Nous entendons l’expression de cette souffrance, l’expression de la peur. C’est alors que nous prenons conscience du rôle salvateur de tous ceux qui ont fait ou font face à cette épidémie et en particulier les soignants dans toute leur diversité. Bref, il y a des mots qui portent aujourd’hui : soin et sollicitude. C’est le moment où une pratique nouvelle et le concept qui l’accompagne : le « care », le prendre soin peuvent apparaître au grand jour après un parcours marqué par des obstacles de mentalité.

Désormais, le « Care » n’est plus seulement la prise de conscience ouverte par le livre de Carol Gilligan : « In a different voice », « Une voix différente » (1) qui met en évidence une approche relationnelle de la morale majoritaire en milieu féminin, méconnue jusque là, et dans le même mouvement, une approche de sollicitude envers tous les êtres vulnérables. A partir de là, va naitre une « éthique du care » exposée notamment par Fabienne Brugère (2). Ouverte à l’actualité, celle-ci a donc pu écrire récemment dans la revue « Etudes », un article : « Pour une société du care » (3) : « La pandémie fait valoir un fait anthropologique majeur oublié, au moins dans les pays les plus riches : nous sommes vulnérables… les vies viables sont des vies pourtant vulnérables. Chaque vie déploie un monde qu’il s’agit de maintenir, de développer et de réparer. L’individu est relationnel et non pas isolé » (p 63). En regard, construire éthiquement et politiquement le « prendre soin » demande une volonté. Le soin est une construction éthique, politique et sociale » (p 67). Ainsi la prise de conscience ouverte par Carol Gilligan, la mise en évidence d’une autre manière de penser et d’agir, débouche sur un mouvement social et la vision d’une autre société. C’est un regard nouveau. Comme tous les regards nouveaux, il induit un changement de mentalité et, par la suite, un changement des pratiques sociales. On peut revisiter l’histoire dans ce sens en évoquant les regards nouveaux qui ont changé l’état du monde. Et aujourd’hui encore, face aux tourments que nous rencontrons, de nouvelles visions sont porteuses d’espérance. Le « care » compte parmi ces visions. Reconnaître « une voix différente » requiert écoute et respect. C’est une ouverture spirituelle. C’est geste démocratique.

 

« Une voix différente »

C’est bien l’écoute qui a permis à Carol Gilligan de découvrir une réalité méconnue : « Voici dix ans que je suis à l’écoute des gens. Je les écoute parler de la morale et d’eux-mêmes. Il y cinq ans, j’ai commencé à percevoir des différences entre toutes les voix, à discerner deux façons de parler de morale et de décrire les rapports entre l’autre et soi… » (1) (p 7). A partir de cette écoute, au travers de ses enquêtes, Carol Gilligan découvre que les voix des femmes ne correspondent pas aux descriptions psychologiques de l’identité du développement qu’elle même avait lues et enseignées pendant des années. « A partir de cet instant, les difficultés récurrentes soulevées par l’interprétation du développement féminin attirèrent mon attention. Je commençais à établir un rapport entre ces problèmes et l’exclusion systématique des femmes des travaux permettant de construire les théories cruciales de la recherche en psychologie. Ce livre décrit les différentes manières de concevoir les relations avec autrui et leurs liens avec la tonalité des voix masculines et féminines… On peut envisager une hypothèse : Les difficultés qu’éprouvent les femmes à se conformer aux modèles établis de développement humain indique peut-être qu’il existe un problème de représentation, une conception incomplète de la condition humaine, un oubli de certaines vérités concernant la vie » (1) (p 7-8).

Carol Gilligan ne débouche pas sur une catégorisation absolue. « la voix différente que je décris, n’est pas caractérisée par son genre, mais par son thème. Les voix masculines et les voix féminines ont été mises en contraste ici afin de souligner les distinctions qui existent entre deux modes de pensée et d’élucider un problème d’interprétation. Je ne cherche pas à établir une généralisation quelconque sur l’un ou l’autre sexe ». Ce qui m’intéresse, c’est l’influence réciproque de l’expérience et de la pensée, les différences entre les voix et le dialogue qu’elles engendrent, la manière dont nous nous écoutons et dont nous écoutons autrui et ce que nous racontons sur nos propres vies » (1) (p 1-4).

