par jean | Juil 22, 2026 | ARTICLES, Vision et sens |
Le défi de la philosophie africaine au réductionnisme occidental
Les grandes menaces qui compromettent aujourd’hui l’avenir du monde : la crise écologique, une expansion incontrôlée d l’intelligence artificielle sont toutes liées à l’individualisme et eu matérialisme qui prospèrent actuellement en Occident. L’entente avec la nature a été rompue. Le désenchantement du monde a prévalu. La philosophie de la déconstruction a contesté les fondements transcendants. Cependant, la science elle-même remet en valeur l’interconnexion . Une attention se porte sur la conscience (1). Un courant post-matérialiste émerge (2). Une spiritualité écologique est apparue (3). Par ailleurs, les équilibres mondiaux se sont modifiés. La décolonisation s‘est imposée (4). La voix de grandes civilisations peut se faire partout entendre . Et c’est bien le cas lorsque l’apport de la civilisation africaine est reconnue. Nous avions déjà mis en valeur l’apport de l’« Ubuntu » (5). On lira ici avec une particulière attention la contribution de Elvis Imafidon, nigerian, directeur de l’Ecole d’histoire, de religion et de philosophie de SOAS (université de Londres) (6) : « Le défi de la philosophie africaine au réductionnisme occidental » (7).
L’article est présenté ainsi : « La société occidentale expose souvent les systèmes – des sociétés aux écosystèmes – en les brisant en morceaux – atomes, pierres, arbres, individus isolés. Mais beaucoup de philosophies africaines comme l’Ubuntu (5) contestent l’idée d’entités isolées, prédéfinies formant des ensembles plus vastes. Le philosophe, Elvis Imafidon argumente que les relations ne connectent pas des individus préexistants, plutôt toutes les chose deviennent ce qu’elles sont à travers leurs relations avec d’autres choses. De cette compréhension relationnelle de l’être, un thème dominant dans la philosophie africaine est une éthique particulière centrée sur la communauté qui accorde une valeur égale à la fois aux aspects humains et non humains de la réalité ».
Comment envisageons-nous le sens de l’existence ?
« Il y a une question qui a tenu la philosophie en activité pendant des milliers d’années, c’est la question existentielle de l’humain : Qu’est ce qui donne un sens à l’existence humaine ? Cette question est en quelque sorte différente de celle des origines : Qu’est-ce qui rend l’existence humaine possible ? Tandis que la dernière suscite un intérêt partagé à travers différentes disciplines, de l’anthropologie et de la biologie à la philosophie, la première sur la signification de l’existence humaine est souvent en premier sous le radar de la philosophie et des disciplines sœurs telles que la théologie. Mais ces questions ont aussi des frontières partagées, une préoccupation métaphysique commune. La réponse que nous donnons à la question de l’origine de l’existence humaine a une influence significative sur notre compréhension du sens de l’expérience humaine. La manière dont que nous comprenons le sens comme venant totalement de l’intérieur du monde ou de quelque source transcendante, d’un autre monde, sera influencée par selon ce que nous croyons que la vie vient uniquement de substances matérielles ou de quelque chose de transcendant et de spirituel. L’entrelacement de ces deux questions se poursuivra dans cet essai, même quand le sujet central sera la signification de l’existence humaine ».
Sur quoi s’appuie l’existentialisme et qu’est-ce qu’il nous dit sur l’existence humaine,
Elvis Imafidon s’interroge alors sur une philosophie répandue aujourd’hui : l’existentialisme. « Les incidences de l’existentialisme pour la signification de l’existence, lesquelles reflètent aujourd’hui beaucoup de notre pensée sur le sujet, sont qu’une existence qui a du sens est à la fois anthropocentrique (centrée sur l’humain) et subjective (définie par le soi).
« il est facile de déchiffrer comment l’expérience des deux guerres mondiales pendant la première moitié du XXè siècle, parfois semblant dépourvues de sens, ont intimé aux philosophes de penser plus concrètement sur le sens. Ce qui peut n’être pas facile à déchiffrer est que le mouvement existentialiste qui a grandi dans cette période a été aussi un déplacement radical d’une compréhension transcendante, d’un autre monde d’une existence humaine pleine de sens à une perspective mondaine. Dans ce déplacement, l’idée que l’essence et la signification précède ou transcende cette existence d’ici-bas est rejetée et remplacée par l’idée que l’être humain existe d’abord et seulement dans ce monde, et puis graduellement forge et organise sa propre essence et signification. C’est pourquoi, pour Friedrich Nietzsche : « Dieu ou la tradition religieuse et morale de l’Europe doivent mourir d’abord pour que le ‘surhomme’, avec la volonté de créer son propre sens et sa propre moralité, émerge. Et cela explique pourquoi dans l’ontologie existentielle de Martin Heidegger, toute compréhension de l’être et de l’existence doit commencer et se centrer à partir du sujet humain :’ Dasein ‘.
Ainsi, au cœur de l’existentialisme, est l’idée, populaire aujourd’hui, que je suis une entité indépendante créant son propre sens à travers une vie authentique et auto-gouvernée….Selon l’existentialisme, une existence qui a du sens est à la fois anthropocentrique (centrée sur l’humain) et subjective (définie par le soi) ». Elvis Imafidon s’interroge à ce sujet : « Dans quelle mesure cela saisit notre vraie manière d’être, d’exister et de créer du sens ? Est-ce que nos qualités individuelles de rationalité, d’autonomie et de liberté sont suffisantes pour garantir une existence qui a du sens ? Quelle est la place des autres êtres humains et des êtres autres qu’humain dans la poursuite du sens ? »
En regard, la tradition philosophique de l’Afrique sub-saharienne
Elvis Imafidon ne se sentait pas à l’aise dans ce contexte et il s’est alors tourné vers sa culture d’origine, la culture africaine. « Mon sentiment que la perspective anthropocentrique et subjective ne répondait pas particulièrement à ces questions m’a conduit à explorer la perspective métaphysique relationnelle qui émerge de mon héritage, la tradition philosophique de l’Afrique sub-saharienne. Comme j’argumente dans mon nouveau livre : « Doing african philosophie », pendant des générations, cette tradition a été préservée dans des ressources à la fois textuelles et non textuelles (orales et symbolique). Dans cette tradition, il y a une compréhension portée dans des langues, des proverbes, des énigmes, des adages et des paroles énigmatiques, des symboles et des formes conventionnelles et non conventionnelles d’écrire que la réalité est composée de plusieurs entités, visibles et invisibles, qui partagent, participent à et sont collectivement responsables d’ une essence commune – une aura, une énergie ou force. Une vie qui a du sens pour une identité dans cet écosystème d’entités est essentiellement dépendante pas seulement de qualités qui lui sont propres comme la rationalité et l’instinct, mais d’une relation soutenue avec d’autres membres de la communauté et d’un effort collectif pour préserver la communauté dans laquelle chaque entité a pour but de prospérer. Les membres de la communauté qui sont activement en relation les uns avec les autres et créant en collaboration du sens et de l’existence incluent les êtres humains, les arbres, les animaux, les corps aquatiques et les êtres invisibles tels que les ancêtres et les déités.
Tout se tient
Dans cette communauté, les entités, soit possèdent une forme active de force vitale partagée, rendant possible pour eux d’agir ou d’être agi, soit de posséder une forme passive de cette force vitale partagée de telle manière qu’ils requièrent un autre être pour agir sur eux pour émettre leur énergie. Par exemple, un être humain (une entité avec une force vitale active), quelque part en Afrique occidentale, peut bouillir ou presser la plante venomia amygdalina, appelé communément feuilles amères (une entité avec une force vitale passive) pour extraire le jus afin de guérir une maladie en vue de poursuivre une vie pleine de sens et de bien-être. A la fois, l’entité humaine et l’entité non humaine sont ainsi fondamentales pour permettre à la communauté ainsi qu’à ses membres individuels de prospérer. Ainsi il n’est pas rare dans les sociétés africaines de voir des soignants et des professionnels de santé indigènes parler avec une plante, un arbre ou un corps aquatique comme ils le feraient avec un être humain durant le processus de guérison ». L’auteur évoque également les usage des noix de kola dans de nombreuses régions d’Afrique occidentale « Des cérémonies telles que des mariages, le don d’un nom à un enfant, des funérailles et le commencement de nouvelles saisons débutent avec le cérémonial de briser la noix de kola avec un accompagnement de prières et de bénédictions. Tandis que la noix de kola est tenue en main pour être brisée, une des déclarations clé est : « la personne qui apporte le kola apporte la vie ». Les noix de kola sont alors brisées par l’ancien et partagées avec tous ceux qui suivent la cérémonie. La déclaration que celui qui apporte le kola apporte la vie, affirme le potentiel du don de vie et de l’apport de sens des noix de kola en terme de ses bénéfices de santé et signifie l’impact profondément relationnel de l’hospitalité dans la réalisation du sens et du bien-être. Dans la communauté africaine, les entités humaines et non humaines viennent en existence en participant à la force vitale partagée et prospèrent et développent le sens à travers les relations avec d’autres êtres dans un échange réciproque d’énergie ».
L’Ubuntu
« L’Ubuntu (avec son origine dans le langage Zulu Xhosa), est devenu un concept africain populaire parce qu’il saisit cette métaphysique relationnelle. La philosophie de l’Ubuntu se traduit simplement comme « une personne est une personne à travers d’autres personnes ». C’est une philosophie afro-communautarienne ontologique et existentielle de la relation, de la solidarité, de la co-dépendance et de la coopération qui tient qu’une personne devient ainsi pleine et signifiante à travers les relations (5). Nous pouvons facilement pointer à d’autres concepts similaires dans différents langages africains. Dans ma langue (esan du Nigéria du sud), le mot ‘akomen’ (« Nous sommes mieux ensemble » ou « on trouve le sens collectivement » saisit également cette métaphysique relationnelle. Tous les êtres, l’humain, l’environnement, les ancêtres, les déités etc forment un tissu solidaire de relations tel qu’un écart entre le soi humain, le mort physiquement, le monde phénoménal, et les déités intangibles n’est ni possible, ni désirable. Les entités existantes ont besoin les unes des autre pour prospérer et mener une vie qui a du sens. Ainsi la quête de solidarité et d’harmonie et essentielle et non négociable pour le bien-être. Par exemple, les ancêtres sont des membres humains d’une communauté africaine qui ont quitté convenablement le royaume physique de l’existence pour un état non physique. Ce sont ceux qui ont achevé la part physique de leur cours de vie et ont pris des formes plus élevées d’être, une plus intense énergie. Une fois qu’un être humain devient un ancêtre, il reste intrinsèquement relié avec ses proches. L’existence d’un ancêtre devient cruciale pour une explication causale des évènements dans la famille que l’ancêtre a quitté physiquement, aussi bien que dans la communauté plus large.