La traduction française du livre de Carol Gilligan est précédée par des présentations de chercheurs français qui en montrent toute la portée. Ainsi, dans un entretien préliminaire, Fabienne Bruguère nous en montre l’originalité. Carol Gilligan interpelle la théorie dominante du développement humain et les catégories d’interprétation morale de Kohlberg : «  La morale a un genre : une morale masculine qui se veut rationnelle, imprégnée de lois et de principes étouffe une morale relationnelle nourrie par le contexte social et l’attachement aux autres » (p III). Mais, bien plus encore, elle promeut une nouvelle éthique « qui est un résultat de la clinique, un équilibre nouveau entre souci de soi et souci des autres. L’éthique est alors une manière de se constituer un point de vue » (p II). Et, dans le même mouvement, sans figer des oppositions, elle exprime un nouveau féminisme : « Gilligan ne préconise pas un féminisme de la guerre des femmes contre les hommes, mais de la relation, laquelle est aussi la relation entre sphère publique et sphère privée, raison et affects, éthique et politique, amour de soi et amour des autres. Ce sera le féminisme du XXIè siècle. L’émancipation des femmes ne se fera pas sans celle des hommes, sans l’égalité des voix, sans la démocratie comme modèle de vie désirable ou encore sans une reconnaissance de l’importance du « care » (p VI).

 

Une éthique du care

Dans l’inspiration de Carol Gilligan, Fabienne Brugère publie un livre : « L’éthique du care ». La « voix différente » de Carol Gilligan, nous dit-elle, « inaugure un problème, à la fois philosophique, psychologique, sociologique et politique, celui du « care »… Il existe une « caring attitude », une façon de renouveler le problème du lien social par l’attention aux autres, le « prendre soin », le « soin mutuel », la sollicitude et le souci des autres. Ces comportements adossés à des politiques, à des collectifs ou à des institutions s’inscrivent dans une nouvelle anthropologie qui combine la vulnérabilité et la relationalité, cette dernière devant être comprise avec son double versant de la dépendance et de l’interdépendance » (2) (p 3).

Ce mouvement est accompagné par l’apparition et le développement d’une éthique nouvelle. « L’éthique du care surgit comme la découverte d’une nouvelle morale dont il faut reconnaître la voix dans le monde qui ne dispose pas du langage adéquat pour exprimer et faire reconnaître tout ce qui relève du travail de « prendre soin » (2) (p 7).

L’éthique du care s’affirme en opposition à une démarche individualiste. « Les tâches du care sont un sérieux antidote à une psychologie qui ne prend en compte que l’intérêt personnel des individus à agir ou à la construction du moi autonome refermé sur lui-même. La théorie du care est d’abord élaboré comme une éthique relationnelle structurée par l’attention aux autres (2) (p7). L’éthique du care s’affirme dans le concret de la vie et non à travers des principes moraux abstraits. Alors que pour Kohlberg, il existe une morale supérieur ancrée dans le raisonnement logique généralement produit par les hommes, Gilligan affirme que les femmes construisent le problème moral différemment en centrant le développement moral sur la compréhension des responsabilités partagées et des rapports humains (2) (p 19). Plus que simplement une morale différente, l’approche du care induit une éthique. « Utiliser l’arsenal théorique du care revient à mettre entre parenthèses le raisonnement moral au profit de ce qui particularise les conduites au nom des besoins des autres et de la force sociale des situations » (2) (p 32). « Alors que la morale est « prescriptive, corrective et autoritaire », l’éthique est « du coté de l’enquête empirique qui propose une détermination des normes à partir des situations vécues » (2) (p 35). Carol Gilligan décrit les cheminements de la pensée qui induisent des décisions. « Il s’agit de cheminer vers une décision qui se révèle possible à même le contexte de toutes les interdépendances en jeu… la résolution a à faire avec une humanité vulnérable, avec des situations de grande fragilité à certains moments de la vie où il faut prendre des décisions… L’éthique est associée au souci, souci de soi et souci des autres… » (2) (p 38).