Les apports d’une métaphysique relationnelle
Une métaphysique relationnelle a au moins deux implications importantes pour la manière dont nous vivons une vie qui a du sens.
D’abord, les communautés ne sont pas seulement des arrangements sociaux et politiques, mais des réalités métaphysiques. Par la nature même de la réalité, nous sommes entrelacés avec d’autres entités, humaines et non humaines. Les humains ne peuvent pas exister et prospérer sans d’autres humains, les plantes, le soleil, la lune, les animaux, la pluie, etc. Penser à nous-même comme prospérant grâce nos seules qualités, c’est s’efforcer de lutter contre notre propre essence ontologique comme entités relationnelles. Les feuilles nous disent quand c’est l’automne. Les nuages nous parlent au sujet de la pluie.
Et des avertissements globaux nous disent combien nous avons perturbé notre relation avec des entités non humaines.
Deuxièmement, la reconnaissance de et la relation avec les énergies et les forces invisibles et cependant réelles dans la communauté, telles que les ancêtres, est pertinente pour notre prospérité et notre construction de sens. Nous ne pouvons pas expliquer le présent et le sens que nous y voyons ou pas, sans reconnaitre le passé. Par exemple, une personne humaine dans une communauté africaine subsaharienne (yoruba) ne peut pas trouver un sens à son expérience de présence en déconnection de ses parents qui peuvent déjà être morts. Ainsi, tandis qu’un parent peut avoir vécu dans le passé, il reste réel et présent dans le maintenant sous forme d’un transfert d’énergie, de traits de caractère, de comportement et de mémoire ». L’auteur en donne un exemple dans la manière d’affecter des prénoms
« Dans un monde si focalisé sur les humains, leur autonomie et leur non-dépendance, une métaphysique relationnelle nous rappelle que notre existence est attachée à l’existence d’autres entités humaines et non humaines. Pour mon bien-être et pour une vie pleine de sens, il est contre-productif de prendre soin seulement de mes droits et de mon bien-être et non également des droits, du bien-être et de la survie des autres entités.
De nouveaux courants de pensée rejoignent la vision relationnelle africaine
Dans un monde où les idées circulent, il est bon que Elvis Imafidon évoque « le défi de la philosophie africaine au réductionnisme occidental ». Si ce réductionnisme a dominé et persiste encore dans certains milieux, il est de plus en plus contesté dans le mouvement des idées et une dynamique relationnelle est affirmée dans la prise de conscience écologique, le tout se manifestant dans une nouvelle théologie trinitaire.
Un nouveau sujet d’inquiétude apparait aujourd’hui. C’est le développement accéléré de l’intelligence artificielle dans un contexte où l’individualisme prévaut. Dans un livre intitulé : « le péril IA », (8) un expert français du numérique, Gilles Babinet met l’accent sur la nécessité de ne pas oublier un aspect de la culture humaine découlant du temps long dans laquelle elle s’est développée et qui a été caractérisé « par un univers symbolique, structuré par le mythe, les rites, les récits archétypaux, bien plus que par la rationalité abstraite » ( p 124). Et il rejoint Elvis Imafidon en mettant l’accent sur les conséquences néfastes d’une existence dénuée de transcendance. Gilles Babinet évoque « un malaise civilisationnel profond – largement documenté, mais toujours non résolu. Ce malaise est d’autant plus insoluble qu’il repose sur une fracture philosophique fondamental entre deux grandes familles de pensée. D’un côté, une école qui accompagne le monde technologique et qui s’ancre dans une double dynamique ; celle de la déconstruction, inaugurée par Nietsche, prolongée par Foucault, Derrida ou Deleuze. Cette pensée refuse l’idée de lois naturelles, elle conteste les fondements transcendants ou éternels du politique, de l’éthique, voire du langage. Elle s’aligne ainsi avec l’ontologie même des technologies contemporaines, des machines qui ne pensent plus selon des règles, mais selon des modèle statistiques…… sans ancrage métaphysique, sans référent stable… Si tout est calcul, alors rien n’est sacré » ( p 126).
De même, le défi écologique nous appelle à une prise de conscience qui implique un nouvelle vision des rapports entre les différentes composantes du vivant. Dans son livre : « Les Lumière à l’âge du vivant » (9), la philosophe Corinne Pelluchon constate la dérive qui entaché l’apport des Lumières en l’attribuant à « une raison se réduisant à une rationalité instrumentale, oubliant d’accorder son attention à la dimension des fins : ce qui vaut et un dualisme séparant l’humain du vivant ». Corinne Pelluchon prend en compte les différentes composantes du vivant : « Notre capacité à relever le défi climatique et promouvoir plus de justice envers les autres, y compris les animaux, suppose un remaniement profond de l’humain dans la nature…. L’écologie, la cause animale et le respect ais personnes vulnérables sont indissociables et la conscience du lien qui nous unit aux vivant fait naitre en nous le désir de réparer le monde ».
Si la pensée communautaire africaine fait ressortir, en contraste, les dissociations régnant dans les sociétés occidentales, un mouvement s’y lève pour y remédier. C’est ainsi qu’un livre collectif est paru sous le titre : « Relions-nous ! La constitutions des liens » (10). Ce livre se présente ainsi : « Nous vivons une vraie crise de représentation et donc une crise politique.. Nous continuons à interpréter le monde selon des concept dépassés. Aujourd’hui, le coeur des savoirs n’est plus la séparabilité, mais à l’inverse, les liens, les interdépendances, les cohabitations…. Cinquante des plus éminents philosophes, économistes, historiens, anthropologies, médecins, juristes, historiens, chacun dans leur domaine, éclairent magistralement cette transition à l’œuvre… » .
Rappelons ici les grands traits de la communauté africaine selon Elvis Imafidon : « Dans la communauté africaine, les entités humaines et non humaines viennent en existence en participant à la force vitale partagée et prospèrent et développent le sens à travers les relations avec d’autres êtres dans un échange réciproque d’énergie ». Ce texte nous parle de force vitale, une réalité fortement évoquée par Bergson dans son concept d’élan vital. Il n’est pas alors étonnant que le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, dans son livre : « Bergson postcolonial » (11) montre les affinités entre l’écrivain et le politique Léopold Sedar Senghor et Bergson, ce dernier ouvert à la pensée du scientifique visionnaire que fut Teilhard de Chardin.
« Senghor suivra Bergson pour entreprendre la tâche de retrouver une approche du réel hors du cours de la pensée philosophique tel qu’il a été orienté par Aristote et tel qu’il a culminé dans la pensée mécanicienne de Descartes. Cette approche non mécanicienne lui parait la signification même que porte l’art africain où il voit une compréhension du réel qu’il entend comme un accès à la sous-réalité des choses visibles… ». D’autre part, la philosophie politique de Bergson s’inscrit dans la continuité de sa pensée vitaliste, née de la rencontre qu’il organise entre la philosophie de « l’évolution créatrice et la vision du monde qu’il lit dans les rel1gions africaines ». « Cette philosophie vitaliste de Senghor est l’effet d’une rencontre entre une ontologie de forces qui est au principe de religions de différents terroirs africains et la pensée bergsonienne de l’élan vital ».
Selon Elvis Imafidon, « Les membres de la communauté qui sont activement en relation les uns avec les autres et créant en collaboration du sens et de l’existence incluent les êtres humains, les arbres, les animaux, les corps aquatiques et les êtres invisibles tels que les ancêtres et les déités ». Cette conception de l’existence de différentes entités en relations les unes avec les autres et créant du sens et de l’existence nous parait pouvoir être éclairée par une recherche contemporaine qui met en évidence l’élargissement du champ de la conscience dont une certaine présence apparait chez des animaux et chez des plantes. De même, à travers de d nombreuse expériences, il apparait que la mort des humains n’entrainent pas une extinction de leur conscience. Le titre du nouveau livre de Patrice Van Eersel est à cet égard très significatif en se portant à l’extrème : « Le soleil est-il conscient ? Et les dauphins ? Et les baobabs, Et l’IA, Et vous-même ? ». Le bas de la couverture explicite l’intention de l’auteur : « élucider le mystère de la conscience » (1) Une vision nouvelle s’ouvre : « Cela parait fou, mais les faits sont là. La conscience parait habiter le monde entier. Dans toutes les cultures anciennes, la conscience habite l’intégralité des êtres de l’univers. Les monothéismes, puis les modernes l’ont progressivement réduit à une exclusivité humaine … Aujourd’hui, ce monopole craque de tous les côtés ».
Une approche théologique
Comme son titre l‘indique, Le texte d’Elvis Imafidon s’inscrit dans le champ philosophique. Il n’entre pas dans des considérations religieuses. Cependant, nous sommes informé par ailleurs sur l’état des religions en Afrique et le rapport qu’elles entretiennent avec la culture qui nous a été décrite par Elvis Imafidon. En ce qui concerne les religions traditionnelles africaines, on pourra trouver un article substantiel sur Wikipedia ( 12). On peut y lire que ces religions « sont monothéistes, caractérisée par la croyance en un Dieu suprême créateur de toutes choses, mais qu’on n’invoque pas, et dont les manifestations sont nombreuses en formes ». Gans l’article sur l’Ubuntu (5), nous avons montré la manière dont la culture relationnelle africaine pouvait être en phase avec la foi chrétienne comme ce fut le cas dans le ministère de justice restaurative de l’archevêque Desmond Tutu
Cependant, il y a bien eu, et peut-être encore des formes de christianisme dominatrices centrée sur l’annonce d’un salut individualiste Aujourd’hui, notamment à travers certains théologiens comme Jürgen Moltmann, Dieu apparait comme un Dieu actif dans sa création et comme un Dieu trinitaire en constante communion et la répandant à travers l’Esprit Saint, une réalité et une image particulièrement en phase avec une vision relationnelle de la société. Dans son livre : « The living God and the fullness of life » (13), Moltmann conjugue trois thèmes : dans la communion de la vie divine ; dans la communion entre les vivants et ls morts ; dans la communion avec la terre. Sachant la place donnée aux ancêtres dans la culture africaine, on notera au passage l’attention porté à cette question par Moltmann : « Les sociétés traditionnelles, en particulier, celles d’Extrême-Orient ont quelque chose à nous rappeler… Les êtres humains participent à une communauté des vivants et des morts même s’ils n’en ont pas toujours conscience »
Nous rapporterons ici la recherche de deux théologiens africains, Kucipa Nalwamba et Teddy Chalwe Sakupapa qui propose une étude théologique en phase avec la culture relationnelle africaine, l’une sur la théologie de la création, l’autre sur une théologie de l’Esprit, tous deux s’appuyant notamment sur la pensée de Moltmann
Kuzipa Nalwamba, théologienne zambienne, (14) s’inspire de la vision trinitaire de Dieu comme Dieu en relation communautaire qui ouvre la voie à une vision non hiérarchique de la création. Dans sa réinterprétation de Genèse 1, Kuzipa Nalwamba s’inspire de la cosmogonie zambienne qui s’inscrit dans celle du monde bantou. Elle envisage un « univers interconnecté qui commence avec la Créateur et se poursuit dans le reste de la création ». Ces nouvelles perspectives sur la création et l’identité humaine ouvrent « un espace interprétatif qui pourraient situer les êtres humains dans un continuum avec le reste de la création et ouvrir une piste pour un éthos alternatif du maintien de la création ».
Teddy Chalwe Sakupapa, théologien à l’Université » du Cap ouest (15) nous introduit dans une théologie de l’Esprit en en montrant l’importance fondamentale dans le contexte de la culture africaine. Ainsi, montre-t-il que « la manière dont la théologie africaine peut contribuer au développement d’un ethos écologique dans le christianisme africain, réside dans l’appropriation du cadre conceptuel de la notion africaine de force vitale en articulation avec la pneumatologie, la théologie de l’Esprit, dans le contexte de la théologie africaine ». La force vitale est une conception majeure dans la culture africaine, mais elle est reconnue sous des appellations différentes dans d’autres cultures comme le ‘chi’ parml les chinois, le ‘prana’ chez les indiens… Teddy Chalwe Sakupapa avance qu’on peut interpréter que « la force vitale est l’Esprit de Dieu comme principe de vie et facilitateur de la communion au sein de la création ». La vision de la relationalité inspire l’ensemble de cette théologie tant dans « la compréhension trinitaire de la communalité de l’être de Dieu » que dans la présence de l’Esprit dans l’ensemble de la création en terme panenthéiste ».
Au terme de ce parcours, on peut constater combien la prise en compte des visions de cultures trop souvent méconnues peut nous aider à rééquilibrer des conceptions qui prévalent encore en Occident et ouvrir un nouvel horizon. A cet égard, l’article de Elvis Imafidon : « Le défi de la philosophie africaine au réductionnisme occidental » nous parait exemplaire. Cela vaut également pour la théologie. On peut constater par exemple les récentes avancées de la théologie autochtone (16). Teddy Chalwe Sakupapa met remarquablement en valeur l’importance des rencontres théologique à une échelle interculturelle :
« il peut y avoir une contribution significative au développement de la théologie chrétienne dans un contexte culturel à partir d’une interaction avec des théologies développées dans d’autres contextes culturels ».
Dans ce monde en transformation, cet article nous montre l’importance d’une écoute tous azimuts
J H
- Elucider le mystère de la conscience : https://vivreetesperer.com/elucider-le-mystere-de-la-conscience/
- Pour une science post-matérialiste : https://vivreetesperer.com/la-nouvelle-science-de-la-conscience/
- Ecospîritualité : https://vivreetesperer.com/ecospiritualite/
- Universaliser : https://vivreetesperer.com/universaliser/
- Ubuntu : https://vivreetesperer.com/ubuntu-une-vision-du-monde-relationnelle/
- Elvis Imafidon Wikipedia : https://en.wikipedia.org/wiki/Elvis_Imafidon
- African’s philosophy challenge to Western reductionism ( traduction non professionnelle) : https://iai.tv/articles/african-philosophys-challenge-to-western-reductionism-auid-3525?fbclid=IwY2xjawSUipdleHRuA2FlbQIxMABicmlkETBuMTBXdjJXS1FJbmFmajBxc3J0YwZhcHBfaWQQMjIyMDM5MTc4ODIwMDg5MgABHlDUajYvJRcVqg7T-v_qWoMs_SSJ976Hiho0faBxRbvkFMOcbjAfieRv7a9v_aem_tDYjzq_Z_G1dLwfsk48BqQ
- Gilles Babinet. Le péril IA. Le passeur, 2026
- Les Lumières à l’âge du vivant : https://vivreetesperer.com/des-lumieres-a-lage-du-vivant/
- Tout se tient : https://vivreetesperer.com/tout-se-tient/
- Bergson postcolonial. Une nouvelle vision du monde : https://vivreetesperer.com/une-nouvelle-vision-du-monde/
- Les religions traditionnelles africaines : https://fr.wikipedia.org/wiki/Religions_traditionnelles_africaines#:~:text=La%20dénomination%20de%20religions%20traditionnelles,abrahamiques%20importées%20%3A%20christianisme%20et%20islam.
- Le Dieu vivant et la plénitude de vie : https://vivreetesperer.com/le-dieu-vivant-et-la-plenitude-de-vie-2/
- Une théologie de la création : https://www.temoins.com/une-theologie-de-la-creation/
- Esprit et Ecologie dans le contexte de la théologie africaine : https://www.temoins.com/esprit-et-ecologie-dans-le-contexte-de-la-theologie-africaine/
- Un théologie autochtone et l’avenir du christianisme : https://www.temoins.com/la-theologie-autochtone-et-lavenir-du-christianisme/
par jean | Avr 12, 2023 | Emergence écologique |
« Quand le loup habitera avec l’agneau »
Selon Vinciane Despret
Dans le contexte de la mutation actuelle qui ramène l’humanité au sein de la nature, des représentations humaines changent en profondeur. Ce changement de représentations, entre autres des femmes, des enfants, et, plus récemment, des animaux, traduit, à l’encontre des malheurs du siècle, une évolution en profondeur de la conscience humaine. Aujourd’hui, on constate un changement spectaculaire de la représentation des animaux. Vinciane Despret, à la fois philosophe et éthologiste, nous propose un récit engagé qui vient nous surprendre et nous étonner au sens le plus fort. Déjà auteur de livres pionniers sur ce sujet, elle nous offre une vision d’ensemble dans son ouvrage le plus récent : « Le loup habitera avec l’agneau » (1).
Certes, il est difficile de rendre compte d’une pensée qui est particulièrement subtile et mouvante, examinant telle proposition et son contraire, et refusant de s’arrêter à telle hypothèse pour en tester d’autres à la recherche d’un juste milieu. Cependant, cette intelligence attire, et, à sa suite, nous y voyons plus clair sur les méandres de la recherche en ce domaine et la manière dont elle sort aujourd’hui des schémas idéologiques du darwinisme social et du behaviorisme. Dépourvue d’expertise en ce domaine, cette présentation a seulement pour but d’attirer notre attention sur un changement majeur dans notre manière de considérer les animaux, et par suite les rapports entre le monde animal et le monde humain. Tout commence par un constat amplement rapporté sur la page de couverture :
« Les animaux ont bien changé au cours des dernières années. Les babouins mâles qui semblaient tellement préoccupés de hiérarchie et de compétition nous disent à présent que leur société s’organise autour de l’amitié avec les femelles. Les corbeaux qui avaient si mauvaise réputation nous apprennent que quand l’un d’eux trouve sa nourriture, il en appelle à d’autres pour la partager. Les moutons, dont on pensait qu’ils étaient si moutonniers, n’ont aujourd’hui plus rien à envier aux chimpanzés du point de vue de leur intelligence sociale. Et, nombre d’animaux qui refusaient de parler dans les laboratoires behavioristes se sont mis à entretenir de véritables conversations avec leurs scientifiques. Ces animaux ont été capables de transformer les chercheurs pour qu’ils deviennent plus intelligents et apprennent à leur poser enfin de bonnes questions. Et ces nouvelles questions ont, à leur tour, transformé les animaux ». Ainsi le changement de représentation des animaux intervient au carrefour du changement de mentalités des humains emportés dans une vision nouvelle et qui se départissent de leur égocentrisme et de leur esprit dominateur, et par suite des projections en ce sens sur les animaux, de fait manipulés, et de la reconnaissance d’une forme de créativité animale qui peut être encouragée par des attitudes nouvelles de la part des humains.
Autour des origines de l’homme
L’humanité s’inscrit dans le continuum du vivant et donc dans un rapport avec la vie animale. Elle en dérive selon la théorie de l’évolution élaborée par Darwin au XIXe siècle. Mais alors, on s’est interrogé sur l’origine de l’homme. « Les occidentaux vont chercher dans la nature celui qui sera leur ancêtre. Le primate non humain en sera l’élu » ( p 39). L’auteure examine comment Darwin a choisi cette option. Son projet a été de « repérer les éléments qui plaident pour la continuité des formes du vivant, pour en retracer l’histoire. Il faut trouver des similitudes et des différences qui permettent de retracer notre histoire selon un ordre cohérent avec l’idée de progrès. Il faut donc montrer que le singe qui deviendra le singe des origines nous ressemble suffisamment sous certains aspects, pour témoigner de la filiation. Or le singe n’est pas le seul en cause dans cette histoire de l’origine. Le sauvage est lui aussi convoqué à témoigner… Il doit se situer entre le primate et l’homme civilisé. Le primitif doit témoigner de son progrès par rapport au premier (le singe), et du progrès du second (l’humain) par rapport à lui-même » (p 45). Or, dans la culture à laquelle appartient Darwin, le sauvage de cette époque est mal famé. Darwin s’est tourné alors vers les primates. Et il perçoit chez eux une vertu : « la régulation de la sexualité – dont la jalousie du mâle devient la garantie » (p 49). Si d’autres représentations de l’animal étaient présentes dans cette culture, Darwin, après avoir beaucoup hésité, a choisi « un animal de conflit, de compétition, de guerre et de jalousie » (p 51). « On pourrait dire que ce mâle belliqueux mobilisé par une compétition sans fin autour des femelles est sans doute tout à fait dans la logique de la théorie darwinienne, puisque la sélection est fondée sur la compétition des individus » (p 44).
Au XXe siècle, ce modèle de la dominance des mâles a encore polarisé l’attention des primatologues dans leurs recherches. Mais depuis quelques décennies, cette approche dominante a été battue en brèche, notamment à travers l’engagement de femmes primatologues. A cet égard, le rôle de Jane Goodhall fut emblématique (2). Une toute autre conception de la vie sociale des primates est apparue.