 

Pour une société du care

La pandémie du Covid 19 a suscité une prise de conscience de notre vulnérabilité individuelle et collective. Elle a suscité un besoin d’aide et de soin. Dès lors, le care peut accéder à la conscience sociale. C’est bien le moment d’évoquer une société s’inspirant de l’éthique du care. C’est le thème d’un article de Fabienne Brugère dans la revue : Etudes (3). « Ce qui semble fonctionner dans cette crise sanitaire relève d’une logique d’entraide très proche de ce que préconise Joan Tronto dans : « Caring democracy » où l’accent est porté sur un élément essentiel des politiques de soin : « l’être avec », c’est à dire les relations de solidarité et de mise en commun (3) (p 66). Cependant, au delà de la conjoncture, c’est une nouvelle vision de la société et de sa gouvernance qui apparaît. « Le présupposé individualiste conçoit les être humains à travers une injonction à l’autonomie comme si les êtres humains étaient à tout moment de leur vie maîtres et possesseurs d’eux-mêmes. Insister sur l’interdépendance généralisée des vies revient à promouvoir une autre conception du vivre ensemble à travers la primauté d’un lien démocratique soucieux de ne pas exclure celles et ceux qui sont confrontés à des situations de vulnérabilité » (2) (p 84). Dans le contexte actuel, nous comprenons mieux les enjeux. « L’éthique du care nous met en garde contre les dérives conjointement marchandes et bureaucratique de nos sociétés. En reconnaissant collectivement la nécessité de mettre en œuvre plus de justice sociale, elle vaut comme une alternative à un néolibéralisme mondialisé et homogène qui laisse de plus en plus de monde sur la route… Déployer une éthique du care, c’est rappeler qu’un projet de société ne saurait se rapporter qu’à celles et ceux qui rêvent de performance individuelle, d’argent et de pouvoir. Il doit également faire face avec des destins individuels différents qui expriment le désir d’autres formes de réussite de la vie. Il a à rendre possible le soutien des individus au nom d’un bien-être à la fois collectif et individuel… L’éthique du care mène à une politique du care… » (2) (p 123-124).

Le mouvement du care s’inscrit dans les transformations actuelle des mentalités et l’apparition conjuguée d’idées nouvelles. Le livre de Fabienne Brugère relève la complexité de cette situation dans laquelle nous ne sommes pas entré ici. En faisant apparaître et reconnaitre la diversité des points de vue, Carol Gilligan inaugure un féminisme nouveau qui porte un mouvement social, le mouvement du care. Il est bon de rappeler ici combien le féminisme peut engendrer des prises de conscience par rapport aux pratiques d’un monde encore patriarcal. A l’époque, la même exigence apparaît dans la théologie féministe. On en trouve un aspect dans le dialogue entre Elisabeth MoltmannWendel et son mari, tous deux théologiens, en 1981, dans une rencontre organisée par le Conseil mondial des Eglises (4) : « Nous voulons une vie pleine qui joigne le corps, l’âme et l’esprit, une vie qui ne soit plus divisée entre la sphère publique et la sphère privée et qui nous remplisse de confiance et d’espoir par delà la mort biologique », interpelle Elisabeth.

Nous voyons bien aujourd’hui les tempêtes et qui agitent le monde et les menaces qui nous environnent. Mais il apparait aussi des mouvements porteurs d’espoir qu’il faut reconnaître et soutenir comme le care, la communication non violente et le mouvement écologique . Essayons de prendre du recul. Dans son livre : « Darwin, Bonaparte et le samaritain » (5), Michel Serres perçoit une inflexion dans le cours de l’histoire, au sortir de massacres séculaires, un âge plus doux. A l’encontre de la violence meurtrière, la figure du  samaritain est emblématique de la compassion et du soin. Ne peut-on pas envisager le mouvement du care comme une étape dans ce parcours ? Dans une rétrospective de long cours, on doit rappeler combien l’inspiration de l’Evangile a été anticipatrice 6). Qu’on se rappelle non seulement la parabole du bon samaritain, l’épisode évangélique du lavement de pieds, la répudiation des puissants. « Ceux que l’on regarde comme chefs des nations, les commandent en maitre. Les grands leur font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne doit pas en être ainsi… » (Marc 10. 42-44). Dans tout cela, ce qui est en cause au cours de l’histoire, n’est-ce pas la volonté de puissances et ses conséquences ? En regard, on perçoit tout l’apport du « care ».