Sur un autre registre, rappelons que Freud s’est inspiré de la conception darwinienne des origines humaines. « C’est autour d’un extrait de Darwin que la proposition freudienne de l’origine de toute l’histoire s’articule : « Des habitudes de vie des singes supérieurs, écrit Freud, Darwin a conclu que l’homme a lui aussi vécu primitivement en petites hordes, à l’intérieur desquelles la jalousie du mâle le plus âgé et le plus fort empêchait la promiscuité sexuelle » (p 42). Freud envisagera donc notre ancêtre comme « un mâle jaloux et belliqueux » (p 42) à partir duquel il construira un récit des origines, une vision mortifère que dénonce Jeremy Rifkin dans son plaidoyer pour l’empathie (3).
A la fin du XIXe siècle, un naturaliste russe réfugié en Angleterre pour des raisons politiques, c’est à dire pour son adhésion aux thèses anarchistes, Pierre-Alexandre Kropotkine conteste l’accent mis par Darwin sur la compétition des individus comme fondement de la sélection naturelle. Certes, nous dit l’auteure, cette contestation peut être imputée à différents motifs : la philosophie politique de Kropotkine, pour une part, mais aussi parce que la nature est différente en Russie. Mais cette critique se fonde sur une analyse de la vie animale très différente de celle de Darwin. Dans son livre de 1902, « l’Entraide, un facteur de l’évolution », Kropotkine interroge les thèses darwiniennes. Il ne perçoit pas chez les animaux, une lutte de tous contre tous, une compétition féroce, mais « au contraire, des preuves de soutien mutuel, d’amitié et de solidarité : nourrir l’étranger, adopter l’orphelin, aider l’autre en difficulté… (p 53) (4). Si la guerre entre les différentes espèces est un fait, il y a « tout autant ou peut-être même plus, du soutien mutuel, de l’aide mutuelle entre les animaux… Les primates ne contredisent pas ce modèle… On peut affirmer que la sociabilité, l’action en commun, la protection mutuelle et un grand développement de sentiments… caractérisent la plupart des espèces de singe » (p 54).
L’auteure met en valeur l’originalité de la pensée de Kropotkine. « Les singes à qui Darwin demande d’apporter les preuves de la sélection naturelle et de l’évolution viennent chez Kropotkine apporter leurs concours à un autre projet : celui de témoigner de l’évolution de la nature, mais cette fois en rompant avec le régime de la compétition. De la même manière que les primitifs semblent exiger, au fur et à mesure du temps et des recherches, une autre manière de les connaître, la nature enrôle Kroptkine dans une autre histoire » (p 63). Dans l’approche de Kropotkine, l’auteure fait reconnaître une proximité avec sa propre critique des schémas stéréotypés d’une méthode scientifique longtemps dominante. « Comment pourrait-on prétendre rendre compte de ceux qu’on ne se donne pas la peine de connaître et de comprendre ? Comment peut-on prétendre s’intéresser à ceux à qui on ne donne aucune chance de nous mobiliser ? Comment espérer construire un savoir fiable à propos de ceux à qui n’est laissée aucune possibilité de surprendre, d’étonner, de décentrer celui qui s’adresse à eux, et de raconter une autre histoire ? (p 62).
Pourquoi l’approche de Kropotkine a-t-elle été oubliée ensuite pendant des décennies ? Sans doute, sa biologie comme sa pensée politique, sont apparues à son époque, comme « exotique » par rapport à la culture dominante. « Il fut longtemps relégué aux oubliettes de l’histoire naturelle » (p 66). Mais, soixante-dix ans plus tard, les suspicions de Kropotkine réapparaissent dans la contestation du « rôle que l’on a fait jouer, dans l’histoire de nos origines, à un babouin belliqueux et jaloux : la critique de l’idéologie qui marque les mythes des origines ; le rôle décisif d’un nouvelle anthropologie dans la manière d’en interroger les acteurs ; la remise en cause des généralisations hâtives au départ de quelques espèces de primates choisies ; l’exigence d’une autre manière de poser les questions dans une perspective marquée par une conscience politique » (p 66).
Révéler le potentiel de l’animal
Et si nous interrogeons les animaux en les inscrivant dans nos questions, pourrait-on leur donner une chance de s’exprimer en nous instruisant ? Après s’être référé aux ouvrages de Darwin et de Kropotkine, Vinciane Despret nous introduit dans un livre original, trop vite oublié. Au milieu du XIXe siècle, « le naturaliste anglais, Edward Pett Thompson s’attela au superbe travail de mieux faire connaître les animaux à ses contemporains… dans son troisième et dernier ouvrage : « The Passions of animals », publié en 1851, les singes seront des acteurs privilégiés… » (p 68). « Le singes mis en scène par Thompson… ces singes justiciers, espiègles, manipulateurs d’outils, guerriers stratèges, menteurs impénitents ou rois de l’évasion, nous ressemblent. Le choix de ces histoires n’a rien de fortuit : d’abord, ces singes présentent des compétences que nous avons longtemps pensé être exclusivement les nôtres. Non seulement leur intelligence est stupéfiante, leur sens de la coopération édifiant, mais ils semblent aussi partager les mêmes émotions que les nôtres » (p 71). Cependant, l’ambition de Thompson va plus loin : « Ce n’est pas une simple démonstration de compétence qu’il s’agit d’élaborer. Il demande plus au singe : il lui demande certes de l’aider à construire la proximité – « comme il nous ressemble ! » – mais en y prenant la part la plus active possible, en témoignant de sa propre volonté de se conduire en humain » (p 72).
Une perspective évolutionniste implique une continuité entre le monde animal et l’humanité qui apparait à sa suite. Mais Thompson ne s’inscrit pas dans la théorie de l’évolution. Il est créationniste. « La chaine continue des « existants » est une chaine statique agencée telle quelle dès les premiers jours du travail divin ». Pourtant, dans ce contexte, depuis le XVIIe siècle, était apparue une certaine conception : « la théorie de la chaine du vivant ». On y remarqua des intervalles et « nombre de penseurs s’attelèrent à la tâche de les remplir en se mettant à traquer les ressemblances » (p 73-74). Il y donc, dès cette époque, une recherche des ressemblances. Mais, « ce n’est cependant pas dans cette perspective métaphysique que Thompson s’efforce de maximaliser les ressemblances ». Ici, « les singes ne sont mobilisés ni dans un problème de continuité d’une chaine statique, comme ils l’étaient jusqu’alors, ni dans un projet d’évolution comme ils le seront quelques années plus tard… ». C’est un autre projet que Thompson s’est efforcé de réaliser. « L’objectif de ce livre sera de collaborer à la promotion d’une meilleure estimation de la valeur et de l’utilité de la vie animale, en éveillant une attention adéquate et des sentiments de bonté pour les créatures animales, afin d’obtenir pour elles l’admiration et la protection qu’elles méritent » (p 75). Thompson va réfuter la manière dont la réussite des animaux est principalement attribuée à l’instinct. « Il ne s’agit pas de nier le rôle de l’instinct, mais de laisser, parallèlement à l’existence d’invariants, les possibilités pour la variabilité, et surtout pour le changement (p 77). « La critique de l’instinct est une pièce majeure… Si Thompson fait tant d’effort pour démonter ce vieux préjugé de l’instinct, ce n’est pas seulement parce que l’instinct fait de l’animal une sorte de mécanique aveugle… C’est parce qu’il empêche les animaux de changer ; ou plutôt, parce qu’il s’agit surtout d’un malentendu, parce qu’il empêche les hommes de penser que les animaux peuvent changer » (p 81).
Thompson « s’attaque à une autre préjugé : celui qui nous mène à hiérarchiser les animaux selon qu’ils soient domestiques ou sauvages ». Et de même, il conteste la préférence accordée aux herbivores par rapport aux carnivores jugés violents et cruels. Certains carnivores se laissent apprivoiser. « Les carnivores s’attachent à leurs gardiens ». « Les animaux sauvages sont en fait le plus souvent domesticables, pour une raison très simple : ils sont sociaux » (p 82). Thompson incite à une action d’apprivoisement, de domestication. « Ne laissons pas passer notre chance de les arracher à ce qui les rend sauvage ». « Cette chance est pourtant à la portée de notre main : C’est ce dont témoigne le miracle de l’apprivoisement de la hyène, celui des extraordinaires compétences des singes qui vivent en bonne entente avec l’homme et, plus généralement, le miracle de la socialisation des êtres. C’est le miracle de la domestication : faire émerger chez l’animal tout ce qui n’est qu’en puissance chez lui, ce qui tend à s’améliorer : la bonté, la douceur, la sociabilité. « Ils sont maintenant sauvages, mais quand les circonstances qui les contraignent à l’être changeront, la transformation morale deviendra un facteur naturel de la révolution intellectuelle et sociale que les prophètes hébreux prédisent » ( p 85). C’est ici qu’apparait le devenir à long terme et le fabuleux rêve de Thompson : accomplir ce que Dieu a promis : accomplir la plus vieille et la plus belle des prophéties, la prophétie d’Isaïe : « Le loup dormira avec l’agneau… et un petit enfant les conduira par la main » (p 85).
Vinciane Despret vient ici commenter le livre de Thompson et en montrer l’extraordinaire fécondité. A partir de cette prophétie, pourquoi ne pas « anticiper ? ». « Pourquoi ne pas donner à cette révolution annoncée par Esaïe ce qui est le destin de toutes prophéties : l’accomplir ? » (p 85). « Pourquoi ne pas nous transformer afin de pouvoir transformer les animaux ? La chance est à la portée de notre main : si nous nous transformons, si nous nous intéressons à eux, si nous cherchons avec patience tout ce qui n’attend que de s’actualiser, nous pourrons alors réaliser la prophétie » (p 86).
Et, en ce sens, c’est aussi modifier nos savoirs. « Les contraintes qui pèsent sur le savoir des hommes sont importantes. Le monde ne sera intéressant que si nous avons la chance de nous y intéresser. Il ne pourra être transformé que si nous acceptons de passer nous-mêmes par la transformation. Nous avons le monde que nos savoirs méritent » (p 87).Vinciane Desprez précise : si domestication, il y a, « l’arrachement à la nature n’a rien d’un détachement. Il s’agit plutôt d’une « socialisation » par laquelle les animaux entrent dans un monde qui s’efforce de se construire comme monde commun, et sont liés d’une manière nouvelle à ceux qui habitent ce monde… Emanciper, dans la perspective de Thompson, c’est libérer des mauvaises contraintes : ce n’est pas détacher, c’est attacher mieux. C’est trouver, comme le dit si joliment Bruno Latour, « dans les choses attachantes elles-mêmes, celles qui procurent de bons et durables liens ». Ce que Thompson propose en somme, c’est d’attacher mieux : les animaux aux hommes ; les hommes au monde, et le futur aux prophéties » (p 87). C’est une vision dynamique que Vinciane Despret exprime en ces termes : « Il faudra plus de savoirs et plus de pratiques pour créer un bon monde commun : celui dans lequel « le loup habitera avec l’agneau », celui dans lequel se trouvera, chez les enfants des hommes, quelqu’un pour les conduire par la main » (p 88).
Une manifestation nouvelle des animaux
Si la vision de Thompson est longtemps restée sans héritiers, au cours des toutes dernières décennies, le regard sur les animaux est en train de changer (4). Si les animaux ont été maltraités dans une économie industrielle, aujourd’hui, ils sont pris en considération à travers une sensibilité nouvelle. Et, dans la recherche psychologique, on assiste à un retournement spectaculaire des comportements à leur égard. Des lors, on découvre chez eux des qualités qui rejoignent celles que Thomson avait mis en valeur.
Vinciane Despret dresse un bilan. « Nous n’avons toujours pas été enrôlés par les animaux comme Thompson le souhaitait : l’élevage intensif, la disparition de nombreuses espèces, notre envahissement progressif de leurs territoire et, plus généralement le traitement infligé aux animaux témoignent de l’extension massive de contraintes qui ont rarement eu pour effet de « bien attacher ».
Mais des choses ont cependant changé. Certains d’entre nous sont en train d’inventer de nouveaux modes de communication, de nouvelles façons de penser le monde commun, de nouvelles habitudes, des enrôlements inédits. On retrouvera par exemple, du côté des mouvements antispécistes, les mouvements qui contestent le privilège accordé à l’humain, des héritiers tout-à-fait étonnants du projet de Thompson » (p 89).
Cependant, aujourd’hui, la démarche de certains chercheurs rejoint particulièrement l’inspiration de Thompson. « Pour construire la paix, et pour préserver leurs animaux, les éthologistes ont modifié certaines de leurs habitudes. Shirley Strum raconte ainsi que lorsque des bergers se sont trouvé confrontés au problème d’une trop grand prédation de leurs moutons, par les coyotes, des écologistes tentèrent l’expérience de dégouter les prédateurs en leur faisant ingérer une viande de mouton à laquelle avait été ajouté un vomitif puissant… Il s’agit bien de modifier les habitudes pour rendre la paix possible.
Ce qui a changé aussi et qui constituait un des ressorts du projet de Thompson n’a échappé à personne : certains animaux ont réussi à nous mobiliser dans de nouvelles histoires. Ils ont ainsi réussi, avec leur porte-parole humains, non seulement à nous intéresser, à nous donner envie de les connaître, mais aussi à actualiser des compétences inattendues, à être transformés, et à revenir en force depuis le temps où Thomson les convoquait dans ses histoires pour leur demander de nous surprendre… Le corbeau qui s’est lié avec le chien nous reviendra ces dernières années, dans les recherches de Bernd Heinrich… Les babouins qui s’organisent pour piller les jardins obligeront Shirley Strum à modifier ses pratiques… Elle les a « arraché à ce qui les contraignait à être ce qu’ils étaient », c’est-à-dire un problème pour les cultivateurs… Ceux qui ont été observés par Hans Kummer arriveront à convaincre ce dernier qu’il est leur berger » (p 91).
Longtemps, la culture dominante a fait opposition au projet de Thompson. « Tous ces animaux, corbeau amical, orang-outan organisé, singe menteur, babouin coopératif ont du attendre longtemps avant de revenir sur le devant de la scène, avant de réussir à mobiliser notre intérêt, avant que leurs compétences nous mènent à nous adresser à eux » (p 92). Une certaine conception de la science faisait obstacle. Marqués par « des ambitions de « faire science », les scientifiques s’obligeaient à renoncer à la tentation de chercher chez les animaux des traits qui les donnent comme semblables à nous » (p 94). Le « péché d’anthropomorphisme » était inacceptable pour la primatologie et la psychologie animale à cette époque (p 93). Et, d’autre part, l’extraordinaire ne pouvait être pris en compte dans des dispositifs adonnés à la répétition en vue de l’obtention d’une preuve (p 95). L’auteure nous relate ensuite la maltraitance à laquelle les animaux ont été soumis dans les laboratoires. Cependant, une nouvelle pratique scientifique a réussi à dépasser ces égarements. L’auteure nous ouvre la perspective d’une « éthologie » en devenir.
Une recherche respectueuse et ouverte à la nouveauté
Vinciane Despret nous fait part d’un renouvellement de la conception de l’éthologie. « L’éthologie, généralement science des comportements, y renoue avec son étymologie : « ethos », les mœurs, les habitudes ». L’auteure envisage donc l’éthologie comme « pratique des habitudes » (p 126). « En traduisant l’éthologie comme une pratique des habitudes, je peux définir ma recherche comme l’exploration de l’agencement de ces habitudes. Comment les habitudes des chercheurs et celles de leurs animaux ont-elles constitué, les uns pour les autres, des occasions de transformation ? » (p 126). En examinant les habitudes des chercheurs, l’auteur en vient à célébrer « les réussites, lisibles dans les transformations les plus intéressantes dont leurs recherches témoignent : « la politesse de faire connaissance ». Je peux, à la suite de Shirley Strum, définir cette politesse comme l’exigence de ne pas construire un savoir « dans le dos » de ceux à qui elle adresse ses questions. Ainsi Vinciane Despret envisage « l’éthologie qui l’intéresse comme « une pratique polie des habitudes ». « Pour rendre compte du travail des éthologues les plus polis, je peux, comme ils le font pour leurs animaux, chercher « ce qui compte pour eux » (p 126).
Ainsi, dit-elle s’intéresser aux histoires très diverses des éthologistes dans la relation avec leurs animaux. Elle nous rapporte différentes histoires. Par exemple, elle revient sur la recherche concernant les primates. Elle y constate « un regain de politesse de la part des chercheurs ». Les primatologues ont décidé « de s’intéresser à ce qui intéresse ceux qu’ils interrogent ». « Ils ont été enrôlés par les problèmes de ceux à qui ils adressaient leurs questions» (p 136). Une histoire exemplaire fut celle de Jane Goodhal auprès des chimpanzés de Gombé et trouvant chez l’un d’entre eux, David Greybeard, non seulement une personnalité créative, mais aussi « un allié médiateur lui enseignant les règles de politesse et d’hospitalité » (p 142-143) (2).
Vinciane Despret a trouvé chez le philosophe américain William James un accompagnateur dans son approche de recherche. « Cette vertu de l’action pratique que je propose de cultiver sous la forme de « juste milieu », et qui désigne dans ce que j’essaie de faire, une des manières de répondre à l’exigence de politesse du « faire connaissance », me fait en fait rejoindre un des philosophes les plus « polis » de notre tradition : le philosophe William James » (p 137). L’auteure nous dit en quoi elle se trouve confortée par cette philosophie. « Nous ne devons pas nous contenter de chercher chez le seul sujet connaissant les conditions qui rendent possible cet événement : « connaître ». Nous devons interroger aussi et surtout, les possibilités d’être connu dans ce qui se donne à connaître… Nous saisirons que « ce qui réellement existe, ce ne sont pas les choses faites, mais les choses en train de se faire ». (p 138). « Pour bien connaître, « Placez-vous au point de vue du faire à l’intérieur des choses » (p 140). Et, « connaître, ce n’est pas traduire comment nos idées sont pensées, mais comment elles nous font penser ». « Connaître, c’est explorer un régime d’autorisation et de « rendre capable » (p 148). Au total, Vinciane Despret nous invite à explorer « la manière dont les animaux se présentent comme participants actifs dans la constitution de ce qui peut compter comme savoir scientifique : la manière dont ils font faire des choses à leurs chercheurs ». Comme l’écrit si justement, Donna Haraway, « du point de vue des projets des biologistes, les animaux résistent, rendent capables, perturbent, engagent, contraignent et exhibent. Ils agissent et signifient ».
Vinciane Despret nous apprend dans ce livre à envisager de multiples points de vue, de multiples propositions qui se côtoient pour trouver un chemin, un dépassement à travers les oppositions. C’est une école de pensée. Et elle aborde ici la grande question des origines de l’humanité et des rapports entre l’humanité et le monde animal. Les idées à ce sujet ont beaucoup évolué au cours de ces deux derniers siècles. Au cours des toutes dernières décennies, un tournant est apparu : dans des formes diverses, la découverte d’une conscience animale et une reconnaissance progressive de la personnalité des animaux. Il y a là un mouvement culturel de grande ampleur (4). Les éthologues et les primatologues, échappent peu à peu aux préjugés contraignants auxquels ils voulaient soumettre les animaux. L’humanité perçoit de plus en plus aujourd’hui qu’elle s’inscrit dans un continuum avec le monde animal. Elle n’échappe pas à la nature, mais en fait partie. Cependant, nous ressentons aujourd’hui les tourments qui affectent le monde. Nous nous rappelons ici un texte de Paul selon lequel « la création gémit dans les douleurs de l’enfantement » (Épitre aux Romains). Cependant, dans une perspective chrétienne, en Christ, il y a bien un mouvement en cours vers une terre nouvelle dans la perspective des prophéties bibliques dont fait partie le texte d’Esaïe : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du cabri, le veau et le jeune lion mangeront ensemble. Un petit garçon les conduira » (Esaïe 11.6-10). On peut envisager la montée de la conscience unifiante qui apparaît aujourd’hui, cette exigence de respect et de compréhension avancée par Vinciane Despret comme une étape. Et c’est le terme ‘préfiguration’ qui nous vient à l’esprit.