J H

  1. Carol Gilligan. Une voix différente. La morale a-t-elle un sexe ? présentation de Sandra Laugier et Patricia Paperman. Précédé d’un entretien avec Fabienne  Brugère. Champs essais, 2019
  2. Fabienne Brugère. L’éthique du care 3è éd Presses universitaires de France, 2020 (Que sais-je ?). L’éthique du care présentée par Fabienne Bruguère sur Youtube (2016) : https://www.youtube.com/watch?v=hBBSb-ujdXI
  3. Fabienne Bruguère. Pour une société du care. Etudes, juillet-aout 2020, p 61-72
  4. Une philosophie de l’histoire par Michel Serres : http://vivreetesperer.com/une-philosophie-de-lhistoire-par-michel-serres/
  5. Hommes et femmes en coresponsabilité dans l’Eglise. Dialogue théologique entre Elisabeth Moltmann-Wendel et Jürgen Moltmann : https://www.temoins.com/femmes-et-hommes-en-coresponsabilite-dans-leglise/
  6. Comment l’Esprit de l’Evangile a imprégné les mentalités et, quoiqu’on dise, reste actif aujourd’hui (Tom Holland) : http://vivreetesperer.com/comment-lesprit-de-levangile-a-impregne-les-mentalites-occidentales-et-quoiquon-dise-reste-actif-aujourdhui/

Réinventer les aurores (1)

https://images2.medimops.eu/product/4124ad/M02213713006-large.jpgSelon Haïm Korsia

« C’est par la faille que jaillit la lumière ». Cette phrase fut prononcée par, Haïm Korsia, grand rabbin de France, au cours d’une émission de grande écoute, qui énumérait les innombrables épreuves que la France traverse en cette période de pandémie. L’incurie de nos gouvernants était fortement évoquée.

Sa parole lumineuse et forte fait écho à toute une tradition judéo-chrétienne qui porte en elle cette certitude multiséculaire : la crise que nous traversons révèle notre faiblesse mais c’est peut-être là que se trouve la source d’une eau vive et d’une croissance intérieure inattendue.  Pour Albert Camus aussi, la souffrance est un trou et la lumière vient de ce trou.

C’est aussi ce que dit, en chantant, le grand Leonard Cohen : « There is a crack in everything. That’s how the light gets in » De même, c’est ce qu’exprime Pierre Soulages avec l’outrenoir, ses grands tableaux couverts d’aplats de noirs qui jouent avec la lumière. À 100 ans, il offre la couverture de ce livre à son ami Haïm.

Il suffit parfois d’un angle de vue pour changer de monde et le monde. C’est à cela que nous invite Haïm Korsia. Il s’agit, nous dit-il, de reconstituer, maille après maille, le tissu de la société menacée par tout ce qui la délite, de la peur à la haine. Il nous invite à faire appel aux forces de l’imaginaire alliées à celles de la raison pour réinventer une société plus juste, réinventer les aurores. Il y a là, comme un manifeste contre l’indifférence, un plaidoyer pour la fraternité. En des termes simples et forts, il nous aide à penser une politique de la jubilation et du bonheur retrouvé.

Son projet politique pour aujourd’hui, est bien celui du retour à l’espérance. Nous y avons notre place : l’État ne peut pas tout. Il ne peut que ce que les citoyens sont prêts à faire. Le rêve d’une société heureuse implique des efforts collectifs et individuels.

Réinventer les aurores de la République.  C’est bien de cela qu’il s’agit dans cet ouvrage qu’on a plaisir à lire. La langue est belle, simple et lumineuse. Ses propos reposent sur une connaissance fine, précise et lucide de la France d’aujourd’hui, celle qui souffre de la pandémie et du confinement, celle des Gilets jaunes et autres événements qui marquent notre quotidien aujourd’hui. Car, on se doit de « penser ce moment pour ce qu’il dit. Il y a là, un immense questionnement sur notre société, sur notre modèle, sur notre rapport à l’étranger, au pauvre, au réfugié, sur la violence des impératifs de performance et de rentabilité qui s’exercent sur nous et sur les autres au quotidien, sur le sens de notre existence. »

Si l’on refuse la passivité,  au cœur de la nuit, il y a une espérance, une ouverture. C’est alors que des personnes différentes, d’horizons et de cultures différents, se sentent invitées à participer à une intelligence collective, enrichie de toutes ses pépites uniques et ainsi de refaire société. Il s’agit, en effet, d’échanger pour retrouver notre capacité à inventer de nouveaux possibles.

Son idée de la République est éclairée par son judaïsme profondément ouvert aux autres formes de spiritualité et de cultures. « Ce n’est pas le livre d’un Juif pour les Juifs, dit-il, mais la réflexion que peut offrir un homme porteur de la part juive de la France, s’adressant à l’ensemble de ses concitoyens. » Il nous donne, ainsi, sa vision de textes fondamentaux qui ouvrent sur une espérance active pour aujourd’hui. Grâce à lui, l’Exode, les Hébreux dans le désert, Moïse, prennent vie et nous éclairent.

Le rêve est au cœur du judaïsme, nous dit-il. Juif ou non juif, nous nous retrouvons tous à écouter sa parole, parce qu’elle repose sur un regard lucide, exigeant sur notre actualité. Son espérance nous incite à partir à sa suite, pour retrouver notre capacité à inventer de nouveaux possibles, notre rêve commun, un socle et un idéal, grâce auxquels, chacun accepte de rogner un tout petit peu sur ses propres privilèges – les farouches critiques de l’État diraient sur les libertés – au profit du bien commun.

L’erreur souvent est de ne voir que notre passé. « Il y a là, comme un vieillissement de l’âme, un manque de confiance d’une société dans son avenir. Ouvrons-nous aux nouvelles idées, aux nouveaux possibles. Car, il s’agit bien de trouver le souffle des premiers matins de la République. L’essentiel se joue dans la définition de notre désir commun de faire société. »

Le seul combat qui vaille est celui qui vise à un monde plus juste, plus ouvert sur l’altérité, en faisant appel aux forces de l’imaginaire alliées à celles de la raison pour réinventer une telle société. Il faut pour cela, «  rassembler les étincelles de lumière de tous les peuples. » Il s’agit de permettre à des personnes différentes, d’horizons et de cultures différents de participer. Il est vital de multiplier les opinions, d’encourager une pensée divergente qui tourne le dos au nivellement par le bas de l’opinion publique.

Il faut oser imaginer un autre monde que celui qui nous est imposé. Le véritable enjeu de notre présent, c’est la réappropriation, par chacun, de son pouvoir. « Tout ce qui descend du haut vers le bas, sans consentement ni participation, sans explication ni tendresse, apparaît inacceptable. » Haïm Korsia encourage alors des pensées divergentes, militantes, comme celles de ce merveilleux film documentaire « Demain » de Cyril Dion et Mélanie qui présente de nombreuses initiatives dans le monde, répondant aux grandes questions sociales et écologiques du moment. « C’est local dans sa mondialité, optimiste, vivant, jouissif, parce que porteur d’espoir et de bonheur. »

Geneviève Patte

  • Haïm Korsia. Réinventer les aurores. Fayard, 2020

 

Voir aussi :

« Le film demain » : http://vivreetesperer.com/le-film-demain/

« Pour des oasis de fraternité : http://vivreetesperer.com/pour-des-oasis-de-fraternite/

« Appel à la fraternité » :

http://vivreetesperer.com/appel-a-la-fraternite/

« Penser à l’avenir, selon Jean Viard »

http://vivreetesperer.com/penser-a-lavenir-selon-jean-viard/