J H
- Vinciane Despret. Le loup habitera avec l’agneau. Nouvelle édition augmentée. Les empêcheurs de tourner en rond, 2020
- Jane Lindall : une recherche pionnière sur les chimpanzés, une ouverture spirituelle, un engagement écologique : https://vivreetesperer.com/jane-goodall-une-recherche-pionniere-sur-les-chimpanzes-une-ouverture-spirituelle-un-engagement-ecologique/
- Vers une civilisation de l’empathie. A propos du livre de Jérémie Rifkin : https://www.temoins.com/vers-une-civilisation-de-lempathie-a-propos-du-livre-de-jeremie-rifkinapports-questionnements-et-enjeux/
- Nicole Laurin. Les animaux dans la conscience humaine. Questions d’aujourd’hui et de toujours. Théologiques, 2002 : https://www.erudit.org/fr/revues/theologi/2002-v10-n1-theologi714/008154ar/
par jean | Oct 27, 2011 | ARTICLES, Beauté et émerveillement, Vision et sens |
Lorsque je suis sensible à la beauté de la nature, j’entre dans un état d’esprit où je perçois en elle une réalité qui me dépasse, un mouvement qui m’inspire. A ce moment, je ne suis plus un observateur détaché. Je reconnais un mouvement de vie dans les êtres qui m’entourent. Je participe à un mystère. On peut citer Einstein : « Il y a deux manière de vivre la vie : l’une, c’est comme si il n’y avait de miracle nulle part. L’autre, c’est comme si tout était miracle ». Sans doute, les positions sont moins tranchées . Il y a place pour des registres de regard différents, mais pas incompatibles entre eux. Mais la pensée d’Einstein nous invite à aller plus loin : « La plus belle émotion que nous puissions éprouver, c’est le sentiment du mystère. C’est une émotion fondamentale qui est au berceau de tout art , de toute science véritables ». Dans mon évolution personnelle, j’ai pris de plus en plus conscience que l’on pouvait percevoir Dieu à l’œuvre dans la nature.

Dieu dans la création
Jürgen Moltmann m’a aidé dans cette prise de conscience (Dieu dans la création (Cerf 1988). « Le Dieu trinitaire inspire sans cesse la création. Tout ce qui est, existe et vit grâce à l’affluence permanente des énergies… Ainsi il nous faut comprendre toute réalité créée de façon énergétique, comme possibilité réalisée de l’Esprit divin. Grâce aux possibilités et énergies de l’Esprit, le Créateur lui-même est présent dans sa création. Il ne s’oppose pas seulement à elle par sa transcendance, mais entre en elle et lui demeure en même temps immanent » (p 23).
« Tu ouvres ton souffle, ils sont créés. Tu renouvelles la face de la terre » (Psaume 104/29-30).
« L’Esprit saint est « répandu » sur toutes les créatures. La source de vie est présente dans tout ce qui existe et qui est vivant. Tout ce qui existe et vit, manifeste la présence de cette source de vie divine » (p 24).

Dieu à l’œuvre. Un regard concret et émerveillé
Comment notre regard peut-il alors s’exercer. Scientifique, philosophe et théologien, Roy Abraham Varghese nous aide à voir ce monde comme une merveille et à percevoir Dieu à travers cette merveille. (The wonder of the world. Fountain Hills, 2003).
« Nous pouvons reconnaître l’existence de Dieu et en devenir conscient simplement en percevant les choses autour de nous. C’est l’acte de voir les choses comme créées, comme nécessitant l’existence de Dieu pour expliquer leur existence, comme dépendant de lui et finalement comme manifestant l’infini ici et maintenant. Juste comme nous voyons un poème comme un poème, et pas comme des signes imprimés, et ne pouvons le voir comme autre chose qu’un poème, de la même façon, nous ne pouvons voir les choses autour de nous seulement comme un ensemble d’atomes. mais comme des réalités qui manifestent et reflètent Dieu ». (p 62) ;
« Les senteurs et les couleurs d’une belle rose nous viennent de Dieu, manifestant sa divine présence. Naturellement, la rose n’est pas Dieu ou une partie de Dieu. Mais la rose, dans sa totalité, non seulement reflète la gloire de Dieu comme une magnifique œuvre littéraire manifeste l’esprit de son auteur, mais aussi elle nous rend Dieu présent comme une manifestation immédiate et constante de :
– la puissance divine qui la tient en existence et soutient ses activités
– L’infinie intelligence qui l’a conçue.
– La beauté ineffable à partir de laquelle ses couleurs et ses senteurs rayonnent…
Voir une rose, c’est voir une manifestation immédiate et concrète de la créativité, de l’intelligence et de l’énergie infinie. C’est voir Dieu ici et maintenant » (p 64-65)

Alors en présentant quelques photos de fleurs, non seulement nous suscitons un émerveillement, mais nous pouvons en même temps nous ouvrir à une méditation en y percevant la présence de Dieu à travers sa création.




Partageons ensemble notre regard sur la nature, la manière dont nous y percevons la présence de Dieu.
JH
plus de photos de Catpiper et Ecstaticist sur flickr
par jean | Juil 23, 2015 | ARTICLES, Beauté et émerveillement |
Galerie de CaptPiper sur Flickr
Il y a quelques années, découvrant avec émerveillement les galeries photographiques présentées par Flickr, j’ai ressenti un grand attrait pour le site de CaptPiper (1). Il n’y a rien là de spectaculaire, mais les paysages de la campagne du Wisconsin (USA), nous apparaissent, à travers le regard de la photographe, Julie Falk, comme porteur d’une douce harmonie. La beauté se révèle dans la montée de la lumière à travers la brume matinale, les rayons de soleil qui illuminent les frondaisons, les petites routes où la pénombre débouche sur la clarté, le ballet des fleurs, des papillons et des toiles d’araignée.
Julie Falk a réalisé des posters où s’allient une photo et une citation. Des citations qui viennent éclairer cette découverte de la nature. « Il y a deux manières de vivre : L’une, c’est de faire comme si il n’y avait pas de miracle ; l’autre est de faire comme si chaque chose était un miracle » (Albert Einstein). Ainsi, « Dans le juste ton, dans la juste lumière, chaque chose est extraordinaire » (Aaron Rose).

Julie Falk a commencé cette galerie en 2004 et celle-ci comprend maintenant 5000 photos. Professeur d’anglais, elle nous décrit son existence familiale et elle ajoute une note personnelle sur le fondement de son existence : « Une relation avec Jésus constitue le socle de ma vie ». En plus de sa galerie, Julie Falk
anime un site où elle nous fait part des événements de son existence : « Framework of the heart » (2) .
En 2008, nous avons présenté la galerie de CaptPiper sur le site de Témoins. Et, en 2011, sur ce blog , nous nous sommes inspiré de ce site pour une méditation sur « la lumière du matin » (3). C’est donc une nouvelle visite ! L’auteure a choisi d’ouvrir ses photos au partage à travers son adhésion à « Creative commons », ainsi avons pu présenter quelques unes d’entre elles dans une galerie de Témoins (4). Et nous avons fait usage de l’une d’elle comme emblème de ce blog : une photo que Julie Falk met en scène également dans un de ses posters avec une citation d’Esaïe (60.1) : « Lève-toi, resplendis ,car voici lumière, car sur toi, s’est levée la gloire du Seigneur » (« Arise. Shine. For your light has come and the glory of the Lord has risen upon you »).

De ces paysages qui, à travers leurs près, leurs bois, leurs chemins et leurs petites routes, nous paraissent proches de nos campagnes françaises, est issue une grande variété de photos où la nature apparaît au fil des saisons dans tous ses coloris. Mais parmi les photos les plus évocatrices, il y a bien celles où la lumière transparaît et resplendit dans la douceur du matin et la paix d’une petite route ombragée. Ce sont des images qui viennent nous accompagner cet été.
J H

(1) Site CaptPiper sur Flickr : https://www.flickr.com/photos/piper/sets/
(2) Site de Julie Falk : «Framework of the heart » : http://falkspot.blogspot.fr
(3) Sur le site de Témoins : « Les photos de CaptPiper : un univers poétique et spirituel » : http://www.temoins.com/ressourcement/vie-et-spiritualite/ressourcement/les-photos-de-captpiperun-univers-poetique-et-spirituel Voir aussi sur ce blog : « La lumière du matin » : https://vivreetesperer.com/?p=79
(4) Galerie : Lumière : http://www.temoins.com/culture-et-societe/galleries/category/5-lumiere
Voir tout particulièrement les albums : « One morning in July » : https://www.flickr.com/photos/piper/sets/72157594199818499
« Misty morning in August » : https://www.flickr.com/photos/piper/sets/731651
« Country scenics » : https://www.flickr.com/photos/piper/sets/14419

par jean | Avr 12, 2023 | Vision et sens |
Selon Bertrand Vergely
A plusieurs reprises, nous avons présenté sur ce blog des écrits de Bertrand Vergely (1). Bertrand Vergely, philosophe de culture et de conviction chrétienne orthodoxe, vient de publier un nouveau livre : « Voyage en haute connaissance. Philosophie de l’enseignement du Christ » (2). En page de couverture, ce livre est présenté dans les termes suivants : « Il existe aujourd’hui une crise morale et spirituelle très profonde en Occident, qui rend la vie fondamentalement absurde. L’absence de sens se traduit par une fuite dans les illusions et l’irresponsabilité. Bertrand Vergely propose une lecture stimulante et novatrice de l’enseignement christique qui nous montre comment naître à la vie spirituelle et grandir en conscience.
Quand la religion sort des visions politiques et dogmatiques léguées par l’histoire, spiritualité et philosophie se rencontrent. Le Christ n’est pas un adepte du dolorisme, ni uniquement un missionnaire social, il révèle surtout que nous avons en nous une destinée et des potentialités inouïes qu’il s’agit de découvrir ! ».
Ce livre est foisonnant. Les points de vue, les ouvertures se succèdent autour de l’enseignement du Christ, lui-même inépuisable. On ne peut résumer un tel ouvrage et nous ne nous sentons pas en mesure d’en rendre compte. C’est une approche originale. Bertrand Vergely ouvre et renouvelle les angles de vue. Nous ne le suivons pas toujours. Souvent, il nous déconcerte et nous nous interrogeons sur ses propos. Mais lorsque nous sommes perplexes, cela nous appelle à réfléchir plus avant.
A travers son interprétation des textes, son herméneutique, son exégèse, Bertrand Vergely nous ouvre de nouveaux horizons. Dans ce « voyage en haute connaissance », les visions se succèdent. Le parcours se déroulent en quelques grandes parties : « I Naître. S’ouvrir à la connaissance. II Grandir. Rompre avec l’agitation. III Libérer. Sortir du dolorisme. IV Resplendir. Rentrer dans la vie divine.
L’auteur nous aide à encourager chacun de ces mouvements : naître, grandir, libérer, resplendir dans une meilleure compréhension et un immense émerveillement. Parce que nous constatons fréquemment un écart entre cette élévation et un repli en terme de culpabilité, en terme de complaisance et d’enfermement dans la souffrance, nous évoquerons ici la séquence : « Libérer. Sortir du dolorisme ».
L’auteur décline cette partie en six chapitres : Sortir de la culpabilité, sortir de la malédiction, sortir du mérite, sortir de la punition, sortir de l’ignorance, sortir de l’obscurité.
Sortir de la culpabilité
Issu de Saint Augustin, le dogme du péché originel a assombri le christianisme occidental pendant des siècles. Dans son livre : « Oser la bienveillance » (3), la théologienne Lytta Basset a mis en évidence le mal-être engendré par cette représentation pervertie de la nature humaine. Elle-même en a souffert pendant de nombreuses années. Elle a vécu au départ une hantise de la question de la culpabilité, de la faute et du péché. « Autre préoccupation qui appartient à la préhistoire de ce livre : Dans les déclarations publiques comme dans les accompagnements spirituels, je suis frappée par l’image négative que les gens ont d’eux-mêmes et des humains en général ». « Ma réflexion a donc eu pour point de départ mon propre malaise par rapport à la question du péché et à l’image désastreuse qu’elle nous avait donné de nous-mêmes ». Il y a dans ce livre un parcours particulièrement utile pour engager un processus de libération par rapport à des représentations qui emprisonnent et détruisent. A partir de cette perspective, Lytta Basset propose une vision nouvelle fondée sur son expérience de la relation humaine et sur sa lecture de l’Evangile.
Dans un autre contexte, l’historienne et théologienne américaine, Diana Butler Bass, a vécu, dans sa jeunesse, une emprise religieuse mortifère dont elle a pu s’échapper (4). Ainsi a-t-elle, à l’époque, fréquenté un séminaire où elle s’est sentie formatée dans une vision de plus en plus sombre de l’humanité. Les humains étaient considérés comme de misérables pécheurs. « Il y avait désormais un fossé entre la dépravation de l’humanité et la sainteté divine ». Le culte devenait un exercice « de réaffirmer le péché et d’implorer le pardon ». « Je m’effondrais dans l’obscurité, intellectuellement convaincue que l’humanité était mauvaise, tombée si bas qu’il ne restait plus rien de bien, entièrement dépendant d’un Dieu qui pouvait dans sa sagesse, choisir de sauver quelques-uns parmi lesquels je priais avec ferveur de figurer ». Par la suite, Diana, à travers des études historique, a pu déconstruire cette impérieuse « certitude théologique ».
Dans d’autres contextes encore, on pourrait évoquer une incessante auto-surveillance dans une délibération sur la qualification des péchés, entre péché mortel et péché véniel, dans la perspective de la confession. A l’époque, un livre était paru ave un titre significatif : « L’univers morbide de la faute ».
Bertrand Vergely décrit avec justesse l’univers socio-religieux dans lequel la culpabilité s’impose. « A l’origine, est-il dit, on trouve le Bien et le Mal. Le Bien est l’ordre voulu par Dieu, le Mal, ce qui s’oppose à cet ordre. Agir consiste à obéir au Bien. Lorsqu’on choisit le Bien et qu’on lui obéit, on va au paradis. Lorsqu’on choisi le mal, on va en enfer. Le Christ est venu faire triompher le Bien contre le Mal. En acceptant de souffrir et de mourir sur la croix, il a été et il est le modèle absolu de l’obéissance qu’il convient de suivre. Il a été le mérite même en montrant comment il faut mériter. Cette vision-là a beaucoup existé de par le passé. Elle existe encore, bien plus qu’on ne le pense » (p 164). Bertrand Vergely impute cette conception à une volonté de puissance de l’organisation. « Pour tout un christianisme, si l’on veut demeurer une réalité collective qui dure à travers le temps, il n’y a pas d’autre solution que d’organiser cette réalité de façon militaire en créant un ordre et l’obéissance à cet ordre… Pour des raisons politiques, le christianisme a été organisé sur la base d’un modèle à la fois militaire et méritocratique. Il continue de l’être. Modèle ambigu. En apparence, il respecte la foi et Dieu. En profondeur, il les évacue subtilement » (p 165).
En remontant à l’origine, à la Genèse, « tout est créé par le Verbe. Il s’agit là d’une rupture radicale avec toute culpabilité…
Le Verbe est la divine intelligence qui rend toute chose lumineuse en la rendant parlante. Dieu créant tout par le Verbe, il y a là une nouvelle vertigineuse. Tout existe parce que tout est amené à l’existence par une divine information… Autre trait qui rompt ave la culpabilité : Dieu crée la terre et trouve cela bien. Dieu crée, mais le bien n’est pas donné au départ. Il résulte de la création qui apprend quelque chose à Dieu. Pour que le bien existe, il a fallu que la création ait lieu. Le bien étant ainsi création accomplie, on comprend le divin contentement… Un troisième élément vient confirmer cette vision très déculpabilisée. Dieu ne veut pas garder Dieu pour lui. Quand il crée l’homme, il le crée non seulement à son image, mais pour sa ressemblance avec lui. L’homme qui est créé par Dieu, est habité par le Verbe divin et l’information céleste qui lui permettent d’être ce qu’il est. Par cette information, il est appelé à informer le monde, l’humanité et l’existence… Cette vision dépourvue de toute honte est couronnée par l’état dans lequel sont l’homme et la femme. Nus, ils n’en ont pas honte. La nudité désigne l’état de connaissance absolue… » (p 167-168).
Bertrand Vergely ne voit également aucune culpabilité dans la chute de l’homme. « Quand il est raconté que l’homme, ayant le choix entre le bien et le mal, a choisi le mal en raison de sa volonté mauvaise, on invente, le récit de la chute montrant tout autre chose. Le récit, dit du péché originel, se trouve au chapitre 3 de la Genèse. Comme toute la Genèse, ce récit est un récit de libération. Il s’agit de comprendre la condition humaine. Tout vient de la connaissance. L’homme est invité à tout connaître, mais il importe de ne pas tout connaître avant l’heure. La connaissance est inséparable du temps de la connaissance qui renvoie à l’assimilation intérieure… » (p 171). Que nous enseigne le récit de la chute ? « Avant tout, à l’origine, il n’y a nullement une volonté mauvaise, mais bien plutôt une perte de volonté. Qui n’est plus lui-même, rompt sa relation avec la divine connaissance, non parce qu’il est méchant et révolté, mais parce qu’il n’est plus capable de vouloir. Quand on se laisse capturer par la séduction, ne connaissant plus rien d’autre, on cesse de connaître ce que l’on aimait…(p 171-172). C’est un drame, mais « tout n’est pas perdu pour autant. Après la mise au point sur le péché de l’homme, à savoir son éloignement de Dieu », une autre réalité apparaît : « Quand on a mal agi, il est beau d’en avoir honte, d’être conduit à le dire. Commence alors le début d’un retournement intérieur conduisant à retrouver la connaissance perdue. La Genèse le signifie par l’homme et la femme qui se cachent quand ils entendent la voix de Dieu. La divine connaissance ne peut pas être vécue sans un état intérieur divin. Quand cet état n’existe pas, c’est en séparant la connaissance divine de ce qui n’est pas divin, que l’on préserve la connaissance. Dans la Genèse, c’est exprimé à travers l’exclusion du jardin d’Eden. Cette exclusion prépare le renouveau de la connaissance » (p 172-173).
On s’interroge à propos de l’origine du mal. Le mal est supposé venir d’un principe méchant. Mais, l’interprétation de Bertrand Vergely est autre. « C’est l’éloignement de Dieu et avec lui, l’ignorance qui rend méchant et non une méchanceté foncière. On ne sait pas qui on est. Voilà pourquoi on ne sait pas ce que l’on fait, et ce que l’on fait de pire. Cette ignorance n’est pas un accident. Elle provient d’un état intérieur, en l’occurrence d’un manque total d’intériorité… » (p 173).
Dans ce mouvement de libération à l’égard de la culpabilisation, Bertrand Vergely nous appelle à lire le prologue de l’évangile de Jean après la Genèse. Dans ce prologue, on retrouve ce qui se trouve déjà dans le récit de la Genèse. « Dieu qui crée, crée le monde et l’Homme par la Parole. Il crée pour que la vie divine se diffuse partout, dans l’invisible comme dans le visible » (p 174). Le concept de transmission est très présent « Le Royaume, qui veut dire transmission, est diffusion » Dans le prologue de Jean, on lit : « La lumière a été envoyée dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas retenue ». « Cette parole a été mal traduite. Ne pas recevoir ne veut pas dire rejeter, mais ne pas pouvoir contenir. La Lumière divine est tellement lumineuse que rien ne peut la contenir ni l’arrêter. On a là le fondement de la connaissance divine… Dans la Genèse, l’échec concernant la connaissance de Dieu vient de la faiblesse et des limites humaines. Dans le prologue de Jean, l’échec concernant la connaissance de Dieu est la gloire même de Dieu. Dans la Genèse, l’homme retrouve la connaissance à travers la noble honte. Dans le prologue de Jean, il trouve la connaissance dans l’humilité » (p 175).
Sortir de la punition
Bertrand Vergely aborde la question du mal. C’est là, qu’entre autres, il évoque l’usage de punition dans un prétendu service du bien.
« Lorsqu’il fait passer le mal pour le bien, le mal se sert toujours de la justice. En punissant, il peut faire du mal en toute impunité. Il ne punit pas. Il œuvre pour le bien. Il purifie… Il est tentant de punir. Les bourreaux ne résistent jamais à se faire passer pour des justiciers venant punir afin de rétablir la justice. Cela éclaire l’autre face du mal. S’il ne va pas de soi de ne pas subir, il ne va pas de soi de ne pas faire subir. A chaque fois que l’on a affaire à une tentative de prise de pouvoir, cela ne manque jamais : l’aspirant au pouvoir ne dit pas qu’il veut le pouvoir, il veut la justice… » (p 206).
En regard, l’attitude du Christ est claire. « Le Christ n’est pas venu punir. Il n’est pas venu condamner la femme adultère. Il est venu au contraire mettre fin au mensonge de la punition permettant par exemple de lapider une femme en toute bonne conscience au nom de la justice. Il a ensuite été condamné à mort et exécuté. Ce n’est pas étonnant. Dénonçant le mensonge de la punition, il a été puni par ceux qui entendent pouvoir punir en toute impunité » (p 206).
« On ne remet pas facilement en cause la morale et la religion punitive… Dans le domaine religieux, on s’en rend compte. La difficulté voire l’impossibilité de se délivrer d’une religion punitive et sacrificielle en témoigne. L’impossibilité de se délivrer d’un Dieu punitif et sacrificiel aussi » (p 207).
« La tradition qui pense que le Christ est venu souffrir pour nous les hommes est inséparable de celle qui punit et qui magnifie le sacrifice. Souffrir, punir, se sacrifier, la logique est la même. Il faut mériter. Pour mériter, il faut souffrir. On souffre quand on se sacrifie. On se sacrifie quand on se sacrifie pour se sacrifier. Afin de parvenir à un tel résultat, un rituel sacrificiel s’impose. Il faut qu’il y ait le sacrifice suprême, à savoir la mort pour la mort, pour que, le sacrifice absolu étant fondé, le sacrifice le soit. Avec un coupable, il y a de la justice. Avec un innocent, la mort étant la mort pour la mort, il n’y en a pas. La mort est alors sure d’être sacrée. Sacrée, elle peut fonder le sacrifice, la souffrance, l’obéissance et le mérite » (p 207).
Dans les sociétés hiérarchisées, une pression s’exerce en faveur de l’obéissance. « Les sociétés humaines sont perdues quand les hommes n’obéissent pas. Présenté comme l’innocent qui accepte de mourir pour mourir, faisant vivre une mort sacrée à travers une mort absolue, le Christ devient celui qui fonde l’obéissance et le mérite, et sauve les sociétés humaines. Il conforte l’idée qu’il faut obéir à la société. Dieu veut qu’on lui obéisse et il offre son fils pour cela » (p 208).
On peut s’interroger sur la position du christianisme sur cette question dans l’histoire. Bertrand Vergely a démonté les mécanismes de la religion punitive et sacrificielle. Le christianisme ne doit pas être une religion de la souffrance et du sacrifice. « Le pouvoir, le mérite, l’obéissance, la souffrance ne sont pas les buts célestes. Dieu attend des hommes qu’ils fassent mieux que mériter, souffrir, obéir et se sacrifier. Les premiers chrétiens l’entendent. C’est la raison pour laquelle ils ne poursuivent pas de but politique… » (p 208). L’auteur s’interroge ensuite sur l’attitude de Paul et les conséquences du désir de celui-ci de rallier une communauté juive traditionnaliste.
Sortir de l’ignorance
Bertrand Vergely évoque un texte de Péguy qui reproche aux « honnêtes gens », caricaturant ainsi les bourgeois du XIXe siècle, de se draper dans une armure, de refuser toute vulnérabilité et de ne se prêter à aucune repentance. « Ils ne présentent pas cette entrée à la grâce qu’est essentiellement le péché. Parce qu’ils ne sont pas blessés, ils ne sont plus vulnérables… Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte pas ce qui est tout. La charité même de Dieu ne panse point celui qui n’a pas de plaies… » (p 211). Bertrand Vergely commente ce texte en le situant dans son contexte. « Ce texte qui souhaite au bourgeois sûr de lui de souffrir est un texte de salut, sur le salut et pour le salut. Si le bourgeois souffre, comprenant qu’il ne peut pas se sauver tout seul, il va devenir humble. Il sera sauvé. Certes, il y a le salut, mais à quel prix ! Péguy s’inscrit dans la tradition d’un christianisme doloriste. Pour lui, cela ne fait pas de doute : la souffrance rend humble et Dieu sauve les humbles qui souffrent. Il oublie qu’il n’y a pas que la souffrance qui rend humble. La lumière divine rend humble. Le Verbe rend humble. L’aventure de la connaissance rend humble » (p 213) Un autre danger de ce genre de raisonnement, c’est d’induire que « Dieu fait exprès de faire chuter l’homme et de le faire souffrir pour mieux le sauver ». Ainsi Bertrand Vergely conclut que « pour aller vers le salut, occupons-nous de ce qui nous illumine et non de ce qui nous assombrit. Dieu se trouve dans ce qui sauve l’humanité et non dans ce qui fait exprès de la faire chuter pour mieux la sauver » (p 214). L’auteur pointe également un autre danger : l’exaltation de la souffrance. « Péguy a choisi les siens. Il est du côté des victimes, de ceux qui souffrent. Ce sont eux qui sauvent le monde. Tout un christianisme se fonde donc sur la figure du pauvre, de celui qui souffre, de la victime. Dieu, c’est eux. Le salut, c’est eux… Cet élan du cœur se comprend. Il n’en est pas moins désastreux. En faisant de la douleur ce qui sauve, on finit par faire d’elle non seulement un Dieu, mais ce qui le crée. C’est parce que l’homme est à terre que Dieu peut sauver et sauve, dit Péguy. Donc, c’est la douleur qui crée Dieu » (p 217). Selon Bertrand Vergely, il y aurait une complaisance dans la douleur. « Le moi, afin de s’imposer, crée un Dieu à sa mesure. Avec la douleur, il en va de même. Les victimes ayant besoin d’être réconfortées, elles créent une vision de la douleur qui invente Dieu et le salut… » (p 217). Bertrand Vergely situe cette attitude vis à vis de la souffrance au XIXe siècle et jusqu’à nos jours. Et en évoquant « la dérive qui enfonce le monde au lieu de le libérer », il en voit la traduction dans une représentation du Christ « crucifié, les yeux fermés, le visage ensanglanté par une couronne d’épines, les mains transpercées par des clous, seul, absolument seul » (p 218). A vrai dire, cette représentation remonte très loin dans le temps. L’auteur l’évoquait au début de son livre : « A Belem, non loin de Lisbonne, au Portugal, dans l’église du monastère des Hiéronymites, on peut voir un Christ grandeur nature crucifié, souffrant et ensanglanté. On est loin du Christ glorieux. Il faut souffrir, dit ce Christ, et il faut faire souffrir parce qu’il faut obéir et faire obéir. Message politique venu de loin, des légions romaines avec leur culte de l’ordre qui a inspiré tout un christianisme et l’inspire encore » (p 16-17).
Bertrand Vergely en vient à évoquer comment il envisage la confrontation avec la souffrance. « Face à la souffrance, la douleur est une attitude possible. Il y en a une autre. Elle repose sur l’être. La souffrance renvoie à l’expérience du retournement qui fait passer du refus de subir à la capacité de supporter. Entre les deux, il y a cet entre-deux qui forme l’attente consistant à être en souffrance » (p 218). On cherchera à comprendre cette manière de voir en se reportant aux explications de l’auteur. Il envisage cet entre-deux comme un hors temps. « Qui fait le vide, fait silence. Qui fait silence, fait taire le mental. Qui fait taire le mental fait taire la tentation d’être la victime… Quand ce silence se fait, l’être pouvant parler, il peut enseigner. Pouvant enseigner, il peut vraiment guérir et sauver » (p 219). Bertrand Vergely voit dans cette réflexion un éclairage pour envisager ce qu’il appelle : le sommeil céleste. Il nous introduit là dans un univers chrétien où la croix n’apparaît pas en termes morbides. C’est l’exemple du christianisme orthodoxe. « L’orthodoxie ne représente pas le Christ sous la forme d’un crucifié sur une croix. Quand il y a des représentations de la croix, celles-ci sont des icônes et non des tableaux. Une icône n’est pas un tableau et un tableau n’est pas une icône. Un tableau a pour but de représenter la réalité matérielle. Une icône a pour but de laisser passer la lumière divine… Avec une icône, la réalité matérielle et humaine est le reflet du ciel et du divin » (p 219). Bertrand Vergely engage une méditation sur la signification de la Croix auquel sera consacré son chapitre : « Sortir de l’obscurité ». Ici, il traite de la victoire sur la mort : « Par la mort, il a vaincu la mort », clame l’hymne pascal des églises orthodoxes pour célébrer la résurrection du Christ. Mourir, c’est aller au ciel et non dans la mort. La mort ne met pas le ciel en échec. C’est plutôt le ciel qui met la mort en échec. Le Christ dormant sur la croix est là pour le rappeler. Il est là pour que l’on fasse silence en stoppant le mental. Ne donnant pas à voir une victime dévorée par la douleur, mais un endormi céleste, l’icône de la croix rend impossible toute la mécanique mentale et politique qui se met en marche dès que le regard aperçoit une victime ».
(p 220).
Certes, aujourd’hui, le dolorisme a reculé en France. Mais, une telle mentalité religieuse associée à des justifications théologiques laisse des traces. Comme l’écrit Bertrand Vergely, « cette vision-là a beaucoup existé dans le passé. Elle existe encore bien plus qu’on ne le pense » (p 164). Récemment encore, une amie me faisait part d’un vif ressenti à cet égard. Dans les années 1970, au cours d’une séance de catéchisme le vendredi saint, ses garçons avaient été contraints de venir embrasser le Christ souffrant en croix. Et ils en étaient revenus très choqués. « Maman, je ne veux plus aller au catéchisme. Ce n’est pas nous qui avons tué Jésus-Christ ». On pourrait évoquer aussi des prédications où la résurrection compte peu par rapport à une crucifixion salvatrice. Refuser le dolorisme, c’est choisir une autre perspective théologique. C’est l’approche de Bertrand Vergely. Dans un autre contexte, nous évoquerons le livre de Jürgen Moltmann : « The living God and the fullness of life » (Le Dieu vivant et la plénitude de vie) (5). Il y écrit : « Pourquoi le christianisme est-il uniquement une religion de la joie, bien qu’en son centre, il y a la souffrance et la mort du Christ sur la croix ? C’est parce que, derrière Golgotha, il y a le soleil du monde de la résurrection, parce que le crucifié est apparu sur terre dans le rayonnement de la vie divine éternelle, parce qu’en lui, la nouvelle création éternelle du monde commence. L’apôtre Paul exprime cela avec sa logique du « combien plus ». « Là où le péché est puissant, combien plus la grâce est-elle puissante ! » (Romains 5.20). « Car le Christ est mort, mais combien plus, il est ressuscité » (Romains 8.34). Voilà pourquoi les peines seront transformées en joie et la vie mortelle sera absorbée dans une vie qui est éternelle » (p 100-101).
J H
- Avant toute chose, la vie est bonne : https://vivreetesperer.com/avant-toute-chose-la-vie-est-bonne/ Avoir de la gratitude : https://vivreetesperer.com/avoir-de-la-gratitude/ Dieu vivant : rencontrer une présence : https://vivreetesperer.com/dieu-vivant-rencontrer-une-presence/ Dieu veut des dieux : https://vivreetesperer.com/dieu-veut-des-dieux/ Le miracle de l’existence : https://vivreetesperer.com/le-miracle-de-lexistence/
- Bertrand Vergely. Voyage en haute connaissance. Philosophie de l’enseignement du Christ. Le Relié, 2023
- Bienveillance humaine. Bienveillance divine : une harmonie qui se répand : https://vivreetesperer.com/bienveillance-humaine-bienveillance-divine-une-harmonie-qui-se-repand/
- Libérée d’une emprise religieuse : https://vivreetesperer.com/liberee-dune-emprise-religieuse-2/
- Le Dieu vivant et la plénitude de vie : https://vivreetesperer.com/le-dieu-vivant-et-la-plenitude-de-vie/